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Vous allez voir que vous vous fussiez bien passé de me demander des nouvelles de ma femme; car sans cela je manquais de prétextes de vous accabler encore de sentences. Je vous dirai donc que ma femme a toujours la fièvre, et que je crains qu’elle ne se tourne en quarte. Le reste des malades se porte mieux; mais, pour retourner à nos moutons, il ne serait pas juste que vous fussiez paix et aise à Paris avec Platon, pendant que je suis à la merci des sentences que vous avez suscitées pour troubler mon repos. Voici ce que vous aurez par le courrier:
«Il faut avouer que la vertu, par qui nous nous vantons de faire tout ce que nous faisons de bien, n’aurait pas toujours la force de nous retenir dans les règles de notre devoir, si la paresse, la timidité ou la honte ne nous faisaient voir les inconvénients qu’il y a d’en sortir.»
«L’amour de la justice n’est que la crainte de souffrir l’injustice.»
«Il n’y a pas moins d’éloquence dans le ton de la voix que dans le choix des paroles.»
«On ne donne des louanges que pour en profiter.»
«La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque chose.»
«Si on était assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de trahisons.»
«Il n’y a que Dieu qui sache si un procédé net, sincère et honnête, est plutôt un effet de probité que d’habileté.»
«La plupart des hommes s’exposent assez à la guerre pour sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu’il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel on s’expose.» Je ne sais si vous l’entendrez mieux ainsi; mais je veux dire qu’il est assez ordinaire de hasarder sa vie pour s’empêcher d’être déshonoré; mais, quand cela est fait, on en est assez content pour ne se mettre pas d’ordinaire fort en peine du succès de la chose que l’on veut faire réussir, et il est certain que ceux qui s’exposent tout autant qu’il est nécessaire pour prendre une place que l’on attaque, ou pour conquérir une province, ont plus de mérite, sont meilleurs officiers, et ont de plus grandes et de plus utiles vues que ceux qui s’exposent seulement pour mettre leur honneur à couvert; et il est fort commun de trouver des gens de la dernière espèce que je viens de dire, et fort rare d’en trouver de l’autre. Mandez-moi si c’est ici de la glose d’Orléans. Si vous avez encore la dernière lettre que je vous ai écrite, je vous prie de mettre sur le ton de sentences ce que vous ai mandé de ce mouchoir et des tricotets; sinon, renvoyez-la-moi pour voir ce que j’en pourrai faire; mais faites-le vous-même, je vous en conjure, si vous le pouvez. Je vous prie de savoir de Mme de Sablé si c’est un des effets de l’amitié tendre, de ne faire jamais réponse aux gens qu’elle aime, et qui écrivent dix fois de suite.
Je me dédis de tout ce que je vous mande contre Mme de Sablé; car je viens de recevoir ce que je lui avais demandé, avec la lettre la plus tendre et la meilleure du monde. Depuis vous avoir écrit tantôt, la fièvre a pris à ma femme, et elle l’a double quarte. Je souhaite que Madame votre femme et vous soyez en meilleure santé.
Le 9 de septembre