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«Tu dois te souvenir! Tu dois te souvenir!
«Puisque tu ne vivras pas toujours au Japon, puisque tu seras chassée du jardin, puisque tu perdras Nishio-san et la montagne, puisque ce qui t'a été donné te sera repris, tu as pour devoir de te rappeler ces trésors. Le souvenir a le même pouvoir que l'écriture: quand tu vois le mot "chat" écrit dans un livre, son aspect est bien différent du matou des voisins qui t'a regardée avec ses si beaux yeux. Et pourtant, voir ce mot écrit te procure un plaisir similaire à la présence du chat, à son regard doré posé sur toi.
«La mémoire est pareille. Ta grand-mère est morte mais le souvenir de ta grand-mère la rend vivante. Si tu parviens à écrire les merveilles de ton paradis dans la matière de ton cerveau, tu transporteras dans ta tête sinon leur réalité miraculeuse, au moins leur puissance.
«Désormais, tu ne vivras plus que des sacres. Les moments qui le mériteront seront revêtus d'un manteau d'hermine et couronnés en la cathédrale de ton crâne. Tes émotions seront tes dynasties.»
Vint enfin le jour de mes trois ans. C'était le premier anniversaire dont j'étais consciente. L'événement me sembla d'importance planétaire. Le matin, je m'éveillai en imaginant que Shukugawa serait en fête.
Je sautai dans le lit de ma sœur encore endormie et la secouai:
– Je veux que tu sois la première à me dire bon anniversaire.
Il me semblait qu'elle en serait très honorée. Elle maugréa bon anniversaire et se retourna d'un air mécontent.
Je quittai cette ingrate et descendis à la cuisine. Nishio-san fut parfaite: elle s'agenouilla devant l'enfant-dieu que j'étais et me félicita pour mon exploit. Elle avait raison: avoir trois ans, ce n'était pas à la portée de n'importe qui.
Puis elle se prosterna devant moi. Je ressentis un contentement intense.
Je lui demandai si les villageois allaient venir m'acclamer chez moi ou si c'était moi qui devais aller marcher dans la rue pour recevoir leurs applaudissements. Nishio-san eut un instant de perplexité avant de trouver cette réponse:
– C'est l'été. Les gens sont partis en vacances. Sinon, ils auraient organisé un festival pour toi.
Je me dis que c'était mieux comme ça. Ces festivités m'auraient sans doute lassée. Rien de tel que l'intimité pour célébrer mon triomphe. Du moment que je recevais mon éléphant en peluche, la journée connaîtrait le sommet de son faste.
Les parents m'annoncèrent que j'aurais mon cadeau lors du goûter. Hugo et André me dirent qu'exceptionnellement ils s'abstiendraient de m'embêter pendant un jour. Kashima-san ne me dit rien.
Je passai les heures qui suivirent dans une impatience hallucinée. Cet éléphant serait le présent le plus fabuleux que l'on m'aurait offert de ma vie. Je m'interrogeais sur la longueur de sa trompe et le poids qu'il aurait dans mes bras.
J'appellerais cet éléphant Eléphant: ce serait un joli nom pour un éléphant.
A quatre heures de l'après-midi, on m'appela. J'arrivai à la table du goûter avec des battements de cœur de huit degrés sur l'échelle de Richter. Je ne vis aucun paquet. Il devait être caché.
Formalités. Gâteau. Trois bougies allumées que je soufflai pour expédier ça. Chansons.
– Où est mon cadeau? finis-je par demander.
Les parents eurent un sourire futé.
– C'est une surprise. Inquiétude:
– Ce n'est pas ce que j'ai demandé?
– C'est mieux!
Mieux qu'un pachyderme en peluche, ça n'existait pas. Je présageai le pire.
– C'est quoi?
On me conduisit au petit étang de pierre du jardin.
– Regarde dans l'eau.
Trois carpes vivantes s'y ébattaient.
– Nous avons remarqué que tu avais une passion pour les poissons et en particulier pour les carpes. Alors nous t'en offrons trois: une par année. C'est une bonne idée, n'est-ce pas?
– Oui, répondis-je avec une politesse consternée.
– La première est orange, la deuxième est verte, la troisième est argentée. Tu ne trouves pas que c'est ravissant?
– Si, dis-je en pensant que c'était immonde.
– C'est toi qui t'occuperas d'elles. On t'a préparé un stock de galettes de riz soufflé: tu les découpes en petits morceaux et tu les leur jettes, comme ça. Tu es contente?
– Très.
Enfer et damnation. J'aurais préféré ne rien recevoir.
Ce n'était pas tant par courtoisie que j'avais menti. C'était parce qu'aucun langage connu n'aurait pu approcher la teneur de mon dépit, parce qu'aucune expression n'aurait pu arriver à la cheville de ma déception.
Dans la liste infinie des questions humaines sans réponse, il faut insérer celle-ci: que se passe-t-il dans la tête des parents bien intentionnés quand, non contents de se faire sur leurs enfants des idées ahurissantes, ils prennent à leur place des initiatives?
Il est d'usage de demander aux gens ce qu'ils voulaient devenir quand ils étaient petits. Dans mon cas, il est plus intéressant de poser cette question à mes parents: leurs réponses successives donnent l'image exacte de ce que je n'ai jamais voulu devenir.
Lorsque j'avais trois ans, ils proclamaient «ma» passion pour l'élevage des carpes. Quand j'eus sept ans, ils annoncèrent «ma» décision solennelle d'entrer dans la carrière diplomatique. Mes douze ans virent croître leur conviction d'avoir pour rejeton un leader politique. Et lorsque j'eus dix-sept ans, ils déclarèrent que je serais l'avocate de la famille.
Il m'arrivait de leur demander d'où leur venaient ces idées étranges. A quoi ils me répondaient, toujours avec le même aplomb, que «ça se voyait» et que «c'était l'avis de tout le monde». Et quand je voulais savoir qui était «tout le monde», ils disaient:
– Mais tout le monde, enfin!
Il ne fallait pas contrarier leur bonne foi.
Revenons à mes trois ans. Puisque mon père et ma mère avaient pour moi des ambitions dans la pisciculture, je m'appliquai, par bienveillance filiale, à mimer les signes extérieurs de l'ichtyophilie.
Avec mes crayons de couleur, dans mes carnets à dessins, je me mis à créer des poissons par milliers, avec nageoires grandes, petites, multiples, absentes, écailles vertes, rouges, bleues à pois jaunes, orange à rayures mauves.
– Nous avons eu raison de lui offrir les carpes! disaient les parents ravis en regardant mes œuvres.
Cette histoire eût été comique s'il n'y avait eu mon devoir quotidien de nourrir cette faune aquatique.
J'allais dans la remise chercher quelques galettes de riz soufflé. Puis, debout au bord de l'étang de pierre, j'effritais cet aliment aggloméré et jetais à l'eau des morceaux au calibre du pop-corn.
C'était plutôt rigolo. Le problème, c'étaient ces sales bêtes de carpes qui venaient alors à la surface, gueules ouvertes, pour prendre leur casse-croûte.
La vision de ces trois bouches sans corps qui émergeaient de l'étang pour bouffer me stupéfiait de dégoût.