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Andrew discutait encore au téléphone. Je ne l'écoutais plus. Il a enfin raccroché. Je suis restée très calme. Il devait s'attendre à une crise, à de la violence. Il n'y a rien eu de cela. Calme, un peu distante. Je sentais ses yeux sur moi, ceux de Georgia. Ils devaient se demander ce que j'avais. Pourquoi je parlais si peu. Pourquoi mon visage était dénué de toute expression.
Pendant que je préparais le dîner, je me demandais où j'allais trouver la force pour continuer. Pour y croire. Pour croire qu'on allait arrêter le chauffard, pour croire que Malcolm allait sortir de son coma. Les deux choses paraissaient vastes, insurmontables. Quand Andrew m'avait avoué sa liaison, il y avait de cela quelques années, j'avais cru qu'il s'agissait là du pire moment de ma vie. Il m'avait fait cet aveu de son plein gré, car il se sentait trop coupable, il ne pouvait plus me cacher quoi que ce soit, et je l'avais ressenti comme un séisme. En y repensant ce soir-là, tout en essuyant la table de la cuisine, je n'ai pas pu m'empêcher de sourire avec amertume. Le pire moment de ma vie. Cette sensation insoutenable d'avoir été trahie. Elle était si peu de chose comparée à ce que je ressentais à présent. Pourtant, j'avais cru cette nuit-là, cette nuit de l'aveu à Saint-Julien, que rien ne pouvait être aussi douloureux, aussi dur. Je m'étais trompée. Mais comment aurais-je pu le savoir ? On avait décidé de rester ensemble. J'avais pu tourner la page. On s'aimait. C'était devenu un souvenir désagréable, épineux, auquel je pensais le moins possible. Mais maintenant. Maintenant. Tout était différent. Le coma de Malcolm avait changé notre vie. Tout avait changé. Comme si une main invisible avait tout repeint en noir.
— You OK ? me demanda Andrew.
Fond des yeux inquiet.
J'ai dit : « Oui, oui, ça va. »
Je ne l'ai pas regardé. Je suis allée coucher la petite. Il fallait dire la prière pour Malcolm. Elle y tenait beaucoup. On se mettait toutes les deux à genoux devant le lit et on priait pour Malcolm.
Pendant la prière, pendant que j'écoutais la petite voix de Georgia, j'ai compris. Tout compris.
J'ai compris que je n'allais plus pouvoir attendre en silence. J'ai compris que je n'aurais plus de patience. J'ai compris qu'il me fallait prendre tout en main. Prendre mon destin en main, celui de Malcolm. Si Andrew pouvait attendre en silence, tant mieux pour lui. Si les autres le pouvaient, tant mieux pour eux. Moi, c'était impossible. La passivité m'était impossible. C'était si clair, si évident, que j'ai failli en rire. J'ai senti un poids qui se levait. Quelque chose qui me libérait.
Après avoir couché Georgia, quand j'ai aperçu mon visage dans le miroir de l'entrée, j'ai eu l'impression étrange de contempler quelqu'un d'autre. Une femme que je ne connaissais pas. Une femme au regard dur, déterminé.
Une femme qui n'allait plus attendre en silence que le téléphone sonne.