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Lorsque Liberté s'engagea sur l'autoroute en sens inverse, Horace crut qu'il était un personnage de roman. Exempté de toute pesanteur ! Le compteur affichait cent quatre-vingt-dix kilomètres à l'heure, tel un manomètre déréglé. La marée de carrosseries qui arrivait d'en face se ruait vers eux en klaxonnant comme on crie de terreur, tous phares écarquillés. Au gré des zigzags, la mort sifflait à droite à gauche. Des bourrasques motorisées les frôlaient à chaque seconde.
Nullement congestionnée, radieuse même, Liberté remontait avec volupté ce sentier mortel de bitume qui ondule sur quatre voies au milieu des volcans. Le soir rougeoyant était emphatique, gigantesque. Une éruption de soleil sanglant dégoulinait sur le paysage de ce département qui dévale sans fin sur les pentes des cratères. Elle enclencha une cassette sur laquelle le pianiste Glenn Gould se joue des Variations Goldberg. Rewind. Play. Jean-Sébastien Bach, une fois de plus, disait en notes tout le vertige de leur passion sans bornes. Et avec quelle énergie ! L'exécution jouissive de Gould accédait au chef-d'œuvre, ridiculisait le talent municipal d'Horace. Le moment était encore rehaussé, hissé à son sommet, enfin recevable par les oreilles critiques de la fille de Lord Byron.
Liberté dégustait chaque instant, comme s'il devait être le dernier ; ce qui était fort probable. Le péril flagrant lui procurait un supplément d'extase. D'un coup d'œil dilaté, elle fit comprendre à Horace qu'il devrait tôt ou tard atteindre le plaisir que manifestait Gould lorsque ses doigts éjaculaient des ribambelles de partitions. Seul ce coït musical lui paraissait digne de leur histoire, en un mot tolérable.
Loin d'être pulvérisé de frayeur, Horace se regardait donc comme un être fictif ; car il y a un degré de stupeur qui anéantit les réflexes et anesthésie le sens commun. Liberté était enfin parvenue à le décoller du réel, à l'incruster dans une succession d'instants cinématographiques. Quand, brusquement, la peur d'Horace fit surface et lui rendit son jugement. Il y eut un zigzag indécis. On passa à trente images seconde. Sa voiture érafla le rail de sécurité dans un vacarme de ferraille, rebondit sur la chaussée, esquiva une Mini qui paraissait un projectile et reprit sa course sur la bande d'arrêt. Le danger s'était dissipé avec une telle rapidité qu'Horace douta de l'avoir traversé. Mais son effroi, lui, était difficile à éluder. Son corps était possédé par un tremblement convulsif. Le manomètre dépassait à présent les deux cents kilomètres à l'heure.
- Peut-être devrions-nous mettre un terme à ce manège récréatif ? suggéra-t-il en affectant un air distancié. Tout cela est un peu...
-... disproportionné. Comme tout ce qui nous attend.
- Je te trouve bien optimiste ! Il me semble qu'en dehors d'un crash imminent, rien ne nous attend...
- Si, la suite de ce morceau de Bach...
- Je ne voudrais pas insister, mais cette voiture n'est pas...
-... pas à moi. Je sais, c'est moi qui t'ai volé les clefs !
- Tu connais le caractère du propriétaire ? Il n'apprécierait pas que...
- Chut !
L'automobile kamikaze avait remplacé l'hôtel de Cléry et Glenn Gould s'était substitué à Horace au clavier. Pour le reste, tout était inchangé. Liberté avait à nouveau volé une clef. Elle était toujours nue sous son duffle-coat rouge. Le scénario perfectible était à même d'être rejoué, en marche avant.
Liberté saisit alors quelques roses blanches qu'elle avait emportées et, tout en conduisant d'une main solide, les effeuilla délicatement devant eux pour donner, grâce à cette pluievégétale, la touche de poésie qui faisait encore défaut à leur soirée. Rien n'était à négliger, surtout si le sursis que leur accordait le destin devait être brusquement révoqué ; ce qui pouvait survenir d'une seconde à l'autre.
Gould acheva enfin l'aria qui clôt les Variations.
Glacé de terreur, Horace proposa clairement d'interrompre ce jeu ; mais Liberté l'hypnotisa d'un sourire :
- Que préfères-tu ? Ta peur ou la perfection ?
Il hésita un instant. En face, dans leur ligne de mire, une calandre vaniteuse se dirigeait vers eux à la vitesse d'une balle de revolver. Horace ressentit alors pour la première fois l'exceptionnelle intensité d'amour que leur offrait cette roulette russe autoroutière. Quel séisme !
- Que préfères-tu ? répéta Liberté.
- Un chef-d'œuvre, répondit Horace, sinon rien.
- Tu es certain ?
- Oui.
- En es-tu bien sûr ?
La balle n'était plus qu'à trente mètres.
- Oui, eut-il le temps de souffler.
Liberté donna un coup de volant, effleura le bolide.
L'aurait-elle esquivé si Horace avait opté pour sa peur ? Dans sa déception, Antigone l'aurait sans doute condamné à mort. Qu'elle ait pu disparaître également dans la collision la contrariait fort peu. La mort aurait au moins prêté un peu de lustre à l'issue de leur passion. Cela seul la tracassait : ricocher sans cesse sur des événements incandescents, échapper à la vulgarité du prévisible, oser les plaisirs les plus romanesques.
- Si tu tombais amoureuse de moi, reprit Horace, je te demande de ne jamais me le dire.
Avant même qu'il eût achevé sa phrase, Liberté avait ôté son duffle-coat qui glissa sur le siège en cuir assoupli. Elle était nue, au volant de sa voiture qui remontait à rebours une autoroute désormais quasi déserte. Le torrent de véhicules s'était tari. Enchantée, pilotant d'une poigne pleine de sûreté, elle ajouta :
- Veux-tu dîner nu ce soir avec moi ? Toutes tes vérités m'intéressent.
En empruntant les propres termes d'Horace, Liberté venait de mêler davantage leurs esprits. Inverser les rôles soulignait leur sentiment d'être la moitié de l'autre. Fasciné par cette fille dangereuse, délivrée de toutes limites, Horace se déshabilla à son tour. Le mensonge de son costume de proviseur cessa de le protéger. Tous deux appareillaient pour la traversée de leurs vérités.
Le pique-nique qu'ils improvisèrent en roulant - un reste d'écrevisses qui provenaient de chez les Raphelson, - devint une fois de plus le tête-à-tête de deux timidités. Leur audace - ils étaient tout de même nus sur un lieu public ! - eut pour effet d'interdire que se créent entre eux des relations de surface, habillées de convenances.
Elle le dévorait de ses pupilles gloutonnes sans faire de mal aux écrevisses. Aussi Horace lui demanda-t-il :
- Tu ne manges rien ?
- Rien que tu n'auras déjà croqué ou touché de tes lèvres.
Liberté lui tendit une queue d'écrevisse qu'il entama d'un coup de dent. Elle consentit alors à manger le reste. Puis elle présenta un morceau de pain à Horace. Il le mordit ; elle le termina. Ces gestes répétés, désormais ritualisés, leur semblèrent une intimité plus troublante encore que celle d'une étreinte.
- Si un jour tu me regardes avec indifférence, chuchota-t-elle, je te demande de me quitter tout de suite.
- Liberté, nous ne nous sommes même pas encore embrassés ! ?
Liberté prit une cerise qu'elle appliqua sur la bouche d'Horace ; puis elle déposa un baiser furtif sur la marque laissée par ses lèvres, avant de sucer le fruit. Naturellement, leur vitesse excédait les deux cents kilomètres à l'heure.
- Quand nous serons ensemble, dit-elle avec gaieté, je ne me nourrirai plus qu'avec des aliments que tu auras déjà goûtés.
- Et si je devais te quitter ?
- Je mourrais, répondit-elle en recrachant le noyau.
Liberté avait dit cela avec une tranquillité extraordinaire qui l'effraya. Elle prononçait les mots les plus excessifs sans ciller. Traverser le mur de la mort lui semblait moins pénible que de se cramponner à des demi-solutions.
Une voiture, bondissant du fond de l'obscurité, faillit les exécuter. Ses phares perçaient la nuit de campagne comme des faisceaux guidant un missile. Le sifflement lugubre augmenta, se dilata brusquement. L'impact fut évité de justesse. Seul le son parut les percuter.
Sursitaire, Liberté ne trembla pas. Périr aux côtés de son amant parmi les étincelles lui apparaissait comme une fin estimable, rêvée même.
- Et si je devais te quitter ? reprit Horace pour s'assurer que tout cela n'était pas un songe.
- Je mourrais, répéta Liberté. Mais avant je voudrais que nous refassions l'amour pour la première fois...
- Dans cette voiture ?
- J'ai une envie... très particulière. Totalement folle.
- Quoi ?
- Dis-moi oui et ferme les yeux.
- Oui.
Leur acrobatie fut un second chef-d'œuvre.
De façon singulière, ils refirent l'amour pour la première fois, et peut-être pour la dernière. La vitesse augmenta avec l'extase. Au moment de l'orgasme partagé, la béatitude leur fit négliger le peloton de véhicules qui venait en sens inverse. L'accident ne put être différé. La petite mort leur entrouvrit les portes de la grande.
La voiture partit en soleil.
Celle d'en face s'éclipsa sans dommage.