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Andrew et moi, devant un flic appliqué, un ordinateur fatigué qui siffle. Une petite salle borgne. Une odeur de renfermé. Il n'y avait qu'une chaise, et Andrew s'était mis debout derrière moi.
État civil. Adresse. Profession. Mon mari avait une voix sobre, calme. Il parlait normalement. Comme si notre situation était parfaitement normale. Comme si c'était parfaitement normal de dire tout cela à cet inconnu, ici, aujourd'hui.
Naissance à Norwich, avril 1963. Nationalité britannique. 27, rue D., dans le 14e. Architecte. Son accent anglais, qu'il n'avait jamais perdu malgré vingt ans en France, a fait sourire imperceptiblement le policier. J'en avais l'habitude, moi aussi cela me faisait sourire, mais pas maintenant. Plus maintenant.
Quand ce fut mon tour, j'ai parlé d'une voix blanche. Je ne pouvais pas faire autrement. Tant pis si Andrew me trouvait ridicule. Avec Andrew, il fallait toujours tenir le coup. Ne jamais trahir ses émotions. Never explain, never complain. Stiff upper lip. Tant pis.
Naissance à Clichy, novembre 1965. Nationalité française. Traductrice. Même domicile. On nous a demandé l'état civil de Malcolm. Naissance à Paris 14e, septembre 1990. Collégien. On nous a demandé comment s'était passé l'accident. J'ai écarquillé les yeux, mais Andrew est resté stoïque. Toujours aussi calme, il a répondu que nous ne savions pas comment s'était passé l'accident, d'ailleurs comment pourrions-nous le savoir, puisque nous n'étions pas là ? Notre fils rentrait seul de son cours de musique, comme tous les mercredis après-midi. Le flic a pris son téléphone, marmonné quelque chose dans le combiné.
Derrière nous, des étrangers attendaient. Ils semblaient rivés aux lèvres du policier, aux nôtres. Un homme et une femme, plus jeunes que nous. Pourquoi étaient-ils là ? Que leur était-il arrivé, à eux ? Pourquoi ne pouvaient-ils pas attendre ailleurs ? J'avais envie de me retourner, de leur dire que c'était honteux de tout écouter ainsi, de s'intéresser si ouvertement à la douleur des autres, de tout entendre de nos vies, de notre drame. Mais je n'ai rien dit.
— Ah ! oui, vous, c'est le délit de fuite sur mineur, a dit le policier. On a plusieurs témoins, dont un conducteur de bus qui a tout vu. Ils sont déjà venus faire une déposition. Mais on n'a pas la plaque en entier. La voiture roulait trop vite.
Andrew a demandé si on savait quel type de voiture c'était. Oui, une Mercedes marron, un vieux modèle. Elle avait grillé le feu, percuté notre fils, et continué sa route, sans s'arrêter. Maintenant je voyais la scène. Je la voyais si clairement, si brutalement, qu'une nausée est montée en moi. Malcolm qui revenait de son cours de musique, comme tous les mercredis. Il n'a que le boulevard M. à traverser. Un carrefour facile, avec des feux qui ne sautent pas au vert alors que vous êtes en pleine traversée. Malcolm qui s'élance au rouge, petit bonhomme vert. Un bus qui attend au feu. Puis par la gauche, une voiture qui dépasse le bus, brûle le feu, fauche Malcolm en plein passage piétons. Malcolm qui fait un vol plané. La voiture qui ne s'arrête pas. Malcolm allongé sur l'asphalte. Les témoins qui notent la plaque, mais pas de façon complète. Quelqu'un qui appelle la police.
Le policier nous a regardés tous les deux. Il avait les yeux clairs. Il a esquissé un drôle de sourire qui m'a fait mal.
— Vous avez de la chance, vous savez. Les mercredis, il y a plein d'enfants renversés. Sur les passages piétons, comme le vôtre. Mais le vôtre, il n'est pas à la morgue.
Andrew n'a rien dit. Moi non plus. On ne savait pas quoi dire. On était tétanisés. J'ai failli crier : Oui, il n'est pas à la morgue, mais il est dans le coma, monsieur. Vous trouvez que c'est de la chance, vous ? Et cette Mercedes qui ne s'est même pas arrêtée, qui a laissé notre fils comme ça, sur le passage piétons, vous trouvez que c'est de la chance, hein ?
Mais je n'avais pas envie que le couple derrière nous écoute tout cela. Je voulais partir, vite, partir d'ici, voir Malcolm, le prendre dans mes bras. Le voir ouvrir les yeux.
Retour à l'hôpital. Le docteur nous attendait. Il nous a dit que nous pouvions le voir, maintenant. Mais il nous a prévenus, cela ne va pas être facile, préparez-vous.
— Votre fils est dans un coma profond. Vous pouvez le toucher, lui parler, mais il ne réagira pas.
Malcolm paraissait tout petit, allongé sur un lit. Sa tête était enturbannée de gaze blanche. Des tubes transparents sortaient de son nez, de sa bouche, des veines de ses avant-bras. Un appareil à soufflets permettait à sa poitrine de se soulever régulièrement dans un bruit étrange. Son visage était pointu, pâle. Yeux clos. Paupières translucides. Il dormait. Ses mains posées à plat à côté de lui. Nous nous sommes approchés, je l'ai touché, sur ses cheveux, en haut du crâne. Il était tiède. Il n'avait aucune blessure visible. Pas d'hématome, pas de sang. La blessure était sûrement sous la gaze blanche. J'étais rassurée de ne pas la voir. J'ai dit : « C'est maman, mon chéri, c'est moi. Je suis là. Papa aussi. On est là. »
Andrew se tenait derrière moi. Il respirait bruyamment. J'aurais voulu qu'il dise quelque chose, qu'il touche son fils aussi, qu'il parle, mais il n'a rien dit. Je me suis retournée. J'ai vu qu'Andrew pleurait. J'étais choquée, stupéfaite. Andrew, en larmes. Andrew, le roc. Andrew, qu'on surnommait Dark Vador, tant il était blindé de partout. Il pleurait, courbé, le visage plissé, comme s'il avait mal. Il gémissait. J'étais désarmée. Je ne savais pas quoi faire, comment lui apporter mon soutien, ma tendresse. Andrew était plus fort que moi. Andrew ne pleurait jamais. C'était moi qu'il consolait, d'habitude. C'était moi qu'il prenait dans ses bras. C'était moi qui pleurais, pas lui. Je ne savais pas comment consoler Andrew. Et j'ai eu honte, tout à coup, honte de ce grand mari sanglotant, l'échine courbée, la morve au nez, honte de lui devant le médecin, devant les infirmières.
Puis j'ai eu honte de penser cela de lui. C'était normal qu'il pleure, après tout. Mais moi, moi qui pleurais pour un rien, moi qui étais trop sensible, moi qui étais capable de m'effondrer devant un film à l'eau de rose, voilà que je n'arrivais même pas à pleurer devant mon fils dans le coma. Je n'arrivais pas à faire venir les larmes. Mon visage s'était figé, mes yeux restaient secs. Impossible de pleurer. Je ne pouvais qu'écouter les sanglots d'Andrew.