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Ce matin, les maçons sont arrivés. Pendant que la pelle mécanique gruge les roches et la terre, les ouvriers se sont monté un abri de bois pressé tout à côté. Dans une semaine, nous aurons presque terminé, m'a assuré le contremaître. Demain déjà, ils pourront couler le béton. Puis les murs suivront, en blocs de ciment, nets, propres, gris comme mon âme, rectilignes, droits, secs. Je ne bougerai pas de la maison de tout ce temps. Encore deux jours et je serai emmuré vivant. Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. Demain, septembre ; le froid viendra ensuite, et si je ne suis pas mort de faim, je finirai bien par crever de froid. Ils font le mur en chantant, et puis se racontent des histoires ; ils viennent boire à la cuisine, ils sont vivants. Je les salue bien bas. Ils ne s'étonnent même pas d'entourer le jardin des quatre côtés. Le contremaître leur a dit : c'est un original. Cela leur a suffi.
Quand j'ai quitté Jacques et Marise, je ne savais vraiment plus où aller, quoi boire. J'ai fait les bars comme on fait les grands magasins à la recherche d'une aubaine. Dans l'un, j'avalais trois scotch, dans l'autre du rye, au suivant de la bière. Je suis même resté deux heures au Monocle bar parce que la barmaid me rappelait, vaguement, une fille que j'ai connue enfant, je veux dire... Doris Day, que j'ai vue au cinéma si souvent : une fille en santé, avec les joues comme des fesses et un grand sourire aux yeux. Elle m'a servi scotch sur bière et je me sentais quand même frais comme une brique de crème glacée. Je ne pouvais même plus me saouler. Je me suis dit : très bien. Très bien. Tu ne vas pas te laisser abattre. Tu vas faire quelque chose de positif, de constructif, Galarneau : il ne faut pas que Marise l'emporte, ce n'est qu'une petite partie de toi qu'elle t'a volée, une toute petite partie. Jacques et Marise ne t'ont pas trahi, ils se sont préférés, c'est tout, c'est simple, ça arrive tous les jours dans les meilleures familles. Tu ne vas pas te lancer dans les rideaux et décrocher les lustres, qu'est-ce que cela te donnerait, qu'est-ce que ça changerait ? Il faut être raisonnable, Galarneau, je veux dire : regarde-toi et réfléchis un peu : on t'arrache le cœur, mais on te laisse le cerveau. À quoi ça sert, d'ailleurs, un cœur ? À s'attendrir ? À se ramollir ? À s'affaiblir ? À céder ? Tu n'as plus de cœur, si tu en as jamais eu un ; alors, tu peux te mettre résolument à faire de l'argent. Monte sur la butte et regarde l'avenir en face. Tu ne vas pas faire une dépression nerveuse, comme ils disaient dans Châtelaine le mois dernier ? À ton âge...
J'ai fait des calculs ; j'avais déjà rêvé, quand j'étais avec Marise, de devenir le roi d'une chaîne de stands - pas seulement d'un autobus à frites sur le bord d'une route à l'île Perrot - mais d'avoir quinze, vingt autobus dans la province, un peu partout. C'est une question d'intelligence et d'organisation, j'étendrais mon royaume à pourcentage. Je veux dire : pourquoi est-ce que je ne serais pas capable de faire marcher ça ? Je ne suis pas plus bête qu'un autre. J'ouvrirais une école, la première semaine, dans la cour, pour que tous mes concessionnaires sachent faire les mêmes bons hot dogs, les mêmes hamburgers juteux ; j'aurais des spéciaux, Texas style, avec des tomates et de la laitue, je n'aurais qu'à surveiller, circuler d'un stand à l'autre ; ça m'éviterait de penser à Marise, je ne verrais plus Jacques parce qu'il y a des limites à ne pas dépasser. Mais on s'écrirait. Je pourrais même engager des Français comme cuisiniers, ils ont bonne réputation je pense. Jacques dit que les Français ne sont pas tellement vivables, parce qu'ils sont cartésiens. Ça n'est pas moi qui dis ça, c'est lui. Moi, je ne sais pas, j'en connais seulement deux Français de France, qui ont acheté des maisons ici, dans l'île, et quand ils viennent chercher au stand un "cornet" de frites, je leur vends un casseau de patates comme à tout le monde. C'est des drôles de gens, ils sont toujours pressés, faut que ça saute, ils sont faciles à insulter : il suffit de les regarder - du monde nerveux ; ça doit être à cause de la guerre, nous autres on n'a pas connu ça, ce devait être terrible, les bombardements, l'occupation, les tortures, la Gestapo. Ils sont difficiles, c'est vrai, mais ils parlent bien, ils ont un accent qui shine comme des salières de nickel. Ça se mettrait sur la table à Noël, un accent comme ça, entre deux chandeliers. Je pourrais avoir quatre ou cinq Français sur mes quinze locataires.
J'envisageais un projet d'envergure nationale, non mais, c'est vrai ! nous devons, nous, Canadiens français, reconquérir notre pays par l'économie ; c'est René Lévesque qui l'a dit. Alors, pourquoi pas par le commerce des hot dogs ? Business is business. Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sots clients. Je ne suis pas séparatiste, mais si je pouvais leur rentrer dans le corps aux Anglais, avec mes saucisses, ça me soulagerait d'autant.
Ce sont des idées comme celles-là que je ressassais en buvant. Il me faudrait de l'argent, bien sûr, mais Arthur était là, j'avais confiance, je pourrais le persuader. Arthur est sûrement millionnaire presque ; pour lui ça serait un placement sûr. Il aime les placements sûrs, à force de fréquenter les membres du clergé. Il a fait son cours classique, ça lui donne des sujets de conversation, il est tellement gentil, poli, bien élevé, ne se compromet jamais avec les femmes. Je veux dire : c'est mon contraire exactement, mais c'est mon frère, même si on ne se voit pas souvent.
Arthur est un tel délice pour les curés que ceux-ci l'ont promu, depuis trois ans, malgré son jeune âge, Organisateur en chef des campagnes de charité, à treize pour cent de commission. Il ne faut pas croire que je n'aime pas Arthur ou qu'il ne m'aime pas, mais je vous jure que c'est parfois gênant d'avoir un frère qui se parfume sucré, qui porte un bracelet d'argent, qui tient son hot dog comme si c'était la saucisse qui allait le dévorer. Il ne vient pas souvent à mon stand, je préfère ça parce que ça court vite, une réputation, quand on voit ses amis qui ont l'air de dames de Sainte-Anne toutes de frais rasées. C'est du monde que je préfère ne pas voir trop souvent près de mon comptoir d'arborite gold-feather.
Arthur a racheté la maison paternelle dès qu'il a pu le faire - je veux dire dès qu'il en a eu les moyens - il a installé son bureau dans le salon rouge qui sent encore le chocolat. Je suis arrivé chez lui - chez nous - à la fin de la soirée ; je n'étais pas pacté, j'étais ivre tout simplement, je veux dire j'avais perdu le sens des détails, c'est tout.
- François ! Tu as l'air moribond !
- Oui, je suis un peu perdu.
- Va m'attendre dans la cuisine, je termine une entrevue et je t'y rejoins.
- Je veux te voir tout de suite.
- Deux minutes et je suis à toi.
Ça me fait toujours un pincement aux poumons quand je viens dans cette maison. Arthur n'a rien touché. Il a repeint, nettoyé, mais autrement rien n'a changé. La cuisine, je l'aurais juré, sentait le poisson.
- Alors, qu'est-ce qui nous arrive ?
Il portait un complet bleu foncé à rayures avec un mignon petit mouchoir rouge dans la pochette ; je le lui ai pris pour m'essuyer la bouche, il n'a pas aimé cela. Je me suis excusé.
- Je suis venu te voir pour affaires.
- Tu veux passer dans mon bureau ?
- Non, si ça ne te fait rien, on peut parler ici. J'ai pas tellement envie de bouger. Sacrement que j'ai marché aujourd'hui !
- Ah...
- Marise m'a quitté.
- Cela ne m'étonne aucunement. Les femmes...
- Je sais, mais, moi, elles me font de l'effet. De toute manière, elle est avec Jacques maintenant.
- Ça ne va pas durer longtemps.
- C'est ce que je lui ai dit.
- Elle ne t'a pas cru ?
- Ce n'est pas de ça que je voulais te parler. Toute cette histoire est enterrée aussi profond que la muraille de Chine. C'est fini. J'aurais dû l'étrangler, lui cracher dessus.
- François !
- Je n'en ai rien fait. Je suis resté calme, calme...
- Comme une palme ?
- Non. Comme un idiot.
- Tu veux prendre un café ?
- Si je peux te parler pendant que tu le prépares.
- Vas-y, je suis tout ouïes.
- Tu parles drôle.
- Quoi ?
- C'est Marise qui disait ça de Jacques, le premier soir.
- Tu avais une affaire à me proposer ?
- Oui. Voilà. Est-ce que tu pourrais... Non. C'est pas ça. Oui. Pour oublier Marise, je veux faire quelque chose de constructif.
- C'est bien. Tu deviens sérieux. Tu vieillis.
- Je veux lancer une chaîne de stands comme celui du Roi. Douze, quinze peut-être.
- Où ça ?
- Un peu partout. À Trois-Rivières, en banlieue de Montréal, sur la Rive-Sud... Avec les profits annuels, j'en ouvrirais un autre puis un autre. Tu vois, comme les Howard Johnson aux États-Unis.
- Je vois.
- Je voulais que tu me finances.
- Ça rapporterait combien ?
- J'ai fait des calculs cet après-midi, bouge pas. Tiens, regarde : chaque autobus te coûte mille huit cents dollars. Le terrain, disons mille. L'installation de la cuisine, c'est ce qui revient le plus cher : deux mille ; la peinture, les annonces, les lumières... disons six mille, six mille cinq cents dollars.
- Quinze fois ?
- Avec un camion pour faire la navette, ça serait mon travail, disons cent mille, pas beaucoup plus.
- Et les profits ?
- Je peux prendre mon stand de l'île Perrot comme base ?
- Vas-y.
- Trente piastres par semaine ; on reste ouvert six mois : mille piastres par stand.
- 15 %.
- C'est ça, oui, quinze pour cent. C'est pas mal.
- Tu paies tes concessionnaires ?
- Je n'y avais pas pensé.
- Il ne te reste plus rien.
- Ça m'avait échappé. Stie. T'as raison. C'est pas payant.
- J'aurais aimé t'aider...
- J'en doute pas, Arthur. T'as raison. Il ne reste plus rien. J'ai mal compté.
- Mais non, tu as eu une dure journée.
- Je voulais faire quelque chose de positif, tu comprends.
- Rentre dormir. Tu auras sûrement une autre idée demain.
- Oui. Sûrement.
- Je vais y penser de mon côté. Tu veux que je te reconduise ?
- Non. J'aime mieux marcher. Ça va me dessoûler.
J'ai marché jusqu'au quai, je me suis déshabillé, j'ai nagé jusqu'à l'île, j'aurais dû me noyer. Le lendemain, je suis retourné chercher mes affaires que j'avais cachées dans une anfractuosité du ciment, avec une pierre dessus. Un des cahiers était mouillé, mais personne n'y avait touché. Je suis allé chez le notaire, il m'a promis de vendre le restaurant ; Dugas a accepté de faire le mur à crédit, en attendant. Il m'a compris. Je lui ai dit que je ne voulais plus voir personne. Que je voulais mourir. Il a répondu : c'est comme tu veux, Galarneau, t'es assez vieux pour savoir ce que tu veux, si c'est un mur...