38899.fb2 Les Pardaillan - Livre VIII- Le Fils De Pardaillan - Volume II - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 24

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LVI

En quelques foulées, Pardaillan, mieux monté, se trouva côte à côte avec son fils. En galopant, il répéta sa question:

– Où diable courez-vous ainsi?

Jehan, d’un geste, désigna la campagne et répondit laconiquement:

– Le roi!

Dans l’angoisse qui l’étreignait, dans son ardeur au sauvetage, il ne pensa pas à s’expliquer plus clairement. Il ne parut pas s’étonner de voir que Pardaillan avait compris quand même.

Ils continuèrent de galoper silencieusement. Au bout de la rue du Colombier, passé le mur d’enceinte de l’abbaye, ils perçurent à leur gauche, le carrosse royal.

Les quatre chevaux qui le traînaient étaient lancés à une allure folle. Le cocher, debout sur son siège, désespérément cramponné à ses guides, tirait dessus de toutes ses forces, décuplées par l’imminence du péril. Il s’épuisait vainement, sans parvenir à maîtriser les bêtes affolées.

Le carrosse venait de dépasser la chapelle des Saints-Pères. À partir de là, la rue devenait route. Sur sa gauche se trouvaient encore quatre ou cinq maisons, puis c’était la campagne piquée d’arbres çà et là. Un peu plus loin, les fourches patibulaires de l’abbé. Plus loin encore, la Seine, dont la berge – comme l’avait fait observer la Galigaï – était à pic et élevée de plusieurs toises.

Sur sa droite, les jardins non clos de la reine Marguerite. (Ces jardins, ainsi que l’hôtel, occupaient une grande partie de l’ancien Pré aux Clercs.) Ces jardins étaient dominés par une petite éminence, sur laquelle se dressait un moulin.

Les chevaux filaient droit devant eux, avec cette rigidité de ligne suivie, particulière aux chevaux emballés. Ils allaient tout droit à la rivière et l’on eût pu croire qu’ils y étaient attirés par quelque force irrésistible, car ils avaient tourné d’eux-mêmes, à diverses reprises, pour se maintenir dans cette direction.

Il est probable que la liqueur qu’on leur avait fait boire avait excité leur soif. Ils sentaient l’eau à proximité et ils s’y ruaient d’instinct, sans que rien pût les faire changer de direction.

Ils étaient obligés de passer au pied du moulin. Un peu plus loin, sur leur gauche, se trouvaient deux gros arbres, deux chênes touffus. Ensuite, c’était le gibet. Si le carrosse ne se brisait pas contre ces deux obstacles, plus rien ne se trouvait pour lui barrer la route. C’était la culbute inévitable, le saut dans la rivière, la mort certaine.

Pardaillan et son fils lancèrent leurs montures sur le jardin de la reine. Ils le traversèrent en trombe, sans s’occuper, comme bien on pense, des dégâts qu’ils causaient dans les parterres admirablement entretenus. En galopant, Pardaillan, qui se trouvait à la gauche de son fils, expliquait avec son calme imperturbable:

– Nous piquons droit aux fourches. Nous y arriverons avant le carrosse. Nous sautons à terre et nous l’attendons. Nous bondissons ensemble à la tête des chevaux. Je prends celui de gauche; vous, celui de droite.

– Bien monsieur.

Jehan le Brave, qui ne recevait d’ordre de personne, trouvait tout naturel que Pardaillan prît la direction et commandât.

Pardaillan, très froid, comme toujours au moment de l’action, jeta un coup d’œil sur lui, à la dérobée. Il le vit aussi froid, aussi résolu qu’il était lui-même. Et il eut un mince sourire de satisfaction.

Du carrosse cependant, on avait aperçu les deux cavaliers. Deux bustes émergèrent de la portière. Deux voix crièrent:

– À l’aide!… À nous!…

– Le roi!… sauvez le roi!…

Henri IV n’était pas seul dans le carrosse. Il avait avec lui les ducs de Bellegarde et de Liancourt. Deux ennemis de Concini. Les deux ducs appelaient à l’aide. Le roi ne se montrait pas.

– Courage!…

– On vient à vous! répondirent Pardaillan et Jehan en même temps.

La manœuvre s’accomplit comme l’avait indiqué Pardaillan. Les deux cavaliers atteignirent le gibet avant le carrosse. Ils sautèrent à terre et se placèrent résolument sur sa route, bien calés, repliés sur eux-mêmes, prêts à bondir. Pardaillan avait expliqué en quelques mots ce qu’il fallait faire.

Les chevaux, à une allure vertigineuse, venaient droit à eux. Le cocher, qui n’avait pas perdu son sang-froid, voyant ces deux braves et quelle était leur intention, s’efforçait de leur venir en aide en brisant à coups de saccades réitérées la résistance opiniâtre de ses bêtes.

Le roi avait mis la tête à la portière. Il voulait voir. Il était très pâle, mais il avait toute sa présence d’esprit. Il ne prononça pas une parole, mais il se disait:

«Ces deux malheureux vont se faire écraser… inutilement!»

Au même instant les chevaux arrivaient à la hauteur des deux hardis gentilshommes. Ils bondirent en même temps. D’une main ils se cramponnèrent aux guides; de l’autre, ils étreignirent les naseaux fumants. Ils ne cherchèrent pas à immobiliser les bêtes. Ils ne se laissèrent pas traîner non plus. Simplement, ils se mirent à courir à côté.

Seulement, les poignes de fer meurtrissaient les naseaux. Henri IV, qui se trouvait du côté de Jehan, vit le cheval secouer frénétiquement la tête, cherchant à se débarrasser de cette entrave vivante, puis il hennit de douleur.

L’espace d’une quarantaine de pas, les deux hommes durent courir ainsi, suspendus aux naseaux des chevaux qui, meurtris par l’étreinte puissante, hennissaient de douleur, ralentissaient de plus en plus l’allure.

– On peut sauter sans danger, fit remarquer le duc de Bellegarde. Et il implora aussitôt: Au nom du ciel, Sire, descendez.

En même temps, il ouvrait la portière pendant que le duc de Liancourt appuyait.

– Ces deux braves n’auront certainement pas la force d’arrêter ces quatre bêtes furieuses. Descendez, Sire, descendez.

C’était ce que pensait aussi Henri IV. Sans discuter, il sauta à l’instant. Il le fit d’ailleurs sans précipitation, posément, adroitement.

– Ouf!… il était temps! murmura-t-il, quand il se vit à terre. Liancourt et Bellegarde, pâles et défaits, n’attendaient que ce geste. Ils se hâtèrent de le suivre avec un soupir de soulagement.

Ils auraient aussi bien pu attendre tranquillement dans le carrosse, car, quelques secondes plus tard, les deux bêtes domptées, tremblant de tous leurs membres, couvertes d’écume, s’arrêtaient.

Il fallut alors que Pardaillan et son fils allassent mater de même les deux timoniers qui ruaient, se cabraient, cherchaient à passer par-dessus les deux premiers. Ce fut l’affaire de quelques secondes. Maintenant, l’accès d’ivresse furieuse étant passé, les pauvres bêtes se montraient fort abattues.

– Faites-les boire, conseilla Pardaillan au cocher, et il n’y paraîtra plus.

Jusque-là, Henri IV n’avait vu Jehan que de dos et ne l’avait pas reconnu. Quant à Pardaillan, il ne l’avait pas aperçu. C’est à ce moment seulement qu’il les reconnut tous les deux. Il vint à Pardaillan, la main tendue et encore ému, malgré qu’il s’efforçât de se maîtriser:

– Ventre-saint-gris! mon ami, il est écrit qu’à toutes nos rencontres vous exposerez votre vie pour sauver la mienne! Je ne sais comment vous remercier.

– Bah! fit Pardaillan d’un air détaché, en serrant la main du roi la chose n’en vaut vraiment pas la peine.

– Cela vous sied à dire, s’écria Henri. Vous risquiez bellement de vous rompre les os!

Et avec une insistance affectueuse, il ajouta:

– Au moins, cette fois, me sera-t-il donné de vous témoigner ma gratitude?

Soit qu’il eût décidé de dédaigner Jehan le Brave, soit plutôt qu’il voulût se donner le temps de réfléchir sur l’attitude qu’il prendrait à son égard, Henri IV ne paraissait pas l’avoir vu et s’était placé de manière à lui tourner le dos.

Il l’avait fait sans affectation, très naturellement. Jehan, qui ne connaissait pas son caractère, crut à un hasard. Et il attendait patiemment qu’il plût au roi de se tourner vers lui. Il était d’ailleurs très calme et n’éprouvait ni déception ni contrariété de cette attitude. C’est qu’il avait agi, dans cette affaire, avec le plus complet désintéressement et sans arrière-pensée aucune. Ce qu’il avait voulu sauver, au péril de sa propre existence, ce n’était pas le roi, c’était le père de Bertille de Saugis. Son but était atteint. Le reste le laissait indifférent.

Mais Pardaillan, lui, connaissait fort bien le roi. De plus, comme il aimait à dire lui-même, c’était un vieux routier à qui on ne pouvait en remontrer. Là où son fils avait cru à un hasard, il devina, lui, une intention formelle. Et ses yeux eurent cette expression malicieuse de quelqu’un qui se prépare à jouer un bon tour. Et avec son air le plus naïf, son sourire le plus engageant, il s’en fut prendre Jehan par la main, l’amena devant le roi et, avec une bonhomie admirablement jouée, il s’écria:

– Puisque le roi est si bien disposé, qu’il témoigne sa gratitude à ce jeune homme… Il la mérite, certes, plus que moi, car sans lui c’en était fait de Votre Majesté.

Henri fixa le jeune homme d’un œil peu bienveillant et ne lui dit pas un mot. C’est qu’il était embarrassé. Ce Jehan le Brave – qui supportait son examen avec une sérénité frisant l’indifférence – lui plaisait, quoi qu’il en eût et il venait de l’admirer.

Mais il y avait cette méchante affaire de Montmartre qui, d’après les rapports, ne pouvait demeurer impunie. De là, son indécision et sa mauvaise humeur.

Sans paraître remarquer le froid accueil du roi, Pardaillan continua imperturbablement, mais cette fois sur un ton très sérieux:

– Sans ce jeune homme, je ne serais point ici et n’aurais pu par conséquent, l’aider à vous arracher à une mort certaine… Vous disiez, Sire, que j’ai risqué de me rompre les os. C’est vrai… Mais en risquant ma vieille carcasse pour vous, je ne faisais pas un grand sacrifice. Tandis que ce jeune homme est à l’aube de la vie… il aime, il est aimé, il a toutes sortes de bonnes raisons de vivre le plus longtemps possible… il n’a pas hésité cependant… C’est pourquoi je répète: c’est à lui que le roi doit témoigner sa gratitude… s’il lui plaît de la lui témoigner.

Henri se trouvait, pour ainsi dire, mis en demeure de se prononcer séance tenante. D’un air toujours froid, il dit, répondant directement à Pardaillan:

– J’avais recommandé à ce jeune homme de se faire oublier. Cependant on m’a beaucoup parlé de lui, ces jours-ci… On en a trop parlé même. On le croyait mort, et c’était bien ainsi, car, le moins qu’il puisse lui arriver maintenant, est d’être pendu haut et court. Vous assurez que je lui dois la vie; en conséquence, je lui fais grâce… et nous sommes quittes.

Et se tournant vers Jehan, qui écoutait impassible:

– Je vous accorde quarante-huit heures pour quitter ma ville. Jusque-là, vous ne serez pas inquiété. Passé ce délai, je ne réponds plus de vous… C’est tout ce que je peux faire pour vous, jeune homme.

Jehan s’inclina avec cette grâce altière qu’il tenait de son père et, froidement:

– J’ai déjà eu l’honneur de dire à Votre Majesté qu’il m’était imposable de quitter Paris.

– Ah!… Je le regrette!

– Le roi ne dira pas toujours cela.

– Qu’est-ce à dire?

Tout ceci, de la part du roi, était dit avec un air qui eût fait entrer sous terre un courtisan. De la part de Jehan, avec une assurance tranquille que rien ne semblait devoir démonter.

Les ducs de Bellegarde et de Liancourt, témoins muets de cette scène, considéraient avec une stupeur apitoyée ce malheureux qui ne sentait pas que la colère royale grondait, qu’elle éclaterait avant peu et le briserait comme verre.

Pardaillan se tenait immobile, sans chercher à intervenir et fixait sur son fils des yeux pétillants de satisfaction.

Le roi, après avoir dit: «Qu’est-ce à dire?» se détourna d’un air souverainement indifférent. Il n’était pas besoin d’être très au courant des règles de l’étiquette pour comprendre qu’il entendait briser cet entretien.

Jehan le Brave ne jugea pas ainsi. Il avait cependant parfaitement compris. Le coup d’œil furtif qu’il lança à Pardaillan l’indiqua clairement. Mais en même temps, il accompagnait ce coup d’œil d’un demi-sourire qui disait aussi qu’il avait son idée.

Et Pardaillan, qui avait saisi la signification de cette pantomime, se demanda, non sans quelque inquiétude:

– Que va-t-il faire?… Oh! diable! ouvrons l’œil!…

Jehan, sans faire un mouvement, dit d’une voix grave:

– Le roi croit-il donc réellement que ses chevaux se sont emportés par suite d’un accident fortuit?

Comme s’il eût été piqué par quelque bête venimeuse, Henri se retourna tout d’une pièce. L’expression de hauteur qu’il avait eue jusque-là fit brusquement place à une inquiétude qu’il ne chercha pas à dissimuler et ce fut d’une voix mal assurée qu’il demanda:

– Que voulez-vous dire?

– Demandez à cet homme… je vois qu’il sait maintenant à quoi s’en tenir, répondit Jehan avec la même gravité.

En disant ces mots, il désignait le cocher. Cet homme, descendu de son siège, avait soigneusement visité ses chevaux, cherchant ce qui avait pu produire cet affolement soudain. En ce moment, il tenait ouverte la bouche d’une de ces bêtes et il flairait attentivement l’âcre parfum qui s’exhalait de cette bouche. Et il se redressait pâle et défait, les yeux hagards.

Henri s’approcha vivement. Bellegarde et Liancourt, oubliant l’étiquette, le suivirent. Pardaillan et Jehan demeurèrent à leur place. Sur le dos du roi, Jehan adressa encore à son père le même sourire, qui signifiait qu’il avait son idée.

– Eh bien? interrogea Henri angoissé.

– Oh! Sire, fit le cocher à qui s’adressait cette question, un criminel a enivré ces bêtes!… Ce n’était pas un accident, c’était un attentat lâchement prémédité.

Henri devint livide. Nous avons dit que la peur de l’assassinat était le chancre qui empoisonnait son existence. Il contempla d’un œil morne ses deux amis: Bellegarde et Liancourt, plus livides que lui, et murmura:

– Oh! les misérables!… Par Dieu! je ne cesse de le dire: ils me tueront!… Je ne sortirai pas vivant de cette ville!…

Et se retournant encore une fois, il revint à Pardaillan et Jehan et:

– Vous saviez? fit-il.

Pardaillan et Jehan répondirent gravement: oui, de la tête. Le roi crispa les poings avec colère et mâchonna un juron. Jehan reprit aussitôt avec une sorte de solennité:

– Oui, nous savions… Et, Dieu merci, nous sommes arrivés à temps… cette fois-ci. Car, ne vous y trompez pas, Sire, l’attentat manqué aujourd’hui se reproduira un autre jour, d’une autre manière.

Et avec un accent prophétique, la main tendue:

– La mort rôde autour de vous, elle vous enveloppe, sa main décharnée s’étend sur vous!… Oui, je la vois, et peut-être serai-je assez heureux pour arriver une fois encore à temps pour la faire reculer… Ce jour-là – peut-être demain – le roi ne regrettera plus que je me sois obstiné à demeurer dans sa ville… malgré son ordre.

Ces paroles, le ton sur lequel elles furent prononcées, produisirent une impression terrible sur le roi, qui sentit le frisson de l’épouvante le frôler à la nuque.

Mais en même temps qu’il les prononçait, Jehan coulait sur Pardaillan un regard où luisait une flamme malicieuse. Et Pardaillan, qui comprit une fois encore, se dit:

– Tiens, tiens! ce n’est pas si bête!… Cette grâce pleine et entière que le roi n’a pas eu la générosité de lui accorder, il va l’arracher à sa terreur de l’assassinat!… Il défend sa peau, le bougre, et il la défend vaillamment… de toutes les manières et sur tous les terrains…

Et avec un mince sourire:

– Décidément, c’est bien mon fils, je ne peux pas le nier!…

Cependant, Henri dans son désarroi, adressait à Pardaillan une interrogation muette d’une éloquence criante. Et le chevalier railla dans son esprit:

– Attends, je vais te rassurer! Et tout haut, de cet air froid qu’Henri connaissait bien:

– Ce jeune homme n’exagère rien… Peut-être même atténue-t-il quelque peu…

– Diable! murmura le roi, en se raidissant.

– M. de Sully n’a-t-il pas mis le roi en garde contre certaine cérémonie?

– Si fait!… Et je comptais bien vous en remercier. De son air figue et raisin, Pardaillan répliqua:

– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, Sire. C’est encore ce jeune homme… Si j’ai pu aviser à temps M. de Sully de ce qui se tramait dans l’ombre, c’est encore à lui que je le dois.

Ici Jehan dressa l’oreille. Il ne savait pas du tout à quoi le chevalier faisait allusion. Quant à Pardaillan, il ne croyait pas mentir. C’était en cherchant Jehan le Brave qu’il avait surpris les projets de Concini, de même qu’il avait surpris les agissements de frère Parfait Goulard. Avec cette logique spéciale qui lui était propre, il se disait que sans cela, il n’aurait rien su de ce qu’il avait appris. Par conséquent, c’était à lui qu’il le devait. Par conséquent aussi, il était juste de lui rendre ce qui lui revenait de droit.

Henri IV, on le sait, avait une confiance absolue en Pardaillan. Il ne pouvait pas douter de sa parole. Il passa sa main sur son front moite et dit en soupirant:

– Ainsi, jeune homme, vous savez, vous, quels sont les misérables qui me poursuivent dans l’ombre?… Ainsi, vous m’avez déjà sauvé une fois?…

Pardaillan se hâta de répondre pour son fils:

– Vous faites erreur, Sire. Ce jeune homme vous a déjà sauvé deux fois… Il n’y a pas bien longtemps encore, un mot de lui a fait tomber le couteau des mains de l’homme qui rêvait…

– Monsieur de Pardaillan, interrompit Jehan, je vous en prie, ne parlez pas de cela au roi!…

– Ventre-sans-gris! parlez-en, au contraire, s’écria vivement Henri. Il est nécessaire que le roi connaisse les braves qui se dévouent pour lui avec tant de courage et de désintéressement.

– Jehan le Brave, continua Pardaillan en réprimant un sourire, sait en effet bien des choses. Et c’est peut-être bien pour cela qu’on s’acharne à le perdre aux yeux de Votre Majesté. Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’est pas vanté en assurant qu’il aurait probablement encore l’occasion de préserver les jours du roi. Quant à moi, je crois fermement qu’en l’éloignant, le roi se prive bénévolement d’un défenseur au dévouement inaltérable… Le roi affûte lui-même l’arme avec laquelle on le meurtrira.

Après avoir prononcé ces paroles avec une assurance impressionnante, il ajouta en lui-même:

– Maintenant, tire-toi de là!… si tu peux!

Quant à Henri, il était terrifié et furieux tout à la fois. Dans son esprit, il gronda:

«Trois attentats!… en un mois!… et nul n’en a eu le soupçon!… et sans ces deux hommes, c’en était fait de moi!… Ils me tueront, les scélérats! Mais, vive Dieu! puisque me voilà averti, je me défendrai!…»

Et tout haut, machinalement:

– Voilà qui change bien les choses! dit-il.

Pardaillan et son fils échangèrent un rapide coup d’œil. La terreur produisait son effet sur le roi. Sous l’empire de cette terreur, ses manières se modifièrent brusquement. Autant il s’était montré froid et distant avec Jehan, autant il se faisait bienveillant et familier à sa façon accoutumée.

– Ainsi, jeune homme, dit-il avec rondeur, si vous tenez tant à rester dans notre ville, c’est uniquement pour veiller sur nous?

Avec sa franchise intrépide, Jehan rectifia:

– Uniquement, c’est beaucoup dire… Mais pour une bonne part.

– Pas mal, se dit Pardaillan, qui avait attendu la réponse avec curiosité.

Et, avec un sourire:

– Ce sera un bien mauvais courtisan… comme son père.

La réponse plut à Henri. Il retrouvait son assurance. Il se mit à rire en disant:

– Voilà de la franchise, au moins!… Jarnicoton! jeune homme, vous me plaisez.

Liancourt et Bellegarde, voyant que les choses tournaient en faveur de ce jeune inconnu, commençaient à se rappeler fort à propos qu’ils lui devaient la vie et lui adressaient des sourires gracieux. Ce qu’ils n’avaient eu garde de faire jusque-là.

– Mais, dites-moi, continua le roi, avec un sourire malicieux, d’où vient le changement que je constate en vous? Car enfin, je me souviens de certaine rencontre au cours de laquelle vous vouliez à tout prix m’enlever cette existence que vous défendez si vigoureusement aujourd’hui.

– C’est que, dit Jehan sans le moindre embarras, je ne savais pas alors ce que j’ai appris depuis.

– Ah!… Et quoi donc?

Jehan s’inclina respectueusement et dit simplement:

– C’est que vous êtes son père!