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Achille et Caroline avaient déjà chuté dans le fond du sommeil quand Liberté aperçut une feuille, glissée par Horace sous la porte. Pressée de tirer de la vie mieux qu'une honnête mesure, elle s'en saisit et lut :
J'invite votre ombre à venir souper avec la mienne. Laissons nos vérités cachées, notre part d'ombre, faire connaissance.
Que pouvait bien signifier cette proposition qui montrait qu'Horace, orienté vers les mêmes attentes, entrait au galop dans ses désirs ? Naturellement, le mystère que recelaient ces lignes taquina son impatience. Elle se savait manipulée ; mais, ravie de l'être, Liberté accepta l'offre. Inviter l'amour de manière romanesque flattait ses goûts polis par quinze années de lecture. Mademoiselle Liberté était bien fille de la bibliothèque de Lord Byron, autant que de son père.
Colorée d'émotion, elle revisita aussitôt sa beauté devant un miroir. À ses yeux, il eût été criminel de négliger son apparence, même si seule son ombre était conviée à dîner. Ainsi révisée, prête à risquer sa vérité, elle poussa la porte qui donnait dans le salon. Les fenêtres béantes ouvraient sur la nuit aérée par un vent moelleux. Au milieu de la pièce, pleine d'obscurité tiède, un drap blanc avait été tendu. Il formait un écran de coton sur lequel frissonnait l'ombre chinoise d'Horace attablée pour un souper.
- Je ne sais pas bien comment commencer..., balbutia sa silhouette.
- Mais ne commencez pas ! s'exclama Liberté, en s'avançant. Poursuivez, ce sera suffisant...
- Pour l'instant, votre ombre me suffit. Approchez...
Liberté prit place sur le siège qui lui était réservé, de l'autre côté de la table. Elle était tournée vers la silhouette d'Horace. Aussitôt, il alluma une lumière crue qui projeta l'ombre de la jeune femme sur le drap, agrandissant ainsi la beauté de ses traits. Le croisement des lampes avait été agencé pour que leurs profils se fissent face sur la toile. Les deux ombres immenses furent alors prêtes à dialoguer.
- Vous êtes marié..., commença-t-elle.
- Oh si peu..., lâcha la silhouette d'Horace dans un soupir.
- Je voulais dire encore marié. Vous savez, il faut me prendre entièrement ou pas du tout. Vous n'avez pas le droit de me mener en bateau, ou plutôt en gondole. Mais vous pouvez encore me laisser... J'en mourrai c'est certain, mais ce n'est pas grave. Ce qui est horrible c'est de s'en remettre, vous ne trouvez pas ? Ceux qui guérissent d'un amour me répugnent...
Sous le choc, heurtée par la précipitation de cette fille qui ne craignait pas de dégoupiller ses grenades, l'ombre d'Horace resta muette.
- Je dis ma vérité, reprit Liberté, puisque c'est elle que vous avez invitée à souper. Quand me ferez-vous la surprise de me demander en mariage ?
- Dois-je répondre tout de suite ?
- Oui, mais les mots que vous allez prononcer doivent être sidérants. Sinon...
- Liberté, laissez-moi être sincère deux minutes...
- Deux minutes... c'est votre maximum ?
- Peut-on parler sérieusement ?
- Que faisons-nous d'autre depuis ce matin ?
- Avec ma femme, le feu d'artifice est tiré... depuis longtemps. Je couche près d'elle, pas avec elle. Nous...
- Oubliez ce « nous » et recommencez... Vous êtes époustouflant de nullité. Pour me demander en mariage, vous me parlez de votre ancienne vie !
Puis elle ajouta quatre mots terribles :
- Donnez-moi du plaisir...
Essoufflé, Horace but un verre d'eau. Il était grisé par cette fille qui le sommait sans cesse d'être au-dessus de lui-même, de vivre pour ainsi dire sur la pointe des pieds. Seules de telles femmes vivent la vie, songea-t-il en la scrutant. Alors, sans trop réfléchir, Horace chuchota :
- Serez-vous toujours avec moi comme si chaque seconde devait être la dernière ?
Pour toute réponse, la silhouette de Liberté glissa comme une onde sur le drap, s'approcha du profil d'Horace. Les lèvres fines de la jeune femme, dont les contours se découpaient avec netteté, se posèrent sur l'esquisse de celles d'Horace. Les deux ombres s'embrassèrent, mêlant leurs courbes pour ne plus former qu'un grand dessin mobile, une œuvre d'art en noir et blanc, un Picasso remuant. Mais la communion des peaux n'eut pas lieu. Leurs bouches décalées demeuraient séparées de près d'un mètre. Ce baiser engageait leur vérité non leur chair, pas même leurs sens. Un coup de vent fit frémir l'écran, mélangeant les silhouettes qui venaient de se trouver.
L'ombre gigantesque de la main d'Horace effleura alors celle de la joue de Liberté. Ils se caressèrent ainsi en se gardant de se toucher, avec une fièvre augmentée par la distance, jusqu'à ce que Liberté, transportée par ce délire des corps qui était celui de leur imagination, se mît debout et retirât son tee-shirt. Un cocktail d'envies et de voluptés se fit dans leur esprit. Elle se dévêtit alors jusqu'à révéler sur le drap le tracé de son corps nu. Ah, chasser enfin toute pudeur ! Dépasser la décence et le morne convenu ! N'être plus qu'un chien qui casse sa chaîne, un fleuve qui emporte ses digues, une mer haute qui montre ses flots, une paresse suractive !
Aux yeux d'Horace, cette fille stylisée n'était plus une femme mais bien toutes les femmes ; elle résumait son sexe, les greluches inaccessibles, les indéniablement moches, les émouvantes, les gourgandines vaniteuses et les succulentes à reluquer. En ombre chinoise, Liberté était toutes celles dont il aurait pu agréer les assiduités un jour, la foule des amantes de rencontre qui, avec appétit, l'eussent comblé de leur folklore sensuel !
À son tour, Horace ôta sa chemise, puis le reste. En demandant à leur image, projetée sur un drap, de faire l'amour en deux dimensions, de répéter des gestes, des abandons et des libertés qui viendraient plus tard, l'un et l'autre s'élancèrent dans un étrange voyage sensuel dont la peau, la salive et les odeurs étaient absentes. Ils s'étreignaient sans se prendre, humaient tous les plaisirs sans rien mordre, se possédaient en pensée. Cette répétition très graphique leur donnait le sentiment de minimiser le risque d'être déçu ; mais l'exercice, pour mental qu'il fût, était-il moins engageant qu'un corps-à-corps ? L'image, sur le drap, fut un chef-d'œuvre incontestable.
Horace allait prêter une troisième dimension aux ébats de leurs ombres quand Liberté retint son bras, trop hâtif, sur le point d'arracher le drap.
- Non ! fit-elle.
- Pourquoi ?
- Mais enfin, ce n'est pas moi que vous désirez...
- Qui alors ?
- C'est l'idée de moi, l'idée d'une femme, mon ombre projetée. Vous ne pensez tout de même pas que j'allais m'abandonner sur une méprise !
- Restez, je vous ai comprise...
- Si vous m'avez comprise, c'est que je me suis mal fait comprendre...
La silhouette de Liberté s'éloigna, s'estompa et, enfin, s'abolit de la toile blanche. Perplexe, Horace entendit alors le bruit de la porte de la chambre d'amis qu'elle referma.
Chiffonné, il resta seul, humilié d'avoir été jugé décevant, riquiqui quand il se sentait un géant, exsudant le génie. Quoi ? Ne s'était-il pas engagé depuis le matin dans des initiatives qui leur faisaient respirer l'air raréfié des grandes liaisons ? Mais Liberté, têtue, toujours fastueuse, entendait que leur passion les fit entrer dans des expériences illimitées. Les roucoulades poétiques ne lui suffisaient pas. À ses yeux, l'amour était l'école de l'excès, l'occasion de ne pas stagner dans la banlieue de sa vie. Que ses exigences fussent inaccessibles lui importait assez peu. Mademoiselle Liberté était certaine de ne pas être née pour vivre du possible. L'idée même de patauger dans des émotions à sa portée lui donnait la nausée. Afin de s'échapper de l'ordinaire, il lui paraissait inévitable de risquer des sentiments vrais dans des moments factices.
Ratatiné, Horace ne savait plus comment tirer davantage de cette soirée ; quand soudain, après avoir séché un verre de scotch, il eut une idée qui, peut-être, ferait scintiller chaque instant. Modifier son regard sur Liberté demeurait son credo. Tenace, il griffonna une proposition sur un papier et le glissa sous la porte de la chambre d'amis.
Aussitôt, elle le lut :
Liberté, voulez-vous dîner nue ce soir avec moi ? Toutes vos vérités m'intéressent. Laissons de côté le jeu des apparences.
Cet homme parlait le langage de la fille de Lord Byron.
Lorsqu'elle réapparut dans le salon, le drap avait été retiré. Horace l'attendait. Le mensonge de sa mise élégante ne le protégeait plus. Liberté découvrit soudain l'homme derrière le fonctionnaire policé. Son corps était celui d'un sauvage. Elle s'avança, sans tricherie, aussi nue que lui. L'événement de sa beauté le saisit. Enveloppée de lune, honnêtement bustée, Liberté s'offrait à la lumière des bougies. Tous deux levaient l'ancre pour la traversée de leurs vérités. Horace avança une chaise ; elle y posa ses fesses hautes. Le repas - un reste d'écrevisses accompagné de jambon de Parme - devint alors le face-à-face de deux timidités. Cette impudeur soudaine - alors qu'ils se connaissaient à peine - eut pour effet d'interdire que s'instaurent entre eux des relations fausses, habillées de convenances.
Le téléphone sonna. Qui pouvait bien les déranger à une heure pareille ? Horace laissa le répondeur se déclencher. La voix ironique de Juliette se fit entendre, tremblant de souffrance, donc venimeuse : « Je te rappelle que Caroline a rendez-vous lundi chez le dentiste à dix-sept heures, et je n'ai pas l'intention de payer la note ! Bonne soirée ! »
- Si un jour vous me regardez avec indifférence, une seule minute, je vous demande de me quitter, murmura Liberté.
- Peut-être ne l'avez-vous pas noté mais nous ne nous sommes même pas encore embrassés !
- Le présent me fait peur quand il n'a pas d'avenir...
- Que cherchez-vous ?
- Comment font les autres femmes pour supporter des amours imparfaites ?
- Vous ne voulez pas souffrir ?
- Oh si... mais alors énormément.
Il y a des circonstances où l'audace n'est plus un effort. La situation était si invraisemblable - Horace, quand il était vêtu, était tout de même le proviseur de cette fille ! - qu'elle leur permit d'essayer d'autres libertés. Après que leurs ombres eussent fait l'amour, ce fut au tour de leurs paroles de s'enlacer. Avec des mots soufflés, sans risquer le plus minuscule geste, ils se frôlèrent, osèrent des caresses verbales, voyagèrent bientôt vers des orgasmes cérébraux qui valent bien les autres. Jamais peut-être Liberté n'eut les seins plus gonflés, la peau plus affamée. Puis, haletants, toujours immobiles de part et d'autre de la table, ils soupèrent.
- Vous ne mangez rien ? lui demanda Horace.
- Rien que vous n'aurez déjà croqué ou effleuré de vos lèvres.
Obstinée, Liberté ne consentit à prendre que les nourritures qu'Horace avait entamées. Elle mangea ses restes avec ardeur, sirota le fond de ses verres. Enchantée, elle mordit les morceaux de pain de cet homme qu'elle n'avait touché qu'avec des verbes crus et des adjectifs suggestifs. Puis elle humecta son propre front en se servant de l'eau qui venait de le rafraîchir. Bizarrement, ces gestes leur parurent une intimité plus grande encore que celle de leur nudité.
- Je vous fais peur ? demanda Liberté.
- Non.
- Vous avez tort.
- Pourquoi ?
- Quand nous serons ensemble, je ne me nourrirai plus qu'avec des aliments que vous aurez préalablement goûtés.
- Et si je vous quittais un jour ?
- Je mourrai. Mais vous pouvez encore reculer... À votre place, je le ferais. Je crois que vous n'imaginez pas encore ce que c'est que d'aimer entièrement...
Sur ces mots, avec une sérénité explosive, Liberté prit un grain de raisin, le logea dans son abricot et le lui présenta en lui ordonnant :
- Mords dedans.
Effaré qu'une fille si tracassée par la pureté eût osé ce geste, Horace s'exécuta. Liberté ajouta :
- Un jour tu ne pourras plus manger que ça... Mais tu as encore la possibilité de reculer.
- Je ne recule pas car je ne te reconnais pas le droit de ne manger que ce que j'aurai déjà goûté. Je t'interdis de régner sur moi en me donnant sur toi des pouvoirs trop grands.
- As-tu aimé le raisin ?
- Il avait un goût dont je pourrai difficilement me passer...
- Il le faudra pourtant... Je ne veux vivre avec toi que de l'inédit ou des moments améliorés, rectifiés, toujours plus épicés.
Illustrant ses propos, elle reprit un gros grain de raisin et le plaça là où il n'aurait jamais dû retourner ; puis elle fixa Horace de ses yeux clairs. Il en prit un autre et le pinça entre ses propres lèvres pour lui faire subir de molles pressions, tout en ne quittant pas les pupilles dilatées de Liberté. Les contractions de la bouche d'Horace, régulières, eurent rapidement pour effet d'émouvoir la jeune femme, d'augmenter l'amplitude de son souffle et d'en réduire la période. Les deux grains furent bientôt enserrés à la même cadence. Liberté retint enfin un cri ; elle eut un regard d'étoile filante. Le raisin mûr éclata entre les lèvres d'Horace. Le plaisir fut partagé.
Horace eut alors une envie urgente de la posséder, mais il craignait, en risquant une initiative banale, de la froisser. Mademoiselle Liberté exigeait à chaque instant la présence de l'inattendu. Il s'abstint donc, pour se tourner vers d'autres extases.
Remettant de la beauté plus que de l'ordre dans sa coiffure, elle se leva. Horace put apercevoir du jus de raisin qui descendait le long de sa jambe droite verticale. Il arrêta la coulée et, d'un doigt, remonta sa cuisse pour recueillir le jus sucré qu'il aspira dans une succion brève.
Liberté eut alors un geste qui autorisait d'autres privautés : tandis qu'il se levait, elle se colla contre le dos d'Horace, fesses contre fesses, symétrique dans l'attente. Ils étaient deux corps agrafés. Leurs nuques se cherchèrent. N'ayant rien de mieux à faire, ils disposèrent des lèvres de l'autre. Lugubre baiser, liquide mais trop clinique. Cette greffe de muqueuses molles, imparfaite, dénuée de toute fulgurance, leur sembla soudain une figure imposée.
- Mieux..., fit-elle.
Leur second premier baiser, tout neuf car il ne venait pas de la même intention, fut plus complet. Il engagea non leur bouche mais leur buste, dans une même ondulation musclée. Les épaules nues, les thorax se rejoignirent tout autant que les lèvres. La peau a parfois des urgences qui sont des impératifs. Au diable la syntaxe erotique !
- Mieux..., souffla Liberté.
Horace l'embrassa à nouveau pour la première fois. Oubliant ses précédentes tentatives, il cessa de raisonner pour engager la totalité de son envie d'elle dans une étreinte prolongée. Ses lèvres mangèrent sa bouche mais aussi, et de manière coulée, le pain d'épice de son visage, gobèrent ses yeux écarquillés et firent un festin de sa gorge. Effréné, il pérégrina ainsi sur sa face, avec conviction.
- Mieux..., chuchota-t-elle.
Aussitôt Horace se ressouvint qu'on n'embrasse convenablement une femme qu'avec les mains, en choyant sa nuque, en égarant ses doigts dans sa chevelure désorganisée. Le but est alors de vaincre l'esprit de l'autre, d'assassiner ce qui lui reste de conscience. Tout baiser véritable est une noyade. Liberté s'en trouva étourdie, rompue, presque heureuse.
Mais, toujours désireuse de donner et de recevoir un premier baiser qui fût un chef-d'œuvre, elle répéta :
- Mieux...
Essoufflé, Horace eut le cœur de récidiver, avec une candeur, un rien d'impalpable, d'aérien qu'il ne se connaissait pas. Son baiser suspendu, frêle, aquarelle pour ainsi dire, atteignit aux limites de la délicatesse. Il donna à Liberté le temps de désirer un supplément. L'attente, la demi-teinte maintenue, la rendit plus friande de lui. Se surprenant elle-même, elle le mordit ; une goutte de sang perla. Elle lapa aussitôt le liquide rouge.
- Mieux..., reprit-elle. Je veux tous les baisers en un seul.
Blessé, déboussolé, Horace ne savait plus que faire. Que pouvait bien être un baiser qui résumerait tous les autres ? Espérait-elle un baiser dans lequel il se totaliserait ? Un baiser qui serait le jet d'un amant de génie ? Cherchant parmi la cohue de ses embrassades passées, il ne trouva rien qu'il n'eût déjà essayé. À bout, il tenta de rééditer leur premier abandon en laissant leurs langues se chercher, se quereller, renouer, jouer au ping-pong, converser tendrement, puis durcir, afin que Liberté eût un aperçu de la gamme des agaceries qu'il avait déjà pratiquées. Il n'enfanta qu'un élan hybride, quelque chose qui n'était rien en voulant être tout.
- Mieux..., l'implora-t-elle.
Désemparé, Horace ne voyait pas qu'elle le suppliait de l'embrasser comme il n'avait jamais embrassé, d'annuler d'un coup les expériences entassées dans sa mémoire, le dépôt de toutes ses amours. Le chef-d'œuvre auquel Liberté aspirait ne pouvait surgir qu'en renonçant à toute intention. Un baiser qui ne permet pas de se perdre est un fiasco. Un baiser réussi, c'est de l'inexpliqué. Vouloir embrasser bien, c'est déjà rater son amour. Pour atteindre certaines cibles, il faut ne pas viser.
Exténué, abolissant toute habitude, Horace eut alors la chance, ou plutôt la grâce, d'embrasser pour la première fois. Enfin sentimental, il quitta ce qu'il savait pour découvrir ce qu'il sentait. Jamais peut-être il ne fut plus poète de sa vie qu'en baisant ce soir-là les lèvres de Liberté.
Heureuse, elle déborda de larmes joyeuses. Puis Horace ajouta :
- Pour ce soir ça suffira. Je crains qu'en poursuivant nous ne manquions d'inspiration...
Inversant les rôles, il s'éloigna vers sa chambre sans lui faire l'aumône d'un regard. À son tour, Horace lui marquait son exigence. Liberté ne se rebiffa pas. Au contraire, elle parut charmée d'être insatisfaite plutôt que déçue.
Les heures qu'ils venaient de traverser étaient-elles de nature à combler Mademoiselle Liberté ? Non, bien sûr. Ils avaient tant à désapprendre ! Elle espérait de l'inespéré, désirait ce qu'on n'ose vouloir, attendait que leurs sentiments graves fussent plus légers encore à vivre. À ses yeux, les improvisations de cette journée ne formaient qu'un premier jet, une épure du chef-d'œuvre qu'ils connaîtraient peut-être un jour. Sans relâche, Liberté entendait retravailler leur émotion jusqu'à ce qu'elle fût conforme à l'idéal. L'ensemble avait manqué de jubilation, d'abandon ; trop de sérieux s'était aggloméré dans leurs initiatives. Il fallait davantage de pagaille, des ribambelles de fous rires !
Tout était à reprendre.