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14
Robert ne pleura pas longtemps. Il eut simplement ce sanglot qui le secoua et lui serra la gorge. Il ferma les yeux le temps de respirer deux fois profondément puis revint dans sa chambre.
À présent, il ne se sentait plus vide. Au contraire. Des idées se pressaient en lui, se bousculaient, fuyaient sans se laisser saisir.
Il marcha jusqu'à son lit, s'arrêta, revint à la porte, retourna se planter au milieu de la pièce et se mit à regarder autour de lui. Plusieurs fois son regard s'attarda sur le portrait de sa mère. Il regarda aussi les coureurs cyclistes, puis, plus loin, le crucifix avec son rameau sous le bras.
Ses mâchoires étaient serrées; ses poings se crispaient. Il fouillait presque malgré lui chaque recoin, revenait à la porte entrouverte pour scruter l'ombre du couloir. Il n'osait pas se dire qu'il n'était pas seul. Qu'il avait l'impression qu'on le regardait. Il avait toujours très chaud.
Il allait, s'arrêtait, repartait avec cette impression d'une présence dans la pièce. Parfois, s'immobilisant brusquement, il tendait l'oreille. Dehors, le vent courait; à côté, le père continuait de ronfler.
Laissant la lumière de sa chambre éclairée et la porte ouverte, il descendit à la cuisine. Il but un verre d'eau et resta un moment à regarder la table. Il y avait là un litre vide, un verre, la moitié d'une flûte de pain et, sur un papier gras, des peaux de saucisson et des couennes de gruyère. Il y avait aussi, un peu plus loin, un paquet de tabac gris entamé, un carnet de feuilles à cigarettes et le gros briquet cylindrique en cuivre du père Paillot. Robert s'assit, s'accouda à la table, et roula une cigarette. Ses mains tremblaient. La cigarette était toute tordue et ventrue, et avant de l'allumer il dut la serrer au bout pour empêcher le tabac de tomber.
Il se mit à fumer; vite d'abord, puis lentement en aspirant de longues bouffées qu'il laissait ensuite filer doucement entre ses lèvres pincées. Peu à peu son sang se calmait, mais cette impression de n'être plus seul demeurait. Les ronflements du père ne parvenaient pas jusqu'ici et il n'entendait le vent que lorsqu'une rafale plongeait dans l'impasse et secouait les volets fermés.
Sa cigarette s'éteignit, il la ralluma et se souvint que son propre briquet était vide. Il alla chercher dans le placard la bouteille d'essence et en versa sur le coton. Il en fit couler quelques gouttes sur la table qu'il essuya d'un revers de manche.
Ensuite, il resta un moment à tâter l'intérieur de ses mains qui était de plus en plus douloureux. Il alla prendre une des épingles piquées dans le calendrier des Postes, revint sous la lampe et creva l'ampoule de sa main droite. La poche de sérosité s'était formée sous une épaisseur de peau morte qu'il arracha et coupa avec ses dents. La douleur devenait brûlure et il resta longtemps à souffler sur la plaie.
À présent, il était presque calme. Cependant, de plus en plus fort, de plus en plus bizarre demeurait ce sentiment que quelqu'un, ou plutôt quelque chose d'indéfinissable, était partout avec lui.
Par moments, il voyait la silhouette noire de la mère Vintard marchant lentement sur la vieille route. Il la suivait, retrouvait chaque détail du paysage, chaque tournant du chemin, chaque ombre sur la terre jaune et rouge.
Il se voyait marchant derrière la vieille, à une distance qui ne variait pas et lui permettait de ne jamais la perdre de vue. Il essayait de s'arrêter, mais c'était impossible. Cette silhouette noire l'attirait. Il la suivait encore puis, fermant un instant les paupières, il s'efforçait à ne plus la voir. Il y parvenait en attachant sa pensée à autre chose, mais toujours, à un certain moment, cette pensée finissait par le ramener à cette route. Il regardait par exemple la tranchée creusée, ce qu'il faudrait faire demain, puis, pensant aux outils, il revoyait les manches desséchés qui trempaient dans la boutasse, l'eau claire sur le fond bien propre, la vase enlevée, les têtards, la course au ruisseau, son retour et toujours, toujours, inévitablement: la vieille.
S'il pensait à Gilberte, c'était les Bouvier qu'il voyait, le Bois Noir, les gendarmes, Malataverne, la maison de la vieille et la vieille qui se dirigeait vers ses pommiers.
Jusqu'à quelle heure Gilberte l'avait-elle attendu ce soir, dans le pré du bas? Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu aller la rejoindre? Ne rien dire à Christophe, se retirer de cette affaire sans lui en parler?
Il avait réveillé son père. Le père pourrait dire qu'il était rentré... Est-ce qu'il se souviendrait?
Les autres allaient y aller. À présent, Christophe était certainement déjà parti pour empoisonner le chien... Le chien. Jusqu'à présent Robert n'avait pas pensé au chien.
- C'est vache! murmura-t-il.
Est-ce qu'on n'aurait pas pu trouver une drogue pour l'endormir au lieu de le tuer?
Le père Paillot n'avait jamais voulu ni chien ni chat dans sa maison. Un jour, Robert avait ramené un chien perdu. En rentrant, le père les avait corrigés tous les deux, le chien et lui. Robert n'avait jamais revu ce chien.
Un long moment, il y pensa. C'était un petit roquet efflanqué et sale.
Il trouvait ridicule de tuer un chien pour prendre cet argent. Il imagina le portefeuille tel que Serge l'avait décrit.
- C'est même pas du vol, disait Christophe, puisque c'est de l'argent qui ne lui servira jamais à rien. Elle va crever dessus, un jour ou l'autre, dans sa crasse. C'est souvent qu'on voit ça dans les journaux, des vieux qui crèvent sur un magot!
L'argent, c'était presque normal, au fond, de l'utiliser.
- Elle n'a même pas d'héritier, disait Serge. Ça ne fera de tort à personne. Si on lui fauche pas, c'est l'État qui raflera tout. Tu parles, si on va se gêner pour l'État!
Robert n'avait plus peur des gendarmes. Depuis longtemps, il ne pensait plus à eux. C'était le chien qui l'occupait. Le chien, et puis la vieille aussi.
La vieille couchait dans la pièce où se trouvait l'argent. Robert tentait de se représenter cette pièce. Est-ce que le lit se trouvait loin de la table où était posé le pot de grès? Et il se sentit de nouveau mal à l'aise quand il revit la main de Serge sur la barre de fer. "Avec ça, on en ferait taire de plus coriaces..."
- Est-ce que Serge?...
- Serge peut-être, mais il y avait Christophe...
- Christophe?
Christophe et ses yeux de tout à l'heure, derrière le garage. Ses yeux durs, avec ce petit éclat de lumière...
- Tout de même, on ne tue pas les gens comme ça...
Robert se leva, se remit à marcher dans la cuisine. La "présence" était là. Toujours là, qui le talonnait.
- Ils ne sont tout de même pas si bêtes, quoi!
Il s'assit sur le bord de la table, une jambe ballante.
- Ça a beau être une vieille...
Son talon martelait le pied de la table et chaque coup résonnait en lui, jusque dans sa tête.
Est-ce qu'une vieille aussi sourde que ça risque vraiment de se réveiller? Tout à l'heure, si son père l'avait écouté, il lui aurait dit ce qui se préparait. Il lui aurait demandé de faire quelque chose, d'expliquer aux autres...
Dans la cuisine, rien ne rappelait sa mère. Tout ce qui subsistait de ce temps-là était trop sale, trop différent. Robert revit la photographie accrochée dans sa chambre.
- Si elle était là!...
Quand elle était là, le père ne buvait pas tant.
Robert calcula qu'il y avait plus de quatre ans qu'elle était morte. On l'avait enterrée à Lyon parce qu'elle était morte là-bas, à l'hôpital. Depuis, il n'était jamais allé au cimetière. Est-ce qu'il saurait seulement retrouver sa tombe?
Sa pensée s'arrêta un instant. Il se leva, fit quelques pas et revint s'asseoir sur un coin de la table. Il eut un sursaut. Il venait de se dire: "Si j'avais une moto..."
Et puis, brusquement, il sentit tout ce qu'il y avait de monstrueux dans cette idée. Il revit le bois de la montagne et cet après-midi avec la fille que Christophe avait amenée de Lyon.
Cette impression d'une présence revenait plus forte, presque intolérable. Avec elle, venait aussi le portrait, le portrait de la mère accroché au mur entre les coureurs cyclistes et le crucifix qui portait son rameau sous le bras.
Son brodequin heurta plus fort le pied de la table dont le bois craqua. Robert s'arrêta de frapper.
- Et les vieux de Christophe?
L'épicier au crâne luisant était un brave homme. Tout le monde le disait à Sainte-Luce.
Soudain, Robert haussa les épaules.
- Qu'est-ce que ça veut dire, un brave homme?
Il essaya un instant d'imaginer la tête que ce brave homme ferait s'il allait le trouver à présent pour lui expliquer ce que Christophe s'apprêtait à faire. Il eut un geste vague de la main et murmura en ricanant:
- Ou bien il me fout dehors à coups de pied au cul, ou bien il casse la gueule à Christophe... De toute façon, je peux pas moucharder.
Robert s'efforça encore un instant de rester assis puis, se levant soudain, il éteignit la lumière, quitta la cuisine, et se retrouva dans la nielle où de grandes gifles de vent tombaient des toits.