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arrivant. L’amour n’est donc plus qu’une légende, faite pour être chantée en vers ou contée en des romans trompeurs.

Sa maîtresse ne lui avait-elle pas dit elle-même, dans une de leurs premières entrevues, une phrase qu’il n’avait jamais oubliée : « Les hommes d’à présent n’aiment pas les femmes d’aujourd’hui jusqu’à s’en faire vraiment du mal. Croyez-moi, je connais les uns et les autres. » Elle s’était trompée pour lui, mais non pour elle, car elle avait dit encore : « En tous cas, je vous préviens que, moi, je suis incapable de m’éprendre vraiment de n’importe qui… »

De n’importe qui ? Était-ce bien sûr ? De lui, non. Il en demeurait certain maintenant, mais d’un autre ?

De lui ?… Elle ne pouvait pas l’aimer ! Pourquoi ?

Alors la sensation d’avoir tout manqué dans sa vie, sensation dont il était depuis longtemps obsédé, s’abattit sur lui et l’anéantit. Il n’avait rien fait, rien réussi, rien obtenu, rien vaincu.

Les arts l’ayant tenté, il ne trouva pas en lui le courage nécessaire pour se donner tout à fait à l’un d’eux, ni l’obstination persévérante qu’il faut pour y triompher. Aucun succès ne l’avait réjoui, aucun goût exalté pour une belle chose ne l’avait ennobli et grandi. Son seul effort énergique pour conquérir un cœur de femme venait d’avorter comme le reste. Il n’était au fond qu’un raté.

Il pleurait toujours sous ses mains appuyées sur ses yeux. Les larmes, glissant contre la peau, mouillaient sa moustache et salaient ses lèvres.

Leur amertume ainsi goûtée augmentait sa misère et sa désespérance.

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Quand il releva la tête, il s’aperçut qu’il faisait nuit. Il n’avait que le temps de rentrer chez lui et de s’habiller pour dîner chez elle.

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– VII –

André Mariolle entra le premier chez Mme Michèle de Burne.

Il s’assit, et il contempla autour de lui ces murs, ces objets, ces tentures, ces bibelots, ces meubles qu’il chérissait à cause d’elle, tout cet appartement familier où il l’avait connue, trouvée et si souvent retrouvée, où il avait appris à aimer, où il avait découvert en lui et senti croître, de jour en jour, cette passion, jusqu’à l’heure de l’inutile victoire. Avec quelle ardeur il l’avait attendue quelquefois en ce lieu coquet, fait pour elle, cadre délicieux de cet être exquis ! Et comme il connaissait l’odeur de ce salon, de ces étoffes, une douce odeur d’iris, aristocrate et simple ! Là il avait tressailli de toutes les attentes, tremblé à toutes les espérances, exploré toutes les émotions, et, pour finir, toutes les détresses. Il serrait, comme les mains d’un ami qu’on abandonne, les bras du large fauteuil où il avait si souvent causé avec elle en la regardant sourire et parler. Il aurait voulu qu’elle ne vînt pas, que personne ne vînt, et rester là, seul, toute la nuit, rêvant à son amour, comme on veille près d’un mort. Puis il serait parti, dès l’aurore, pour longtemps, peut-être pour toujours.

La porte de la chambre s’ouvrit. Elle parut et vint à lui, la main tendue. Il se maîtrisa et ne laissa rien voir. Ce n’était pas une femme, mais un bouquet vivant, un inimaginable bouquet.

Une ceinture d’œillets serrait sa taille et descendait autour d’elle jusqu’à ses pieds, en cascades. Autour des bras nus et des épaules courait une guirlande emmêlée de myosotis et de muguets, tandis que trois orchidées féeriques semblaient sortir de sa gorge et caressaient la chair pâle des seins de leur chair rose et rouge de fleurs surnaturelles. Ses cheveux blonds étaient poudrés de violettes d’émail où luisaient de minuscules diamants. D’autres brillants, tremblant sur des épingles d’or, scintillaient comme de l’eau dans la garniture embaumée du corsage.

– J’aurai la migraine, dit-elle, mais tant pis ! ça me va bien.

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Elle sentait bon, comme le printemps dans les jardins ; elle était plus fraîche que ses guirlandes. André la regardait, ébloui, et songeant qu’il serait aussi brutalement barbare de la prendre en ses bras en ce moment que de piétiner un parterre épanoui. Leur corps ainsi n’était plus qu’un prétexte à parures, un objet à orner : ce n’était plus un objet à aimer. Elles ressemblaient à des fleurs, elles ressemblaient à des oiseaux, elles ressemblaient à mille autres choses autant qu’à des femmes. Leurs mères, toutes celles des générations passées, employaient l’art coquet pour aider la beauté, mais elles cherchaient d’abord à plaire par la séduction directe de leur corps, par la puissance naturelle de leur grâce, par l’irrésistible attrait que la forme féminine exerce sur le cœur des mâles. Aujourd’hui, la coquetterie était tout, l’artifice était devenu le grand moyen et aussi le but, car elles s’en servaient plutôt même afin d’irriter les yeux des rivales et de fouetter stérilement leur jalousie que pour la conquête des hommes.

À qui donc était destinée cette toilette, à lui l’amant, ou à humilier la princesse de Malten ?

La porte s’ouvrit : on l’annonça.

Mme de Burne eut un élan vers elle ; et, tout en veillant aux orchidées, elle l’embrassa, les lèvres entr’ouvertes, avec une petite moue de tendresse. Ce fut un joli, un désirable baiser, donné et rendu à plein cœur par les deux bouches.

Mariolle tressaillit d’angoisse. Pas une fois elle n’était accourue à lui avec cette brusquerie heureuse ; jamais elle ne l’avait embrassé ainsi, et par un revirement subit de sa pensée :

« Ces femmes-là ne sont plus faites pour nous, » se dit-il avec fureur.

Massival parut, puis derrière lui M. de Pradon, le comte de Bernhaus, puis Georges de Maltry, resplendissant de chic anglais.

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On n’attendait plus que Lamarthe et Prédolé. On parla du sculpteur, et toutes les voix formulèrent des éloges.

« Il avait ressuscité la grâce, retrouvé la tradition de la Renaissance avec quelque chose de plus : la sincérité moderne ; c’était, d’après M. Georges de Maltry, l’exquis révélateur de la souplesse humaine. » Ces phrases, depuis deux mois, couraient tous les salons, allaient de toutes les bouches à toutes les oreilles.

Il parut enfin. On fut surpris. C’était un gros homme d’un âge indéterminable, avec des épaules de paysan, une forte tête aux traits accentués, couverte de cheveux et de barbe grisâtres, un nez puissant, des lèvres charnues, l’air timide et embarrassé. Il portait ses bras un peu loin du corps, avec une sorte de gaucherie, attribuable sans doute aux énormes mains qui sortaient des manches. Elles étaient larges, épaisses, avec des doigts velus et musculeux, des mains d’hercule ou de boucher ; et elles semblaient maladroites, lentes, gênées d’être là, impossibles à cacher.

Mais la figure était éclairée par des yeux limpides, gris et perçants, d’une vivacité extraordinaire. Eux seuls semblaient vivre en cet homme pesant. Ils regardaient, scrutaient, fouillaient, jetaient partout leur éclair aigu, rapide et mobile, et on sentait qu’une vive et grande intelligence animait ce regard curieux.

Mme de Burne, un peu déçue, indiqua poliment un siège, où l’artiste s’assit. Puis il resta là, confus, semblait-il, d’être venu dans cette maison.

Lamarthe, introducteur adroit, voulant rompre cette glace, s’approcha de son ami.

– Mon cher, dit-il, je vais vous montrer où vous êtes. Vous avez vu d’abord notre divine hôtesse ; regardez maintenant ce qui l’entoure.

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Il montrait sur la cheminée un buste authentique de Houdon, puis, sur un secrétaire de Boule, deux femmes enlacées et dansant, par Clodion, et enfin sur une étagère, quatre statuettes de Tanagra choisies parmi les plus parfaites.

Alors la figure de Prédolé s’éclaira soudain, comme s’il eût retrouvé ses enfants dans un désert. Il se leva, puis marcha vers les quatre antiques petites figures de terre ; et, quand il en saisit deux en même temps dans ses formidables mains qui semblaient faites pour tuer des bœufs, Mme de Burne eut peur pour elles.

Mais, dès qu’il les eût touchées, on eût dit qu’il les caressait, car il les maniait avec une souplesse et une adresse surprenantes, en les faisant tourner dans ses doigts épais, devenus agiles comme ceux d’un jongleur. À le voir ainsi les contempler et les palper, on sentait qu’il avait dans l’âme et dans les mains, ce gros homme, une tendresse unique, idéale et délicate pour toutes les petites choses élégantes.

– Sont-elles jolies ? demanda Lamarthe.

Alors le sculpteur les vanta comme s’il les eût félicitées, et il parla des plus remarquables qu’il connût, en quelques mots, d’une voix un peu voilée mais sûre, tranquille, au service d’une pensée claire qui savait bien la valeur des termes.

Puis, conduit par l’écrivain, il inspecta les autres bibelots rares que Mme de Burne avait réunis grâce aux conseils de ses amis. Il les appréciait avec des étonnements et des joies en les découvrant en ce lieu, et toujours il les prenait dans ses mains et les retournait légèrement en tous sens, comme pour se mettre en tendre contact avec eux. Une statuette de bronze était cachée dans un coin obscur, lourde comme un boulet ; il l’enleva d’un seul poignet, l’apporta près d’une lampe, l’admira longuement, puis la remit en place sans effort visible.

Lamarthe dit ;

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– Est-il taillé pour lutter avec le marbre et la pierre, ce gaillard-là !

On le regardait avec sympathie.

Un domestique annonça :

– Madame est servie.

La maîtresse de la maison prit le bras du sculpteur pour passer dans la salle à manger, et, lorsqu’elle l’eut fait asseoir à sa droite, elle lui demanda par courtoisie, comme elle eût interrogé l’héritier d’une grande famille sur l’origine exacte de son nom :

– Votre art, monsieur, a aussi ce mérite, n’est-ce pas, d’être l’aîné de tous les autres ?

Il répondit de sa voix tranquille :