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– La porte!
– Sa jambe!
– À gauche!
– Le porc-épic!
Des pleurs hystériques, typiques des petites natures, commençaient à faire entendre leur klaxon. Cette musique m'a rempli d'allégresse, comme si je baignais tout entier dans la Foulée verte.
L'issue du combat ne faisait aucun doute. Nous avions l'avantage numérique, l'effet de surprise et la masse musculaire. Surtout, notre soif de vengeance avait grossi jusqu'aux confins de l'univers. Sans oublier que l'on combattait sur notre terrain, le troisième, dont on connaissait chaque fissure, et dont la libération faisait bouillir en nous un élan patriotique impérieux.
Les bruits de meubles se sont faits plus espacés, nos troupes n'avaient aucun intérêt à casser le matériel. En revanche, on entendait nettement la sérénade molle et sensuelle des poings qui rencontraient la viande. Des râles déchirants, que l'on pouvait presque prendre pour des agonies amoureuses, remplissaient l'espace.
– On ne s'arrête pas! commandait Ulis.
Sa voix montait maintenant par les escaliers, et construisait avec la cage d'ascenseur un effet stéréophonique saisissant. Le combat s'était déplacé vers l'entrée. Les vaccins commençaient à fuir.
– Fauchez-en un max! jubilait Celsa, et son cri transportait une note d'ivresse.
L'escalier psalmodiait sous les pas des vaccins en déroute.
Bientôt, des mains amies ont débloqué la porte du quatrième, et nos troupes victorieuses sont entrées, Celsa en tête, la gorge bouillonnant d'archanges.
– On les a eus, Julien!
J'ai couru l'embrasser. On s'est serrés si fort, si tendrement. On aurait dit que l'on ne s'était pas vus depuis cinq ans. La tête me tournait mes mains s'égaraient, je me touchais la poche arrière, et une folle envie de fumer m'embrumait l'esprit.
– Tu as tout noté dans ton cahier? gazouillait-elle. On verra ensemble tout à l'heure. Le cinquième résiste mais plus pour longtemps. Saint-Cyr et Josas leur défoncent la porte avec
l'extincteur.
On entendait en effet les puissants coups de bélier qui résonnaient.
Des bénévoles essoufflés et heureux accompagnaient chaque coup d'un “olé!” enthousiaste.
Cependant Ulis restait pensif:
– La guerre n'est pas finie. Il faut terminer le travail. Si l'on ne fait pas attention, on se fera surprendre comme tout à l'heure.
– Malabry nous en sortira, plaisantaient les bénévoles.
– L'hydre est encore vivante, répondait Ulis, et son doigt pointait vers le cinquième. Un dernier effort sera nécessaire. Capturer la cheftaine
pour la livrer au tribunal pénal international.
“Qu'entendait-il par là, Julien, à ton avis?” me demande-t-on souvent.
Franchement, je ne l'ai jamais compris. Peut-être voulait-il simplement parler de justice supérieure, celle de la Foulée verte, une justice qui règne au-dessus des hommes et de leurs petites querelles, et qui protège la Nature, notre bien le plus précieux. Pour cette justice-là, les vaccins étaient responsables de la guerre et de son cortège de malheurs, ils devaient donc en répondre.
C'est ainsi que les bénévoles l'ont interprété, en tout cas. Ils ont retroussé leurs manches. Les journées d'humiliation leur sont revenues en mémoire, surtout la dernière trahison. Nos étages dévastés. Notre patrie occupée. Nos hommes et femmes blessés.
Peu à peu, ils affluaient au quatrième, nos mutilés, le seul étage qui n'était pas endommagé, où l'hygiène était correcte et où ils pouvaient se reposer. Quel affreux spectacle! La violence des combats avait été terrible. Les uns boitaient, les autres serraient leurs tuméfactions. Des nez cassés, des yeux pochés. Le long des joues, des coups de griffes. Un bénévole avait la narine arrachée. Le regard éteint, ces gueules cassées se sont regroupées autour du point infirmerie, organisé à la va-vite, où on leur distribuait pansements et cachets de vitamines.
Il y avait aussi quelques cas graves. Antony avait une double fracture. Palaiseau, une coupure à la cuisse vraiment moche. Robinson avait été frappé à la nuque et il entendait les oiseaux. Enfin Malabry, notre sauveur à l'imagination fertile, un brave parmi les braves, était salement tombé sur les débris d'un écran. Il avait le bout de son index droit coupé. On lui a fait un garrot au-dessus de la troisième phalange, avec un lacet. Ça ne saignait plus, mais la vue du moignon était insupportable.
– Ce n'est rien, disait-il pourtant. Je vais bio, camarades. Pour la compta, je taperai les chiffres de la main gauche. Vous verrez.
J'en ai eu les larmes aux yeux.
– Tiens bon, a dit Celsa en voyant mon désarroi, ils vont le payer cher, les bécégés de merde, tu peux me croire.
– Pas schtok, pas broque, ou mastoc…
– Oui, Julien, on leur en mettra encore, tu vas voir!
Je me suis effondré sur sa poitrine. Larmes ou pas, l'envie de fumer est revenue aussitôt – maudits Cow-boys!
– Attends Julien, pas tout de suite, attends mon garçon…
Elle me repoussait. Car le combat, lui, n'attendait pas. Je l'ai embrassée maladroitement.
Elle est partie vers l'escalier, rejoindre nos légions, et je l'ai entendue qui criait plus fort que jamais:
– On leur entre dans le mou! Allez! On y va, on y croit!
Je suis resté seul avec les blessés. On écoutait la charge de la redoute qui se jouait au-dessus de nos têtes, et même si certains ne pouvaient s'empêcher de geindre à cause de leurs blessures, on salivait à l'idée que la porte du cinquième serait bientôt défoncée. La cheftaine en prendrait enfin pour son grade.
“Et les blessés d'Enfance et vaccin?” me demande-t-on, et je sens un reproche. “Qu'en avez-vous fait, Julien?”
Je voudrais souligner que si l'on n'a pas soigné les vaccins qui gisaient au troisième, et dont certains étaient aussi touchés que nous, voire davantage, c'est uniquement par manque d'effectifs. On avait besoin de toutes nos forces pour finir l'assaut. Le moindre laxisme de ce côté-là aurait pu nous coûter la victoire. On jouerait au bio samaritain plus tard. Alors on a regroupé les ennemis blessés dans le bureau d'Ulis. Josas les a enfermés et m'a donné les clés avant de monter, lui aussi, au cinquième. Pour les faire patienter, on leur a distribué quelques brochures sur la Foulée verte afin qu'ils se familiarisent avec nos hautes valeurs morales et spirituelles.
La seule prisonnière que l'on a gardée avec nous au quatrième était la femme au passé africain. Elle était la plus gradée et elle pouvait nous être utile. Ah, si seulement elle avait voulu être plus coopérative!
Quand elle a repris connaissance, j'ai essayé moi aussi de lui expliquer les avantages de la Foulée verte. J'ai mis une brochure devant ses yeux troublés (elle avait toujours ses mains menottées dans le dos) et j'ai fait un peu de lecture. Elle m'a lancé un regard plombé de mépris.
– Bô Kilimanja, Oubangui rôoo! ai-je articulé en voulant détendre l'atmosphère.
– Toi, le dégénéré, ta gueule, m'a-t-elle répondu.
Je lui ai fait remarquer que je trouvais son langage insultant, car je ne me considérais pas handicapé, même si l'on m'avait catalogué comme tel lors de mon recrutement, mais c'était pour des raisons administratives. Pendant que j'expliquais, l'image du fou en fauteuil roulant (un vrai handicapé, celui-là) est venue me troubler, et j'ai dû bafouiller.
– Arrête de baver, a dit la femme.
La révulsion se lisait dans ses yeux au passé africain.
Là je lui ai signalé que mon défaut d'élocution était compensé par une aisance à l'écrit. Le sens de mon discours se voulait formateur, car je sentais dans les propos de la femme une méchanceté totalement incompatible avec la Foulée verte. Je lui ai montré mon cahier à spirale. Savez-vous ce qu'elle a fait? Elle a craché dedans. Un gros mollard, suintant le sang, a coulé entre les lignes. J'étais consterné. Comment pouvais-je le montrer à Celsa, maintenant?