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Eva Marville.

Grande. Étonnamment grande. Aussi grande qu'Arabella. J'avais imaginé une petite grassouillette. Un petit boudin. Rien à voir avec les photos que j'avais vues chez elle. Elle était forte, sculpturale, aux attaches fines. Des épaules rondes, puissantes, des bras dorés, ronds, qui sortaient de la blouse rose. Des petites mains aux ongles d'un beige pâle. Pas jolie. Mais un sourire extraordinairement communicatif. Les dents du bonheur. Une bouche large. Je la détaillais, sans parler. Le cœur qui battait très fort. Ses cheveux, blonds, méchés, ondulés, aux épaules, les mêmes que sur les photos de sa commode. Elle devait avoir mon âge. Un peu plus. Une peau maquillée, fraîche, lisse. Ses yeux. Chocolat. On ne voyait pas la différence entre la pupille et l'iris. Deux ronds foncés et brillants. Des cils épais, recourbés. Des sourcils de brune qu'elle avait décolorés. Elle est venue se mettre à côté de moi. Une démarche énergique. Des hanches larges, des mollets de guerrière, musclés, épais, déjà bronzés. Et des tout petits pieds dans leurs sandales ambrées. Elle me dépassait d'une tête.

Impossible d'articuler un mot. Je regardais vers Arabella. Ma belle-mère me tournait le dos, comme si elle voulait me laisser faire. Eva Marville levait les bras, attrapait des crèmes en haut de l'étagère. Elle devait faire au moins un mètre quatre-vingts. Je sentais son corps près de moi, sa chaleur, son odeur. Shalimar ou Chanel. Et un effluve de déodorant.

Sourire à nouveau. Ce drôle de sourire joyeux, sensuel. Elle capta l'accent de ma belle-mère.

— Vous ne parlez pas français ?

J'ai bredouillé :

— Si, si, je parle français. Je voudrais… une crème de soin, s'il vous plaît.

— Pardon, je croyais que vous étiez avec la dame anglaise.

— Non, non.

Les ronds noirs ont scruté mon visage.

— Vous avez une peau fine, sèche, à tendance grasse sur le menton et au front…

L'accent du coin, comme le type sur la plage, ce matin.

Elle me présenta des produits, elle discourait, je ne l'écoutais pas, je ne faisais que la regarder avec une avidité qu'elle ne semblait pas remarquer. Je tremblais, ma bouche était sèche. Comment lui dire ? Comment lui en parler ? Lui dire quoi ? Commencer comment, par quoi ?

De quoi j'avais peur ? C'était elle qui devrait avoir peur de moi, c'était elle qui devrait se mettre à trembler. Cette voix, grave, étonnante. Tout en elle était étonnant. Sa taille. Ses rondeurs. Son regard chocolat et brillant, ses dents du bonheur. J'aurais voulu la trouver laide, là, tout de suite, maintenant. Répugnante. Plouc. J'aurais voulu rire d'elle. Mais elle était majestueuse. Ses gestes avaient une grâce inattendue.

J'ai choisi une crème, comme dans un rêve. J'ai payé en liquide. Je me suis dit qu'il ne fallait pas qu'elle connaisse mon nom. Une autre cliente est entrée dans la boutique et Eva Marville s'est tournée vers elle, toujours avec ces gestes lents, ronds, tout sourires. Les yeux d'Arabella sont venus me chercher. Hors de question que je sorte. Hors de question que je m'en aille.

J'ai dit à Eva Marville que je voulais un rendez-vous pour un soin. Elle a pris un grand cahier noir sur le comptoir, un crayon.

— Très bien, madame. Un soin du visage ? Du corps ? Une épilation ?

Il faisait chaud dans le magasin. Odeurs riches et sucrées de poudres et de parfums qui me montaient à la tête. Un soin. Un soin de quoi ? N'importe quoi, un soin de n'importe quoi, du moment que je reste là, qu'elle soit là devant moi, dans mon champ de mire, que je puisse commencer à la questionner.

— Vous faites des maquillages ?

— Oui, certainement, dit-elle. Pour une soirée ? Dans ce cas il faudrait revenir en fin de journée.

— Non, j'aurais voulu faire un essai avec vous maintenant. C'est pour…

— Un mariage, peut-être ?

— Oui, un mariage. Je voudrais faire des essais avant.

Elle baissa la tête pour regarder dans son carnet.

— Je peux vous prendre tout de suite, si vous voulez.

J'ai regardé Arabella discrètement.

— Oui, très bien. Tout de suite.

Ma belle-mère s'est dirigée vers la sortie du magasin avec la petite. Elle ne m'a pas parlé, mais elle m'a souri, esquissé un signe infime, index et majeur croisés. Fingers crossed. Good luck, Djoustine. Bonne chance.

Eva Marville m'emmena dans l'arrière-boutique. Rangée de portes laquées blanches, lattes de bois doré au sol. Aux murs, posters de femmes sylphides aux peaux bronzées vantant des grandes marques de cosmétique.

— On va se mettre là, madame.

Un fauteuil faisait face à un miroir entouré de plusieurs spots, comme ces décors de stars qui me faisaient rêver quand j'étais adolescente.

Mon ventre me faisait mal. Bouche sèche, cœur qui cognait. Lui dire. Lui dire maintenant. Ce n'est pas la peine, le maquillage, Eva Marville. Eh oui, je connais votre nom. Rangez votre matériel. Je n'ai pas besoin de m'asseoir. Je suis venue ici vous retrouver parce que vous avez renversé mon fils avec votre Mercedes couleur « moka » le mercredi 23 mai à Paris. Et que vous avez pris la fuite. Lui, il est dans le coma. Voila pourquoi je suis là.

Incapable de parler. Je la regardais choisir des fards, des crayons, des houppettes avec minutie. J'étais figée sur place, engoncée dans le fauteuil. Paralysée. Dans la glace, mon visage sec, pointu. Une peau grise, des yeux cernés. Des yeux qui me semblaient immenses, plus clairs que d'habitude, des yeux de folle. Des yeux qui la suivaient, chaque mouvement, chaque geste, chaque souffle.

Elle ne m'avait pas encore touchée. Je redoutais le moment. Quand il est venu, j'ai fermé les paupières. Elle me démaquillait.

Je sentais sur mes joues, sur mon front, les doigts de la femme qui avait renversé Malcolm. Je sentais sur mon visage les mains qui tenaient le volant de là Mercedes couleur « moka ».

— Détendez-vous, madame.

J'ai ouvert les yeux, elle souriait, plutôt gentiment, son disque de coton à la main. Impossible de dire un mot. Juste mes yeux de folle sur elle.

— Vous voulez que je mette de la musique ? Ça vous aidera peut-être ?

J'ai dû incliner la tête car elle s'est retournée, elle a glissé un CD dans une fente et la musique est venue me surprendre.

On candystripe legs the spiderman cornes

Softly through the shadows of the evening sun

Lullaby, des Cure.

Le titre préféré d'Andrew.

Ce fut si absurde, si inattendu d'entendre cette chanson ici, dans cet endroit, avec « elle », que j'ai laissé un sourire incrédule flotter sur mes lèvres. Andrew aimait tant cette chanson qu'il était capable de la passer en boucle, cinq, six fois de suite. C'était celle qu'on entendait le plus souvent, à la maison, dans sa voiture, à son bureau. Malcolm et Georgia la connaissaient par cœur, mimaient à la perfection la voix plaintive de Robert Smith.

— Ça va mieux, on dirait ? Vous aimez cette chanson ?

Elle acheva de me nettoyer le visage, lentement. Le lait démaquillant sentait l'amande, le bébé. Le doux, le tendre. Dans le miroir, mon visage rose, lissé, nu.

Eva Marville continua.

— Moi j'adore la pop anglaise. Tears for Fears, The Cure, Depeche Mode, Soft Cell. Mais c'est bien la seule chose que j'aime chez les Anglais ! Vous voulez écouter autre chose peut-être, madame ?

— Non, non.

Candystripe legs. Pas évident à traduire, candystripe legs. L'homme araignée débarque sur ses jambes à rayures multicolores. J'entendais déjà la voix d'Andrew : « Mais non, enfin, Justine, candystripe, ça ne se traduit pas, c'est intraduisible, tu ne peux pas dire ses jambes à rayures multicolores, c'est pas ça du tout. »

Elle étalait une crème fluide sur ma peau.

— Vous n'aimez pas les Anglais ? j'ai dit.

Elle a haussé les épaules.

— Ils ne nous aiment pas non plus, vous ne trouvez pas ?

— Les Anglais nous trouvent sales, prétentieux et chauvins.

Rire de gorge d'Eva Marville, comme le roucoulement d'un pigeon.

— Sales ? C'est plutôt eux qui sont sales. Et puis tout blancs, efféminés. Et snobs. Mais bon, j'adore leur musique. Ce disque des Cure par exemple, on n'a pas fait mieux. Robert Smith, c'est un génie, son look, sa voix, ses textes, le clip de Lullaby, tout quoi. Vous ne trouvez pas ? Les Anglais sont les rois de la musique, depuis les Beatles et les Stones. Sting. Annie Lennox. Elton John. Bryan Ferry. Et même les petits nouveaux, comme Cold Play. Nous, on peut aller se rhabiller avec nos Johnny et nos Sardou rafistolés.

A movement in the corner of the room

And there is nothing I can do

When I realise with fright

That the spiderman is having me for dinner tonight

Un mouvement dans le coin de la chambre

Et je ne puis plus rien faire

Je comprends avec effroi

Que l'homme araignée ce soir ne fera qu'une bouchée de moi.

— Vous pouvez me parler de la robe ?

Un blanc.

— La robe ?

— La robe que vous allez porter pour votre mariage, madame.

Aucune pique dans sa voix. Gentillesse, chaleur. Patience.

— Il faut que je sache de quelle couleur elle est exactement, pour pouvoir accorder le maquillage, vous comprenez ?

J'ai murmuré oui. Puis j'ai dit :

— Une robe couleur bronze. Ce n'est pas mon mariage, c'est celui de ma sœur.

— Je vois, madame. Bronze. Oui, ça sera joli avec vos yeux.

Elle m'a regardée pendant quelques instants. Puis son grand sourire. Ses grandes dents. Les fossettes.

— Très bien. On y va alors. Je vais commencer par le fond de teint. On va faire tout léger, vous allez voir, madame, ça va être ravissant.

Elle se pencha vers moi à nouveau et j'ai senti son parfum, l'odeur fleurie qui émanait d'elle. Puis une touche de sueur qui perlait, infime.

Plus les secondes passaient, plus je me sentais incapable de lui parler. De lui dire ce que j'étais venue faire ici. Impossible de bouger, de prononcer un mot. Elle m'avait entortillée, elle m'avait eue, avec cette conversation sur les Anglais, les Français, la musique, elle m'avait emberlificotée, elle me tenait à sa merci du bout de ses doigts avec ses poudres de perlimpinpin, et maintenant c'était trop tard, trop tard pour lui dire quoi que ce soit, j'avais loupé le coche, j'avais raté mon entrée en scène. Trop tard.

Je me haïssais. Engluée dans ma peur, dans ma lâcheté.

Robert Smith susurrait de sa voix haletante :

And I feel like I'm being eaten

By a thousand million shivering furry holes

Tandis que j'abandonnais mon visage, mes yeux, ma bouche à Eva Marville, tandis que la nausée montait en moi en un long spasme brûlant, je me disais que Robert Smith et sa gueule de dément, son teint blafard, ses cheveux noirs ébouriffés, son rouge à lèvres qui débordait, Robert Smith décrivait exactement ce qui m'arrivait à ce moment précis, mon incapacité à réagir, ma mollesse, mon effroi, car Eva Marville était l'araignée de la chanson Lullaby, celle qui débarque dans l'ombre, vorace, goulue, celle qui s'approche de moi petit à petit, en riant tout doucement, inexorable, terrifiante, celle qui m'engourdit avec ma propre terreur, celle qui m'entoure de ses bras poilus, qui enfonce sa langue dans mes yeux, qui me serre de toutes ses forces, qui m'étouffe, m'aspire, me vide et ne fait qu'une bouchée de moi.

And the spiderman is always hungry.