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Mademoiselle Liberté tenait de la pythie, du prêtre façon saint Ignace de Loyola et de Colette en période d'hystérie sensuelle. Toute son âme était engagée dans l'ambition qu'elle voulait communiquer à Horace. Cette fille n'était que lignes de force, au service d'une colère. L'idée d'être enterrée toute vive dans une existence bénigne, rassasiée, étouffée de sagesse, l'écœurait plus que jamais. Elle ne se voyait pas importer dans sa vie adulte la mollesse ignoble qui gouverne le sort des grandes personnes résignées, bedonnantes de réussite. Bâiller sa vie ? Jamais ! S'enliser dans le déshonneur du mariage ? Que nenni ! Ressembler à ces paladins dont le masque de modération a glissé sous l'épiderme ? À ces éteints qui mangent sans fringale, qui votent sans indignation, qui rompent sans choc traumatique ? Plutôt crever ! Les pécules de précaution, les assurances et les paratonnerres à la casse !

À force de s'identifier à son délire de perfection, Liberté devint aussi hardie que son catéchisme sentimental. Avec sa bonne foi intégrale, sa résolution athlétique et fatale, elle s'enferma dans un chemin quasi fictif et parfaitement glissant. Franchissant ce qui restait de distance entre elle et le fanatisme, Liberté décida de poursuivre son exploration d'un riencolossal. Ah, connaître enfin un rien constitué de renonciations épiques, de retraits convulsifs, de sacrifices éclatants ! Oser la plus intime des séparations ! Le divorce le plus conjugal ! Entrer dans une retenue pleine de lubricité ardente ! Enivrée de pureté, le cerveau incendié, Liberté ne voulait plus maintenir sa conduite dans des bornes raisonnables. Elle entendait exterminer toute sagesse entre eux ! Homicider la moindre tempérance ! Flirter avec les ténèbres ne dérangeait pas cette ascète voluptueuse. Le trépas était pour elle le début de l'immortalité.

Rienplutôt qu'une vie morte restait sa monomanie. Excitée par son dessein, dévouée aux excès furieux de sa passion, Liberté désirait ne plus rien manger qu'Horace n'aurait déjà goûté. Ne plus rien faire que de l'aimer ! Ne plus rien lui signifier ! Rien ! Rien ! En tout, elle mit alors un instinct d'absolu, une obsession tatillonne. Sa conduite ne devait plus être que la paraphrase d'une pensée unique : vivre un amour qui ne soit que de l'amour, un rien digne d'un chef-d'œuvre, purifié de tout quotidien.

Avec son aplomb d'illuminée, la fille de Lord Byron décida de disparaître définitivement, ou plutôt de s'installer clandestinement dans l'appartement de fonction d'Horace. Nulle trace du séjour de Juliette dans ces murs ne subsistait plus. L'épouse roborative avait déménagé avec ses bibelots sages, ses guéridons chantournés et ses rideaux brodés. Tapie dans les recoins, derrière les penderies ou sous le lit d'Horace, Liberté pourrait enfin vivre avec lui sans lui, se prélasser dans du rienconsistant, copieux même, connaître un paroxysme continu !

Le soir même, elle déménageait par effraction - en crochetant la serrure, - et se domicilia dans un vaste placard d'Horace. Cette demeure sans soleil se révéla Spartiate : un mur de planches pour horizon, des piles de brochures touristiques en guise de lit, un sommier de réclames qui promettaient de fréquenter l'univers à bon marché. Sous ses fesses l'Asie s'offrait, l'Amérique se vantait. Mais dans ce placard, elle ne rêvait que d'une destination : lui, l'homme par qui elle atteindrait un amour jamais apaisé. Liberté ne voulait plus se diviser, ou plutôt se multiplier en mille activités, se dilapider en études futiles. Aimer serait désormais son unique métier. Il y avait en elle des emportements d'amoureuse cyclonique, une exigence poignante. Quand elle regardait au fond de son âme, Liberté ne voyait qu'une chose : son désir de n'être qu'une amante. Ridiculiser Cléopâtre ! Pulvériser Ondine !

En rentrant, Horace jeta un coup d'œil de l'autre côté de la cour pour s'assurer qu'elle était bien là. Son absence énorme l'étonna. Troublé, le cœur encore chaud de pensées qu'il aurait aimé lui signifier par sa conduite, Horace se rendit dans la cuisine pour entamer un poulet froid mayonnaise. Face à sa fenêtre, il dépeça le cadavre cuit du volatile, en attendant qu'elle surgisse chez elle. Comme Liberté ne paraissait pas, il se résigna à aller se coucher et, nerveux, rendu à son angoisse de vivre sans elle, tomba dans une sorte de rêverie lourde en parcourant un roman - une épopée pygmée - qu'elle ne partageait pas en même temps que lui. Lire en solitaire le laissait sans tranquillité. Les Pygmées lui cassaient le moral, dissolvaient sa bonne humeur.

Profitant de ce répit, Liberté se coula dans la cuisine, récupéra la carcasse du poulet gisant dans la poubelle, lécha le reste de mayonnaise qui auréolait l'assiette d'Horace et dîna de ce que ses lèvres avaient touché ; puis elle but quelques gorgées d'un vin qu'il avait débouché. Enfin, Liberté sortit Horace de son lit en composant son numéro de téléphone sur un appareil portable. Il pesta, pensa que sa belle-mère cosaque allait le canarder de reproches qui déborderaient du téléphone et se leva pour aller répondre dans le salon. Elle en profita pour se faufiler sous son sommier, là où elle pourrait partager son sommeil.

À peine eut-il dit allô que Liberté raccrocha. Horace regarda en direction de sa chambre, obstinément déserte, sortit son télescope, scruta méticuleusement son intimité, rangea l'engin de laiton derrière un rideau et retourna s'aliter. Il se croyait loin d'elle. Liberté se trouvait juste sous lui, accordant sa respiration à la sienne, profitant de cette proximité tentante qui agaçait ses nerfs et embrumait sa tête.

Anxieux, Horace commença alors à se caresser en se figurant qu'elle l'exténuait de griseries acrobatiques. Dans son esprit, Liberté se surpassait en succions fictives ; sa main d'homme suivait le mouvement. Les vibrations transmises au matelas avertirent bientôt Liberté qu'elle occupait son imagination, activement. Émue de flotter parmi les désirs d'Horace, elle se donna à son tour des plaisirs précis, distrayants, coordonnés avec ceux qui, sur le lit, se développaient dans un essoufflement progressif. Comme Horace se délivrait de sa tension par un râle, elle mordit un pied de sa table de nuit pour bâillonner son extase. Rétention n'était pas pour eux synonyme de vertu. Jouir infiniment restait l'axe de leur existence.

Seule, recluse dans un placard ou sous un lit, Liberté échappa désormais à la vie de lieux communs qu'elle avait toujours craint de mener. Cette séquestration lui apparaissait comme une délivrance. Adieu les jours salis d'arrangements, les heures tuées par les rituels de ménagère, les minutes sans emportements ! Ah, disparaître pour exister enfin ! S'annuler pour se trouver ! Se jeter dans la fidélité comme on se jette dans l'adultère ! Trouver le bonheur au bout de la continence, en résultat d'une rage inflexible !

Naturellement, tant d'exaltation préludait au pire.