39268.fb2 O.N.G.! - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 24

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– Les enfants du Sahara meurent comme des mouches, a protesté la femme.

Décidément rien n'arrivait à la décrasser de son idéologie, celle-là. Les journalistes ont pouffé. Ils avaient l'air de s'intéresser vraiment. De bons journalistes, en somme. Alors je leur ai conseillé de monter au cinquième.

En s'éloignant dans l'escalier, ils s'extasiaient à mi-voix:

– Sensationnel!…

– Il a eu raison de nous appeler…

– Faut qu'on lui fasse une fleur pour la prochaine de “Paroles d'ONG”…

Leurs appareils enregistreurs marivaudaient.

Alors un premier nuage s'est faufilé dans mon esprit. Je n'y ai pas prêté attention, jusqu'à ce qu'un grand silence s'installe là-haut, comme si quelqu'un venait de mourir. On n'entendait plus que les plaintes des blessés, auxquelles se mêlaient, venant du troisième, des agonies de plaisir.

La voix d'Ulis s'est élevée dans notre immeuble, une voix de jugement dernier, comme je ne lui avais jamais entendue, terrible colère où chaque mot se découpait en grondement:

– Mais!… Qui!… Vous!… Que!… Vous!… Sortez!…

Face à sa prestance, les journalistes n'en menaient pas large.

– Ben, bafouillaient-ils, vos collègues… Handicap demain nous a dit… tout ça…

– Arrêtez de filmer, bon sang! hurlait Ulis. Dehors!

J'ai entendu leurs pas précipités qui chatouillaient les marches. Leurs visages livides montraient un curieux mélange d'excitation et de crainte.

– Faut prévenir… Prime time… La chaîne…

– Oh, oh, oh.

– Au troisième, c'est pas mal non plus…

– Ah, ah, ah.

Comme ils passaient devant moi, j'ai eu droit à quelques éclairs supplémentaires.

Soudain Ulis a surgi dans leur dos. À son expression j'ai compris qu'on avait un problème.

– Messieurs les journalistes, leur a-t-il crié, excusez-moi pour tout à l'heure…

J'ai remarqué que sa voix avait une cassure.

– J'ai du matos pour… On va écraser TF1… Mais oui… Guillaume, François, vous m'êtes… Venez dehors, je vais vous montrer… Ça vous intéresse des morts véritables?… Vous tombez bio!… Je connais un coin… Derrière le parvis… À cinq mi… Vos ennemis de TF1 seront… Car vous en avez vous aussi, des ennemis, hein… Je vais vous parler de la guerre.

Par ces paroles mielleuses, il les entraînait dehors.

Bien des jours plus tard, j'ai compris le sens de sa manœuvre. Il voulait les éloigner le plus possible de l'immeuble. Qu'on ait le temps de se sauver. Qu'ils aient le moins d'images. Il savait déjà, le grand Ulis, que les mini-bourgeois récupèrent toujours les images à leur avantage. Ils ne regardent jamais au-delà de ce qu'on leur montre. Leur confort quotidien est la ligne d'horizon qu'ils ne dépasseront jamais. C'est pour cela qu'ils seront toujours imperméables à la Foulée verte, ces minables.

Une dernière fois, Ulis s'est retourné. J'ai vu une larme couler vers son menton.

– Dispersez-vous! m'a-t-il chuchoté. Immédiatement!

Et il a fait un geste de la main comme s'il chassait un nuage de moucherons.

Je n'ai pas compris tout de suite, le temps que je rassemble mes esprits, j'étais fatigué et ça s'est passé tellement vite. Faut dire aussi qu'il n'y avait pas de commandement à proximité. Celsa était au cinquième. Je n'avais personne pour me guider. Pouvais-je laisser la femme sans surveillance pour aller chercher un conseil? J'ai bien essayé d'appeler Malabry, il ne m'entendait pas, il avait ses chats à fouetter. J'étais seul et désemparé. Je n'exclus pas que j'aie eu à cet instant quelques pensées pâteuses contre la femme, mais je n'ai pas eu envie de fumer.

Ds sont arrivés dix minutes plus tard.

Ils m'ont plaqué au sol et j'ai eu droit aux menottes, moi aussi. J'ai essayé de crier qu'il y avait malentendu. La femme au passé africain criait, elle aussi, et c'étaient des paroles d'intolérance.

– Fais gaffe, ils sont dangereux, a dit le flic.

Pendant qu'on m'emmenait, j'ai aperçu Saint-Cyr dans l'escalier. Ses bras fatigués tenaient encore un extincteur dont on ne reconnaissait ni la forme ni le rouge. Deux gendarmes le maîtrisaient aux épaules. On aurait dit un albatros aux ailes coupées. Le triste spectacle!

Ce n'était que le début. Nos glorieuses troupes du cinquième, nos camarades blessés du troisième, personne n'a été épargné. Pas même Celsa. Sans aucun respect pour la grandeur de cette femme, un officier de police la traînait par l’arc-en-ciel qu'elle avait au tee-shirt.

– Salognards de flics, disait-elle. Vous êtes toujours du mauvais côté de la Foulée verte.

– Où est ton chef? enrageait l'autre. Le dénommé Ulis.

Personne ne savait.

Comme on sortait sur le parvis où nous attendaient les fourgons grillagés, j'ai été stupéfait d'apercevoir vous savez qui, dans son fauteuil roulant. Il parlait pour la télévision. Ses yeux roulaient en soucoupes et il bavait sur son survêt comme une barbe à papa. Il expliquait que cela faisait plusieurs jours qu'il avait été intrigué par notre comportement anormal. Comme s'il avait été normal, lui.

Le soir, au journal régional, le journaliste François nous a passés à la moulinette. (Ah, si seulement je lui avais envoyé son petit cadeau le matin même, dès sept heures, comme me l'avait demandé Ulis, ça nous aurait évité bien des remarques défavorables.) Il hochait la tête d'un air effondré et résumait nos soi-disant crimes sans jamais essayer de nous comprendre: typique de ces bleus qui parlent de la guerre sans l'avoir connue.

Il a parlé de “viols”. Je n'aime pas ce terme, un peu dur, j'aurais aimé qu'il dise, à la rigueur, rapports sexuels non consentis”, ou mieux, “tentative de reproduction sexuée sur personne non bénévole”. Ça présente mieux dans le dossier.

Mais il a dit “viol”. Les services de police en ont dénombré six. Le mien, quatre sur des blessées au troisième étage, et un au cinquième.

On a montré les photos des “victimes”. La violée du cinquième était un homme en blouse blanche. Ses parties génitales avaient été serrées avec un élastique rosé pour empêcher le sang de refluer. Aussitôt, j'ai soupçonné Celsa. Pas uniquement à cause de l'élastique. Qui d'autre aurait pu défendre avec autant d'éclat la parité, ce pilier de la Foulée verte? J'en ai conçu une grande joie. Non seulement parce que cette femme de principe avait soutenu sa paroisse jusqu'au bout. Je sentais en effet que ce geste m'était destiné tout particulièrement. En quelque sorte, elle m'avait rendu la monnaie de ma pièce et j'en ai conclu que je ne lui étais pas indifférent.

Il faudrait que je lui en parle à l'occasion. Peut-être d'ici un mois ou deux, quand l'instruction sera terminée, on m'autorisera à lui écrire. Je lui enverrai une copie de ce texte. Qu'elle voie le chemin parcouru par son fils spirituel. La cigarette, bien sûr. Mais aussi, le métier d'écrivain qui rentre. Je pense qu'elle sera fière.

Quant à la revoir en chair, ce n'est pas pour demain, j'en ai crainte. On est partis pour des années. Ils viendront collectivement témoigner contre nous, les vaccins évidemment, mais aussi le proprio, et Machepot. On essaiera de nous enfoncer, on nous calomniera, on nous brûlera. Paternel rappellera l'histoire du chat, et maternelle, en sanglotant, blâmera mes problèmes affectifs.

Avec moi, les psychologues s'en mettront plein la panse. “Le bégaiement n'est que la partie visible de sa marée noire”, diront-ils. Le traumatisme réel s'est déposé au fond de Julien. C'est en douce qu'il a fait son travail de sape. L'irruption chabada de l'image du père badacha dans son jardin secret, jointe à la prise dachaba de conscience chadaba de sa faillibilité dabacha, l'a endommagé bachada pour des années.”

Le peuple mini-bourgeois sera comblé par ces explications et les journaux se vendront bio. Déjà, le nombre d'émissions qui nous sont consacrées dépasse l'entendement. Elles peuplent mes longues soirées à la maison d'arrêt.

Il y a quelques jours, on a montré notre immeuble sur lequel flotte désormais (je vous le donne en mille) le drapeau rouge de gueule de Handicap demain. Ils ont tout remis à neuf, ces tâcherons, sauf la porte blindée du cinquième qu'ils ont conservée en souvenir de la guerre, pour que personne n'oublie le drame qui s'est produit ici, disait le handicapé. Le journaliste François tenait le micro et ses yeux luisaient de reconnaissance, on aurait dit qu'il buvait son interlocuteur. La jeune génération, disait le handicapé, tel est notre souci. La mémoire ne doit pas disparaître.

Le baveux roulait des mécaniques et expliquait aux curieux comment s'étaient déroulés les combats. Ici, disait-il, la larme à l'œil, se trouvait l'ascenseur où a commencé le différend. Là, imaginez l'assaut amphibie que les greens (c'est comme ça qu'il nous a appelés, cet enf enf enf!) donnent contre un troisième étage grouillant de vaccins. Pas un coin sans blessés, pas un bureau sans entailles. Les cris, disait-il en tombant dans le pathos, dérangeaient les étoiles. Venez maintenant que je vous montre le garage.

Il paraissait incollable comme s'il avait fait la guerre à notre place.

Alors seulement j'ai cru entrevoir la face placide de la vérité.