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La cravate de l'industriel coulait dans le pouf.
– Allons, tout n'est pas pétrole. En un sens, nous sommes de votre côté. Nous voulons vous aider à faire des choix plus respectueux pour la planète. Faites preuve de bonne volonté. On peut négocier. Justement, on cherche des partenaires financiers pour la prochaine Journée du vent…
Il y a eu une pause un peu gauche.
– Loin de moi l'idée de vous forcer la main, mais comprenez que le pacte de non-agression est entièrement à votre avantage: pour une modique contribution volontaire, déductible de vos bénéfices, donc non imposable, vous êtes couverts par la charte de la Foulée verte, ce qui n'est pas rien. Vivez-le comme une assurance.
L'industriel a grimacé saumâtre. Il semblait résigné.
– Et si vous prenez l'option “gold”, vous pourrez même apposer notre mascotte du jour, le pingouin, sur vos brochures commerciales. Imaginez: “Machepot – Partenaire de la Foulée verte pour une planète plus propre.” Un argument commercial non négligeable. Bien sûr, c'est un investissement.
Incapable de parler devant tant de perspectives alléchantes, l'industriel a juste fait un mouvement de la tête qui ressemblait à une convulsion. Sans doute avait-il besoin de plus de temps pour saisir les avantages de la formule gold. Celsa n'a pas insisté. Elle a tendu le pacte standard. L'industriel a sorti son stylo de parvenu, un énorme cylindre goudron, et il a paraphé d'une main un peu raide.
Il allait partir.
– Et le petit acompte?
L'œil vitreux, il a tiré le chèque.
– Et un petit sourire? a insisté Celsa avec une intonation de potache.
Elle cherchait à détendre l'atmosphère, mais sa tentative a glissé sur la veste de l'industriel. Le visage cireux n'a pas bougé.
Puis on l'a raccompagné. Il a refusé de nous serrer la main. Ses chaussures bitume ont claqué des talons sur le pas de l'ascenseur.
– Je ne le sens pas, ce type, a commenté Celsa. Est-il concevable d'aimer son argent à ce point?
– Sam Sam oncle, ai-je dit, car je savais que cela lui ferait plaisir.
Elle m'a souri, et pour la première fois j'ai cru déceler dans son expression les prémices de l'amitié. Y avait-il aussi – j'ose le mot – un brin de coquetterie? Toujours est-il que l'envie de fumer est revenue d'un coup. J'ai serré mes poignets.
– Enfin, ça nous fait quand même un contrat de plus. Allons l'accrocher au tableau d'honneur.
C'était là que se rassemblaient les camarades quand il y avait un événement et que s'affichaient les réussites de la Foulée verte.
On est donc allés au tableau d'honneur, et là on a vu une dizaine de gratuits qui chahutaient. Certains se chatouillaient, d'autres se chamaillaient gentiment, ça et là de grands éclats de rire perçaient les visages, la bonne humeur gambadait.
– Que se passe-t-il? a demandé Celsa.
– Tu ne sais pas?… Regarde dans l'ascenseur!
Comment qu'il est arrangé, le môme Enfance et vaccin!
– Un vrai bonheur!
– J'ai failli attendre!
Celsa s'est éclipsée pour un instant, elle est allée vérifier, et moi pendant ce temps je ne savais que penser. D'un côté j'étais content de voir mes camarades de si bon entrain. De l'autre, l'attitude de notre chef Ulis m'est revenue en mémoire, la façon dont il était resté calme sous les attaques, et je me suis demandé si je n'avais pas agi à la va-vite.
Justement, il nous observait depuis la porte de son bureau. Il était immobile et concentré comme s'il étudiait un phénomène météorologique. Son front, tout empli de pensées dont l'essence nous dépassait, n'exprimait aucune contrariété. Je me suis décrispé un peu.
Celsa est revenue, furieuse, on aurait dit qu'elle avait trouvé une plate-forme pétrolière échouée.
– Qui a fait ça? a-t-elle grondé, et tous les gratuits ont courbé les épaules face à l'éruption volcanique. Qui d'entre vous a osé accomplir la sinistre besogne?
Le ton était sans appel. J'ai compris immédiatement que mon séjour au sein de la Foulée verte touchait à sa fin. Je n'aurais pas d'attestation de stage et je ne pourrais rien mettre dans mon cévé. Mes belles espérances se fracassaient. Pire que ces considérations matérialistes, me taraudait le sentiment d'avoir déçu l'encadrement. Faillir à sa tâche est déjà suffisamment pénible en soi, mais quand cela arrive devant des pointures comme Ulis ou Celsa, l'humiliation est particulièrement mordante. S'y ajoutait, pour moi, le souvenir d'une malheureuse histoire de chat.
On a chacun une zone d'ombre que l'on traîne depuis l'enfance. Moi, c'était le chat. Je n'avais pas dix ans. Vous savez les bêtises que l'on peut faire à cet âge. Je m'amusais dans le jardin de notre pavillon propret avec des camarades de classe. On s'était mis dans la cabane du fond. On jouait à la pichenette.
Pour notre malheur, un chat errant est passé par là, une bête affreusement sale, au regard méchant. Le genre de chat qui n'hésiterait pas à dévaliser une poubelle ni à mettre le souk dans le tri des déchets. Il avait une curieuse manière de fermer la gueule en un rictus comme s'il se moquait de nous, et ça nous a mortel énervés.
On l'a chopé.
Je précise tout de suite que ce n'est pas moi qui ai eu l'idée de le ligoter. Ni de mettre l'eau à chauffer. J'ai juste apporté les ustensiles de cuisine, dont la passoire à manche long.
On le tenait le ventre en l'air (pas moi, devrais-je souligner, car je tenais la passoire), le mec Gilles versait l'eau bouillante, et Zed dirigeait les petits filets fumants depuis la passoire jusqu'aux parties honteuses. Le chat ne souriait plus, je vous le garantis. Comme il puait! C'était terrible. Je crois que je n'oublierai jamais.
Il miaulait aussi, c'était gênant, et on a été obligé de boucher sa gueule avec des feuilles de magnolia. Après deux bouilloires, il a fini par se taire. On s'apprêtait à le relâcher, car c'était l'heure du goûter, quand mon paternel est entré brusquement dans la cabane. Mes camarades, suivant le schéma mental des poltrons, se sont dispersés en courant, me laissant avec le matériel sur les mains. Le chat était revenu à lui et miaulait comme un porc, si je puis dire.
J'ai bafouillé des explications, en essayant de faire la part des responsabilités, mais plus ça allait, plus je m'embrouillais, et par-dessus venait tout de même un sentiment de malaise. Quelles qu'aient été mes excuses – mon jeune âge, l'engrenage des camarades, la difformité du chat, etc. – j'avais commis un péché contre la cause animale. C'est de ce jour-là que datent mes problèmes d'élocution.
Le soir du méfait, j'ai eu droit à un cours de morale, ce qui était particulièrement vexant de la part du paternel, cet homme lâche, sans aucune vision écologique. À l'époque j'étais petit, je ne pouvais pas lui répondre. Pourtant le moindre de ses choix de vie quotidienne entraînait des crimes contre la nature bien plus affreux que ma participation malheureuse à cette affaire de chat. Lui était-il seulement arrivé de songer aux quantités d'eau potable gaspillées parce que monsieur aimait se laver deux fois par jour? Et je ne parle pas du foie gras qu'il mangeait à Noël et ailleurs, sans le moindre scrupule à jouer au gastronome, tandis que de pauvres bêtes agonisaient pour son plaisir. Les écrevisses que paternel ébouillantait pour son anniversaire, en quoi étaient-elles mieux loties?
Non, je ne lui ai jamais pardonné de m'avoir surpris dans la cabane, lors de ce moment de faiblesse. Le soir même, je me suis promis de le remettre à sa place. Pendant toute mon adolescence, j'ai pris un malin plaisir à dévoiler ses manquements à l'écologie. Chaque jour je soulevais un coin de son hypocrisie mini-bourgeoise. J'y découvrais forêts saccagées et fleuves asséchés, ressources naturelles gaspillées et espèces menacées. Et mon dégoût des hommes progressait à mesure que je les jaugeais à la lumière du paternel.
Pour ce qui est du chat, ne croyez pas que je ne ressens plus de honte aujourd'hui. C'est pour cela que j'en parle, en toute humilité, pour exorciser tous mes démons. Encore qu'un chat n'est pas le bout du monde. Les animaux qui se sont habitués à la compagnie des hommes ne méritent que le mépris. Les chats particulièrement, quand on songe à ce que la société dépense comme énergie à fabriquer leurs croquettes, litières et colliers antipuces, rapportée à leur utilité. On n'a jamais vu un chat guide d'aveugle. Loin de moi l'idée de soutenir les vaccins, mais ils n'ont pas tort quand ils disent qu'un chat de race, dans une ville comme Paris ou Londres, mange plus qu'un enfant brunâtre du Bangladesh.
Bref, ayant en tête cet antécédent traumatisant du chat, où ma déconvenue devait davantage à la découverte du péché par le paternel qu'au péché lui-même, j'ai eu la tentation de ne rien dire. Après tout, plusieurs dizaines de camarades travaillaient ici. N'importe lequel d'entre eux aurait pu être à ma place.
Je n'ai pas pu. La Foulée verte m'a sauvé de l'intérieur. Elle m'a poussé dans le dos, et je me suis dénoncé.
– Me, ai-je dit en faisant un pas vers le destin.
– Toi, Julien?
Celsa était incrédule. Une larme de regret, charriant mille rasoirs, a descendu sur ma joue.
Il en fallait davantage pour l'attendrir.
– Et moi qui pensais que tu étais un élément d'avenir! Que l'on pouvait te nominer à ta première étoile d'ici la fin de l'été! Qu'un jour tu pourrais prétendre à devenir responsable! Ah, tu m'as éblouie!… Regarde-moi quand je te parle!
Je n'y arrivais pas, j'avais mortel d'eau de mer dans les yeux.
– On se croirait dans les toilettes d'une station-service. Te rends-tu seulement compte?… Ton gribouillis cochon est une attitude sexiste, digne du plus misérable réactionnaire! Et ces grosses… ces grosses… choses… poilues… Ah, aujourd'hui est un jour obscur!
A cet instant, les forces m'ont quitté et je suis tombé à genoux.