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La prison de l'Écarlate était une vaste cave très antique traversée de galeries dont on ne savait pas, tant elles étaient tortueuses et basses, encombrées d'eaux noires et de caillasses éboulées, si elles allaient se perdre dans la nuit de la Terre ou si elles pouvaient encore conduire, par d'innombrables détours et débris d'escaliers, du palais de l'évêque Gui à la cathédrale Saint-Étienne, qu'une ruelle séparait. Nul ne s'en serait soucié si quelques bateleurs et méchantes langues hérétiques ne s'étaient obstinés à chanter au vent des places de détestables paraboles sur ces bas-fonds et ces hauts lieux. Selon ces gens, les deux bâtisses épiscopales, jointes indiscutablement par leurs racines, prospéraient ensemble sur le malheur des persécutés. Quelques rimeurs et mauvais imagiers avaient même représenté l'évêque Gui grassement assis entre les tours ouvragées de ses demeures, et tenant le peuple toulousain prisonnier dans les ténèbres charnues de son fondement. Gui de l'Isle connaissait ces sornettes moqueuses que l'on colportait sur son compte. En vérité, les traits maladroits des gravures et les vers mal chevillés des chansons l'offensaient plus que la méchanceté du propos. Sans doute se serait-il senti moins gravement sali par des refrains en belle langue bien luisante. Il aurait détesté leurs auteurs, mais se serait vanté de ne les point poursuivre. Il avait cette fausse indulgence un peu craintive et ce respect superstitieux que les hommes de grand pouvoir éprouvent parfois pour les bouffons de haute verve, mais jugeait avec une chaleur cruelle l'art malsonnant des chansonniers. Il en avait fait emprisonner plusieurs à l'Écarlate pour crime, disait-il, de lèse-poésie, et par pédagogie bien sentie: ces canailles devaient apprendre que la misère, en ces lieux profonds, n'était pas aussi sordide qu'ils le prétendaient. Et, de fait, c'était vrai.

L'évêque y descendait parfois de mauvais coeur surveiller des ménages à grande eau, maugréant de dégoût, son manteau serré autour des jambes de peur qu'il n'effleure des souillures, et houspillant ses prisonniers pour ne pas se laisser aller à les plaindre. Il n'y avait en cette prison ni criminels ni hérétiques notoires, mais quelques piètres malandrins, quelques mauvais parleurs et des témoins douteux cités à comparaître devant le tribunal d'Inquisition, que l'on enfermait là pour les faire un peu macérer dans la crainte des juges. Ces gens mangeaient ensemble leur pain noir dans une vaste salle vaguement éclairée par des soupiraux, et dont le fond était ouvert sur l'obscur labyrinthe d'où revenaient toujours ceux qui s'y aventuraient. Ces galeries, selon leurs récits, ne conduisaient à aucune lumière mais au royaume des rats, au-delà de portes trop rouillées et bancales pour être ouvertes ou fermées, d'où l'on n'entrevoyait que de nouveaux couloirs.

Salomon d'Ondes décida pourtant d'occuper ses premières heures de mauvais chrétien à explorer ces souterrains. Il prit donc une torche à la muraille, et s'éloigna aussi furtivement qu'il put des gens affalés sous les hautes meurtrières. Au seuil de l'ombre, un jeune bateleur lui demanda en riant s'il ne se sentait pas assez prisonnier dans la salle commune pour aller encore courber la tête et s'écorcher le dos sous des voûtes plus basses. Salomon lui répondit qu'il n'espérait rien, mais qu'il aimait chercher. C'était un homme aventureux. Il n'était pas de mystère qui n'allume en lui une jubilation fouineuse, un désir presque amoureux de palper le noir.

La détresse où il était n'avait fait qu'enfiévrer son désir de comprendre. Il s'était plaint, la veille même de son malheur, de la platitude des jours. Depuis qu'il était établi à Toulouse, il avait irrémédiablement usé ses livres à les relire, et s'il n'avait cessé de les fréquenter, c'était pour ne point rêver seul au savoir de tout ce qui vit, à la montée des sèves, à la lointaine ironie des étoiles. Mais ces rêveries mêmes avaient peu à peu perdu de leur saveur, et l'envie lui était venue d'un grand vent qui abattrait des portes dans son esprit, qui ouvrirait des chemins inconnus. Il s'était risqué, ces derniers jours, à prier avec une véhémence nouvelle, à appeler sur lui un événement imprévu, à secouer Dieu pour le réveiller, sans espoir véritable, car sa vie lui paraissait alors si tranquillement tracée que rien, selon toute raison, ne pouvait survenir. Et maintenant, explorant les couloirs profonds de l'Écarlate, il goûtait le bonheur amer d'avoir été exaucé. Il avait espéré l'aventure, elle était là, effrayante, devant lui. Il raillait douloureusement sa folie de l'avoir désirée, mais s'émerveillait que Dieu ait mis un empressement si furieux à le satisfaire. En vérité, il puisait dans les ténèbres où il portait sa torche autant d'effrois que de questions, et d'envies d'aller plus avant.

Il s'arrêta au seuil d'un éboulis qui fermait à demi la galerie et tendit sa lumière fumante aussi loin qu'il put, par une brèche, cherchant parmi les ombres mouvantes des pierres un signe de bonne fin à ses angoisses. Alors il entendit un bruit de pas qui lui sembla venir à sa rencontre, mais il pensa presque aussitôt, oubliant son attente de miracle, que ce ne pouvait être qu'une illusion. Il se retourna et vit s'avancer, sous la voûte, la figure rieuse du bateleur. Le garçon lui dit que l'évêque Gui et le Grand Inquisiteur Novelli l'attendaient dans la salle commune. Il ajouta, hochant sa tête ébouriffée:

– Vous recevez de bien grands personnages, maître Salomon. Assurément, vous n'êtes pas un prisonnier ordinaire.

Ces paroles lui firent du bien. Il était, en effet, un juif considérable. On ne pouvait le traiter comme un truand. Il se dit que Novelli, sans doute, regrettait sa rigueur, et qu'il allait maintenant le reconduire dehors. Il s'imagina sortant de prison, environné d'excuses. Il se sentit un peu renaître et serra la main du jeune homme en balbutiant quelques paroles de gratitude. L'autre n'en comprit pas la raison, mais sembla content de le voir bien disposé à son égard. Il regarda son bonhomme avec un sourire perplexe et une belle envie, soudain, de s'en faire un ami.

Ce bateleur était d'ordinaire un moqueur impénitent, mais dans la situation où il se trouvait, jeté par malchance en ce mauvais lieu où nul ne se préoccupait de lui, et sans espoir d'en sortir si quelque bonne fortune ne l'y venait pas chercher, une pareille alliance pouvait être une aubaine et méritait que l'on flagorne un peu. Il prit donc la torche des mains de Salomon et le guida, le long de la galerie, avec des prévenances exagérées.

– Vous serez bientôt libre, lui dit-il. Tout à l'heure, j'ai entendu Gui de l'Isle se disputer, à votre sujet, avec l'Inquisiteur Novelli, derrière la grille. L'évêque semblait très inquiet et furieux d'avoir Salomon d'Ondes dans sa prison. Par malheur, il n'en va pas de même pour moi. Les juges de Toulouse ont oublié mon existence, et monseigneur Gui n'a jamais su mon nom. On m'appelle Vitalis. On dit parfois: le Troué. Je suis rimeur de petites rognes et détrousseur, à l'occasion, de badauds presque aussi pauvres que moi. Voler un riche m'aurait déjà fait pendre, Dieu garde. J'aurais un corbeau sur l'épaule, à l'heure présente, et point votre bonne main. Maître Salomon, si vous voulez parlez en ma faveur à l'évêque, qui semble vous estimer beaucoup, je jure d'être votre serviteur jusqu'au bout de ma vie, et de ne plus écrire que des chansons d'amour.

Le bateleur dit ces derniers mots à voix basse, car ils arrivaient au seuil de la salle commune. Salomon d'Ondes en fut tant ému que les larmes lui montèrent aux yeux. «S'entendre demander de l'aide quand on se croit un paria, se dit-il, est un des plus doux bienfaits de Dieu.» Il épousseta ses vêtements avant de s'avancer dignement vers ces gens qui l'attendaient. Les prisonniers assis contre la muraille lui firent une escorte de regards envieux. On ouvrit devant lui la grille. Dans le vestibule, il se sentit déjà plus qu'à moitié sauvé de la perdition. Mais la poisse de cette cave était encore pesante sur son dos. Il pensa qu'il venait de goûter l'amertume et le miel de ces leçons que seules donnent les misères de l'ombre. En un soupir, il se promit de méditer comme un livre profond, quand il aurait rebâti sa maison, ce grand moment noir.

L'évêque congédia d'un geste les soldats de garde et le fit asseoir très civilement en face de lui et de son compère Inquisiteur.

– Maître Salomon, lui dit Novelli, je vous apporte le salut de mon oncle Arnaud, à qui je viens de rendre visite dans la chambre où il se meurt. Il vous aime, et m'a demandé de vous dire son grand espoir de vous voir accepter l'amitié de Dieu.

– Monseigneur Arnaud est un homme de beau savoir et de grande bonté, la paix sur lui, répondit Salomon. Dites-lui, quand vous le verrez à nouveau, que je me souviens avec reconnaissance des jours d'été, au pré de l'Oratoire, où il m'enseigna la science des vieux philosophes d'Alexandrie et d'autres bonnes choses qui me nourrissent encore. Il fut un maître indulgent et profond, car il savait faire goûter la vie. S'il n'avait pas été malade, j'aurais cherché refuge auprès de lui, dans le malheur où m'a mis cette foudre qui m'est tombée dessus. Je suis sûr qu'il m'aurait offert ses mains et son bon sourire. Il m'aurait condamné au repos parmi ses livres, point à cette nouvelle pénitence où vous m'avez mis.

– Je vous ai fait conduire ici pour vous garder d'un grand danger, dit Jacques Novelli. Vous alliez quitter Toulouse et retourner à votre vieille vie. Cela ne peut pas être. Le baptême a fait de vous un nouvel homme.

– Dois-je entendre, maître Novelli, que vous ne me permettez pas d'espérer la paix, après la violence très injuste que l'on m'a faite? Aucune pitié ne vous est donc venue, depuis hier?

– Vos souffrances et votre ruine nous contrarient beaucoup, maître Salomon. Cependant, vous êtes entré dans notre famille. Les portes sont maintenant fermées derrière vous. Il vous faut marcher en notre compagnie.

Salomon d'Ondes se détourna lentement de Novelli et regarda l'évêque avec une grande douleur étonnée, appelant des yeux quelque secours, dans le piège où il se sentait à nouveau pris, mais il le vit agacer, tête basse, la fourrure de son manteau sur ses genoux, tout rogneux, vaincu, au bout du regard de Novelli, comme à la pointe d'un couteau. Alors il leva les mains et les posa grandes ouvertes sur sa tête, et sa nuque fléchit, et son dos se courba. Il resta un moment ainsi accablé, comme s'il attendait que la terre noire s'ouvre entre ses pieds, pour s'y enfoncer loin de ces grands personnages, dans des ténèbres tranquilles, inaccessibles. Gui de l'Isle se pencha à son oreille. Salomon détesta son haleine humide et chaude. Il s'écarta de lui, se redressa.

– Si vous vous obstinez dans votre reniement, lui dit l'évêque à voix basse, il vous fera passer pour hérétique, et vous risquerez longtemps de prison.

Salomon lui répondit:

– Voilà quarante-deux ans que je porte cette peau de juif où vous me voyez. En elle sont des siècles d'ancêtres. Je ne suis qu'un souffle du long voyage de ma famille en ce monde. Je porte ses lois, ses misères, ses pensées, ses bonheurs, l'espace d'un souffle, d'une simple vie. Puis-je m'arracher à tout cela sans mourir?

Il était pâle, tout frémissant d'une fureur au bord des lèvres qu'il ne pouvait cracher, ni ravaler. Son regard, sans espoir de miséricorde, se cogna aux murs, aux visages en face de lui. Il s'aperçut que Novelli le guettait comme un chasseur à l'affût, cherchant par où le harponner. Il se redressa.

– Soumettez-vous de bonne grâce, lui dit l'évêque en gémissant impatiemment. Nous ne sommes pas des ogres. Oubliez votre tribu et nous vous accueillerons dans notre Église comme le père fondateur d'une famille nouvelle. N'est-ce pas assez glorieux?

Ils entendirent soudain un fracas de grilles furieusement secouées, derrière eux. Vitalis le bateleur, le front entre deux barreaux, se mit à crier, à belle voix sonnante:

– Soumettez-vous, maître Salomon, vous en aurez de grands avantages, et qui donc vous empêchera de parler à Dieu dans votre patois, au secret de vous? Que diable, messeigneurs, si vous me demandiez, à moi, Vitalis le Troué, de changer de nom, de peau et d'âme pour sortir de cette prison, de bon coeur je vous dirais: dépouillez-moi à votre aise, allégez-moi, et que le vent m'emporte! Vous êtes trop savant, maître Salomon. Votre âme a du ventre, elle vous encombre. Riches de science, riches de viandes se font geignards et grincent pareillement dès que la vie souffle un peu fort sur eux, car l'or de l'esprit alourdit autant que les biens terrestres, parole de sage! Soyez donc pauvre, messire, abandonnez-vous, et la moindre brise vous poussera vers la liberté. Regardez-moi: je ne pèse pas, c'est ma grâce. Veut-on que je fasse le pitre? A votre service, mes maîtres! Que je pleure au pied de la Croix? Voici mes larmes plus grasses et savoureuses que larmes fortunées. Voulez-vous, monseigneur évêque, m'employer à démerder vos seaux, tous les matins? Je le ferai en chantant des cantiques, et vous baiserai les mains pour cette tâche, si vous me l'offrez. Inscrivez sur mon front ce qu'il vous plaira. Rien ne l'encombre: c'est un front de pauvre. Considérez-moi avec assez de hauteur, s'il vous plaît, pour ne point vous préoccuper de ce qui va et vient dans mon esprit. Il est vrai, je l'avoue, que je vous ai maudit sur quelques places publiques. Mais qu'importe? Malédiction de miséreux, poussière! Faisons donc la paix, tous les deux. Je vous jure, si je vous déteste encore, de ne pas le dire à voix haute, et si la tranquillité des pauvres est dans le mépris des puissants, soyez assez bon pour me mépriser fidèlement. Bref, je vous donnerai tous les services, toutes les bonnes paroles que vous voudrez contre la liberté d'aller par les rues de Toulouse et de demander aux gens des nouvelles du temps. Qu'en pensez-vous, monseigneur Gui?

Gui de l'Isle s'était dressé dans un grand élan de fureur, aux premiers éclats de ce discours, mais les mines, grimaces et pirouettes du bateleur le surprirent si fort qu'il en suffoqua avant d'en rire à petites quintes scandalisées, la bouche ouverte et tenant son ventre à deux mains. Novelli écouta Vitalis avec l'amusement distant d'un noble à la parade foraine puis, la tête dans l'escalier, s'en fut appeler les soldats de la garde, car des recoins de la prison, maintenant, montaient de remuants murmures et de brèves paroles à l'adresse du bateleur et de l'évêque, coups d'aiguillons sournois, ricanements violents.

– Quel est ce bouffon? demanda Gui de l'Isle.

– Votre futur serviteur, si j'en crois la bonne humeur qui vous rougit la figure, répondit Salomon.

– Hé, je vous le laisse. Il est trop roué. Je ne vivrais pas tranquille de savoir ce mauvais lutin semer sa joie panique dans les couloirs de mon palais. Si vous faites ce qu'il faut pour sortir d'ici, et si vous répondez de lui, vous l'amènerez avec vous.

– Mon maître, hurla Vitalis, serez-vous assez fou pour refuser d'échanger cette turne contre deux paradis? On ne vous demande que patenôtres, courbettes de bon aloi et sentiments honorables. Soyez un peu saltimbanque, par pitié! La corde est bien tendue, dansez, mon maître, dansez!

Les soldats appelés ouvrirent les grilles, envahirent l'ombre de la salle commune dans un grand piétinement ferré et poussèrent les renâclements, murmures et jurons rétifs contre les murs, à coups sourds de manches de piques et de trousseaux de clefs. Novelli attendit que s'éteignent les derniers bruits, immobile et buté comme s'il voulait aider, du front et du regard, les hommes d'armes, puis il reprit sa place en face de Salomon.

– Vous errez encore en aveugle, lui dit-il. Il faut maintenant que les écailles tombent de vos yeux. Il est vrai que de très mauvaises bêtes vous ont contraint d'entrer dans notre cathédrale, mais il m'est impossible d'estimer que ce fut pour votre malheur. Les circonstances tumultueuses qui vous ont conduit à nous ne sont fortuites qu'en apparence. Il ne faut pas croire au hasard. C'est Dieu, en vérité, qui vous a choisi parmi votre peuple, vous ne pouvez nier cela. C'est Lui qui vous a poussé au pied de l'autel, brutalement, certes, mais Il fait ainsi, parfois, avec ses enfants les plus chers. Ne tentez pas de pénétrer Ses desseins, vous ne feriez qu'aggraver votre aveuglement. Obéissez à Son évident désir de vous voir catholique. Relevez la tête et regardez-nous fraternellement. Le Tout-Puissant se tient maintenant derrière vous, entre votre vieille vie et ce présent où je vous parle. Avez-vous dit que vous mourriez plutôt que de quitter vos oripeaux hébraïques? Craignez plus encore de perdre le sens, si vous allez contre Celui qui gouverne nos vies.

– J'obéis à la loi judaïque parce que c'est par elle que je me tiens au monde, répondit Salomon. Cependant, je sais que je survivrais, même privé de ma peau et de mon nom, s'il le fallait. Même dans une maison où l'esprit de mes pères ne serait plus, je ne mourrais pas de froid, car en moi sont aussi des choses inexprimables qui peuvent nourrir ma vie hors des synagogues, dans la simple volonté du temps. Je ne suis pas aussi férocement religieux que vous, maître Novelli. S'il me faut choisir entre la prison et l'église, j'entrerai à l'église. Mais vous n'aurez de moi, devant vos croix et vos cierges, que les grimaces d'un hypocrite. Voulez-vous cela?

– Vous n'avez pas une figure à singer des jouissances, et je ne suis pas homme à me satisfaire d'une putain: j'aime trop. Nous vivons de feu vrai, vous et moi. Vous détestez les musiques fausses, et je n'ai d'autre désir que de faire de vous mon frère, parce que c'est la volonté de Dieu.

– Votre désir est absurde. Votre foi n'a nulle part où s'accrocher dans mon esprit. J'ignore tout de la loi catholique.

– Voulez-vous que je vous l'enseigne? Donnez-moi la main, maître Salomon, et, dites-moi: si je vous prouve, par nos communes Écritures, que les vertus de notre Église sont salutaires et dignes de tout l'amour du monde, accepterez-vous, de coeur et d'âme, d'obéir à ses lois?

– Sans doute, répondit Salomon, tout hésitant et déconcerté. Mais si vous n'y parvenez pas, qu'adviendra-t-il de moi?

– J'y parviendrai, car vous êtes un homme de bonne foi. Nous parlerons ensemble aussi longtemps qu'il le faudra. L'espoir de vous convaincre m'émeut grandement. Voyez, j'en tremble.

– Que voilà d'agréables sentiments, dit Gui de l'Isle, ses doigts bagués croisés devant sa figure tout à coup réjouie. Le temps de Pâques est le plus doux de l'an et le meilleur qui soit pour philosopher. C'est décidé: je vous accueillerai tous les deux dans les jardins de mon palais. Qu'en penses-tu, Jacques? Les chants d'oiseaux inspirent joliment les vérités célestes.

– Gros homme, foi de singe, grogna Novelli, l'air méprisant. Tes minauderies sont grotesques. On dirait que nous ne sommes pas faits de même viande, toi et moi. La moindre phrase sort de ta bouche comme un bouquet de dame. Je déteste les guirlandes. Elles encombrent. Elles mentent.

– A toi les mots viennent armés, ils blessent, répondit Gui de l'Isle, regardant Jacques de haut et s'efforçant à la fierté.

Son frère trop vif agita la tête comme pour se défaire de la colère subite qui rougissait sa figure.

– Pardonne-moi, dit-il. Tu m'as fait mal, avec tes airs de douairière. Les mots qui ne sortent pas du fond de la poitrine me mettent hors de moi. Ils ne vivent pas, s'ils ne sont pas passés par le feu de l'âme, comprends-tu? Je les entends comme des insultes.

Il eut un mouvement apparemment fortuit, son épaule heurta celle de Gui et y resta accolée un moment. Autrefois, au collège de Rome, ils se tenaient ainsi parfois, chaudement joints, pour combattre le mal d'exil. Depuis, ils n'avaient jamais su exprimer autrement leur ombrageuse fraternité. Gui de l'Isle ne s'écarta pas de lui. «Me voilà pardonné», pensa Novelli. Il revint au juif qui avait suivi leur brève dispute avec, dans l'oeil, une vivacité un peu inquiète, un peu amusée.

– Maître Salomon, dit-il, si vous me promettez de ne pas quitter Toulouse, vous sortirez d'ici quand il vous plaira.

– Quitter Toulouse? Comment le ferais-je? Vos soldats auraient tôt fait de rattraper ma vieille mule. Je reste en votre pouvoir, maître Novelli. Puisque vous en avez ainsi décidé, je vous écouterai et je vous répondrai ce que le feu de l'âme, comme vous dites, m'inspirera. Je n'ai pas votre haine du mensonge. Je suis plutôt porté à m'émerveiller des ruses de la vérité, qui me semblent inépuisables, mais je promets de ne pas vous mentir. Ainsi, au bout du compte, il se peut que, de bonne foi, je ne puisse pas vous rendre les armes. Que ferez-vous alors? Pouvez-vous me promettre à votre tour d'accepter votre défaite, et de me laisser aller librement?

Novelli ne répondit pas. Il regarda Salomon, les yeux mi-clos, et souriant d'un air de défi. Alors l'évêque Gui, à nouveau jubilant, flatta l'encolure raide de son compère, à petits coups, et dit:

– Voilà un adversaire à ta mesure, mon Jacques. Il est aussi obstiné que toi. Je gage qu'il ne démordra pas de son judaïsme, et que tu devras le condamner à la prison perpétuelle. Mais ne vous désespérez pas, maître Salomon. Si vous l'excitez assez, ce chien de Prêcheur est fort capable de ne point vous lâcher et de se mettre au cachot avec vous pour continuer à débattre du salut de l'âme et de la bonté du Ciel jusqu'à ce que les rats et les vermines vous fassent tous les deux tomber en poussière.

– Je serais un saint, si je faisais cela, murmura Novelli, le front plissé et le regard errant dans l'ombre peuplée de soldats et de pauvres gens, au-delà des grilles.

Le juif ne l'avait pas quitté des yeux, cherchant avidement à deviner ses pensées, ses failles, ses doutes. Alors Novelli, soudain, le regarda droit et murmura, à voix rauque:

«Maître Salomon, voulez-vous que je m'engage à vous suivre comme ce gros porc l'a dit, si je ne parviens pas à vous convertir?

– Non, répondit Salomon. Vous me seriez insupportable.

Il toisa Novelli avec une fierté mélancolique et moqueuse. L'autre eut un air de coq piqué et se raidit à même hauteur. Ils restèrent un moment affrontés dans une belle complicité d'ennemis, tandis que Gui de l'Isle, riant énormément, s'en allait secouer la grille de la salle commune en demandant aux soldats qu'on lui amène Vitalis le Troué. Il y eut, au fond de la prison, des cris misérables, des appels haletants à la pitié, gueules et bras décharnés tendus entre les épaules cuirassées des gens d'armes. Vitalis, tandis qu'on lui ouvrait la porte, salua ces brailleurs faméliques d'une révérence bouffonne, en balayant le sol d'un plumet imaginaire.

Jacques Novelli convoqua Salomon d'Ondes pour le lendemain après l'angélus, dans la bibliothèque du couvent des frères prêcheurs. Cependant, il pouvait dormir ce soir même chez les frères, s'il ne savait pas où aller. Salomon lui répondit qu'il avait quelques amis catholiques dans Toulouse, et qu'il trouverait aisément un gîte. Ils se saluèrent d'un air compassé, et Novelli s'en alla.

Vitalis attendit que la porte ait claqué, en haut de l'escalier, pour tomber à genoux devant son nouveau maître et baiser ses mains. Il le fit comme un pitre, avec des gémissements de bête et des démonstrations d'affection excessives qui mirent Salomon dans un grand embarras. Il eut beaucoup de peine à le repousser. L'évêque s'amusa de sa mine offusquée, puis le prit par l'épaule et lui conseilla à demi-mot de retourner à la Juiverie. Personne ne le lui reprocherait, pour peu qu'il n'oublie pas de dire à qui voudrait l'entendre qu'il avait été bien traité et que les juifs, à l'avenir, n'auraient rien à craindre des autorités ecclésiastiques et civiles, même si les plus éprouvés d'entre eux ne pouvaient tout à fait s'acquitter de la prochaine dîme.

Ils remontèrent ensemble au soleil poussiéreux. Gui de l'Isle, qui détestait se frotter au peuple hors des processions et des grand-messes, s'en fut s'enfermer dans son évêché. Alors Salomon et Vitalis, encore englués d'ombre, titubants, ivres de la lumière de midi, s'en allèrent dans la bousculade des chariots, des portefaix et des matrones criardes s'asperger la figure et boire longuement aux deux jets de la fontaine du Griffoul, au milieu de la place. Après quoi, Vitalis le Troué, le visage ruisselant d'eau, de larmes et de bonheur, serra le juif dans ses bras.

– Je savais que vous me sauveriez, lui dit-il. Dès que je vous ai vu, je vous ai flairé: vous sentiez la liberté. Si vous voulez fuir, il faut partir sur l'heure: vous avez un jour d'avance. Je peux voler une paire de bons chevaux. Je vous les offre. Ainsi, nous serons quittes.

Salomon lui sourit avec une grande affection, et le bateleur comprit qu'il n'avait pas l'intention de quitter la ville.

– Je vois que vous aimez les combats de l'esprit, lui dit-il. Vous n'avez pas assez souffert, sans doute. Les gens de basse famille, comme moi, savent bien qu'il est déraisonnable de respecter la parole donnée à un Inquisiteur. Trahir les puissants est le devoir des pauvres, s'ils veulent vivre dignement.

– A chacun ses armes, répondit Salomon. Nous sommes différents, bonhomme, mais pas autant que tu le crois.

Il eut un drôle d'air de ruse naïve.

– Comptez-vous vraiment croquer le grand Novelli? demanda le bateleur, incrédule.

L'autre lui répondit d'un signe d'assentiment vigoureux qui les fit rire d'aise, tous les deux.

– Je resterai en votre compagnie aussi longtemps que vous voudrez de moi, dit Vitalis.

Il prit sur l'épaule le bagage de son nouveau maître et l'entraîna vers la Juiverie, saluant, comme un prince en parade, suavement, les femmes et les enfants, les ânes, les fenêtres ouvertes et les rayons de soleil au travers des ruelles.

Au soir, Novelli retrouva Stéphanie au couvent. Elle avait fini son labeur de servante et s'apprêtait à monter dans son grenier. Il la retint au seuil de l'escalier. Elle était vêtue d'habits propres, la taille bien ceinte, et chaussée de sabots. Elle lui parut d'une beauté si simple et pure qu'il ne put soutenir son regard. Il lui dit qu'il désirait lui poser d'importantes questions sur les encouragements que Jean le Hongre avait pu recevoir de la reine de France, mais décida presque aussitôt qu'il était fatigué, et remit l'entretien au lendemain. Stéphanie l'écouta, immobile, s'empêtrer dans ses intentions contradictoires, sans dire un mot, sans que tremble l'éclat de ses yeux. Novelli lui souhaita le bonsoir, eut un geste pour la baiser au front, mais n'osa pas. Il rougit et s'en alla en courant presque. Quand il entra dans la bibliothèque, au fond du couloir, elle était encore au pied des marches, et le regardait.