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– Je ne sais pas combien d'heures cela a duré. Je creusais, je creusais, et chaque fois que je me retrouvais à la surface, j'étais à nouveau enterrée par une explosion. Je ne savais plus pourquoi je remontais et je remontais quand même, parce que c'était plus fort que moi. Je savais déjà que mon père était mort et que je n'avais plus de maison: j'ignorais encore le sort de ma mère et de mes frères. Quand la pluie de bombes a cessé, j'étais stupéfaite d'être encore en vie. En déblayant, on est tombé, peu à peu, sur les cadavres, entiers ou en pièces, de ceux qui manquaient, dont ma mère et mes frères. J'étais jalouse de ma sœur qui, écrasée par le train deux ans plus tôt, avait échappé à ce spectacle.
Nishio-san avait vraiment de belles histoires à raconter: les corps y finissaient toujours en morceaux.
Comme j'accaparais ma gouvernante de plus en plus, mes parents décidèrent d'engager une deuxième Japonaise pour les aider. Ils passèrent une annonce au village de Shukugawa.
Ils n'eurent pas l’embarras du choix: une seule dame se présenta.
Kashima-san devint donc la deuxième gouvernante. Elle était le contraire de la première. Nishio-san était jeune, douce et gentille; elle n'était pas jolie et venait d'un milieu pauvre et populaire. Kashima-san avait une cinquantaine d'années et était d'une beauté aussi aristocratique que ses origines: son magnifique visage nous regardait avec mépris. Elle appartenait à cette vieille noblesse nippone que les Américains avaient abolie en 1945. Elle avait été une princesse pendant près de trente ans et, du jour au lendemain, elle s'était retrouvée sans titre et sans argent.
Depuis, elle vivait de besognes ancillaires, comme celle que nous lui avions proposée. Elle rendait tous les Blancs responsables de sa destitution et nous haïssait en bloc. Ses traits d'une finesse parfaite et sa maigreur hautaine inspiraient le respect. Mes parents lui parlaient avec les égards dus à une très grande dame; elle ne leur parlait pas et travaillait le moins possible. Quand ma mère lui demandait de l'aider pour telle ou telle tâche, Kashima-san soupirait et lui jetait un regard qui signifiait: «Pour qui vous prenez-vous?»
La deuxième gouvernante traitait la première comme un chien, non seulement à cause de ses origines modestes, mais aussi parce qu'elle la considérait comme une traîtresse qui pactisait avec l'ennemi. Elle laissait faire tout le travail par Nishio-san, qui avait un malencontreux instinct d'obéissance envers sa suzeraine. Elle l'invectivait à la moindre occasion:
– Tu as vu comme tu leur parles?
– Je leur parle comme ils me parlent.
– Tu n'as aucun sens de l'honneur. Ça ne te suffit donc pas, qu'ils nous aient humiliés en 1945?
– Ce n'étaient pas eux.
– C'est la même chose. Ces gens étaient les alliés des Américains.
– Pendant la guerre, ils étaient des petits enfants, comme moi.
– Et alors? Leurs parents étaient nos ennemis. Les chats ne font pas des chiens. Je les méprise, moi.
– Tu ne devrais pas dire ça devant la gosse, dit Nishio-san en me montrant du menton.
– Ce bébé?
– Elle comprend ce que tu dis.
– Tant mieux.
– Moi, je l'aime, cette petite.
Elle disait vrai: elle m'aimait autant que ses deux filles, des jumelles âgées de dix ans qu'elle n'appelait jamais par leurs prénoms puisqu'elle ne les dissociait pas l'une de l'autre. Elle les nommait toujours futago et j'ai longtemps cru que ce mot duel était le prénom d'un seul enfant, les marques du pluriel étant souvent vagues en langue nippone. Un jour, les fillettes vinrent à la maison et Nishio-san les héla de loin: «Futago!» Elles accoururent comme des siamoises, me révélant par le fait même le sens de ce mot. La gémellité doit être au Japon un problème plus grave qu'ailleurs.
Je m'aperçus très vite que mon âge me valait un statut spécial. Au pays du Soleil-Levant, de la naissance à l'école maternelle non comprise, on est un dieu. Nishio-san me traitait comme une divinité. Mon frère, ma sœur et les futago avaient quitté l'âge sacré: on leur parlait d'une façon ordinaire. Moi, j'étais un okosama: une honorable excellence enfantine, un seigneur enfant.
Quand j'arrivais à la cuisine le matin, Nishio-san se prosternait pour être à ma hauteur. Elle ne me refusait rien. Si je manifestais le désir de manger dans son assiette, ce qui était fréquent, vu que je préférais sa nourriture à la mienne, elle ne touchait plus à sa pitance: elle attendait que j'aie fini avant de recommencer à s'alimenter, si j'avais eu la grandeur d'âme de lui laisser quelque chose.
Un midi, ma mère s'aperçut de ce manège et me gronda sévèrement. Elle enjoignit ensuite à Nishio-san de ne plus accepter ma tyrannie. Peine perdue: dès que Maman eut le dos tourné, mes prélèvements reprirent. Et pour cause: l'okonomiyaki (crêpe au chou, aux crevettes et au gingembre) et le riz au tsukemono (raifort mariné dans une saumure jaune safran) étaient autrement alléchants que les carrés de viande aux carottes bouillies.
Il y avait deux repas: celui de la salle à manger et celui de la cuisine. Je chipotais au premier pour garder de la place pour le second. Très vite, je choisis mon camp: entre des parents qui me traitaient comme les autres et une gouvernante qui me divinisait, il n'y avait pas à hésiter.
Je serais japonaise.
J'étais japonaise.
A deux ans et demi, dans la province du Kansai, être japonaise consistait à vivre au cœur de la beauté et de l'adoration. Etre japonaise consistait à s'empiffrer des fleurs exagérément odorantes du jardin mouillé de pluie, à s'asseoir au bord de l'étang de pierre, à regarder, au loin, les montagnes grandes comme l'intérieur de sa poitrine, à prolonger en son cœur le chant mystique du vendeur de patates douces qui traversait le quartier à la tombée du soir.
À deux ans et demi, être japonaise signifiait être l'élue de Nishio-san. A tout instant, si je le lui demandais, elle abandonnait son activité pour me prendre dans ses bras, me dorloter, me chanter des chansons où il était question de chatons ou de cerisiers en fleur.
Elle était toujours prête à me raconter ses histoires de corps coupés en morceaux qui m'émerveillaient, ou alors la légende de telle ou telle sorcière qui cuisait les gens dans un chaudron pour en faire de la soupe: ces contes adorables me ravissaient jusqu'à l'hébétude.
Elle s'asseyait et me berçait comme une poupée. Je prenais un air de souffrance sans autre motif que mon désir d'être consolée: Nishio-san me consolait longuement de mes chagrins inexistants, jouant le jeu, me plaignant avec un art consommé.
Puis elle suivait d'un doigt délicat le dessin de mes traits et en vantait la beauté qu'elle disait extrême: elle s'exaltait de ma bouche, de mon front, de mes joues, de mes yeux, et concluait qu'elle n'avait jamais vu une déesse au visage aussi admirable. C'était une bonne personne.
Et je restais dans ses bras inlassablement, et j'y serais restée toujours, pâmée de son idolâtrie. Et elle se pâmait de m'idolâtrer ainsi, prouvant de la sorte la justesse et l'excellence de ma divinité.
A deux ans et demi, il eût fallu être idiote pour ne pas être japonaise.
Ce n'était pas un hasard si j'avais révélé plus tôt ma connaissance de la langue nippone que de la langue maternelle: le culte de ma personne avait ses exigences linguistiques. J'avais besoin d'un idiome pour communiquer avec mes fidèles. Ces derniers n'étaient pas très nombreux mais ils me suffisaient par l'intensité de leur foi et par l'importance de leur place dans mon univers: c'était Nishio-san, les futago et les passants.
Quand je me promenais dans la rue en donnant la main à la principale prêtresse de mon adoration, j'attendais avec sérénité les acclamations des badauds. Je savais qu'ils ne manqueraient jamais de se récrier sur mes charmes.
Cependant, cette religion ne me plaisait jamais autant qu'entre les quatre murs du jardin: ce dernier était mon temple. Une portion de terrain plantée de fleurs et d'arbres et entourée d'une enceinte: on n'a rien inventé de mieux pour réconcilier avec l'univers.
Le jardin de la maison était nippon, ce qui en faisait un jardin pléonastique. Il n'était pas zen mais son étang de pierre, sa sobriété et le choix de sa toison disaient le pays qui, plus religieusement que les autres, a défini le jardin.
L'aire géographique de la croyance en moi atteignait son plus haut degré de densité dans le jardin. Les murs élevés et chapeautés de tuiles japonaises qui le cloîtraient me dérobaient aux regards des laïcs et prouvaient que nous étions en un sanctuaire.
Quand Dieu a besoin d'un lieu pour symboliser le bonheur terrestre, il n'opte ni pour l'île déserte, ni pour la plage de sable fin, ni pour le champ de blé mûr, ni pour l'alpage verdoyant; il élit le jardin.
Je partageais son opinion: il n'y a pas meilleur territoire pour régner. Fieffée du jardin, j'avais pour sujets des plantes qui, sur mon ordre, s'épanouissaient à vue d'œil. C'était le premier printemps de mon existence et je n'imaginais pas que cette adolescence végétale connaîtrait un apogée suivi d'un déclin.
Un soir, j'avais dit, à une tige surmontée d'un bouton: «Fleuris.» Le lendemain, c'était devenu une pivoine blanche en pleine déflagration. Pas de doute, j'avais des pouvoirs. J'en parlai à Nishio-san qui ne démentit pas.
Depuis la naissance de ma mémoire, en février, le monde n'avait cessé d'éclore. La nature s'associait à mon avènement. Chaque jour, le jardin était plus luxuriant que la veille. Une fleur ne se fanait que pour renaître plus belle un peu plus loin.
Comme les gens devaient m'être reconnaissants! Comme leur vie devait être triste avant moi! Car c'était moi qui leur avais apporté ces merveilles innombrables. Quoi de plus compréhensible que leur adoration?
Pourtant, il demeurait un problème logique dans cette apologétique: Kashima-san.
Elle ne croyait pas en moi. C'était l'unique Japonaise qui n'acceptait pas la religion nouvelle. Elle me détestait. Seuls les grammairiens sont assez naïfs pour penser que l'exception confirme la règle: je ne l'étais pas et le cas de Kashima-san me perturbait.
Ainsi, quand j'allais prendre mon deuxième repas à la cuisine, elle ne me laissait pas manger dans son assiette. Stupéfiée par son impertinence, j'avais remis ma main dans sa nourriture: cela m'avait valu une gifle.
Estomaquée, j'étais allée pleurer chez Nishio-san, espérant qu'elle châtierait l'impie; il n'en fut rien.
– Tu trouves ça normal? lui dis-je avec indignation.
– C'est Kashima-san. Elle est comme ça.