38934.fb2 Linquisiteur - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 5

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Le lendemain matin, l'Inquisiteur Novelli s'en fut de mauvais coeur au Château Narbonnais, où le tribunal ecclésiastique devait entendre un homme obscur accusé d'avoir plusieurs fois succombé au péché de sodomie dans le lit de quelques notables. Frère Guillaume Pélisson s'était chargé d'instruire son procès, et comme à son habitude avait empli plusieurs pages du registre de récits méticuleux à l'excès et de témoignages inutiles. A l'évidence, cet Arnaud de Vergnes (c'était le nom du sodomite) ne méritait pas la peine scrupuleuse que l'on avait prise à faire l'inventaire de sa vie: c'était un criminel de piètre envergure, quoique très odieux. Novelli entra donc dans le parloir de la Viguerie excédé d'avance d'avoir à juger si petitement, et bien décidé à ne point se laisser trop longtemps encombrer l'esprit par les ridicules misères de ce couillon pervers. Il salua à la ronde ses gens, tendit à un moine sa cape tout empreinte de l'air frais du dehors, fit taire les bavardages en quelques coups d'oeil noirs et s'avança vivement, déjà pressé d'en finir, vers la longue table à tréteaux où seule sa cathèdre était encore vide. Deux greffiers accoururent pour lui tendre son siège et l'aider à s'y caler à l'aise. Il s'installa, eut un geste agacé contre un rayon de soleil qui lui venait en plein visage, et ordonna que l'on tire le rideau devant la fenêtre, tandis que frère Pélisson, assis à sa droite, poussait devant lui le registre ouvert avec un maigre sourire de bienvenue. Novelli, qui avait déjà lu les feuillets que l'autre lui désignait du doigt, les parcourut distraitement en se demandant comment ce doux frère grisonnant pouvait être aussi timide et bavarder sur parchemin avec une abondance si ronde et fleurie. Comme il tournait les pages en soupirant et marmonnant de-ci de-là des bribes de lignes, frère Bertrand de Pomiès, à sa gauche, se pencha à son oreille et lui reprocha son retard, d'un ton d'aimable sarcasme. Cet homme jeune et pourtant voûté ne pouvait s'empêcher de grincer, même quand il se voulait amical. Jacques, qui détestait ses manières, lui répondit avec une courtoisie exagérée qu'il avait, avant de venir, visité Salomon d'Ondes dans les décombres de sa boutique, où le juif avait décidé de loger.

– Prenez garde à lui, monseigneur, c'est un rusé, murmura l'autre en confidence.

Novelli haussa les épaules, eut une grimace de dédain et dit, en faisant mine de se replonger dans sa lecture:

– Croyez-vous que je sois naïf, frère Bertrand? Sachez que je le tiens ferme au bout d'une corde très courte, et que je le conduirai où je veux, pour peu que ces procès de basse justice me laissent quelque loisir.

Et frappant des doigts la table, il ordonna que l'on prie, tandis qu'un moine et deux soldats allaient chercher Arnaud de Vergnes.

Quand il entra, poussé devant par les soudards, Novelli, qui ronronnait dévotement, les mains jointes contre le front, ne leva pas tout de suite la tête. Il attendit, surveillant son monde d'un oeil à demi ouvert, que cessent les raclements de pas sur les dalles et que vienne cette sorte de recueillement impitoyable qui suffisait parfois à faire tomber les accusés à genoux, effarés et sanglotants. Un instant, il pensa à ce qu'il devrait dire à Salomon, quand il le reverrait, et se sentit bouillonnant de paroles convaincantes. Puis, contrarié de devoir, pour l'heure, oublier le discours qui lui venait, il poussa un long soupir, laissa tomber sur la table ses mains croisées et regarda Arnaud de Vergnes. L'homme avait bien résisté à l'épreuve du silence. Il ne semblait même pas effrayé: il examinait, autour de lui, vaguement curieux, les gens et les lucarnes. Quand son regard rencontra celui de Novelli, il eut un bref salut de la tête et un sourire de politesse empressée, comme s'il rencontrait un haut personnage de sa connaissance en quelque lieu public. Jacques en fut piqué, et considérant le malandrin avec un intérêt narquois, il ordonna d'un geste à un clerc de s'approcher avec le livre des quatre Évangiles. Alors frère Bertrand de Pomiès récita l'ordinaire formule du serment de vérité. L'accusé, après lui, la répéta, sans arrogance ni servilité, la main droite posée sur la vénérable reliure, puis se signa avec une lenteur de prêtre en regardant les gens du tribunal, un éclat canaille dans l'oeil, attentif à faire remarquer la belle bague, sertie d'une pierre noire, qu'il portait à l'annulaire. Novelli haussa les sourcils, eut un air d'amusement fugace. «La fierté de cet homme est dérisoire, pensa-t-il, mais c'est tout de même de la fierté. Assurément il est aussi courageux que risible et détestable, à moins qu'il ne soit tant accoutumé aux dépravations du monde que rien ne le puisse émouvoir.» Il s'efforça à la sévérité, redressa noblement le dos et dit à voix rude:

– Vous êtes accusé du crime de sodomie. Devant Dieu, êtes-vous coupable?

– Je le suis, répondit Arnaud.

– En quelles circonstances êtes-vous tombé dans ce péché?

Arnaud de Vergnes eut l'air assez content que la parole lui soit enfin donnée. Il gonfla le torse, s'assura sur ses bottes, poussa dans son poing une petite toux nerveuse, et à l'instant où Novelli, redoutant d'interminables et trop complaisantes palabres, remuait impatiemment sur sa cathèdre, il dit:

– Il y a environ deux années, alors que j'étais étudiant en grammaire, le chanoine de Saint-Sernin, qui professait à notre école, me prit par le bras, un jour, au sortir de l'étude, en m'appelant son cher fils, bien que je le connaisse peu à cette époque, et me proposa d'entrer à son service.

Il s'attarda à reprendre haleine, comme le font les bavards soucieux d'exciter les curiosités. Novelli lui demanda si c'était cet ecclésiastique qui l'avait dévoyé.

– Oui, monseigneur, répondit l'autre. J'ai vécu dans sa maison quelques mois de bonheur très studieux et confortable. Il me fit connaître de belles oeuvres latines, outre ces pratiques que je ne savais pas, en ce temps-là, criminelles. Par malheur, cinq semaines avant les dernières Pâques, il mourut, et comme j'avais pris goût à la bonne chère et aux vêtements de bonne coupe, je me mis en quête d'autres bienfaiteurs. J'en connus beaucoup. Aucun, Dieu m'est témoin, ne fut aussi bon que ce chanoine. Autant que je me souvienne d'eux, je veux bien les dénoncer, monseigneur, si vous l'estimez nécessaire.

Arnaud de Vergnes se tut. Novelli lui fit signe de poursuivre, et relisant quelques bribes des déclarations des trois écuyers du sénéchal qui avaient témoigné contre lui, il entendit l'accusé citer des nobles qu'il connaissait, et un clerc de sa confrérie. D'un coup d'oeil au fin bout de la table, il s'assura que les greffiers, penchés sur leur écritoire, inscrivaient exactement ces noms, puis il les redit à voix sourde, envahi par une bouffée de rage, et attendit que Vergnes ait fini de compter sur ses doigts, l'air absorbé, ses souvenirs de chambres et de recoins de porches. Malgré la répugnance qu'il éprouvait à voir cet homme vendre ainsi son lot de chair pourrie, il le trouva soudain moins méprisable que ces hautes gens qui faisaient parade de vertu et branlaient en cachette la queue du diable. Ceux-là étaient doublement criminels: ils trompaient le peuple, qui les croyait respectables, et Dieu qui les avait faits riches afin qu'ils n'aient d'autre souci que l'honneur du monde. «Ces misérables porcs méritent une pénitence aussi haute que leur orgueil et le mépris qu'ils ont de juste vertu, pensa-t-il, la face pourpre. Que le feu du Ciel leur brûle les couilles, foutredieu.» Il grogna:

– Nous en avons assez entendu, et ferma le registre. Alors frère Guillaume Pélisson se pencha à son oreille, brandit l'index et murmura, l'air malin:

– Ce bandit s'est fait aussi passer pour prêtre.

Arnaud de Vergnes regarda Novelli, le front luisant de mauvaise sueur, la bouche soudain tremblante. Il balbutia:

– Je n'ai jamais dit la messe, monseigneur.

Frère Pélisson prit le grand livre, le feuilleta un instant, se pencha, la mine gourmande, sur le bas d'une haute page, et lut, suivant des doigts les lignes:

– «L'an 1321, le douze du mois de mars, Guillemette Rous, meunière au Pont du Bazacle, âgée à ce qu'elle a dit de dix-huit ans et quelque peu davantage, comparaissant devant frère Guillaume Pélisson – moi-même – dans la chapelle du Château Narbonnais, jura sur les quatre saints Évangiles de Dieu de dire la vérité pure et entière touchant l'accusation d'hérésie et de sodomie portée contre ledit Arnaud de Vergnes. Ce serment prêté, elle dit et déposa ce qui suit.»

Novelli, qui examinait Arnaud avec attention, se sentit remué par une obscure pitié. «Voilà l'animal pris de vraie peur, se dit-il. Se souvient-il de cette Guillemette? Oui, il se souvient. Peut-être a-t-il eu quelque envie d'elle, malgré son goût pour les hommes.» Stéphanie lui vint tout à coup à l'esprit. Une grande chaleur de sang lui monta au visage, tandis que Pélisson mouillait son doigt, tournait la page, et se remettait à lire, le cou tendu:

– «Moi, Guillemette Rous, déclare que cette année, au début du Carême, comme je me trouvais à l'église des Carmes, un dimanche entre midi et none, Arnaud de Vergnes vint vers moi et me demanda si je voulais me confesser. Je lui dis que je ne le savais pas prêtre. Il me répondit que j'ignorais beaucoup de choses et m'entraîna derrière le choeur, vers un recoin obscur, en me grondant et m'ordonnant de ne pas perdre de temps à poser de sottes questions, car il avait encore un grand nombre de gens à entendre après moi.»

– En effet, monseigneur, j'ai fait cela, je l'avoue. Cela, et rien d'autre. Je n'ai pas profané l'autel, dit Arnaud.

Il était très effrayé mais point gémissant, tourmenté mais prêt à combattre. Novelli, à l'affût des moindres brisures sur son visage, des plus menus éclats de débâcle dans ses regards, fut saisi soudain par une grande envie de savoir quel étrange plaisir cet homme avait pu prendre à entendre des gens en confession. Il en oublia un instant la gravité de la faute, observant Arnaud comme si ce fou détenait un secret extravagant et pourtant désirable. Frère Pélisson poussa à nouveau le registre devant lui. Il parcourut la suite du témoignage, n'y trouva rien qui l'éclaire, releva la tête. Arnaud de Vergnes le regardait maintenant avec un air d'amour espérant, très misérable et enfantin. Jacques en eut un frémissement de dégoût, mais pensa que le malheureux ne résisterait guère à lui livrer son âme, pour peu qu'il montre un peu de cette compassion merdeuse qui faisait souvent larmoyer les criminels.

– Mon frère, mon frère, dit-il doucement, pourquoi vous êtes-vous conduit de la sorte?

– Point par cupidité ni moquerie, monseigneur, répondit Arnaud avec un abandon de bon aloi. Je suis un catholique assidu, tant aux offices qu'aux processions, où l'on me prend souvent parmi les porteurs de statues. Ma foi est ferme, mais elle est mélangée de désirs inexplicables.

Les mots qu'il voulait dire lui restèrent en gorge. Il soupira, mal à l'aise. Novelli l'encouragea du regard autant qu'il put, fronçant le front comme s'il se creusait aussi l'esprit à chercher les phrases rétives.

– J'aime écouter les confidences intimes, dit enfin Arnaud de Vergnes. Ces récits, que l'on n'ose, d'ordinaire, confier qu'à mi-voix dans l'obscurité, me bouleversent prodigieusement. Ils me nourrissent. Peut-être même m'empêchent-ils de mourir, certains soirs, quand la solitude me pèse trop. Voyez-vous, monseigneur, je ne sais éprouver pour le monde qu'une sorte d'amour qui ressemble à la faim, à la soif. Je n'ai pas le souci de faire du bien aux gens, mais je ressens une grande volupté à me baigner avec eux dans ces lieux ténébreux de leur âme où ils se croient seuls. Est-ce là un crime? Je l'ignore. Je n'ai jamais trahi personne. Jamais je n'ai dit ce que j'avais entendu, dans l'ombre délicieuse des églises. Je sais pourtant des choses qui me vaudraient quelques sacs de bons deniers si je menaçais de les révéler publiquement. Mais Dieu m'en garde, je perdrais, alors, la chaleur des secrets. Quand je rencontre, par les rues, de ces gens honorables dont je connais, moi seul, les vices, les errements, les pauvres peurs, vous ne pouvez imaginer avec quelle douceur je les chéris et je les plains de les savoir aussi fautifs, aussi obscurs que moi. C'est là ma manière d'être fraternel, monseigneur. Il en est sans doute de plus utiles, mais aussi de pires, je crois.

Il avait parlé la tête haute, s'offrant avec une fierté douloureuse aux paroles qui lui venaient, sans cesser de regarder Novelli, qui avait plusieurs fois baissé les yeux pour feuilleter sans raison le registre. Ce Vergnes, décidément, le dérangeait autant qu'il le passionnait. Il se tourna vers son compère Pélisson et se mit à rire hautement pour se défaire du charme vénéneux où il se sentait pris, et dissimuler à ses frères inquisiteurs l'intérêt un peu honteux qui le poussait à questionner plus avant.

– Cet homme est incompréhensible, dit-il.

– Vous devriez pourtant me comprendre mieux que tout autre, monseigneur, répliqua Arnaud avec une soudaine insolence. Il est impossible que vous n'ayez jamais éprouvé les mêmes sentiments que moi, vous qui êtes réputé pour confesser le monde avec un soin très habile.

Jacques se dressa d'un bond si vif que son siège, derrière lui, se renversa. Il gueula, pris de rogne tremblante:

– Je ne jouis pas, moi, foutu branleur, je ne jouis pas, Dieu du Ciel!

– Allons, frère Novelli, dit Bertrand de Pomiès en souriant sournoisement, pourquoi donc prenez-vous la peine de vous justifier devant cet homme? Vous voyez bien que le diable le tient.

Jacques, grognant encore et regardant furieusement Arnaud, repoussa Pomiès qui voulait l'apaiser et le moine accouru pour relever sa cathèdre. Il se rassit, et s'efforçant au calme:

– Seule compte l'intention, pure ou sale, qui gouverne les actes. Dieu me préserve de jamais prendre plaisir à fouiller l'âme d'un pénitent. Tu es ignoble, Arnaud.

Il eut envie tout à coup de fuir cette salle morne, ce travail trop éprouvant, et se mit à haïr pêle-mêle ces clercs, ces soldats qui se tenaient tête basse, peureusement, pour ne pas avoir à affronter son regard furibond, et cet Arnaud de Vergnes qui osait encore lui faire face et l'observer avec une obstination très gênante. Il ricana, pensant soudain à ces gens de haute volée qui raillaient sa raideur, certains soirs, dans leurs aimables palais, et enviaient sa charge. Ces péteux ne savaient pas ce que pouvait être la douleur de juger, ni de quel accablement il fallait parfois payer le privilège de côtoyer des monstres. Il resta un moment silencieux, rêvant à quelque miraculeuse libération, le menton sur la poitrine. Une main se posa sur son bras. Il sursauta. Frère Pélisson, penché à son oreille, lui demanda, avec une compassion craintive

– Êtes-vous bien?

– Ne vous préoccupez pas de moi, Guillaume, et poursuivez donc l'interrogatoire. Après tout, cet homme est à vous.

Le moine murmura un remerciement confus, se mit à l'ouvrage avec application et sa voix monotone, peu à peu, enferma Novelli dans une mélancolie de vieille poussière. Il écouta la pâle musique de ses phrases aller, dans l'air de la salle, à la rencontre des réponses d'Arnaud, revenir au registre, s'accorder docilement aux crissements des plumes sur les écritoires. «Va, Guillaume, va ma bonne chèvre, pensait-il, tout sarcastique derrière sa figure, tu es un bon inquisiteur, indifférent aux misères et peu curieux des âmes, comme il faut l'être. Moi je brûle trop, mon Dieu, je brûle trop.» Un silence subit lui fit lever la tête. Frère Pélisson, les joues rosées d'avoir tant palabré, le regardait, l'air satisfait.

– Que vous en semble, frère Novelli? Il y a lieu, à mon sens, de condamner cet homme au mur strict, dit-il.

– Il est de bonne famille, répliqua Bertrand de Pomiès. Je suis d'avis de lui faire quelque grâce.

Il avait, dans l'oeil, sa perpétuelle lueur de moquerie méchante, «et pourtant, se dit Novelli, le voilà moins sévère que mon doux Guillaume. Comment connaître le fond des coeurs? Peut-être est-il bon et n'ose pas le montrer. Peut-être aime-t-il le pauvre monde, lui aussi, derrière sa figure de rat». Il lui sourit. L'autre, point accoutumé aux douceurs, rougit et dit, désignant Arnaud de Vergnes d'un coup de menton dédaigneux:

– Il n'est pas hérétique. Il n'est que fou.

Allons, Pomiès était ce qu'il semblait: intelligent et sans pitié. Novelli soupira et regarda Arnaud avec une détestation rageuse. Il était bien le seul combattant, en ce lieu, qui soit digne de son ardeur. L'autre noua ses doigts contre son ventre, se redressa comme s'il attendait la mort et se mit à prier à voix basse.

– Qu'il soit banni de cette ville et que les croix d'infamie soient cousues sur ses vêtements, dit Jacques. Greffiers, rédigez la sentence en bonne forme. Vous me la ferez porter au couvent.

Le verdict ne pouvait être plus clément. Arnaud de Vergnes contempla les clercs, alentour, avec un étonnement rieur mouillé de larmes, puis fit un pas en avant, comme Novelli quittait la table, et lui dit, le regard insupportablement complice et reconnaissant:

– Merci, frère.

– Je ne suis pas ton frère, foutre non, gronda l'autre, passant devant lui en grande hâte furieuse.

Il empoigna son manteau que lui tendait un moine et sortit.

Il s'en fut par la ruelle des Fustiers, parmi les copeaux, les sciures et les bruits de maillets jusqu'à la place des Salins où la jovialité bruyante du peuple dans la bousculade du marché l'allégea très bonnement. Du coup, il se sentit assez de coeur pour aller à nouveau aiguillonner Salomon d'Ondes, qu'il importait de ne pas laisser seul dans sa Juiverie. La longue rue Jouzaigues était encombrée de menuisiers occupés à cheviller des étals neufs, et de maçons qui torchaient les façades de mortier propre et riaient fort quand ils éclaboussaient de glaise les jupons des jeunes bavardes nonchalantes au pied des échelles. Novelli vit de loin le grand juif, près d'une vieille tourelle, au coin d'un carrefour ensoleillé, en conversation avec le rabbin Eliezer et deux autres infidèles qu'il ne connaissait pas, mais leur vêtement médiocre et leurs mains agiles devant les bouches les désignaient à l'évidence comme philosophes. Il en fut contrarié. Sans aucun doute ces diables de lettrés s'échinaient à mettre Salomon en garde contre la foi chrétienne. Il pressa le pas en s'efforçant de ne pas les quitter des yeux, au-delà des embarras de son chemin, pensant avec une grande inquiétude que son homme, sermonné par ces mauvaises gens, était en danger de perdition. Le rabbin aperçut le premier l'Inquisiteur Novelli, dit quelques mots à l'oreille de Salomon, qui se tourna vers la rue où il venait et s'empressa aussitôt à sa rencontre, tandis que les deux autres s'éloignaient en continuant de bavarder passionnément.

– Vos amis ont-ils si peur de moi? demanda Jacques avec un mauvais rire, dès qu'il fut à portée de voix. Vous n'auriez pas dû les laisser s'enfuir ainsi. Nous aurions pu parler ensemble.

Il serra sans chaleur les mains du juif et les tint un moment dans les siennes, regardant au loin, l'air hautain, le rabbin Eliezer qui les observait, planté au milieu du carrefour.

– Pardonnez-leur, répondit Salomon, riant aussi. Ils n'aiment guère fréquenter les gens de votre sorte.

– Je déteste effrayer, dit Novelli.

Il secoua la tête comme pour se défaire d'un fardeau, puis, la relevant:

– Vous ont-ils dit beaucoup de mal de moi?

– Non. Ils m'ont dit du bien de mes pères.

Ils se mirent en chemin, lentement, vers la boutique, Jacques rêvant, le front froissé, et Salomon l'observant à la dérobée.

– Ils s'inquiètent du mal que l'on pourrait me faire, dit-il enfin. Vous aussi, maître Novelli, vous me semblez chagrin.

– Laissez cela, il ne convient pas que je vous charge de mes soucis.

– Pourquoi? Si vous voulez que nous soyons frères, comme vous l'avez dit, vous ne devez pas craindre de vous confier à moi.

Novelli s'arrêta au milieu de la ruelle, croisa les bras, regarda le juif avec un sourire finaud et dit:

– Allons, pauvre homme, croyez-vous vraiment que je sois assez sot pour me laisser prendre à des pièges aussi grossiers? Que feriez-vous de mes chagrins, dites-moi, si je vous les livrais?

Salomon soutint son regard, la tête de côté, un éclat de moquerie discrète dans l'oeil, et ne répondit pas. Alors Jacques le prit par le bras et à nouveau l'entraîna au pas de promenade.

– Sans doute, dit-il, suis-je parfois sujet à des exaltations excessives, et je peux bien vous avouer aussi que je supplie Dieu tous les jours de me faire plus juste et droit que je ne suis, ce qui montre assez que je m'estime peu. Voyez, je ne ruse pas avec vous. Je connais mes faiblesses, elles m'obligent à une grande humilité. Cependant, ne me mésestimez pas, vous vous éviterez bien des peines. Ne comptez pas que je vous abandonne, par lassitude, à vos amis lettrés, ou que vous parviendrez un jour ou l'autre à me prendre en défaut, et à vous échapper de ce poing qui vous tient. Et ne vous obstinez pas à me haïr, c'est inutile. Il est tout à fait vrai que je veux faire de vous mon frère. Vous le serez. J'ai toujours accompli ce que j'avais résolu. Oubliez donc vos calculs de mauvais stratège, ils ne vous seront d'aucun secours.

– Dieu seul commande aux destinées, répondit Salomon, le dos tout à coup voûté. De gré ou de force, monseigneur, je n'obéirai jamais qu'à Sa volonté.

Comme ils arrivaient devant la boutique, Jacques prit à sa ceinture son livre de prières et le tendit au juif en lui conseillant de le lire et de le méditer. Puis, brusquement:

– La paix sur vous, bonhomme, lui dit-il.

Salomon le regarda s'éloigner jusqu'à ce que la vive lumière le prenne au carrefour lointain. Alors Vitalis le Troué, balayant des gravats, apparut au seuil de la maison, et voyant son maître très perplexe et songeur au milieu de la ruelle, il lui demanda si l'Inquisiteur Novelli l'avait menacé.

– Non, non, répondit paisiblement Salomon d'Ondes. Il m'a seulement serré le bras très fort en me disant qu'il ne me lâcherait pas. Mais Dieu merci, son poing tremblait un peu.

Jacques, de retour au couvent, s'en alla droit à la chapelle où n'était que frère Guillaume Pélisson, qui avait coutume de venir se laver là des miasmes hérétiques après chaque tenue du tribunal d'Inquisition. Il s'agenouilla près de lui, dans la pénombre. L'autre sortit à peine de son recueillement pour lui sourire, mais le visage de son compagnon le surprit: il le vit si tourmenté que sa prière en fut troublée. Il le surveilla, l'oeil oblique, jusqu'au dernier soupir de ses murmures, se signa. Alors Novelli, qui regardait fixement la croix, le dos droit et les dents serrées, posa la main sur son épaule et lui dit:

– Je crois que j'ai fait preuve d'un indulgence coupable pour Arnaud de Vergnes.

– Que non, monseigneur, murmura Pélisson. Cet homme était un petit criminel, frère Pomiès avait raison, et vous avez bien agi en suivant son avis.

– Vous est-il jamais arrivé de ressentir une sorte de plaisir amoureux à confesser des femmes, frère Guillaume?

– Non, monseigneur. J'avoue n'écouter guère leurs parlotes. Elles sont toutes semblables et m'ennuient beaucoup.

– Moi, j'aime tant les gens que me vient l'envie, parfois, de les serrer dans mes bras, après que je les aie absous.

– Vous êtes jeune et très ardent, monseigneur. Dieu vous garde longtemps ainsi.

– Priez plutôt pour qu'il m'accorde votre sagesse, frère Guillaume. Les paroles de ce Vergnes m'ont bouleversé. J'ai eu le sentiment, en écoutant ses aventures de faux prêtre, de n'être pas plus pur que lui. Et tout à l'heure, par je ne sais quelle folie, le désir m'est venu de me confier à Salomon d'Ondes, qui me déteste, avec autant d'abandon qu'à vous.

– Ne vous effrayez pas de ces doutes et de ces troubles, frère Novelli. Il est parfois douloureux d'être aimant comme vous l'êtes, mais vos passions sont belles, et je suis sûr que Dieu vous chérit. Vous serez un saint homme, un jour.

– Il est de terribles mystères dans nos coeurs, frère Guillaume, de terribles mystères.

Pélisson se courba, croisa les mains contre son front, et Novelli se mit en pareille posture de prière, pensant que le vieil homme en serait content, mais ses lèvres restèrent jointes, et dans son esprit ne vinrent que des figures d'hommes et de femmes qu'il avait condamnés ces derniers temps, et qui n'avaient pas survécu. Ce fut, un instant, comme en un songe: ces âmes qu'il espérait avoir sauvées le regardèrent, impassibles, puis se détournèrent de lui et le laissèrent seul devant une nuit remuante où se perdait un chemin. Il sut alors qu'il lui faudrait bientôt marcher vers ces ténèbres, sans aucune aide de Dieu.