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– Ah je vois. Tu veux bien te contenter de courbettes en guise de réparations, toi. Tu n'es pas resté une nuit entière à grelotter sous l'eau, toi.
– Et toi, personne ne t'a jamais attachée à un grillage avec des menottes! a crié Saint-Cyr.
– On se calme! a ordonné Ulis, et sa voix autoritaire a éteint l'incendie. Il est essentiel que l'ennemi, même vaincu, ne perde pas la face.
En conséquence, il a été convenu que les réparations financières ne tiendraient pas compte des dégâts de nos locaux mais uniquement du matériel informatique endommagé et du manque à gagner que nous avions subi, car cette semaine de conflit avait désorganisé la quête auprès des industriels.
Ulis paraissait satisfait.
– De cette façon, on leur fait croire qu'il est plus avantageux pour eux de signer que de s'acharner à nous combattre. Ils auront l'impression de s'en sortir pour pas cher.
– On pourrait peut-être juger ceux qui ont eu l'idée d'inonder nos étages? a suggéré Malabry. Les crimes de guerre sont imprescriptibles.
On a tous convenu que ce projet, bien que louable en termes moraux, ne pouvait être mis en pratique immédiatement, pour des questions de susceptibilité des vaccins. Ce serait plutôt une étape à envisager sur le long terme quand ils auraient baissé culotte sur les questions matérielles d'évacuation des locaux et des réparations.
On discutait ainsi, le document de nos revendications s'allongeait et l'on se demandait comment les vaccins allaient digérer le ricin. On entendait, venant de là-haut, les bruits caverneux de leurs pas, les pieds des meubles que l’on déplaçait, ça nous faisait comme le tonnerre d'un orage qui s'éloigne.
– Ils se préparent déjà au déménagement, a dit Josas.
Il y avait de la victoire dans sa voix.
– Je crois plutôt qu'ils installent la salle de conférence, a suggéré Celsa.
Il était temps de monter.
Notre délégation était composée d'Ulis, qui marchait en tête, suivaient Celsa et Saint-Cyr, sur un pied d'égalité, et les lieutenants de seconde catégorie, comme Josas. Le fer de lance de nos troupes, soit une cinquantaine de bénévoles parmi les plus costauds, nous encadraient.
– Quand on sera sur place, méfiez-vous d'une attaque surprise, avait dit Ulis juste avant que l'on ne s'engage dans l'escalier. Entrez le plus rapidement possible dans leurs bureaux, et occupez les positions stratégiques aux portes et dans les coins. Regardez leurs mains, pour vérifier qu'il n'y a pas d'arme, batte de base-ball ou chaîne, je crois qu'ils en ont récupéré sur nos vélos. S'ils refusent de présenter les paumes, donnez le signal d'alarme.
Mais il n'y avait rien à craindre de ce côté-là.
La femme au passé africain nous a ouvert la lourde porte blindée du quatrième étage. Au passage, on a pu constater à quel point cela aurait été difficile pour nous de la prendre d'assaut, même avec notre supériorité numérique.
La femme s'est inclinée en signe de soumission. Son sourire à l'ivoire impeccable faisait penser à du sucre raffiné, blanc de blanc, mauvais pour la santé.
Les amabilités dont elle nous a gavés ont fait mousser notre orgueil de vainqueurs.
– Entrez, je vous prie, a dit la femme. Vous êtes le grand Ulis, dont nous avons tant entendu parler?
J'ai bien cru qu'il allait rougir, mais c'était méconnaître l’entraînement de son esprit.
– Ceux qui m'appellent de la sorte, a-t-il répondu, ne rendent pas service à la Foulée verte, pour laquelle tous les bénévoles sont égaux.
Derrière la porte des vaccins, s'ouvrait un long couloir entièrement vide. Nous sommes entrés sans nous presser, comme nous avait dit Ulis, la méfiance à fleur de peau. Saint-Cyr a déployé sa section à l'entrée du premier bureau, Celsa en a fait de même pour le suivant. La femme au passé africain a fait un mouvement du cou qui voulait dire “je vous en prie, faites comme bon vous semble”. Son regard, plus humble que celui d'un prêtre qui tente une main dans le short de l'enfant de chœur, indiquait la subordination absolue.
Pièce par pièce, nous avons progressé vers le centre de l'étage.
– Encore un bureau vide, chef! a lancé Josas qui était parvenu au fond du couloir.
Ulis a attrapé la femme par le bras.
– Où est la cheftaine? a-t-il demandé.
– Elle va arriver, a fait l'autre en cherchant à se dégager.
– Pourquoi les bureaux vides?
La femme s'est contentée de sourire mystérieusement. Ulis ne lâchait pas. Son air soupçonneux scrutait les pupilles corbeau.
– Sans doute se méfient-ils de nous, a suggéré Celsa. Pour une raison que j'ignore, nous leur faisons crainte. C'est un comble quand on sait que la Foulée verte a toujours privilégié la paix. Mais bon. Quant aux bureaux… S'ils sont vides, c'est pour créer un territoire neutre, parfait pour une négociation stratégique.
Sur le moment, l'explication a paru plausible. Elle flattait notre ego. Ulis a fait un clin d'œil, l'air de dire tant mieux. Il s'est penché à mon oreille.
– Note, mon garçon. S'ils considèrent le quatrième comme neutre, c'est qu'ils ont déjà effectué un pas psychologique important vers la libération totale de l'immeuble. Nous pouvons…
C'est précisément à cet instant que la femme au passé africain a fait un violent mouvement. Ulis a failli perdre l'équilibre. Sans son entraînement oriental à la maîtrise du corps, il aurait lâché prise.
Une vague inquiétude a effleuré son visage.
On a entendu un claquement, comme l'aurait fait un fusil à air comprimé, et le bruit d'un verrou.
– La porte! a hurlé Saint-Cyr, mortel tard.
La blindée venait de se refermer dans notre dos. Nous étions bloqués dans les locaux d'Enfance et vaccin. Nos meilleurs éléments, notre haut commandement, l'élite de la Foulée verte, se trouvaient enfermés dans un no man's land, coupés de la base au troisième étage, tandis que les vaccins s'étaient tranquillement réfugiés au cinquième.
C'était donc cela le bruit que l'on avait entendu tout à l'heure: ils déménageaient, ces bâtards, ils libéraient les bureaux pour qu'il ne nous reste aucun meuble, aucun papier sur lequel passer notre colère mâtinée d'impuissance.
– Ouvrez! a crié Josas en martelant la porte blindée de ses poings.
Avec le même effet, il aurait pu cogner un bunker.
On s'y est mis à vingt, du meilleur muscle qui fut, on a crié, on a pleuré, on a invoqué le nom de la Foulée verte, il n'y avait rien à faire.
Au même moment nous sont parvenus des cris désespérés de nos camarades restés au troisième.
– Ils les ont attaqués! a compris Ulis.
Nous nous sommes glacés. Les sections restées à la base n'avaient aucune chance face à une descente en force des vaccins. Le piège se refermait sur nous. Le collectif de nos rêves s'envolait.
Les bruits de bagarre ne laissaient aucun doute: les nôtres se faisaient massacrer. On entendait les meubles voler, les écrans exploser.
– Furet fusée fumée! ai-je crié, comme si mon insulte pouvait empêcher quoi que ce soit.
– Ma newsletter! hurlait Chatou.
– Mon ours brun!