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Sentences et maximes de morale(Édition hollandaise de 1664)

[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine: la prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).

[2] La vertu des gens du monde est un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut (MS 34, I 179).

[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).

[4] Les crimes deviennent innocents, même glorieux, par leur nombre et par leurs qualités; de là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros, ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).

[5] La honte, la paresse, et la timidité ont souvent toutes seules le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).

[6] Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose (MP 32).

[7] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).

[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent renfermer dans leur âme leur agitation (max. 20, I 23).

[9] La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit (max. 257. I 280).

[10] La sévérité des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. C'est enfin un attrait fin et délicat, et une douceur déguisée (max. 204, I 216).

[11] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement (max. 82, I 95).

[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent (max. 223, I 237).

[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le souvenir des bienfaits et des injures, mais ils haïssent ceux qui les ont obligés. L'orgueil et l'intérêt produit partout l'ingratitude. L'application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur paraît une servitude, à laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I 14).

[14] On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et de nos conduites; elle est la maîtresse de la fortune; elle fait le déclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on a tous les biens; et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul, qui tient tous les cœurs des hommes entre ses mains, et qui peut quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure que toutes les louanges dont notre ignorance, et notre vanité, flatte notre prudence, sont autant d'injures que nous faisons à sa providence (max. 65, I 75).

[15] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).

[16] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes (max. 38, I 42).

[17] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même (max. 114, I 119).

[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent (max. 115, I 120).

[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner. L'un paraît avec une indifférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments; et son désir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de rendre celui qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire qu'il lui propose. Quant à celui qui est conseiller, il paye d'abord la sincérité de son ami d'un zèle ardent et désintéressé qu'il lui montre, et cherche en même temps dans ses propres intérêts des règles de conseiller: de sorte que son conseil lui devient plus propre qu'à celui qui le reçoit (max. 116, I 118).

[20] La faiblesse de l'esprit est mal nommée: c'est en effet la faiblesse du tempérament, qui n'est autre chose qu'une impuissance d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).

[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier état).

[22] La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les engager à nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de quelque infortune, sont à proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons (max. 264, I 287).

[23] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais celui qui la connaît, qui la goûte, et qui la discerne (max. 105, I 115).

[24] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193).

[25] L'humilité est une feinte soumission, que nous employons pour soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux. C'est son plus grand déguisement, et son premier stratagème; et comme il est sans doute que le Protée des fables n'a jamais été, il est certain aussi que l'orgueil en est un véritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il lui plaît. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir dans toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que lorsqu'on le voit les yeux baissés, sa contenance modeste et reposée, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime des autres et de dédain pour lui-même: il est indigne de tous les honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reçoit les charges où l'on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes, et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).

[26] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la définir intimement, la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, c'est une ambition de paraître plus grands que les choses qui les élèvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).

[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conçue d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une paresse, une langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement dire que la modération est la bassesse de l'âme, comme l'ambition en est l'élévation (max. 293, I 17).

[28] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur repos (max. 205, I 217).

[29] Il n'y a point de libéralité, et ce n'est que la vanité de donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I 286).

[30] La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup (MS 24, I 135).

[31] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de l'amour-propre, c'est celui où il fait moins d'avance et de plus grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il engage les hommes par leur liberté et par leur vie (qu'ils sont forcés de confier en quelques occasions) à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).

[32] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état).

[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage qu'elles nous causent (max. 180, I 189).

[34] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).

[35] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté. Cependant la bonté est en effet le plus propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins. C'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant. C'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure. C'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit et dispose et tourne tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250).

[36] Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a la force et la hardiesse de pouvoir être méchant; toute autre bonté n'est en effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237, I 251).

[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modérés n'est que l'amour de leur élévation; dans la plupart des hommes ce n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient. De là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes des biens que sa naissance ou la fortune lui a donnés, pressé par la violente passion de se conserver, il ferait des courses continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14, I 88).

[38] La véritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la droiture prend tout le bon droit des choses, la délicatesse aperçoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voit en toutes rencontres, dans la plénitude de ses lumières, tous les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).

[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit. On peut dire la même chose de son étendue, et de sa profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et de sa délicatesse: l'étendue de l'esprit est la mesure de la lumière, la profondeur est celle qui découvre le fond des choses, le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime et la précédente: max. 97, I 107).

[40] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).

[41] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).

[42] La vérité est le fondement et la justification de la raison, de la perfection et de la beauté, car il est certain qu'une chose, de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir (MS 49, I 260).

[43] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).

[44] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).

[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours; elles sont comme un art dans la nature, dont les règles sont infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'éloquence (max. 8, I 8).

[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honnêtement vient de l'émulation, et l'imitation des maux vient de l'excès de la malignité naturelle qui, étant comme tenue en prison par la bonté, est mise en liberté par l'exemple (max. 230, I 244).

[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les même choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles (MS 43, I 245).

[48] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et pour s'étourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et ces mépris, font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux (max. 21, I 24).

[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).

[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les désirons toutes comme si nous étions immortels (MP 8).

[51] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une subtilité solide (max. 128, I 130).

[52] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a garde de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de _belles qualités apparentes, et il couronne généralement tout ce qui luit, quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).

[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le cœur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).

[54] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre en œuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent plus de réputation que de [sic] véritable mérite (max. 162, I 164).

[55] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir selon leurs cours, et non pas selon leurs véritables prix (MS 67, I 165).

[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'économie (max. 159, I 166).

[57] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite (max. 156, I 163).

[58] Il y en a même à qui leurs défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciés de leurs bonnes qualités (max. 251, I 281).

[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).

[60] Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme il a planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. De là vient que le poirier le meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents les plus communs. De là vient encore qu'il est aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand on n'y a pas planté les oignons (MP 9).

[61] Pour s'établir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour y paraître établi; dans toutes les professions et dans tous les arts chacun se fait une mine et un extérieur, qu'il met en la place de la chose dont il veut avoir le mérite. De sorte que tout le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).

[62] Il y a des gens qui ressemblent à ces vaudevilles que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'il soient (max. 211, I 223).

[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir (max. 270, I 294).

[64] Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et que la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de même il y a toujours dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est toujours le rétablissement de l'autre (max. 10, I 10).

[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable, est véritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la libéralité, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de la timidité (max. II, I II).

[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).

[67] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160, I 167).

[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).

[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).

[70] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137).

[71] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui (MS 5, I 33).

[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrassé sans la compagnie des sots (max. 140, I 142).

[73] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).

[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent (pour cette maxime et la précédente: max. 255, I 278).

[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire infailliblement (MS 46, I 256).

[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans les états et dans les sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I 58).

[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute notre raison (max. 42, I 46).

[78] Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant la lassitude que l'on a des vieilles, ni le plaisir de changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère (max. 178, I 187).

[79] Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertus que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grandes vues (MS 31, I 161).

[80] On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise compagnie (max. 141, I 143).

[81] La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps, quelque éloignés que nous paraissions être des passions que nous n'avons pas encore ressenties. Il faut croire toutefois que l'on n'y est pas moins exposé qu'on l'est à tomber malade quand on se porte bien (max. 188, I 197).

[82] Les passions ont une injustice, et un propre intérêt, qui fait qu'elles offensent et blessent toujours, même lorsqu'elles parlent raisonnablement et équitablement. La charité a seule le privilège de dire quasi tout ce qu'il lui plaît et de ne blesser jamais personne (max. 9, I 9).

[83] L'esprit est toujours la dupe du cœur (max. 102, I 112).

[84] Quelque industrie que l'on ait à cacher ses passions sous le voile de la piété et de l'honneur, il y a toujours quelque endroit qui se montre (max. 12, I 12).

[85] La philosophie triomphe aisément des maux passés et de ceux qui ne sont pas prêts d'arriver, mais les maux présents triomphent d'elle (max. 22, I 25).

[86] La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie (max. 5, I 5).

[87] Quoique toutes les passions se dussent cacher, elles ne craignent pas néanmoins le jour; la seule envie est une passion timide et honteuse qu'on ne peut jamais avouer (max. 27, I 30).

[88] L'amitié la plus sainte et la plus sincère n'est qu'un trafic où nous croyons toujours gagner quelque chose (max. 83, I 94).

[89] Ce qui rend nos amitiés si légères et si changeantes, c'est qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile de connaître celles de l'âme (max. 80, I 93).

[90] Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus puissants que nous: l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne leur promettons pas selon ce que nous voulons leur donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent (max. 85, I 98).

[91] L'amour est en l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps qui l'anime (MS 13, I 77).

[92] Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange de nos autres passions (max. 69, I 79).

[93] Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une sympathie, et dans les corps ce n'est qu'une envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystère (max. 68, I 78).

[94] On s'est trompé quand on a cru que l'amour et l'ambition triomphaient toujours des autres passions; c'est la paresse, toute languissante qu'elle est, qui en est le plus souvent la maîtresse: elle usurpe insensiblement l'empire sur tous les desseins, et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme toutes les passions et toutes les vertus (max. 266, I 289).

[95] Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où n'est pas (max. 70, I 80).

[96] Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de n'aimer pas, on ne peut se plaindre avec justice de la cruauté d'une maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant (MS 62, I 81).

[97] Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié (max. 72, I 82).

[98] On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanteries, mais il est rare d'en trouver qui n'en ait jamais fait qu'une (max. 73, I 83).

[99] Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que l'on trouve sans cesse de nouveaux sujets d'aimer en la personne que l'on aime, comme en une source inépuisable, et l'autre vient de ce qu'on se fait honneur de tenir sa parole (max. 176, I 185).

[100] Toute constance en amour est une inconstance perpétuelle qui fait que notre cœur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre, de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un sujet (max. 175, I 184).

[101] Il y a deux sortes d'inconstances, la première vient de la légèreté de l'esprit, qui à tous moments change d'opinion, ou plutôt de la pauvreté de l'esprit, qui reçoit toutes les opinions des autres; la seconde, qui est plus excusable, vient de la fin du goût des choses que l'on aimait (max. 181, I 190).

[102] Les grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands intérêts, au lieu qu'ils sont d'ordinaire les effets de l'humeur et des passions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde, était un effet de jalousie (max. 7, I 7).

[103] Les affaires et les actions des grands hommes ont (comme les statues) leur point de perspective. Il y en a qu'il faut voir de près, pour en discerner toutes les circonstances; et il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné (max. 104, I 114).

[104] La jalousie est raisonnable et juste en quelque manière, puisqu'elle ne cherche qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous devoir appartenir; au lieu que l'envie est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du bien des autres (max. 28, I 31).

[105] L'amour-propre est l'amour de soi-même, et de toutes choses pour soi; il est plus habile que le plus habile homme du monde; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens. Il ne repose jamais hors de soi, et ne s'arrête dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites: ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la profondeur de ses projets, ni en percer les ténèbres; là il est à couvert des yeux les plus pénétrants. Il y fait mille insensibles tours et retours; là il est souvent invisible à lui-même. Il y conçoit, il y nourrit, et il y élève (sans le savoir) un grand nombre d'affections, et de haines. Il en forme quelquefois de si monstrueuses que lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnaît, ou il ne peut se résoudre à les avouer. De cette nuit qui les couvre, naissent les ridicules persuasions qu'il a de lui-même; de là viennent ses erreurs, ses ignorances, ses grossièretés, et ses niaiseries sur son sujet; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus envie de courir quand il se repose, et pense avoir perdu tous les goûts qu'il a rassasiés. Mais cette obscurité épaisse qui le cache à lui-même n'empêche pas qu'il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est raisonnable à nos yeux qui découvrent tout et sont aveugles seulement pour eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et ses plus importantes affaires où la violence de ses souhaits appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, il soupçonne, il pénètre, il devine tout: de sorte qu'on est tenté de croire que chacune de ses passions a une magie qui lui est propre. Rien n'est si intime et si fort que ses attachements, qu'il essaie de rompre inutilement à la vue des malheurs extrêmes qui le menacent. Cependant il fait quelquefois en peu de temps, et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs années. D'où l'on pourrait conclure assez vraisemblablement que c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par la beauté et par le mérite de ses objets; que son goût est le prix qui les relève et le fard qui les embellit; que c'est après lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré. Il est tous les contraires, il est impérieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide et audacieux, et il a de différentes inclinations selon la diversité des tempéraments qui le tournent, et le dévouent pour l'ordinaire à la gloire ou aux richesses ou aux plaisirs. Il en change selon le changement de nos âges, de nos fortunes, et de nos expériences; mais il lui est indifférent d'en avoir plusieurs ou de n'en avoir qu'une parce qu'il se partage en plusieurs et se ramasse en une quand il le faut et comme il lui plaît; il est inconstant, et outre les changements qui lui viennent des causes étrangères il y en a une infinité qui naissent de lui et de son propre fonds. Il est inconstant d'inconstance, de légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il est capricieux, et on le voit quelquefois travailler avec la dernière application et avec des travaux incroyables à obtenir des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il est bizarre, et met souvent toute son application dans les emplois les plus frivoles. Il trouve tout son plaisir dans les plus fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit partout, il vit de tout et il vit de rien, et il s'accommode des choses et de leur privation. Il passe même par pitié dans le parti des gens qui lui font la guerre. Il entre dans leurs desseins et, ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux, il conjure sa perte, il travaille même à sa ruine; enfin il ne se soucie que d'être: pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. Il ne faut pas s'étonner s'il se joint à la plus sévère pitié et s'il entre si hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que dans le même temps qu'il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre; quand on pense qu'il quitte son plaisir, il le change seulement en satisfaction, et lors même qu'il est vaincu, et qu'on croit en être défait, on le retrouve dans les triomphes de sa défaite. Voilà la peinture de l'amour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation; la mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans la violence de ses vagues continuelles une fidèle expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements (MS I, I I, et max. 4, I 4).

[106] Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante. Car non seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même abusé, mais aussi, comme si ses actions étaient des miracles, il change l'état et la nature des choses soudainement en effet. Lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous; c'est notre amour-propre qui juge ses actions. Il donne même une étendue à ses défauts, qui les rend énormes, et met ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter. Tous ses avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous les regardons; toutes ses mauvaises qualités disparaissent, et nous appelons même toute notre intelligence pour la forcer de justifier la guerre qu'elles nous ont fait (cf. la maxime suivante).

[107] Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour le fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un amoureux, agité de la rage où l'a mis un visible oubli, ou pour une infidélité découverte, conjurer le ciel et les enfers, et néanmoins, aussitôt que sa maîtresse s'est présentée et que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente. Il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il ôte la noirceur aux actions mauvaises de sa maîtresse, et en sépare le crime pour en changer [sic] ses soupçons (pour cette maxime et la précédente: max. 88, I 101).

[108] La familiarité est un relâchement presque de toutes les règles de la vie civile que le libertinage a introduit dans la société pour nous faire parvenir à celle qu'on appelle commode (début de MP 33).

[109] C'est un effet de l'amour-propre qui, voulant tout accommoder à notre faiblesse, nous soustrait à l'honnête sujétion que nous imposent les bonnes mœurs et, pour chercher trop les moyens de nous les rendre commodes, le fait dégénérer en vices [sic] (MP 33, suite).

[110] Les femmes, ayant naturellement plus de mollesse que les hommes, tombent plutôt dans ce relâchement, et y perdent davantage: l'autorité du sexe ne se maintient pas, le respect qu'on lui doit diminue, et l'on peut dire que l'honnête y perd la plus grande partie de ses droits. Peu de gens sont cruels de cruauté, mais l'on peut dire que la plupart de hommes sont cruels et inhumains d'amour-propre (MP 33, fin, et MS 32, I 174).

[111] L'amour de la gloire, et plus encore la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette valeur qui est célèbre parmi les hommes (max. 213, I 226)

[112] La vanité et la honte, et surtout le tempérament, fait la valeur des hommes, et la chasteté des femmes, dont on fait tant de bruit (max. 220, I 234).

[113] La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des extrémités où l'on arrive rarement; l'espace qui est entre deux est vaste, et contient toutes les autres espèces de courages: il n'y a pas moins de différence entre eux qu'il y en a entre les visages et les humeurs. Cependant ils conviennent en beaucoup de choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez constants quand ils ont satisfait à l'honneur du monde et qui font fort peu de chose au-delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur; d'autres se laissent quelquefois emporter à des épouvantes générales; d'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes. Enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. Outre cela il y a un rapport général que l'on remarque entre tous les courages des différentes espèces dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général, qui à parler absolument s'étend sur toutes sortes d'hommes c'est qu'il n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans une action s'ils avaient une certitude d'en revenir, de sorte qu'il est véritable que la crainte de la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet (max. 215, I 228).

[114] La pure valeur, s'il y en avait, serait de faire sans témoins ce qu'on est capable de faire devant le monde (max. 216, I 229).

[115] L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle. Par cette force les héros se maintiennent dans un état paisible et conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les plus terribles et les plus surprenants. Cette intrépidité doit soutenir le cœur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans les périls de la guerre (max. 217 et MS 40, I 230 et 231).

[116] On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leurs biens (max. 221, I 235).

[117] La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie (max. 214, I 227)

[118] La plupart des hommes s'exposent assez à la guerre pour sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent (max. 219, I 233).

[119] Les grands et les ambitieux sont plus misérables que les médiocres: il faut moins pour contenter ceux-ci que ceux-là (MP I).

[120] La générosité est un désir de briller par des actions extraordinaires; c'est un habile et industrieux emploi du désintéressement, de la fermeté, de l'amitié et de la magnanimité pour aller promptement à une grande réputation (max. 246, I 268).

[121] Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, mais la fortune, qui fait les héros (max. 53, I 62).

[122] La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses, et c'est pour avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas pour avoir ce que les autre trouvent aimable (max. 48, I 54).

[123] On pourrait dire qu'il n'y a point d'heureux ni de malheureux accidents, parce que les habiles gens savent profiter des mauvais et que les imprudents tournent bien souvent les plus avantageux à leur préjudice (max. 59, I 68).

[124] La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre (max. 153, I 160).

[125] Les biens et les maux sont plus grands dans notre imagination qu'ils ne le sont en effet; et on n'est jamais si heureux, ni si malheureux, que l'on pense (max. 49, I 56).

[126] Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales (max. 52, I 61).

[127] Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'il sont de véritables héros, puisque la mauvaise fortune ne s'opiniâtre jamais à persécuter que les personnes qui ont des qualités extraordinaires: de là vient qu'on se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître (MS 10, I 60).

[128] On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on espère (MS 9, I 59).

[129] La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils ont, et le mérite de leur fortune (max. 212, I 224).

[130] Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts (max. 190, I 198).

[131] Quoique la prudence des ministres se flatte de la grandeur de leurs actions, elles sont bien souvent l'effet du hasard ou de quelque petit dessein (max. 57, I 66).

[132] La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la fortune et de la faveur; c'est aussi la rage de n'avoir point de faveur, qui se console et s'adoucit un peu par le mépris des favoris. C'est enfin une secrète envie de les détruire, qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter les qualités qui leur attirent ceux de tout le monde (max. 55, I 64).

[133] Les grands hommes s'abattent et se démontent enfin par la longueur de leurs infortunes; cela ne veut pas dire qu'ils fussent forts quand ils les supportaient, mais seulement qu'ils se donnaient la géhenne pour le paraître, et qu'ils soutenaient leurs malheurs par la force de leur ambition et non pas par celle de leur âme. Cela fait voir manifestement qu'à une grande vanité près les héros sont faits comme les autres hommes (max. 24, I 27).

[134] Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du ciel, puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet elle est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but, regarde seulement les intérêts particuliers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire, et à leur élévation, procurent un bien si grand et si général (MS 41, I 232).

[135] On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est, proprement parler, la fureur de l'orgueil et de l'amour-propre (MS 30, I 159).

[136] Nous nous apercevons des emportements et des mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament, comme de la violence de la colère; mais personne quasi ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne doucement notre volonté à des actions différentes. Elles roulent ensemble (s'il faut ainsi dire) et exercent successivement leur empire, de sorte qu'elles ont une part considérable à toutes nos actions, dont nous croyons être les seuls auteurs, et le caprice de l'humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune (max. 297 et 45, I 48 et 50).

[137] L'orgueil a bien plus de part que la charité aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader que nous en sommes exempts; et si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres (max. 37 et 34, I 41 et 38).

[138] Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que nous prisons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont déguisés (épigraphe de 1678. I 181).

[139] L'orgueil se dédommage toujours, et il ne perd rien lors même qu'il renonce à la vanité (max. 33. I 36).

[140] L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil. Il sert à le nourrir et à l'augmenter, et c'est bien pour manquer de lumière que nous ignorons toutes nos misères et tous nos défauts (MS 19. I 102).

[141] Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands et des personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par leur mérite. Elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève merveilleusement notre orgueil, parce que nous la regardons comme un effet de notre fidélité. Cependant nous serions remplis de confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance; car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de l'impuissance de retenir les secrets. De sorte qu'on peut dire que la confiance est un relâchement de l'âme, causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine (max. 239. I 255).

[142] Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes, ils n'ont fait que les employer aux bâtiments de l'orgueil (MS 21, I 105).

[143] L'orgueil, comme lassé des ses artifices et des différentes métamorphoses, après avoir joué tout seul tous les personnages de la comédie humaine, se montre avec un visage naturel, et se découvre par la fierté, de sorte qu'à proprement parler la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil (MS 6. I 37).

[144] Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire grand'chose (max. 137. I 139).

[145] On ne saurait compter toutes les espèces de vanité. Pour cela il faut savoir le détail des choses, et comme il est presque infini. De là vient que si peu de gens sont savants, et que nos connaissances sont superflues et imparfaites. On décrit les choses au lieu de les définir. En effet on ne les connaît et on ne les peut connaître qu'en gros, et par des marques communes. C'est comme si quelqu'un disait que le corps humain est droit, et composé de différentes parties, sans dire la matière, la situation, les fonctions, les rapports et les différences de ses parties (MP 6 et max. 106, I 116).

[146] C'est plutôt par l'estime de nos sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons des louanges. La modestie, qui semble les refuser, n'est en effet qu'un désir d'en avoir de plus délicates (max. 143 et MS 27, I 146 et 147).

[147] On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la reçoit: l'un la prend comme une récompense de son mérite, l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement (max. 144. I 148).

[148] Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui découvrent par contre-coup des défauts en nos amis, que nous n'osons divulguer (max. 145, I 149).

[149] Nous élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne, si on ne voulait pas les blâmer tous deux (max. 198, I 149. 2e état).

[150] Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur sert que la louange qui les trahit (max. 147. I 152).

[151] Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent (max. 148, I 153).

[152] La raillerie est une gaieté agréable de l'esprit, qui enjoue la conversation, et qui lie la société si elle est obligeante, ou qui la trouble si elle ne l'est pas (début de MP 34).

[153] Elle est plus pour celui qui la fait que pour celui qui la souffre (suite de MP 34).

[154] C'est toujours un combat de bel esprit, que produit la vanité; d'où vient que ceux qui en manquent pour la soutenir, et ceux qu'un défaut reproché fait rougir, s'en offensent également, comme d'une défaite injurieuse qu'ils ne sauraient pardonner (suite de MP 34).

[155] C'est un poison qui tout pur éteint l'amitié et excite la haine, mais qui corrigé par l'agrément de l'esprit, et la flatterie de la louange, l'acquiert ou la conserve; et il en faut user sobrement avec ses amis et avec les faibles (fin de MP 34).

[156] L'intérêt fait jouer toute sorte de personnages, et même celui de désintéressé (max. 39, I 43).

[157] Il n'y a que Dieu qui sache si un procédé est net, sincère, et honnête (max. 170, I 178).

[158] La sincérité est une naturelle ouverture du cœur; on la trouve en fort peu de gens, et celle qui se pratique d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres (max. 62, I 71).

[159] Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts, et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité les trouble souvent, en nous faisant courir à cent choses à la fois. De là vient que pour désirer trop les moins importantes nous ne faisons pas assez pour obtenir les plus considérables (max. 66, I 76).

[160] L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui fait la lumière des autres (max. 40, I 44).

[161] On ne blâme le vice, et on ne loue la vertu, que par intérêt (MS 28, I 151).

[162] La nature, qui se vante d'être toujours sensible, est dans la moindre occasion étouffée par l'intérêt (max. 275, I 299).

[163] Les philosophes ne condamnent les richesses que par le mauvais usage que nous en faisons: il dépend de nous de les acquérir et de nous en servir sans crime, au lieu qu'elles nourrissent et accroissent les vices comme le bois entretient et augmente le feu. Nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, et les rendre même par là plus agréables et plus éclatantes (MP 3)

[164] Le mépris des richesses, dans les philosophes, était un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune, par le mépris des mêmes biens dont elle les privait… C'était un secret qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la pauvreté. C'était enfin un chemin détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (max. 54, I 63).

[165] La finesse n'est qu'une pauvre habileté (MP 2).

[166] Rien n'est si dangereux que l'usage des finesses, que tant de gens d'esprit emploient communément. Les plus habiles affectent de les éviter toute leur vie, pour s'en servir dans quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt (max. 124, I 126).

[167] Comme elles sont l'effet d'un petit esprit, il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre (max. 125, I 127).

[168] La plus déliée de toutes les finesses est de faire semblant de tomber dans les pièges que l'on nous rend. On n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres (max. 117, I 121).

[169] Chacun pense être plus fin que les autres; et si l'on était habile, on ne ferait jamais de finesse ni de trahison (MP 5 et max. 126, I 128).

[170] La folie nous suit dans tous les temps de la vie; et si quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune (max. 207, I 219).

[171] Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires; et qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit (MS 22, I 132, et max. 209, I 221).

[172] La faiblesse fait commettre plus de trahisons que le véritable dessein de trahir (max. 120, I 124).

[173] Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent (max. 232. I 246).

[174] Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions; car, sous prétexte de pleurer une personne qui nous est chère, nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, ou de notre considération, en la personne que nous avons perdue. De cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les pleurent. J'ai dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que par elle l'homme se trompe seulement lui-même. Il y en a une autre, qui n'est pas si innocente, et qui impose à tout le monde. C'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur. Car le temps, qui consomme tout, ayant consommé ce qu'elles pleurent, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles égaleront la durée de leurs pleurs à leur propre vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve pour l'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur (cf. la maxime suivante).

[175] Outre ce que nous avons dit, il y a encore quelques autres espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui par conséquent s'écoulent incontinent. On pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on pleure pour être pleuré, et on pleure enfin de honte de ne pas pleurer (pour cette maxime et la précédente: max. 233, I 247).

[176] Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de leur cœur aux autres et à eux-mêmes; les vrais honnêtes gens sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres (max. 202, I 214).

[177] Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien (max. 203, I 215).

[178] Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui nous paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leurs esprits un égarement et une précipitation de retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire ou de persuader les autres, de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre c'est une des grandes perfections qu'on puisse avoir (max. 139. I 141).

[179] La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les femmes, mais toutes n'en ont pas l'exercice, parce que la coquetterie de quelques-unes est arrêtée et enfermée par leur tempérament et par leur raison (max. 241. I 263).

[180] La galanterie est un tour de l'esprit par lequel il pénètre les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont les plus capables de plaire (max. 100, I 110).

[181] La politesse est un tour de l'esprit par lequel il pense toujours des choses agréables, honnêtes et délicates (max. 99. I 109).

[182] Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il trouve toutes achevées en lui-même de sorte qu'il semble qu'elles y soient cachées, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre (max. 101. I III).

[183] La politesse des États est le commencement de leur décadence, parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs intérêts propres et les détourne du bien public (MS 52, I 282).

[184] La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir d'être estimé poli (max. 260. I 283).

[185] La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque chose (max. 244, I 266).

[186] On hait souvent les vices, mais on méprise toujours le manque de vertu (max. 186, I 195).

[187] Quand on ne trouve point son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs (MS 61, I 55).

[188] Ce qui nous empêche souvent de bien juger des sentences qui prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons trop aisément qu'elles sont véritables en nous (MP 7).