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7
Il faut une bonne demi-heure pour aller de Sainte-Luce au chemin de la Combe-Calou qui est, en quelque sorte, le prolongement du raidillon montant de l'Orgeole. Quand Robert et son patron arrivèrent au débouché de la Gombe, le soleil essayait de percer. Au ras de la colline, tout un pan de ciel s'éclairait, se mouchetant de jaune, mais la lumière qui filtrait demeurait glauque.
- Un temps malade, remarqua le patron en tirant sa blague à tabac.
Ils reprirent leur souffle un moment avant de quitter la route. Un paysan de Montfort passa sur un break dont les ressorts criaient. Il leur fit signe de la main.
- Alors, c'est la pluie? demanda le patron.
L'homme eut un geste vague, regarda le ciel et dit:
- La pluie ou le vent, on ne saurait trop dire.
Le patron le laissa s'éloigner et ricana:
- La pluie ou le beau temps, quoi! En voilà encore un qui en sait autant que nous.
Il avait achevé de rouler sa cigarette. Il sortit son briquet mais dut s'abriter derrière son revers de veste pour l'allumer.
- Si jamais le vent du midi se lève vraiment, j'aime mieux te dire qu'on ne sentira pas le moisi ce soir... Allez, on attaque la grimpette?
Ils durent s'y reprendre à trois fois pour gravir les quelque deux cents mètres de mauvais chemin qui s'accrochent à flanc de roche. À chaque arrêt, le patron maugréait:
- Bon Dieu, faut être mabouls pour venir acheter une maison ici. On va se faire rire, petit, le jour où il faudra monter les couronnes de plomb pour leur installation d'eau!
Robert ne parlait pas. Une main sur le timon, l'autre sur le rebord de la charrette, il poussait de toute sa force, le corps tendu en avant, les pieds raclant la roche ou roulant sur les gravats. La tête plus bas que les bras, il ne voyait que le chemin qui défilait tout proche, fait de pierre grise et de terre rouge. Parfois, poussant plus fort que le patron, il arrivait à faire dévier la charrette et devait retenir un instant.
- Bon Dieu, tu as bouffé du cheval, petit!
Arrivés sur le replat devant la maison, ils se redressèrent.
- La boutasse est derrière. Mène la charrette et décharge les outils, je vais voir s'ils sont levés.
Descendant légèrement à présent, le chemin contournait la villa. Robert arrêta sa charrette devant un bassin à peu près carré, profond d'un mètre environ et tout envahi d'algues, de ronces et de chiendent. Par endroits, l'eau apparaissait. Robert s'agenouilla sur la bordure de pierres branlantes, ramassa une baguette et écarta les lentilles d'eau. Tout le fond de vase grouillait de têtards noirs et de larves. Il les agaça un instant puis, se redressant, il jeta sa baguette et revint à la charrette.
Devant lui, le val s'ouvrait, et tout de suite son regard se porta sur Malataverne. C'était la première fois qu'il venait ici, mais la vue était à peu près semblable à celle que l'on a de la ferme des Ferry. Il voyait seulement un peu mieux la façade de la maison Vintard, et, entre deux bosquets de trembles, il parvenait à découvrir une étroite portion de l'intérieur des bâtiments en ruine; mais l'ombre y était très dense et seul apparaissait un amas de tuiles ou de briques. Dans l'enclos, les taches blanches des poules se déplaçaient lentement, s'arrêtant, repartant, disparaissant derrière des touffes de sureau pour réapparaître de l'autre côté. Robert chercha le chien, mais ne put le découvrir. Il devait dormir sous la remise ou se promener dans les ruines. Les volets de la maison étaient clos. La vieille devait être partie pour le marché de Sainte-Luce. Sur la route, les carrioles et les camionnettes commençaient à défiler.
Robert regarda plus haut, toujours sur l'autre versant. À mi-côte, c'était le Bois Noir où il s'était caché la veille. On ne voyait que le toit de la ferme Bouvier dépassant les pommiers encore verts. Tout le coteau des Froids était encore vert. C'était seulement le versant exposé au plein sud, où se trouvait Robert, que l'automne commençait à marquer de teintes chaudes.
À présent, le vent était plus fort et, quand aucune voiture ne passait, Robert entendait le Bois Noir qui grondait doucement. Sur la crête, loin derrière les Bouvier, la forêt de pins ondulait, parcourue d'un long frisson clair chaque fois qu'un coup de vent plus fort sautait la montagne.
- Alors, petit, qu'est-ce que tu fais, tu bâilles à la lune!
Le patron venait de tourner l'angle de la maison. Robert sursauta et se retourna. Le patron quittait déjà sa veste et la pendait au timon de la charrette en ajoutant:
- Tu cavales comme un lapin pour grimper, et ici, tu piques un roupillon aussitôt que je tourne les talons. C'est pas du boulot sérieux, ça!... Il paraît qu'il y a une brouette dans le cabanon, là-bas au bout, file la chercher!
Robert quitta sa veste, lui aussi, et courut au cabanon. De là, il aperçut la cime d'un arbre dépassant le pré en pente qui file vers l'est, et il pensa que ce devait être le tilleul des Ferry. En allant jusqu'au milieu du pré, il pourrait sans doute découvrir la ferme. Cependant, il empoigna la brouette et revint en courant.
Le patron avait déchargé les outils et enfilé ses bottes.
- Je vais descendre, dit-il. On va placer le grand tuyau pour siphonner la flotte. Ensuite, je te passerai toute la saloperie. Tu chargeras la brouette et tu iras la vider là-bas, en dessous du noyer.
Une fois le tuyau déroulé dans le pré en contrebas, l'eau boueuse se mit à couler. Robert la regardait serpenter entre les touffes d'herbe maigre. De longs filaments verdâtres arrivaient aussi, flasques et gluants. Des larves semblables à des grillons mal finis, à demi paralysées, se traînaient sur la terre trempée.
- Ça coule? cria le patron depuis le bassin.
- Oui, ça va bien.
- Alors, remonte!
Robert grimpa et le travail commença. À grands coups de trident le patron arrachait les mottes de tiges souples et de racines qu'il lançait sur le rebord. L'eau et la vase ruisselaient.
- Tu parles d'une filasse, et ça pue, en plus de ça!
Une odeur lourde de pourriture montait du bassin, mais le vent, de plus en plus fort, l'emportait. Robert chargeait la brouette et allait la vider sous le noyer, dans un fossé. À plusieurs reprises, il vit des têtards collés aux herbes et tournant leur ventre gris aux reflets de nacre. Les corps palpitaient, les bouches s'ouvraient, parfois une queue se décollait, battant la vase où la bête entière finissait par s'enfoncer.
Robert découvrit une vieille boîte de conserve au pied d'un mur. Il secoua la rouille et ramassa quelques têtards puis, posant sa boîte dans la brouette, il revint au bassin.
Comme il se couchait sur le bord pour puiser de l'eau, le patron demanda:
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je remplis la boîte.
- Pour quoi faire?
- Pour les têtards.
Le patron se redressa complètement, une main sur son manche de trident, l'autre sur la hanche.
- Tu veux dire que tu vas récupérer cette denrée?
- Ben, si on les laisse là-dedans, ils vont crever!
- Et alors, qu'est-ce que tu veux en foutre?
- Je sais pas, moi, une fois qu'on aura nettoyé la boutasse, il va bien y revenir de l'eau?
Le patron explosa:
- Et tu voudrais les refoutre là-dedans? Non mais sans blague, tu es malade! C'est justement pour débarrasser cette vermine qu'on nettoie. Allez, balance-moi cette boîte, et tâche de laisser toutes ces cochonneries tranquilles!
Robert se releva, sa boîte pleine à la main. Il hésita un instant avant de demander:
- Je pourrais toujours les descendre à l'Orgeole, quand on s'en ira?
- Fous-moi cette boîte en l'air, je te dis! hurla le patron. Est-ce que tu crois que je te paie pour pêcher les têtards? Non mais sans blague! C'est plus de ton âge, ça! Tu n'es plus un gamin, quoi! Sans compter que c'est dégueulasse, ces trucs-là, moins on les tripote mieux ça vaut. La flotte croupie, c'est plein de mauvaises maladies.
Tout en parlant, il s'était calmé. Il posa son outil et, essuyant ses mains à son pantalon, il tira sa blague et roula une cigarette. Il l'alluma puis, avant de se remettre à l'ouvrage, il ajouta en riant:
- Déjà l'eau propre c'est mauvais à la santé, alors celle-là, tu parles!
Ils se remirent à l'ouvrage. À présent, le patron commençait à sortir à la pelle la vase du fond et c'était à chaque brouettée plusieurs dizaines de têtards que Robert vidait dans le fossé. Un peu d'eau noire était au fond du trou et, là, les petites bêtes grouillaient. De temps à autre, une salamandre émergeait, agitant une patte qu'elle posait sur les petits dos noirs et luisants, puis, basculant, elle montrait un ventre jaune ou rouge, presque lumineux, avant de disparaître.
Dans un angle du bassin, des ronces et du sureau avaient poussé. Arrivé là, le patron s'arrêta, tira son mouchoir, ôta sa casquette et s'épongea.
- Va dans la cour, dit-il, j'ai vu un croissant à long manche tout à l'heure, tu me l'apporteras.
La cour était déserte. Robert trouva tout de suite le croissant parmi d'autres outils. Il le prit, puis, comme il revenait, il vit un petit arrosoir rouge. Il regarda encore la maison et le jardin, s'approcha de l'arrosoir et le souleva. Il était plein aux trois quarts. Robert sourit, porta l'arrosoir près du noyer et revint en courant avec le croissant.
- Donne-nous un canon, on l'a bien gagné, dit le patron.
Robert ouvrit le panier et sortit un litre de vin rouge et le verre. Le patron vida son verre d'un trait et se remit à l'ouvrage. Robert but à son tour et fit encore plusieurs voyages avec la brouette. À présent, dès qu'il avait tourné l'angle du mur, il se mettait à courir, vidait en vitesse et sautait dans le fossé pour ramasser à pleines poignées les têtards, les larves, les salamandres, tout ce qui remuait dans la boue. Il avait appuyé l'arrosoir au tronc du noyer et quand il fit son premier voyage de branchages, il le dissimula sous les feuilles. Il ne savait pas comment il pourrait s'y prendre pour le porter à l'Orgeole, mais, comme le chantier devait durer plusieurs jours, il trouverait certainement un moyen. Il y réfléchissait, ne cessant plus de courir, de patauger et de fouiller le fond du fossé pour récupérer tout ce qui vivait encore.
Pendant ce temps, le patron déblayait toujours. Quand il eut coupé et tiré les premières ronces, il attaqua les sureaux, mais, comme il cherchait à déraciner un tronc de la grosseur d'un bras d'homme, une partie de la murette s'écroula. Il se redressa et se mit à jurer:
- Merde de merde, manquait plus que ça! Du travail avec le prix fait d'avance! Et moi qui n'ai même pas monté de ciment!
Il maugréa un moment puis, après avoir bu un verre, il reprit, un peu plus calme:
- C'est bon, quoi, tu vas descendre avec la remorque, tu remonteras un sac de ciment, un sac de sable, la caisse à gâcher et une truelle. Allez, file, pendant ce temps, je finirai de nettoyer.
Robert empoigna la remorque et, comme il s'éloignait déjà, le patron lança:
- Au retour, une fois en bas du raidillon, appelle-moi, j'irai t'aider à monter jusqu'ici!
- Ouais!
Robert s'arrêta, se retourna et lança un coup d'œil du côté du bassin. Le patron ne pouvait le voir. Abandonnant sa remorque, il bondit à travers le pré, saisit l'arrosoir aux têtards et le rapporta en courant. Il le posa dans la remorque, bien calé dans un angle de la caisse, et reprit sa route.
Tant qu'il fut dans le mauvais chemin, il marcha lentement, évitant les cahots qui faisaient gicler l'eau et les bêtes hors du récipient, mais une fois sur la route, entraîné par le poids de la charrette, il se mit à courir. Il avait bien pensé à la coursière qui mène jusqu'au ruisseau et débouche sur la vieille route permettant ensuite de regagner Sainte-Luce, mais s'il prenait par là, en sortant du bassin le patron pouvait le voir. Il y renonça et continua sa course.
Après le troisième virage, il ralentit et se retourna. L'avancée du coteau masquait la villa de Combe-Calou. Robert s'arrêta. Un pré puis un champ, puis d'autres prés encore dévalaient de la route jusqu'au bord de l'Orgeole. Il compta trois barrières et une haie. Un instant, il demeura immobile. Son regard allait du chemin qui le séparait du ruisseau à la remorque où se trouvait l'arrosoir. Enfin, posant l'arrosoir sur le sol, il engagea la charrette dans le fossé de droite où elle bascula, puis, reprenant son chargement, il traversa la route, sauta le talus et descendit en courant.
L'arrosoir était presque plein et l'eau giclait à chaque foulée. En passant sous la première barrière, il faillit le renverser. Mettant alors sa main sur le goulot, il vida une partie de l'eau. Il regarda. Ce qui restait n'était qu'un épais grouillement noirâtre où se tordait çà et là une tache rousse. Beaucoup de têtards étaient déjà sur le dos, ouvrant leurs petites gueules à la surface de l'eau. Alors, plus vite encore, Robert reprit sa course.
En passant la dernière haie, il se griffa la joue et les mains, et il sentit craquer sa chemise sur son épaule.
Avant de s'éloigner, il se retourna. D'ici, on apercevait le toit de la villa. Du ruisseau, on devait voir le mur du bassin. Il respira profondément comme un plongeur, repéra un buisson épais, et, d'une seule traite, tenant l'arrosoir à bout de bras, il traversa le pré et la vieille route qui se cache derrière les feuillages.
L'eau claire était là, à ses pieds, bondissant entre les roches brunes. Robert regarda entre les branches. Il vit la villa, mais le bassin restait dissimulé par le chemin. Sous le noyer, une tache foncée marquait le tas de vase et d'herbe et la coulée d'eau sur la terre.
Descendant sur les pierres, Robert se baissa et vida lentement son arrosoir. Le courant emportait aussitôt la vase et les bêtes. L'eau claire se troublait. Longtemps, il suivit des yeux cette traînée grise qui serpentait entre les roches. Il rinça son récipient où demeuraient collés quelques têtards minuscules. Puis, comme il allait se décider à le jeter, il pensa que quelqu'un avait pu le voir d'une fenêtre quand il l'avait pris dans la cour. Il lança encore un coup d'œil en direction de la villa, respira et fonça vers la haie contre laquelle il s'écroula, à bout de souffle.
D'ici, il n'entendait que l'Orgeole qui cascadait un peu en amont et le vent dans les grands peupliers. Couché sur le dos, il voyait de chaque côté de lui la terre monter vers les nuages. À gauche, elle était verte et boisée; à droite, une fois passé la route qu'il devinait aux poteaux électriques, tout semblait grillé et poussiéreux.
Il resta longtemps ainsi, le regard fixé sur le ciel qui semblait se dérouler derrière la cime du coteau des Froids, et courir en traversant le val pour se coucher derrière le sommet pelé des coteaux d'en face.