39548.fb2 Salut, Galarneau! - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 34

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Happy Birthday to you

Happy Birthday to you

Happy Birthday, dear Galarneau

Happy Birthday to you

Je chante faux bien sûr, je n'ai pas le talent de papa, je n'officie pas aux vêpres, mais ça n'est pas une raison pour sauter à pieds joints par-dessus mon vingt-sixième anniversaire : chaque dix-huit octobre qui passe mérite que la terre un instant cesse de tourner. Cela se passe de cette manière : il faut une table, dessus une nappe blanche, des gobelets de carton, du Nectar mousseux Christin, un gâteau de trois étages recouvert d'un crémage moelleux au sirop d'érable. Cette fois-ci préparer le gâteau, ça n'a pas été un voyage de noces, je veux dire j'avais fait des provisions, mais je n'avais pas pensé à ma fête et j'ai dû me contenter de farine de maïs et d'eau ; pourtant, avec de la levure, ça tient maintenant comme un gratte-ciel sur le plateau rose.

Je place le gâteau sur la table, j'y enfonce vingt-six bougies, je me retourne vers le soleil et comme Josué je lui demande : "une minute de silence". J'allume les bougies, je compte jusqu'à trois et la terre qui s'était arrêtée se remet à tourner avec une telle secousse qu'elle éteint le tout d'un seul souffle, mon vœu le plus cher sera exaucé, Happy Birthday !

- Tu m'excuseras Galarneau, mais j'ai cherché dans toute la maison le cadeau à te donner, je n'ai rien trouvé.

- T'as pas cherché bien fort.

- Écoute, sans sortir... fallait trouver quelque chose sur place...

- Justement.

- Justement quoi ?

- Tu viens de le dire, ce qui me ferait plaisir, pour ma vingt-sixième année...

- Je ne vois pas.

- Faire comme les corneilles, escalader le mur, aller danser, tiens comme ça, regarde-moi bien.

- Tu vas casser les chaises.

- Qu'est-ce que ça peut te faire ? Tu ne trouves pas que j'ai déjà l'air idiot de chanter tout seul ? J'ai envie de crier comme Willie Lamothe dans les plaines du farouest, iiioulou ! Et puis, si tu veux que je te dise la vérité, je m'ennuie en nostie, pour un peu je me jouerais les clients, je me commanderais à manger, j'ai besoin de rencontres, de fleurs, d'hommes, mieux vaut être trompé qu'isolé, j'ai envie de parler, d'étreindre, de serrer des mains, de jouer aux cartes, de mentir à quelqu'un...

Je pourrais ne pas faire abattre le mur, je conserverais la maison comme écritoire, je veux dire je parcourrais les rues, j'embrasserais des enfants, je connaîtrais des femmes, je gagnerais des sous, je me pacterais d'un golfe à l'autre, et puis régulièrement, comme un vendeur de calendriers, je reviendrais m'enfermer ici, écrire, décrire, rire ce que j'aurais mangé, vécu, espéré, Happy Birthday Galarneau c'est ça qui te rendrait heureux, tu ne vas pas manger tout ton baptême de gâteau à toi tout seul ? Le gâteau à Galarneau trône sur la table comme les bijoux de la couronne. Le gâteau à Galarneau a été dévoré hier soir par mille personnes affamées. Et il en restait encore.

J'ai des visions comme ça, des tas de visions, des rêves qui se bousculent dans le grenier. Je sais bien que de deux choses l'une : ou tu vis, ou tu écris. Moi je veux vécrire. L'avantage, quand tu vécris, c'est que c'est toi le patron, tu te mets en chômage quand ça te plaît, tu te réembauches, tu élimines les pensées tristes ou tu t'y complais, tu te laisses mourir de faim ou tu te payes de mots, mais c'est voulu. Les mots, de toute manière, valent plus que toutes les monnaies. Et ils sont là, cordés comme du bois, dans le dictionnaire, tu n'as qu'à ouvrir au hasard :

DOMINER : avoir une puissance absolue. fig. l'ambition domine dans son cœur. Se trouver plus haut. Le château domine sur la plaine. Dominer sa colère. S'élever au-dessus de. La citadelle domine la ville ; se dominer, se rendre maître de soi...

Tu voyages, tu t'instruis, chaque mot, c'est une histoire qui surgit, comme un enfant masqué, dans ton dos, un soir d'Halloween ; j'y passe des heures, de surprise en surprise. Quant à moi, Jacques peut bien garder ma femme, la bichonner, la dorloter, lui faire des enfants blonds, les élever, écrire pour la télévision, faire de l'argent, il ne sait pas ce que c'est qu'un cahier dans lequel on s'étale comme en tombant sur la glace, dans lequel on se roule comme sur du gazon frais planté.

Ce midi dix-huit octobre, toutes les feuilles des arbres alentour sont tombées, et celles du salon aussi. Happy Birthday ! faut naître un jour ou l'autre.

Le soleil d'automne se lève plus tard maintenant, il se couche plus tôt, mais il monte droit devant la maison, comme une perdrix effarouchée. Il s'assied sur le mur, le soleil, il réchauffe notre carré de sol, il me regarde dans les yeux, il s'inquiétait peut-être de me voir lui préférer l'ombre. On ne s'était pas vus vraiment, depuis le départ de Marise Doucet, je le fuyais, mais plus maintenant, je ne le fuirai plus. Je reviendrai m'asseoir ici, à la table d'acajou, pour écrire d'autres cahiers, je vais en acheter dix chez Henault's, on sera deux à se lire, tu peux continuer ton tour de terre, cela va beaucoup mieux, merci (réchauffe Martyr en passant il doit être transi) je te verrai demain, j'emprunte l'échelle de Dugas, je fais un saut à l'hôtel Canada, et je m'en vais porter mon livre en ville pour que Jacques, Arthur, Marise, Aldéric, maman, Louise et tous les Gagnon de la terre le lisent... À demain vieille boule, salut Galarneau ! Stie.