39043.fb2 Mademoiselle Libert? - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 35

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10

Le lendemain soir, on sonna. Sans marcher droit, Horace se traîna jusqu'à son piano. Ses mains imprécises, paludéennes, se posèrent sur le clavier. Sa tournure cafardeuse était celle d'un type usé qui ne cherche plus à dénouer sa vie. Son caractère émergeait à peine du brouillard d'alcool qui ralentissait son cerveau. Il n'éprouvait rien de bien net, aucune gloutonnerie de chair. L'apparence fatiguée d'Horace était donc prête à jouer une parodie des Variations Goldberg.

Entrez ! beugla-t-il. La porte... elle est ouverte !

Habillé d'un duffle-coat rouge et d'un fouillis d'étoffes, portant un masque vénitien, le souvenir de Liberté pénétra dans le hall. Ses jambes grêles, déviandées, n'étaient pas celles qu'Horace avait connues ; mais pour l'essentiel la silhouette était fidèle à celle de Mademoiselle Liberté. La perruque, presque identique aux cheveux d'origine de l'absente, aida Horace à entrer dans son rêve de retrouvailles. Liberté - qui le dévalorisait sans relâche, qu'il aurait dû fuir ! - exerçait encore sur lui un magnétisme souverain. Jamais il ne pourrait s'en délier ! Elle dont la croupe mouvante lui faisait glapir sa jouissance ! Elle qui l'avait abonné aux voluptés les plus toniques ! Drogué de plaisir ! Elle qui l'avait cru assez héroïque - lui, le lâche terré dans le Puy-de-Dôme - pour voguer vers la perfection ! Elle qui exigeait de la vie ce qu'en attendent les enfants, les fous et les saints ! Bref, les grands vivants ! Ceux qui méprisent la lucidité et votent des deux mains pour la poésie ! Les sages, quoi.

La vraie Liberté, déguisée en elle-même, s'avança dans un déluge de notes malmenées, un imbroglio de partitions bâclées. Pour annuler le rendez-vous pris avec la prostituée, elle avait appuyé le matin même sur la touche bisdu téléphone d'Horace. Et la voilà qui paraissait en imitation de sa propre personne ! Son corps amaigri ne la trahissait pas trop et le whisky achevait d'embrouiller le jugement d'Horace. Liberté avait préféré se prêter à cette farce pathétique plutôt que de tolérer l'innommable.

Horace la regarda, à travers son chagrin, les pupilles en étoiles. Ses mains floues ébauchaient des bribes de partitions de Bach. Quand soudain, il s'arrêta. Liberté se crut reconnue.

Ça ne va pas ! lança-t-il. La démarche. Elle ne marchait pas comme ça. Plus de grâce, je vous en prie... Sortez, nous allons reprendre.

Ahurie, Liberté se retira et sonna à nouveau.

Entrez ! cria-t-il.

Elle pesa sur la porte et vint vers lui, avançant le pied sur le tempo des Variations, en tentant désespérément de ressembler à celle qu'elle avait été. Mais la physionomie atterrée d'Horace lui indiquait qu'elle n'y parvenait pas. Sept fois il lui fit recommencer son entrée, rectifiant d'abord son port de tête, corrigeant son pas jugé trop militaire, lui montrant même comment elle devait marcher pour imiter la véritable Liberté Byron ! En vain elle essayait et réessayait ce pas précis, aérien, qu'elle n'avait plus - ou qu'elle n'avait jamais eu ! - cet amble harmonieux supposé faire frémir les étoffes et donner de la suavité à ses formes. Cette démarche qui faisait flamber ses désirs d'homme ! Mademoiselle Liberté se cherchait sans se trouver, comme si la femme qu'avait désirée Horace n'avait jamais existé.

Enfin, quand Liberté approcha de l'idée qu'il se faisait d'elle, elle resta pétrifiée. La mine égrillarde, guillotiné par une cravate, égaré, rougeaud de désespoir, Horace lui tendit alors des billets de banque froissés en précisant :

Faites-moi ce qu'elle me faisait... Ou plutôt ce qu'elle m'a fait une seule fois. Ce fut un chef-d'œuvre !

Telle une automate, Liberté prit le numéraire. Patiemment, Horace lui relata avec force détails l'acrobatie sensuelle qu'elle lui avait offerte en voiture, juste avant l'accident. La soirée prenait soudain une physionomie effrayante. Être payée pour récidiver lui sembla sacrilège ; les billets la brûlaient. Mais avait-elle le choix ? Et puis, contrainte par les circonstances, Liberté se laissa gagner par l'envie de goûter une fois encore à leurs voluptés luxueuses. Ah croquer une fois de plus des heures succulentes ! Prête à obliger cet homme qu'elle adorait, frémissante d'appétits et de dégoûts, elle se déshabilla, sûre qu'il la reconnaîtrait enfin. Mais, devant le spectacle de sa nudité, l'œil exténué d'Horace ne s'alluma pas. Glacée, les mains placées devant son sexe acheté, Liberté ne conservait que son masque. Il pensa simplement que cette prostituée était trop maigre.

Le rituel se poursuivit. Liberté était certaine que ses ardeurs fignolées la démasqueraient, à force d'art. Elle signa chacune de ses caresses, se mit dans tous ses déhanchements, embrassa comme personne, suça ses phalanges selon sa recette. Son entrain n'était qu'à elle, sa liberté érotique la pointait. Pourtant, Horace ne la reconnut pas. S'il cria bien son plaisir, il crut avoir affaire à une professionnelle chevronnée.

Liberté en ressortit déconfite. Comment avait-il pu ne pas retrouver leur intimité dans cette étreinte, par ces élans qui leur appartenaient ? C'était donc qu'il ne l'avait pas véritablement rencontrée, ou seulement avec cette distraction qui signale les liaisons secondaires. Il ne conservait pas en mémoire le grain si fin de sa peau ! Ni le parfum de sa nuque, ni le modelé de ses seins ! L'alcool n'excusait pas tout. Il ne l'avait donc touchée que comme un rustre ! Alors qu'elle connaissait ses épaules par cœur ! Liberté pouvait réciter ses grains de beauté, relire ses mains d'homme les yeux fermés ! Sur son cahier, le soir même, son stylo pleura d'amers reproches. Une volée d'adjectifs caustiques se bousculèrent sur les lignes, dégorgèrent sa rage. Liberté se purgea ainsi de sa tristesse, tandis qu'Horace s'enfonça dans sa peine d'avoir été abandonné.

Les grandes vacances approchèrent. Esseulé, Horace n'eut bientôt plus à paraître et, quand le lycée se vida, il se remplit d'alcool. Père convenable, il ne s'interdisait ce plongeon que lorsqu'il voyait ses enfants. Manger ne le tentait plus. Il maigrit à son tour. Liberté se mit alors à dépérir. Si l'un s'affinait, l'autre, n'ingérant que les restes du premier, s'effaçait peu à peu. Liberté ne vivait plus que de sentiments. Lerien énorme qu'elle avait appelé de ses vœux ne laissait pas de place pour autre chose que son renoncement absolu. Il y avait du soulagement dans son extinction progressive, de la joie dans sa claustration de polygraphe. Écrivant sans cesse, Liberté se tenait désormais presque constamment sous le lit d'Horace, occupée à respirer avec lui quand il était là, noircissant son cahier de pattes-de-mouche lorsqu'il sortait. Ce rienqu'elle perpétuait était toute sa gloire, sa révolte radicale contre la laideur des mariages de grandes personnes. Elle, au moins, ne connaîtrait jamais l'avilissement du compromis, la déchéance du reniement, le parjure. Toute la sénescence qu'elle exécrait ! Corrodée par rien, maintenant jusqu'au bout son style moral, Liberté entendait demeurer fidèle à son credo : un amour imperfectible, sinon rien.

Dans ce ciel pur surgit alors une souillure : Horace rappela la prostituée qui, le croyait-il, avait ressuscité Liberté. Le programme qu'il lui assigna pour le lendemain était identique en tout point : un masque, le silence total et le même étourdissement sensuel. Que cherchait-il dans ce bonheur artificiel, en déshonorant à nouveau leur histoire ? Liberté crut périr. Elle n'avait plus la force de se substituer à cette fille, ni même de quitter son grabat improvisé. Prisonnière de son corps au bord de la vie, pas loin de l'essoufflement, il lui faudrait supporter la violence de cette trahison, juste au-dessus de sa tête. Mais comment traverser une telle mortification ? Était-il même possible d'entrer dans une pareille souffrance ? De ne pas en être disloqué, émietté, détruit ? Jusqu'où est-il possible de suer de la douleur ? Peut-on tout vivre ?