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— Aussi loin que puissent porter nos mirettes de taupe dans le Musée Grévin de l'Histoire, on n'aperçoit — avec ou sans le concours des Frères Lissac — qu'un défilé de gars sans-gêne, venus d'un peu partout afin de vérifier si notre patelin est bien le pays de cocagne annoncé à l'extérieur. Ces visiteurs ont été — et sont encore — si nombreux, que cette bonne bouille de Durand (en nette régression quoi qu'on en dise, et si tu ne m'en crois consulte l'annuaire) est en droit de se demander s'il existe réellement une race française, tellement les chiares de ses aïeux ressemblent à leurs voisins de palier. Parce que chez nous, c'est kif-kif le burlingue des objets paumés : tout ce qui radine sur le territoire nous appartient au bout d'un an et un jour ! Pour être français, il suffit d'habiter la France. Car, à l'inverse de ce qui se passe dans les autres pays, ce ne sont pas les Français qui font la France (ils auraient plutôt tendance à la défaire) mais la France qui fait les Français.
— Arrête tes divulgations, supplie Béru. Je me paume. Qu'est-ce que t'entends par là, Gars ?
Je considère cette bouille d'Aryen congestionné et je m'explique :
— Prends un Suédois, par exemple, ou bien un Coréen ou un Bulgare ; bref, prends n'importe quoi sauf un Anglais, cette race occupant une place à part dans la famille des mammifères bipèdes et bimanes, et expédie ce Suédois, ce Coréen ou ce Bulgare dans un pays autre que le sien : mettons en Espagne. Ça donnera quoi ? Simplement un Suédois, un Coréen ou un Bulgare habitant l'Espagne !
— Cette couennerie ! murmure le Gros.
— Attends ! Mais au lieu d'envoyer ces gens-là en Espagne, installe-les à Pont-d'Ain ou à la Garenne-Colombes et tu obtiendras illico des Français. C'est un mystère, Gros ! Et c'est ce mystère qui fait que la France est un pays qui ne ressemble pas aux autres ! Maintenant, voyons un peu comment elle a démarré, la France ! Tu n'es pas sans savoir que jadis elle s'appelait la Gaule !
— Fais confiance, ça va revenir, ricane l'Hénorme.
Je poursuis, sans tenir compte de son interruption.
— Quand tu discutes la question avec M. Dupont, tu le vois se rengorger en parlant des Gaulois. Le Gaulois, c'est notre fierté nationale ; et pourtant, quand on y regarde de plus près, on se rend compte qu'il était made in Germany, le Gaulois, tout comme les bons appareils d'optique et les chambres à gaz. Seulement il était à ce point représentatif qu'on l'a annexé définitivement. Je crois que ce qui nous séduit chez lui, c'est son côté mastar. Il nous rassure, tu comprends ? A notre époque de ramollis, il faut du poil sur la poitrine de notre pedigree. Note bien que j'ignore si les Gaulois ressemblaient vraiment au portrait qu'on nous fait d'eux. Mais pour toujours, le Gaulois restera un grand costaud avec des lampions bleu-candide, des douilles qui lui pendent jusqu'au valseur, des bafies en guidon de course et un de ces casques à plumes comme on n'en trouve même plus chez le fripier de l'Alhambra. C'est très important, la plume, dans l'imagerie populaire, Béru.
— En somme, murmure le Graves, les Gaulois, c'est comme qui dirait nos Indiens à nous ?
La formule me paraît judicieuse. Je le dis à Bérurier qui, du coup, ne se sent plus.
— Dis voir, San-A., enchaîne-t-il. Si le Gaulois était à plumes, ou peut se demander si la Gauloise était pas à poils ?
Sa remarque me fait tressaillir. La Gauloise ! Quel manuel d'histoire la mentionne, cette humble délasseuse de guerriers. Exceptée la vaillante Régie des Tabacs, qui s'est jamais soucié d'elle ? Personne ! Aucun historien n'a (avant moi) rendu hommage à cette obscure grand-mère ; et si nous n'avions pas la preuve que les Gaulois portaient des cornes, on serait presque en droit de se demander si elle a existé. A Paris où la femme est roi, comme dirait Suzy Solidor, nul n'a jamais songé à la Lutécienne. Je suis donc heureux et fier de réparer ici la muflerie des historiens.
— Eh ben, gronde Béru, continue, mon pote, j'sus tout ouïe !
— Où en étais-je… Ah oui ! les Gaulois ! C'étaient des vrais sauvages. Ils passaient leur temps à se chicorner entre eux et vivaient du produit de leurs chasses et de leurs pêches.
— Les tableaux de chasse, je les imagine d'ici, rêvasse Béru. « Mammouth et compagnie ». Dis, Gars, le cuissot de mammouth grand veneur, ça devait pas être dégueulasse. Et là, au moins, t'en avais pour deux personnes !
Je m'abstiens de lui dire qu'à l'époque gauloise le mammouth n'existait plus. A quoi bon surmener cet appareil poussif qu'est le cerveau de Bérurier !
— Les Gaulois n'étaient pas encore abonnés à Maison et Jardin, continué-je. Ils vivaient dans des huttes au bord des rivières.
— La villa « Sam'Suffit », quoi ! Comme celle de mon ami Flumet qui s'est installé un wagon désinfecté de la Essènecéef sur son lot de pêche !
— Exactement ! Les Gaulois ne croyaient pas en Dieu, ils adoraient le soleil !
— Et pourquoi pas ! les défend mon camarade. Le soleil, au moins, on est sûr qu'il existe. La preuve : on est obligé de se cloquer de la crème Nivéa sur le dargif pour se protéger de ses audaces !
Je prends le parti de ne plus relever ses interruptions et de poursuivre contre vents et marées.
— Leurs prêtres s'appelaient des druides, ils portaient des robes blanches…
— T'es sûr que c'étaient pas des Dominicains ?
— Non, ça n'en était pas ! Armés d'une faucille d'or, ils allaient cueillir le gui dans les chênes !
Béru pousse un barrissement qui fait trembler le couvercle de mon encrier.
— J'en connais un de druide ! Il vend du gui au coin de ma rue pour la Saint-Sylvestre. Mais il porte pas de robe blanche ; seulement un futal de velours et une canadienne.
— Tu vas la fermer, oui ! m'insurgé-je.
Il se renfrogne.
— Ben quoi, je m'intéresse, balbutie ce bon élève.
Je le console d'un clin d'yeux.
— L'amour de la guerre entraîna les Gaulois hors de la Gaule, en Italie. Ils entrèrent dans Rome et brûlèrent la ville !
— Je croyais pourtant que Rome était ville ouverte ?
— Pas en ce temps-là ! La citadelle de Rome s'appelait le Capitole !
— Je sais, tranche doctement le Gros. Ben oui, s'explique-t-il en découvrant mon air incrédule. Depuis que j'étais mouflet je savais que Rome était le Capitole de l'Italie !
— Le Capitole était une forteresse, hé, Analphabètes ! Les Romains s'y étaient barricadés. Les Gaulois ont voulu donner l'assaut à cette forteresse. Une nuit, ils sont arrivés en loucedé au pied des remparts avec la panoplie du parfait assiégeant. Tout le monde roupillait à l'intérieur du Capitole. Mais les oies qui s'y trouvaient les ont éventés et se sont mises à crier…
— C'étaient des zouaves pontificaux ?
— Je ne parle pas de zouaves, mais d'oies ! Des oies : coin-coin !
— Ah bon : Qu'est-ce qu'elles foutaient là ! Ta forteresse, c'était un élevage, ou quoi ?
— Les Romains élevaient ces oies en l'honneur de la déesse Junon !
— Junon ça devait être quéqu'un dans le genre de Berthe, ma femme. Elle aussi elle adore les oies. Avec des marrons, comme pour les dindes !
— Pour en revenir à celles du Capitole, elles ont réveillé les Romains. Ceux-ci sont accourus et ils ont jeté les Gaulois du haut des remparts !
— Oh ! ce valdingue ! Descendez on vous demande !
Un rire aussi large que les fesses d'une couturière illumine la face rubescente de Bérurier. Il imagine l'assaut. Le gag des oies, ça l'a mis de bonne humeur, le chéri.
— Ç'a été le commencement de la fin pour les Gaulois, enchaîné-je. A partir de ce moment-là ils ont commencé à reculer surtout que les Romains devenaient de plus en plus puissants. Un beau matin, les Gaulois se sont retrouvés en Gaule.
— Comme quoi ils auraient mieux fait d'y rester et de se fout' la peignée entre eux, philosophe mort ami. Quand on se castagne à la maison, on casse p'être les vitres, mais ça r'garde pas les voisins !
— Pendant un certain temps, ils se sont tenus peinards, à boire de l'hydromiel…
— De I'hydromiel ?
— Oui : un spiritueux fabriqué avec du vin et du miel. Ils buvaient ça dans le crâne de leurs ennemis.
— Ma belle-sœur de Nanterre aussi en fabrique, de I'hydromiel, me révèle Béru.
Il rigole.
— Seulement s'il fallait l'écluser dans le crâne de piaf à mon beau-frère ça serait le modèle verre à liqueur pour jeune fille lymphatique.
— Il arriva que les Romains touchèrent un général célèbre.
— Eux aussi !
— Le leur s'appelait Jules César. A la tête de ses troupes, il entreprit la conquête de la Gaule.
— Comme le nôtre, en somme ! Sauf qu'il était d'origine italienne au lieu d'être d'origine allemande !
— Ils fonçaient à travers la Gaule comme les panzers en 40. C'est alors que ton petit camarade Vercingétorix s'est manifesté. Il regroupa les troupes gauloises pour s'opposer à l'envahisseur. Il parvint à chasser les légions de César de Gergovie et il les poursuivit jusque dans la Côte-d'Or !
— Je le vois venir ! La Côte-d'Or, avec tous ses vignobles, c'était tentant, se pourléche le valeureux Béru. Le Vosne-Romanée, comparé à I'hydromiel, tu permets !
— C'était tentant, mais ça ne porta pas chance à Vercingétorix. Battu par les troupes de César il se réfugia dans Alésia. César fit le siège de la ville. Et Vercingétorix dut se rendre pour éviter à ses hommes de mourir de faim ! Monté sur son plus beau cheval, il alla déposer ses armes aux pieds de César.
— Comment t'est-ce qu'ils pouvaient mourir de faim s'ils avaient encore des bourrins ! s'étonne le Gros. Le steak de canasson, c'est pourtant fameux, surtout avec des pommes frites !
— L'histoire reste évasive à ce sujet.
— Et qu'est-ce qu'il lui est arrivé au Vercingétorisque ?
— César le fit prisonnier et l'envoya à Rome où il le fit égorger cinq ans plus tard. Ainsi donc, pour conclure cette première leçon, Gros, il faut convenir que notre Histoire commence par une défaite !
— Ce qui n'empêche qu'à l'heure où tu causes, tout te monde chez nous a sa bagnole et son poste de télé, branche le Mahousse.
Une sonnerie de corne d'auroch éclata dans le camp. Le soldat Bérurix tressaillit au fond de son sommeil.
— A la soupe ! murmura-t-il.
Il ouvrit les yeux et se mit sur son séant, il eut alors une vision consternante de la réalité. Sous sa tente, près de lui, un druide dormait, en chien de fusil. Sa faucille d'or accrochée à un piquet scintillait doucement dans la pénombre. Bérurix écarta la peau de zébi qui servait de rideau à la tente, et fit la grimace : il faisait un temps à ne pas mettre un Romain dehors ! Le ciel était bas de plafond et un vent aigre hurlait dans les arbres.
La sonnerie se répéta. Cela faisait longtemps déjà qu'elle n'indiquait plus la soupe. Le soldat Bérurix se gratta violemment l'entrejambe. Depuis un certain temps il hébergeait de la vermine. Bérurix était un homme sociable, aimant la compagnie ; mais l'idée que ses locataires se nourrissaient de sa personne, alors que lui la pilait depuis des semaines, le chagrinait. Allez donc exercer des représailles sur des poux intimes. Tout ce qu'il pouvait entreprendre contre eux, c'était de les paniquer avec ses gros ongles richement calcifiés. Hélas, les tenaces bestioles se souciaient autant des ongles de Bérurix que les Romains cernant le camp se souciaient de sa francisque !
Une grande agitation naissait dans le camp d'Alésia. Des hommes couraient sur l'esplanade en coiffant leurs casques. Les couvre-chefs étaient de deux sortes. Il y avait les casques à plumes pour ceux dont les mœurs étaient mal définies, et les casques à cornes pour les hommes mariés.
Un vieux Gaulois à moustaches fripées passa devant la tente de Bérurix.
— Y a alerte ? questionna ce dernier.
Le vieux Gaulois (qui avait nom Pinuchix) secoua la tête.
— C'est le général qui va causer, annonça-t-il d'une voix bêlante.
Avec ses cornes, il ressemblait effectivement à un vieux bélier triste. Il avait l'œil chassieux, et le cou pareil à un sarment de vigne.
— Encore ! bougonna Bérurix. Toujours du Blabla[1] quoi ! Et après ses belles paroles il nous fera chanter tous en chœur la « Gergovienne ». Comme si on avait tellement de forces à dépenser !
Pinuchix approuva d'un hochement de tête, ce qui déséquilibra son casque, et s'éloigna d'un pas pauvre en calories. Bérurix rentra dans sa tente et s'approchant du druide endormi, lui donna une solide claque sur les fesses.
— Allez ma gosse ! lança-t-il au prêtre, c'est l'heure !
Le druide s'étira en bâillant. Un sein rond et dru s'échappait par l'échancrure de sa robe blanche.
— Remise ta laiterie, conseilla Bérurix, à tes signes extérieurs de richesse les potes s'apercevraient vite que t'es pas un druide !
Docile, l'ex-dormeuse remit l'évadé dans sa geôle.
— Et tes bacchantes ? sursauta Bérurix. Qu'est-ce t'as fait de tes bacchantes, môme ?
— J'ai dû les perdre en dormant, soupira la compagne du guerrier.
Elle se mit à chercher dans les peaux jonchant le sol. Ses gestes alourdis par le sommeil devinrent fiévreux.
— Je ne les retrouve plus ! sanglota la jeune femme.
— Nous v'là chouettes ! se lamenta le soldat Bérurix. Sans moustaches t'es pas sortable, sois logique !
Le faux druide se prit la tête à deux mains et se mit à réfléchir.
— Je les avais ôtées et posées sur ma descente de natte, — se souvint-elle tout à coup.
Bérurix blêmit.
— Nom de soleil ! jura-t-il grossièrement, je les ai fumées !
— Quoi ! s'étrangla sa camarade de tente.
— J'ai cru que c'était de la barbe de maïs, tu comprends ?
— De la barbe de maïs, les moustaches de grand-père ! s'indigna-t-elle.
Elle se mit à pleurer à la pensée que ce trophée familial s'était envolé en fumée. Très embêté, Bérurix fourrageait dans ses poux de corps.
— Je m'excuse, balbutia-t-il, affaibli comme nous sommes, ça n'a rien d'étonnant qu'on fasse des erreurs.
— Mais qu'est-ce que je vais devenir, sans moustaches ! protesta la fille. J'ai pris des risques terribles pour te suivre parmi la troupe et voilà où j'en suis réduite à cause de ton étourderie.
Le vaillant Bérurix tapotait sur son bouclier en fredonnant « Au gui l'an neuf ».
— Et c'est tout ce que tu trouves à répondre ! fulmina le faux druide.
Bérurix releva la tête. Ses joues amaigries étaient flasques comme des fesses de vieille fille. Une lueur glaciaire scintillait en son regard famélique.
— Je vas réparer ça, ma gosse, promit-il. Puisque j'ai pris la moustache pour de la barbe de maïs, les autres prendront bien de la barbe de maïs pour de la moustache, non ?
— Et où en trouveras-tu, du maïs, gros malin ?
Le Valeureux étendit sa main vers la campagne environnante. Par-delà les fossés creusés par les Romains, des champs et des vignes opulents se succédaient à l'infini.
— Je vais aller t'en chercher.
— Mais tu risques la mort !
— Je la risque pour toi, mon chou…
Il répéta avec une infinie nostalgie :
— Mon chou…
Ses yeux hallucinés évoquaient des choux odorants cuisant dans une marmite avec un filet d'aurochs. Un peu de salive humecta la commissure de ses lèvres.
— On est gaulois ou on ne l'est pas, trancha-t-il. La galanterie avant tout. J'ai fumé tes moustaches, faut que je t'en procure d'autres. Le général va causer. Il en aura pour un moment. J'essaierai de filer du camp, pendant que les autres truffes l'écouteront.
Il s'agenouilla auprès de la fille et lui donna un baiser aussi ardent que l'incendie de Rome.
— Si tu trouves du maïs, murmura-t-elle, ne prends pas seulement sa barbe. J'ai tellement faim, mon chéri, si tu savais.
Les traits du guerrier assiégé se durcirent.
— Les temps sont loin où notre chef cuisinier Rémondix Oliverix nous mijotait l'oie farcie à la Junon ou la cervelle de Romain en gratin, soupira-t-il.
Il se leva et sortit d'un pas décidé.
Debout sur un bouclier d'apparat tenu par quatre de ses plus athlétiques guerriers, Vercingétorix parlait.
Il était grand, beau, jeune, brave et noble. Sa chevelure d'un blond fâcheusement vénitien (fâcheux étant donné les circonstances) étincelait à la pâle lumière d'un soleil timide qui parvenait parfois à trouer les nuages bas. Ses yeux myosotis étincelaient.
Il avait le nez fort, ce qui a toujours été considéré comme un signe de noblesse et d'énergie.
— Mes amis ! commença-t-il. Les choses étant ce qu'elles sont, et Alésia ce que vous savez, je viens de prendre une décision capitale…
Il y eut un frémissement dans la foule des guerriers qui se pressaient à ses pieds. Satisfait, Vercingétorix promena sur ses féaux compagnons un regard empreint d'orgueil et de reconnaissance.
— A partir de maintenant, poursuivit-il, nous allons continuer. Les Romains espèrent nous réduire par la faim. Ils déchanteront. Leur patience aura des limites. Un jour leurs troupes aspireront à retourner dans leur pays. Ce jour-là, alors, nous sortirons de cette place forte…
— Les pieds en avant, ricana le soldat Bérurix qui passait à proximité. Tu causes, tu causes, mon général. Ou t'as des réserves de viande séchée ou tu te nourris d'espoirs…
Et Bérurix, tournant discrètement le dos à la foule, se coula vers les fortifications. La voix ample et persuasive du grand chef le poursuivait, tenace :
— La Gaule restera gauloise ! continuait Vercingétorix. Nous n'accepterons jamais aucune ingérence étrangère…
Des hourras, des vivats, lui coupèrent poliment la parole.
Bérurix atteignait les fortifications composées de longs pieux dont la pointe effilée était tournée vers l'extérieur, lorsqu'une voix l'interpella :
— Qui va là ?
Notre ami se retourna et aperçut une sentinelle gauloise à quelques mètres de lui. Il sourit à son camarade.
— T'affole pas, Duconix, rassura le chasseur de moustaches. Je vais aux goghs[2].
— Tu as bien de la chance, grommela sombrement la sentinelle.
Et, discrètement, elle tourna le dos à Bérurix qui en profita pour escalader la palissade. Ce que la famine lui faisait perdre en forces, il le gagnait en agilité. Lorsqu'il fut au sommet de la palissade, il défit ses molletières de cuir, les lia bout à bout et les attacha à l'un des pieux en prévision de son retour car, depuis l'extérieur, l'escalade s'avérait impossible. Puis il se laissa couler en deçà des fortifications. Chose curieuse, malgré les périls qui l'environnaient, il ressentit un délicieux sentiment de liberté. D'un pas prudent, l'échine arquée, il s'approcha du fossé ceinturant la place forte. Bérurix émit un petit sifflement approbateur. C'était du beau travail.
Ces Romains, tout de même, ils étaient ce qu'ils étaient, mais question boulot ils ne craignaient personne ! Une boue fangeuse croupissait au fond de ce fossé. Bérurix s'y engagea. Les miasmes le laissaient indifférent car il n'avait jamais eu le sens olfactif très développé. C'était toujours à lui qu'on refilait les morceaux de venaison les plus avancés.
Le franchissement du fossé fut long, pénible et périlleux. Mille fois, Bérurix faillit périr enlisé dans la vase qui le happait. Mais la faim guidait ses pas. La faim et l'amour. Car il comptait bien ramener une moustache de rechange à sa bonne amie. Larirette était une compagne fidèle et docile. Pour ce qui était du repos du guerrier, elle en connaissait un bout ! Il n'y en avait pas deux comme elle, de Lutèce à Lugdunum, pour réussir le grand écart à l'envers sur la peau d'ours rembourrée. Une merveille ! Quant à l'hydromel, elle te vous le préparait mieux que la barmaid de la Grande Caverne à Gergovie qui, pourtant, connaissait son métier !
Bérurix était noir et cloqueux lorsqu'il émergea du redoutable fossé. Il aperçut une fumée, non loin de là. En rampant dans les hautes herbes il s'y dirigea. Malgré ses narines atrophiées, il percevait des senteurs de cuisine et une grande émotion stomacale le dévastait.
Après bien des reptations, il arriva à l'orée d'un champ où des soldats romains avaient planté leur tente. Il s'agissait d'un poste avancé. Des hommes du Jules César s'apprêtaient à déjeuner. Bérurix aperçut des grappes de maïs enfilées sur un bâton. Elles servaient à confectionner la polenta. Bérurix crut défaillir en apercevant, miraculeusement réunis : la barbe végétale dont il rêvait pour Larirette (il avait ainsi surnommé sa douce amie à cause de la faucille qui lui servait à couper, non pas le gui, mais des joncs) et des mets cuits à point.
Son dernier repas avait été constitué par un rat crevé qu'il avait partagé l'avant-veille avec Larirette et ce n'était pas un mets digne d'un Gaulois !
Comme Bérurix s'apprêtait à foncer au péril de sa vie sur les plats cuisinés romains, une ravissante Gauloise sortit de la tente des envahisseurs. Elle était blonde et jolie, et chantait en voix de soprano « Vercingétorix, qu'est-ce que tu risques ? » une chanson ironique composée par les Romains afin de tourner en dérision le valeureux général ennemi. Ils la répandaient sournoisement dans la population occupée afin de saper le crédit dt Vercingétorix.
« Ah ! les vaches ! soupira Bérurix, la propagande n'a pas de secrets pour eux ! »
— C'est servi, gazouilla la jeune Gauloise.
Trois Romains beaux comme des dieux sortirent de la tente. L'un d'eux prit la jeune fille à la taille et lui donna des baisers dans le cou, ce qui la fit glousser d'aise. La nature éminemment gauloise de Bérurix s'insurgea.
— Être doublé par des Ritals, nom de Soleil ! balbutia-t-il.
Un second soldat de César vint renifler le plat.
— Madré de Dio ! fit-il (en latin), ma qué tou couisines comme ouné déesse !
— Pas de blasphème ! intervint le troisième qui semblait d'humeur austère.
Ils s'assirent en rond et c'est alors que le soldat Bérurix, ne pouvant plus contenir sa faim ni son indignation, bondit sur le groupe, francisque en main !
Il maniait cette arme à deux tranchants avec une habileté rare. En moins de temps qu'il n'en faut à un raton laveur pour cisailler les pilotis d'une hutte, Bérurix fit voler les trois têtes.
La Gauloise en avait lâché sa louche à potage. Béru lui plaça deux baffes qui eussent fait éternuer ses défenses à un mammouth.
— Roulure ! hurla-t-il. Traînée ! Collabo ! Tu vas voir tes tifs !
Il entreprit de couper la chevelure de la fille ; mais le fil de sa francisque était émoussé, aussi Bérurix lui coupa la tête pour aller plus vite. Ensuite de quoi il se jeta sur le déjeuner de ces messieurs, consomma sans respirer trois galettes de polenta, but une bouteille de Pommardix et considéra dès lors la vie sous d'heureux auspices[3]. Il déchira la tunique d'un romain décapité et la transforma en sac pour coltiner le reste du repas.
— Qui va là !
C'était à nouveau la sentinelle.
— Tu vois bien que c'est moi ! fit Bérurix.
— Qui, toi ? insista le Gaulois de guet.
— Bérurix, voyons !
L'autre s'approcha avec défiance du tas de boue noire qui parlait et remuait sous ses yeux. A travers ce cloaque ambulant il identifia effectivement son compagnon.
— D'où viens-tu ?
— Des cagouinsses ![4]
— Tu es tout crotté !
— Justement, je suis tombé dedans !
Mais la sentinelle ne cacha point son incrédulité. Il se livra à une rapide inspection et découvrit le ballot de victuailles que Bérurix s'efforçait de dissimuler.
— La moitié pour toi si tu écrases le coup ! proposa Bérurix.
Un instant, la faim faillit l'emporter sur le devoir. La sentinelle huma la nourriture, mais elle secoua la tête.
— Service, service, murmura-t-elle. Jugulaire-jugulaire. Allez, ouste ! amène-toi !
Bras croisés, l'œil sévère, la jambe cambrée, Vercingétorix examinait le Bérurix penaud qui se tenait devant lui.
— La honte soit sur toi ! fit-il d'un ton qui flétrissait. T'abaisser à aller chaparder la nourriture des Romains ! J'en rougis. Qu'on te mette à mort ! Vous êtes bien d'accord, vous autres ? demanda-t-il en se tournant vers le front des troupes.
— Oui ! Oui ! Oui ! mugirent (avec les cornes à leurs casques ils paraissaient réellement mugir) les guerriers assiégés.
Bérurix en eut froid dans le dos et mal partout.
Ses compagnons, ses braves et joyeux copains votaient sa mort avec une frénésie répugnante. Sa mort à lui qui s'était montré si gentil, si jovial et si serviable avec chacun !
La rage lui fouetta le sang.
— Mon général, fit-il, d'accord, vous me couperez la tronche, mais est-ce que vous me permettez de placer un dernier mot auparavant ?
— L'homme qui va mourir a le droit de s'exprimer, répondit noblement Vercingétorix.
Bérurix prit une profonde aspiration.
— C'est parti, comme en 14 avant Jésus-Christ[5], lança-t-il.
Et d'attaquer aussi sec :
— Mon général, mes amis. Vous vous carrez le doigt dans le lampion jusqu'à vous toucher le fond du calbar lorsque vous pensez que les Romains vont se lasser. Est-ce qu'on se lasse des vacances ? La vérité, c'est que ces petits rigolos sont en vacances chez nous (peut-être qu'un jour c'est nous qu'on ira en vacances chez eux, mais en attendant ils sont ici et pas mécontents d'y être). Je viens de me payer une petite expédition dans leur camp, j'admets. Ça m'a permis au moins de voir des choses. Ces messieurs ont tout ce qu'il faut pour rigoler et s'amuser en société : de la bouftance, du piccolo et des nanas. Ils mangent et boivent nos récoltes et, sauf vot' respect, mon général, ils passent nos souris à la casserole que si le Pape existait ça en serait une bénédiction. Je viens d'en étendre trois qui se payaient une de ces Gauloises à bout filtre que vous sortiriez d'Alésia pour en manger, tout Vercingétorix que vous êtes ! Et nous, ici, pendant ce temps on se serre la ceinture d'un cran de plus par jour. Bientôt on aura bouclé la boucle, faites-moi confiance. L'herbe à lapin, c'est bon pour nourrir les lapins, mais pas des guerriers. Dans quelques jours, quelques semaines au plus, ils s'amèneront, les Romains, musique et César en tête, avec la fleur à la lance, et tout ce qui leur restera à faire ce sera de balayer nos carcasses pour que le camp fasse moins désordre. Mon général, vous pouvez maintenant me faire sectionner le cigare, je préfère canner pendant qu'il me reste encore des calories.
Bérurix se tut et essuya d'un revers de bras la sueur qui emperlait son front.
Un profond et inquiétant silence régnait maintenant dans l'assistance. On attendait des mots de Vercingétorix : il les prononça.
— Quelle solution proposes-tu donc, Bérurix ? demanda le général avec dédain. Va jusqu'au bout de ta pensée !
Bérurix haussa les épaules.
— Mon général, on a bouffé tous les rats qui se trouvaient dans Alésia. Maintenant les rats, c'est nous. N'attendons pas la mort, stupidement. Quand on est clamsé, c'est râpé. Mais tant qu'on vit l'espoir demeure. Rendons-nous ! Ça nous fera peut-être mal à l'orgueil, mais en tout cas ça nous fera du bien à l'estomac ! Se laisser mourir de faim en chantant « Je suis un fier Gaulois à tête ronde », c'est facile. Mais avoir le courage de se rendre, ça oui, c'est un exploit.
Il se tut. Quelques secondes d'un monstrueux silence succédèrent à sa profession de foi. Puis une immense clameur s'éleva d'Alésia.
— Pour Bérurix : hip hip hip hurrix ! Hip hip hip hurrix !
Alors, le fier Vercingétorix blêmit. Sa tête blonde s'inclina. Soudain, il donna un coup de talon afin de marquer sa détermination.
— Qu'on m'amène mon cheval blanc, qu'on ouvre les portes de la ville et qui m'aime me suive !
« Ça y est, le voilà qui se prend pour Henri IV ! » pensa le prophétique Bérurix.
Ce fut le tumulte. Chacun s'agitait, puisant dans l'esprit de reddition une nouvelle fièvre, sœur jumelle de ses ardeurs guerrières. Les Gaulois venaient de comprendre, grâce à Bérurix, que se rendre est une façon de combattre.
Pendant qu'on se faisait beau pour aller se soumettre, Bérurix regagna sa tente. Il était trop fatigué pour aller jeter ses armes au pied de Jules. Il sentait confusément que l'ingrate Histoire oublierait et son nom et le rôle déterminant qu'il venait de jouer. Il savait que Vercingétorix aurait droit plus tard à sa statue et à son nom dans les manuels comme tous les généraux. Mais Bérurix n'en ressentit aucune amertume. Lui, il allait faire l'amour et essayer de mourir le plus tard possible.
C'était un programme simple mais qu'il entendait réaliser.
— A quoi penses-tu ? lui demanda Larirette un peu plus tard, lorsqu'il l'eut comblée de ses bienfaits.
Bérurix lui sourit.
— Je gambergeais, ma gosse. J'étais en train de me dire qu'il vaut mieux avoir des pantoufles qu'une légende. C'est plus confortable.
Et comme il la voyait en train d'effilocher de la barbe de maïs, il ajouta :
— Plus la peine de te cloquer des postiches, fillette ; maintenant je sens qu'on va apprendre les bonnes manières !
— Formidable ! s'émerveille le Gros. Je sens que cette fois je m'éduque pour de bon, San-A. Jusqu'ici, j'avais beau m'être abonné à « Rustica » et lire chez le coiffeur le « Readère digéré », ça clochait côté intellect. Maintenant je vais étinceler en société…
Je ne peux m'empêcher d'être sceptique. Meubler l'intellect de Béru est chose plus difficile que de vendre des ventilateurs à un philatéliste.
Il gratte d'un ongle calciné le jaune d'œuf décorant sa cravate.
— Tu sais ce que je suggère ? On va descendre écluser un petit gorgeon au troquet du coin. Ça me donne soif, tout ça !
Je souscris à sa requête en moins de temps qu'il n'en faut à un contractuel pour décorer votre pare-brise, et nous voici installés dans l'arrière-salle d'un estaminet discret.
— Et après ? demande Bérurier, quoi t'est-ce qui s'est passé ?
Je me paie un petit viron rapide dans l'entrepôt de ma mémoire.
— Après, fils, les Romains ont occupé la Gaule.
— Longtemps ?
— Quatre cents ans !
Il n'en croit pas ses trompes d'Eustache.
— Et nous qu'on se plaignait en 40 ! Ils avaient aussi de la Gestapo, les Romains, San-A ?
— Non, mon gros. C'étaient des gens civilisés. La preuve : ils ont défriché et cultivé votre pays. Ils y ont tracé des routes…
— Du temps qu'ils y étaient, ils auraient aussi pu faire des autoroutes, observe pertinemment le Majestueux. Parce que si on compte sur nos gouvernants à raison de cinquante centimètres par an, c'est pas demain qu'on fera Lille-Nice sans changer de trottoir !
Il fait signe au loufiat de remettre nos verres à jour.
— Tu permets que je poursuive ?
— Et comment ! Tu sais que je biche comme un pou ! L'Histoire, c'est bien plus beau que tes histoires.
— Les Romains ont bâti également des villes, continué-je. A l'heure où nous mettons sous presse, Gros, les plus beaux monuments français, c'est à eux que nous les devons !
Ça lui humecte le regard. Béru, c'est un tendre. Il a la reconnaissance à fleur de cils.
— Alors, en somme, les Gaulois sont devenus collabos ?
— Exactement ! Ça leur a au moins permis de s'éduquer, comprends-tu ? Si tu es un être raffiné, plein de grâce et de distinction, c'est à eux que tu le dois !
— On va arroser ça, dit-il en vidant son verre. Ah ! les braves gens ! J'eusse pas cru !
— Note bien, rectifié-je, poussé par ce souci d'équité qui ne m'abandonne jamais, sauf lorsque je ne peux pas faire autrement, note bien, Gros, qu'ils ont été plutôt durailles avec les premiers chrétiens, soyons juste !
— Esplique !
— Une centaine d'années après la mort de Jésus-Christ, la religion chrétienne s'est répandue en Gaule.
— Eh ben ! mon pote, les nouvelles se déplaçaient à l'allure limace ! ricane le Monstrueux. T'imagines, si Johnny Hallyday avait vécu de ce temps-là ! On serait pas été près d'en entendre causer !
— Les Romains qui étaient païens persécutèrent les premiers chrétiens.
Le Gros donne du poing sur le guéridon de marbre.
— Nom de D…, jure-t-il. Ça me revient. Je peux même te dire qu'ils ont martyrisé Félix Pothin et Sainte Blanquette ! Vrai ou faux ? Plus Ben-Hure si mes souvenirs seraient exacts.
Je retiens mon hilarité.
— Ils le sont, Gros. Douze sur dix !
— Merci ! Ça me fait plaisir de constater que je suis pas si ignorant que je croyais. Mais dis voir, les Romains, question curaterie, ils se sont vachement rattrapés depuis, non ?
— Tu parles !
— Du coup ils ne permettent plus que le Pape soye pas rital ! C'est des excessifs dans leur genre.
— Seulement, après quatre cents ans d'occupation, ils ont été virés de Gaule par un peuple venu de Germanie.
— Notre maladie de Rhin commençait, plaisante aimablement Sa Majesté.
— Tu l'as dit ! Ce peuple était le peuple Franc ! Qu'est-ce qui te fait rire ?
— Des frisés qui s'appelaient Francs, moi je me marre ! C'eusse t'été des Marks, je veux bien, mais des Francs ! Ya de quoi se mettre du sucre en poudre sur la choucroute, non !
Il devient grave et murmure :
— Je pige pourquoi le Général dit qu'il est d'origine allemande. En somme on est tous plus ou moins chleus ?
— On est un peu tout, Gros. Notre pays est un creuset où s'opèrent des alliages de races. Pour en revenir aux Francs, ils se sont établis au nord de la Gaule et ont fondé le premier royaume français. Tu sais comment il s'appelait, le premier roi de France ?
— Ben, François Premier, fatalement ! dît le Gros et de détailler : François parce que ça vient de France et Premier parce que c'était le premier. Y a des moments que tu me prends pour je sais pas quoi ! T'oublies que tu causes à un inspecteur principal qui en sait long comme un rouleau de papier hygiénique sur le chapitre de la déduction !
— Il ne s'appelait pas François Premier, il s'appelait Mérovée, Gros ! tonné-je.
Bérurier est interdit. Il ouvre et referme la bouche à plusieurs reprises avant d'avouer, d'une voix contrite :
— Jamais vu ce blaze nulle part, même pas dans le Bottin où que pourtant on en trouve des pas banaux !
— Tu as dû entendre au moins parler de son petit-fils ?
— J'ai pas z'eu cet honneur non plus, grommelle le Renfrogné.
— Clovis !
La bouille du Gros revient an beau fixe.
— Clovis, le gars du vase ?
— Soi-même ! C'est lui qui a achevé la conquête de la Gaule en virant les Romains. Il avait épousé une bergère carrossée par Chapron : Clotilde. Faut te dire que le gars Clovis, question amour c'était aussi une drôle d'épée ! La cafetière-verseuse, le sifflet magique, la brouette indonésienne, le gant de velours, le papillon soudanais, la calotte glaciaire, le médium enchanté, le lézard peureux, la badine mérovingienne, le tapis volant, la charge de la Brigade sauvage et la clarinette à fausses notes, il connaissait tout !
— L'enveloppe cachetée aussi ? s'intéresse Béru.
— Aussi !
— Les 4 bayonne-au-même-clou également ?
— Tout, je te dis ! Il était païen, poursuis-je, et Clotilde était chrétienne.
— Y avait de l'eau dans le gaz chez eux, je m'en doute !
— Pas du tout, car ils s'aimaient. Clotilde cherchait à convertir son bonhomme. Elle allait y parvenir, lorsque leur môme qui s'appelait Ingomir est mort !
— Comment voulais-tu qu'il vive avec un prénom pareil ? philosophe le Gros.
— Le gars Clovis s'est grouillé de faire un autre chiare à sa bonne femme. Les races royales, c'est comme les réchauds à fondue : faut pas les laisser s'éteindre. Et voilà que le deuxième mouflet tombe malade le lendemain de son baptême !
— Coup dur pour le Clergé, admet le Gravos. Il devait vachement tiquer, Cloclo ?
— Tu parles. Il commençait à se dire que le Dieu des Chrétiens n'avait pas les Mérovingiens à la chouette ! Mais Clotilde a tellement prié que le gosse a guéri.
— Un miracle, quoi ! D'autant que la pénicilline devait pas exister à cette époque.
— Malgré ce miracle, Clovis n'était pas pleinement convaincu de la nécessité de sa conversion. Ce qui l'a décidé, c'est la bataille de Tolbiac contre les Alamans. Les choses se passaient mal pour lui et il allait ramasser la dérouillée lorsqu'il a eu la bonne idée de s'adresser au Dieu de Madame. Donnant, donnant : tu me refiles la Victoire et je me fais chrétien ! Le bon Dieu, qui aime parfois les coups de poker, a suivi. Clovis a été vainqueur !
Le Gros est émerveillé.
— Voilà une histoire qui manque pas de sel, convient-il.
— D'autant plus, renchérisse, qu'elle se termine par un baptême ! Ce dernier a eu lieu à Reims ! C'est là que Clovis est allé faire à Dieu le Dom Pérignon de sa personne ! Les rois de France devenaient catholiques ! A partir de ce moment-là, les évêques se sont alliés à Clovis et l'ont aidé à finir sa conquête de la Gaule.
— Comme en Espagne pour Franco, quoi !
Je vide mon verre.
— En conclusion, c'est une femme, tu vois, qui, indirectement, a permis l'unité de la France !
Le vaillant Béru a un sourire blasé.
— Elles se sont bien rattrapées depuis, les friponnes ! assure-t-il en homme qui sait de quoi il parle. Si on aurait qu'elles pour faire l'Union, maintenant, la France ressemblerait vite fait à la salle Wagram un soir où Delaporte s'explique avec le Bourreau de mes thunes !
Puis, haussant les épaules avec fatalisme, il murmure :
— N'empêche que ton Clovis, tout ce qu'il a laissé, c'est son nom à un coquillage.
— Ça ne s'écrit pas de la même façon, Gros !
— Tout ce que tu voudras, y me fait penser à un bigorneau, ce mec-là ! Son coup du vase de flageolets ou de soissons (je me rappelle plus quelle sorte de haricots c'était) je le trouve minable.
— Tu connais l'anecdote ?
— Dis, tu permets ! Son guerrier casse un vase et il y coupe la tranche ! Moi, si j'agissais comme ça avec notre femme de ménage toutes les fois qu'elle casse quéque chose on me ferait passer aux Assiettes ! Mais vu que c'est Clovis, on apprend ça à nos mômes des écoles comme si ce serait un fait d'armes ! Ah ! je te jure : fous-moi ministre de l'Instruction Nationale et tu verras comment que je te ferai sauter ce chapitre des manuels !
— Tu aurais tort, assuré-je. Il est si pittoresque ! Alexandre Dumas n'a jamais rien écrit de mieux dans le genre !
En ce jour de Noël, la ville de Reims était en fête. Le Champagne coulait à flots et un grand concours de populo[6] se pressait aux abords de l'église où se dérou-lait un événement capital : le baptême du roi Clovis.
Ce dernier — qui n'était pas le premier venu — se tenait à loilpé[7] dans la piscine d'un baptistère nouveau modèle conçu et réalisé par Hidéalsthandhar. Malgré la saison et les courants d'air qui rôdaient sous les hautes voûtes, il n'avait pas froid. Lorsqu'on accomplit le destin de la France on n'a jamais froid. Lorsqu'on dorme l'exemple non plus. Clovis était le premier du lot à recevoir le sacrement du baptême. Sa sœur, qui répondait au doux nom d'Alboflède, et trois mille de ses guerriers attendaient patiemment leur tour de recevoir l'eau purifiante.
La mitre de l'évêque saint Rémi (qu'on appelait Rémi tout court à cette époque, étant donné sa grande modestie) se mit à scintiller d'un éclat surnaturel.
— Courbe la tête avec douceur, Sicambre, ordonna le prélat ; brûle ce que tu as adoré ; adore ce que tu as brûlé.
Clovis inclina la tête et, ce faisant, adressa un clin d'œil à son féal Béruris, lequel se tenait debout près du baptistère. Au signal, Béruris se mit à reculer lentement jusqu'à l'autel. A cause de la solennité exceptionnelle de l'instant, personne ne lui prêtait la moindre attention.
Béruris était un garçon athlétique et un tantinet grassouillet. Son visage zébré de cicatrices attestait de sa vaillance. Depuis toujours, Clovis lui confiait des missions délicates. N'était-ce pas ce même Béruris qu'il avait dépêché quelques années auparavant à la cour du cruel Gondebaud pour adresser à Clotilde sa demande en mariage ? La belle jeune fille se morfondait chez ce vilain tonton qui l'avait rendue orpheline en égorgeant papa-maman.
Béruris s'était présenté à elle déguisé en mendiant. Suivant la coutume, Clotilde avait lavé les pieds du visiteur. L'unique bain de pieds du soldat Béruris ! Et quel bain de pieds ! Une future reine de France vous fourbissant les orteils, c'était un souvenir de qualité ! Chaque fois qu'il croisait l'épouse de son souverain, Béruris en devenait écarlate d'émotion et il avait des fourmis rétrospectives dans les nougats. Il avait remis à Clotilde l'anneau d'or par lequel Clovis s'engageait et des larmes avaient brillé dans les yeux de l'adolescente. Ah ! c'était la belle époque !
Depuis, l'ambiance avait considérablement changé. A cause de cette même Clotilde, voici qu'à cette heure tous les Francs se faisaient catholiques à la chaîne. Il y avait queue devant le baptistère. Les premiers arrivés étaient les premiers servis ! L'évêque Rémi possédait une sacrée technique. Ou plutôt une technique sacrée. Avec lui, en deux coups de cuillère à apôtre, on se retrouvait chrétien et pas tellement content de l'être dans le fond ! Lorsqu'on est païen de père en fils depuis le fond des âges, c'est dur de se confier à un Dieu tout neuf pour les beaux yeux d'une reine trop mystique !
Le soldat Béruris se trouvait maintenant seul derrière l'autel. Son regard habituellement braqué sur la ligne bleue des Vosges ne perdait pas de vue le vase précieux que Clovis convoitait. Béruris ne lui trouvait rien de rare, au vase. Mais les caprices des grands ne sont pas analysables par l'homme du peuple. Peut-être le roi désirait-il s'en servir comme cendrier ou bien le faire monter en lampe ?
Là n'était pas la question ! Comme il s'agissait d'un vase sacré, Clovis ne pouvait décemment demander à l'évêque de le lui offrir. Le plus simple était donc de le faire voler. Béruris avança une main agile à travers les fleurs décorant le maître-autel et saisit le vase par son unique anse. Après quoi, d'un geste prompt il le dissimula dans les plis de son manteau.
Lorsqu'il eut repris sa place dans la colonne de guerriers à baptiser, ses yeux croisèrent ceux de Clovis. D'un battement de paupières, il fit comprendre à son souverain que le coup avait réussi.
Béruris reçut soudain un coude au creux de l'estomac.
— A la queue comme tout le monde ! gronda un des guerriers.
— Mais j'étais là ! protesta Béruris.
— Si tu y étais, t'avais qu'à y rester. Ça fait deux heures qu'on attend d'être baptisés. Chacun son tour, pas de favoritisme. T'as pas une carte de Grand Invalide, que je sache !
Béruris possédait un certain nombre de qualités, mais la patience ne figurait point parmi celles-ci.
— Et ta sœur ? demanda-t-il. Est-ce que je te demande si elle s'est fait baptiser par les Grecs !
Un deuxième soldat voulut mettre son grain de sel. A l'occasion d'un baptême collectif, il s'en estimait sans doute le droit.
— Pinusis a raison ! chuchota ce juge-arbitre volontaire. Fallait pas quitter ta place. Maintenant va te coller au bout de la file !
— Suffit ! aboya Béruris, c'est pas parce que t'as fait colbac que ta peux te croire tout permis ! Môssieur se prend pour un gardien de la paix, je suppose ?
Un murmure de protestation courut dans l'assistance. Saint Rémi donna un coup de crosse qui se répercuta longuement sous les voûtes.
Soucieux de ne pas commencer à se mettre le clergé sur le paletot alors qu'il venait tout juste d'entrer dans la grande famille chrétienne, Clovis s'avança, l'œil sévère. Il se fit expliquer la cause du remue-ménage et décréta en montrant à son féal Béruris le bout de la cohorte.
— Ils ont raison : va te mettre à la queue et recueille-toi !
Une rage noire s'empara de Béruris. C'était bien ça, l'injustice des grands. Il pillait l'église pour satisfaire la cupidité de son roi et ce dernier le mortifiait devant tout le monde en guise de remerciements. C'était trop !
— Et mon c…, c'est du vautour ? aboya Béruris, perdant tout self-contrôle.
D'un geste rageur, il lança le vase au pied de son souverain.
Le vase se brisa en quatorze morceaux exactement. Clovis blêmit. Il loucha sur les débris dispersés à ses pieds, puis regarda l'évêque qui se cramponnait à sa crosse ! Il devina sans peine que les choses allaient se détériorer très vite avec l'Église s'il n'y mettait bon ordre.
— Ramasse ! ordonna-t-il.
Béruris, douché par son éclat, avait les doigts de pieds eu bouquet de violettes. Son cœur cognait fort et il regrettait de s'être ainsi laissé emporter.
Il s'agenouilla pour collecter les morceaux du vase. Clovis hésita. Il pensait qu'après la cérémonie un sacré rififi[8] éclaterait côté clergé. L'évêque Rémi qui n'était pas une lavasse voudrait en avoir le cœur net. Or, le prélat avait des manières bien à lui pour inciter les hommes à se mettre à table ailleurs que devant une table de communion. S'il apprenait le pot aux roses à propos du vase, lui, Clovis, ne serait pas encore sorti de l'auberge avec la pacification de la Gaule.
D'un geste prompt il tira son épée et, avec un léger pincement de cœur toutefois, décolla proprement la tête du pauvre Béruris.
— Clovis, voyons ! protesta l'évêque pour la forme.
Il eut un petit sourire évangélique.
— Ce voleur l'avait bien mérité, j'en conviens, mais c'était un homme de votre suite et…
Alors Clovis l'interrompit.
— Monseigneur, répondit-il, je ne fais qu'obéir à vos enseignements : après avoir adoré ce que je brûlais, je brûle ce que j'ai adoré.
Il essuya la lame rougie de son épée à la tunique de feu Béruris et fit signe à des soldats d'évacuer sa dépouille. Onze hommes, qui n'attendaient qu'une occasion de filer, obéirent. Ils charrièrent les restes de Béruris hors de l'église. Comme ils avaient déjà été baptisés et qu'ils trouvaient le temps long dans le temple, comme par ailleurs il faisait un beau soleil d'hiver sur l'esplanade, ces onze hommes, sur les conseils de l'un d'eux qui avait nom Raymondus Kopis, organisèrent un jeu de ballon avec la tête parfaitement ronde de Béruris.
Le stade de Reims était né !
NOTA : Ainsi donc, contrairement à ce qu'apprennent sottement les historiens aux élèves des Cours élémentaires et moyens, l'affaire du vase de Soissons n'a pas eu lieu à Soissons en 486, mais à Reims dix ans plus tard. On se perd en conjectures à propos de cette erreur. Mais la version qui prédomine est que la première narration de l'incident fut rédigée par un historien soissonnais. Que la bonne ville de Soissons nous pardonne cette rectification ; mais la vérité avant tout !
Cette vérité nous oblige à dire que jamais, et pour cause, Clovis n'a prononcé les paroles célèbres « Souviens-toi du Vase de Soissons ! » D'ailleurs pourquoi solliciterait-on la mémoire d'un monsieur à qui l'on vient de fendre la tête !
Le vin blanc cassis étincelle dans les yeux de Bérurier.
— Et après Clovis ? demande-t-il.
Pas d'erreur : l'Histoire le passionne pour de bon.
— Après Clovis, Gros, il y a eu du suif dans le royaume. Clovis avait quatre fils. Des gars pas intéressants du tout, style blousons dorés. Ces garnements se sont tous plus ou moins entretués sur les bords. En tout cas le royaume a été démembré vite fait. D'ailleurs, d'une manière générale, chaque fois qu'un caïd de l'Histoire a réussi l'unification du pays, il a eu comme descendants des lavedus qui ont coulé la baraque.
Après eux, tout était à recommencer. C'est à se demander comment la France est encore debout sur ses pattes, la pauvre bête.
Bérurier se mouche bruyamment, admire son mouchoir et déclare doctement en le repliant.
— Tous les fils à papa c'est pareil ! Ils arrivent au monde avec un bol gros commak et ils se croient sortis de la cuisse de Gulliver. Moi, j'aurais été roi de France, mes mômes, c'est pas par des percepteurs que je les aurais instruits, ah ça, non ! Je les flanquais à la communale, recta ! Et je donnais le mot aux instituteurs pour qu'ils leur savatassent les noix ! Pas de carrosse, pas d'argent de poche : un vélo pour leurs étrennes et encore : d'occasion !
Il regarde sa montre-bracelet en nickel poinçonné.
— C'est l'heure de la croque, remarque-t-il, car rien ne lui échappe. Tu vas venir casser une graine à la maison.
Je commence par refuser, mais, devant l'insistance de mon valeureux camarade, je finis par céder et nous voilà partis chez lui.
Dans la voiture, Béru ne me laisse aucun repos.
— Bon, nous avons donc dit que les mouflets à Clovis étaient des tocassons. Moi, les tocassons je ne veux pas m'y attarder. C'est à cause de pourquoi j'aimerais que tu poursuivisses par les mecs intéressants. La première belle bouille après Cloclo, c'était qui ?
— Dagobert ! fais-je.
Il barrit.
— Celui qui prenait sa braguette pour sa poche-revolver ?
— Celui-là même, Béru. Ce fut le seul descendant de Clovis qui eut un règne pacifique et glorieux. Il refit le grand royaume et le gouverna sagement avec l'aide de son Premier ministre.
— Qui c'était, en ce temps-là ? Guy Mollet ?
— Non, Gros : saint Éloi !
Il se donne une claque sur les jambons.
— Tu parles, je me rappelais plus la chanson.
Je crois qu'il fait allusion à la ronde enfantine bien connue, mais il me détrompe en entonnant d'une superbe voix de basse galvanisée :
Il se tait et déclare après un temps de réflexion :
— Ce qu'il y a de sympa chez Dagobert, c'est qu'il ait pris un orfèvre comme Premier ministre. Ça prouve qu'il était pas fiérot.
Il se racle la gorge.
— Ce Dagobert, il était aussi chouette à la ville qu'au trône ?
— C'était un sacré paillard, le renseigné-je. Comme il n'avait pas de lardon avec Gomatrude, sa première femme, il l'a répudiée pour épouser une bergère moins stérile. Seulement, avec la seconde ça n'a pas mieux gazé.
— C'est pas lui, par hasard, qui était diminué du calcif ? suggère l'Honorable.
— Non : il s'est mis à draguer pour dénicher les pucelles en état de marche. Et il a fini par en trouver une à Senlis. La légende affirme qu'il s'est enfermé avec elle trois jours et trois nuits !
Bérurier est enthousiasmé.
— Oh ! pardon, le grand service alors ! Avec rince-doigts et couvert à poissons !
Il me cligne de l'œil dans le rétroviseur.
— Senlis, moi aussi j'y ai passé des véquendes avec des souris, mais trois jours et trois noyés dans la même marmite, c'est de la performance où je me suis jamais hasardé. Les vingt-quatre plombes du Mans ou le Bol d'or sont enfoncés ! Et ça a boumé du côté Prénatal ?
— Magnifiquement, puisque la môme en question l'a rendu père !
— Elle pouvait faire ça pour lui, plaisante le Gros, lui l'avait bien rendue mère !
— A partir de ce moment, ça l'a déclenché, notre ami Dagobert. Question bagatelle, il est passé pro et il a eu jusqu'à quatre concubines à la fois !
— Chapeau ! admire Béru. Faut avoir de l'estom' avec tous les accessoires.
Nous roulons un instant en silence et il ajoute :
— S'il passait son temps à se déloquer pour faire reluire ces dames, y a rien d'étonnant qu'il ait mis un jour son bénard à l'envers ! Et après Dagobert ?
Nous sommes stoppés à un feu rouge. Près de moi, une ravissante môme au volant d'une Bozon-Verduraz décapotable me fait des sourires. Je lui virgule mon œillade ? ?assassine numéro 18 bis, celle que j'emploie dans les encombrements de voitures et les concerts symphoniques.
— Après Dagobert, enchaîné-je…
Mais le regard de la gosse est irrésistible. Je me penche hors de la portière.
— Mande pardon, mademoiselle, puis-je vous demander ce que vous faites lorsque vous êtes descendue de votre véhicule à essence ?
— J'attends le moment d'y remonter, répond-elle à brûle-pourpoint.
— Commence pas ton cinoche, supplie Béru, faut toujours que tu montes en gringue avec les frangines. T'as un vrai chalumeau oxhydrique dans le kangourou, San-A, c'est pas tenable ! Dis-moi plutôt ce qu'il est advenu après le roi Dagobert !
Je cherche, je ne trouve pas… Au feu rouge suivant, la môme est toujours à ma hauteur.
— Je connais un feu qui reste à l'orange dans un quartier tranquille, lui lancé-je, pourquoi n'irons-nous pas le visiter un de ces quatre soirs ?
Ça marche. Cette friponne doit avoir les paupières en tricot Rasurel, car elle n'a pas froid aux châsses.
— Pourquoi pas ?
— Où est-ce que je vous retrouve ?
— A la Brasserie Martel, rue du Grand Charles ! A cinq heures cet après-midi, ça vous va ?
— O.K. ! Vous me reconnaîtrez facilement : j'aurai le sourire de Rudolf Valentino au coin des lèvres.
Un sifflet d'agent met fin à notre flirt. Je reviens à Béru. Grâce à cette môme, je me rappelle maintenant la figure intéressante qui s'annonce dans l'ordre chronologique de l'Histoire.
— Je ne crois pas me gourer, mais après Dagobert il y a eu ces fleurs de naves de rois fainéants, puis enfin Charles Martel.
— Les rois fainéants ! s'étonne le Gros, intrigué ; quézaco ?
— Des rois dont on ne trouve le blaze que dans les bouquins vachement documentés. Ils ont à nouveau torpillé le royaume, fatalement : ils passaient leur vie dans des chariots tramés par des bœufs !
— Oh ! dis donc ! le mur du son, ça les empêchait pas de ronfler ! C'est ça qu'on appelle suivre le bœuf !
— Seulement le bœuf les a conduits tout doucement à la faillite.
« Ces rois laissaient flotter les rubans, tu comprends ? Alors, naturlich, les larbins se goinfraient. Le Royaume était administré par les Maires du Palais. »
— Mettre la France en gérance libre, faut être drôlement cossard en effet, convient Béru. Il était maire, Charles Martel ?
— Oui, mais lui c'était quelqu'un de pas mal dans son genre.
— Qu'est-ce qu'il a fait ?
— Il a arrêté les Arabes à Poitiers…
— Tandis que notre Charles à nous, il les a arrêtés à Évian… T'as raison : l'Histoire, c'est un perpétuel recommencement !
Nous parvenons dans la rue de Bérurier. Il ne me laisse même pas le temps de remiser ma voiture.
— Et après Martel ?
— Pépin-le-Bref, dis-je, préoccupé par ma manœuvre, car je n'ai pas trois centimètres de battement pour loger mon carrosse entre une camionnette et un triporteur.
— Il était marchand de parapluies, ce gus-là ?
— C'était le fils de Martel.
— Il a ratatiné le royaume, alors ?
— Pas du tout.
— Pourtant tu me causais que les fils de cracks c'étaient des lavasses ?
Je descends de calèche avant de répondre. J'ai la gorge plus sèche qu'une vieille fille perdue en plein Sahara. A force de me faire parler, il me déshydrate, Béru.
— Nous arrivons à une période d'exception, Bonhomme-la-lune. Pépin était le fils de Charles Martel et le père de Charlemagne. Trois belles figures de musée ! La France a touché le tiercé dans l'ordre à cette époque…
— Revenons à ton Pébroque, décide le Mahousse qui n'a que faire de mes considérations et qui demande du précis. Qu'est-ce qu'il a maquillé, cézigue, dans l'Histoire, à part de porter un nom qu'on dirait une enseigne de chez C.C.C. ?
— Comme son papa Charlie, il n'était que Maire du Palais. Mais lui en a eu classe de servir la soupe aux rois fainéants. Il a forcé le dernier Mérovingien à partir à la pêche et il a fondé sa propre dynastie.
— Il a eu raison, affirme le Mastar. J'eusse été à sa place j'en faisais autant. Faut toujours se mettre à son compte quand on peut. Et à part ça ?
— Il a fondé les Etats de l'Église.
— De quoi je me mêle ! Comme si les Papes avaient besoin d'un roi de France pour gagner de l'artiche : avec des quêtes et le dernier du culte, ils se défendent déjà pas mal ! Et du côté slip Éminence, comment qu'il se comportait, le Tom-Pouce ?
— Tout ce que je peux te dire, c'est qu'il a épousé Berthe au grand pied.
— En grandes pompes, ajoute Bérurier qui ne dédaigne pas la plaisanterie.
Nous grimpons l'escalier du Gros. Son rire sonore dérange les araignées en train de tisser contre le mur.
— Elle avait des bateaux lavoirs en guise de mocassins, cette souris ?
— Elle en avait au moins un, car ça s'écrit au singulier.
— Ça doit être commode pour faire du patinage artistique. Tout de même, tu parles d'un couple : un bonhomme qui s'appelle parapluie et une dame qu'avait un pinceau comme une enseigne de bottier, ça devait valoir le jeton pour un mateur qui aime les sensations délicates !
Béru donne un énergique coup de sonnette sur l'air de « Tagada gada veux-tu souffler dans ma trompette ». Sa baleine vient ouvrir. Ce matin, B.B. (Berthe Bérurier) c'est un spectacle à ne pas manquer. Il est réservé toutefois aux adultes, car si un jouvenceau s'amenait chez le Gravos, la vue de cette ogresse le dégoûterait du beau sexe pour le restant de ses jours et le petit malheureux se consacrerait à la jaquette flottante.
Elle porte une robe imprimée représentant des nénuphars sur un fond lie de vin. Cette réussite de la couture française ménage une vue étourdissante sur la poitrine de la dame. J'admire la résistance de son tombereau à bretelles. Je ne sais pas s'il était prévu pour une charge utile de cinquante kilos, l'outil de la maison Scandale, mais il fait son devoir, vaille que vaille, je vous jure.
La gravosse a les bajoues à étage. C'est au troisième au-dessus de l'entre-côte que démarrent les poils de sa barbouze. Elle a le menton comme un cactus dans la force de l'âge, Berthy ! Et ses lèvres ressemblent à deux limaces en plein flirt. Il y a de la graisse par-dessus son rouge baiser. Ses pommettes enflammées n'ont pas besoin de fond de teint. Elle est coiffée à la Sheila, ce qui pour une dame de son âge et de son embonpoint frise l'indécence. Vous mordez un peu le topo ? Une évadée de la foire du trône. Et ça minaude, ça, Madame ! Ça se prend pour l'autre B.B. !
— Commissaire ! Quelle bonne surprise !
— Je l'ai invité à croquer, explique Béru. On est en pleine discussion et on ne pouvait pas se permettre de mouler la converse. T'as de quoi becqueter, au moins ?
Berthe explique qu'elle a des tripes à la mode de Caen, un gigot aux haricots rouges et un reste de choucroute. Béru prévient que ça ne suffira peut-être pas, mais je le persuade du contraire et nous voici bientôt réunis autour de la table bérurèenne.
— Ta sais comment qu'elle s'appelait, la bourgeoise à Pépin-le-Bref ? demande-t-il à brûle-pourpoint à sa moitié[9].
Mme Bérurier commence par le commencement, c'est-à-dire qu'elle demande qui est Pépin-le-Bref. Doctement, son hurluberlu le lui apprend, car le savoir, c'est comme la vérole : ça se refile automatiquement.
— Pépin-le-Bref, c'était le fils à Guillaume Tell, dit-il. Sa mère c'était une Dupalais…
Il fronce le sourcil et se tourne vers moi.
— S'il y a gourance, arrête-moi, dit-il, mais je crois bien que c'est ça, hein ? Guillaume Tell, le zig qui s'est payé les ratons à Poitiers, et la mère Dupalais, son épouse, ont eu pour garnement le petit Pépin, et le Pépin a marida une dénommée Berthe !
— Parfait, Gros, pouffé-je, tu as une mémoire à ton échelle : elle est éléphantesque.
Madame Béru minaude.
— Elle s'appelait Berthe ! Voyez-vous, comme moi !
— Vanne pas, la stoppe Béru, son surblaze c'était au Grand Pied ! Paraît qu'elle avait un sabot de Noël format canoë, c'te pauvre reine !
Du coup ça la plonge dans le marasme, notre Berthe à nous, c'est-à-dire notre Berthe aux grands pieds.
Béru fait basculer dans son assiette une brouettée de choucroute garnie, puis, s'adressant de nouveau à sa légitime, il lui gazouille :
— Ces bonshommes et ces bonnes femmes de l'Histoire de France, tu peux pas savoir comment qu'ils étaient salingues dans leur genre. Tu vas me dire que les distractions manquaient : pas de bagnole, pas de téloche, pas de ciné ; bon je veux bien, mais tout de même, c'étaient des supermans de la bagatelle ! Tiens, le roi Dagobert : trois jours et trois nuits avec une sauterelle dans un hôtel de passe de Senlis ; vrai ou faux, San-A ?
— Tout ce qu'il y a d'exact, renchéris-je.
Voilà la Gravosse qui se met à roucouler comme un élevage de tourterelles. Elle dit avec des yeux luisant d'un louche appétit que c'est pas raisonnable.
— Trois jours et trois nuits, ajoute-t-elle d'un ton rêveur… Ah ! il y avait des hommes en ce temps-là !
Béru ouvre son usine à distiller des couenneries, une francfort normalement constituée est prête à se poser sur son toboggan à boustifaille ; mais le Mahousse suspend son geste d'enfourneur pour questionner :
— Cette Berthe, qu'est-ce qu'elle a fait ?
— Une chose considérable, que jamais personne n'a réussie depuis, réponds-je ; elle a fait Charlemagne.
— L'Empereur à la barbe fleurie ! récite Berthe qui a de la culture à rendre jaloux un Beauceron.
— Justement non, douce amie. La Vérité historique m'oblige à dire que Charlemagne ne ressemblait pas du tout au portrait poétique qu'on nous fait de lui. C'était un Teuton grand et gros avec une tête ronde enfoncée dans les épaules. Il ne portait pas de barbe mais une simple moustache à la Brassens.
— Tu me croiras si tu voudras, murmure Bérurier, mais je le préfère commak. J'ai jamais pu piffer les barbouzards. Mais dis voir, pourquoi qu'on l'appelait Magne, ce Charles-là ? Il était apparenté à la famille d'Antonin Magne ?
— Pas à ma connaissance. Magne signifiait grand !
— D'où l'expression « faire ses magnes ».
— Voilà !
— Et comme turf, qu'est-ce qu'il a maquillé, ton moustachu ?
— Que font les monarques soucieux de s'assurer une bonne place dans les manuels, Gros ?
— La guerre ?
— Ben voyons !
— Et contre qui qu'il l'a faite, la guerre, ton Chariot-les-belles-baffies ?
— Contre qui un Français fait-il la guerre ? Contre l'Allemagne, contre l'Italie et contre les Arabes !
— Encore les ratons ! soupire Béru, moi que je croyais que le problème datait de 1954 ! Et un Charles comme toujours !
Il brandit un pouce en spatule et énumère :
— Charles Guillaume Tell, Charles Antonin Magne, et Charles…
— Pas de politique ! tranche Berthe.
Elle découpe le gigot avec une maestria stupéfiante. On se croirait dans une émission T.V. de M. Etienne Lalou : en direct de l'Hôpital Beaujon ! On aimerait être mouton pour avoir ses guitares débitées en tranches par B.B.
— Et à part des guerres, est-ce qu'il faisait aussi l'amour, Charlemagne ? s'inquiète-t-elle en tirant une langue des plus comestibles.
— Une splendeur ! la rassuré-je. Il a eu cinq femmes légitimes !
— Le voyou ! minaude Berthe.
S'appliquant à Charlemagne, l'expression ne laisse pas que de paraître irrévérencieuse.
— Il a répudié les deux premières et enterré les trois autres, révélé-je au couple d'ogres.
Ça laisse Bérurier rêveur.
— Cinq bonnes femmes, ça doit te meubler une existence, apprécie le Mastar. II passait son temps à la mairie, Charly ! Oh ! dis donc, la fleur d'oranger, il se la faisait livrer comme du fourrage par pleines charretées !
Puis, réfléchissant, il murmure :
— J'ai idée qu'en ce temps-là les frangines étaient moins résistantes que de nos jours. Charlemagne, il aurait épousé en premières noces une bourgeoise comme ma Berthe, il pouvait se l'arrondir pour les quatre z'autres mariages ! Berthe, faut le reconnaître — et c'est pas parce qu'elle est présente que je le dis — c'est de la personne qui te fait de l'usage. J'aurais pas ma santé et des copains, c'est elle qui se passerait cinq julots sur l'établi, fais confiance !
B.B. en violit de confusion.
— Écoutez-le, roucoule-t-elle, il va finir par tout vous dire.
Et son genou de frôler le mien pour confirmer les affirmations de son conjoint. Je décide de ramener dare-dare la conversation sur les durs chemins du savoir.
— Charlemagne n'a pas fait que des guerres et des mariages, enchainé-je. Il a également fait des lois et fondé des écoles. Entre deux guerres, il les visitait lui-même, ces écoles !
— Pas fiérot, l'empereur, ricane Béni. Il jouait à M'sieu l'Inspecteur. Ça note qu'il avait des capacités. Je sais que moi je débarquerais dans la classe du certificat pour demander aux mômes comment on met chacal au pluriel je serais en pleine panique au moment de la réponse, rapport à l'instituteur qui, lui, la connaîtrait peut-être…
Berthe se file en renaud contre son gorille.
— Laisse causer le commissaire, ordonne-t-elle. Tu ne fais que de l'interrompre.
Elle se tourne vers moi et me demande :
— Charlemagne, Roland c'était bien son neveu, n'est-ce pas ?
Béru ressort de sa bouche la demi-livre de mouton cuit qu'il vient d'y introduire pour libérer son admiration maritale.
— Tu te rends compte si elle est calée, ma Berthe ! exulte le Gros. On l'aurait poussée dans les études qu'en ce moment elle serait peut-être institutrice !
— Votre érudition m'impressionne considérablement, fais-je à la Femme Savante.
Ce compliment me vaut un délicat coup de genou.
Quand on s'amène chez les Béru avec, sur les épaules, une physionomie de Don Juan, il vaut mieux se munir de l'équipement complet de hoqueteur sur glace : le rembourrage des genoux est indispensable.
— Ma chère Berthe, là encore il convient de se méfier de la légende. Roland n'était pas le neveu de Charlemagne, et ce ne sont pas les Arabes mais les montagnards basques qui l'ont mis à mort.
— C'est quoi, la légende ? tranche Béru en engloutissant ses flageolets.
— Roland, neveu du Grand Empereur, formait l'arrière-garde de l'armée à son retour d'Espagne. Il s'engagea avec ses troupes dans le défilé de Roncevaux…
Béru m'interrompt.
— Dis voir, c'était pas la bataille de Marengo ?
— Absolument pas, pourquoi ?
— Roncevaux-Marengo, ça me rappelait vaguement quèque chose, excuse-moi. Alors, le voilà dans le défilé, tu disais ?
— Un traître nommé Ganelon montra aux Arabes le chemin suivi par Roland et les Maures s'y ruèrent.
— Ça a dû chicorner ferme. Il était dans les paras, Roland ?
— Non, mais tu paries d'un rififi, mon neveu, comme dirait Charlemagne. Roland a dégainé son épée qui s'appelait Durandal !
— Mince ! Comme notre voisin du dessus, celui qui est sourdingue !
— A propos, coupe Berthe, il va venir boire le café.
Le Mahousse se renfrogne.
— En quel honneur ?
— Il m'a porté mon filet à provisions depuis chez le crémier, allègue B.B. C'était la moindre des choses. Mais revenons à Roncevaux !
Je bois un verre de Juliénas et je poursuis :
— Roland a donc buté des centaines d'arbis avec sa valeureuse rapière. Mais il a cédé sous le nombre. Percé de coups, il a pigé qu'il allait becqueter son bulletin de naissance, alors il a voulu briser son épée en la frappant contre un rocher — on avait du savoir-mourir en ce temps-là — mais c'est le rocher qui s'est fendu !
— Ma douleur ! s'exclame le Gros. Elle sortait pas du Bazar de l'hôtel de ville rayon quincaillerie, sa pelle à gâteau ! J'ai idée que la légende, elle nous prend pour des gougnafiers ! Je veux bien que Roncevaux c'est pas tellement loin de Lourdes, et que là-bas on a le miracle sur l'évier, mais il pousse un peu le client dans les orties, le légendeur ! Ou alors c'était pas une épée, mais un pic pneumatique qu'il maniait, Roland. T'es sûr qu'il faisait pas plutôt partie du génie ?
— Je ne suis sûr de rien, Béru, je te transmets la légende telle quelle ! Comprenant qu'il ne la briserait point, il s'est étendu dessus et s'est mis à sonner du cor pour alerter son tonton Charles.
— Il aurait dû commencer par là. Il manquait d'organisation, le gars ! Attendre de canner pour appeler du renfort, c'est pas malin !
— Attends : il a soufflé si fort dans sa trompe que les veines de son cou se sont rompues et qu'il est mort !
— Conclusion, dit le Gros, c'était peut-être un bon sabreur, mais pas un bon trompettiste. Je veux pas te vexer, San-A, mais ta légende à la mords-moi le neutron, elle ferait marrer Armstrong !
Monsieur Bérudberg père était dans une rage terrible contre Carolus, son petit dernier, un gamin de dix ans, plus joufflu que le derrière d'une tapissière. L'enfant avait une tignasse carotte, des oreilles décollées, un nez en pavillon d'olifant et de grands yeux bleus pleins de curiosité et de surprise.
Agitant le parchemin d'écolier sous l'appendice de son rejeton, Bérudberg père, tonnelier de son état, vitupérait :
— Petit malheureux ! Attraper un zéro en calcul ! Et par l'Empereur encore ! Tu nous déshonores !
Carolus objecta timidement :
— C'était difficile… Tu le sais, toi, combien ça fait deux fois quatre ?
Interloqué, Bérudberg père se tut pour étudier la question. Ne lui trouvant pas de réponse satisfaisante, il para au plus pressé en giflant le garnement.
— Je vais t'apprendre à défier ton père, misérable ! En tout cas, sache bien une chose : si tu ramènes un bulletin scolaire pareil la semaine prochaine, je te briserai les reins.
Carolus s'éloigna en reniflant. Mme Bérudberg s'approcha alors de son mari, le front soucieux.
— Je te trouve bien sévère avec cet enfant, reprocha-t-elle. D'autant plus que tu as déjà estropié son frère aîné qui avait raté sa page de Caroline. Si tu veux mon avis, je commence à en avoir ma claque de ces questions scolaires… Jadis, avant l'instruction obligatoire, les parents vivaient en bonne intelligence avec leurs enfants, mais depuis que le Grand Charles[10] est au pouvoir, rien ne va plus. C'est des scènes à chaque instant ! Ah ! çui-là, avec sa politique de prestige, je te jure !
Comme Bérudberg père se trouvait une fois encore à court d'arguments, il gifla sa moitié afin de lui apprendre à garder pour soi ses sentiments politiques.
Cinq jours après l'incident que nous venons de relater, le jeune Carolus pleurait derrière un buisson. Sa sœur, Amalberge, qui flirtait à quelques meules de foin de là avec le commis tonnelier de son père[11] entendit ses sanglots et s'approcha de son petit frère. Amalberge était une belle fille de seize ans, dont le soutien-gorge n'était pas gonflé avec une pompe à vélo. Elle portait les cheveux longs et s'habillait aux Dames de France du Temps Jadis, un magasin réputé. Sa blondeur faisait honte aux abeilles. Elle s'enquit des raisons de ce chagrin, car elle aimait beaucoup son petit frère.
Carolus expliqua, entre deux reniflements, que sa semaine scolaire avait été catastrophique et qu'il s'attendait à un bulletin des plus alarmants. Pressé par le frère éducateur de dire combien faisait cinq fois un, il avait eu la malencontreuse idée de répondre « Six » alors que tant d'autres possibilités s'offraient à son choix. De plus, n'avait-il pas écrit dans un devoir « Deus ex machina » en ajoutant un « s » à « machina » et n'avait-il pas affublé le mot « homo » de deux « M » dans sa composition latine ?
Non content de cela, il avait employé le mot estropié dans une phrase incorrecte puisqu'en effet ce pauvre petit avait écrit textuellement : « hommo lave plus blanc ». Le frère s'était mis dans un grand courroux et avait expliqué à ce peu brillant élève quel crime grammatical il commettait en abandonnant lâchement le superlatif « plus » dans une phrase inachevée. « Lave plus blanc que quoi ? » avait demandé le frère d'un ton fort abrupt. « Lave plus blanc que ma tonsure ? Que ton nez ? Que la couronne de notre empereur ? » Bref, comme disait jadis Pépin, les choses se présentaient extrêmement mal pour le jeune Carolus qui s'attendait à une rossée à grand spectacle dans un avenir très imminent. D'autant plus que l'Empereur avait promis de lui cloquer une annotation pas piquée des charançons sur son parchemin scolaire. Les coups de trique allaient voler bas.
La gentille Amalberge réfléchit un instant, puis entreprit de calmer les angoisses de l'enfant.
— Écoute, dit-elle, hier, j'ai croisé l'Empereur qui se rendait à la chapelle. Il m'a souri et m'a caressé le menton. Je vais essayer de l'aborder ce soir lorsqu'il ira au rosaire et je l'implorerai pour qu'il se montre indulgent à ton égard.
Carolus sécha ses larmes et sauta au cou de cette grande sœur, si compréhensive et si astucieuse.
Charlemagne se rendait à la chapelle d'un pas maussade. Homme d'action, il n'aimait guère les oraisons et il considérait la prière organisée comme une perte de temps ; il préférait converser avec Dieu dans le courant de ses occupations. Il lui arrivait de prier dans les circonstances et dans les positions les plus diverses : sur le trône, aux ouatères, pendant les conseils avec ses missi dominici et même en besognant des pucelles aux sens engourdis.
La prière sur terrain approprié le faisait bâiller. Pourtant, il se devait de donner l'exemple. Un Empereur a pour obligation de montrer à ses sujets le chemin du salut. D'ailleurs ses bonnes relations avec le Pape qui l'avait couronné empereur d'Occident le forçaient à des démonstrations de piété édifiante.
Comme il arrivait sur le parvis, il aperçut une belle fille blonde et potelée qui le fixait avec un rien d'effronterie.
Celui que d'aucuns appelaient « le père du monde » (en toute simplicité) ne pouvait résister à une œillade assassine, à une jupe retroussée, non plus qu'à un corsage généreux.
Or, l'adolescente qui se tenait devant lui produisait avec une fausse innocence prometteuse ces trois sources d'intérêt à la fois. Charlemagne avait déjà remarqué la mignonne auparavant et le souvenir de cette fille comestible et tendre l'avait visité au cours de la nuit tandis qu'il honorait une de ses concubines. Il s'arrêta devant la blonde et rosissante enfant.
— Quel est ton nom ? questionna l'Empereur d'Occident et des environs.
— Amalberge, répondit-elle.
— Joli nom, approuva Charlemagne en avançant une main conquérante vers le bustier de la susnommée.
Las, les rondeurs qu'il s'apprêtait à pétrir lui échappèrent, car Amalberge venait de se laisser tomber à genoux devant son souverain.
— J'ai une grâce à vous demander, Monseigneur, balbutia-t-elle.
— Cause ! fit le Grand Charles d'un ton qui s'enrouait car la nouvelle position de la jouvencelle lui permettait une vue imprenable sur ses tétons. Ceux-ci étaient drus et fermes et se pressaient l'un contre l'autre dans le corsage tendu.
— Il s'agit de mon petit frère Carolus Bérudberg, murmura Amalberge.
Et elle exposa en termes hachés sa requête à l'Empereur.
Les yeux exorbités, il ne se lassait pas de regarder les trésors soumis à sa sagacité.
— Une bonne note, ça se mérite ! fit Charles qui, par de telles paroles méritait vraiment son surnom de Grand.
Il en savait quelque chose, le pauvre ! Car, toujours poussé par son souci de l'exemple à donner, il suivait des cours du soir pour s'instruire (comment faire un bon inspecteur si l'on n'est pas apte à juger les devoirs des élèves ?). Les résultats n'étaient pas des plus brillants puisque, la veille encore, il n'avait obtenu que 3 sur 10 à sa composition d'orthographe et 4 seulement à son problème sur les aiguières communicantes !
Les larmes en vinrent aux yeux d'Amalberge.
— Si ton frère n'est pas capable de retenir, cette bonne note, poursuivit Magne, c'est à toi de la mériter par ta docilité. Suis-moi !
Il regarda autour de lui. Il aurait bien rebroussé chemin pour conduire cette pucelle au Palais, mais il aurait eu droit aux crises de jalousie de ses concubines et même de son épouse du moment ! La chapelle lui parut être un endroit suffisamment discret pour abriter ses débordements. Il aida Amalberge à se relever et la fit entrer dans le saint lieu.
La fraîcheur de l'endroit et son obscurité ne firent qu'attiser le feu qui coulait dans ses veines impériales. A peine dans l'édifice, il se jeta sur la pauvrette avec l'intention de la violer.
Saisie d'une frousse noire, Amalberge se débattit. Elle allégua que la sainteté du lieu n'était pas propice à ce genre d'entreprise ; mais Charlemagne fit valoir son titre d'Empereur « couronné de Dieu » pour apaiser les scrupules de la fillette.
Quand on a reçu sa couronne du Pape, une église peut vous servir d'alcôve sans que Dieu y trouve à redire ! Et comme la gente Amalberge ne l'entendait point ainsi, il la pourchassa à travers la chapelle et finit par la rattraper. Mais emporté par son ardeur, Charles la saisit malencontreusement par le bras. Il y eut un craquement suivi d'un grand cri qui attira force moinillons. Amalberge avait le bras cassé.
Cet accident stupide contraria fort le souverain. Paillard, mais honnête ! D'autant plus que tout le clergé rappliquait en force : les en noir, les en blanc, et les en couleurs !
L'Empereur gratta l'endroit de sa personne que l'imagerie populaire devait par la suite affubler d'une barbouze niagaresque. Être Charlemagne et se trouver dans une situation aussi ridicule, ça la fichait mal ! Le maître de l'Occident et des départements limitrophes se tourna alors vers le maître-autel (qu'il avait failli prendre pour un hôtel de maître) et son regard chagriné tomba sur la statue rayonnante de la Vierge Marie. A qui d'autre pouvait-il demander secours ? Charles eut un élan d'intense ferveur et, comme les femmes — sauf Amalberge — ne savaient pas lui résister, il obtint d'emblée le miracle attendu : l'os de la jeune fille se ressouda devant l'assistance émerveillée qui se répandit illico en actions de grâce.
Impressionnée par l'extraordinaire aventure qu'elle venait de vivre, Amalberge ne fit plus aucune résistance pour suivre son Seigneur et Maître en un endroit plus discret et plus confortable où elle put se remettre de ses émotions et en éprouver de nouvelles.
A partir de ce jour, le petit Carolus Bérudberg fut toujours le premier en classe. Il obtint brillamment son B.C.G. (Brevet Carolingien de Germanisme), puis, quelques années plus tard, son B.A.C. (Brevet Aptitude Carolingienne) avec mention très bien. Mais les conséquences du miracle ne seraient pas dignes d'être rapportées si elles s'arrêtaient là. En effet, l'Église allait bel et bien canoniser par la suite Amalberge[12]. Petites causes grands effets. Si le jeune Bérudberg (dont le nom devait, à la suite d'altérations successives, se transformer en Bérurier) avait été un élève doué, jamais sa sœur n'aurait connu la gloire très rare de la canonisation et celle, plus terre à terre, mais cependant plus rare encore, d'être… inaugurée par le plus grand des monarques[13].
Au caoua, comme annoncé précédemment, un coup de sonnette virulent vient meurtrir nos trompes d'Eustache.
— Ça, fait Béru-le-Vaillant, pas besoin de demander qui c'est : y a que ce sourdingue de Durandal pour martyriser une sonnette de cette manière.
B.B. va ouvrir et, effectivement, le voisin du dessus pénètre dans l'antre béruréen. C'est un type plutôt vioque, avec la pomme d'Adam comme un jeu de cartes qu'il aurait avalé, des tifs rares et gris qu'il rebrousse sur son dôme et maintient avec de la gomma ou des punaises. Il porte un futal de velours aussi côteleux que lui, une veste d'intérieur à brandebourgs et des pantoufles armoriées (car il mérite un titre nobiliaire par le camarade de bureau d'un ami de son père). Mais son ornement number one c'est son appareil acoustique. Une vraie centrale thermonucléaire en ordre de marche. Y a un pavillon style la voix de son singe au-dessus de ses étagères à mégots, avec une boîte pour la batterie, un caisson calorifuge pour le modulateur de fréquence et le coffre à outils pour les dépannages d'urgence ainsi que le cric hydraulique en bandoulière…
Bref, c'est du modèle d'avant-guerre (je parle of course de celle de 1870). Le bonhomme est plutôt pas sympa, avec son regard en binocle et son nez qui ressemble à une piste de slalom. Présentations. Pas commode. Berthe mugit mon blaze dans l'entonnoir de Durandal. Béru est obligé de joindre son bel organe à celui de sa légitime. Enfin le visiteur a pigé.
— Oh ! très bien ! approuve-t-il. Commissaire San-Antonio, je suis au courant. San-Antonio, c'est votre nom ?
— Et commissaire, c'est son prénom ! vocifère le Gros, agacé.
— Alexandre, voyons ! proteste Berthe qui paraît avoir un coup de béguin pour l'acoustique.
— Qu'est-ce que ça peut fiche, ce qu'on lui dit, puisqu'il a du béton armé à la place des tympans, ricane sombrement l'Enflure. Cette vieille guenille vient nous faire tartir juste au moment où que ça m'a l'air de devenir passionnant. S'il se tient pas tranquille, je lui fous son standard en dérangement ! Où en étions-nous, San-A ?
— A Charlemagne. Bon, le Père du monde clabote comme tout un chacun et aussitôt ses héritiers foutent la gabegie en morcelant le gâteau impérial…
— Attendez-moi ! implore B.B. depuis sa cuistance où elle prépare le jus. Je ne veux pas en rater ! Vous devriez mettre M. Durandal au courant, pour qu'il puisse suivre !
— Tu charries ! fulmine Béru, s'il faut lui bonnir le résumé des chapitres précédents, on sera encore là demain !
Néanmoins, il se penche sur le pavillon de son invité.
— San-Antonio nous raconte l'Histoire ! hurle-t-il à s'en faire péter les ficelles.
L'autre hoche la tête en souriant.
— J'en connais une autre, fait-il, celle du perroquet qui plumait une perruche en lui disant « T'es trop belle, je te veux à poil » !
Il se marre comme un bossu.
— Je vous parle de l'Histoire de France ! barrit Béru. « ON » en est aux mouflets de Charlemagne, des espèces de gouapes qui ont vendu la ferme et les chevaux. Allez, continue, San-A, maintenant que je l'ai affranchi, et n'oublie pas de te mettre sur l'amplificateur si tu veux pas que ce vieux pot te fasse répéter même les virgules !
Berthe nous verse d'odorants cafés, et, après une première gorgée, je poursuis mon cours d'Histoire à marches forcées !
— A la mort de Charlemagne, et tandis que l'Empire se morcelle, voilà les Normands qui radinent !
— Par la Gare Saint-Lazare, je suppose ? fait Béru qui a toujours son sens de la déduction affûté.
— Eh, non, patate ! Ils arrivaient du Nord. Normands, ça veut dire hommes du Nord. Ils venaient de Scandinavie… Suède, Norvège, Danemark ! Ils fuyaient leurs terres froides pour conquérir des contrées plus fertiles. Montés dans d'immenses barques, ils s'élançaient sur la mer qu'ils appelaient la route des cygnes !
— T'es sûr que c'était pas sur le lac du bois de Boulogne ? s'exclame Béru, épris de vérité historique. J'ai jamais vu des cygnes sur la mer, moi !
— Tu vas la fermer ! proteste Berthe. C'est pas tenable si tu te mets à objecter.
— J'ai le droit de piger, non ! clame le Mahousse dont l'honneur est en cause. Je suis pas comme ce vieux débris (il désigne Durandal) qui roupille déjà derrière ses câbles à haute tension !
Je calme la colère de l'époux et je me hâte d'enchaîner.
— Ces nord-men, ou normands, envahirent la France et firent le siège de Paris. Au début, il y eut du suif, mais le roi Charles le Simple écrasa le coup en mariant sa fille Gisèle au chef des envahisseurs, un dénommé Rollon. Il lui donna pour dot un territoire qu'on appelait la Neustrie et qui, par la suite, prit le nom de Normandie, vous saisissez ?
— Voilà, voilà, fait Berthe. Je réalise maintenant la chanson « Je veux revoir ma Normandie ». C'étaient les réfugiés neustrons qui devaient la chanter, n'est-ce pas, Commissaire ?
— Pourquoi pas, ma douce amie…
Béru est tout renfrogné dans son fauteuil-club. Je lui demande la raison de cette mine déconfite et il explose.
— Tu te figures que c'est marrant de se savoir d'origine étrangère, San-A ? Maman était normande, tu saisis ! Alors ça me fait marrer d'apprendre que j'ai du raisin suédois dans les conduits. Mon dabe aurait su l'histoire dont tu causes, jamais il aurait marida ma vieille. Il était bien trop patriote : un homme qu'a fait Verdun du premier au dernier jour et qu'en a ramené tellement de médailles que, quand il voulait lacer ses pompes les jours de 11 Novembre, il fallait qu'on l'aide à se redresser tellement ça lui faisait du poids sur le placard !
Le Gros essuie un pleur composé d'un dixième de navrance, de deux dixièmes de ancœur et de sept dixièmes de juliénas.
— Enfin, bon, balbutie-t-il, tandis que sa généreuse compagne lui pétrit la main pour lui exprimer sa compassion, poursuis tout de même…
Je déguste ma tasse de Mokarex.
Mes amis sont tout ouïe, sauf évidemment le père Durandal qui hoche la tête de temps en temps pour donner à croire qu'il participe.
— Les rois qui se sont succédé après Charlemagne et jusqu'à Philippe-Auguste, fais-je, n'ont pas laissé un grand souvenir. Les Louis Ier, Louis II, Louis III, etc… Les Robert II, les Henri Ier et autres Philippe Ier sont les maigres maillons d'une chaîne en toc dorée à la fleur de lys. Je vous citerai tout de même pour mémoire l'ami Hugues Capet parce qu'il fonda la dynastie des Capétiens, mais à quoi bon s'étendre sur ces bonshommes qui se servaient de leur sceptre pour se gratter le dos ou faire tomber leurs pellicules ?
— T'as raison, approuve véhémentement Bérurier, du reste je t'ai demandé de ne me causer que des tout grands.
Fort de cette approbation, j'aborde donc d'une salive régénérée le chapitre du camarade Philippe-Auguste. Durandal qui sent, à un discret frémissement de l'air, que ça va se corser, règle son transistor à pédales sur les grandes ondes. Il ouvre ses vasistas et je le vois passer une paluche faussement négligente sur le dossier de Berthe. M'est avis qu'il aime le gras-double, Durandal. Depuis qu'il a mis la main à son panier chez le crémier, il lui est arrivé des trucs, au sourdingue.
Le coup de foudre, c'est capricieux. Vous rencontrez des bonnes femmes pendant des années dans l'escadrin sans penser à autre chose qu'à leur dire bonjour, et puis un matin, comme ça, en les apercevant, l'envie vous prend de baisser votre grimpant au lieu de soulever votre bada. Les mystères de l'humain, quoi ! Ça ne s'explique pas !
Le constipé des feuilles se met à titiller d'un doigt mandolinesque la nuque de Berthe. Ça lui fait un court-jus, à la Gravosse. Les papouilles, faut pas lui en promettre ! Quand on la met en chantier, cette dadame, y a des heures supplémentaires à prévoir, moi je vous le dis ! On dépasse le devis initialement prévu.
— Donc, poursuis-je, R.A.S. avant Philippe-Auguste.
— Qu'est-ce qu'il a fait ce mec-là ? se pourléche Béru.
— De grandes choses.
— Et pourquoi qu'il portait pas un numéro comme tout le monde, ton Auguste ?
— Officiellement, c'était Philippe II, Gros. Mais les rois, c'est le contraire des fils d'hommes célèbres. Un fils à papa qui en a dans le bide cherche à se faire un prénom ; un roi, il naît avec un prénom ; par contre, si c'est pas une lavasse, il doit se faire un surnom. Nous l'avons déjà vu pour Charlemagne qui aurait dû être tout bêtement Charles Ier. Philippe II, lui, c'est devenu Philippe-Auguste le Conquérant.
— Qu'est-ce qu'il a conquéri ? questionne Berthe d'une voix qui se pâme un peu sur les bords because les attouchements de M. Durandal.
— Il a repris aux Anglais les provinces que ceux-ci nous avaient sucrées à la suite de coups fourrés.
— C'est bien fait ! mugit le Gravos, soudain rasséréné.
— De quoi s'agit-il ? s'informe Durandal.
— De Philippe-Auguste ! tonitrue mon cher camarade de volière, vous savez, Durandal : le mec qui a filé l'avoinée aux rosbifs ! Ah ! y me botte, ce monarque-là, San-A ! Et qu'est-ce qu'ils nous avaient chouravé comme provinces, les clergymanes ?
— La Touraine, le Poitou, le Maine, l'Anjou…
— L'Anjou ! s'indigne Béru ; ils nous avaient pris l'Anjou, ces tantes ! Tu te rends compte que sans Philippe-Auguste le muscadet aurait pu être anglais !
— Ainsi que la Normandie, complété-je…
Ça fait flétrir son enthousiasme comme du désherbant sur un pot de réséda.
— La Normandie a appartenu aux rosbifs, t'es certain ?
— Officiel, Gros !
— Alors si un de ces sagouins a frayé avec une de mes ancêtres j'ai peut-être aussi du sang « britiche » dans les tuyaux ?
— Probablement !
C'est la grande fiesta en musique. Il se déchaîne, Béru, Il clame que ses veines c'est pas le tout-à-l'égout ! Du sang suédois, ça l'emballe pas, mais enfin il se fait une raison, vu que la Suède est un pays qui en vaut un autre ; seulement du sang anglais, c'est pas tenable ! Il réfute ! Il veut se faire faire une transfusion générale avec rinçage préalable au beaujolais !
Pour se calmer, il va chercher la bouteille de calvados. Et brusquement sa rogne et sa hargne, sa grogne et sa rancœur fondent comme glace à la pistache au soleil. Il brandit son flacon ambré.
— C'était pas possible qu'ils nous ratiboisent la Normandie, affirme-t-il avec ferveur. Du calva, il y a que des gosiers français qui savent le boire !
Nous nous employons à accréditer cette affirmation du Gros et sur les instances de Berthe, je reprends mon cours interrompu.
— Philippe-Auguste a été l'un des plus grands monarques du Moyen Age. Il était petit, avec la peau basanée. Pas de prestance, pas de grâce, et il avait perdu un œil à la suite d'une maladie. Mais ses qualités remarquables en ont fait l'idole de son peuple.
— Qu'est-ce que ça peut foutre qu'il aye eu un lampion bidon, déclare Béru, puisqu'il a viré les Anglais (son dada !).
— Le règne de Philippe-Auguste est intéressant à plusieurs titres, fais-je, doctoral, principalement parce que c'est lui qui a donné à notre pays sa première Grande Victoire Nationale.
— Marignan ? hasarde le Mollusque.
— Non : Bouvines. En 1214 !
— Mince, s'exclame mon auditeur. Ç'a été lui le gagnant de la première guerre de 14 !
— C'est vrai… Et d'ailleurs, tu sais qui il a battu à Bouvines, ce cher homme ?
— Les Anglais, tu causais ?
— Pas seulement eux, mais aussi les Allemands qui s'étaient alliés avec ces Messieurs d'Outre-Manche.
— Tiens, y a longtemps qu'on n'avait pas parlé d'eux ricane le Magnanime. Décidément, les années 14, ça leur réussit pas aux frisottés !
— De qui parlez-vous ? demande le sourdingue.
— De Philippe-Auguste ! tonne l'étonnant et détonant Béru.
Le sourd baisse l'intensité de sa turbine à ultra-sons.
— Encore !
— Si ça te dérange, mon pote, va te faire accorder l'harmonium ! s'indigne cet assoiffé de savoir ; vous entendez, le père Haute-Fidélité qui vient au renaud parce qu'on s'attarde un peu sur Philippe-Auguste ! C'est bien l'esprit radical-socialiste du bonhomme !
Berthe met fin aux vitupérations en me gazouillant de sa voix de soprano ébouillantée :
— Et sur le plan… amour, votre Philippe-Auguste, il était dans la tradition française, j'espère ?
Du coup, Béru la ferme pour écouter mes confidences.
— Il s'est marié trois fois, leur apprends-je.
— Ah ! tout de même, murmure Berthe légèrement déçue.
— Et aux dires de certains historiens, c'était pas une affaire exceptionnelle. Par exemple, sa seconde dame, Isambour de Danemark, il n'a pas été capable de l'honorer la nuit de ses noces.
— C'était peut-être l'émotion ? suggère Béru qui connaît la vie et ses misères.
— Non, c'était plus grave : la panne complète, quoi !
— Mince, ça doit être vexant pour un roi à la redresse de rouler sur la jante. Qu'est-ce qu'il a fait ? Il a pris des pilules Duralex ?
— Non : il a bouclé sa dame dans un couvent.
— Oh ! la pauvre ! s'apitoie B.B. Ce ne sont pas des procédés !
— Et pourquoi pas ! rigole son compagnon de plumard, fallait bien qu'il trouve une solution ! Quand on est reine on est reine ; elle pouvait pas se rabattre comme j'en connais sur le coiffeur du coin !
Berthe rougit et son regard papillote.
Le Mastar se fait âpre. Il défend son pote Philippe-Auguste qui sut si vaillamment rendre le muscadet et le calva à la France.
— Faut être juste, poursuit-il, une Danoise, peut-être qu'il avait pas envie de mettre le couvert avec elle. Sans compter que dans son couvent, j'ai l'idée qu'elle devait pas tellement se faire tartir, la brave dame. Ne confondons pas : y a couvent et couvent ; le sien était pourvu du confort moderne tu peux me croire ! Eau chaude, chauffage central, télé et Frigidaire. Et même, va-t'en savoir si, lorsqu'elle en avait classe de se faire un solo de guitare, le jardinier polisson grimpait pas dans sa carrée manière de prendre le thé ?
— De qui est-il question ? glapit brusquement le père Durandal !
— De Philippe-Auguste ! hurle le Gros.
— C'est pas possible ! s'exclame le voisin, mais qu'est-ce qu'il y a donc tant à dire sur lui ?
Béru, dont le parfait savoir-vivre n'est plus à vanter, sert une nouvelle tournée de calvados.
— Tu peux poursuivre, me dit-il, engageant.
— D'autant plus volontiers, acquiescé-je, que nous atteignons une très douce époque de l'Histoire de France : Louis IX !
— Qui c'était ce pèlerin ?
— Pèlerin est un terme qui lui conviendrait parfaitement, Gros, car il est plus connu sous l'appellation de Saint-Louis !
— Le musicien ? s'informe cette femme savante qu'est B.B.
Sa question me trouble un peu.
— Je n'ai jamais ouï dire que le petit-fils de Philippe-Auguste fût mélomane, chère amie. Certes sa qualité de Bienheureux nous permet de supposer qu'il joue du luth au paradis en compagnie de ses collègues du calendrier, mais de là à lui donner le surnom de musicien…
Elle est obstinée, la Baleine. Quand elle a une idée de derrière la coupole, comme dit l'autre (ce merveilleux camarade préposé aux dépannages mnémoniques) elle ne l'a pas d'ailleurs !
— Enfin, insiste-t-elle, pincée (pincée par Durandal, surtout), je ne rêve pas : hier j'ai entendu à la radio un morceau de jazz-bande qui s'intitulait Saint-Louis blouse !
— Rien de commun, ma douce Berthe, le Saint-Louis auquel vous faites allusion est une ville des États-Unis…
Il est revendicatif, Béru, dans son genre. Le patrimoine national, il le défend en force.
— De quel droit les Ricains se servent-ils de nos saints pour baptiser leurs bleds ? s'insurge-t-il. Est-ce qu'on donne des noms amerlocks à nos villes, nous ?
— Pas à nos villes, mais à nos habitudes, ce qui est pire, digressé-je. Ainsi on va au snack manger un hamburger et boire un apéro on the rocks. Ça fait partie des échanges internationaux, ça, Grosse pomme, faut y passer !
Là-dessus, nous revenons à notre sujet.
— C'est le seul roi qu'ait jamais été canonné ? s'inquiète mon élève.
— Le seul.
— Ça devait pas être un marrant, le gars !
— Te goure pas, Gros, tu vas voir qu'à l'occasion il savait se faire rigoler. Le jeune Louis IX n'avait que 11 ans à la mort de son père. C'est sa daronne, Blanche de Castille, qui assura la Régence en attendant sa majorité. C'était quelqu'un de bien, Mme Blanche…
Nouvelle interruption du Colosse.
— C'est crevant, quand j'étais militaire, moi aussi j'ai connu une Mme Blanche : elle tenait un claque à Montbrison. C'était une personne très réservée, polie avec tout le monde, et qui te menait sa boîte tambour battant !
— Vous parlez toujours de Philippe-Auguste ? se tourmente le sourdingue dont la paluche investigatrice se permet des patrouilles tout ce qu'il y a de hardies dans le Roux et Combaluzier de notre hôtesse.
— Mais, non, hé, navet ! On en est à la vioque de Saint-Louis : Blanche de Castagnettes.
Il se tourne vers moi :
— Une Espagno, naturellement ?
— Oui, Béru, et une souris à poigne. Tu penses bien que les seigneurs, en réalisant qu'ils avaient un roi de onze berges, ont essayé de faire les marioles. Mais Mme Blanche avait une main de fer dans un gant de velours ! Elle leur a tenu la dragée haute à ces bons messieurs. Et tout en menant la France à la baguette, elle s'occupait de l'éducation de Loulou. Elle en a fait un garçon pieux, fort, juste et prudent. Lorsqu'il a pris le manche, il connaissait son boulot de roi.
Léger cri de Berthe. C'est M. Durandal qui vient de lui meurtrir une glande avec sa chevalière.
— Qu'est-ce qui se passe ? s'inquiète le Sourdingue.
— Rien, rien, assure B.B. plus rouge qu'une écrevisse ébouillantée dans l'assiette d'un cardinal.
Mais le Mastar a des doutes, brusquement. Ses formidables sourcils opèrent leur jonction sur le front de l'Hénorme. Il regarde Durandal, puis sa Dame, branle le chef et murmure à mon endroit :
— Ça va, poursuis, San-A !
M'est avis que si l'homme au Sonotone ne cesse pas ses privautés, on risque d'assister bientôt à une séance mémorable.
— Louis IX, donc, est un roi juste et bon. Il gouverne bien…
— C'est comme pour la conduite des bagnoles, observe le Gros : t'en as qui sont plus doués que d'autres, ça ne s'explique pas !
— Je vous ai déjà dit qu'il était également épris d'équité. La petite histoire nous le dépeint en train de rendre la justice sous un chêne !
— Il devait quand même avoir l'air gland, plaisante cette puissante émanation de l'esprit français. Tu t'imagines, de nos jours, la Correctionnelle au Bois de Boulogne, avec le panier pique-nique et le butagaz de campinge ? Ça voudrait payer, non ?
L'image me paraît assez séduisante et m'amuse. Durandal profite de la détente pour continuer ses explorations mammaires.
— Saint-Louis ne rendait pas la justice qu'à ses sujets ; il réglait aussi les litiges qui surgissaient entre les souverains étrangers, même si la chose lui coûtait des possessions.
— Un digne homme, quoi, fait Berthe, en état de semi-hypnose.
— Tu permets, réplique son Gros, si on en a fait un saint, fallait qu'il aye du répondant à la base. L'Église, tu la connais, Berthe, hein ! Prudente, elle est ! Avant de canonner un bonhomme, espère un peu, elle prend des renseignements chez sa concierge. Imagine que le Saint-Louis on lui vote son auréole au rayon luminaire du Vatican et qu'après on découvre qu'il tirait des chèques sans provision ou qu'il allait se faire faire le javelot chinois chez des mordeuses de draps de lit, tu juges de l'effet produit ? Du coup, c'est tout le calendrier qu'est mis en cause. Tu peux plus t'appeler Pierre, Paul ou Jacques sans te demander si ton Saint Patron c'était pas un quelconque tricard ou un sournois de la faribole ! Et côté amour, si je crois piger, c'était le régime nouilles à l'eau fatalement ?
— Pas du tout. Saint-Louis était vraiment un bonhomme très à part du commun des mortels : il adorait sa femme légitime !
— Comment s'appelait-elle ? roucoule Berthe.
— Marguerite de Provence ! Hélas, Blanche de Castille qui était très collet monté surveillait étroitement leurs ébats conjugaux. Lorsque Louis IX voulait remplir ses devoirs, il devait demander la permission à Môman qui ne l'accordait pas toujours !
— Moi, je n'eusse pu supporter une belle-mère pareille ! s'indigne B.B.
— Quelle vieille chouette, cette mère Blanche ! renchérit le Gravos. Si on n'a plus le droit de faire reluire bobonne quand on a une tierce à cœur, autant se faire moine tout de suite ! Moi j'aurais été la jeune dame, comment que je te lui aurais appris son qu'est-ce que Dieu à la belledoche ! Surtout que si elle était de Provence, la Marguerite en question, elle devait avoir du bagout !
— Pour moi, révèle Berthe, Blanche de Castille, elle brimait par jalousie. Une refoulée, si vous voulez mon avis. C'est veuve, ça veut sauver l'honneur à cause de la France qui la regarde et le désir rentré ça lui monte au cerveau. Il n'a pas réagi, Saint-Louis ?
— Au début, dis-je, il voyait sa femme en cachette, en faisant surveiller le couloir.
— C'est honteux ! assure Bérurier, distribuer de l'extase avec un larbin pour faire le vingt-deux ; moi j'aurais pas pu ! Quand il y avait alerte, il devait avoir l'air fin, l'auréolé, de dire au revoir à sa bergère.
— Sans compter, approuve Berthy, que c'est pas bon pour la santé !
— C'est pourquoi il a fini par trouver une astuce, notre grand roi, révélé-je.
Ils sont en suspens. Berthe en oublie la main de Durandal qui défait mine de rien la fermeture Éclair de son armure.
— Qu'est-ce qu'il a fait ? demande âprement mon ami. Il a expédié sa daronne dans une maison de retraite, où il s'est mis en République ?
— Non : il a entrepris une croisade et il a embarqué Marguerite avec lui !
— Elle a dû salement renauder, la vieille, pour ce vilain tour !
— Tu parles ! Mais Louis IX avait le bon prétexte : sa foi chrétienne, comprends-tu ?
— Au fait, demande Béru, les croisades, c'est bien les gars qu'allaient porter des chrysanthèmes sur le tombeau du Christ ?
— Oui, Gros. Et ils avaient quelques mérites à le faire, parce qu'il leur fallait des mois pour aller à Jérusalem et des batailles sanglantes pour y pénétrer.
— Les chrysanthèmes devaient être un peu fanés à l'arrivée, non ?
— Les guerriers aussi. Le tombeau de Notre Seigneur était aux mains des infidèles. Tant que c'étaient les Arabes qui occupaient les lieux saints, ça boumait : ils permettaient les visites organisées. Mais du jour ou les Turcs se sont installés dans la région, ç'a été fini. C'est pourquoi, dès 1095, les croisades ont commencé.
Béru hoche la tête.
— A cause que dès le début, ils l'ont pas amené au Père-Lachaise, le tombeau du Christ, au lieu d'aller si loin se tirer la bourre ?
— Ils n'y ont pas pensé, Gars. Ou s'ils y ont pensé, ils ont préféré se ménager un prétexte de dénoter quand l'envie de changer d'air les prenait. Pour Saint-Louis, par exemple, ç'a été un voyage de noces. Il a eu, note bien, un tas de démêlés là-bas et il a été fait prisonnier. Mais en ce temps-là on pouvait racheter sa liberté. Bref, il a passé du bon temps en Palestine avec sa légitime.
— Dis, il était pas tellement bon, pour un saint, ton Louis Chose !
— Pourquoi ? demande Berthe.
Sa Majesté Bérurier Ier s'explique.
— Lui, il partait à la guerre sainte avec sa Nana, mais ses glorieux troupiers, eux, ils abandonnaient la gerce au foyer, la laissant aux prises avec toutes les tentations !
— Tu oublies la ceinture de chasteté, Gros !
— Quelle horreur ! clame Berthy.
Mais Alexandre-Benoît ne partage pas son indignation. Le système le laisse même rêveur sur les bords. Visiblement il a la nostalgie de ce sous-vêtement barbare. Il aimerait assez boucler la vertu de sa donzelle avant de partir pour une enquête, et enfouir la clé dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.
— C'est les serruriers qui devaient se régaler, souligne-t-il.
— Mais non, Gros. Il s'agissait de serrures à système.
— Et quand le bonhomme se faisait buter, dis ? Tu parles si la pauvre veuve devait se grouiller de réclamer ses objets personnels, au défunt ! Parce que finir ses jours avec un piège à loups en guise de slip, ça n'a rien de joyce ! Lorsque la clé était paumée pour de bon, il ne lui restait plus qu'à se placarder un écriteau : « Fermé pour cause de décès ».
Il hoche la tête, ses pommettes rougeoyantes expriment sa bonne humeur.
— Et pendant ce temps-là, en France, comment ça marchait ?
— On a eu droit à une seconde Régence de la mère Blanche !
— La deuxième devait être encore moins marrante que la première, réfléchit le Mahousse, la douairière avait pris de la bouteille, et puis tu penses que de savoir son lardon aux Philippines avec sa bru, ça lui arrangeait pas le caractère, à ce filet de vinaigre ! Ah, les femmes de chambre ont pas dû l'avoir belle à c't' époque ! C'était pas le moment de casser des potiches chinoises ou de laisser brûler le cassoulet ! Et quand est-ce qu'il s'est décidé à rentrer chez Môman, Saint-Louis ?
— Quand il a su qu'elle était clamsée.
— Pas bête, le monarque ! Saint, mais futé dans son genre ! Et qu'est-ce qu'il a fait, une fois de retour à Paname ?
— Il a institué les bobinards. C'est pas le moindre de ses mérites[14].
Il en a les larmes aux yeux, Béru.
— Le cher homme ! Je comprends qu'on en ait fait un saint, murmure-t-il, la voix mouillée. Et après ?
— Quelques années plus tard, il a entrepris une autre croisade : la huitième dernière. Mal lui en a pris, car il est allé mourir à Tunis.
— C'est Bourguiba qu'a dû être empoisonné, rigole le Gros. Et de quoi t'est-ce qu'il est mort ?
— De la peste !
Mon éminent escholier appuie un index boudiné sur sa paupière inférieure et abaisse celle-ci de quelques centimètres, nous découvrant par ce simple geste un œil de bœuf sanguinolent.
— La peste, mon œil, assure-t-il ; après son coup des bobinards, c'est de tout autre chose qu'il aura canné. Seulement, comme on l'a fait saint, on a écrasé l'affaire vu qu'elle aurait nui à son standinge.
— Vingt-deux, voilà le roi ! murmura le valet Béruyer en enfouissant précipitamment ses dés dans sa manche.
Son partenaire, le palefrenier Pinuchon, beaucoup moins vif que lui de geste et d'esprit, mit un certain temps à rafler sa mise.
Les deux hommes jouaient depuis un bon moment dans une antichambre du château de Pontoise où le bon roi Louis IX, sa femme et sa digne mère séjournaient. Louis IX ayant horreur des jeux (parce que, disait-il, ceux-ci amollissent l'âme et ouvrent les portes au vice), ses serviteurs s'entouraient de précautions pour rouler les bobs[15].
— Taille-toi ![16] ordonna Béruyer à son compère en soulevant une portière.
Pinuchon ne se le fit pas dire deux fois et s'évacua illico. On eût dit que la muraille venait de l'absorber. Comme la portière retombait, le roi entra dans la pièce. Il était vêtu d'une robe sombre et avait mis ses pantoufles et sa couronne d'intérieur. Il tenait en guise de sceptre une branchette de chêne cueillie pendant une séance du Tribunal Civil de Vincennes et s'en caressait le lobe d'un petit mouvement anxieux.
— Oh ! Béruyer ! fit-il — et son visage s'éclaira — je suis bien aise de te trouver là.
Le Saint-roi aimait bien ce grand gaillard à l'air déluré et au sourire riche en canines.
Béruyer s'inclina très bas et attendit les ordres.
Louis paraissait intimidé. Il se racla le gosier, cherchant ses mots ou n'osant prononcer ceux qui lui venaient.
— Écoute, mon garçon, soupira le souverain, j'entends avoir une conversation d'ordre privé avec Sa Majesté la Reine de France. Mais je ne voudrais pas que la Reine Mère en sût un mot !
Béruyer avait déjà compris. Son Seigneur et Maître se sentait d'humeur à « agacer », mais comme il vivait sous la férule de Blanche de Castille, il s'entourait de nulle précautions pour visiter sa femme en dehors des heures d'ouverture. Ce côté furtif mettait du piquant dans les relations du couple royal et Béruyer se disait qu'il devait être somme toute très agréable de se comporter avec sa légitime comme avec une maîtresse.
— Sire le Roy, fit-il en mettant un genou à terre et un « i grec » à roy, je saurai être l'oreille qui écoute, l'œil qui guette et la main qui prévient !
C'était bien dit à lui et le Souverain qui avait la parole facile lui témoigna sa reconnaissance en lui remettant une bourse rebondie. Car c'était un signe de Louis IX : il avait toujours les bourses pleines.
Rassuré, le roi se glissa dans l'appartement de son épouse. Demeuré seul, le valet compta ses pièces. Ça n'était pas la première fois que semblable mission lui était confiée et Béruyer songeait que si le désir du roi pour sa bourgeoise ne désarmait pas, sa fortune à lui serait bientôt faite et qu'il pourrait rentrer au village natal afin de prendre femme et de s'établir tavernier.
Il avait déjà en tête l'enseigne de son futur établissement « Au Trou de Serrure ». En effet, c'est en attrapant des orgelets au cours de ces guets amoureux qu'il aurait amassé l'argent nécessaire à l'achat de sa taverne.
Le valet enfouit la bourse dans son escarcelle et commença à jouer les sentinelles d'alcôve avec une grande conscience professionnelle. Il se tenait à l'orée du long couloir conduisant aux appartements de Marguerite de Provence et sondait la pénombre de cet interminable vestibule en faisant des projets, ce qui est une agréable façon de tromper le temps. En hommage à la Reine Marguerite dont l'attrait physique aurait indirectement assuré sa fortune, il se spécialiserait dans le débit du rosé de Provence. La moindre des choses !
Il éternua, car il se trouvait en plein courant d'air.
« Pourvu que la reine mère ne prenne pas froid dans cette foutue baraque de Pontoise ! » songea Béruyer. En effet, le décès de la douairière, en supprimant l'objet de sa délicate mission, tarirait la source de ses revenus occultes. Du bel or, bien sonnant et pas trébuchant du tout qui, vu la façon furtive dont il lui était remis, échappait à toute déclaration fiscale.
Le couloir restait aussi vide que la conscience d'un Sarrasin. Béruyer bâilla et, pour se désennuyer un brin, traversa l'antichambre afin de gagner le trou de la serrure royale car le digne valet ne dédaignait pas prendre un jeton exceptionnel. Voir s'ébattre un couple royal, ça n'est pas à la portée de toutes les rétines ! Il se disait que plus tard, il écrirait probablement ses mémoires dans Gaule-Soir. Si le brave garçon avait pu se douter qu'un jour Louis deviendrait saint, sa satisfaction n'en aurait été que plus grande ! Voir se reproduire un roi c'est bien, mais voir se perpétuer un saint, c'est encore mieux !
Le spectacle valait le courant d'air sournois qui lui aiguisait l'œil. Cette Marguerite, tout de même, c'était quelqu'un ! Pour la technique et la fougue elle était de première bourre.
En admirant ses frétillements, Béruyer se disait que parmi toutes les filles « folles de leur corps » qu'il fréquentait, pas une ne lui venait à la cheville ! Marguerite de Provence, c'était la reine incontestée ! Si la mère Blanche avait assisté à ces prouesses sur traversin, elle en aurait fait une maladie ! Depuis que le comte de Champagne était parti, elle rancissait à vue d'œil, la pauvre vieille ! Sa mauvaise humeur créait dans l'entourage un tel malaise qu'on s'ingéniait à lui éviter tout ce qui était susceptible de l'irriter. D'où l'expression « Pas un mot à la reine mère ! »
Béruyer arracha avec peine son œil de la serrure. Bien lui en prit. Comme il parvenait à l'extrémité du couloir, il vit surgir la silhouette rasante de Blanche de Castille.
Le féal serviteur bondit à la porte de la Reine et toqua sur l'air bien connu de « j'ai mes haut-de-chausses qui pompent l'eau ». Il y eut une exclamation de regret, quelques soupirs désabusés, puis un claquement, de porte dérobée.
La reine mère entra, l'œil soupçonneux.
— Sire le Roi est-il là ? s'informa-t-elle.
Béruyer mit un genou en terre et déclara qu'il n'avait point vu son souverain et que la Reine Marguerite se trouvait seule en ses appartements.
Comme preuve de ce qu'il avançait, il entrouvrit la porte légèrement et Blanche coula un regard acéré dans la vaste chambre où flambait un feu de bûches. A la faible lueur qui pétillait dans la cheminée monumentale, la vieille femme aperçut sa bru seule sur sa couche et qui paraissait endormie. Elle grommela des imprécations pour fustiger cette fille qui passait son temps à paresser alors que tant de tâches ménagères la sollicitaient et referma la porte avec humeur.
— Je vais rejoindre messire mon fils en son cabinet, dit-elle ; priez la Reine de nous y retrouver sans tarder.
Et elle disparut dans un frou-frou de traîne.
Le valet obéissant entra donc dans la chambre et s'approcha du lit. Il y découvrit la reine, en tenue plus que légère et encore à demi pâmée. L'étreinte inachevée qu'elle venait de subir l'avait plongée dans une demi-inconscience ponctuée de plaintes et de soupirs embrasés.
— C'est toi, mon Loulou ! haleta la Souveraine. Presse-toi d'achever ce que tu as si bien commencé, j'en serais fort aise !
— Madame ma Reine, bredouilla le pauvre valet aussi rouge qu'une brassée de pivoines.
Il s'approcha avec le cœur remonté jusqu'au gosier.
Marguerite leva sur l'arrivant un regard chaviré. Dans l'état où elle se trouvait, la pauvre n'avait plus la force de réaliser que l'homme qui se tenait devant elle n'était pas son mari.
Elle tendit des bras passionnés à Béruyer qui se laissa tomber sur la couche royale. Il n'osait encore commettre ce crime de lèse-majesté[17]. Quelque chose lui meurtrit les fesses. Il regarda : c'était le rameau de chêne abandonné par le roi. Un gland tomba du lit.
— Vite ! supplia la Reine.
Alors Béruyer jeta les feuilles de chêne. Il n'en avait rien à faire, n'étant pas susceptible de devenir général.
Ses dernières hésitations s'envolèrent.
« Après tout, se dit-il avant de s'abandonner, la vie est courte et nous ne sommes pas des saints ! »
A la douzième rasade de calva, Bérurier commence à flotter dans une tendre somnolence. Je me dis qu'il est temps d'arrêter là mon cours d'Histoire. Mais Béru, c'est bébé qu'on endort : sitôt qu'on cesse d'agiter le berceau, le voilà qui se remet à brailler.
— T'arrête pas ! bougonne-t-il. Je veux connaître la suite !
— Mais tu roupilles, hé, grosse larve !
— Absolument pas ! Je me relaxe : nuance ! Après la famille Saint-Louis, qu'est-ce tu annonces ?
— Si, si, poursuivez ! supplie B.B. qui subit un autre charme : en l'occurrence les attouchements persévérants et téméraires du sonotonisé.
Le sourdingue croit que la supplique s'adresse à lui et sa paluche se fait de plus en plus fourrageuse. Y'a vraiment des salaces qui n'ont pas froid aux phalanges !
— Après Saint-Louis, oublions son fils Philippe III et passons à Philippe IV, dit le Bel !
— Pourquoi le Bel ? argumente Béru d'un ton comateux.
— Parce qu'il était beau !
— Alors pourquoi qu'on disait pas le Beau ? Le Bel ! Je te demande un peu, il était de la pédale ?
— C'est du vieux français !
— Ah bon !
Cette fois il s'endort pour de bon. Je ne sais pas si ma situation vous paraît enviable, mes amis, mais à moi elle me donne le masque ! Discourir sur l'Histoire of France devant trois personnes, dont l'une est sourde, la seconde endormie et la troisième complètement pâmée, c'est une performance qui vous fait regretter de ne pas avoir embrassé la carrière d'homme-oiseau !
Le sommeil du Gros a l'air de tenir bon. La Gravosse, perdant toute dignité, subit un baiser miauleur de son voisin qui risque de devenir pour de bon son voisin de dessus ! J'ai bonne mine, moi, avec ce pauvre Philippe le Bel ! Mon histoire, je vais donc la prendre sous le brandillon et me l'emmener balader, car si les choses continuent d'évoluer, elle va bientôt prendre son panard, la Berthe aux grandes lattes ! Pas fiérote, la dame ! Devant son Julot endormi ; ça doit être riche comme sensation. La notion de danger accentue la volupté, c'est connu. Vous avez des gentlemen qui sont incapables de prendre leur fade ailleurs que dans le grand hall du Printemps ou la salle principale de la Galerie Charpentier un jour de vernissage.
Je m'apprête à les mettre, jugeant ma présence superflue, lorsqu'il se produit un incident technique de la plus haute gravité.
Le coude du dormeur glisse de la table où il prenait appui. Ça réveille la Big Tronche qui ouvre ses yeux de myosotis à la-sauce-marchand-de-vin. Et que découvre-t-il, sur les rives hideuses de la réalité, le Gravos ?
Sa femme, oui, sa propre épouse, recevant de ses trente-deux dents (d'origine ou d'occasion) la muqueuse du père Durandal. Ce cauchemar finit de réveiller Béru. Il s'arrache à son fauteuil et bondit sur le couple en émettant sur la longueur d'ondes de 120 kilocycles un cri qui ferait tourner une mayonnaise normalement constituée. Mais le sourd qui est débranché ne perçoit pas la clameur de détresse. Alors Béru l'empoigne par le fil du sonotone et le soulève. Durandal qui est en plein cirage essaie de sourire aimablement par autodéfense. Une formidable mornifle éteint ce sourire. Une seconde beigne lui fait éternuer son râtelier et une troisième le démunit de son appareil acoustique.
Il est silencieux dans le courroux, mon Béru. Il est grand dans la rage et beau dans la haine ! Sa bonne femme assiste à la corrida d'un œil résigné. Entre deux « couac », Durandal demande ce dont à propos de quoi il s'agit. Mais le Gros n'est pas explicatif. Il brille. C'est un méthodique du passage à tabac. Un vrai technicien ! L'orfèvre du quai du même nom ! Il fignole ! Il sait faire alterner les manchettes aux directs, les coups de pouce dans les yeux aux coups de genoux dans les bijoux de famille ! En moins de temps qu'il n'en faut à un gardien de la paix pour comprendre une histoire marseillaise, Durandal est en loques, en sang, en mille, en panne ! Laissant derrière soi des bris et des débris de matériel sur le terrain, il se retrouve bientôt sur le paillasson de Bérurier.
Ce dernier revient, altier, congestionné, suffoquant mais vainqueur. Il se masse les francforts d'un geste doux et noble.
Il suçote quelques-unes de ses multiples ecchymoses puis s'approche de Berthe. Vais-je assister à une seconde manche ! Que non point ! Contre toute attente, il caresse tendrement la nuque de sa baleine et déclare :
— En a-t-elle du succès, cette gourgandine ! Si j'aurais pas été là, ce satyre allait se livrer à des voies de fêtes.
Berthe renchérit. Elle déclare que ce Durandal c'est un moins que rien, un sournois aux intentions louches. On croit avoir un bon voisin, discret et tout bourré de savoir-vivre parce qu'il vous charrie votre panier, et puis c'est un serpent qu'on réchauffe dans son sein. Quand on mate les dunlopillo grand standing de la Berthe, on se dit qu'il a de quoi se réchauffer, le serpent à Durandal. Elle embrasse son bonhomme parce que c'est un vrai courageux. Pas le genre de mari complaisant qui n'ose pas affronter les incorrects. Non ! Il sait prendre ses responsabilités, Alexandre. C'est Alexandre le Gros. Elle dit avec des trémolos dans la glotte que s'il arrivait quelque chose à l'un des deux, elle se demande ce qu'elle deviendrait ! Sans protecteur, la vie c'est dur à affronter. Faut la force. Elle, elle ne se sent pas capable ! Une femme, c'est une femme, et puis voilà tout. Un roseau dans le vent, quoi ! Il lui faut son tuteur, sinon elle est comme un ruban léger pris dans la tempête de l'existence. Ça le fait chialer comme l'ardoise d'un urinoir, Béru.
Il pleurniche que c'est pourtant vrai. Bref, la concorde la plus douce règne dans le ménage. Berthe ramasse les morceaux de sonotone avec une balayette et la pelle à ordure. Béru décrète qu'il faut arroser son exploit et ouvre une bouteille de vin blanc champagnisé. Il l'a été par un marchand de limonade, champagnisé, son faux champ. Tout ce qu'il produit c'est de la mousse. On dirait qu'on vient de débrancher un extincteur à mousse carbonique. Quand la table a eu son taf, il nous reste tout juste un fond de verre qu'on se partage symboliquement. Maintenant c'est lui qui la tient par la taille, la Grosse Bertha ; deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. Comme race de pigeons, les Béru, ce seraient plutôt des colombins !
— Et si après ce petit intermédiaire on poursuivait ? décrète mon hôte. T'en étais à Philippe le Bel…
— On l'appelait le Bel car c'était un magnifique bonhomme blond, avec des traits harmonieux et baraqué comme un athlète !
— Il devait bien porter la couronne, gazouille B.B.
— Comme un pape ! renchérit le Dodu.
— Non, rectifié-je, il la portait comme un roi. Il a agrandi encore la France et affirmé l'autorité royale. Seulement, pour établir son autorité, il lui fallait du pognon, beaucoup de pognon. On assure qu'il a fabriqué de la fausse monnaie !
— Et t'appelles ça un grand roi, San-A ! s'exclame mon élève.
— En politique, Béru, les moyens importent peu : seuls les résultats comptent !
— Tout de même… Comment veux-tu avoir de la considération pour un gars qui imprime des faux talbins ?
— Toujours est-il qu'il a fortifié le pays !
Mais Bérurier reste sceptique.
— D'après ce que je vois, c'est pas d'aujourd'hui que notre monnaie part en brioche !
— Laisse continuer le commissaire ! intime sa gente dame. Qu'est-ce qu'il a fait de rare, votre Philippe-Abel, Commissaire ?
— Une foule de choses : car exemple, pour la première fois il a convoqué les États-Généraux, car il s'est mis en pétard contre le pape à propos d'impôts que le clergé refusait de payer !
— Il a bien fait ! clame le Gros.
— En convoquant les États-Généraux, le roi tenait à s'assurer l'assentiment de la nation pour entrer en lutte contre le souverain pontife.
— C'était comme qui dirait un référendum, en somme ?
— Oui.
— Et il a eu sa majorité ?
— Dans un fauteuil ! Quand un chef d'État pose une question à la nation, Béru, c'est qu'il est certain qu'elle répondra oui, sinon il ne prendrait pas ce risque ! Un référendum, c'est un verre de sirop qu'on fait boire au peuple lorsqu'on a une pilule à lui administrer.
— Vous disiez qu'il avait fait des tas de choses, coupe Berthe, peu sensible à ces considérations politico-philosophiques. Quoi donc encore ?
— Il a détruit l'ordre des Templiers.
— J'ai vu ça à la télé, se souvient cet éléphant de Bérurier. Des moines qui faisaient la foiridon, hein ? Ces messieurs ramassaient du pognon et ils débloquaient avec le crucifix, sans parler des joyeuses partouzettes-maison ! Ils se jouaient entre eux la grande scène des Artilleurs au monastère. Dame ! à force de porter la robe on finit par être enclin, c'est fatal !
— Tout de même, des hommes ne peuvent pas rester chastes toute une vie, plaide B.B. J'espère que l'Église va bientôt permettre aux curés de se marier !
— Les curés d'aujourd'hui n'auront pas ce bonheur, affirme sentencieusement le Gros pour qui les conciles n'ont pas de secrets. Mais leurs enfants, je dis pas…
Il revient à Philippe-le-Bel.
— Je le vois très bien, le roi en question : un grand avec une voix grave. Il les a fait rôtir, les Templiers, hein ?
— Bravo, Béru.
— Et pendant ce barbe-cul, le big boss des Templiers, un vieux barbouzon, a jeté un sort au roi, vrai ou faux ? Même que ça aurait eu des conséquences par la suite !
— C'en a eu beaucoup, mais la principale a été de permettre à M. Maurice Druon d'écrire six forts volumes sur la question !
Je me recueille et je poursuis :
— Mes chers amis, il est impossible de parler du règne de Philippe-le-Bel sans faire mention de la Tour de Nesle !
— Je connais tout ça, assure l'érudit.
Et il déclame en prenant la voix timbrée à zéro franc vingt-cinq d'un pensionnaire du Français :
— Si tu ne viens pas z'à la Gardère, la Gardère ira-t-à-toi !
— Tu confonds, Gros. C'est pas dans le même film d'Hunebelle ! le stoppé-je. La Tour de Nesle se trouvait en face du Louvre, de l'autre côté de la Seine.
— Sur l'emplacement des établissements Poulman ?
— Voilà ! Elle a commencé à abriter des drôles d'orgies, cette masure !
— Pas possible ! s'exclame Berthe qui trouve un regain à mon exposé.
— La femme du king, Jeanne de Navarre, se faisait un peu tartir au Louvre. Son bonhomme s'occupait davantage du royaume que d'elle. On dit qu'elle grimpait certaines nuits à la Tour de Nesle pour s'amuser un peu avec des étudiants !
— Elle avait que l'embarras du choix, le quartier Latin est à deux pas, fait Béru.
Puis il s'échauffe.
— C'est toujours pareil avec les femmes des gros brasseurs. Pendant qu'ils se décarcassent, ces dames vont se faire pétrir la cellulite par des godelureaux. Ou alors elles partent en croisière sur des yachtes tandis que leur mironton se défonce le bulbe pour leur gagner de quoi claper du caviar et s'acheter des dessous en vison blanc.
Une jalousie rétrospective l'anime, qui s'étend à tous les riches mais infortunés maris du monde.
— J'espère qu'il l'a coincée en flagrant du lit, sa bergère, ton Lebel ?
— Jamais ! Pas folle, la reine ! Une fois qu'elle avait consommé ses jeunots, elle les faisait enfermer dans un sac et jeter à la Seine !
— En v'là une idée, elle croyait que c'était comme les allumettes, que ça ne pouvait servir qu'une fois ?
— La prudence, mon vieux. Elle supprimait un témoin à charge !
— A charge, gouaille l'Enflure, faut voir si ça serait pas plutôt le contraire… Brèfle, le Philippe n'y a vu que du bleu ?
— En tout cas il n'a rien dit. Mais c'était reculer pour mieux sauter ; car vingt ans plus tard, ce sont ses brus qui l'ont utilisée, la fameuse tour. Il avait trois fils et une fille, Philippe. Pour la fille, pas d'histoire : on l'a mariée au roi d'Angleterre. Mais les garçons ont épousé trois cousines : Blanche, Jeanne et Marguerite de Bourgogne.
— Oh ! j'y suis, affirme Bérurier, ravi. Marguerite de Bourgogne, elle s'appelait pas Mary Marquet de son nom de famille ?
— Tu confonds, Gars. Mary Marquet a interprété son personnage avant-guerre. Une sacrée pétroleuse, celle-là !
— Mary Marquet ?
— Non, Marguerite de Bourgogne.
— Tes Marguerite historiques, qu'elles soyent de Provence ou bien de Bourgogne, elles aimaient jouer au sifflet-ravageur, on dirait ?
— Ces trois petites dévergondées battaient tous les records. Leur belle-sœur, la reine d'Angleterre, les a mouchardées au roi.
— Qu'est-ce qu'on leur a fait ? se tourmente Berthe qui compatit intensément.
— On les a tondues et enfermées dans des cachots affreux.
— Seulement ! s'exclame Béru, déçu.
— Ah ! tu trouves que ça n'est rien, toi, proteste son tas de saindoux. Tondues, passe encore : ça repousse. Mais les cachots de cette époque, brr !
— Ça ne valait sûrement pas le Carlton, convient le Gros.
— Ce sont les amants surtout qui l'ont senti passer, poursuis-je.
— Pas possible ! entonnent en chœur les époux.
Ils se regardent, l'un attendant que l'autre prenne l'initiative de la question, mais comme ça tarde, ils lâchent avec le même ensemble :
— Qu'est-ce qu'on leur a fait ?
Je souffle un peu sur leur curiosité pour l'attiser, puis j'explique :
— Pour commencer, on leur a coupé… l'objet du délit et ses accessoires.
— Qu'entendez-vous par là, Commissaire ? n'ose comprendre Berthy.
— Ma parole, t'es rudement prude dans ton genre, ma petite Berthe ! s'exclame Béru. Tu te rends compte : ces pauvres gars, comme ils devaient se sentir seuls après le coup de rasoir !
— Et ça n'était qu'un hors-d'œuvre, si j'ose dire, enchaîné-je.
— Drôle de hors-d'œuvre, murmure Béru qui imagine le supplice.
— Après cela, on les a écorchés vifs ! Puis écartelés ! Et enfin on leur a coupé la tête !
— Et tu dis que c'est leur belle-sœur qui avait annoncé la couleur au roi ?
— Oui, par jalousie de femme. Disons pour sa défense qu'elle était mariée à un homosexuel.
— Pourquoi qu'elle serait pas plutôt été aussi à la Tour, au lieu de rapiner ? Surtout qu'avec un mari de la jaquette elle aurait eu droit aux circonstances exténuantes, non ! Un qui devait avoir le cœur en ciment armé, c'est ton Lebel. Faire des atrocités pareilles à des braves types qui n'ont fait que se servir du matériel que le Bon Dieu leur a fourni, je proteste. Et les maris, qu'est-ce qu'ils en disaient ?
— Ils la bouclaient, à cause du père.
— Je vois ce travail : des navetons ?
— Après la mort de Philippe-le-Bel, ils ont régné a tour de rôle, mais très peu de temps…
— Y avait la rubéole au Louvre ?
— Il y avait surtout de l'arsenic. A cette époque, le poison s'administrait aussi facilement que de l'aspirine.
— Bref, valait mieux boire son Évian fruité à même le goulot ?
— Et comment ! Donc ils sont morts jeunes, et sans laisser d'enfants mâles. Or, en ce temps-là, une loi interdisait aux femmes de monter sur le trône.
— J'ai lu un truc à ce sujet, sursaute le Gros. Ça s'appelait, si mes souvenirs sont exacts, la loi salingue.
— Salique !
— Chicanons pas, boude mon ami.
— Comme les femmes n'avaient pas le droit de régner, c'est le fils d'Isabelle, la belle-sœur délatrice, Edouard III d'Angleterre, qui a fait valoir ses droits à la Couronne de France. Après tout, il était le petit-fils de Philippe-le-Bel, lui aussi, comprenez-vous ? Son dernier descendant mâle !
— Mais tu disais que le bonhomme de cette dame était de la joyeuse pédale londonienne ! s'étonne mon élève qui commence à s'y perdre.
— Faut croire qu'il était à voile et à vapeur, puisqu'il a eu un héritier !
Sa Majesté cligne de l'œil.
— J'ai idée que cette Isabelle devait pas avoir la blancheur Persil, elle non plus.
— Bref, coupé-je. Toujours est-il que son rejeton a décidé d'être roi de France ! Une guerre a donc commencé entre lui et Philippe de Valois, neveu de Philippe-le-Bel, qu'on avait déjà sacré. Savez-vous combien de temps elle devait durer, cette guerre ?
— Non ! clament les époux.
— Un siècle, lancé-je.
Béru hoche la tête et murmure après un temps de réflexion :
— Comme la guerre de Cent Ans, alors ?
J'en reste baba.
— Mais c'était la guerre de Cent Ans, Gros !
— Tu mendieras tant !
Il pousse du coude son cétacé.
— Cent piges de riflette, Berthe, tu juges ? Il devait avoir des champignons sous le casque, le fantassin, quand il rentrait dans ses foyers !
Louix X (dit le Hutin) passa sa main maigrichonne sur ses joues rasées de frais tout en examinant sa pauvre figure dans la glace que lui tenait, Bérudan, son barbier.
Il songeait, mélancoliquement, qu'il avait plutôt une pauvre gueule pour un roi de France. Être le fils d'un monarque surnommé le Bel et trimbaler cette physionomie de sacristain, c'était vraiment une ironie du sort.
— Je vous fais les pattes, Sire ? interrogea le gros Bérudan.
Le Hutin hocha la tête. C'était inutile. Lors, Bérudan[18] se mit à lotionner copieusement les joues du roi afin de les débarrasser de toutes traces de savon.
Philippe de Valois, le cousin du Hutin, souleva la portière de la tente.
— Alors, mon cousin, interpella-t-il, on se prépare pour la fête ?
— On se prépare, murmura Louis X.
— Pour un homme qui va se marier incessamment, vous ne paraissez guère enthousiaste, mon cousin ! observa Valois avec un brin d'ironie.
Louis X était un être faible qui éprouvait sans cesse le besoin de se confier, même à ceux qui pouvaient (comme c'était le cas de Philippe) se réjouir de ses malheurs. Il désigna un délicat portrait accroché à un pieu de la tente. Le tableau était magnifique. Il représentait une ravissante fille blonde aux yeux d'azur dont les traits harmonieux émouvaient par leur finesse et leur grâce. Il s'agissait du portrait de Clémence de Hongrie, que le roi allait épouser quelques heures plus tard sans l'avoir encore jamais vue.
— Je redoute tout de la rencontre qui va se produire, Philippe, avoua le Hutin.
— Pourquoi diable, mon cousin ?
Le Hutin désigna sa triste figure jaunâtre qui se reflétait dans le miroir.
— Elle est si belle et je suis si laid !
Valois partit d'un grand éclat de rire.
— Allons donc, Louis ! Vous n'êtes point si mal que cela ! Et puis vous êtes roi. Quand on est roi, on n'est jamais laid !
Quelque peu réconforté, Louis se leva pour contempler de plus près l'image de sa fiancée. Clémence arrivait de Naples pour le mariage qu'on allait célébrer à Saint-Lyé en Champagne.
Cette nouvelle union effrayait le Hutin, pas seulement pour la raison qu'il venait de donner, mais parce qu'il avait mauvaise conscience. Époux malheureux de la frivole Marguerite de Bourgogne, il s'était rendu veuf de la débauchée en la faisant proprement étrangler dans son cachot de Château-Gaillard. Les remords ne le taraudaient pas outre mesure : après tout, la gueuse n'avait eu que ce qu'elle méritait. Mais le Hutin redoutait la Justice divine et la malédiction du Grand Maître des Templiers sur son bûcher le harcelait jour et nuit.
Valois, qui l'avait rejoint devant le tableau, eut un hochement de menton admiratif.
— Par Dieu, comme elle est belle ! soupira-t-il avec un peu d'envie.
— Il paraît qu'elle est mieux encore au naturel, renchérit le roi, flatté par la remarque. N'est-ce pas, Bérudan ?
— C'est le soleil fait femme, répartit le barbier.
Valois considéra ce gros bonhomme aux paupières bouffies et à la bouche charnue.
— Tu la connais donc, l'ami ?
— J'ai eu l'honneur d'être dépêché à Naples par Messire le roi avant ses représentants chargés de demander la main de Madame de Hongrie, expliqua le barbier.
Valois regarda son cousin avec étonnement. Expédier son barbier pour une telle mission, c'était bien là une de ces idées saugrenues dont le pauvre Hutin avait le secret.
— Je me fie beaucoup au jugement de Bérudan, expliqua Louis X en rosissant (il avait le teint trop plombé pour pouvoir rougir vraiment).
Et il poursuivit :
— Avant de solliciter la main de Clémence, je tenais à m'assurer qu'elle était agréable d'aspect. Bérudan me l'a certifié. Ce tableau que j'ai reçu par la suite n'a fait que confirmer ses dires.
Dans son for intérieur, Philippe de Valois rendit hommage à la prudence du souverain. Il se dit que si le Hutin montrait autant de jugeote dans la gestion de l'État que pour ses propres affaires, il pouvait peut-être assurer un règne potable malgré sa bouille en graine de courge !
— Parle-nous d'elle, Bérudan, ordonna le roi à son barbier et confident.
Bérudan essuyait minutieusement le rasoir en or et nacre dont il usait pour couper les quatre poils qui végétaient sur les joues caves du souverain. Il prit une mine extatique pour déclarer :
— Madame de Hongrie n'est que grâce et jeunesse. Son regard ressemble au ciel d'été, sa peau a la couleur des roses et si je puis me permettre, Sire, elle doit en avoir le velouté.
La gorge de Philippe de Valois se serrait. Il enviait ce minable cousin qui, avec sa mine chagrine, recevait du Seigneur Dieu ces deux merveilleux présents que sont le trône de France et une ravissante princesse pour y prendre place à ses côtés.
Valois sortit pour regarder l'heure à son cadran-solaire-bracelet.
— Eh bien, mon heureux cousin, déclara-t-il, il est l'heure de nous mettre en selle pour aller au-devant de cette huitième merveille du monde !
Il faisait un temps maussade, mais le soleil brillait dans le cœur du roi. Sa conversation avec son cousin avait dissipé ses secrètes angoisses et il chevauchait gaillardement à la tête de son escorte. Sur son passage, les habitants de Saint-Lyé, ravis du spectacle, jetaient des fleurs sous les sabots des chevaux en acclamant le roi.
Après quelques kilomètres d'un galop soutenu, la troupe aperçut au loin la litière de la Princesse. Alors, le cœur de l'ex-époux de Marguerite de Bourgogne se mit à cogner plus vite et plus fort. Après un temps d'arrêt, il s'élança en direction du cortège qui venait à lui.
La litière de Clémence stoppa. Le Comte de Bouville, qui convoyait la future épousée depuis Naples, en descendit, s'inclina devant son maître et dit avec emphase :
— Sire, voici Madame de Hongrie !
Louis X (dit le Hutin) s'approcha de la portière. Son regard faisandé plongea à l'intérieur du véhicule et il sentit son enthousiasme se racornir comme de la salade par une nuit de gel.
La fille qui se tenait sur la banquette était grande, épaisse, sans grâce. Elle avait de gros yeux proéminents et inexpressifs, bleus certes, mais certaines huîtres aussi le sont !
Elle avait des cheveux filasse et le sourire le plus niais de la terre.
« Impossible ! Je fais un cauchemar », songea le roi.
De son côté, en contemplant ce petit être maladif, au teint jaune et aux yeux fiévreux, Clémence de Hongrie songeait :
— Il n'est pas laubé[19] le roi de France ! S'il me fait des chiares[20] on va au désastre, car ce seront des enfants de Hutin !
— Soyez la bienvenue, Madame, balbutia le roi d'une voix blanche.
Et, se reprenant, il fit les présentations de ses parents et familiers à l'arrivante.
Lorsque Philippe de Valois s'inclina, quand ce fut à son tour d'être présenté à Clémence, il adresse une œillade sardonique au Hutin. Et, un instant plus tard, il lui chuchota à l'oreille :
— A votre place, mon cousin, je changerais de barbier !
Après la cérémonie, le roi se retira en ses appartements pour subir sa toilette de nuit. Il devait cette fois se préparer une autre fête dont le déroulement lui paraissait plus hasardeux que la première. Il se sentait glacé de bas en haut, et plus en bas qu'en haut ! Sa figure hermétique, ses lèvres crispées au point qu'elles ressemblaient à une cicatrice mal refermée, n'échappèrent pas à Bérudan, lequel s'activait pour mettre Louis X en condition en l'oignant d'onguents parfumés et en lui brossant les cheveux.
— Sire, balbutia-t-il, vous semblez déçu !
Le Hutin eut un petit rictus mauvais.
— Ah, tu crois ?
— On dirait, j'en demande pardon à Votre Majesté, que vous ne ressentez pas ce profond bonheur qui emplit généralement le cœur d'un nouvel époux.
Du coup, le roi éclata. Montrant le portrait de Clémence d'un index rageur, il tonna :
— Où as-tu pris que la Reine est à la semblance de ce portrait ? Il y a entre les deux la différence qui sépare un ange d'une vache ! Et tu m'avais promis qu'elle était encore plus belle que sur la toile !
— Mais elle l'est, Sire, répondit le malheureux Bérudan (que dans l'intimité ses familiers appelaient Béru). Pour ma part, n'en déplaise à Votre Majesté, je la trouve des plus engageantes et des plus appétissantes !
— Que ne puisses-tu prendre ma place ! maugréa Louis X.
Le Hutin venait de comprendre, mais un peu tard, que des goûts et des couleurs il ne faut jurer de rien ! Telle fille qui semble un laideron aux yeux d'un roi peut paraître une déesse à ceux de son barbier.
Dans sa petite âme recroquevillée, Louis X cherchait quelle vengeance il pourrait bien tirer de Bérudan. La mort, c'était banal. La torture bien mesquin. A l'homme de pensée conviennent des représailles rares.
Soudain, le visage du roi s'éclaira.
— Puisque tu trouves Madame de Hongrie la plus belle d'entre les belles, fit-il d'un ton hutin (par la suite le mot devait perdre son « h » beaucoup trop aspiré pour bénéficier d'un « m » bien davantage en bouche), cite-moi quelle dame de ce château est la plus laide d'entre les laides.
Bérudan partit d'un franc éclat de rire.
— Sans contestation, Sire, c'est bien dame Guillemette, la lingère. Et j'espère que cette fois vous me ferez l'honneur de partager mon avis. Elle a septante ans passés, plus une seule dent, un menton qui rejoint son nez, des yeux chassieux et qui louchent à vous en faire prendre le torticolis. Je ne parle pas, par charité, des verrues à aigrettes qui constellent son visage, non plus que de son déhanchement, de sa boiterie et de la platitude de son corsage…
Le roi riait, pour la première fois depuis qu'il avait rencontré Clémence.
— Par les cornes de Satan, pouffait-il, que voilà une description véridique de la personne !
Puis, sonnant ses serviteurs, il leur enjoignit d'aller quérir dame Guillemette, ce qu'ils firent avec étonnement mais célérité.
Un instant plus tard, la lingère était là, en chemise de nuit, toute chaude du lit qu'elle venait de quitter, avec ses cheveux gris en pluie devant son visage de sorcière et ses pieds semblables à des sarments de vieille vigne nus dans des chausses trop grandes.
Louis X regarda la vieille avec délectation.
— Mon bon Bérudan, dit-il enfin, un bon barbier doit toujours se mettre autant qu'il le peut à l'unisson de son maître. Tandis que je vais connaître la Reine, toi, tu vas besogner à ma santé dame Guillemette que voilà.
Bérudan devint d'un beau vert et, effaré, se mit à balbutier.
— Mais, Sire, comment le pourrais-je !
— Je veux que tu prennes plaisir avec elle, trancha le roi. Mes serviteurs demeureront avec vous et m'en rendront témoignage. Si tu faisais preuve de carence, eh bien, je te ferais à l'aube accrocher au gibet de Montfaucon puisqu'aussi bien la pendaison rend une virilité posthume à ceux qui l'avaient perdue !
Et, sur un geste péremptoire, il abandonna son malheureux barbier aux mains de la vieille Guillemette qui gloussait d'aise, ravie de cette aubaine nocturne.
Quand les coqs champenois se mirent à chanter pour annoncer le jour nouveau, le roi abandonna sa nouvelle reine après avoir vécu en sa compagnie des instants d'une grande qualité qui le remirent de ses désillusions.
Il se rendit tout droit dans la chambre où Bérudan et Guillemette venaient de passer la nuit.
— Et alors ? lança le Hutin. Quelles nouvelles de cette lune de miel me donnez-vous, ami Bérudan !
Le barbier cligna de l'œil et hocha la tête avec modestie tandis que le plus vieux des serviteurs-témoins annonçait :
— Sire, non seulement votre barbier a pu honorer dame Guillemette, mais de plus il l'a fait par trois fois et c'est sur les supplications de la Dame qu'il ne l'honora point une quatrième !
Le Hutin regarda la mine épanouie de Bérudan, puis celle plus que défaite — mais ô combien apaisée — de la vieille, et il partit d'un franc rire.
— Sire, murmura Béru, j'ai une requête à vous présenter.
— Dis toujours, nous aviserons…
— Je voudrais que vous m'accordiez la main de dame Guillemette, car vous avez grandement raison, Sire : je n'ai pas les goûts de tout le monde !
On se croirait à la fin d'un repas de noces ou d'un banquet d'anciens combattants.
— T'en va pas ! supplie Bérurier.
— Encore ! insiste sa Baleine.
— Non, répond fermement le Commissaire San-Antonio (cet être d'élite qui n'a peur de rien, pas même des mouches et dont la vaste intelligence n'a de comparable que son sens de l'humour).
Lors, les deux conjoints (joints pour le meilleur et pour le pire) se mettent à scander de la voix, du talon et du poing :
— Il dira ! Il dira ! Il dira !
Un vrai marécage, ces Béru. Pour s'en dépêtrer, il faut le concours du Génie. Ça n'est pas le génie d'ailleurs qui me manque, vous le savez, mais mon bon cœur, me rend vulnérable.
Je contemple, amusé, ces deux énormités mafflues, bajouteuses, rubescentes, mal dentées, qui vocifèrent sur l'air des lampions (lampions dont ils ont et la forme et le rayonnement) :
— Il dira ! Il dira !
Berthe se permet même une variante puisque, pour donner plus de force à sa requête psalmodiée elle affirme, d'un ton quasi menaçant :
— Il causera ! Il causera !
Je regarde ma montre. J'ai strictement rien à fiche, mais il convient de regarder l'heure d'un œil soucieux lorsqu'on a l'intention de se débiner de quelque part.
— Écoutez, fais-je, plus que Jeanne d'Arc et je m'en vais !
Un « Aaah ! » intense et voluptueux s'échappe de leurs lèvres dévoreuses.
— C'est un morcif de roi, Jeanne d'Arc, leur fais-je, vous en convenez ?
Ils branlent le chef en mesure.
— Que savez-vous d'elle ? interrogé-je histoire de mesurer l'étendue de leurs connaissances en la matière.
— Elle…, attaque B.B.
Mais son Jules lui coupe civilement la parole.
— Te fatigue pas, San-A, on a vu le film !
— Alors résume-le-moi.
Il se gratte la nuque et déclare :
— Elle gardait ses moutons à Dom Pérignon en tricotant une layette. Puis un adjudange lui a causé, je me rappelle plus si c'était Saint-Martin-la-Garenne ou Saint-Philippe-du-Roule, peut-être les deux à la fois. Brèfle, il lui disait d'aller sauver la France. Elle y a t'été et ces fumelards d'english, pour se venger, lui ont fait le coup du bonze inflammable. C'est seulement quand elle a été déguisée en charbon de bois qu'ils se sont dit : « Mince, y a gourance, on vient de rôtir une sainte ».
— Que voilà donc admirablement résumée l'histoire de la plus rare des femmes, admets-je. Vraiment, Béru, ton sens du raccourci confondrait M. Deibler s'il vivait encore ! Nous allons étudier plus en détail « l'affaire Jeanne d'Arc ». Mais auparavant, pour bien le comprendre, voyons où en était la France lorsque les voix célestes se firent entendre.
— On pourrait écluser un petit coup de rouge ? suggère le Gros dont la langue ressemble à un plancher de cage à oiseaux.
— Inutile, pour moi ce sera le verre d'Évian du conférencier, tranché-je.
Berthe me le verse sous le regard hostile de son mari qui désapprouve. H2O, c'est l'ennemi originel de Sa Grosseur !
Je le conduis aux abords de l'horreur en buvant. Et je réattaque :
— La guerre de cent piges a terriblement éprouvé la France. On note au cours de ce siècle imbécile des fortunes diverses. Tantôt les Anglais envahissent presque entièrement le territoire et régnent en maîtres. Tantôt il y a des réactions françaises et on leur fait repasser le Pas-de-Calais. Nous serions injustes si nous passions sous silence le Camarade Charles V et son pote Du Guesclin. Ils ont usé leur existence à malmener les Rosbifs. Charles V et son général d'élite étaient tellement liés d'amitié qu'ils ont poussé leur sympathie mutuelle jusqu'à décéder la même année. A leur mort, la France était redevenue forte.
— C'est fou ce que les Charles ont pu rébecqueter la France, remarque Bérurier, frappé. Tu crois que ça vient du prénom, Gars ?
— Ne te précipite pas sur les idées toutes faites, Bonhomme. Il y a toujours des exceptions pour confirmer les règles. Ainsi, le fiston de Charles V s'appelait aussi Charles et pourtant son règne à lui a drôlement tourné en eau de boudin !
— Pas possible ?
— El est devenu jojo en partant châtier un de ses seigneurs turbulents. Insolation, disent les uns, excès de consanguinité, affirment les autres. Faut reconnaître qu'ils se mariaient un peu trop entre cousins, Messieurs les Sires. Alors il en résultait des tares.
— Fatal, coupe Béru. C'est comme pour les bêtes de race : à force de vouloir la préserver, la race, tu finis par la déguiser en jus de chique. Rien ne vaut les corniauds. Selon moi, la monarchie, San-A, elle aurait pas tant chipoté pour les unions, on l'aurait peut-être encore. Un roi de gouttière, ça pourrait valoir le coup. M'est avis, d'ailleurs, que maintenant les princesses le pigent, le danger. Regarde voir en Angleterre, par exemple la Margaret : elle s'est farci un pékin de la maison Photomaton. Nature, à ce tarif-là, leur pedigree aux gars de Buquingame ça va vite devenir le catalogue de la Samaritaine. Mais ils ont raison : la santé avant tout. Quand tu as les éponges mitées, le foie comme une morille et du yaourt dans les veines, un blason c'est pas ce qui te donne des couleurs, même s'il est, comme on dit dans le charabia hiérarchique, de gueule de raie sur champ d'avoine !
Berthe lui coupe la parabole.
— Un roi cinglé, ça la fichait mal. On lui a mis la camisole ?
— Ou l'équivalent, gente dame.
— Fais confiance qu'elle était en or massif, la camisole, ricane Bérurier. De ce temps-là ils portaient des slips de soie et des boucles de jarretelle en diamant. La vraie débauche ! Qu'est-ce qu'ils ont fait de ce roi siphonné à la cour ?
— On l'a placé sur la voie de garage. Mais c'est sa bonne femme, Isabeau de Bavière, qui s'est mise à débloquer. C'était une gourgandine de première grandeur qui se farcissait un tas de types, à commencer par son beau-frère. La cour de France a bientôt ressemblé à un lupanar. C'était à qui ferait le plus bel étalage de ses vices !
Les yeux globuleux de dame Berthe luisent comme ceux d'un carnassier.
— Quelle honte ! fait-elle pourtant, histoire de chiquer à la bourgeoise vertueuse.
— Isabeau, continué-je, était une espèce d'ogresse ravissante qui usait de ses charmes et de l'assassinat avec une égale insouciance. Elle bradait ses filles, les faisait tuer lorsqu'elles devenaient gênantes et déshéritait son propre fils. Profitant de la folie de son bonhomme, elle a vendu la France aux Anglais.
Bérurier libère une série d'imprécations variées dont la moins virulente n'est cependant pas publiable dans un ouvrage de cette haute tenue littéraire.
— Bref, insisté-je, à la mort de Charles VI-le-Dingue, le king d'Angleterre a été proclamé roi de France, de même que le Dauphin qui avait ses partisans.
— Alors, m'interrompt dame Bérurier, la France avait deux rois ?
— Exactement. Et vous conviendrez que c'est trop ! Notre pauvre vieux pays a été divisé en deux clans : les Armagnacs et les Bourguignons.
Béru pousse un soupir qui gonflerait la voilure d'un trois-mâts école.
— Alors des Français ont soutenu la candidature du roi d'Angleterre !
— Les faits sont là, Gros !
— Écœurant, dit-il. Le Dauphin dont tu causes, il devait pas avoir la jactance facile. Moi, je serais été à sa place, j'allais faire un drôle de ramdam dans les carrefours, aie confiance !
— Charles VII était un timide. De plus il avait des doutes à propos de sa naissance.
— Comment ça ?
— Quand on a pour mère Isabeau de Bavière, tu penses qu'on doit se demander si papa c'est pas en réalité le garçon boucher ou le voisin de palier !
« Il s'appelait peut-être Bérurier, le vrai père du nouveau roi de France, va-t'en savoir. »
Ça l'émerveille, mon Béru, cette hypothèse. Du coup, c'est sans rancune qu'il se met à penser à Isabeau de Bavière.
— Pourquoi pas, après tout, murmure-t-il. Il était comment, ce Charlot-là ?
— A vrai dire, morphologiquement, il ne te ressemblait guère. C'était un freluquet indécis. De la mauviette écrasée par le poids de sa couronne, laquelle pourtant n'était pas bien grosse au moment où débuta son règne. Il était bourré de complexes, le pauvre lapin. Mais le destin veillait. Une femme venait de perdre le royaume de France, une autre allait le sauver.
— Jeanne d'Arc ? récitent les Bérurier.
J'adresse un hochement de tête complimenteur au couple. Berthe et Alexandre-Benoît ressemblent à un attelage pour chariot de roi fainéant.
— Oui, mes chers amis : Jeanne d'Arc.
Berthe a un gentil gloussement pour saluer l'apparition de la Pucelle dans notre conversation. Béru, qui aime prendre ses aises pour mieux vivre les instants d'exception, délace ses chaussures, les ôte, et ses orteils libérés se mettent à frétiller dans ses chaussettes trouées comme de la friture de poissons dans des bourriches.
— Jeanne d'Arc s'est donc manifestée dans une période de grand désordre et de misère, fais-je. Le pays divisé, ruiné, pillé, s'en allait à vau-l'eau…
— C'est en Italie ? demande le Gros.
— Quoi donc ?
— Volo ?
— C'est pas un bled, c'est une expression, hé, truffe ! Elle signifie à la dérive…
— Mande pardon, balbutie l'Hénorme, on a beau z'avoir de la culture, y'a toujours des bricoles qui vous échappent ! Alors ?
— La France était conditionnée pour adopter un héros ou une héroïne. Elle avait besoin d'un sauveur. En période troublée, il suffit qu'un gars arrive au moment opportun en criant « Je vous ai compris » pour qu'il fasse le plein. Le messie de service n'a qu'à dire qu'il entend des voix pour s'assurer celles des électeurs. Donc, voilà le climat au moment où la môme Jeanne fait parler d'elle.
A Domrémy, aux confins de la Champagne et de la Lorraine, on se trouvait en plein fief du Roi de France. Les dabuches de Jeanne étaient des bouseux tout ce qu'il y a d'aisé contrairement à ce qu'imagine le public qui se la représente fille de serfs. Gens extrêmement pieux, ses parents souffraient de la situation et débitaient des rafales de chapelets pour demander au ciel aide et assistance.
— Ils se doutaient pas que leur gamine allait arranger le coup, salive ma grosse Pomme. C'est poilant tout de même, d'avoir une petite sainte à la maison et de pas le savoir. Si ça se trouve, ils y flanquaient des tabassées, à cette môme, sans se gourer que plus tard on allait refiler son blaze à toutes les institutions religieuses de France et de Lavoir.
— C'est la destinée, ça, philosophe notre chère Berthe. On ne peut pas deviner. C'est comme pour Lourdes avec Bernadette Scoubidou, là encore la famille se doutait de rien.
— Jeanne, poursuis-je, était une gosse sensible. A force de voir chialer ses vieux sur la cause perdue du roi de France, elle a eu des vapeurs. Un jour qu'elle gardait les moutons en filant sa quenouille en bâton, des voix célestes se sont élevées. L'Église affirme — et nous n'avons aucune raison d'en douter — qu'il s'agissait de celles de Saint-Michel, de Sainte-Catherine et de Sainte-Marguerite…
— Du beau monde, apprécie Béru, lequel possède son calendrier sur le bout du doigt.
— Ces messieurs dames conseillaient à Jeanne d'aller lever le siège d'Orléans et de faire ensuite sacrer le dauphin à Reims.
— Pauvre chou, pleurniche la Baleine. Ça a dû lui faire une frayeur, ces voix !
— Tu parles que si elle avait le hoquet ça lui l'a guéri ! fait le Gros, toujours pratique, Aftère ?
— Jeanne a parlé de son ordre de mission à son vieux qui s'est mis à faire tout un suif : pieux mais incrédule qu'il était, le père d'Arc. Il a affirmé à la gamine qu'il préférait « la noyer de ses propres mains plutôt que de la laisser partir avec des gens de guerre ! »
Une discussion béruréenne éclate. Madame donne raison à M. d'Arc, alléguant que la place des jeunes filles pubères n'est point dans l'armée et que Saint-Michel et ses camarades avaient eu du culot de confier une pareille besogne à une adolescente. Son Vigoureux riposte en traitant le père de Jeanne de mauvais patriote. Il fait valoir que depuis Jeanne, on a vu beaucoup de demoiselles dans l'armée, y occuper un poste actif. Je mets fin à la controverse en leur apprenant qu'en fin de compte d'Arc a mis les pouces et que sa fille est allée à Vaucouleurs pour parler de sa mission au seigneur de Baudricourt.
— II a dû être estomaqué ? s'amuse mon coéquipier.
— Tout de suite il l'a envoyée chez Plumeau, la Jeannette ! Mais elle a su se montrer éloquente. A la fin, il lui a donné une bafouille pour Charles VII ainsi que quelques hommes d'armes chargés de l'escorter jusqu'à Chinon.
— J'espère que c'étaient des garçons sérieux ? demande hypocritement la Gravosse.
— L'histoire ne le dit pas.
Elle déplore cette absence de détails.
— Le roi avait été prévenu de l'arrivée de la jeune fille. Et à la cour, on se payait déjà la fiole de la môme. On la prenait pour une cinglée.
— Faut se mettre à leur place, dit Béru. Nous, maintenant on sait qu'il s'agissait d'une vraie sainte pur sucre et que son auréole avait rien à voir avec la maison Wonder, mais le roi Machin, lui, il avait le droit de se poser des questions…
— Il a fait mieux que se poser des questions : il a tendu un piège à la jouvencelle. Avant de la recevoir, il a laissé sa place sur le trône à un de ses familiers et lui-même s'est dissimulé parmi la foule des courtisans.
— Pas tellement patate, ton Charles VII ! Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Un miracle ! Jeanne est allée droit à lui !
— Chapeau ! dit Béru, respectueux. Puis, récupérant un peu il hasarde :
— Elle avait peut-être vu sa photo dans Paris-Match ou ailleurs, note bien ?
— Impossible ! Ces moyens de diffusion n'existaient pas en ce temps-là ! objecté-je.
C'est Berthe qui met un terme à notre indécision.
— Puisqu'elle était sainte, je ne vois pas ce que vous trouvez de surprenant là-dedans. Elle avait le don de double vue, voilà tout !
— Mais bien sûr, admet Béru, frappé par une telle évidence : voilà tout. Alors le roi l'a prise au sérieux quand il a vu qu'elle le reconnaissait ?
— D'autant plus qu'elle lui a assuré qu'il était vraiment le rejeton du roi de France, ce dont il doutait très fort, le pauvre biquet. Ça l'a dopé et il a mis une armée au service de la Pucelle. Jeanne a pu délivrer Orléans.
— Elle était réellement pucelle ? m'interrompt la Gravosse en rougissant.
— Il paraît.
Mais Béru a des doutes.
— Elle l'était peut-être au départ de Do-Ré-Mi-Fa-Sol, dit-il, mais après le siège d'Orléans, faut envisager qu'elle avait viré sa cuti dans l'intervalle. Une belle gosse comme je la suppose, avec des guerriers en pleine bourre, elle avait beau être ensaintée elle pouvait pas résister. Ensuite ?
Son « ensuite » ressemble à une sébile qu'il me brandit sous le nez à tout bout de champ.
— Ensuite, toujours soucieuse de remplir le programme tracé par ses « vois », elle a emmené le roi se faire sacrer à Reims !
— Il devait avoir l'air un peu pomme, ce chétif, de se laisser driver par une fille ! Le roi des nouilles, qu'on a sacré ! Ou alors, victime de ses sens qu'il était. T'es certain, San-A, qu'il se la payait pas en loucedé, notre Jeanne d'Arc Nationale ? Une petite manière derrière le trône pendant que les femmes de ménage passent l'aspirateur dans la pièce à côté, tu sais, ça va, ça vient !
— Alexandre, voyons ! sermonne Berthe aux gros flotteurs. Tu causes d'une sainte !
Le Gros rétorque qu'on n'est saint qu'une fois mort et que de son vivant, la Pucelle ne justifiait probablement pas son surnom. Ils en viennent à hausser le ton. B.B. défend farouchement la vertu de Jeanne.
— Et tu oublies qu'elle portait une armure ! s'exclame-t-elle, à bout d'arguments.
— Et alors, tu en déduis qu'il fallait un fer à souder pour filtrer avec elle, Grosse ? A fermeture Éclair qu'elle était, l'armure ! Tu t'imagines peut-être pas qu'on la déboulonnait chaque fois qu'elle se rendait aux toilettes ! Les armures, t'en parles comme si ça serait la carapace d'un homard ! Mais ça s'enlevait et ça se remettait facile.
Il me prend à témoin.
— Berthe se figure qu'il fallait un ciseau à froid pour pouvoir leur prendre la température, aux archers, quand ils avaient la fièvre ! Explique-lui un peu qu'une armure c'était pas plus difficile à démonter qu'une carrosserie de 2 chevaux !
Je donne les apaisements requis et je me hâte d'enchaîner.
— Donc elle a fait sacrer Charles VII, battant ainsi de vitesse le roi d'Angleterre qui n'avait pas encore été sacré Roi de France.
— Et la belle Isabière de Baveau, elle vivait toujours ?
— Toujours ! Mais elle était devenue une grosse mémé adipeuse. Je te prie de croire qu'elle renaudait vilain devant les exploits de Jeanne. Elle lui gardait un brandon de son âtre, à cette Pucelle qui venait contrecarrer ses projets.
« Après le sacre, Charles VII s'est désintéressé de la guerre en général et de Jeanne d'Arc en particulier. Logiquement, la Pucelle aurait dû regagner ses moutons et se mettre à tricoter des cottes de maille pour les soldats. Seulement elle avait contracté le virus. Elle est repartie en guerre et elle a été blessée en voulant conquérir Paris… »
— Parce que Paris se trouvait en zone occupée ?
— Mais oui ! Le roi préférait vivre en province, il était pour la décentralisation.
— Il avait bien raison, l'approuve Berthe. Avec toutes les odeurs d'essence qu'on respire ici…
— Lorsque Jeanne a été rétablie, elle est allée batailler à Compiègne et c'est là que les choses se sont gâtées. Les Bourguignons l'ont faite prisonnière et l'ont vendue aux Anglais !
Béru branle le chef.
— Je les aurais pas crus comme ça, avoue-t-il. J'ai des tas de copains Bourguignons, ils seraient incapables de faire une crasse pareille à quelqu'un ! Des vignerons, agir aussi malproprement, c'est pas digne ! Remarque, il vaut mieux avoir vendu Jeanne d'Arc aux Rosbifs plutôt que la récolte. Et alors, ils l'ont brûlée ?
— Oui, après un jugement inique au cours duquel on a déclaré qu'elle était sorcière.
— Affreux, affreux, affreux ! brame par trois fois et de gauche à droite Berthe Bérurier.
— Il a fallu attendre plus de cinq cents ans pour que le brave petit boxeur Alphonse Halimi la venge au Palais des Sports de Londres, ajouté-je.
— C'est long, admet Béru. Mais dis-moi, San-A, pourquoi que ses saints qui l'avaient embarquée dans ce merdier ne sont pas venus renier une grosse averse sur son bûcher au moment où le bourreau actionnait son Flaminaire ?
— Probablement parce qu'il fallait qu'elle aille jusqu'au bout de son destin pour devenir la sublime image que tu sais ! Beaucoup de gens, vois-tu, Béru, sont plus utiles à leur pays morts que vivants. Lorsqu'elle combattait, Jeanne était raillée, controversée ; on doutait d'elle et de sa mission. Une fois réduite en cendres, elle est devenue un emblème et la France s'est ressaisie. Elle n'a été vraiment Jeanne d'Arc que parce qu'elle est morte. Si elle avait vécu et bouté tous les Anglais hors de France, il est probable qu'ensuite elle se serait mariée et aurait eu des gosses avant de devenir une grosse dondon comme Isabeau de Bavière, avec trois mentons et des varices. Elle serait sortie de l'épopée par la porte de la cuisine !
« Or on ne fait pas des statues avec les mères de famille, Béru. Jeanne, il la fallait avec un étendard à la main, non avec un biberon. Elle n'a pas sauvé la France en étant guerrière, mais en étant combustible. »
— En tout cas, fait Béru, elle a gagné sur tous les tableaux, la petite friponne, puisqu'elle a sa statue aussi bien dans les églises que sur les places publiques. Et le roi Charles Chose, qu'est-ce qu'il en a dit de tout ça ?
— Oh, lui, c'était un petit libertin. Les pucelles ne l'intéressaient que lorsqu'elles cessaient de l'être grâce à ses bons soins. Il a coulé des jours passionnés en compagnie de sa favorite qui s'appelait Agnès Sorel.
— Attendez, me stoppe B.B. Agnès Sorel, c'était une grand-mère de Cécile Sorel ?
— Non, ma chère amie, c'était sa fille !
Mme d'Arc referma pensivement la porte de la bergerie et regarda s'éloigner sa fille. Jehanne poussait gentiment le docile troupeau devant elle et marchait d'un pas léger vers les pâtures. Avec sa paire de quenouilles sous le bras, elle avait bien l'air de ce qu'elle était, à savoir d'une gente jouvencelle timide et douce.
— Tu sembles tourmentée, femme ? lui déclara M. d'Arc qui survenait en poussant une brouette.
— Cette enfant me donne quelques inquiétudes, révéla-t-elle.
Les bras de la brouette en tombèrent des mains du père d'Arc.
— C'est sa santé qui te tourmente ? En effet, je la trouve bien pâlotte, ces derniers temps.
— Non, dit la brave épouse, ce n'est pas sa santé mais son moral. Vois-tu, mon homme, je crains que notre fille devienne folle de sa tête.
— Un début de pléonasme[21], sans doute, murmura d'Arc père.
— Elle prétend qu'elle entend des voix tandis qu'elle garde les moutons.
— Elle se prend pour…, commença d'Arc.
Mais il s'arrêta court, car il manquait de point de comparaison.
— En tout cas, poursuivit-il, elle les garde bien mal les moutons. Hier encore un agnelet a disparu. Si ça continue, on ne va bientôt plus pouvoir l'envoyer en champ.
Il cracha dans ses mains calleuses et assura en reprenant les manches de sa brouette :
— D'ici que ça soit elle que j'envoie paître, il n'y a pas loin !
Il allait poursuivre sa besogne, mais sa femme le stoppa.
— Sais-tu ce qu'elles lui disent, ses voix ?
— Que veux-tu qu'elles lui disent, puisqu'elles n'existent pas. Ça se passe dans sa pauvre tête. Il va falloir lui donner de la tisane d'ellébore.
— Jehanne prétend qu'il s'agit des voix de Saint-Michel, de Sainte-Marguerite et de Sainte-Catherine.
— Sainte-Catherine ! Du carrosse où vont les choses elle la coiffera sûrement, soupira le père d'Arc en se signant. (Il était analphabète mais il savait se signer !).
Tout à son tourment, sa digne compagne poursuivit :
— Ces bienheureux lui ordonnent, paraît-il, de sauver la doulce France et d'aller faire sacrer Messire le Dauphin Charles à Reims ! Imagines-tu, mon homme, l'énormité de la chose ! Voilà cette pauvre Jehannette qui n'est pas capable de « fumasser » l'étable prête à partir en guerre contre les vilains Anglois !
Le papa d'Arc éclata d'un rire franc et loyal à cette plaisante perspective. Mais le visage soucieux de sa dame dissipa vite son hilarité.
— Je vais aller surveiller ça de plus près, décida-t-il. Si des saints parlent à notre fille, je veux entendre ce qu'ils lui racontent. Je suis son père après tout !
Et, plantant là sa femme et sa brouette, il partit vers les pâtures en rasant les buissons.
Le dénommé Amédée Béruroi était un mauvais plaisant d'une seizaine d'années, au regard sournois, plein de vilaines intentions. Ses parents étaient deux soiffards incorrigibles — et que personne d'ailleurs n'avait jamais tenté de corriger — aussi le jeune Amédée s'était-il élevé tout seul, à force de chapardage et de mendicité. Comme en ces temps de disette, les aumônes se raréfiaient, le jeune malandrin se trouvait aux abois. On le voyait rôder aux abords des métairies avec des filles mal embouchées, guettant les rares volailles qui fouillaient un fumier pauvre en calories. Béruroi avait déjà essuyé de sérieux coups de triques, voire même des coups de fourches. Néanmoins il était parvenu à tordre le cou de plusieurs volailles et plus d'un coq du village était décédé de mort violente avec encore un dérisoire cocorico dans le gosier.
Ce matin-là, tapi derrière une haie d'aubépines en compagnie de deux traîne-fesses de la région : Fantine et Lanlaire, le mauvais sujet guettait l'arrivée de la pieuse Jehanne d'Arc et surtout de son troupeau. La jeune fille ne l'intéressait pas car il détestait les pucelles, mais par contre il avait une prédilection pour le mouton surtout accompagné de flageolets.
— La v'là ! souffla-t-il.
Les gourgandines qui l'accompagnaient se plaquèrent contre le sol et restèrent immobiles. Mlle d'Arc pénétra dans le champ et, tandis que ses bêtes s'égayaient dans l'herbe tendre, elle installa son pliant et se mit à filer sa quenouille.
— A nous de jouer ! chuchota Béruroi dans un souffle.
Il fit signe à Lanlaire, qui était une grande bringue aux cheveux emmêlés et aux jupons plus troués qu'un filet de pêcheur.
Elle arrondit ses deux mains en conque devant sa bouche et se mit à psalmodier d'une voix languissante et presque plaintive :
— Jehanne… Jehanne…
La gente bergère tressaillit, pâlit, trembla. Ses narines se pincèrent, son regard devint fixe et elle se laissa tomber à genoux.
— Nous sommes les envoyés de Dieu, trémola Lanlaire…
Jehanne se signa.
— Mon nom est Sainte-Catherine, poursuivit la petite garce. Jehanne, tu dois sauver la France…
Lanlaire se retenait de pouffer. N'en pouvant plus, elle fit signe à sa camarade Fantine, une petite rousse au visage criblé de son, de prendre la relève. Rendant sa voix caverneuse par le même procédé, la deuxième fille poursuivit.
— Va lever le siège d'Orléans, Jehanne ! C'est moi, Sainte-Marguerite, qui te l'ordonne au nom de Dieu ! Chasse le vilain Anglais pour rendre la France à notre gentil sire le Dauphin Charles…
Les mâchoires de la future sainte se crispèrent. Elle était devenue comme étrangère au monde.
Béruroi montra aux deux filles un petit agneau qui harcelait le pis de sa mère à quelques mètres de là. Les deux traînées comprirent et s'éloignèrent en rampant tandis que le garçon poursuivait l'opération.
— Allô ! Allô ! Ici l'archange Saint-Michel qui vous parle, claironna le luron, en prenant la voix d'un merveilleux bateleur d'estrades nommé Jehan-Jacques Vithal, lequel vendait de la Jouvence de l'Abbé Lopez sur les champs de foire de la région.
Jehanne d'Arc joignit ses mains, ferma ses yeux, et inclina sa jolie tête blonde.
— Il faut que tu sauves la France, Jehanne. Délivre Orléans et ensuite va faire sacrer le Dauphin à Reims…
Tandis qu'il exhortait ainsi la Pucelle, ses deux compagnes capturaient l'agneau dont les bêlements de détresse ne parvenaient même plus aux oreilles saturées d'extase de la bergère.
C'est alors que le charme fut rompu par le père d'Arc qui se précipitait sus aux voleurs en brandissant un gourdin.
Ce fut la débandade, les filles lâchèrent l'agneau pour détaler, tandis que de son côté Béruroi battait en retraite.
Après qu'il eut bien couru, hurlé et gesticulé — en pure perte — le père de Jehanne revint hors d'haleine auprès de sa fille toujours à genoux.
— Espèce de petite idiote ! gronda le fermier, tu vas enfin finir ces simagrées, oui !
La Pucelle eut un tressaillement de médium éveillé en sursaut et considéra l'auteur de ses jours avec des yeux béants d'incompréhension.
— Père, murmura-t-elle d'une voix aussi blanche et bleue que son futur étendard, mes saints sont revenus me parler !
— Finis donc de blasphémer, imbécile. Tu es folle dans ta tête, ma pauvre fille ! Tes saints, je leur ferai mes dévotions à coup de fourche, la prochaine fois !
Mais la jeune fille n'avait cure des invectives paternelles. Une farouche résolution faisait briller son regard d'azur.
— Je dois aller délivrer Orléans, père, décida-t-elle, Messire Saint-Michel l'a ordonné, de même que Mesdames Sainte-Marguerite et Sainte-Catherine ! Ensuite, je ferai sacrer notre bien-aimé Dauphin Charles à Reims.
— Mais c'est qu'elle le croit, ma parole ! gémit Jacques d'Arc. Voilà t'il pas que ces sacripants lui ont tourneboulé la tête à cette petite folle ! C'était le fils Béruroi qui te parlait depuis ce buisson, ma fille. Je l'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles ! Il te racontait des balivernes tandis que ces gourgandines de Fantine et Lanlaire volaient un de mes moutons à ton nez et à ta barbe !
Jehanne secoua la tête.
— Les apparences sont trompeuses, père. Il vous a paru que Béruroi disait cela, mais en réalité, même si les mots sortaient par sa bouche, c'était bien Messire Saint-Michel qui parlait. Je vais aller à Vaucouleurs trouver le seigneur Baudricourt afin de le mettre au courant !
— Et tu te feras arrêter comme hérétique ! se lamenta d'Arc. Car enfin, ma fille, entendre des voix célestes, c'est pas catholique !
Il la ramena en grondant à la maison, la boucla à deux tours de loquet dans sa chambre, puis, s'adossant à la porte, il soupira en s'essuyant le front :
— Qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour avoir une fille pareille ! A tant faire, j'aurais préféré en avoir une qui ait le feu quelque part !
Quatre plombes viennent de sonner au beffroi de mon bracelet-montre. J'ai le bocal plein de plumes. Ils sont gentils, les Béru, mais il va falloir qu'ils me votent des crédits pour l'achat de mon Aspro chasseur de migraine. Je trouve que ça commence à bien faire. Je prétexte un rendez-vous et je dénote, abandonnant B.B., en pleine passion de Jeanne d'Arc. Le Gravos descend avec moi pour acheter Historia au kiosque voisin. Un petit galop d'essai qu'il tente, manière de garder la forme jusqu'au cours prochain que je lui laisse espérer pour un futur très imminent.
Je mate le ciel plombé de Paris. Il en a vu passer, des héros et des obscurs !
— Tu vas rejoindre la souris de tout à l'heure ? demande mon camarade d'épopée.
— Quelle souris ? froncé-je-les-sourcils-je.
— Celle que t'as chambrée sur les champs-Zé et qui t'a filé la ranque à la Brasserie Martel.
Je ne m'en souvenais plus, de cette friponne. Heureusement que la mémoire du Master est plus affûtée que la mienne.
— Tu as vu juste, Béru. Je vais aller tondre un peu le gazon dans son jardin secret.
Sur ce projet rose praline, je quitte le Mahousse.
Il est pas cinq heures lorsque j'investis le café indiqué par la charmante automobiliste. Et pourtant elle est déjà là. Un joli bijou de famille, moi je vous le dis. Au volant de sa tire, elle ressemblait un peu au buste de Marianne, en plus sexy ; mais quand on la contemple dans sa totalité, on s'aperçoit que madame sa Maman n'a pas lésiné sur la matière première. Faudrait douze Miss Univers mises bout à bout pour arriver à fabriquer un second sujet comme cette demoiselle. Elle est châtain clair, avec des mèches dorées. Moi je peux pas résister à ça. Ça me court-circuite le nerf rachidien, et j'ai illico le grand zygomatique qui se prend les pieds dans ma thyroïde.
Elle porte un petit tailleur Chanel dans les tons grège, avec des nœuds de velours coquins aux manches et au col, ainsi qu'un chemisier de soie vert foncé. L'essayer c'est l'adopter, mes fils ! Son rouge à lèvres est de la couleur que j'aime et je suis certain qu'il a également le goût que j'aime.
Si je m'écoutais, je ne mangerais que de ça pendant deux jours et vingt nuits.
— J'avais l'impression que vous ne viendriez pas, me dit-elle.
Naturellement je m'indigne. Puis je me présente. Elle me connaît de nom. Ça flatte ! Elle s'appelle Anne Debogeux : j'aime et ça sonne bien. Elle sait parler, rire et se taire : trois qualités indispensables chez une femme. On commence par causer de la pluie et du Bottin devant deux Piper-Menthe. Elle veut savoir comment on mène une enquête : je le lui dis. Je la questionne poliment sur elle afin de lui montrer que je ne m'intéresse pas qu'aux locataires de son soutien-gorge. Paraît qu'elle fait les Beaux-Arts. Elle en est à sa dernière année. J'applique mon plan de compagne number 8. Les regards-badins-mais-qui-ne-peuvent- s'empêcher-de-devenir-fixes-lorsque-le-charme-est-trop-fort. Style « Je ne veux pas lui lui montrer que j'ai le coup de foudre ». Ça biche, merci. Elle ne fait pas trop de manières pour accepter une balade en voiture.
Les frondaisons du Bois de Boulogne nous accueillent. Je roule jusqu'à la Seine, je me gare sur le parking proche de Longchamp et je fais à Anne Debogeux le coup du mimi ravageur. Elle est tour à tour : réticente, consentante et ravie. Jeux de mains, jeux de vilains. La Seine fait comme la vie : elle suit son cours.
Avec cette petite Beauzardeuse, j'ai l'impression d'avoir tiré un numéro gagnant de la loterie amoureuse. C'est une demoiselle ravissante, point bête et ennemie des complications. Elle aime l'existence sous toutes ses formes et les miennes lui plaisent. Nous avons une conversation en morse à propos de ce que vous savez ; une autre en braille à propos de ce que vous ne savez pas. Puis la petite Anne m'avoue que je suis son genre, ce dont, très modestement, je n'ai pas encore douté.
— Vous avez de joyeux amis ? me demande-t-elle tout de go.
— Quelques-uns, je suppose, rétorqué-je.
Elle m'embrasse le lobe et continue :
— Vous êtes libre ce soir ?
— Plus maintenant puisque vous allez m'inviter et que je vais accepter, pressens-je.
Elle affirme que je suis un devin divin et me propose d'aller chez des potes à elle qui organisent une soirée costumée en leur hôtel particulier de Neuilly. J'objecte que je n'ai point de travesti sous la main, elle me répond « qu'à cela ne tienne ». Moi et mes drilles, nous n'avons qu'à nous rendre chez un costumier de ses amis qui se fera un plaisir de nous dégauchir des tenues adéquates. A vrai dire, j'ai horreur de ces manifestations mondaines. Plus exactement je les abomine car on s'y fait tartir sublimement douze fois sur dix. Des Marie-Chantal y font leurs follingues au subjonctif passé et des dadais à rougeole-mal-guérie se croient plus intelligents que Sartre, parce que leur maman a accouché d'eux dans la Bentley qui les emmenait à la clinique. Mais justement, le climat paraît convenir à mes dessins (je peux me permettre d'en avoir en compagnie d'une élève des Beaux-Arts), car je ne projette rien moins que de me rendre à ladite soirée en compagnie des Bérurier. Ce qui me colle dans le tiroir à malice cette idée saugrenue, c'est le côté costumé de la question. Montrer des tenues historiques à des abrutis qui essaient de piocher le Malet et Isaac par San-Antonio interposé me paraît être une bonne chose. L'illustration, c'est le chemin le plus court de l'ignorance au savoir.
— Puisque vous avez la gentillesse de me convier à ces réjouissances, ma petite Anne, dis-je, je vais amener avec moi un couple extrêmement pittoresque.
— Comme vous voudrez, me susurre à muqueuse portante la ravissante. Mes amies, ajoute-t-elle, vont être folles lorsqu'elles apprendront que vous venez[22].
Là-dessus elle me cloque l'adresse des réjouissances : Chez la Comtesse Scatolovitch, boulevard Maurice-Barres à Neuilly. J'ai en outre droit à celle de son costumier à qui elle va cuber pour annoncer notre venue tardive. Ayant pris note, je drive la charmante jusqu'à son véhicule à essence qui l'attend patiemment devant une porte cochère et derrière le papillon bleu dont un contractuel poète a décoré son pare-brise.
Il y a des journées d'exception. Celle-là en est une.
Je retourne à fond de train chez les Bérurier. En attendant l'heure du dîner, le Mahousse déguste un camembert onctueux comme un sermon d'évêque.
— C'est pas vrai ! s'exclame-t-il en m'apercevant, tu as oublié quèque chose ?
— Je viens vous chercher pour vivre une folle équipée, mes lapins, leur dis-je. Ce soir, nous allons à un bal costumé, vous et moi !
La Gravosse pousse des cris d'orfèvre.
— Vous n'êtes pas sérieux, commissaire !
— Je le suis on ne peut plus. Ça se passe en l'hôtel particulier de la comtesse Scatolovitch à Neuilly. Il y aura tout le gratin parisien !
— J'aimerais mieux le gratin dauphinois, plaisante le Mastar.
— Pas d'esprit, coupé-je, à l'impossible nul n'est tenu. Suivez-moi chez le costumier pour choisir vos travestis.
— Mon rêve ! se pâme B.B.
Le Gros est également ravi, mais il est centriste à l'idée d'abandonner ce magnifique camembert dans la force de l'âge. Il s'explique sur les raisons secrètes de sa navrance :
— Le camembert, me dit-il, n'est vraiment bon que pendant quelques heures de sa vie. Un calandos extra à midi est mort le soir et lycée de Versailles !
Il porte sa boîte entamée jusqu'à mon œil, ce qui n'est pas grave, mais par la même occasion, il l'approche de mon nez et j'éprouve un léger vertige.
— Voilà un Monsieur que je viens d'opérer juste au bon moment, me commente le Gros. D'accord, je pourrais le finir en rentrant, mais ce ne serait plus pareil. En ce moment il est prêt. Pendant que je cause, tiens, il commence déjà à dire bonsoir M'sieurs-Dames.
« C'est quasiment comme une femme, quoi ! Faut profiter quand elle dit oui, parce qu'après elle dit non ! »
— Tu te prépares, au lieu de bavarder ! fulmine la ravissante baleine en coiffant un chapeau que n'avait pas encore osé imaginer mon camarade Dubout.
Le bitos en question a la forme d'une pagode qu'on aurait recouverte d'hortensias. Berthy enfile maintenant des gants longs comme ceux d'un policeman tandis que Béru déchire la page d'annonces de France-Soir pour emballer son camembert. Après un regard en biais à son épouse, il enfouit le tout dans sa poche intérieure et nous partons.
Un qui ne regrette pas d'avoir embrassé sa pittoresque profession, c'est le fripier. Pour du bon temps, c'est du bon temps que nous nous offrons dans son vestiaire. Berthe Bérurier essayant des costumes, c'est une cérémonie qui vaut le Gala de l'Union. Nous avons le très rare privilège de pouvoir l'admirer tour à tour : en Diane chasseresse, en Marquise de Pompadour, en Marie-Antoinette, en Joséphine de Beauharnais, en Mimi Pinson, en Joconde, en Duègne, en Infante d'Espagne, en Dauphine (avec hennin Gordini), en Isabeau de Bavière, en Marguerite de Bourgogne (elle ressemble déjà à la tour de Nesle), en Gauloise, en Impératrice Eugénie, en Diane de Poitiers (Vienne), en Sans-Culotte (elle douée pour), en Catherine de Médicis, en Madame de Maintenant, en Vénus, en Vers et en Contretout. Chaque fois qu'elle s'affuble, le Gravos pousse des cris d'admiration. Son amour pour le Cétacé croît à vive allure. Il se rend compte de ses possibilités, à Berthe.
C'est de la femme transformable et qui peut tout se permettre. Il n'a pas épousé une dame : il en a épousé vingt, trente, cinquante en une seule !
C'est grisant, non ? Un vrai meccano, cette B.B. ! Vous lui mettez un bout d'étoffe noué d'une certaine manière sur les endosses et ça devient instantanément quelqu'un de différent.
Il en pleure sur son camembert, mon valeureux. Il attire mon attention sur les formes de sa Madame. Il dit qu'avec une carrosserie pareille elle peut tout se permettre, la Baleine.
Il demande au costumier s'il n'aurait pas un reste de beaujolais parce que le plus méritoire des calandos, si on ne l'arrose pas, ça devient vite delà pâte dentifrice.
Le costumier regrette : il est végétarien. Béru déplore. Il regarde l'heure : c'est trop tard pour convertir le loueur de haillons avant la fermeture de l'épicerie du coin.
Une grande discussion éclate entre les Béru. Madame aimerait se loquer en ceci, aussitôt, le Gravos préférerait que ce fût en cela. On me demande de trancher. Alors j'ai l'idée du siècle.
— Ce qu'il faut mes amis, c'est de l'originalité, affirmé-je. Vous devriez choisir l'un et l'autre un déguisement du second degré.
— S'il y en a ici, je veux bien, accepte facilement Béru. Qu'est-ce que c'est comme tenue, le second degré ?
Je m'explique.
— Non seulement vous allez revêtir des costumes historiques, mais de plus, Berthe va se déguiser en homme et Béru en femme. Vous parlez d'un raffinement, non ? Ce sera le clou de la soirée !
L'idée les ravit. Avec l'aide autoritaire du fripier, qui commence à avoir envie de vivre sa vie tout seul, nous transformons Berthe en Du Guesclin et Béru en Joconde.
Si vous les voyiez, vous seriez obligés de porter un corset de fer because vos côtes fêlées par l'hilarité.
Le loueur de hardes soi-même, qui pourtant a déjà vu pas mal de c… déguisés en Napoléon, rigole sous sa moustache.
— Et vous, Monsieur ? fait-il en me détranchant.
Mon rêve, serait de me travestir tout bêtement en Commissaire San-Antonio. Mais je crains de choquer. Je me loque donc en Incroyable.
— Tu fais un peu pédoque, reproche Béru.
Berthe, qui s'y connaît en virilité (Elle a été nommée experte près des hôtels de passe de la Seine) proteste que je suis au contraire beau comme l'Apollon du Réverbère. Bref, nous sommes parés et nous quittons le superman de l'antimite.
Si on l'écoutait, Alexandre-Benoît, c'est tout de suite qu'on irait jouer le grand air de « Coucou, nous voilà » sur la sonnette de madame la Comtesse. Je lui explique que le propre d'une soirée c'est de commencer le soir et, en attendant l'heure propice, j'entraîne mes compagnons dans un café voisin où notre arrivée fait sensation. Le bougnat manque avaler son râtelier en voyant débarquer dans son usine à limonade un Connétable Du Guesclin fort en tétons et une Joconde dont la trogne pourrait servir d'enseigne à son bistrot. Il se produit un grand silence dans la carrée. Les quatre-cent-vingt et unistes qui sévissaient au comptoir en mettent les dés dans leur café. Il y a juste un aveugle imperturbable qui continue de lire dans son coin « Autant en emporte le Vent » traduit en braille. Mais son chien est abasourdi.
— De quoi t'est-ce qu'il s'agit ? balbutie le taulier en traînant ses pantoufles capitonnées princesse jusqu'à nous.
Je lui explique de topo.
— Pour moi, tranche la Joconde, ce sera une bouteille de beaujolais avec une paille car j'ai peur de fout' du picrate sur mon corsage.
Du Guesclin, quant à elle, sollicite une menthe-limonade.
Les consommateurs enhardis font cercle autour de nous. Il y a de l'effervescence à bord. Un chauffeur de taxi dit qu'on se croirait dans un Technicolor de Cecil Bédemille. Y a rien de plus facile à épater que les hommes. Ça commence tôt. Un bébé, vous lui offrez des jouets thermonucléaires ça le laisse froid, mais il est enthousiasmé par une cuillère à café ou par un tire-bouchon. Chez les adultes, c'est encore plus frappant. Ça leur semble naturel qu'on aille vadrouiller dans le Cosmos ou que les Amerlocks envoient la photo dédicacée de Rita Hayworth aux Hiroshimiens sous forme de bombe atomique. Par contre, faites-vous des moustaches-bidons avec un bouchon brûlé et ils s'attroupent pour vous regarder. La seule invention qui ait véritablement bouleversé le monde, c'est le poil à gratter ! On n'a rien trouvé de mieux depuis et on ne trouvera jamais rien de plus fort.
Il y a des bonnes femmes qui se mettent des fortunes visonneuses sur le râble pour se faire regardera lorsqu'il leur suffirait de se coiffer d'une casserole afin de décupler le résultat.
Lorsque la société bistrotière s'est gavée de nos tenues anachroniques, elle retourne à ses moutons. Béru s'épanouit dans sa robe. C'est fou ce qu'il peut ressembler à Monna Lisa dans son genre. Comme quoi la Joconde ça n'est que l'idée qu'on s'en fait. Foutez-lui des moustaches, un peu de vermillon sur le nez et c'est elle qui ressemblera à Bérurier !
— Puisqu'on a un peu de temps à user, murmure le Mastar en terminant son calandos, tu devrais continuer à nous dire l'Histoire, San-A.
J'ergote, mais le Connétable se joint à la Joconde.
— De toute manière, tranche mon ami, puisque tu vas toute nous la raconter, t'as intérêt à pousser les feux. D'aut' part, plus tu m'en diras devant Berthe, plus je le similerai parce que deux mémoires valent mieux qu'une.
Vaincu, je soupire.
— Où en étions-nous ?
Berthy se hâte de faire l'aiguillage.
— Jeanne d'Arc rôtie. Le roi sous le charme de la fille de Cécile Sorel.
— Merci. Donc, Charles VII, monarque indécis et plutôt faiblard, finit son règne au petit trot. Quand il va canner, la France sera à peu près sortie de l'ornière. Le Dauphin Louis grimpe sur le trône…
— Il était haut comment, le trône ? interrompt l'élève Béru.
— Pourquoi ?
— Pour savoir. On dit toujours que les rois montent dessus. Est-ce que c'est le trône qui est élevé ou bien est-ce qu'ils s'y tiennent debout ?
— Le siège est sur un praticable. Il faut quelques marches pour y accéder. Un roi doit dominer, moralement et géographiquement !
— Et les reines, s'intéresse B.B., elles avaient droit à une estrade aussi ?
— Légèrement en contrebas de la première, oui, ma tendre amie.
— Un strapontin, quoi, tranche le camarade Monna Lisa. C'est logique : puisque les rois ne vivaient pas en République, ils pouvaient mettre la femme à sa vraie place.
Sa Majesté hoche nostalgiquement la tête. Il se dit que la monarchie avait parfois du bon. Son regard dont on a accentué l'ovale avec un crayon à maquillage se pose sur sa femme.
— Avant que tu poursuivisses, je voudrais te demander un renseignement : Du Guesclin, il avait de la moustache ?
Je réfléchis.
— Non, dis-je, j'ai vu une photo de son masque mortuaire : il n'en portait pas.
Le Gros opine puis murmure à l'adresse de sa bourgeoise :
— Il faudrait que tu te rases, ma Poule !
La Gravosse tripote ses aigrettes, pas contente. Je jugule une algarade possible en enchaînant :
— Le nouveau roi s'appelait Louis XI.
Ça fait bondir la Joconde.
— Le vieux tordu qu'habitait Plessis-Robinson ?
— Plessis-Ies-Tours, bonhomme ! Mais avant de parler de lui, il faut se débarrasser d'un préjugé qui nous coûte cher…
— Et employer Astra ?
— Il faut penser qu'avant d'être vieux, Louis XI a été jeune…
Ça lui fait hausser les épaules à Béni, cette lapalissade.
— Certaines figures historiques, m'expliqué-je, sont stratifiées sous un seul aspect. Louis XI, on se le représente sous les traits du regretté Charles Dullin, avec des jambes torses, le dos voûté, un nez crochu et un chapeau verdi, décoré de médailles de plomb. Bien sûr, il a été cela, le fils de Charles VII, mais auparavant il a été jeune et bagarreur.
— Il s'intéressait aux femmes ? s'inquiète Du Guesclin.
— Beaucoup, et il eut moult aventures, mais ce n'était pas un sentimental. Dans l'amour il n'aimait que la bagatelle ! Hors du pageot c'était un petit mufle. Son règne a surtout été marqué par sa lutte avec le duc de Bourgogne : Charles le Téméraire. Ils s'en sont joué, des mauvais tours, tous les deux ! Un vrai festival ! Ils se faisaient la guerre et des farces. Le Téméraire, comme son surnom vous l'indique, était à l'opposé de Louis XI. C'était un gars fringant, sot et emporté. Tandis que le roi, lui, avait la ruse du renard et préparait ses coups en loucedé. Au début, Charles le Téméraire a dominé la situation, mais en fin de compte c'est Louis XI qui l'a possédé. Le Téméraire l'a eu dans le baba et a été tué à Nancy.
— Et qu'est-ce qu'il a fait, Louis XI ? demanda Bérurier en tapotant ses jupes.
— Il a sucré des provinces au défunt duc de Bourgogne ! La France s'est trouvée encore agrandie. La féodalité était morte et on arrivait à la fin du Moyen Age.
Bérurier commande une seconde boutanche de beaujolais-village afin d'arroser comme il sied ces bonnes nouvelles.
— Pendant le règne de Louis XI, poursuivis-je, ça s'est mis à remuer dans le monde. François Villon a pondu ses ballades, n'ayant attendu semble-t-il, pour le faire, que l'invention de l'imprimerie. Ce bon Gutenberg allait lui donner satisfaction.
— Comment t'est-ce qu'on imprimait avant Gutenberg s'inquiète le Gros.
— On copiait à la pogne, mon gars.
— Le pauvre gus qui se farcissait le Bottin Paris et Départements, tu parles d'un job !
— Sans parler des journaux, renchérit Berthe. Vous imaginez un peu, ceux qui écrivent le Figaro, s'ils devaient faire vite dans la nuit.
— Et les éditions spéciales ! ajoute Béru-la-Joconde. Ils se mettaient des poignets de force, les rédacteurs, pour subvenir ! C'était pas le moment d'avoir des engelures ou la crampe de l'écrivain.
— Je ne vous le fais pas dire, apprécié-je. Aussi vous comprenez que l'invention du père Gutenberg a été d'un intérêt exceptionnel. Grâce à lui l'instruction a pu se développer. Jusqu'alors les livres étaient si coûteux qu'il n'y en avait qu'un par village !
« Mais dans la vie, reprends-je après avoir bu un verre de bière, tout est équilibre. Lorsqu'une bonne chose se produit, une mauvaise l'accompagne. Presque parallèlement à l'imprimerie, on a eu droit à la poudre à canon ! Du coup, les méthodes de guerre ont été bouleversées. »
— Avant la poudre à faire éternuer les bulletins de naissance, on se chicornait comment ? demande Béru.
— Avec des arcs et des lances.
— Oh ! dis : les premiers ploucs qui se sont fait défourailler dessus, ils ont dû avoir bonne bouille avec leur Eurêka à fléchettes et leurs z'hallebardes de Suisse ! Y a eu de la stupeur dans les rangs et un doigt de panique, non ?
— On s'en doute ! Vous pensez bien qu'après ce truc-là, les cuirasses et les châteaux forts ne rimaient plus à grand-chose !
— Évidemment, fait le Gros. Un coup d'arquebuse dans les miches, même que t'as une armure, ça te gêne pour faire du bourrin. T'as raison de dire que ça remuait, du temps de Louis XI.
— Et ce n'est pas tout. Outre les inventions, il y a eu les découvertes. Comme les navigateurs venaient de toucher la boussole, ils ont pris l'âme vadrouilleuse, c'était fatal. Le plus célèbre d'entre eux se nommait Christophe Colomb.
— Je te vois venir, assure Béru, futé.
— Avant lui, les gars s'imaginaient que la terre était plate et qu'il y avait un gouffre tout autour. Colomb, lui, se gaffait qu'elle était ronde et il a parié sa culotte qu'en filant plein ouest depuis les côtes espagnoles il finirait par arriver dans l'Inde !
— Et il l'a eue dans le dos ?
— L'Inde ? Oui, puisqu'elle se trouve à l'est. Mais c'est l'Amérique qu'il a trouvée.
— C'est comme aux Galeries Lafayette, estime Mme le Connétable : vous entrez pour y acheter un slip et vous ressortez avec un chapeau.
— Votre exemple est savoureux, applaudis-je. Sur le moment, Colomb a cru qu'il venait de toucher l'Inde.
— Ben, mon Colomb, quel oeuf ! gouaille Béru, bien persuadé que s'il s'était trouvé à la place de l'illustre navigateur il n'aurait jamais commis pareille méprise.
— Voilà pourquoi les Peaux-Rouges furent appelés Indiens.
— Ah bon, approuve le Gros, je me disais aussi… Tout de même, en apercevant les Ricains, le Christophe il aurait pu s'aviser qu'il y avait rien de commun avec les fakirs ! Bon marin, mais pas futé il était !
Berthe émet une question bouleversante :
— On dit qu'il a découvert l'Amérique, mais y avait pas à la découvrir puisque du monde l'habitait.
— Berthe a raison, approuve énergiquement le Jocond, vu depuis l'aut' côté de l'Atlantide, c'était aussi bien l'Europe qu'était à découvrir. En somme, si je comprendrais bien, c'est de sa faute à Christophe si on a le Coca-Cola, le chwingue-gomme et le cornet de béef ?
— Il en porte indirectement la responsabilité, oui, mon fils.
Moue éloquente de sa Seigneurie qui laisse tomber du bout des lèvres :
— Et à part l'Amérique, quoi t'est-ce qu'il a trouvé d'autre, ton Colombey-les-deux-hindous ?
— Il a découvert la manière de faire tenir un œuf debout sur une assiette, Béru, et ça, crois-moi, c'était plus difficile à trouver que l'Amérique.
Bombérubard consulta le ciel et fit la grimace. Ordinairement, ce sont les cieux menaçants qui inquiètent un navigateur. En l'occurrence, les nues étaient d'une pureté affolante. Pas une goutte d'eau depuis tantôt une semaine ! Le malheureux avait la gorge pareille à une brique chauffée. Lorsqu'il voulait décoller sa langue de son palais, il devait aider du doigt à la délicate opération. Par moment il cessait de ramer pour plonger dans la mer perfide ses pauvres mains en compote. Depuis longtemps il ne pouvait se cracher dedans, étant à court de salive.
Alain Bombérubard hocha la tête. Il ne pleuvrait pas de longtemps. Ses yeux hallucinés erraient sur la crête des vagues. Depuis combien de temps ramait-il de la sorte sur la mer Atlantique ? Des semaines ? Des mois peut-être ? La notion de durée disparaissait de son entendement. Il lui semblait qu'il avait fait naufrage depuis les premiers jours de sa pauvre vie et que depuis lors, seul dans sa barque, il tirait inlassablement sur les rames afin d'aller il ne savait où. Comme il déplorait que la boussole ne fut point encore répandue ! De plus, il n'avait jamais été fichu de reconnaître l'étoile polaire dans les nues ruisselantes d'étoiles. Mille fois, ses compagnons de bord avaient cherché à l'initier. Mais Bombérubard avait un gros caillou à la place du cerveau. On avait beau lui désigner la mâtine, bien blottie au sein de sa constellation, dès qu'il la perdait de vue il n'était plus fichu de la retrouver.
Il ramait, ignorant s'il allait vers l'Est ou l'Ouest, le Nord ou le Sud, ou bien s'il tournait en rond. Vilain naufrage ! Et comme il regrettait de n'avoir pas coulé avec ses compagnons. Eux, au moins, se trouvaient dans le paradis de Messire Bon Dieu à l'heure présente. Ils avaient les pieds au sec et du vin plein les pichets, les salopards !
Tandis que ce brave Bombérubard, lui, s'escrimait sur les pelles de bois en poussant à chaque effort un gémissement de femelle en gésine. Au moment où « La Garde de Dieu » (tu parles !) son bateau, avait heurté un vilain récif au large des côtes de Camaret, Alain Bombérubard était occupé à colmater les fissures du canot de sauvetage avec l'étoupe enduite de poix. Le pauvre navire s'était ouvert comme les portes de l'église de Camaret un dimanche de procession et il avait coulé à pic. Bombérubard n'avait eu que le temps de trancher les cordages maintenant le canot à bord. En quelques minutes il s'était retrouvé seul dans sa coquille de noix sur une mer mécontente. Grâce à une ligne qui se trouvait dans la barque il avait pu pêcher assez de poissons pour se sustenter, et grâce à de nombreuses averses, il était parvenu à s'hydrater. Malheureusement, depuis une huitaine de jours, le ciel avait cessé de lui dispenser ces chiches présents. Bombérubard survivait en absorbant une espèce de mousse marine qui dansait à la surface des eaux sur de larges étendues. Ça ne valait pas un bon filet de sole ou une entrecôte marchand-de-vin, mais ces pâturages marins lui garnissaient néanmoins l'estomac.
Il avait les mains en sang à force de tirer sur les rames et son dos le faisait cruellement souffrir. Le malheureux poussa tout à coup un juron et lâcha son matériel de propulsion. Il venait d'atteindre les limites de l'énergie et de l'espoir. Il avait suffisamment lutté. Maintenant il allait se confier à la volonté Divine et, comme on dit en Ecosse : laisser p… le shetland[23].
La vague écumante saisit la barque, la malmena avant de la confier à une autre vague qui la refila d'autorité à une troisième. Bombérubard ferma les yeux, se laissa glisser dans le fond de la barque, et espéra très fort que la mort viendrait vite le délivrer et que ce serait facile.
Pendant plusieurs heures, prostré, inconscient, il se laissa chahuter par les éléments, il lui semblait qu'il était chez lui, à Camaret, auprès de sa femme. Il l'avait laissée sans un sou, et, dans ses périodes de lucidité, Alain Bombérubard se demandait comment elle allait faire pour en gagner. Ah ! Camaret ! Il revoyait le doux pays natal ; avec son maire qui justement venait d'acheter un âne spécialisé dans les travaux publics. Il revoyait son humble logis et surtout le lit aux rideaux de serge rouge… L'hallucination aidant, il s'y croyait dans ce lit bien chaud, au flanc de son épouse dont il meurtrissait la cuisse certains soirs qu'il avait un peu trop forcé sur le calva.
Bombérubard ouvrit ses yeux brûlés par la fatigue, par le sel et par l'éblouissement de l'eau. Ce qu'il vit le frappa d'incrédulité. Au-dessus de sa tête, quelque chose se balançait, et ce quelque chose n 'était autre qu'une branche de palmier. La présence d'un végétal de cette nature en plein Atlantique le sidéra. Au fond du canot il se mit à envisager la situation et à faire mille hypothèses dont en fin de compte la plus valable était qu'il ne se trouvait plus sur la mer. Bombérubard se dressa et un hymne de grâce monta à ses lèvres.
— Merci, Dieu tout-puissant et miséricordieux ! lança-t-il, car il avait des usages.
Il aurait aimé le dire en latin pour que le message parvienne plus vite à son destinataire, mais dans son état d'épuisement, c'était déjà un miracle qu'il sût encore le français.
Le canot venait de s'échouer sur une plage de sable doré frangée de cocotiers. Ce paysage n'était pas breton pour un sol et Bombérubard pensa que son embarcation avait dérivé jusqu'aux côtes d'Espagne. Il mit pied à sable et, pour la première fois depuis fort longtemps, il marcha.
Soudain, comme il commençait à chasser l'ankylose de ses membres, une horde d'hommes à la peau cuivrée et aux cheveux noirs arriva en courant. Ils avaient de la peinture sur le visage et sur la poitrine et leurs yeux flamboyaient.
Bombérubard prit peur, mais lorsqu'il vit les arrivants stopper à quelques mètres de lui, il reprit quelque peu confiance. « Ce ne sont point des Espagnols », songea le naufragé. Ni leur morphologie, ni leur accoutrement n'étaient ibériques. A vrai dire, le rameur solitaire n'avait jamais rencontré d'individus aussi surprenants. Il leur sourit, mais les indigènes demeurèrent impassibles et l'un d'eux qui était plus peint et plus vieux que les autres lui adressa la parole dans un dialecte que Bombérubard ignorait.
« Je suis descendu plus bas que l'Espagne », se dit-il, « et c'est sur les côtes africaines que j'ai abordé ».
Il crut que l'homme rouge lui demandait s'il s'appelait « Hugues » car cette syllabe revenait à tout bout de champ dans la conversation. Le naufragé voulut rétablir la vérité et tenta de s'expliquer. Las, la chose fut impossible car ces sauvages ne comprenaient ni le français, ni l'anglais (en tout cas pas celui que parlait Bombérubard et que lui avait enseigné un vieux marin d'outre-Manche, le capitaine Berlitz). Pourtant, à force de gestes, il parvint à leur demander le nom de leur peuplade.
— Amerloque ! Amerloque ! expliqua l'homme déguisé en colonne Morris.
Puis il lança un ordre à ses hommes et ces messieurs se jetèrent sur Bombérubard, l'entraînèrent jusqu'à un poteau planté dans le sable où ils l'attachèrent solidement.
La cérémonie qui suivit tenait du cauchemar. Soudé à son poteau, le pauvre enfant de Camaret regardait les hommes de couleur danser une ronde effarante qui lui flanquait le tournis. Après des heures de liesse frénétique, le chef leva la main et prononça quelques mots dans son dialecte guttural. La danse cessa ; un spécialiste s'avança en brandissant une lame effilée.
Bombérubard réalisa que sa dernière heure était venue. Sans doute l'homme à la peau rouge allait-il l'égorger ? Il se crispa et la température de son sang tomba à moins zéro. Contre toute attente, ce ne fut pas sur sa glotte que l'homme appliqua la lame, mais sur son front.
— Cadoricin ! Cadoricin ! hurlèrent les guerriers assemblés.
La lame mordit dans le cuir chevelu, et commença d'exécuter un arc de cercle.
— Vous allez me décoiffer ! protesta Bombérubard qui se montrait coquet parfois.
Le barbare resta impavide et continua sa besogne. Du sang ruisselait sur le visage du rameur solitaire. Le plancton qu'il avait mangé le matin lui restait sur l'estomac.
Il éleva son âme pure jusqu'à la Très-Sainte-Vierge-Marie.
— Puisque vous m'avez sorti de l'auberge une fois, Mme Marie, tirez-m'en une seconde, implora-t-il, pour l'Amour de votre Fils.
Et la Sainte-Vierge qui a ses têtes entendit ce nouvel appel. Des hurlements retentirent dans les rangs des hommes à peau rouge. Ils se bousculaient en désignant le large où trois magnifiques vaisseaux venaient d'apparaître !
Bombérubard vit que ces bâtiments battaient pavillon espagnol. Il en fut remué jusqu'au bout de l'âme. Mme la Vierge l'avait entendu et, pour le sauver, lui adressait des bateaux appartenant à Isabelle la Catholique, ce qui était tout indiqué !
Les choses furent vite réglées. Mis en fuite par les hommes blancs sortis du ventre des vaisseaux, les indigènes s'enfuirent dans la brousse après avoir abandonné quelques morts sur le sable.
Des marins s'approchèrent du prisonnier et le délièrent en criant à tue-tête (et en espagnol, ce qui était leur droit le plus strict) :
— Capitaine ! Capitaine ! Il y avait déjà un Blanc !
Un homme s'approcha, superbe dans des atours de satin. Il avait un regard de braise et faisait beaucoup de gestes en pariant.
Il s'adressa au prisonnier (ou plutôt à l'ex-prisonnier puisqu'aussi bien Bombérubard n'avait plus ses entraves) et lui parla en italien, puis en espagnol et enfin en français.
— Qui êtes-vous ? demanda le rameur solitaire.
— Mon nom est Colombo Christofo, le renseigna le capitaine. Jé suis italiano, ma qué zé travaille pour il compto dé sa Mazesté Isabella la Catholica ! Jé souis chargé dé prouver que la terre est ronde et voilà qui est fait !
— Comment ça ? ne put s'empêcher de s'étonner Bombérubard.
Le capitaine Colomb était du genre bavard.
— Jé souis parti à l'Ouest per aller en Indes, expliqua-t-il complaisamment, et m'y voici !
— Et l'Amérique, c'est du poulet ? questionna Bombérubard de façon fort abrupte.
Il démontra à ce naïf et sommaire Christophe Colomb que ni la flore ni les indigènes du pays qu'il venait de découvrir ne correspondaient à ceux des Indes. Ici les hommes étaient rouges et se prétendaient Amerloques.
Colombo haussa les épaules.
— Mettons que j'aie découvert l'Amérique et n'en parlons plus, fit-il, conciliant.
— Je regrette, dit le rameur solitaire, mais ça n'est pas vous qui avez découvert l'Amérique, Messire Colombo.
— Et qui c'est, alors, Madré de Dios ! tonna le capitaine qui n'aimait pas les contradicteurs.
— Mais c'est moi ! assura Bombérubard. Moi tout seul. Venu des côtes bretonnes dans une simple barque à rames. Quand on vient de réussir un exploit pareil, on tient à en avoir le bénéfice moral, c'est logique, non ?
Colomb serra les dents.
— C'est à voir, fit-il, se retranchant dans un laconisme prudent.
— C'est tout vu, coupa le naufragé. La performance sera homologuée dès notre retour en Europe par la F.E.D.[24].
— Vous y retournez à la rame en Europe ? s'étonna Colomb avec une fausse innocence qui laissa Bombérubard anéanti.
— Pourquoi ? bredouilla le malheureux.
— Mais, sourit Christophe, vous ne prenez pas ma flotte pour les long-courriers de la Compagnie Paquet, je suppose ! Puisque c'est vous qui venez de découvrir l'Amérique, allez donc annoncer la bonne nouvelle au Duc de Bretagne, mais allez-y par vos propres moyens !
Bombérubard baissa la tête. Son honneur national était en cause, mais il était trop épuisé pour ne pas se soumettre. Il y a des moments, dans la vie, où il faut mettre les pouces. Et puis ces hommes à peau rouge qui vous enlevaient le cuir chevelu comme un simple chapeau ne lui paraissaient pas fréquentables. Isabelle la Catholique se préparait bien du plaisir avec ces gars-là !
— Seigneur Colombo, soupira-t-il, vous avez raison, c'est bel et bien vous qui venez de découvrir l'Amérique.
Christophe partit d'un grand rire et donna une bourrade affectueuse à son interlocuteur. Dans le mouvement, Bombérubard fut décoiffé, en ce sens que sa chevelure chut au pied de l'illustre Colomb.
— Restez couvert, l'ami, dit-il, magnanime, au mangeur de plancton.
Puis, baissant le ton il ajouta :
— Et ne me cassez plus les claouis[25] avec votre Amérique. J'ai dit que j'allais trouver les Indes, je ne m'en dédis pas. Officiellement, ce sont les Indes que j'ai découvertes, vous avez bien compris, l'ami !
— J'ai compris, s'empressa d'affirmer le brave Bombérubard.
— A la bonne heure ! fit Colomb. D'accord, ajouta-t-il, je me suis trompé : la terre n'est pas ronde. Mais d'ici que les hommes en aient la preuve, j'aurai ma statue dans tous les ports !
Q : COMMENT VIVAIENT LES GAULOIS ?
R : Comme ils pouvaient ! Quand on n'a pas le gaz, ni l'eau sur l'évier c'est pas la peine d'acheter le Larousse gastronomique.
Q : COMMENT S'APPELAIENT LEURS PRÊTRES ? ET COMMENT CÉLÉBRAIENT-ILS LEUR CULTE ?
R : Ils s'appelaient les truites. Ils faisaient du boulot d'élagage, déguisés en gonzesses.
Q : PAR QUI VERCINGÉTORIX FUT-IL VAINCU ?
R : Par le général Alésia.
Q : QUEL EST LE NOM DU PREMIER ROI FRANC ?
R : Je m'en rappelle plus.
Q : POURQUOI CLOVIS S'EST-IL FAIT CHRÉTIEN ?
R : Ça le regarde ! Chacun son problème, comme on dit !
Q : QU'A FAIT CHARLEMAGNE AU COURS DE SON RÈGNE ?
R : Il s'est rasé tous les matins puisqu'il avait pas de barbe !
Q : QUELLE A ÉTÉ LA GRANDE VICTOIRE REMPORTÉE PAR PHILIPPE-AUGUSTE ?
R : Tu t'en souviens, toi, Berthe ? Moi non plus. Mais je peux dire que c'était en 1914.
Q : QUI A ASSURÉ LA RÉGENCE DU ROYAUME PENDANT LA MINORITÉ DE SAINT-LOUIS ?
R : Blanche Montel.
Q : SAINT-LOUIS A-T-IL ACCOMPLI UNE BELLE TACHE ?
R : Tu parles ! Même qu'elle a laissé une auréole !
Q : DE QUOI LES BRUS DE PHILIPPE-LE-BEL SE SONT-ELLES RENDUES COUPABLES ?
R : De faire la lanterne japonaise ; le coupe-cigare magique ; le gobe-mouche africain ; la tabatière sans couvercle ; le fouignozof savonneux ; ma couronne où je pense ; la gargouille fantasque ; le piège à Comte ; la patinette glissante ; le dortoir en folie ; et le petit doigt inquisiteur à des messieurs qu'elles ne connaissaient pas !
Q : JEANNE D'ARC A-T-ELLE RÉELLEMENT SAUVÉ LA FRANCE ?
R : Elle a fait le plus gros, mais elle a laissé du boulot pour d'autres sauveurs professionnels.
Q : QUEL ÉTAIT LE GRAND ENNEMI DE LOUIS XI ?
R : Son percepteur, sa concierge, son foie ou sa belle-doche, probablement. Les hommes, qu'ils soyent rois ou manœuvres, c'est bien toujours les mêmes trucs qui les font tartir !
Expression gauloise dont le sens est mal défini, mais qui doit signifier « parloter ».
Mot gaulois signifiant : toilettes.
La scène se déroulant en Bourgogne, pas tellement loin de Beaune, on pourrait écrire sous d'heureux hospices.
Autre mot gaulois signifiant « Toilettes ».
La scène se passant en 52 avant Jésus-Christ, la boutade révèle une certaine science prémonitoire !
Mot d'origine gallo-romaine signifiant « peuple ».
Autre mot gallo-romain signifiant « nu ».
Expression gallo-romaine dont le sens exact ne nous est pas encore parvenu.
Admirez l'euphémisme !
Qualificatif familier par lequel on désignait Charlemagne dans le peuple.
Un certain Contrepétri qui aimait à passer la main entre deux caisses pour boucher le trou du fût.
Il convient de signaler au lecteur que l'aventure d'Amalberge est rigoureusement authentique. (Note de l'Éditeur.)
Au lieu de l'être par un apprenti tonnelier plus apte à mettre des barriques en perce.
Authentique.
Expression usitée au XIIIe pour parler d'un jeu de dés.
Autre expression de la même époque signifiant « va-t'en ».
Dans le texte original, le chroniqueur avait écrit lèse-majesté avec un « B », mais nous avons pris sur nous de corriger. (l'Éditeur).
Tout porte à croire que ce barbier était apparenté à Buridan, le rescapé de la Tour de Nesle, l'homme qui avait plus d'un tour dans son sac, puisqu'il était parvenu à sortir de celui dans lequel Jeanne de Navarre l'avait fait coudre.
Mot hongrois signifiant « Beau ».
Mot hongrois signifiant « Enfant ».
Maladie découverte au XVe siècle, consécutive à une répétition de maux.
Il faut vous dire que je suis particulièrement célèbre et apprécié dans les milieux estudiantins.
En Espagne on disait : le mérinos.
F.E.D. : Fédération Européenne de Découvertes.
Glandes que les hommes de cette époque avaient particulièrement développées.