39548.fb2 Salut, Galarneau! - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 17

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Le soleil aujourd'hui est plus cru encore qu'hier. Un soleil cru qui cuit. Je ne vois pas comment j'ai pu me passer aussi longtemps d'écrire, je veux dire je faisais des poèmes bien sûr, mais sans forcer... j'attendais que vienne l'inspiration. Des fois, je patientais trois semaines, c'était de la chasse à l'arc... Noircir ces cahiers, c'est autre chose : ils sont là, ouverts, derrière le poêle, ou pliés proprement dans la poche de mon veston, ou empilés sur le dessus du poste de télévision, dans la toilette, au grenier. Ils me suivent, me rattrapent, me sollicitent, chaque être humain devrait être forcé de remplir des cahiers : au bout de l'instruction obligatoire, il devrait y avoir l'écriture obligatoire, il y aurait moins de méchancetés, vu qu'on aurait tous le nez dans des cahiers. C'est peut-être d'ailleurs ce qu'ils appellent l'éducation permanente, une éducation frisée, comme si on ne passait pas sa vie à s'instruire, à se faire beau, à dévorer ce qui se présente.

À la radio, il y a Gilles Vigneault qui chante, le cœur dans la gorge, ça lui donne une drôle de voix. Papa chantait mieux que lui, il avait aussi mal au pays, comme on dit j'ai mal au ventre, je vais prendre un Eno's fruit salt ; je n'ai pas digéré les Anglais ni les curés, je vais sucer des Tums, ça va passer. Si ça ne passe pas, je vais dégueuler, renvoyer comme on fait dans la neige, à la porte des tavernes.

Ils avaient probablement tout prévu : dès ma naissance, ils savaient que je glisserais dans un trou sans demander mon dû, ma joie, ma place. Je ne suis pas de ceux qui clouent des oiseaux aux érables. Mais j'en ai une folle envie. Mon frère Jacques a bien tourné : il les amuse. Mon frère Arthur a bien tourné : il a fait de la charité un système économiquement rentable. Moi aussi, j'ai bien tourné : je suis là au bord de la route, prêt à les nourrir de mon mieux s'ils daignent s'arrêter, je suis le cuisinier du pays, leur fidèle serviteur. Mais ça commence à m'ennuyer. Bien sûr, si je faisais fortune je pourrais m'acheter une automobile et tuer le temps ou quelques passants, mais au bout d'un réservoir d'essence, qu'est-ce qu'il reste ? Le vide. Tu remplis à nouveau : donnez-moi de l'Esso extra. Toute ta vie tu remplis un réservoir qui continue de se vider. Un jour, tu dois avoir envie d'aller à pied, et quand t'es à pied tu peux ruer, t'abandonnes ta Toronado sur le bord de la route, tu te couches dans un champ de chiendent, la tête vers le ciel, tu te dis : celui qui mérite le plus gros coup de pied au cul c'est celui qui m'a créé. Je veux dire... j'aime mieux vivre aujourd'hui qu'hier. Je pense qu'il n'y a rien de plus beau qu'une salle de bains jaune vif avec un rideau de douche orange, des carreaux de céramique jusqu'au plafond, une toilette Crane, la plus basse, la Royale, un lavabo Impérial avec trois chantepleures chromées, la baignoire à ras du sol comme une piscine de motel, des serviettes-éponges mauves, épaisses comme plumes de poule, des chandeliers de cuivre, des prises de courant discrètes pour le rasoir électrique, des lampes à ultraviolet pour brunir le dos, chauffer les pieds. Il n'y a rien de plus beau qu'une belle salle de bains dans une belle maison dans une belle rue. Seulement c'est de se la payer et puis, surtout, c'est la façon de s'en servir qui m'écœure. Tu tournes en rond, garçon, dans le sens des aiguilles. Tu vieillis, tu pourris, tu... fumier !

- François, viens me déshabiller.

- J'écris.

- François, je ne le demanderai pas deux fois.

- C'est déjà fait.

- Tu ne vas pas au restaurant aujourd'hui ?

- Tout à l'heure, Marise, tout à l'heure.

- À quoi ça te sert de rester là ?

- À comprendre. Tu vois, je viens de me rendre compte que je suis la victime d'une guerre, une drôle de guerre qui a dû commencer sans qu'on le veuille comme au Vietnam. Le général Motor a consulté le général Electric, ils se sont dit : nous allons dominer l'Amérique. Mais avant de tenter un grand coup, faisons une expérience : les sociologues vont nous choisir le citoyen moyen et en tracer le portrait socio-psychologique. Alors, ils ont cherché, les sociologues, ils ont parcouru le New Jersey, le Mississippi, le Wyoming, l'Arkansas, la Louisiane, le Delaware, le Québec, le Yukon. Ils ont fait un rapport. Tu peux toujours faire confiance aux sociologues pour te faire un rapport entre deux couvertures de carton de couleur. C'est à ce moment-là qu'ils sont payés, tu comprends. Ils ont consulté les statistiques et ils ont trouvé leur citoyen moyen, celui à propos duquel ils recommandaient que l'on fasse des tests : François Galarneau, un homme d'aujourd'hui qui ne se sauverait pas dans les Apalaches ; ils lui ont placé des électrodes au cerveau un soir où il dormait à côté de sa femme et qu'il rêvait aux Barbades qu'il avait vues à la télévision la veille dans un film d'Esther Williams, un vieux film, en couleur, rassurant. L'expérience dure depuis quelques mois déjà, ils approchent des conclusions dont ils avaient besoin, ils envisagent des travaux gigantesques, ils vont détourner l'eau des Grands Lacs pour la remplacer par du coca-cola par exemple, pour que le long du fleuve, à Sorel, à Saint-Jean-Port-Joli à Rivière-du-Loup, les enfants qui se baignent soient sucrés.

- François, je ne te comprends pas. Tu ne m'aimes plus ?

- Attends la fin : ce qu'ils n'ont pas prévu, les sociologues, parce que ce sont des gens qui ne savent pas prévoir, ils ne peuvent que te dire ce que tu sais, ce qu'ils n'ont pas prévu c'est que le cobaye choisi allait se révolter peut-être.

- François, pourquoi tu parles comme ça ?

- Parce que j'ai découvert leur plan, tout à l'heure, sans qu'ils le sachent, j'ai eu une intuition. C'est dangereux, les intuitions, c'est pire que du napalm, ça brûle en profondeur, ça se rend jusqu'aux électrodes qu'ils piquent dans l'âme.

- Si tu continues comme ça, je vais partir, je vais retourner en ville.

- Justement. Cela fait partie de leurs plans. Quand je serai seul, ils vont tenter de me coincer, ils savent tout.

- Je vais demander à Jacques de venir te parler. Je lui téléphone tout de suite.

- Ça n'est pas la peine. Je n'en reparlerai plus. Viens que je te déshabille.

Marise est une fille simple, saine, elle devrait pouvoir comprendre. Elle ne veut pas. Je ne sais plus à qui parler. Je suis persuadé qu'elle se dit : François devient fou, faudra le faire soigner s'il continue. Je ne continuerai pas. Je n'ai pas la manie de la persécution, elle n'a pas l'argent nécessaire pour me faire soigner, de toute façon. Et puis, la clinique qu'il faut à François Galarneau n'a pas encore été mise sur pied. Ce serait un petit hôpital blanc, avec de la mousse dans les corridors, des tapis au plafond, des chambres rondes en plastique rouge. Il n'y aurait pas de médecin, à proprement parler, il y aurait surtout des jardiniers qui seraient tous aveugles pour qu'on puisse se promener nus. Les infirmières seraient toutes superbes et lavées à l'eau de lavande sous des uniformes en papier que l'on pourrait déchirer à volonté. Un énorme bordel de clinique avec des salles à promesses et d'autres à prières, avec une cave à soleil et un grenier à vin. La musique y serait défendue parce qu'elle est toujours entrecoupée de slogans publicitaires ; par contre, chacun aurait son cheval et deux yoyos, un pour la semaine, l'autre pour le sabbat - un yoyo sans corde celui-là. Je crois qu'il n'y aurait pas de cuisine : le temps qu'il faut pour faire à manger est du temps perdu ; on téléphonerait chez Vito pour une pizza, ou chez Saint-Hubert Barbecue, c'est ça...

Marise a la peau blanche comme du pain d'hostie. Elle ressemble à maman, mais ses cheveux sont plus noirs encore, ils coulent comme du goudron fondu, et puis, surtout, elle a ses yeux - des écureuils dans une cage - qui n'arrêtent pas de courir, des seins que je couvre avec mes deux mains...