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En décachetant la dernière lettre de l'Inconnue, Juliette retint son souffle. Le petit matin était encore pris dans la nuit froide. Oppressée, elle devançait sa journée. Depuis que Juliette subissait les jugements de l'Inconnue, elle se sentait dévaluée, en sursis. À bout, elle paraissait attendre la délivrance d'une issue claire, que se révèle enfin le secret de son destin. Mais le courrier du jour, sous des dehors pacifiques, promettait un avenir inextricable.
Ma chère Juliette,
je vous sais désemparée, mésestimant vos atouts, trébuchant dans de vaines interrogations. L'inquiétude que j'ai semée en vous me désole ; celle que j'ai fait naître chez votre mari me chagrine. Je pensais votre accord plus profond, le bonheur d'Horace moins friable. Force est de constater que les failles qui existaient dans votre intimité étaient des gouffres. Mes lettres n'ont pas créé entre vous de dissonance qui n'existât déjà, vous en conviendrez. Tout au plus ont-elles précipité des prises de conscience, révélé de sous-jacentes douleurs. Tant d'inexprimé souillait votre amour, tant d'attentes inajustables le fragilisaient.
Mais je veux encore croire en votre couple, et vous aider à le restaurer. Après le désordre que j'ai causé, ou plutôt hâté, c'est bien le moins que je puisse faire. En premier lieu, je vais vous donner du temps, beaucoup de temps, si vous le désirez. L'heure est venue de tempérer vos réactions apeurées. Ne réagissez plus, agissez, je vous en supplie. Horace a besoin d'une femme qui ne doit se laisser gouverner par aucune autre. M'écouter ne saurait signifier se soumettre à mes vues. Retrouvez votre aptitude à déterminer votre conduite !
Par ailleurs, je voudrais vous voir prendre plusieurs jours de repos avec Horace, en un lieu qui n'inspire que des pensées vastes, dans un décor à la Shelley où les sentiments retrouvent leur élan naturel, où vivre n'est qu'un plaisir. Il s'agit de la demeure de mon père qui serait heureux de vous accueillir au milieu des volcans. La poésie anglaise du siècle dernier s'y ressent dans le moindre bosquet ; elle flotte dans toutes les perspectives.
Si vous souhaitez que je cesse de vous écrire, définitivement, accrochez ce soir à vingt-deux heures votre écharpe rouge à la fenêtre de votre chambre. Ce signe mettra un terme à tous mes courriers. Je me permettrai alors de vous communiquer l'adresse de la propriété où vous serez tous deux attendus, avec bienveillance, quand il vous plaira.
Ce soir, vous aurez - à vingt-deux heures, je le répète - le pouvoir de m'évacuer de votre existence. Usez de cette opportunité, si vous le souhaitez ; mais peut-être préférerez-vous que notre commerce se poursuive, s'il vous est d'un profit quelconque. Les épreuves sont parfois des remèdes. Je vous laisse seule juge et m'en remets à vous pour veiller sur notre Horace.
PS. : Naturellement, je lui adresse une copie de cette lettre. Si ma proposition de ce jour devait être la dernière, j'aurai agi jusqu'au bout dans la transparence, avec l'équité que je dois à celle qui a su, si longtemps, plaire à l'homme que j'aime.
Quand Horace rentra, le soir, Juliette lui lança :
- Elle est effrayante !
- Pourquoi ?
- Si nous acceptons une seule fois d'entrer dans son jeu, on n'en sortira jamais. C'est le doigt dans l'engrenage. Il n'est pas question d'accrocher mon écharpe ce soir !
- Pourquoi ? Nous serions débarrassés de cette fille et...
- ... et elle nous donnera l'adresse de son père, donc son nom.
- Et alors ?
- Je ne veux pas que tu saches qui elle est. C'est un piège.
- Pourquoi n'as-tu jamais envisagé qu'elle soit sincère ? Pourquoi lui prêtes-tu toujours des intentions troubles ?
- Oh ça n'a rien de trouble ! Elle veut clairement mon mari.
- Non, elle veut clairement le bonheur de ton mari.
- Bien entendu !s'exclama Juliette.
- Mais si tu continues à ne pas voir qui je suis, à ne pas entendre ce qu'elle te dit de notre amour, tu vas réussir à t'en faire une rivale, une vraie. Tu ne vois pas qu'elle nous laisse encore une chance ?
- Mais elle n'a rien à me permettre ! Aucune chance à me laisser !
- Cette fille, c'est notre dernière chance. Mais à présent il faut couper les ponts, avant que cette chance ne se transforme en piège. Elle nous le propose, faisons-le. Accroche ton écharpe ce soir.
- -Demain elle posera d'autres conditions. Tu ne comprends pas qu'elle nous manipule ? Elle a décidé de nous séparer et elle y parvient, regarde : on s'engueule !
- Pas du tout, je suis calme.
- Eh bien pas moi. Avoue-le que tu aimes sa façon de parler d'amour !
- Oui.
- Et tu voudrais que je reste calme ? Mais va la retrouver, vis avec elle et tu verras bien ce que c'est que le quotidien avec ton ange de pureté ! L'absolu au petit déjeuner, tous les jours, quand vous vous brosserez les dents ensemble, on verra bien ce qu'il deviendra !
Cherchant à éluder toute occasion d'anicroche, Horace ne répondit pas. Les incessantes saillies de Juliette l'ennuyaient. Quand vingt-deux heures sonnèrent, à la cloche de la chapelle du lycée, il se contenta de tendre à Juliette l'écharpe rouge :
- Finissons-en, ma chérie.
- Tout à fait d'accord... mais en ne faisant rien, plus rien.
Ils avaient atteint ce moment pénible où les mots cessent d'être des amis. En ouvrant la bouche, on laisse alors s'exprimer des traîtres, des agents doubles. Insurmontable, le langage provoque tout à coup un désaccord qui est plus sournois encore que celui des corps, une séparation de l'esprit qui ratatine les sentiments.
De l'autre côté de la cour, Liberté observait leur désarroi, entendait les éclats de leur mésentente. Jusqu'à présent, elle s'était sincèrement contentée de faire rayonner son amour sans rien attendre en retour. Agir directement lui eût paru déplacé. Et puis, Liberté était inquiète à l'idée de vivre un amour persistant, de le porter plus d'un jour au degré d'achèvement qui lui convenait. Prendre un bain de perfection, même s'il ne devait pas durer, demeurait le but de son zèle. Ses dix-huit ans la talonnaient.
Horace noua l'écharpe à l'endroit convenu ; puis Juliette la retira et sortit en claquant la porte. Incompris, il s'approcha de la fenêtre et, sans se dissimuler, fixa l'obscurité, ou plutôt celle qui, cachée dans l'ombre, avait mis tant de clarté en lui. Il savait que sa vérité était en face, de l'autre côté de la cour.
Disposé à souffrir de sa passion, étrangement calme, Horace ne supportait plus le confort d'un amour sobre, les médiocrités qu'il avait tant recherchées. Il avait soudain soif d'ébriété, d'imprudences délicieuses, d'amour léger. Au fond, songea-t-il, le mariage est la forme agréable de l'échec sentimental. Renoncer à une liaison hypnotique était au-dessus de ses forces. Toute sa nature bridée la réclamait. Comment peut-on mourir sans s'être donné en oubliant toute lucidité ? Aimer avec discernement lui parut un aveuglement.
Tous ces clichés gonflaient cet homme corseté depuis neuf ans. Ainsi va la passion ; elle donne de la superbe aux caractères flexibles, du souffle aux phtisiques et de l'altitude aux rampants. Seul devant sa fenêtre, avec son emploi à vie et ses rêves ressuscités, Horace de Tonnerre était de retour.
Juliette, elle, se savait arrivée au terme de son chemin conjugal. Dévorée par un sentiment cruel d'injustice, elle se trouvait soudain niaise d'incarner des lieux communs, des attentes pondérées ; et ce sentiment l'accablait. Mais à qui pouvait-elle confier son rêve d'une famille apaisée, de soirées pleines de sécurité, de repas sereins ? Quoi, n'y avait-il que du ridicule dans ses aspirations ? Était-on nécessairement ennuyeuse, dérisoire, d'aimer la quiétude, la ferveur sans éclats ? La petite musique du bonheur ne valait-elle pas toutes les walkyries ? Après tout, n'était-ce pas une autre prison que de s'enfermer dans une quête d'éruptions continues ?
Incomprise, niée dans ce qu'elle avait de plus beau, de plus tendre, Juliette pleura toute la nuit. Qu'y a-t-il de plus sévère que d'avoir honte de sa sincérité ?