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Le samedi matin, Horace ouvrit à Liberté. Aussitôt, elle retira son duffle-coat rouge sang. Il l'avait jusqu'à présent rencontrée dans l'agitation de sa classe ; il la retrouvait dans la quiétude sépulcrale de son appartement. Elle entra comme une lumière vive éclairant un tableau funèbre, s'avança svelte et légère au milieu de meubles pesants. Devant les fenêtres pendaient des rideaux fusillés par le soleil. Des meubles exténués - choisis par lui - gisaient dans le salon. Sur les murs mouraient les couleurs de papiers peints sans jeunesse. Cette baraque, c'était une succursale du Père-Lachaise, une extension du purgatoire.
Dieu que Liberté tranchait avec ce caveau de fonction ! Il paraissait sur sa physionomie tout l'éclat qui va avec la certitude d'être amoureuse. Un maintien plein d'élan, une gaieté droite. Liberté était disposée à aimer légèrement, à empoigner le bonheur. La grâce, parfois, n'est pas une séduisante tromperie ; lorsqu'elle jaillit d'une jouisseuse qui ne cherche pas à plaire, elle trahit la vérité d'une âme. Rien ne l'avait encore gauchie. Son regard, empreint de mystères qu'elle-même ne connaissait pas, était brutal comme le danger.
Un détail retint l'attention d'Horace : elle marchait nu-pieds.
- C'est moi..., chuchota-t-elle, en contenant sa bonne humeur.
- Ah oui, bonjour, fit Horace.
- Non, c'est moi.
- Quoi vous ? reprit-il.
- Les lettres, c'est moi.
- Ah... que voulez-vous ?
- Un chef-d'œuvre, sinon rien.
Un gouffre de silence s'ouvrit entre eux. Tout dans les yeux violents de Liberté disait que l'amour était pour elle la sérieuse occupation de sa vie, la direction dominante de sa nature, une urgence ; elle avait fait son stage de chasteté, son temps de rêveries. Horace sentit bien son empressement à aimer, sans saisir que ce n'était pas tant l'impatience des sens qui la talonnait que l'espérance de rencontrer bientôt la perfection. Aussi resta-t-il médusé quand elle ajouta, à voix basse :
- Nos aveux me déçoivent. Je vous propose donc de refaire notre rencontre jusqu'à ce qu'elle soit prodigieuse.
Devant sa stupeur, Liberté se mit à détailler sa sincérité :
- Je ne peux pas me contenter d'une histoire perfectible... Je voudrais bien, mais je ne peux pas... En amour, ceux qui trouvent agréables les moments inférieurs au meilleur dont ils sont capables me paraissent perdus pour le meilleur. Vous me comprenez ?
Liberté sortit avec son manteau, tournant le dos aux compromis dont s'accommode le tout-venant des amants. Il n'était pas question pour elle de tolérer des débuts en deçà de ce qu'ils pouvaient atteindre. Dès les aveux, leurs échanges n'avaient pas le droit de patiner, de subir l'outrage de la normalité. Mademoiselle Liberté ne savait pas aimer sur le pouce, accepter les petites griseries qui font l'ordinaire des maîtresses de rencontre.
Désorienté, habitué à se satisfaire de sentiments bâtards, Horace resta seul dans le hall. Alors, soudain, l'exigence radicale de cette jeune femme ralluma son tempérament, lui fit quitter la tranquillité bovine qu'il avait recherchée dans son mariage. Il comprit avec émotion que Liberté le priait de trouver sa grandeur, de défricher de suite ces terres intérieures qu'il avait si longtemps négligées. C'est beau une femme qui vous interdit d'être médiocre, qui vous désavilit en vous rappelant qui vous êtes.
On sonna à la porte ; Horace ouvrit.
À son grand étonnement, Liberté était déjà là, toujours vêtue de son duffle-coat rouge et nu-pieds. Inquiète, elle attendait tout de l'instant à venir qui, peut-être, crépiterait de trouvailles enfin dignes de leur expectative.
- Je suis en retard..., fit-elle en retirant son joli manteau.
- Vous revenez déjà ?
- En me levant, j'étais impatiente, sans savoir pourquoi. À présent je le sais..., murmura-t-elle, en le fixant avec gourmandise.
- Pourquoi ?
- Vous me donnez envie d'être vraie...
- Vous aussi.
- Promenez-moi une chose.
- Oui, répondit-il.
- Si un jour vous tombez amoureux de moi, je vous demande de ne jamais me le dire. Jamais.
Ému par cette fille qui, en une phrase, les emmenait à la lisière de la passion, Horace fit un pas vers elle. Déjà, ils étaient au bord de la tendresse, en chemin vers un baiser. Liberté recula nettement et, avec dépit, lâcha :
- Non, ça ne va pas...
- Quoi ?
- Notre dialogue, ce qu'on vient de dire. Vous trouvez ça suffisant pour commencer un amour parfait ? Je me suis trompée... La sincérité trop rapide, c'est déplacé. Il aurait fallu un peu plus de mystère, davantage de sous-entendus. Vous ne pensez pas ?
- Qu'est-ce que vous cherchez ?
- Un chef-d'œuvre... sinon rien.
- Puis-je vous poser une question ?
- Oui.
- Pourquoi êtes-vous nu-pieds ?
- Par plaisir. Je fais toujours ce qui me fait plaisir...
Sur ces mots, elle sortit de l'appartement en remettant son manteau. Quand reviendrait-elle ? songea-t-il aussitôt. L'absence de Liberté était déjà un événement, presque un manque. Mais que pouvait-elle entendre par un chef-d'œuvre ? À quelle perfection inédite faisait-elle allusion ?
Derechef, Liberté sonna.
Rompant toute réflexion, hâtif dans son envie de la revoir, Horace ouvrit.
- Bonjour, fit-elle en baissant les yeux.
- Bonjour Liberté..., souffla Horace.
Puis, se reprenant, il s'entendit dire de sa voix de proviseur :
- Ma femme vous a laissé un mot dans la cuisine. Je crois qu'elle souhaiterait que vous emmeniez les enfants au bord du lac, pour la journée...
- Bien..., répondit-elle, le regard obstinément vissé sur le sol.
- Vous souhaitez que je vous conduise là-bas ?
- Non... merci.
- Je crois qu'elle désire également que vous jetiez les fleurs fanées, les roses blanches.
- Bien Monsieur.
Les yeux de Liberté évitaient toujours de le rencontrer.
Gêné de s'adresser à un profil ou à un front, Horace l'arrêta :
- Pourquoi regardez-vous ailleurs ou vos pieds lorsque je vous parle ?
- Quand j'évite votre visage, je contrôle mieux mon désir.
- Ah...,fit-il en s'efforçant de diminuer sa gêne.
- Ça ne vous dérange pas ?
- Non... non.
- Je pourrais avoir un verre d'eau ?
- Oui, bien sûr.
Il la conduisit dans la cuisine et lui servit un verre d'eau minérale qu'elle assécha aussitôt. Les yeux collés au carrelage, Liberté murmura alors avec une timidité mêlée d'audace :
- Lorsque je suis troublée, ça me donne soif...
Tendant brusquement le verre vide, Liberté ajouta :
- Je peux en avoir un autre ?
Tremblant, Horace lui versa un second verre sans oser répondre ; elle le but aussitôt en fichant sa paire d'yeux dans les siens. Boxé par ce regard expéditif que tous subissaient, il resta groggy. Elle aussi fut remuée de l'avoir atteint.
Tout était avoué. Liberté se ressaisit et lança avec tristesse :
- Je suis déçue... les grands aveux doivent être simultanés. Et vous avez été moins inventif que moi pour dire les choses sans les formuler. Pourquoi ne faites-vous pas un effort ?
- Je suis un peu dérouté par la répétition... Habituellement, les choses ne sont dites qu'une fois.
- Habituellement..., reprit Liberté avec tristesse.
Puis elle poursuivit :
- Je voudrais que chacune de nos rencontres soit une autre première fois. Quand on est rempli de passé, on est sale. Alors, je sais, répéter cette scène peut vous paraître étrange, fastidieux même, mais on ne va tout de même pas se satisfaire d'un brouillon de rencontre !
- Non, bien sûr...
- La vie n'a pas le droit d'être en dessous de ce qu'elle devrait être. Vous ne trouvez pas ?
- Je me sens prêt, dit-il avec résolution.
- À quoi ?
- Voulez-vous qu'on se re-rencontre encore une fois ?
- Si ça ne vous dérange pas... C'est en corrigeant une scène, au fil des prises, qu'un acteur l'améliore... Peut-être qu'aimer vraiment c'est ça, répéter des émotions jusqu'à ce qu'elles soient enfin sublimes et spontanées. Comme au piano, il ne faut pas sentir le travail...
Liberté s'arrêta et, furtive, ajouta à voix basse :
- J'ai envie de vous aimer sans effort.
Sur ces mots, elle sortit.
À nouveau, Liberté sonna, heureuse de savoir que cet homme la rejoignait d'instinct dans son ambition. Certes, elle le devinait dérouté ; mais ils s'aimaient du même amour, pas miniature, non, une fanfare d'appétits légers à vivre, rien à voir avec la corvée sentimentale que se tassent la plupart des époux.
Horace hésita un instant à ouvrir. Comment pouvait-il se montrer à la hauteur d'une attente pareille, se dandiner tout à coup dans le sublime, lui, si amoindri par des années de somnolence ? Traversé par une idée folle, il se précipita sur sa chaîne stéréo. La voix flexible de la Callas chantant Verdi inonda les lieux, fit trembler d'émotion les êtres et les choses. Le volume était si fort qu'ils seraient contraints de vociférer leurs aveux.
Horace ouvrit enfin la porte. Liberté pénétra dans la musique, affronta cette tempête de notes, toujours pieds nus et vêtue de son duffle-coat rouge.
- Bonjour ! cria-t-il.
- Quoi ?
- Je vous attendais !
- Moi aussi ! répondit-elle en forçant la voix et en ôtant son manteau.
Attirés par le raffut que produisait l'organe de la Callas, les enfants surgirent en pyjama, à l'autre bout du hall. Mais ni Horace ni Liberté ne s'en aperçurent, occupés qu'ils étaient par le perfectionnement de leur déclaration.
- Je vous attendais depuis un quart d'heure ! poursuivit Horace, à tue-tête.
- Moi depuis longtemps !
- Pardon ?
Pour mieux se faire entendre, Liberté approcha ses lèvres d'une oreille d'Horace et hurla :
- Depuis toujours !
Sa voix, lâchée dans un silence inattendu, parut alors un beuglement qui fit sursauter Horace. Achille venait de couper le son. Caroline, sa sœur, demanda en serrant fort son doudou :
- Pourquoi vous criez ?
- On joue ma chérie ! répliqua Horace, en tentant un rétablissement.
- Tu joues avec Liberté ? fit Achille étonné.
- Oui,répondit-elle, les grands aiment bien jouer ensemble...
- On peut jouer avec vous ? hasarda la petite Caroline.
Déséquilibré, Horace hésita un instant, et répondit :
- Bien sûr...
- C'est quoi votre jeu ? s'enquit Achille.
- On joue aux hurlements ! lança Liberté en souriant.
Et elle cria très très fort :
- Allez ! Tous au bain !
Les enfants s'égaillèrent en riant vers leurs chambres.
Puis elle susurra avec froideur à Horace :
- Un chef-d'œuvre, sinon rien. Alors ce sera... rien.
Inaccessible, soudain très fermée, Liberté s'éloigna en lui marquant un parfait désintérêt, lui chipotant le moindre regard, comme si Horace avait été soudain rétrogradé dans son estime. Volontaire, elle préférait s'en tenir à une attitude distante tant qu'ils ne sauraient pas inaugurer leur amour par des aveux étincelants.
- Liberté..., lâcha l'obstiné.
Elle ne s'arrêta pas. Horace insista :
- Liberté, laissez-nous encore une chance... Sortez et resonnez.
Elle se retourna, sentit que quelque chose d'inespéré pouvait se produire et évacua l'appartement sans rien dire.
Horace entrouvrit la porte et alla s'asseoir devant son piano.
Elle sonna.
- Entrez !lança-t-il. La porte est ouverte !
Lâchant ses mains sur le clavier, Horace entama l'aria qui introduit les Variations Goldberg. Les mesures qui la composent, si malmenées, voire asphyxiées, au cours des semaines précédentes, trouvèrent alors leur respiration et leur plénitude à mesure que Liberté s'approcha de lui. Un autre son se fit entendre, délié, délicieusement libre, spacieux, impeccable. La seule présence de cette femme remettait dans la vie d'Horace assez d'harmonie pour qu'il sût naviguer avec légèreté et souplesse dans cette partition rigide. Au fil des variations méthodiques - qui augmentent graduellement l'écart entre les voix, comme dans un canon, - il trouvait en regardant Liberté une joie montante qui donnait du toupet à son exécution. Le thème s'élançait, surmontait l'effort, s'en affranchissait. L'amour, comme la musique, avait cessé d'être un labeur.
Liberté le sentit bien, elle qui avait subi pendant des semaines les répétitions d'Horace, sorte d'hémorragie du bon goût. Elle perçut nettement toute l'énergie que suscitait en lui le simple fait de poser les yeux sur elle. Par la grâce de Bach leur rencontre muette atteignait enfin au chef-d'œuvre. La passion se disait en notes. Et quelles partitions !
À la fin de la Variation 15, Liberté lui sourit, pour lui signifier qu'elle trouvait une part de ciel dans cet instant mélodieux, tout d'intimité recueillie, murmuré en solmineur. Horace comprit que la scène de leurs aveux n'était plus à rectifier et se surpassa dans la Variation 16 qui a la vitalité triomphante d'une ouverture à la française. Écrit en solmajeur, son chemin mélodique criait leur accord, le soulignait avec éclat.
Sans ajouter de commentaire, Liberté partit se livrer avec les enfants à des jeux sonores dans la salle de bains. Provisoirement heureuse, elle disparut. Jouant toujours Bach, Horace laissa une félicité solaire se former en lui. Puis, quand il eut terminé, Liberté réapparut avec les enfants enrobés de serviettes, auréolés de bonne humeur. Elle avait dans les bras des roses blanches fanées qu'elle avait dû dénicher dans la poubelle de la cuisine.
- Je peux les récupérer ?
- Oui, bien sûr..., balbutia Horace, en entamant la réexposition finale de l'aria qui clôt les Variations.
Alors, sans crier gare, dans la nuée de notes de Bach, Liberté secoua les fleurs au-dessus des enfants, créa pour eux un merveilleux désordre de pétales, une neige végétale qui se répandit dans tout le salon. La maniaquerie de Juliette, si vétilleuse sur l'agencement de ses meubles cirés, en eût souffert si elle avait assisté à ce spectacle. Ce qui devait être jeté aux ordures devint une féerie, un instant plein de rires et de poésie. Ce spectacle simple annula toute retenue chez Horace, lui donna envie de se grouiller d'être heureux, définitivement. Les enfants ramassaient les fragments de roses, les jetaient en l'air et tourbillonnaient dans ce nuage de pétales blancs. Le moment était presque parfait, trop fugace sans doute pour l'être entièrement ; mais Horace en ressortit convaincu qu'un accord illimité, immédiat, était possible avec cette jeune femme.
Alors, machinalement, il commit une faute, un geste rituel et tragique qui disait que son cœur ne savait pas encore s'élever à une altitude suffisante : il prit la télécommande et alluma la télévision pour ne pas rater les titres du journal. Le week-end, Horace avait l'habitude de s'avachir devant ce plaisir.
La gaieté vibrante, aérienne, de Liberté s'arrêta aussitôt. Le charme se rompit. Lui, dont les rêves étaient pourtant proches des siens, était donc capable de crimes contre l'intimité, de ces écarts vulgaires qui flétrissent tout. Son esprit venait de s'élancer avec une telle joie vers lui qu'elle en resta immobile, tétanisée d'horreur.
Horace croisa le regard glacial de Liberté, y lut son affliction, comprit aussitôt la gravité de son forfait et éteignit la télévision. Mais il était trop tard. Révulsée, obstinément muette, elle habilla les enfants au plus vite et disparut avec eux jusqu'au soir.
Horace demeura seul toute la journée. Le piano ne lui fut d'aucun secours. Toute harmonie l'avait quitté, à l'instant même où Liberté s'était éclipsée. Il tenta bien d'émouvoir une partition, de faire chanter une sonate, en vain. Horace ne parvenait qu'à infliger une correction aux morceaux qu'il déchiffrait. Alors il songea que cette fille était comme les chefs d'orchestre dont la seule présence permet aux grands ensembles d'exceller. Ces mages équipés d'une baguette agissent par télépathie ; leur ambition rend l'air conducteur de leurs envies. Liberté possédait un talent analogue. Il eut alors la certitude qu'elle était de ces femmes douées pour mettre en musique l'âme d'un homme. Sans elle, il resterait une cacophonie. Triste de l'avoir blessée, Horace partit se promener.
Quand il revint, vers sept heures, tout était changé dans l'appartement. En déplaçant chaque meuble, chaque objet, Liberté avait réinventé son salon, enveloppé d'immobilité depuis des années. Le passé éteint d'Horace se trouvait revivifié, lustré par un regard brillant. Rien n'avait été ajouté ni retranché, comme si elle avait souhaité lui signifier qu'il suffisait de changer de point de vue sur les choses pour les réenchanter.
Mademoiselle Liberté était ainsi ; elle parlait sans mots, criait en silence son goût pour le plaisir. Un air de fête planait sur les vieux meubles. Horace se sentait à la fois chez lui et chez elle, dans un chez-eux improvisé.
- Rassurez-vous, lui lança Liberté, tout sera remis en place pour le retour de votre femme.
Tandis qu'elle servait le dîner des enfants, Horace l'observa, nerveux, tenaillé par un affreux sentiment d'insécurité. Il craignait à tout instant de commettre un acte criminel, une erreur susceptible de la mettre en fuite. Le journal Le Monde avait été livré, mais il n'osait le parcourir. Allumer la télévision, naturellement, était proscrit. Aurait-il la vulgarité de se rendre aux toilettes en cas de besoin ? Non, la continence n'était pas négociable. Se remettre au piano eût également été une faute irréparable ; la répétition d'un plaisir, même grisant, n'est-elle pas le début de la dégringolade ? On ne le dira jamais assez : tout idéal est une tyrannie.
Alors Horace saisit un crayon, du papier et essaya de capter l'éclat de Liberté dans un croquis coloré. Il étudia l'énigme de sa beauté, recopia ses traits. Qui n'a pas dessiné la femme qu'il prétend aimer ne l'a pas vraiment regardée ; et qui ne l'a pas scrutée ne sait pas traduire l'éloquence muette de sa physionomie, ce que chuchotent ses airs. Liberté avait des yeux de comète, fous de pureté, jamais silencieux. Un nez bref, rigide, à faire carrière dans un destin volontaire. Des cheveux toujours en mouvement ; un brasier impossible à éteindre avec une brosse.
Plus il la dessinait, plus l'amour qui entrait dans son cœur rejoignait celui qui y était déjà. On n'est jamais trop plein de tendresse. Il n'y a que la haine pour déborder de nous. Le pastel à la main, Horace se remplissait d'une marée d'émotions, tanguait de plaisir. Un instant avant, il était encore un vaisseau sans fret ; à présent il se sentait lourd de désirs. Sur le Canson dégorgeait son admiration.
Quand les enfants furent prêts à se coucher, Liberté murmura à Horace :
- Je ne ressortirai de leur chambre que si vous êtes prêt à me faire vivre un chef-d'œuvre ce soir. Ne frappez qu'à cette condition. Sinon... bonne nuit.
Achille et Caroline embrassèrent leur père et se retirèrent avec elle. Horace resta seul, avec le croquis. Perfectionniste, Mademoiselle Liberté n'était pas disposée à passer une seule soirée bâclée avec l'homme dont elle raffolait. Chaque instant devait être un apprivoisement de l'autre, une manière d'inviter l'amour, de le laisser venir à son rythme. Mais qu'entendait Liberté par un chef-d'œuvre ?
Souhaitait-elle qu'il la frustrât de façon à lui donner davantage envie d'être culbutée ? Créer le manque, le cultiver jusqu'au délire plutôt que de le satisfaire, c'est peut-être ça aimer correctement l'amour. Désirait-elle jouir de la griserie d'être comprise sans qu'elle eût à détailler ses états d'âme ? Rêvait-elle d'être La Maîtresse qui le comblerait dans ses aspirations les moins avouables ? Devait-il l'inquiéter à tout instant ou la rassurer ? Espérait-elle qu'il l'entraînerait dans des affres qu'elle ne connaissait pas ? Attendait-elle d'être conduite vers des instants exceptionnels de vérité, vibrants à en chialer ? Voulait-elle tout simplement qu'il lui proposât sa propre définition d'un chef-d'œuvre ?
Cette dernière interrogation fixa sa pensée mobile.
À défaut de connaître les désirs de Liberté, il pouvait éclaircir les siens. De prime abord, Horace dut convenir que ses attentes amoureuses n'étaient ni tenaces ni très abondantes. Toujours il s'en était remis aux femmes pour dessiner les contours de ses propres envies. S'arrêter sur ses appétits l'intéressait moins que de satisfaire sa moitié. Il n'y avait là aucune générosité, mais plutôt l'effet d'une conviction étrange : Horace se croyait responsable de la complétude des femmes. Telle était la mission qu'il s'assignait, l'obsession que les Tonnerre écoutaient dans leur sang depuis plusieurs générations. Ce souci persistant, prisonnier des séquences de son ADN, occupait toute son énergie, au détriment de ses besoins privés. Il fallait qu'une fille le contraignît à se questionner pour qu'il le fît.
Que pouvait bien être un chef-d'œuvre amoureux aux yeux d'Horace ? Aussitôt, il s'effraya de s'être ainsi négligé ; attitude absurde, puisque au final il envoyait son mariage à la casse et fracassait Juliette, faute de s'être respecté plus tôt.
Trop longtemps en veilleuse, Horace devait s'illuminer lui-même. Mais de quoi rêvait-il exactement ? Quels étaient les songes qui hantaient ses archives familiales ?
Une idée fixe lui tomba dans l'imagination : être tous les matins apte à regarder la même femme d'un œil surpris. Horace savait qu'avant de se lasser d'un amour, c'était toujours de son rôle d'amant dont il se fatiguait. Ses propres déficiences, les conflits répétés dans lesquels il s'entortillait le désespéraient. Allergique à toute répétition, obnubilé par le désir de rebondir toujours sur du neuf, Horace se désaimait plus vite qu'il ne désaimait. À défaut de se quitter lui-même, il se résignait alors à rompre. S'attacher à changer de point de vue sur une liaison était moins une façon de renouveler sa passion qu'une manière de se désennuyer de lui-même.
Mais quel jeu symétrique allait-il proposer à Liberté pour que, dès le premier soir, elle comprît que leurs espoirs étaient assortis ? À présent, c'était sa tournée. Il avait depuis des lustres quitté sa joie de vivre ; à moins que ce ne fût la joie qui l'eût quitté. Il n'y avait pas d'erreur de perspective : le bonheur, le vrai, c'était Liberté !