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Décharmée de tout, Juliette voyait s'écouler autour d'elle une vie migraineuse ; elle s'y sentait sans vocation, en surnombre. Inapte au bonheur complet, Juliette se découvrait entière dans le chagrin. Elle s'y noyait même en essayant tous les désespoirs. Avide de concerts, elle réclamait parfois à la musique de Rachmaninov ou à celle de Schumann un supplément de malheur. Téléphonait-elle à une amie ? C'était pour partager ses jérémiades avec une épouse hors d'usage, si possible humiliée, grande cliente comme elle des fabriques de kleenex. Experte en déchéances, gloutonne de chagrins, on la voyait en vedette à tous les enterrements.
Horace, lui, naviguait dans les régions de l'absolu désœuvrement affectif. Il ignorait chez qui déposer sa solitude, où placer son amour inemployé. Un vide affreux occupait son cœur. Il s'épuisait à chercher l'indice qui donnerait un visage à ses sentiments. En attendant, les tracasseries de son métier remplissaient le creux de son quotidien. Il consumait ses jours en réprimandes, en conseils de classe auxquels il faisait mine d'assister, en s'efforçant d'être transparent. Épris d'une femme irréelle, Horace existait à peine. Seul son manque d'elle le faisait encore vivre sa vie.
Parfois, il tentait de s'oublier devant la télé, en regardant des acteurs tricolores en noir et blanc ou des stars américaines qui exhibaient leurs fesses en version originale ; ou bien il réclamait à une partition de piano d'autres émotions que les siennes. Quittant sa tête bourdonnante, il se réfugiait alors dans ses mains. Les Variations Goldbergde Bach lui procuraient depuis quelques semaines une ébriété qui trompait son attente. Déconcentré devant son clavier, Horace en saccageait les beautés avec persévérance. Vide de toute musique intérieure, il ne trouvait plus aucune harmonie. De l'autre côté de la cour, les pensionnaires fermaient leurs fenêtres pour ne plus subir ces Variationsoffensées.
Les journées d'Horace et de Juliette étaient donc une somme de hasards qui méritaient à peine d'exister, de paroles absentes, d'attitudes indexées sur leur morosité. Ils ne recevaient de la vie aucun influx réel. Leur mariage ne cherchait aucun supplément d'avenir, pas le moindre rabiot de bonheur. Démentir leur union par des altercations ne leur venait même pas à l'esprit.
Soigner leurs désaccords non plus. Économes, ils choyaient leur désamour par du silence. Chut ! La fin d'un couple ressemble parfois plus à l'envers de la passion qu'à son opposé.
Afin d'éviter le face-à-face du week-end, Juliette décida de passer les samedis chez sa mère, une garce détériorée par le fiel accumulé au fil de ses mariages qui, tous, avaient ressemblé à des duels. Russe, refusant très tôt que sa beauté fût nationalisée avec ses dessous et son rouge à lèvres, elle n'avait cessé d'exporter son sourire à travers l'Europe. En amour, les hommes n'ont jamais craché sur la main-d'œuvre d'importation. Le cerveau de cette Cosaque retirée à présent dans l'obésité et la médisance était un cagibi où fermentaient mille défauts. Sous l'empâtement, l'âpre Tartare demeurait alerte. Dès que du numéraire passait à sa portée, ses menottes potelées se refermaient dessus, avec un réflexe d'huître.
Cette échappée chez la garce présentait certes le risque de laisser la place à sa rivale ; mais Juliette avait besoin de hâter la crise qui tardait à se dénouer. Et puis, pour mordre dans le repos, même une petite bouchée, rien de tel que de récupérer son lit individuel et son cubage d'air.
Afin d'aider Horace, Juliette avait prié Liberté de la remplacer auprès de Caroline et Achille, du samedi matin au dimanche matin. Pas une seconde elle n'avait imaginé que l'Inconnue pût être cette jeune fille pleine de réserve, férue de politesse. S'absenter une nuit du lit conjugal lui était un réconfort. Juliette préférait les méchancetés recuites de sa mère au mutisme courtois de son mari.
Horace ne savait pas qu'il était sur le point de basculer dans des journées sans limites, tramées par une sensuelle immodérée. Les chimères de Liberté voulaient devenir des faits. Née pour les vertiges, incapable de refroidir plus longtemps son sang, elle entendait verser de l'alcool fort dans chaque instant, foncer au kérosène dans un destin superlatif. Désinfecter sa vie de toute médiocrité ! Pour elle, tout était possible. Aucun frein moral ou financier ne bornerait ses élans. Liberté était interdite de paix tant que sa volonté ne lui offrirait pas une journée inespérée ; le temps que leurs deux âmes se versent entièrement l'une dans l'autre. Vingt-quatre heures, c'était pour elle l'infini.