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– Mais vous ne comprenez pas ma misère et la torture de penser que vous auriez pu m’aimer autrement ? Vous l’avez senti ; donc c’est un autre que vous aimerez ainsi.

Elle répondit sans hésiter :

– Je ne crois pas.

– Et pourquoi ? oui pourquoi ? Du moment que vous avez eu le pressentiment de l’amour, que vous avez été effleurée par le soupçon de cet irréalisable et torturant espoir de mêler sa vie, son âme et sa chair avec celles d’un autre être, de disparaître en lui et

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de le prendre en soi, que vous avez senti la possibilité de cette inexprimable émotion, vous subirez cela un jour ou l’autre.

– Non. C’est mon imagination qui m’a trompée, et qui s’est trompée sur moi. Je vous donne tout ce que je peux donner. J’y ai beaucoup réfléchi depuis que je suis votre maîtresse. Remarquez que je n’ai peur de rien, pas même des mots. Vraiment je suis tout à fait convaincue que je ne peux pas aimer davantage ni mieux que je ne le fais en ce moment. Vous voyez que je vous parle comme je me parle à moi-même. Je fais cela parce que vous êtes très intelligent, que vous comprenez tout, que vous pénétrez tout, et que ne vous rien cacher est le meilleur, le seul moyen de nous lier étroitement et pour longtemps. Voilà ce que j’espère, mon ami.

Il l’écoutait comme on boit quand on meurt de soif, et il tomba à genoux, le front sur sa robe. Il tenait les deux petites mains sous sa bouche, en répétant : « Merci, merci ! » – Quand il eut relevé la tête pour la contempler, elle avait deux larmes dans les yeux ; puis croisant à son tour ses bras sur le cou d’André, elle l’attira doucement, se pencha, et le baisa sur les paupières.

– Asseyez-vous, dit-elle ; ça n’est pas très prudent de vous agenouiller ici devant moi.

Il s’assit, et, après un silence de quelques instants pendant lequel ils se regardèrent, elle lui demanda s’il voulait la conduire un jour ou l’autre à l’exposition du sculpteur Prédolé, dont on lui parlait avec enthousiasme. Elle avait de lui, dans son cabinet de toilette, un Amour de bronze, figurine charmante qui versait l’eau dans la baignoire, et elle désirait voir, assemblée dans la galerie Varin, l’œuvre complète de ce délicieux artiste, qui depuis huit jours passionnait Paris.

Ils prirent date, puis Mariolle se leva pour se retirer.

– Voulez-vous venir demain à Auteuil ? dit-elle tout bas.

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– Oh ! je crois bien !

Et il s’en alla étourdi de joie, enivré de ce « peut-être » qui ne meurt jamais dans les cœurs épris.

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– VI –

Le coupé de Mme de Burne roulait au grand trot des deux chevaux sur le pavé de la rue de Grenelle. La grêle d’une dernière giboulée, car on était aux premiers jours d’avril, battait avec bruit la vitre de la voiture et rebondissait sur la chaussée déjà sablée de grains blancs. Les passants, sous leurs parapluies, se hâtaient, la nuque cachée dans le col relevé des pardessus. Après deux semaines de beau temps un odieux froid de fin d’hiver glaçait de nouveau et gerçait la peau.

Les pieds sur une boule d’eau brûlante, le corps enveloppé en une fourrure dont la caresse velue et fine, immobile et douce, la réchauffait à travers sa robe, et plaisait délicieusement à sa peau craintive des contacts, la jeune femme songeait péniblement que, dans une heure au plus, il lui faudrait prendre un fiacre pour rejoindre Mariolle à Auteuil.

Un vif désir d’envoyer un télégramme l’obsédait, mais elle s’était promis depuis plus de deux mois déjà d’agir ainsi avec lui le plus rarement possible, car elle venait de faire un grand effort pour l’aimer de la même façon qu’elle était aimée.

En le voyant souffrir tant, elle s’était apitoyée, et, après la conversation où elle lui baisa les yeux dans un élan vrai d’attendrissement, sa sincère affection pour lui devint en effet pendant quelque temps plus chaude et plus expansive.

Elle s’était demandé, surprise de sa froideur involontaire, pourquoi elle ne l’aimerait pas à la fin comme tant de femmes aiment leurs amants, puisqu’elle se sentait profondément attachée à lui, puisqu’il lui plaisait plus que tous les autres hommes.

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Cette nonchalance de sa tendresse ne pouvait provenir que d’une paresse de cœur, qu’on pouvait peut-être dompter, comme toutes les paresses.

Elle essaya. Elle tenta de s’exalter en pensant à lui, de s’émouvoir aux jours de rendez-vous. Elle y parvint en vérité quelquefois, comme on se fait peur, la nuit, en songeant aux voleurs et aux apparitions.

Elle s’efforça même, s’animant un peu à ce jeu de la passion, d’être plus caressante, plus enlaçante. Elle y réussit d’abord assez bien, et l’affola d’ivresse.

Alors elle crut à l’éclosion en elle d’une fièvre un peu semblable à celle dont elle le sentait brûlé. Son ancien espoir intermittent d’amour, entrevu réalisable le soir où elle s’était décidée à se donner, en rêvant sous les brumes laiteuses de la nuit devant la baie du Mont Saint-Michel, renaquit, moins séduisant, moins enveloppé de nuées poétiques et d’idéal, mais plus précis, plus humain, dégagé d’illusions après l’épreuve de la liaison.

Elle avait appelé alors et épié en vain ces grands élans de l’être entier vers un autre être, nés, dit-on, lorsque les corps entraînés par l’émotion des âmes se sont unis. Ces élans n’étaient point venus.

Elle s’obstina cependant à simuler de l’entraînement, à multiplier les rendez-vous, à lui dire : « Je sens que je vous aime de plus en plus ». Mais une fatigue l’envahissait, et une impuissance de se tromper et de le tromper plus longtemps. Elle constatait avec étonnement que les baisers reçus de lui l’importunaient à la longue, bien qu’elle n’y fût point tout à fait insensible. Elle constatait cela par la vague lassitude répandue en elle dès le matin des jours où elle devait le rejoindre. Pourquoi donc, ces matins-là, ne sentait-elle pas au contraire, comme tant d’autres femmes, sa chair émue par l’attente troublante et désirée des étreintes ? Elle les subissait, les acceptait tendrement

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résignée, puis vaincue, brutalement conquise, et vibrante malgré elle, mais jamais entraînée. Est-ce que sa chair si fine, si délicate, si exceptionnellement aristocrate et raffinée, gardait des pudeurs inconnues, des pudeurs d’animal supérieur et sacré, ignorées encore de son âme si moderne ?

Mariolle comprit peu à peu. Il vit décroître cette ardeur factice. Il devina cette tentative dévouée, et un mortel, un inconsolable chagrin se glissa dans son âme.

Elle savait maintenant, comme lui, que l’épreuve était faite, et tout espoir perdu. Voilà même qu’aujourd’hui, chaudement serrée en sa fourrure, les pieds sur la bouillotte, frissonnante de bien-être en regardant la grêle fouetter les vitres du coupé, elle ne trouvait plus en elle le courage de sortir de cette tiédeur et de monter dans un fiacre glacé pour aller rejoindre le pauvre garçon.

Certes l’idée de se reprendre, de rompre, de se dérober aux caresses, ne l’effleura pas un moment. Elle savait bien que, pour captiver entièrement un homme épris et le garder pour soi seule, au milieu des rivalités féminines, il faut se donner à lui, il faut le tenir par cette chaîne que le corps attache au corps. Elle savait cela, car cela est fatal, logique, indiscutable. Il est même loyal d’agir ainsi, et elle voulait rester loyale avec lui en toute sa probité de maîtresse. Donc elle se donnerait encore, elle se donnerait toujours ; mais pourquoi si souvent ? Leurs rendez-vous mêmes ne prendraient-ils pas pour lui un charme plus grand, un attrait de renouveau à être espacés comme d’inappréciables et rares bonheurs offerts par elle et qu’il ne fallait point prodiguer ?

En chacune de ses courses à Auteuil, elle avait l’impression de lui porter la plus précieuse des offrandes, un inestimable cadeau.

Quand on donne ainsi, la joie de donner est inséparable d’une certaine sensation de sacrifice ; ce n’est point l’ivresse d’être prise, c’est l’orgueil d’être généreuse et le contentement de rendre heureux.

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Elle calcula même que l’amour d’André avait plus de chances d’être durable si elle se refusait un peu plus à lui, car toute faim augmente par le jeûne, et le désir sensuel n’est qu’un appétit. Dès que cette résolution fut prise, elle décida qu’elle irait à Auteuil le jour même, mais simulerait un malaise. Ce voyage, qui lui semblait, une minute plus tôt, si pénible par ce temps de giboulées, lui parut aisé tout à coup ; et elle comprit, souriant d’elle-même et de cette évolution subite, pourquoi elle avait tant de peine à supporter une chose pourtant si normale. Tout à l’heure, elle ne voulait point, maintenant elle voulait bien. Elle ne voulait point tout à l’heure, car elle passait à l’avance par les mille petits détails énervants du rendez-vous ! Elle se piquait les doigts aux épingles d’acier, qu’elle maniait mal ; elle ne retrouvait plus rien de ce qu’elle avait jeté à travers la chambre en se dévêtant hâtivement, préoccupée déjà par cette corvée odieuse de se rhabiller toute seule.

Elle s’arrêta sur cette pensée, la fouillant, la pénétrant bien pour la première fois. N’était-ce pas un peu vulgaire, un peu répugnant tout de même, cet amour à heure fixe prévu la veille ou l’avant-veille, comme un rendez-vous d’affaire ou une consultation de médecin. Après un long tête-à-tête inattendu, libre et grisant, rien de plus naturel que le baiser jailli des lèvres, unissant deux bouches qui se sont charmées, qui se sont appelées, qui se sont séduites par de tendres et chaudes paroles. Mais comme cela était différent du baiser sans surprise, annoncé d’avance, qu’elle allait recevoir une fois par semaine, sa montre à la main. C’était si vrai que, par moments, elle avait senti s’éveiller en elle, aux jours où elle ne devait pas voir André, de vagues envies de le rejoindre, tandis que ce désir n’apparaissait qu’à peine quand elle allait à lui avec des ruses de voleur traqué, des contremarches suspectes, des fiacres malpropres, le cœur distrait de lui par toutes ces choses.

Ah ! l’heure d’Auteuil ! elle l’avait calculée sur toutes les pendules de toutes ses amies ; elle l’avait vue approcher, minute par minute, chez Mme de Frémines, chez la marquise de Bratiane, chez la belle Mme Le Prieur, quand elle usait ses après-

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midi d’attente à travers Paris, pour ne pas rester chez elle, où une visite imprévue, un obstacle inattendu aurait pu l’immobiliser.

Elle se dit tout à coup : « Aujourd’hui, jour de chômage, j’irai très tard pour ne pas trop l’énerver ». Alors elle ouvrit, sur le devant du coupé, une sorte de petit placard invisible caché sous la soie noire, dont la voiture, vrai boudoir de jeune femme, était capitonnée. Dès que les deux portes mignonnes de cette cachette se furent rabattues sur les côtés, apparut une glace à charnières qu’elle fit glisser, en l’élevant à la hauteur de son visage. Derrière cette glace s’alignaient en des niches de satin quelques petits objets en argent : une boîte pour la poudre de riz, un crayon pour les lèvres, deux flacons à parfums, un encrier, un porte-plume, des ciseaux, un mignon couteau à papier pour couper le livre, le dernier roman, qu’on lisait en route. Une exquise pendule, grande et ronde comme une noix d’or, était fixée dans l’étoffe : elle marquait quatre heures.

Mme de Burne pensa : « J’ai encore une heure au moins », et elle toucha un ressort qui fit prendre au valet de pied, assis à côté du cocher, le tube acoustique pour recevoir l’ordre.

Elle attira l’autre bout, dissimulé dans la tenture, et, approchant ses lèvres du petit porte-voix taillé dans un cristal de roche :

– À l’ambassade d’Autriche, dit-elle.

Puis elle se regarda dans la glace. Elle se regarda, comme elle se regardait toujours, avec ce contentement qu’on éprouve en rencontrant la personne la plus aimée ; puis elle entr’ouvrit sa fourrure pour juger de nouveau le corsage de sa robe. C’était une toilette frileuse de fin d’hiver. Le col était garni d’un cordon de très fines plumes blanches, luisantes à force d’être claires. Elles s’étendaient un peu sur les épaules, en passant au gris léger comme sur une aile. Toute la taille aussi était enlacée par une bordure de ce duvet qui donnait à la jeune femme un air bizarre

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d’oiseau sauvage. Sur son chapeau, une espèce de toque, d’autres plumes se dressaient, aigrette hardie de couleurs plus vives, et sa si jolie figure blonde semblait parée ainsi pour s’envoler avec les sarcelles, par le ciel gris, sous la grêle.

Elle se contemplait encore quand la voiture tourna brusquement sous la grande porte de l’Ambassade. Alors elle recroisa sa fourrure, abaissa la glace, referma les petites portes du placard, et, quand le coupé se fut arrêté, elle dit d’abord à son cocher :