38934.fb2 Linquisiteur - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 13

Linquisiteur - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 13

13

Au soir de ce jour, quand il fut seul, Novelli se mit à son lutrin, alluma deux chandelles neuves, lissa devant lui une haute feuille de parchemin et se mit à rêver, en aiguisant sa plume, à la lettre qu'il lui fallait maintenant écrire au pape. Il voulut d'abord confesser à ce père lointain son amitié pour Salomon d'Ondes et sa passion pour Stéphanie, mais ses pensées, poursuivant des vérités obscures et fuyantes, le menèrent bientôt au bord d'un puits de sentiments inexprimables. Il décida donc de se retirer sur de plus convenables hauteurs spirituelles, et justifia sa requête d'être relevé de ses fonctions de juge ecclésiastique par son seul désir de pauvreté, et sa volonté nouvelle d'abandon à l'affection de Dieu. Après quelques heures de polissage, les phrases lui vinrent belles. Pourtant, il estima que son âme n'y respirait pas assez librement. Il lui fallait exalter cette chaleur d'amour qui le chauffait si bonnement, désormais, après avoir consumé sa rigueur justicière. Il se remit à l'ouvrage, se creusant coeur et gorge à chercher des tournures assez palpitantes pour dire exactement son état, mais ne parvint qu'à s'empêtrer, biffant les mots à peine dénichés, les estimant trop familiers, ou trop distants, et désespérément inaptes à porter ses frémissements. Vers minuit, il revint sans enthousiasme à un propos succinct, clair, conforme à ce que devait exprimer un moine de sa condition lassé des vanités du siècle, puis relut sa lettre, la trouva froide et compassée mais renonça à mieux dire: son esprit était presque éteint. Il y abandonna sa plume dans l'encrier, se redressa. Ses épaules étaient douloureuses, le front lui pesait. Il frotta longuement ses yeux, puis lui revinrent tout à coup à l'esprit ces paroles de Salomon: «Dieu s'évapore quand on le veut cerner de trop près.» En vérité, les pensées profondes étaient pareillement insaisissables: à peine approchées, elles se défaisaient en brouillard d'encre. Il alla s'asseoir devant la cheminée où rougeoyaient encore des braises, rumina un long moment son amertume de ne savoir écrire avec la science et le feu d'un poète philosophe, puis retourna à son lutrin et orna son dernier feuillet d'un paraphe rageur, en grognant une cascade de jurons. Il s'était mis à ce travail avec l'ambition d'émouvoir le pape, de le faire peut-être pleurer de tendresse pour le fils très saint qu'il était. Il en sortait avec la crainte de n'être pas compris, et de s'entendre tancer comme un sot. Il planta une chandelle presque consumée dans un bougeoir, s'y brûla et monta dans sa chambre de très méchante humeur, en se récitant sombrement son mauvais adieu au monde des puissants. Une fois couché dans le noir, les belles phrases qu'il avait voulu dire lui vinrent à flots, justes, profondes, imparables. Mais il était trop tard: leur musique l'endormit.

Le lendemain matin, après le premier office, il s'en vint errer à l'étage où étaient les cellules des moines et se mit à d'inutiles nettoyages, poussant à coups de balai ses frères dans l'escalier, avec une impatiente jovialité. Comme certains s'attardaient en sa compagnie, il les envoya au jardin sous des prétextes inconsistants, en leur assurant à grand bruit qu'il n'avait ici besoin de personne. En vérité, il ne voulait pas qu'on le voie grimper au grenier, où Stéphanie dormait encore. Dès qu'il fut seul, il abandonna ses torchons, courut au bout du couloir, gravit l'échelle en grande hâte, souleva la trappe, la rabattit soigneusement derrière lui et traversa les combles, à pas menus, le dos courbé sous la charpente, jusqu'à la chambre très exiguë que fermait un rideau. Il l'entrouvrit, écoutant le souffle calme de celle qu'il appelait désormais son épouse secrète, vint doucement s'agenouiller au chevet de sa paillasse et se mit à caresser son visage, penché sur elle, émerveillé comme s'il contemplait un Jésus. Elle se réveilla en soupirant d'aise. Ses yeux, à peine ouverts, brillèrent dans la pénombre. Novelli lui dit un bonjour d'amant, à mi-voix. Elle noua les bras autour de son cou, l'attira, et comme il résistait en riant elle se laissa hisser à demi, posa sa joue contre la joue rugueuse de l'homme.

– Non, non, murmura-t-il, il faut que tu te lèves.

Disant cela il l'enlaça, gémit, respira délicieusement sa tiédeur. Elle le repoussa, voulant lui obéir, mais elle eut un sourire de regret si émouvant qu'il l'étreignit à nouveau et se coucha soudain sur elle en arrachant la couverture entre eux. Il enfouit la bouche dans sa chevelure, son cou, sa gorge, se redressa pour la déshabiller, s'emmêla dans sa chemise et son jupon, la figure écarlate, le regard ébloui. Puis il se mit nu prestement, et ils roulèrent ensemble sur leurs vêtements épars.

Ils se baisèrent comme si le diable les aiguillonnait, comme s'ils voulaient se souffler l'éternité au ventre avant que la mort ne les prenne, en haletant des paroles ferventes, s'enivrèrent de tendresse enragée, se sentirent tomber dans des ténèbres prodigieuses où leur trop de joie se fit souffrance, un bref instant, le temps que Jacques soulève sa figure de ses enfouissements, et devine de superbes démons dans les yeux de Stéphanie. Alors il rugit d'amour débordant. Elle l'empoigna par les cheveux pour ne point le perdre dans le tréfonds de ciel où ils sombraient. Ils jouirent ensemble, agrippés l'un à l'autre, bouches jointes pour se boire les cris à la source, revinrent à l'existence comme l'on remonte du fond de l'eau, lentement, puis se défirent. Novelli, hébété, échevelé, suant, chercha son froc à tâtons, se mit debout et tituba, se rhabilla en jetant des coups d'oeil craintifs à la trappe, tandis que Stéphanie se rajustait, les joues rosées, trois épingles au bec, tordant en un tournemain un lourd chignon sur sa nuque. Avant de chausser ses sabots elle se hissa sur la pointe des pieds et tendit le visage pour effleurer les lèvres de Jacques puis le regarda comme si elle cherchait, au-delà de ses yeux, dans les brumes de son esprit, la réponse à une question inquiète, informulable.

– Nous partirons ce soir, murmura-t-il. Tiens-toi prête et ne t'éloigne pas du couvent.

Ce n'étaient pas les mots qu'elle attendait, il le vit et lui sourit gauchement, incapable de dire ce qui lui bouillonnait au coeur. Il posa les mains sur ses joues, elle fit de même, et ils restèrent un moment à se tenir l'un l'autre la tête, se contemplant aussi profond qu'ils le pouvaient, et savourant leur plénitude de paix, leur simple et limpide gloire d'amour dans la fragilité du monde. Puis elle laissa retomber ses bras et dit, fière et sûre d'elle:

– Va.

Et il s'en alla à grandes enjambées retenues pour ne pas faire grincer le plancher.

Au bas de l'échelle il se tourna en tous sens, épiant les bruits. Deux moines parlaient à l'autre bout du couloir, dans la lumière étroite d'une fenêtre. Il s'aventura peureusement jusqu'à l'escalier et descendit à la bibliothèque où frère Bernard Lallemand était occupé à balayer les cendres, enfoncé dans la cheminée. La lettre au pape n'était plus sur le lutrin. Novelli la chercha, soulevant parchemins et registres, tandis que le moine sortait en geignant de son trou de suie. Il aperçut son maître, eut un vague sourire et le regarda faire, immobile, les manches retroussées et les pouces dans sa ceinture. Jacques croisa les bras, eut un soupir excédé, se rappela soudain qu'il n'avait pas cacheté les feuillets écrits la veille, et d'un coup d'oeil noir à son Bernard comprit que le gros frère les avait découverts en faisant le ménage, les avait lus, et confisqués. Il s'approcha de lui sans un mot, la main tendue et le regard sévère. L'autre plongea son bras jusqu'au coude dans la vaste poche de son froc, en sortit les pages enroulées et salies de cendres, mais ne les rendit pas. Il les tint hors de portée, et comme Novelli les voulait prendre de force, il le repoussa et dit, le corps puissamment planté, mais la voix peu sûre:

– Je veux que tu m'écoutes.

Novelli, fatigué d'avance, prit un tabouret posé les pieds en l'air sur la table et le glissa sous ses fesses. Frère Bernard s'assit en face de lui, sur la dalle de la cheminée.

– J'ai pleuré, dit-il en brandissant les feuilles devant sa figure. Misérable, comme tu es émouvant, quand tu veux! Tu parles si bien de ta foi nouvelle, tu pries monseigneur le pape avec tant de douceur que sans aucun doute il te donnera sa bénédiction, et t'accordera ce que tu lui demandes, si ces parchemins lui parviennent. Mais je prie le Ciel qu'ils se perdent en route, Jacques, je prie le Ciel!

– Rends-les-moi. Je dois les confier à l'évêque Gui. Je suis content que tu trouves mes arguments convenables. Très content.

Il l'était, en effet, et se rengorgea quelque peu, ému par la mine mouillée du moine. Il en oublia de prendre les feuillets que l'autre ne défendait plus.

– Mendiant, toi, soupira le bonhomme, toi qui as des pieds de pucelle. Il faut une sacrée corne aux talons pour aller sans trop de mal par les chemins, je te le dis. Quand je t'imagine errant, une sébile à la ceinture et dormant au hasard des granges, le rire me monte, et les pleurs me sortent.

– Tu n'as jamais rien compris aux idées qui me travaillent, répondit Novelli. Tu n'es qu'un gros sac de pleurnicheries.

– Et toi, frère Novelli, tu me sembles patauger dans un grand embrouillement de mauvaises raisons et de désirs plus péteux que célestes, dit frère Bernard, pris de colère rouge, la tête solennellement dressée et les bajoues frémissantes. Certes, tu es assez beau parleur pour embobiner notre Saint Père, et faire souffrir la bête que je suis, mais si le bien du peuple t'importe tu seras humblement évêque, et point mendiant. Crains de te damner, à te vouloir saint.

– Je fais ce que je dois, cria Novelli, cherchant à nouveau, sans y parvenir, à empoigner la lettre. Je fais ce que je sens juste, rien de plus, rien de moins.

– Non point: tu te gonfles plutôt de vent. Je te connais, tu es un rêveur. Tu te vois, tout luisant dans ta bonne santé, prêchant joliment l'amour de Dieu sur les places des villages, tu te parfumes les oreilles à te représenter les braves gens se chuchotant autour de toi: «C'est frère Novelli, l'ancien Inquisiteur, le neveu du cardinal. Il a préféré se faire vagabond plutôt que de trôner parmi les puissants de Toulouse, il a une âme d'apôtre.» Et tu fais semblant de ne pas entendre ces rumeurs fleuries, et tu vas, comme à la promenade, guérir les nourrissons malades dans les bras des mères, effacer les plaies des lépreux sur le perron des églises, jouer aux miracles comme Vitalis aux deniers. Ose dire que tu n'as pas cent fois rêvé pareil livre d'images. Vaniteux! Pauvre, pauvre enfant, tu ne sais pas que si tu suis tes songes, tu deviendras cagneux à marcher sous les pluies, on oubliera vite ce que tu aurais pu être, et les mauvaises saisons useront ton esprit. Tes vêtements tomberont en lambeaux, la faim déchaussera tes dents, tu mendieras parmi les infirmes, tu n'en pourras soulager aucun, tu seras de plus en plus efflanqué, repoussant, et bientôt si las et enroué que tu n'auras plus la force de prêcher, ni de prier. Tu mourras au seuil d'une porte fermée ou dévoré par des chiens errants, sur une route déserte. Ainsi ont fini les meilleurs parmi ces fous qui sont partis avant toi à la conquête de je ne sais quelle béatitude. Crois-tu que tu n'aies pas mieux à faire que de perdre ainsi ta vie?

Jacques s'était dressé pour affronter ce flot tempétueux de paroles et de postillons. Il leva furieusement la main sur la tête du moine quand il se tut, la retint un instant en l'air, l'abattit en maudissant son homme pour se saisir au vol des parchemins et s'en alla, les feuilles enroulées serrées sur la poitrine et le front trop haut pour voir le tas de cendres devant la cheminée. Son pied s'y planta jusqu'aux mollets. Une épaisse bouffée de poussière grise lui monta autour, il agita les manches pour s'en dégager, ne fit qu'accroître le nuage. Tandis qu'il toussait et sacrait comme un malfrat, frère Bernard le poursuivant, lui cria aux trousses, les yeux pleins de larmes:

– Si tu pars, je partirai avec toi et je dirai aux gens: n'écoutez pas cet homme, c'est un déserteur, il a préféré faire le vagabond plutôt que d'être un bon pasteur dans sa ville. Il veut vous faire croire qu'il a renoncé aux vanités du monde, en vérité il a refusé d'exercer le seul pouvoir qui plaise à Dieu: celui d'accomplir le plus de bienfaits possibles à la place qui lui était assignée.

La porte claqua. Novelli sortit du couvent, la tête encore sonnante de jurons et de ces paroles insupportables que le moine venait de lui infliger. Il s'en alla par les ruelles matinales, écartant les gens de son passage comme un soldat pressé et inventant, l'allure furibonde, d'extravagantes représailles contre frère Bernard, en punition de son impudence. Il l'imagina plongé dans les pires trous à merde, le repêcha pour le soumettre à des humiliations plus terribles encore, puis, ses divagations meurtrières s'épuisant, le doute lui vint peu à peu à l'esprit, par menus grincements. Il dut s'avouer que ce foutu lourdaud n'avait pas dit que des sottises. Il ne pouvait nier s'être parfois rêvé trônant en saint naïf au milieu des foules béates. Il était vaniteux, soit. Mais pas au point de confondre les chansons complaisantes dont il se berçait, certains soirs, avec la rumeur du monde. Il savait bien ce qu'il risquait à prendre le large sur ses pieds nus. Il s'était armé le coeur, quoi qu'en dise l'idiot qui le servait si mal, contre les tempêtes inévitables, les probables désespoirs, les famines et les enrouements. Les sentiments qui le poussaient étaient puissants, beaux, douloureux, point vulgaires. Étaient-ils justes? Peut-être, en effet, ce Dieu d'amour désormais niché dans son esprit à la place du vieux Père justicier pouvait être servi dans un palais d'évêque aussi bien qu'au hasard des chemins. Peut-être, comme le voulait frère Bernard, lui fallait-il rester sagement immobile et accueillir le sort qu'on voudrait lui faire. Cette pensée raviva son impatience. Il haïssait les mollesses du confort plus encore qu'il ne craignait la méchanceté de l'errance. «Pourtant, se dit-il, si mon âme était vraiment solide, je devrais pouvoir rester pur parmi les ors et les fourrures, et pauvre au milieu d'une cour de notables serviles. Là peut-être serait la plus solitaire, la plus belle et la plus difficile des vies possibles.» Il échaufauda des humilités invisibles, des leçons de parfaite bonté secrètement données aux pourritures nobles, se laissa emporter un instant par son goût immodéré des obstacles, puis, comme il arrivait sur la place Saint-Étienne, Stéphanie lui revint soudain en plein front. C'était elle, en vérité, qu'il voulait suivre. Ils étaient voués au vent, tous les deux. Au diable les sagesses méticuleuses, ils étaient des foudroyés, ils ne pouvaient désormais que se nourrir d'orages et de chemins, de nuées, d'étreintes où l'envie les prendrait, sans souci de mesure ni de convenances. Stéphanie lui tenant une main et le Jésus des routes l'autre, pouvait-il s'accroupir sous une mitre sans en avoir le coeur rompu? Allons, il ne souffrirait plus aucune gronderie de ceux qui n'étaient pas, comme lui, des passants brûlés, des feux vivants.

Il gravit le perron du palais épiscopal tout empli d'indulgence nouvelle pour ce brave rustaud de frère Bernard, qui ne s'était jamais enivré que de vin et de mesquines paillardises, et prêt à affronter Gui de l'Isle avec sérénité. Il trouva l'évêque assis dans son lit, enveloppé de fourrures et le dos abandonné sur d'énormes oreillers dont les franges de dentelle ornaient grotesquement ses cheveux en bataille et sa face encore bouffie de sommeil. Dame Grazide était près de lui, s'occupant à caler contre la bedaine du bonhomme un plateau d'argent encombré de tartelettes et d'un pot de lait si parfumé de miel qu'il embaumait la chambre. Novelli leur souhaita un bonjour moqueur. Grazide vint l'embrasser en gloussant comme une poule couveuse et soupirant, pour excuser la grasse matinée du paresseux, que son pauvre Gui s'était usé les yeux à travailler très tard, la nuit dernière, avec son architecte. Jacques attendit qu'elle fût sortie, puis déposa son rouleau de feuilles sur la table de chevet. Il dit à voix basse, car la porte était restée ouverte:

– J'ai écrit au pape pour le prier de me délivrer de mes charges présentes, et lui demander de ne pas m'en imposer de nouvelles. Tu as voulu que je te confie la lettre, la voici. Je te préviens: si tu trahis ma confiance, j'irai moi-même à Rome, seul, à pied, comme un pénitent, et de ta vie tu ne me reverras.

Gui eut l'air contrarié par ces menaces incongrues qui venaient le troubler à l'heure où il ne désirait que s'éveiller lentement, en savourant ses friandises. Il poussa un gâteau dans sa bouche, s'essuya les doigts à ses fourrures, prit d'un geste las les parchemins et se mit à lire, les joues gonflées et la mâchoire lente. Novelli s'en alla respirer l'air frais à la fenêtre pour ne pas avoir à contempler ce pourceau déchiffrant, impassible, ses phrases si douloureusement écrites. «Il est incapable d'en comprendre le sens, pensa-t-il. Quoi qu'il dise, je ne lui répondrai pas.» Pour se distraire de l'irritation qui le harcelait, il laissa errer son regard sur le désordre des toits et des ruelles, et son esprit dans la rumeur de la ville d'où montaient, parmi les fumées tranquilles, des tintements de forges. Sur la place, des marmots haillonneux se mirent soudain à piailler et courir, poursuivis par un âne débridé. Ils s'enfouirent à bout de course dans des jupes de matrones qui bavardaient devant la fontaine. Jacques eut un élan de grande douceur, les voyant agrippés aux cuisses des femmes, le visage dans l'odeur des tabliers. Il sentit frémir en lui des peurs délicieuses d'enfance et s'appliqua à les faire intimement revivre, à les nourrir. Il retrouva intactes des saveurs de vieilles lumières maternelles et s'en émerveilla. Il oublia le palais où il était, l'évêque, le pape, sa lettre de saint bancal et la colère de frère Bernard, ne pensa plus qu'à Stéphanie pour partager avec elle, en secret, son émotion vivace, innocente, et tout à coup, dans un trébuchement de coeur illuminant, il comprit ce qu'il avait toujours désiré, même au temps où il croyait son existence tracée aussi droit qu'une lame au travers du monde: vivre dans un perpétuel étonnement de miracle. Il n'avait jamais demandé à la vie rien de moins qu'un miracle à chaque pas, à chaque regard, à chaque instant. Voilà pourquoi il se sentait si souvent blessé, rogneux: il trouvait trop rarement à apaiser sa soif. Il s'amusa de son extrême démesure. Pourtant son désir lui parut légitime, et lui-même s'estima, dans sa parfaite exigence, d'une simplicité limpide. «Il suffit que l'âme veuille», se dit-il. Elle ne voulait plus, déjà. L'effort des mots avait obscurci le soleil, dans son esprit.

– Un jour, les pèlerins viendront prier saint Jacques de Toulouse, dit Gui de l'Isle, derrière lui.

Novelli eut un dernier regard au ciel, aux maisons, aux gens sur la place, et s'emplit, avant de se retourner, de cette vie lointaine et pourtant intime. Gui, parmi ses dentelles, retenait dignement l'émotion qui nouait sa gorge et voilait sa voix. Il avait poussé son plateau sur la couverture et triturait les feuillets en relisant des phrases, de-ci de-là. Il dit encore:

– Tu es pur, trop pur. Je ne vais plus oser te parler, maintenant. Auprès de toi je me sens misérable, fainéant et sot comme un barbare.

Jacques lui sourit et vint s'asseoir sur le bord du fauteuil, au chevet du lit, excité par l'envie de s'entendre flatter encore.

– Allons, dit-il, tu exagères.

– Mon bon, répondit l'évêque tout rêveur et exalté, il faut que je parvienne à bâtir cette cathédrale qui m'occupe l'esprit. Un jour, tu y seras enterré, et tant qu'elle durera, le peuple ne cessera de venir prier sur ta tombe. Ainsi, ton nom et mon oeuvre dépasseront nos vies. Ne ricane pas, imbécile. Nous sommes peut-être des hommes de haute volée, et nous l'ignorons. Je te servirai fidèlement. Un légat du pape viendra bientôt me visiter, je lui donnerai ta lettre. Comment comptes-tu vivre, en attendant la réponse du Saint Père?

– Je ne sortirai guère du couvent, je prierai, je méditerai, j'apprendrai la patience. Dès mon retour du Lauragais, je confierai le registre d'inquisition aux frères Guillaume Pélisson et Bertrand de Pomiès. Ils se plaisaient beaucoup à m'assister.

– Que vas-tu faire en Lauragais?

– Aider Jean le Hongre à survivre, ou à mourir.

– Je sais que Stéphanie est revenue, dit Gui de l'Isle à mi-voix, baissant la tête.

Il jeta un coup d'oeil à son compère, qui se mit à torturer ses doigts croisés sur ses genoux. Un moment, chacun attendit que l'autre parle, Jacques tout à coup encombré de mots mal vivants qu'il n'osait dire, et Gui craignant de se faire rabrouer, s'il questionnait. Ils entendirent Grazide s'éloigner dans le couloir en grondant des servantes rieuses qui, sans doute, venaient de la surprendre à l'affût derrière la porte de la chambre. Gui soupira et maudit la vieille mère entre ses dents.

– Je viendrai te voir de temps en temps, quand je n'aurai plus de maison, lui dit Novelli. Je te raconterai mes voyages, et si je parviens à vivre aussi pauvre et bon que je le dois, tu le sauras. Je te parlerai aussi de mes compagnons, si tu veux. Stéphanie, Salomon d'Ondes et le vieil Arnaud que je porte en tête m'ont tant cogné sur le coeur qu'ils me l'ont ouvert comme une gangue d'amande. Tu vois, je ne suis pas un saint, j'ai perdu mon armure, voilà tout.

– Et moi, demanda Gui à voix menue, affectueuse, ne suis-je pas ton compagnon?

– Non. Tu es ma famille. Tu m'alourdis. Tu m'encombres. Tu me tiens. Tu ne peux me pousser à courir le monde.

Jacques dit ces mots avec une grande tendresse, et Gui s'en émut comme de paroles d'amour. Il hissa les couvertures sur son ventre et remua douillettement, la mine barbouillée par un petit rire enfantin.

– J'aimerais t'accompagner, dit-il. Nous marcherions ensemble, sans souci. Je n'ai jamais dormi dans la paille d'une grange.

– Pense aux gâteaux de Grazide, répondit Novelli. Pense à ton oeuvre.

– Et si je me sentais appelé, moi aussi, à chercher mon salut parmi les pouilleries?

Ils se turent, s'affrontant sans hargne, par jeu fraternel, puis:

– Je m'acharnerais à te retenir, dit Jacques. Comprends qu'il me faut une maison où je puisse sans honte revenir vaincu. Comprends que nous sommes du même arbre, mais pas de même bois. Tu es une sorte de grosse racine, et moi une manière de branche haute. J'ai besoin que tu restes où tu es, pour aller loin sans risque de me perdre.

Gui de l'Isle hocha la tête. Il dit, comme l'on rend les armes:

– Et moi j'ai peut-être besoin que tu partes pour rester où je suis sans étouffer d'ennui. Tu seras ma part de liberté. J'envierai tes chemins. Tu rêveras aux friandises de ma vieille pie.

Jacques, riant, se pencha vers son compère, le prit aux épaules et embrassa ses joues rebondies.

– Salut, dit-il.

L'évêque le repoussa, riant aussi, de mauvais gré. Il répondit:

– Salut, fou, le bonjour au ciel.

Il se renfonça dans ses oreillers, l'air bougon, et écouta les pas qui s'éloignaient sur les dalles du couloir en pensant que son frère de lait, assurément, ne craignait plus les embûches du monde. Il en fut mélancolique.

Novelli s'en alla chez Salomon d'Ondes, où il fut surpris de trouver frère Bernard Lallemand, le froc poudré de poussière et la figure contente: il était venu aider le juif à ravaler sa boutique. Vitalis le Troué, accroupi sur le dallage, assemblait à grands coups de maillet les planches d'un étal neuf. Salomon traversa vivement le vacarme, les reliefs de gravats et les outils épars, dès qu'il aperçut son visiteur sur le seuil, pour serrer ses mains et l'inviter à monter à l'étage, où l'air était plus respirable. Il était vêtu d'une tunique largement délacée sur la poitrine, et de chausses de mauvaise laine. Jacques ne l'avait jamais vu ainsi débraillé, puissant, sale, jovial. L'ami qu'il accueillait, d'ordinaire, au couvent, était un peu voûté, d'apparence maigre dans sa robe judaïque, et ne semblait friand que de seule sagesse, comme un homme parvenu à l'âge où le corps s'efface. Celui qui, maintenant, plantait d'une poigne ferme l'échelle dans les débris de l'escalier avait l'assurance d'un travailleur de bonne carrure et la droiture d'un vivant qui ne craint pas les fardeaux. Novelli le regarda sans rien dire et soudain lui vint à la figure une méchante chaleur d'amoureux qui se pressent trahi. Il lui parut tout à fait inconvenant que ce juif puisse changer d'apparence, de conduite, presque de visage selon la circonstance. L'autre, tout à sa bienvenue, ne remarqua pas sa perplexité. Il l'encouragea d'un geste à grimper devant lui. Vitalis et frère Bernard les rejoignirent bientôt dans la chambre et s'assirent à côté d'eux, autour d'un chandelier posé en mauvais équilibre sur un coffre au couvercle courbe. Un rayon de jour tombait d'une lucarne au travers d'une paillasse soigneusement enveloppée de couvertures. La pièce était presque nue. Les meubles brisés n'avaient pas été remplacés.

Tandis que le moine et le bateleur se régalaient de vin à longs jets de gourde entre leurs lèvres presque jointes, Novelli, le dos raide et la bouche tordue par un sourire aigre, complimenta Salomon pour sa bonne mine.

– Pardonnez-moi de vous surprendre dans votre peau de bourgeois laborieux, lui dit-il. J'ai peine à vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de vos allures de vieux chat?

Salomon, l'air amusé, lui répondit qu'il n'aimait guère les couvents, et qu'il avait en effet quelque peine à n'y point voûter l'échine.

– Ici, ajouta-t-il en désignant la pénombre de sa chambre aussi pauvre qu'une cellule de moine, je suis chez moi, et vous m'y voyez à l'aise. Cette maison va bientôt renaître. C'est un bonheur que je n'espérais pas, après tant de ravages.

«Ainsi, se dit Novelli, ce peigne-cul n'a jamais eu que le souci de remplumer son jabot. Pendant que je me fendais l'âme pour son salut, il me ficelait en pensant à ses plâtres, et sans doute riait-il de moi dans son col. Amener le Grand Inquisiteur de Toulouse à l'état de mendiant, quel maître coup, pour un juif philosophe! C'est fait maintenant. Il a gagné. Il revient à ses affaires, puisque me voilà perdu.» Sa figure était si pâle soudain, et ses yeux si profondément cernés, que Salomon et frère Bernard lui demandèrent avec inquiétude s'il souffrait de quelque mal. Novelli répondit, le visage ravagé par une fièvre de Christ:

– Vous m'avez trompé, maître Salomon. Il m'apparaît clairement que mon amitié vous importe bien moins que votre boutique.

– Maître Novelli, je ne veux que vivre en paix, dit le juif, tout effaré. En quoi cela m'empêche-t-il de vous aimer comme un frère?

– Salomon est un homme tranquille, comme tu devrais l'être, dit frère Bernard, d'un ton de grande évidence.

– J'ai écrit au pape, répondit Novelli. Je lui ai demandé de me délivrer de mes pouvoirs présents. Je l'ai fait pour que nous vivions ensemble à même hauteur, et pour que Dieu seul soit entre nous, comme vous le vouliez. Vous aurez bientôt une maison neuve, et moi un chemin sous les pieds, le ciel sur la tête, un bâton dans une main, une sébile dans l'autre, pour mendier mon pain. Alors je viendrai frapper à votre porte, je vous tendrai la main, et je vous demanderai l'aumône de votre âme, pour l'amour de Notre Seigneur Jésus. Que me donnerez-vous, maître Salomon? Un denier de votre bourse, avec quelques-unes de ces bonnes paroles que vous savez si bien dispenser aux benêts? Je ne m'en contenterai pas. J'attendrai à genoux, sur la pierre de votre seuil, priant pour votre pardon jusqu'à ce que la mort me prenne.

Il se leva, recula vers l'échelle, les bras ouverts, et dit encore, la voix brisée:

– Je ne suis pas un joueur, moi. Je ne suis pas un jongleur de serments, ni un philosophe, je vais où les mots me conduisent, j'y vais avec ma carcasse, mon sang, ma viande, ma tripaille et ma peur. S'il est une autre manière de vivre juste, dites-le-moi, par pitié, et vous m'épargnerez de grandes souffrances.

Il faillit se rompre le cou en dégringolant de l'étage, tant ses membres tremblaient, et de rage traîna l'échelle jusqu'au milieu de la ruelle, parmi des cris de femmes, tandis que frère Bernard et Salomon s'égosillaient à le rappeler.

Revenu au couvent, il s'enferma dans sa chambre et n'en sortit que pour prévenir les moines de son prochain voyage. Le lendemain, il s'habilla en laïc, descendit, une heure avant l'aube, à l'écurie, et sella deux mules. Puis il s'en fut à la cuisine rassembler quelques provisions. Stéphanie y était, elle s'occupait à rallumer le feu. Elle vint vers lui en s'essuyant les mains à ses jupes. Il la prit aux épaules, la regarda tristement. Elle caressa son visage et murmura, inquiète:

– Tu as l'air malade.

Il s'efforça de sourire.

– Nous partons, dit-il.