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Novelli passa la nuit au Bazacle, priant pour l'âme de la recluse et pleurant en secret, agenouillé sur le pavé, dans un recoin de la haute porte. Quand il fut à bout de larmes, une paix nouvelle lui vint, avec le sentiment impérieux et doux que cette pauvre fille, dont il avait oublié le visage, ne quitterait plus désormais son esprit, et serait à jamais son amante inaltérable. Un court moment, le temps d'un silence d'aube entre deux chants d'oiseaux, il eut la certitude qu'il en serait ainsi. Alors, tout soudain, un fracas de galop réveilla la ruelle. Il se rencoigna, le front contre la muraille, les mains sur la figure. Un étrier frôla ses épaules, il sentit passer un grand vent d'homme sur un cheval large. Il ne se retourna pas. Il savait, il était sûr que c'était Jean le Hongre qui s'en revenait à son campement après l'avoir cherché partout. Il attendit, avant de lever la tête et d'ouvrir les yeux, que le ferraillement de cavalcade ait franchi la porte du Bazacle. Quand le bruit se fut assourdi dans l'herbe de la rive, il descendit vers le fleuve et aperçut au loin, dans les premières lueurs, l'ombre du cavalier chevauchant vers Saint-Cyprien. Cet homme, maintenant, ne lui importait plus guère. Il trouva bon qu'il s'éloigne ainsi, et se crut pour toujours débarrassé de lui. La nuit, comme un fardeau, lui tomba des épaules, il soupira profondément et se sentit léger parmi les parfums vifs du petit jour.
Les Pastoureaux quittèrent Toulouse par la Garonne. Des brumes traînaient encore au ras de l'eau, mais il y avait déjà de l'or dans l'air, parmi les oiseaux lents. A la proue du premier chaland, Jean le Hongre, planté raide sur son cheval de labour, tenait son épée haut levée comme une hampe de bannière: au bout de la lame flottait un lambeau de tunique frappé d'une croix. C'est ainsi que Novelli le vit lentement passer, le ciel au front, porté par le courant du fleuve, avec derrière lui sa troupe affalée dans des bateaux plats. Ces gens semblaient accablés par les sanglantes saouleries de la veille, et mal dépêtrés de la nuit. Aucun ne chantait, ni cantique ni paillardise. Seule musique: des raclements de bâtons et de savates contre les flancs des barcasses, et de lointains croassements de corbeaux, dans les promesses de soleil.
Les moulins s'éveillaient. Des têtes aux lucarnes, des serviteurs frileux menant des chevaux boire regardaient défiler cette croisade de perdus avec une curiosité vaguement envieuse, bientôt distraite par les labeurs du jour. Quelques filles se mirent à courir le long de la rive, accompagnèrent un instant des chiffons lentement balancés à bout de bras dans la brume, signes d'adieu qui s'en allaient sur l'eau. Dès qu'ils furent éloignés elles se détournèrent de ces hommes qui s'étaient peut-être frottés à leur peau, et leur regard changea de lumière. Elles s'en revinrent, préoccupées, déjà, de besognes quotidiennes. Novelli aima ces gens fidèles à la rive, malgré la tentation des bateaux. Il les salua, cheminant vers le Pont Couvert et le couvent de la Daurade dont on voyait au loin, dans la courbe du fleuve, le toit de tuiles ensoleillées et les feuillages de son jardin qui débordaient des murailles. «Dieu vous garde», dit-il bonnement à des femmes occupées à puiser l'eau, à des hommes cheminant vers des vergers, et il pensa que Dieu, en effet, les gardait dans l'enclos de Toulouse pour que se perpétuent le travail de la vie et la sagesse des saisons. On lui rendit son salut sans respect ni crainte dans l'innocence du matin.
Il fallait qu'il aille prendre des nouvelles de son oncle le cardinal. Il s'y sentait obligé par une affection inquiète, envahissante, mais savait qu'il serait pressé de partir, à peine franchi le seuil de sa chambre. Une impatience perpétuelle le poussait sans cesse hors de la paix et de la jouissance des jours. Il se demanda pourquoi il en était ainsi, marchant à grands pas, l'esprit à nouveau fermé aux rumeurs du fleuve et de la ville réveillés. Que cherchait-il? Même ses prières ordinaires étaient haletantes. On lui en avait fait la remarque, autrefois. Il s'était appliqué à freiner sa langue, mais sa ferveur s'en était étiolée. En vérité, les lenteurs du temps l'agaçaient. Il désirait à chaque instant que son front s'ouvre et que le ciel y entre. Il n'attendait rien d'autre et s'irritait d'attendre. Peut-être abîmait-il sa vie à l'encombrer de trop d'espoir.
Quand Novelli le Vieux le vit entrer habillé en laïc, les joues creusées et les yeux enfiévrés par sa nuit de veille, il eut un sourire malicieux qui plongea son neveu dans une confusion furibonde. Le cardinal, sans aucun doute, estimait que son Jacques sortait à l'instant d'une paillasse de fille. Il ne lui en dit rien mais profita de son embrassement pour flairer sa figure. Novelli, d'un geste brusque, se défit de lui, s'assit à son chevet et s'efforça de lui sourire, mais il y parvint si mal qu'il se détourna vite. Ils restèrent ainsi un moment silencieux, l'un tête basse et l'autre le regardant, l'air benoît. Arnaud voyait bien que Jacques était fâché. Il en était triste, mais au fond de son doux chagrin brillait encore cette lueur de naïveté contente qui agaçait si fort le jeune Novelli. «Pardon, disait le regard de l'oncle, pardon de m'amuser encore des pétillements de la vie, moi pauvre fou qui pars en cendres. Qu'importe le bordel d'où tu viens, il ne t'a pas sali, fils, n'aie pas peur, n'aie pas honte, tu es lisse, tu es bon, et vois comme je t'aime de m'accorder ta présence.» Sa longue main aux veines saillantes chercha au bord du lit celle de Jacques qu'il amena sur le drap, pour la caresser. Il dit enfin, toute malice éteinte:
– Tu prends trop de peine, fils. Je te vois bien fatigué.
– Mon oncle, je le suis, répondit Novelli. J'ai couru toute la nuit après des ombres, des chimères. Elles m'ont tenu éveillé jusqu'à l'aube, puis se sont dérobées.
Il dit encore à voix basse, le menton contre la poitrine:
– Je n'ai pas paillardé.
Le cardinal sourit à peine et baisa la main de son neveu. Alors Jacques lui raconta son errance au camp de Jean le Hongre, et sa visite à la recluse morte. Novelli le Vieux écouta son récit avec une pitié très anxieuse. A la fin, il lui demanda:
– Que voulais-tu donc à ces gens, Dieu du Ciel?
– Je ne sais pas, répondit Jacques. Peut-être leur prendre et leur donner quelque bonheur inexplicable.
– J'ai connu de ces envies, dit le cardinal.
Il resta pensif un moment, puis un souvenir raviva ses yeux. Il se mit à rire en silence, tout doux et de plus en plus radieusement, jusqu'à ce que les larmes lui viennent.
– A ton âge, Novelli, j'ai couru la nuit moi aussi, dit-il. Mais je ne m'y suis jamais perdu parce que je n'y cherchais pas le Ciel. J'étais comme un chien friand de truffes, de fruits nocturnes, de festins d'ombre. J'ai fait des rencontres délectables que mon confesseur, Dieu merci, a toujours ignorées, et des sottises que tu m'envierais, si je te les disais. Tu n'en feras jamais de pareilles, toi qui ne sais pas jouir sans honte. Pauvre fils! Tu es comme un loup qui veut faire l'aigle. Tu marches le museau levé vers les nuées, tu ne vois pas que tes pattes s'enfoncent bravement dans les broussailles, et te voilà entortillé, et tu couines, tu te pousses du col, la tête dans les ronces tu ne démords pas de ton désir d'étoile! Hé, foutu bien-aimé, c'est en flairant l'humus qu'on trouve son chemin!
– Et les truffes aussi, père Novelli, dit Jacques, les yeux rieurs.
Le vieil Arnaud jubila, l'air espiègle.
– Oui, les truffes aussi, dit-il. Je t'en souhaite de charnues, fils, de parfumées, de biens saoulantes.
Novelli le Jeune, pris de joie douce, lui aussi, se laissa glisser à genoux, posa la tête sur l'oreiller, joignant son front à celui de l'oncle.
– Jacques, mon Jacques, dit le cardinal, comme il me plaît de te voir rire enfin de tes misères! Embrasse-moi et va-t'en, je vais mieux. Je vais bientôt sortir de la faiblesse où je suis. La vie m'attend, je la sens impatiente. Oui, je vais bientôt sortir, je t'accompagnerai partout où tu iras, et je marcherai les pieds au ciel, pour avoir la tête plus près de toi.
A l'instant de se séparer, l'un au seuil de la chambre et l'autre presque indistinct dans la pénombre, les deux Novelli se regardèrent longuement, et se firent en même temps le même signe d'adieu.
A midi, Jacques Novelli, vêtu de la robe noire et blanche de frère prêcheur, vint au Château Narbonnais. La vaste cour pavée, cernée par de vieilles tours de briques et de boue ocre, lui parut ce jour-là plus fréquentable, peut-être parce qu'il y entra avec le vieux Novelli cheminant à l'envers du monde, à son allure, la tête jointe à la sienne. Ce lieu, d'ordinaire, l'accablait. A peine franchie la porte ferrée, il lui semblait quitter le fil des jours pour entrer dans des limbes mornes, hors de la vie. Personne, à l'intérieur de cette enceinte, ne parlait et ne se tenait comme ailleurs, dans la cohue allègre des ruelles. Les comtes de Toulouse avaient vécu ici, autrefois. L'air avait gardé de leur déchéance une tristesse noble, et les murs des rides, des fatigues inguérissables. Des soldats et des concierges veillaient sur les entrailles des tours où grouillait une foule de prisonniers très orduriers, dont l'odeur de mort et de merde montait au jour chaque fois que l'on ouvrait les portes basses pour leur jeter quelque nourriture. Certains soirs d'été poisseux, ces relents envahissaient les salles du Parlement accolées à la muraille, et la Viguerie où l'on rendait la justice. La puanteur était alors si insupportable que le viguier et les notables de sa suite renonçaient à travailler et s'en allaient au bain, laissant leurs infatigables fonctionnaires, greffiers, secrétaires et clercs à leurs besognes de taupes, dans les parloirs et les corridors sonores. Ces gens poussiéreux aux doigts tachés d'encre se gonflaient volontiers d'une importance qu'ils n'avaient pas, affectaient de parler latin, de ne rien entendre des hurlements qui parfois les frôlaient, dans les hauts couloirs, et de ne jamais penser aux remuants charniers dont ils étaient comptables. Novelli détestait leur courtoisie vulgaire, leurs parlotes compétentes, au pas des portes voûtées. Ces peigne-culs lui semblaient aussi haïssables que des docteurs dans une maison de mourant: environnés de douleurs et contents de leur science.
Il traversa, dans un envol de robe, une nuée de sourires et de politesses empressées, et par la galerie le long du mur d'enceinte, il s'en fut droit à la Tour Gaillarde. Là, il demanda aux deux soldats de garde d'aller chercher Stéphanie et de la conduire à la chapelle des comtes, où il désirait l'interroger. On lui obéit à pas lourds, sans le moindre mot, ni servile ni rétif. Ces hommes avaient des têtes de brutes endormies et revêches. Novelli pensa qu'ils fréquentaient de trop près la souffrance des prisonniers: elle avait sans doute sali leur âme, et ils en détestaient le monde. Voyant les deux soudards se courber pour franchir la porte de la tour, une bouffée de compassion lui vint au coeur. Il leur lança deux deniers de cuivre, mais son geste fut si furtif et maladroit que les pièces roulèrent dans la poussière, et que les hommes ne s'en aperçurent pas. Il enfouit les mains dans ses manches et s'en alla comme un fautif.
La chapelle n'était guère entretenue depuis que le règne des comtes de Toulouse s'était éteint, mais elle sentait bon l'encens fané, le silence et la poussière de soleil. Novelli s'agenouilla devant l'autel, sur un prie-dieu aux grincements sonores comme des éclats de feu, en ce lieu de vieille paix romane. Aussitôt lui parurent plus lointains et impalpables que des saisons enfuies les douleurs et l'affairement qui environnaient ces murs. Il ne pria pas, mais s'emplit un long moment des belles lueurs d'or pâle qui tombaient des vitraux étroits. Un claquement de serrure le réveilla soudain de sa rêverie. La porte s'entrouvrit et se referma, des pas de sandales s'avancèrent derrière lui, s'arrêtèrent tout près. Il se retourna.
Il ne vit d'abord que la misère de Stéphanie, ses haillons de vieux sac, sa taille ceinte d'une corde et ses pieds ficelés dans des chiffons bourbeux. Elle puait, mais elle était belle. Novelli se sentit le coeur étrangement poigné quand il rencontra son regard, aussi noir et vivace que le sien. Il s'émut de cette parenté. Les yeux de ce visage lisse sous la crasse avaient les mêmes éclats que ses nuits remuantes. Il s'y chercha dedans, se trouva. Son esprit lui échappa. Il eut un bref instant d'affolement, se reprit. La fille parut tout à coup inquiète du silence de cet homme qui la regardait sévèrement. Elle lui trouva une beauté d'ange méchant, ainsi debout dans la pénombre, avec son rayon de soleil sur l'épaule.
– Ton frère est parti, dit-il. Chance pour toi: il mourra bientôt, car il est enragé, et tu vivras si tu veux m'obéir.
Les yeux de Stéphanie s'emplirent de larmes à cette nouvelle et sa bouche frémit, mais elle resta droite, les mains jointes sur le ventre, durement serrées pour les empêcher de trembler. Novelli vit qu'elle s'en allait en songe sur la Garonne à la poursuite du Hongre, enveloppait le frère enfui d'embrassements, de déchirures d'adieux, de bénédictions muettes. Il en fut irrité. Il dit:
– Espère son salut si tu veux mais laisse-le aller où il doit. Défais-toi de lui, que diable, la vie nous veut aimants, mais libres. Je t'ai dit qu'il mourrait. Peut-être non. Peut-être que Dieu veut le prendre vivant et l'employer à des oeuvres moins basses que celles où il se perd. Je peux l'aider, t'aider aussi. Tu n'as pas une figure de mauvaise femme.
– Je n'ai besoin d'aucun secours, répondit Stéphanie, mais soyez béni si vous avez pitié de mon frère. Pour l'heure, il se croit encore invulnérable, car il est comme sont les hommes: tout farauds et vantards quand un mal invisible les prend. Il croit sa douleur passagère, mais je sais bien, moi, qu'il est infirme maintenant que je ne suis plus auprès de lui. Il tombera bientôt de cheval, à sa gauche où je ne suis plus. Ses mains me chercheront dans l'air, son front se fendra sur les cailloux, sa bouche mangera la terre et il mourra couché sur le côté gauche, où je ne suis plus.
Elle parla comme une jeune mère en grande peine, à voix pressante, mais avec, dans le regard, un air de tout savoir qui semblait ineffaçable. Novelli désira aussitôt troubler cette fille trop limpide qui lui creusait impudemment le coeur. «La garce est amoureuse», se dit-il. Il se détourna d'elle, de peur qu'elle ne devine ses ruminations. L'envie lui vint de la soumettre, de l'amener au moins à la pleine confession de ses sentiments. Alors il pourrait se laisser aller à répandre sur sa tête la douceur obscure dont il se sentait encombré.
– Ton frère est un écervelé, dit-il. Une folie le pousse, que Dieu n'éclaire pas.
– Il a l'esprit simple. Je sais que sa lumière n'est pas celle de l'intelligence. Pourtant, c'est une belle lumière.
– Sans doute est-il capable d'exalter la foi des brutes, mais il est inaccessible à la sagesse. Je le sais bien: c'est un rieur.
– Il veut laver la Terre de ce qui lui semble impur. Autant qu'il le peut, il fait le ménage du monde.
Elle dit cela avec une force si douloureuse que les larmes débordèrent de ses yeux. Elle baissa la tête pour s'essuyer les joues. Quand elle la releva, son air était à nouveau batailleur.
– Tu ne crois pas à la sainteté de son entreprise, dit Novelli avec une satisfaction méchante. Tu n'es pas assez morte, ma fille, ton coeur bat trop chaudement. Les femmes de ta sorte peuvent perdre leur âme dans les pires fumiers, mais elles ne cherchent jamais le salut dans le travail des couteaux. Tu as suivi ton frère parce que sans toi tu le voyais perdu, voilà tout.
Ils restèrent un moment furieusement affrontés, puis Stéphanie, sans détourner ses yeux du regard de Novelli, se laissa prendre peu à peu par un désespoir si émouvant et fier que Jacques se sentit à nouveau tomber en compassion extravagante. Il se retint de s'approcher d'elle. Elle le vit, se raidit.
– C'est vrai, monsieur l'Inquisiteur, dit-elle enfin, je suis le poids qui tient Jean le Hongre à la vie. Son âme est vide. C'est peut-être pour cela que le Ciel et l'Enfer sont en lui si librement. Il est beau quand il parle et quand il rit parce qu'il n'a jamais éprouvé ni pitié ni doute. Je ne suis pas assez morte, en effet, pour ne pas voir l'horreur de ce qu'il fait. Il se damne, à ravager les Juiveries. Il dit qu'un ange lui est apparu en rêve et lui a ordonné de le faire. Ce n'est pas vrai, mais il le croit. Oui, il mourra honteusement, et sans doute me faudra-t-il le suivre dans l'au-delà pour veiller sur son âme, car je suis sa seule bonté, et si je ne me tenais pas à son côté le jour du Jugement dernier, que dirait Dieu de lui?
Novelli la regarda longuement avec un sourire noir et une grande confusion d'idées en tête. Stéphanie devina le soupçon de coucherie incestueuse qu'il traînait depuis la veille. Alors elle sourit elle aussi. Elle dit:
– Non, mon frère n'a jamais posé ses mains sur mon corps. Mais tous les soirs je lui caressais la figure pour qu'il s'endorme en paix.
Jacques sembla soudain se réveiller d'un songe. Le cardinal Novelli l'avait contraint de répondre pareillement, tout à l'heure. «Je suis aussi détestable que ce vieux paillard, se dit-il, mais elle n'est pas blessée comme je le fus. Les nuits du coeur ne l'effraient pas.» Elle était toute railleuse, maintenant, malgré ses larmes. Il ne s'en offusqua pas, au contraire: il se sentit content de n'avoir plus à la suspecter. Il lui dit qu'il allait, ce jour même, se préoccuper de la faire sortir de prison, où il n'avait aucune raison de la laisser: elle n'était ni criminelle ni hérétique, grâce à Dieu. Il lui interdit, cependant, de quitter Toulouse, car il désirait encore l'interroger sur la folie du Hongre et la misérable aventure des Pastoureaux. Comme elle lui faisait remarquer qu'elle n'avait, en cette ville, aucune maison où aller, il lui proposa, le coeur battant, de l'accueillir dans son couvent des frères prêcheurs. On y avait besoin d'une servante. Elle logerait au grenier, où dormaient parfois des voyageurs détroussés qui les frères recueillaient au hasard des églises. Alors elle lui demanda ce qu'il adviendrait de ses compagnons emprisonnés avec elle.
– Ils subiront le sort de leur maître, dit-il. Ils seront libérés si ton frère fait pénitence, et si monseigneur le pape lui accorde son pardon. S'il s'obstine dans sa folie, ils resteront en prison.
– Je ne suis pas moins misérable, de coeur et de corps, que ces pauvres gens, répondit Stéphanie. Ils sont aussi mes frères. Pourquoi donc me séparer d'eux?
– Il est vrai que tu es crasseuse, fille. Mais ces vagabonds ne sont pas de ta famille. Ils ont pris plaisir à troubler l'ordre. Pas toi: tu as suivi le Hongre avec le seul désir de l'éloigner du diable. C'est ce que tu m'as dit.
– Si vous considérez qu'ils ont fait du mal au monde, monsieur l'Inquisiteur, les voilà jugés avant l'heure.
– Non, fille. Nul ne peut décider de leur sort avant de savoir s'ils ont agi par méchanceté ou par piété mal ficelée.
– Ou par souffrance grave. Dieu le sait.
– Il nous inspirera.
– Il vous dira qu'il faut leur pardonner, car ils sont des enfants.
Son air émut grandement Novelli. Cette fille avait encore beaucoup à espérer de lui. Il s'en alla, jubilant secrètement et appelant les gardes pour leur ordonner de conduire Stéphanie à son couvent. Comme il franchissait le seuil, il l'entendit crier au loin, sous la voûte de la chapelle:
– Pour juger sans faute, monsieur l'Inquisiteur, il ne faut pas avoir le pouvoir de condamner.
Ces paroles lui parurent saugrenues. Il haussa les épaules, les oublia aussitôt et quitta le Château Narbonnais en saluant, le geste bref et le sourire presque aimable, les secrétaires et les soldats qu'il croisa dans la cour. Il s'en fut par la ville, s'attarda sans impatience dans des encombrements de chariots, des cohues de portefaix et de femmes bavardes aux puits des places. Le soleil dans les ruelles lui sembla délicieux, et le peuple digne de toutes les bontés du monde.
Au soir de ce jour, Jacques Novelli reçut la visite de frère Bernard Lallemand, dans la bibliothèque du couvent où il s'était acharné à travailler tout l'après-midi, sans y parvenir correctement. Il l'accueillit d'un bonjour grognon mais se sentit soulagé de pouvoir enfin distraire son esprit des indéchiffrables sarabandes d'aveux, de protestations et de témoignages confus qui l'encombraient. Il resta un moment pensif devant l'écriture broussailleuse des greffiers, puis repoussa l'épais registre et eut un long soupir de réveil difficile. Frère Bernard, gémissant sur les fatigues excessives de son maître, se mit aussitôt à remuer des odeurs pesantes de vieilles bougies et de parchemins autour de lui, s'affaira à rassembler des feuillets épars sur le dallage, à remplacer des chandelles presque consumées, à tisonner les braises dans la cheminée. Quand il eut fini, Novelli lui demanda ce qu'il était advenu de Salomon d'Ondes. Alors frère Bernard s'assit devant le feu ranimé et lui fit le récit des tribulations de ce malheureux lettré qu'il n'avait pas eu grand mal à trouver dans les ruines de la Juiverie.
– Hier matin, dit-il, après avoir quitté la place Saint-Étienne, poursuivi par une grande confusion de bâtons, de coups de poing et d'insultes, Salomon, tête nue et vêtu de la robe blanche des baptisés, s'en revint chez lui, rue Jouzaigues, escorté par deux soldats à qui il avait promis les plus beaux tissus de sa boutique s'ils le protégeaient de la mort. Or, la plupart des maisons de cette longue rue avaient été pillées et Salomon découvrit, errant, tout effaré, dans sa demeure ravagée, que tous ses buffets avaient été éventrés, et qu'il ne lui restait plus aucun bien en ce monde. Les soldats, malgré leur déception de n'être pas payés, eurent pitié de lui: ils l'abandonnèrent là sans le malmener. Le juif alors s'en fut chez le viguier, qu'il connaissait bien: il avait plusieurs fois utilement conseillé ce grand homme de police dans d'obscures entreprises marchandes. C'était l'heure de midi. Il le trouva en train de manger avec quelques amis de bonne noblesse, sans souci de l'émeute qui enfiévrait la ville. Salomon lui conta ses malheurs, lui dit qu'on l'avait, ce jour même, fait chrétien contre son gré, sous la menace d'être battu à mort à la moindre révolte, et demanda en pleurant si la loi catholique pouvait tenir pour juste une conversion si sordidement acquise. Le viguier lui répondit qu'à son avis on ne pouvait prendre par rapine l'âme d'un homme, et qu'un pareil baptême n'avait aucune valeur. Il lui fit donner des chausses, une tunique et un manteau de bon drap, puis le raccompagna jusqu'à sa porte en le réconfortant et le plaignant beaucoup.
«Alors Salomon d'Ondes s'en alla à la synagogue, où il rencontra des juifs ruinés comme lui, et d'autres qui avaient pu sauver une part de leurs biens. Hier soir, quand je vous ai quitté, dit frère Bernard (et Novelli l'écoutait en ruminant sombrement), j'y fus tout droit, pensant bien l'y trouver. En effet, je le vis sortir de ce mauvais lieu en compagnie d'un jeune rabbin nommé Eliezer. Il me raconta ce que vous venez d'entendre, frère Novelli. Je lui dis que vous seriez sans doute très contrarié de le voir revenir à son judaïsme, mais il ne voulut pas me croire. Il prétendit que le neveu de monseigneur Arnaud ne pouvait être un homme injuste et mesquin, et s'en alla avec Eliezer. Ce matin, je vous ai cherché partout pour vous demander ce qu'il convenait de faire, mais je ne vous ai pas trouvé.
– Il convient de le tenir ferme et de ne point l'abandonner, dit Novelli. Il convient de le persuader qu'il aurait à souffrir de grands maux s'il crachait maintenant au visage du Christ, après avoir reçu Sa grâce. Quand Dieu a conduit, de gré ou de force, un homme dans son Église, il convient de faire en sorte qu'il ne retourne pas à ses manigances de païen.
Il parla avec une hauteur austère et lente qui fit lever une tourmente de rides inquiètes sur la grosse figure de frère Bernard, puis se remit à compulser rageusement les parchemins qui lui avaient si fort embrouillé l'esprit jusqu'à ce crépuscule.
– Cependant, dit le moine, tout hésitant et timide, comment l'obliger à détester la religion de ses pères, s'il ne l'a point reniée de bon coeur? Ce juif n'est pas un fanatique, il est trop occupé de tranquilles études pour haïr qui que ce soit au monde, je le connais, c'est un philosophe de bon renom. Il a perdu ses biens et la paix du coeur, en ce mauvais jour que nous venons de vivre. Frère Novelli, ne pensez-vous pas qu'il a souffert assez pour mériter au moins qu'on lui tourne le dos?
– Salomon d'Ondes est chrétien, Bernard, l'oublies-tu? Il est ton frère, désormais. As-tu jamais laissé se perdre l'âme d'un frère, dis-moi? Avant d'être baptisé, il n'était qu'un espoir d'homme, mais maintenant le voilà fils de notre Église, comme nous le sommes, toi et moi. Il viendra à notre amitié. Il le faut, bon moine. Je lui parlerai, un jour prochain. Es-tu certain au moins qu'il n'a pas l'intention de quitter Toulouse?
– Si Dieu veut, il partira demain matin pour Cordoue, où il a vécu autrefois. Le rabbin Eliezer lui a donné de l'argent et une vieille mule infirme, je l'ai vue: elle le portera peut-être jusqu'à la première auberge, mais guère plus loin. A l'heure qu'il est, il doit boucler ses bagages dans les gravats de sa maison. Il espérait sauver des décombres quelques livres et un antique bâton de pèlerin qu'il voulait à toute force retrouver, car il le tenait, à ce qu'il m'a dit, d'un grand sage aveugle qui fut son maître.
Jacques s'accouda sur ses genoux, enfouit le visage dans ses mains et resta ainsi, immobile et silencieux, jusqu'à ce que frère Bernard, rajoutant une bûche au feu, réveille les braises mourantes dans de grands claquements de bois et bondissements d'étincelles. Alors Novelli le Jeune releva la tête. Ses tempes battaient, sa bouche tremblait, et dans ses yeux luisaient des pensées très sèches et dures.
– Va chez le viguier chercher un soldat, dit-il. Conduis-le chez Salomon d'Ondes. Je veux qu'il arrête ce pauvre homme et l'amène à la prison de l'Écarlate, où j'irai le voir demain matin.
– Il n'est pas juste de persécuter ce juif, maître Novelli, répondit frère Bernard Lallemand en contenant à peine des sanglots dans sa gorge. Voyez, j'ose vous regarder droit pour la première fois de ma vie, moi, fils de brute épaisse et de mère sans esprit, pour vous dire que vous faites mal, je le sens.
– Selon la loi, Salomon est chrétien. Il doit être tenu pour hérétique, s'il retourne à ses sabbats. Où est ma faute?
– Je ne la vois pas mieux que vous. J'ai peur, simplement. J'ai peur de vous voir tomber au fond de votre intelligence de grand clerc. Votre science est pure, je le sais, elle est de bonne et belle source. Mais dans l'eau claire aussi on peut mourir noyé. Ordonnez maintenant ce qu'il vous plaira, je vous obéirai, car je vous aime assez pour vous servir fidèlement, malgré les peines que vous me faites.
Frère Bernard trouva Salomon d'Ondes dans une ruine d'écurie, couché parmi la paille avec la selle de sa mule sous la tête et son maigre bagage serré contre son flanc.
– Venez avec moi, lui dit-il doucement. Je vais vous abriter comme il faut.
Le juif se dressa, éveillé, à la lueur de la lanterne, comme si de sa vie il n'avait jamais dormi. Il eut un petit rire pitoyable et demanda:
– En quelle prison?
– L'Écarlate, maître Salomon. Elle n'est pas méchante, et guère peuplée. Vous n'y resterez pas longtemps.
L'heure de minuit était proche. Jacques Novelli veillait encore dans sa chambre éteinte, pensant à Stéphanie et croyant ne penser à rien.