38899.fb2 Les Pardaillan - Livre VIII- Le Fils De Pardaillan - Volume II - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 30

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LXII

Jehan le Brave, en quittant Pardaillan, sortit de Paris par la porte Montmartre. Il passa devant la maison de Perrette la Jolie, sans s’arrêter. Il sifflotait un air de chasse. Comme il arrivait au château des Porcherons, il fut rejoint par Gringaille, sorti de derrière une haie où il se tenait caché, surveillant la porte de la petite maison.

– Eh bien? demanda Jehan.

– Tout va bien, chef. Tranquillité absolue.

– N’importe, continuez à veiller plus attentivement que jamais. Avant longtemps, mes braves compagnons, j’espère vous décharger de cette assommante garde.

– Pour assommante, avoua franchement Gringaille, c’est une corvée assommante, on ne peut pas dire le contraire. Mais, cornedieu, chef! c’est pour le service de la mignarde demoiselle, et vous savez que pour elle nous nous ferions étriper de tout cœur… Et puis, il y a aussi Perrette, ma sœur. Vous savez que Carcagne en est plus féru que jamais. Il ne trouve pas la corvée assommante, lui, pensez donc: il respire le même air que sa belle, il la voit passer quelquefois. Il est aux anges. Pas de danger qu’il oublie l’heure de la garde, lui.

Jehan eut un sourire.

– Vous nichez toujours rue du Bout-du-Monde? demanda-t-il.

– Toujours. À cause de la vue. Du moment qu’on a de quoi payer le loyer, on a eu vite fait la paix avec le propriétaire.

Rassuré de ce côté, Jehan s’en alla, après avoir serré la main de Gringaille, heureux de cette marque d’amitié.

Pendant que le Parisien reprenait sa garde, comme il disait, Jehan se mit en quête de Ravaillac. À l’auberge des Trois-Pigeons, on lui dit que le rousseau était parti en disant qu’il retournait dans son pays.

– Tout est pour le mieux, pensa le jeune homme.

Et il rentra en ville par la porte Saint-Honoré. Il était sombre et préoccupé. Il pensait à ce que lui avait dit Pardaillan au sujet du roi et il se désolait de voir que la fortune, qu’il croyait avoir saisie par son unique cheveu, s’éloignait de plus en plus. Et, par contrecoup, il ne pouvait s’empêcher de penser à cette fortune colossale qui dormait inutile, au pied de l’escalier du gibet de Montmartre.

La vérité nous oblige à dire qu’il oubliait complètement les avertissements du chevalier au sujet d’Acquaviva. Il ne pensait pour l’instant qu’à ces millions et dix fois il se posa la question:

– Si j’y allais?

Il eut cependant la force de résister à cette tentation. Mais il en eut une autre à laquelle il succomba. Il se dit qu’il n’était pas tard et qu’il ferait bon s’offrir un joli temps de galop dans la campagne, ne fût-ce que pour se rendre compte de la valeur de son cheval Zéphir.

Il revint rue Saint-Denis, à l’auberge du Grand-Passe-Partout. Il se glissa dans l’écurie, sella lui-même son cheval et partit à fond de train. Le plaisir qu’il trouva à cette promenade lui fit oublier momentanément ses soucis. Il se grisa de grand air, en des courses folles, se livra à une étude sérieuse de sa monture dont il se déclara enchanté, tua agréablement quelques heures et revint comme la nuit tombait, l’appétit aiguisé par cette longue chevauchée.

– Il remit lui-même son cheval à sa place et s’en alla souper dans une taverne de la rue Saint-Denis. Lorsqu’il en sortit, il était tard. Les rues étaient sombres, désertes, silencieuses. Il n’en avait cure et avançait dans l’obscurité avec son insouciance accoutumée, coupant au plus court, pressé qu’il était de s’allonger entre les draps de son étroite couchette.

Rue de Béthisy, à quelques pas de chez lui, il lui sembla tout à coup percevoir derrière lui comme un glissement de larves. Il fit un bond de côté.

Une balle passa en sifflant à quelques pouces de son visage. Au même instant, un autre coup de feu retentit. Il tomba à la renverse, laboura le sol à coups de talon convulsifs et demeura immobile, étendu raide sur la chaussée.

Une voix, dans la nuit, grogna:

– Il en tient!

Deux ombres s’approchèrent en rampant, le poignard au poing.

– Je crois qu’il est mort, reprit la même voix.

– N’importe, dit l’autre voix, il faut bien s’en assurer. La besogne est assez bien payée pour qu’on l’accomplisse en conscience.

Jehan ne bougeait pas. Il devait être mort ou tout au moins évanoui. Les deux ombres, prudemment, vinrent jusqu’à lui. Deux bustes se penchèrent, les deux poignards levés en un geste foudroyant jetèrent dans la nuit une lueur blafarde. Les deux bras ne retombèrent pas et un double hurlement de douleur se confondit en un seul.

Jehan n’avait pas été touché. Au moment où la première balle siffla à ses oreilles, les paroles de Pardaillan passèrent comme un éclair dans son esprit. Il se laissa tomber au moment précis où éclatait le second coup de feu. La manœuvre lui était familière sans doute.

Il vit les deux ombres s’approcher, il entendit les paroles échangées à voix basse et ne fit pas un mouvement. Mais, lorsque les deux bustes se penchèrent pour l’achever, il projeta ses deux pieds en avant, avec une irrésistible violence.

Atteints en pleine poitrine, les deux assassins allèrent s’étaler sur la chaussée où ils demeurèrent étourdis.

– Il faut les faire parler maintenant! se dit Jehan.

D’un bond, il fut sur eux et les étreignit à la gorge. C’était un moyen excellent pour les expédier ad patres, mais non pour les faire parler, comme telle était son intention. Il faut croire cependant que c’était la bonne manière, car ils ouvrirent des yeux terrifiés et râlèrent:

– Grâce, monseigneur!

– Coquins, gronda Jehan, je vous fais grâce, à la condition que vous me disiez qui vous a payés pour me meurtrir… sinon je vous étrangle tous les deux.

Et il pressa plus fort sur les deux gorges.

– Je dirai tout, s’étouffa un des deux malandrins, mais… ne serrez pas tant… vous… m’étran…

Jehan desserra son étreinte et confisqua prudemment les deux poignards qui se trouvaient à ses pieds, en disant:

– Parle, coquin!

Le coquin souffla péniblement et grimaça:

– Tudieu! quelle poigne!

– Qui vous a payés pour me meurtrir? répéta froidement Jehan.

– Je ne le sais pas, monseigneur.

– Tu mens, coquin! Parle… ou ta dernière heure est venue. Et il le saisit de nouveau à la gorge.

– Sur mon salut éternel, je vous jure que nous ne savons pas! gémit le misérable.

Jehan le vit sincère. Il le lâcha encore une fois et:

– Voyons, je vous ai entendus dire que vous étiez bien payés. Vous ne connaissez pas celui qui vous a payés, soit!… Mais vous l’avez vu… dépeignez-le-moi un peu.

– Nous ne l’avons pas vu… attendu qu’il avait le capuchon rabattu jusque sur le nez… Tout ce que je peux dire, c’est que c’est un religieux… ou du moins, il en avait le costume.

Jehan était fixé. Il n’insista pas davantage.

– C’est bon! dit-il d’un air dédaigneux. Je vous fais grâce, coquins!… Filez prestement… et ne vous retrouvez jamais sur mon chemin, si vous tenez à votre peau.

Les deux malandrins se relevèrent péniblement et détalèrent avec une précipitation qui dénotait une frayeur intense.

Rentré dans sa chambre, Jehan ferma sa porte à double tour, ce qui ne lui était jamais arrivé de faire. Il se jeta dans son fauteuil et se mit à réfléchir à cette aventure.

– C’est Acquaviva qui commence la chasse, se dit-il. M. de Pardaillan avait raison… comme toujours. Ventre-veau, la vie ne sera plus tenable si je dois essuyer tous les jours de telles avanies!

Son naturel insouciant reprenant le dessus, il conclut:

– Bah! nous verrons bien!… J’en ai vu d’autres et me voici bien solide.

Cependant, impressionné quoi qu’il en eût, il se livra à une visite minutieuse de son logis et ne se coucha que lorsqu’il se fut assuré qu’aucun danger immédiat ne le menaçait.

Le lendemain matin, samedi, comme il se disposait à sortir, on frappa à sa porte. Il entrebâilla l’huis, sur la défensive. Il fut vite rassuré. Celui qui frappait était un valet du Grand-Passe-Partout, qu’il reconnut aussitôt. Il avait un panier passé à son bras. Il entra, posa six bouteilles et un paquet proprement ficelé sur la table, en disant:

– De la part du chevalier de Pardaillan.

Jehan regarda les bouteilles: trois de vieux saumur, trois de vieux vouvray, ses deux préférés. Il défit le paquet: c’étaient des gâteaux secs. Il considéra le tout d’un air attendri. Il songeait:

– Oh! le brave et excellent ami!… Il songe à tout… et avec quelle délicatesse!…

Et tout haut, en riant, mais trahissant sans le vouloir sa secrète pensée:

– Voilà des provisions que je peux boire et manger sans appréhension… Pas de danger qu’elles m’empoisonnent, celles-là!

Le valet se mit à rire lui aussi bruyamment. Jehan lui tendit un écu. Il loucha dessus cupidement et avec un soupir de regret, en secouant tristement la tête:

– M. le chevalier ne serait pas content… Et quand il n’est pas content, il joue de la trique… rudement, je vous en réponds.

Jehan se mit à rire de bon cœur de la mine penaude du pauvre diable. Il insista:

– Prends, imbécile!… M. le chevalier n’en saura rien. À moins que tu ailles le lui dire toi-même!

La tentation était trop forte. Le valet fit prestement disparaître l’écu tentateur et se retira avec force remerciements.

Jehan saisit incontinent une des bouteilles et se mit en devoir de la déboucher. Une réflexion l’arrêta:

– Non, dit-il tout haut, puisqu’il vient me chercher à une heure, nous la viderons ensemble. C’est bien le moins, ventre-veau!

Il s’en fut rue du Bout-du-Monde voir Escargasse, Gringaille et Carcagne et s’assurer que tout était tranquille chez Perrette la Jolie.

À une heure battant, Pardaillan frappait à sa porte. Tout de suite, le jeune homme le remercia avec effusion de son envoi.

– Je ne vous ai rien envoyé du tout, déclara nettement Pardaillan. Et avec inquiétude: j’espère que vous n’avez pas déjà goûté à ce vin et à ces gâteaux?

– Il n’a tenu qu’à un fil… Je vous attendais pour vider ensemble la première bouteille.

Ils étaient un peu pâles tous les deux. Pardaillan se fit expliquer comment le cadeau suspect était arrivé à destination. Jehan y ajouta le récit de son aventure de la veille. Quand il eut terminé, le chevalier dit simplement:

– Trouvez-vous toujours que j’ai exagéré en parlant d’Acquaviva?

– Non! ventre-veau! C’est donc un démon d’enfer que ce moine scélérat?

– Ceci n’est qu’un commencement, dit froidement Pardaillan. Attendez la suite.

– Oui?… gronda Jehan qui sentait la colère le gagner. Eh bien, c’est ce que nous verrons! En attendant, si ce prêtre papelard me tombe sous la main, je vous réponds qu’il n’aura plus jamais l’occasion de molester personne!

Pardaillan sourit doucement. Sans rien dire, il prit les bouteilles. Il en mit une de côté et alla vider les autres dans les cabinets. Les gâteaux prirent le même chemin. Ceci fait, ils partirent, emportant la bouteille mise de côté. Ils allèrent droit à l’auberge du Grand-Passe-Partout. Le valet qui avait apporté le vin empoisonné était là, vaquant paisiblement à sa besogne accoutumée. Pardaillan le fit appeler.

En apercevant le chevalier avec Jehan, le valet se troubla. Pardaillan nota ce trouble. Tranquillement, il plaça un verre devant l’homme.

Il prit la bouteille qu’il avait apportée, la déboucha et remplit d’abord à ras bord.

– Mon garçon, dit-il ensuite, tu as porté ce matin, de ma part, six bouteilles de vin à M. Jehan le Brave, que voici.

– Oui, monsieur le chevalier, répondit le valet, qui paraissait retrouver son assurance.

– Le vin que je viens de verser, reprit Pardaillan, est le même que celui que tu as porté ce matin. Tu m’entends: le même vin.

– J’entends bien, monsieur, dit le valet avec un calme parfait.

– Bon! maintenant que te voilà averti, j’ajoute: M. Jehan le Brave tient essentiellement à ce que tu goûtes à ton vin.

Et impérieusement, en le fixant:

– Bois!

Le garçon parut un instant étonné. Puis un large sourire fendit sa bouche jusqu’aux oreilles, et sans la moindre hésitation, les yeux brillants de gourmandise, il saisit le verre. Avec une grimace de jubilation, il dit:

– Je bois respectueusement à votre santé, monsieur le chevalier, et à la vôtre, mon gentilhomme!

Ceci dit, il porta délibérément le verre à ses lèvres. Pardaillan et Jehan échangèrent un furtif coup d’œil. Évidemment, le malheureux ignorait qu’il allait absorber la mort. Au moment où les lèvres touchaient le bord du verre, Pardaillan le saisit par le bras et dit doucement:

– Ne bois pas!

– Pourquoi? fit l’autre étonné et déçu.

– Ce vin est empoisonné, dit froidement Pardaillan.

L’homme fut saisi d’un tremblement convulsif; il devint d’une pâleur de cire, ses yeux s’effarèrent. Le verre échappa à sa main et alla se briser sur le parquet. Comme s’il avait eu peur que le liquide mousseux répandu à ses pieds ne le brûlât, il fit un bond en arrière et gémit:

– Ah! le méchant moine!

L’explication fut brève. En l’absence de Pardaillan, un moine avait apporté ces bouteilles, lui avait remis une pistole et ordonné de les porter à Jehan de la part du chevalier empêché. Il avait obéi sans penser à mal.

Quand on lui demanda de dépeindre le moine qui l’avait chargé de cette commission, le valet, comme les deux malandrins, la veille, répondit qu’il n’avait pu le dévisager, parce que son capuchon lui tombait jusque sur le nez.

Fixés sur ce point, Pardaillan et son fils s’en allèrent voir Bertille. Inutile de dire qu’après ce qui venait de se passer, ils prirent les précautions les plus grandes pour dépister les espions au cas, très probable, où ils en auraient eu à leurs trousses. Ils crurent y avoir réussi.

Nous ne dirons pas non plus ce que furent ces quelques heures que les deux amoureux passèrent ensemble. On s’en doute bien un peu. Le soir vint, sans que rien d’anormal se fût produit. Jehan, malgré le conseil de Pardaillan, regagna sa mansarde de la rue de l’Arbre-Sec.

Il défit sa couverture pour se coucher, ainsi qu’il faisait chaque soir. Il bâilla en s’étirant. Dans ce mouvement, la tête rejetée en arrière, ses yeux se portèrent au plafond. Il fit:

– Oh!…

Ce qu’il regardait ainsi, c’était une grosse poutre placée au-dessus de son lit, dans toute sa longueur. Il alla vivement prendre la lampe, monta sur un escabeau et regarda de plus près. Il murmura:

– Bizarre! je n’avais jamais remarqué cette fente. Et pourtant, Dieu sait combien d’heures j’ai passées à rêver, allongé sur ce lit, les yeux fixés sur cette poutre.

Il regarda encore et écouta attentivement. Il crut entendre comme un craquement lent, irrégulier, à peine perceptible. Il descendit précipitamment de son escabeau, saisit son manteau et son épée, souffla la lampe et fila prestement.

Dans la rue, il s’arrêta et leva le nez en l’air. Il entendit un craquement sinistre, un grondement violent, suivis d’un fracas épouvantable, comme si la maison s’était écroulée. Et, à l’endroit où se trouvait sa mansarde, la seconde d’avant, un trou noir, duquel s’échappaient des tourbillons de poussière. Il se dit:

– Diable!… Il était temps!

Il s’enveloppa de son manteau et partit à grands pas, en bougonnant furieusement:

– Ah! mais cela n’est plus de jeu, monsieur Acquaviva!… Ventre-veau! la plaisanterie a assez duré!… Elle devient assommante!

Il était parti au hasard. Il s’arrêta brusquement et se dit:

– Ah! çà, où vais-je aller passer ma nuit? Il réfléchit un instant et décida:

– Allons demander l’hospitalité à Gringaille.

Et il s’engagea dans la rue Montmartre et parvint à la rue du Bout-du-Monde sans qu’il lui fût rien arrivé de fâcheux. Tout le long du chemin, il s’était attendu à chaque instant à être assailli. Il passa la nuit sur la paille, aux côtés de ses trois compagnons. Cela ne l’empêcha pas de ne faire qu’un somme jusqu’au jour.

Vers les neuf heures du matin, il quitta ses compagnons. La maison où il venait de passer la nuit était présentement entourée d’un échafaudage. La porte d’entrée se trouvait sous cet échafaudage. Cela constituait comme une espèce de pont au-dessus de cette porte.

Il franchit le seuil et passa sous ce pont. Comme il mettait le pied hors de cet abri, un énorme moellon tomba avec fracas devant lui. L’énorme bloc l’avait frôlé au passage. Il s’en était fallu d’un fil qu’il ne fût broyé.

D’un bond il sauta au milieu de la rue et regarda en l’air. C’était dimanche. On ne travaillait pas le dimanche, à cette époque. Il ne vit personne sur l’échafaudage, personne sur le toit. Il gronda:

– Ventre-veau! j’en aurai le cœur net!

Il se rua en tempête dans l’escalier en appelant Gringaille, Escargasse, Carcagne. À eux quatre, ils visitèrent la maison de fond en comble. Ils ne trouvèrent rien. L’assassin semblait s’être volatilisé.

Jehan était ivre de fureur. La persistance de ces lâches attentats, qui se succédaient avec une inlassable ténacité, l’énervait et l’exaspérait. Sans compter que la rapidité des coups qu’on lui portait partout où il allait prouvait surabondamment qu’il se débattait dans un réseau d’espionnage supérieurement organisé. Or, il n’était pas encore parvenu à surprendre un seul de ces espions qui le harcelaient dans l’ombre. Et pourtant, il avait l’oreille fine, la vue perçante et il se tenait sur ses gardes.

Ceci surtout était inquiétant.

Il était revenu dans le taudis de ses trois compagnons. Il se promenait nerveusement en mâchonnant de sourdes imprécations, en proférant des injures et des menaces terribles à l’adresse d’ennemis invisibles.

Les trois, qui voyaient que le temps était à l’orage, se tenaient cois, retenaient leur respiration, se gardant bien d’attirer son attention sur eux. Il ne pensait guère à eux, pourtant.

Maintenant, il ne pensait même plus à Acquaviva, à ses espions. Un débat violent, d’un tragique poignant dans sa simplicité, s’était relevé dans son esprit.

Irait-il ou n’irait-il pas se réfugier sous le gibet de Montmartre?

Question bien simple et bien banale, en apparence. En réalité, question si complexe, si grave, si redoutable, qu’elle lui faisait oublier la nuée d’assassins qu’il avait à ses chausses.

Sous le gibet, c’était sa peau à l’abri de toute tentative criminelle. C’était quelque chose. Mais sous le gibet se trouvaient les millions. Et c’était cela qui était redoutable et le faisait hésiter.

Sauver sa peau, c’était bien, juste, légitime. Mais la sauver et se déshonorer en volant, oui, en volant ce tas d’or qui le fascinait… et qui ne lui appartenait pas. Ne valait-il pas cent fois mieux crever une bonne fois?

Voilà ce que se disait Jehan en se promenant autour du coffre-fort, comme un fauve dans sa cage. Il finit par s’arrêter devant Gringaille, Escargasse et Carcagne, sans les voir du reste; il frappa du pied avec colère et gronda:

– Je n’irai pas, ventre-veau! je n’irai pas… Si j’y allais, je ne sautais résister à la tentation… et je ne veux pas!… je ne veux pas!…

Les trois braves se regardèrent effarés. Que voulait-il dire? Où ne voulait-il pas aller? Et à quelle tentation voulait-il se dérober? Jehan s’apaisa peu à peu. Il avait pris une résolution.

– Gringaille, dit-il, peux-tu me trouver un abri sûr pour quelques jours?

Gringaille chercha dans sa tête et s’écria:

– J’ai trouvé!… Par exemple, c’est hors de la ville.

– Peu importe, dit Jehan après une seconde d’hésitation.

– Eh bien, chef, vous connaissez Martine, l’ouvrière et la femme de ménage de Perrette?

Jehan fit un léger signe de tête. Gringaille reprit:

– Le beau-frère de Martine possède une petite maison à la Villeneuve-sur -Gravois, près du faubourg Montmartre. Tenez, chef, on la voit d’ici, cette maison.

Et il s’en fut à la lucarne qui donnait sur le derrière et l’ouvrit toute grande. Jehan se pencha avec lui et suivit les indications qu’il lui donnait.

– Voyez-vous là, sur notre gauche, ce grand mur de clôture avec trois petites maisons espacées?… Eh bien, c’est la troisième, là-bas, à l’angle du mur. Le beau-frère de Martine, Simon le Borgne, comme on l’appelle, ne demandera pas mieux que de vous louer une chambre qu’il a dans les combles… Seulement, dame, ça manquera un peu de confortable.

Jehan eut un geste d’indifférence.

– Occupe-toi de cette affaire, dit-il. Il faut que je puisse coucher là ce soir.

– Oh! l’affaire est toute faite. Simon le Borgne est très intéressé, et je vous réponds qu’il ne crachera pas sur l’écu que je compte lui offrir pour un mois de location de son chenil. Vous pourrez emménager dans une heure si vous voulez.

– Non, j’y rentrerai pour coucher… C’est bien suffisant.

Ce point étant réglé, le jeune homme alla trouver Pardaillan. Le père et le fils montèrent à cheval et s’en furent hors de la ville. Ils passèrent cette journée ensemble à courir dans les bois. Jehan, bien entendu, ne manqua pas de raconter l’écroulement du plafond de sa mansarde et la chute du bloc de pierre qui avait failli l’écraser. Il fit connaître aussi le nouveau gîte trouvé par Gringaille.

Pardaillan approuva fort le changement de domicile.

– Si vous m’aviez écouté, dit-il, vous n’auriez plus remis les pieds rue de l’Arbre-Sec.

– Bah! monsieur, cela ne m’eût pas servi à grand’chose. J’ai quitté ma mansarde la nuit. Personne ne m’a vu, ne m’a suivi… du moins je n’ai rien remarqué. Pas plus tard que ce matin, mon nouveau gîte était connu et on tentait de m’assommer… Qui sait s’il n’en sera pas de même de celui que Gringaille m’a trouvé? Qui sait ce qui m’attend là, ce soir?

Pardaillan vit qu’il ne paraissait pas autrement affecté. Cette crâne désinvolture amena un sourire de satisfaction sur ses lèvres.

– Vous verrez, dit-il d’un air détaché, que vous en serez réduit à vous réfugier à Montmartre, sous le gibet. Au bout du compte, c’est ce que vous aurez de mieux à faire.

Un nuage passa sur le front du jeune homme, et, les dents serrées:

– Nous verrons bien.

Ils rentrèrent en ville comme la nuit tombait. Jehan n’avait pas de temps à perdre s’il voulait regagner son nouveau domicile avant la fermeture des portes. Il prit congé du chevalier et se hâta vers la porte Montmartre.

Pardaillan lui laissa prendre une courte avance et se mit à le suivre de loin. Il le vit franchir l’enceinte de son pas allongé. Il se demanda:

– Si j’allais passer la nuit devant sa porte? Il réfléchit un moment et:

– Personne ne l’a suivi… j’en suis sûr… Si forts qu’ils soient, ils ne peuvent aller jusqu’à deviner où il couchera. Il est donc probable que cette nuit se passera pour lui sans nouvelle alerte. D’ailleurs, il est trop tard, voici qu’on ferme la porte.

Il fit demi-tour et reprit le chemin de la rue Saint-Denis en se disant:

– Il est grand temps de me mettre aux trousses de ce Parfait Goulard. Lui seul peut me conduire à Acquaviva, et alors… nous nous expliquerons un peu.

Jehan le Brave était parvenu à la maison indiquée par Gringaille. Lui aussi, il était bien sûr de n’avoir pas été suivi. Avant de frapper à la porte, il inspecta les lieux.

La masure était située à l’angle d’un mur, lequel entourait un vaste enclos affectant la forme d’un trapèze dont les deux bases étaient parallèles au mur d’enceinte de la ville. Le côté sur lequel il se trouvait, et qui regardait le faubourg Montmartre, avait deux autres masures à peu près pareilles, très espacées. De ce côté, on commençait à tracer une rue. Le sol était très surélevé par l’amoncellement des gravois auxquels cet embryon de quartier devait son nom. Il en résultait que la bicoque, qui n’avait qu’un étage en façade, en avait deux du côté de la campagne.

Jehan fut reçu par une vieille femme qui lui dit avec volubilité:

– Enfin, vous voici, mon jeune gentilhomme! Je vous attendais avec impatience. À mon âge, on n’aime guère se coucher si tard. Venez que je vous montre votre chambre.

– Excusez-moi, madame, dit poliment Jehan en grimpant l’escalier raide, je pensais trouver ici un homme… Simon le Borgne, m’a-t-on dit.

– Simon n’est plus ici, dit la vieille. Il a eu la bonne fortune de vendre sa maison aujourd’hui. Voilà votre chambre, mon gentilhomme. Si vous avez besoin de quelque chose, je couche au-dessous, vous n’aurez qu’à cogner. Bonne nuit, mon gentilhomme!

La vieille posa la chandelle qu’elle tenait sur une table branlante et s’esquiva, laissant Jehan quelque peu abasourdi.

– Tudiable! se dit-il, voici une vente bien inopinée!… Et ce taudis! Gringaille disait qu’il manquait un peu de confortable… Il en est totalement dépourvu. J’ai bien envie de m’en aller!

Il réfléchit, et lui aussi, comme Pardaillan, il se dit:

– Où irais-je à cette heure?… Puis comment pourrait-on avoir deviné que je viendrais passer la nuit ici?… Il faudrait avoir épié Gringaille… C’est possible, mais ce n’est guère probable. Le vin est tiré il faut le boire…

Mis en éveil, il inspecta minutieusement la mansarde. La porte lui parut solide. Elle était munie d’un fort verrou. Il le poussa. Il y avait une petite fenêtre. Il l’ouvrit et se pencha.

– Deux bons étages, sur des jardins. Ici, à gauche, le mur de clôture. Hum! il est un peu bien près de la fenêtre, ce mur!… N’importe, je crois qu’il n’y a pas de surprise à redouter de ce côté. Allons, couchons-nous… Mais demain matin, je décampe, et je veux que le diable m’emporte si je remets jamais les pieds dans ce bouge.

Tout lui paraissait louche: la demeure et la vieille, et ses vagues explications qui n’expliquaient rien. Il se reprocha cette impressionnabilité et s’invectiva lui-même copieusement. Mais il eut beau faire, malgré tout, une méfiance instinctive persistait en lui.

Il se roula dans son manteau et s’étendit sur le lit, tout habillé, l’épée nue sous la main. Il souffla la chandelle en se disant:

– Dormons!

Mais l’appréhension le tint éveillé malgré tous ses efforts. Immobile, la main crispée sur la poignée de la rapière, il demeura longtemps ainsi, les nerfs tendus, les yeux grands ouverts dans la nuit, l’oreille aux écoutes.

Pourtant le calme et le silence qui l’environnaient et le berçaient apaisèrent peu à peu sa fièvre et il finit par s’assoupir.

Il se réveilla en sursaut au milieu de la nuit. Autour de lui l’obscurité était devenue opaque à couper au couteau. Il se sentit pris à la gorge par une odeur âcre et suffocante. Il ouvrit les yeux. Il lui sembla que des millions d’aiguilles venaient brusquement de lui piquer les prunelles. Il les referma aussitôt. Il écouta machinalement. Il entendit partout, autour de lui, des crépitements singuliers, des craquements sinistres. Sous lui, une sorte de ronronnement puissant qui n’arrêtait pas et redoublait d’intensité.

Il était parfaitement éveillé, mais les sensations qu’il éprouvait lui paraissaient si extraordinaires qu’il bougonna:

– Ventre-veau! quel affreux cauchemar!… J’étouffe, ma parole! j’étouffe!… Réveillons-nous, mordieu! réveillons-nous!

Cette impression d’asphyxie qu’il éprouvait et qu’il attribuait à un cauchemar ne faisait que s’accentuer. Sa respiration devenait de plus en plus oppressée et tournait au râle. Avec cela il était en nage. Une chaleur anormale se dégageait d’il ne savait où et achevait de l’accabler. Il grogna en faisant des efforts désespérés:

– Mais je ne me réveillerai donc pas, ventre-veau!

À ce moment, une lueur aveuglante inonda brusquement son taudis. Et comme si cette lumière eût en même temps éclairé son esprit paralysé, il comprit qu’il se trouvait non pas en présence d’un rêve angoissant mais d’une sinistre et terrible réalité.

Les liens invisibles qui enchaînaient ses facultés se rompirent comme par enchantement. Il fut instantanément debout et il gronda:

– Le feu!…

C’était en effet l’incendie, qui couvait depuis des heures peut-être, et qui arrivait à son plus haut degré d’intensité. En présence du danger visible et palpable, il retrouva aussitôt cet étrange sang-froid que, comme son père, il avait toujours dans l’action.

Ses yeux se portèrent sur la fenêtre. Elle était grande ouverte. Peut-être l’avait-il mal fermée? Peut-être avait-elle éclaté sous la lente et formidable poussée du feu? Par cette fenêtre ouverte, les tourbillons de fumée noire, opaque, s’échappaient à flots.

Et il comprit: la fumée qui avait envahi son réduit était en train de l’étrangler sournoisement. Le commencement d’asphyxie avait amené cette paralysie momentanée qui lui avait fait croire à un affreux cauchemar. La fenêtre, en s’ouvrant, avait permis à la fumée traîtresse de s’évacuer, l’air s’était à peu près dégagé des gaz mortels dont il était saturé, il avait pu respirer un peu et il était sauvé!

À condition de sortir de la fournaise.

En effet, les flammes jaillissaient de toutes parts et l’enveloppaient sournoisement. Il ne perdit pas de temps à chercher, il s’en fut droit à la fenêtre. Pour être plus juste, il y sauta d’un bond. Il se pencha et il eut un instinctif recul.

– Je vais me rompre les os! se dit-il.

Il n’y avait pas à hésiter cependant. Il fallait sauter, quitte à se rompre les os, comme il disait, ou à s’empaler sur les nombreux échalas dont le jardin était hérissé. Ou bien rester… Et alors, il était irrémissiblement perdu.

Son choix fut vite fait. Il allait sauter, ventre-veau! Ses yeux se portèrent sur le mur de clôture. Ce fut un éclair dans son esprit. Ce mur qui lui avait paru trop près de sa fenêtre lui paraissait diantrement loin, à présent. N’importe, il se décida.

Il enjamba la fenêtre et se suspendit dans le vide. La pierre lui brûlait les doigts. Il ne le sentait pas. Les flammes, à l’étage au-dessous, venaient lécher les semelles de ses bottes, doucereuses, câlines, enveloppantes, comme si elles avaient voulu l’aguicher, lui faire croire qu’elles ne lui voulaient pas de mal. Il n’y prit pas garde.

Il imprima à son corps un mouvement de balancier, calculant son élan posément, méthodiquement. Brusquement il fit: «Hop!» et lâcha prise.

Il tomba à califourchon sur le mur. Il demeura une seconde un peu étourdi. Il se redressa, et avec un rire silencieux:

– Allons! je crois que c’est encore un coup manqué!… M. Acquaviva n’a vraiment pas de chance.

Il se mit debout sur la crête du mur et marcha dans la direction du faubourg Saint-Denis. Quand il se jugea suffisamment loin de la sinistre masure, qui maintenant se dressait derrière lui, pareille à une gigantesque gerbe de feu, il se laissa tomber hors du clos et se lança dans la campagne.

Une demi-heure plus tard, il était dans la grotte, sous le gibet de Montmartre. Au lieu de se montrer heureux d’avoir échappé encore une fois à la mort, miraculeusement, il paraissait être dans un état de fureur indescriptible. À la lueur rougeâtre de la torche qu’il avait allumée, il allait et venait comme un fauve en cage, en mâchonnant d’incompréhensibles paroles. Il finit par se jeter sur la paille en bougonnant rageusement:

– Eh bien oui, M. de Pardaillan avait raison. M’y voici venu malgré moi!… Mais je consens à être livré pieds et poings liés à Acquaviva si je mets seulement les pieds sur ce maudit escalier!