39043.fb2
10
Horace lut le courrier du jour en jouant nerveusement avec son alliance qui le grattait. Qui a dit que l'allergie est un langage codé, un morse, un prurit de l'angoisse ?
L'Inconnue parlait d'amour comme on tire à bout portant :
Horace,
je vais être dure.
Longtemps je vous ai confié à votre femme ; car je vous supposais heureux. Vous aviez l'air amoureux jusqu'à oublier tout le reste. Votre vie semblait ne retrouver son souffle que lorsque vous étiez l'un à l'autre. Cette illusion m'a quittée. Si vous aimez encore votre femme, convenez que vous n'aimez plus son amour. Votre tendresse pour Juliette, que je sais réelle, ne touche plus les zones profondes de votre âme, là où se forme votre vérité. Ses songes de sous-préfecture ne vous font plus rêver. Ses tristesses alanguies ne vous attristent guère. Ses envies bornées, si contraires aux vôtres, vous laissent écouter les miennes. Juliette partage votre existence en oubliant d'être à vous ; elle se donne sans se livrer. Son besoin de possession lui tient lieu de passion, sa jalousie de sentiment. Elle croit en l'icône de votre mariage plus qu'en vous et se moque bien de votre contentement. Tout vous désaccorde ; vos élans ne sont plus communs que par hasard.
Si cette femme avait su vous offrir l'amour effréné que mérite votre nature, je me serais tenue dans un perpétuel retrait. Mais je n'accepte pas votre incomplétude, la tristesse de votre commerce ; la vie n'a pas le droit de vous décevoir. Malgré vos affectations bourgeoises, je vous ai percé. Vous souffrez de ce qui me blesse : tout accommodement vous écœure, toute résignation vous indigne. Comme vous, je refuse que l'on puisse aimer sans exulter. Est-il sage de ne pas être déraisonnable, prudent d'exiger si peu de l'existence ? Est-il tolérable de piétiner quand nous pourrions danser ? Horace, nous sommes faits pour vivre un chef-d'œuvre, non cette pantomime à laquelle vous vous livrez dans les beaux quartiers de Clermont.
Vous le savez comme moi, ces mots promettent plus de chemins escarpés que de distractions. Il entre dans ce rêve une exigence exténuante, un esprit de guerre totale contre les engourdissements. L'opium des compromis n'est pas ma drogue.
Mais, comme le chante Bizet, si je t'aime prends garde à toi. Tu as encore la possibilité de prolonger le bonheur fictif de ton mariage. Tu peux continuer de négliger ton besoin d'émotions pures. Tu restes libre de te faire croire que cette défaite ne te conduira pas vers d'autres lâchetés ; car en maltraitant l'amour c'est bien le cœur de ton être que tu gâtes, au risque de pourrir tout le reste. Tu conserves le choix d'esquiver ta nature et de te vautrer dans les conforts étroits de la renonciation.
Si tu venais vers moi, aucune des complaisances que tu as eues envers toi-même ne pourrait se prolonger. Ton goût pour la grandeur, pour la gaieté, si contrarié par Juliette, si mutilé par la vie en demi-teinte qu'elle t'a faite, ne saurait demeurer en jachère. Je t'empêcherai d'être ordinaire, avec une constance dont tu n'as pas idée. Avec toi je veux un chef-d'œuvre, une journée au paradis, sinon rien.
Effrayé d'être si bien compris, Horace posa la lettre. Il sut alors que l'Inconnue ne lui faciliterait pas la tâche en lui révélant son nom ; elle entendait être découverte, délivrée de son anonymat. Mais que voulait-elle dire par une journée au paradis ? Horace ignorait encore qu'il y a des bonheurs insoutenables. À force de réviser la vie, de vouloir en abolir toute petitesse, Liberté avait oublié de troquer son idéal contre quelques rondeurs. Son programme restait anguleux.
En repliant la lettre, Horace retira son alliance qui le démangeait.