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Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en loin, de petites villes d’un millier ou deux d’habitants, entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises, – l’une au centre de la ville, l’autre dans le cimetière, – en un mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de la banlieue de Moscou qu’à une ville proprement dite. La plupart du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police, d’assesseurs et autres employés subalternes. S’il fait froid en Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens simples, sans idées libérales; leurs mœurs sont antiques, solides et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention extraordinaire pour frais de voyage et par d’autres espérances non moins tentantes pour l’avenir. Ceux qui savent résoudre le problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s’y fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu’ils récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres, gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils s’ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi ils ont fait la bêtise d’y venir. C’est avec impatience qu’ils tuent les trois ans, – terme légal de leur séjour; – une fois leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent chez eux en dénigrant la Sibérie et en s’en moquant. Ils ont tort, car c’est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne le service public, mais encore à bien d’autres points de vue. Le climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers; les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles, elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois quinze pour un. En un mot, c’est une terre bénie dont il faut seulement savoir profiter, et l’on en profite fort bien!
C’est dans l’une de ces petites villes, – gaies et parfaitement satisfaites d’elles-mêmes, dont l’aimable population m’a laissé un souvenir ineffaçable, – que je rencontrai un exilé, Alexandre Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa condamnation, – dix ans de travaux forcés, – il demeurait tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de K… À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons environnants, mais il vivait à K…, où il trouvait à gagner sa vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans les villes de Sibérie des déportés qui s’occupent d’enseignement. On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si nécessaire dans la vie, et dont on n’aurait pas la moindre idée sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire, Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier, père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances. Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur m’intéressa. C’était un homme excessivement pâle et maigre, jeune encore, – âgé de trente-cinq ans environ, – petit et débile, toujours fort proprement habillé à l’européenne. Quand vous lui parliez, il vous fixait d’un air très-attentif, écoutait chacune de vos paroles avec une stricte politesse et d’un air réfléchi, comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement, mais en pesant tellement chaque mot, que l’on se sentait tout à coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l’on se félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan Ivanytch à son sujet; il m’apprit que Goriantchikof était de mœurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui aurait pas confié l’instruction de ses filles, mais que c’était un terrible misanthrope, qui se tenait à l’écart de tous, fort instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à une conversation à cœur ouvert.
Certaines personnes affirmaient qu’il était fou, mais on trouvait que ce n’était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin, pour écrire des placets. On croyait qu’il avait une parenté fort honorable en Russie, – peut-être même dans le nombre y avait-il des gens haut placés, – mais on n’ignorait pas que depuis son exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire et savait qu’il avait tué sa femme par jalousie, – moins d’un an après son mariage, – et, qu’il s’était livré lui-même à la justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à l’écart et ne se montrait que pour donner des leçons.
Tout d’abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j’en sus moi-même la cause, il m’intéressa: il était quelque peu énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes, il répondait à toutes mes questions: il semblait même s’en faire un devoir, mais une fois qu’il m’avait répondu, je n’osais l’interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et d’épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d’été, je sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à l’idée de l’inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette; je ne saurais décrire l’effroi qui se peignit sur son visage; il se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain, après m’avoir regardé d’un air courroucé, il s’enfuit dans une direction opposée. J’en fus fort étonné. Depuis, lorsqu’il me rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur, mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui m’attirait; un mois après, j’entrai moi-même chez Goriantchikof, sans aucun prétexte. Il est évident que j’agis alors sottement et sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l’une des extrémités de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j’entrai, Alexandre Pétrovitch était assis auprès d’elle et lui enseignait à lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l’avais surpris en flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement chacun de mes regards, comme s’il m’eût soupçonné de quelque intention mystérieuse. Je devinai qu’il était horriblement méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu’il me demandât: – Ne t’en iras-tu pas bientôt?
Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il se taisait ou souriait d’un air mauvais: je pus constater qu’il ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu’il n’était nullement curieux de l’apprendre. Je lui parlai ensuite de notre contrée, de ses besoins: il m’écoutait toujours en silence en me fixant d’un air si étrange que j’eus honte moi-même de notre conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je regrettais d’avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir à l’écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J’avais remarqué qu’il possédait fort peu de livres; il n’était donc pas vrai qu’il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la lumière dans son logement. Qu’avait-il donc à veiller jusqu’à l’aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu’écrivait-il?
Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je revins chez moi, en hiver, j’appris qu’Alexandre Pétrovitch était mort et qu’il n’avait pas même appelé un médecin. On l’avait déjà presque oublié. Son logement était inoccupé. Je fis aussitôt la connaissance de son hôtesse, dans l’intention d’apprendre d’elle ce que faisait son locataire et s’il écrivait. Pour vingt kopeks, elle m’apporta une corbeille pleine de papiers laissés par le défunt et m’avoua qu’elle avait déjà employé deux cahiers à allumer son feu. C’était une vieille femme morose et taciturne; je ne pus tirer d’elle rien d’intéressant. Elle ne sut rien me dire au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu’il ne travaillait presque jamais et qu’il restait des mois entiers sans ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livré à ses réflexions; quelquefois même, il parlait tout haut. Il aimait beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire à l’église une messe de Requiem pour l’âme de quelqu’un. Il détestait qu’on lui rendît des visites et ne sortait que pour donner ses leçons: il regardait même de travers son hôtesse, quand, une fois par semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois ans qu’il avait demeuré chez elle, il ne lui avait presque jamais adressé la parole. Je demandai à Katia si elle se souvenait de son maître. Elle me regarda en silence et se tourna du côté de la muraille pour pleurer. Cet homme s’était pourtant fait aimer de quelqu’un!
J’emportai les papiers et je passai ma journée à les examiner. La plupart n’avaient aucune importance: c’étaient des exercices d’écoliers. Enfin je trouvai un cahier assez épais, couvert d’une écriture fine, mais inachevé. Il avait peut-être été oublié par son auteur. C’était le récit – incohérent et fragmentaire – des dix années qu’Alexandre Pétrovitch avait passées aux travaux forcés. Ce récit était interrompu çà et là, soit par une anecdote, soit par d’étranges, d’effroyables souvenirs, jetés convulsivement, comme arrachés à l’écrivain. Je relus quelquefois ces fragments et je me pris à douter s’ils avaient été écrits dans un moment de folie. Mais ces mémoires d’un forçat, Souvenirs de la maison des morts, comme il les intitule lui-même quelque part dans son manuscrit, ne me semblèrent pas privés d’intérêt. Un monde tout à fait nouveau, inconnu jusqu’alors, l’étrangeté de certains faits, enfin quelques remarques singulières sur ce peuple déchu, – il y avait là de quoi me séduire, et je lus avec curiosité. Il se peut que je me sois trompé: je publie quelques chapitres de ce récit: que le public juge…
Notre maison de force se trouvait à l’extrémité de la citadelle, derrière le rempart. Si l’on regarde par les fentes de la palissade, espérant voir quelque chose, – on n’aperçoit qu’un petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s’y promènent en long et en large; on se dit alors que des années entières s’écouleront et que l’on verra, par la même fente de palissade, toujours le même rempart, toujours les mêmes sentinelles et le même petit coin de ciel, non pas de celui qui se trouve au-dessus de la prison, mais d’un autre ciel, lointain et libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas et large de cent cinquante, enceinte d’une palissade hexagonale irrégulière, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés en terre: voilà l’enceinte extérieure de la maison de force. D’un côté de la palissade est construite une grande porte, solide et toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui ne s’ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derrière cette porte se trouvaient la lumière, la liberté; là vivaient des gens libres. En deçà de lapalissade on se représentait ce monde merveilleux, fantastique comme un conte de fées: il n’en était pas de même du nôtre, – tout particulier, car il ne ressemblait à rien; il avait ses mœurs, son costume, ses lois spéciales: c’était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes à part. C’est ce coin que j’entreprends de décrire.
Quand on pénètre dans l’enceinte, on voit quelques bâtiments. De chaque côté d’une cour très-vaste s’étendent deux constructions de bois, faites de troncs équarris et à un seul étage: ce sont les casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en plusieurs catégories. Au fond de l’enceinte on aperçoit encore une maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (artel [1]); plus loin encore se trouve une autre construction qui sert tout à la fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l’enceinte, complètement nu, forme une place assez vaste. C’est là que les détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l’appel trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, et plusieurs fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants et habiles à compter. Tout autour, entre la palissade et les constructions, il reste une assez grande surface libre où quelques détenus misanthropes ou de caractère sombre aiment à se promener, quand on ne travaille pas: ils ruminent là, à l’abri de tous les regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais pendant ces promenades, j’aimais à regarder leurs visages tristes et stigmatisés, et à deviner leurs pensées. Un des forçats avait pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les connaissait même par cœur. Chacun d’eux représentait un jour de réclusion: il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu’il devait encore passer dans la maison de force. Il était sincèrement heureux quand il avait achevé un des côtés de l’hexagone: et pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues années; mais on apprend la patience à la maison de force. Je vis un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l’on mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été vingt ans aux travaux forcés. Plus d’un forçat se souvenait de l’avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni à son crime ni au châtiment: c’était maintenant un vieillard à cheveux gris, au visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six casernes. En entrant dans chacune d’elles, il priait devant l’image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi qu’un soir on appela vers la porte d’entrée un détenu qui avait été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s’était remariée, ce qui l’avait fort attristé. Ce soir-là, elle était venue à la prison, l’avait fait appeler pour lui donner une aumône. Ils s’entretinrent deux minutes, pleurèrent tous deux et se séparèrent pour ne plus se revoir. Je vis l’expression du visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne… Là, en vérité, on peut apprendre à tout supporter.
Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la caserne, où l’on nous enfermait pour toute la nuit. Il m’était toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu’on se figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j’y ai vécu dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches: c’était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule chambre on parquait plus de trente hommes. C’était surtout en hiver qu’on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre quatre heures au moins avant que tout le monde fût endormi, aussi était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d’habits en lambeaux, tout cela encanaillé, dégoûtant; oui, l’homme est un animal vivace! on pourrait le définir: un être qui s’habitue à tout, et ce serait peut-être là la meilleure définition qu’on en ait donnée.
Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force. Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient subi leur peine, d’autres criminels arrivaient, il en mourait aussi. Et il y avait là toute sorte de gens. Je crois que chaque gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son représentant. Il y avait des étrangers et même des montagnards du Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes, suivant l’importance du crime et par conséquent la durée du châtiment. Chaque crime, quel qu’il soit, y était représenté. La population de la maison de force était composée en majeure partie de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement condamnés, comme disaient les détenus). C’étaient des criminels privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit à douze ans; à l’expiration de leur peine, on les envoyait dans un canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la section militaire, ils n’étaient pas privés de leurs droits civils, – c’est ce qui a lieu d’ordinaire dans les compagnies de discipline russes, – et n’étaient envoyés que pour un temps relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils retournaient à l’endroit d’où ils étaient venus, et entraient comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens [2]. Beaucoup d’entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves, seulement ce n’était plus pour un petit nombre d’années, mais pour vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d’une section qui se nommait «à perpétuité». Néanmoins, les perpétuels n’étaient pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans du crime, et qu’on appelait la «section particulière». On envoyait là des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient à bon droit comme détenus à perpétuité, car le terme de leur réclusion n’avait pas été indiqué. La loi exigeait qu’on leur donnât des tâches doubles et triples. Ils restèrent dans la prison jusqu’à ce qu’on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles. «Vous n’êtes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres forçats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.» J’ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a éloigné en même temps les condamnés civils, pour ne conserver que les condamnés militaires que l’on organisa en compagnie de discipline unique. L’administration a naturellement été changée. Je décris, par conséquent, les pratiques d’un autre temps et des choses abolies depuis longtemps…
Oui, il y a longtemps de cela; il me semble même que c’est un rêve, Je me souviens de mon entrée à la maison de force, un soir de décembre, à la nuit tombante. Les forçats revenaient des travaux: on se préparait à la vérification. Un sous-officier moustachu m’ouvrit la porte de cette maison étrange où je devais rester tant d’années, endurer tant d’émotions dont je ne pourrais me faire une idée même approximative si je ne les avais pas ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m’imaginer la souffrance poignante et terrible qu’il y a à ne jamais être seul même une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte, à la caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais! Du reste, il fallait que je m’y fisse.
Il y avait là des meurtriers par imprudence, des meurtriers de métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous, maîtres dans l’industrie de trouver de l’argent dans la poche des passants ou d’enlever n’importe quoi sur une table. Il aurait pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains détenus se trouvaient à la maison de force. Chacun d’eux avait son histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d’ivresse. Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu’ils n’aimaient pas à raconter; ils s’efforçaient même de n’y plus penser. Parmi mes camarades de chaîne j’ai connu des meurtriers qui étaient si gais et si insouciants qu’on pouvait parier à coup sûr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre-reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu’un racontât son histoire, car cette curiosité-là n’était pas à la mode, n’était pas d’usage; disons d’un seul mot que cela n’était pas reçu. Il arrivait pourtant de loin en loin que par désœuvrement un détenu racontât sa vie à un autre forçat qui l’écoutait froidement. Personne, à vrai dire, n’aurait pu étonner son voisin. «Nous ne sommes pas des ignorants, nous autres!» disaient-ils souvent avec une suffisance cynique. Je me souviens qu’un jour un brigand ivre (on pouvait s’enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans: il l’avait d’abord attiré avec un joujou, puis il l’avait emmené dans un hangar où il l’avait dépecé. La caserne tout entière, qui, d’ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l’avaient interrompu, ce n’était nullement parce que son récit avait excité leur indignation, mais parce qu’il n’était pas reçu de parler de cela. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré d’instruction. La moitié d’entre eux, – si ce n’est plus, – savaient lire et écrire. Où trouvera-t-on, en Russie, dans n’importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes sachant lire et écrire? Plus tard, j’ai entendu dire et même conclure, grâce à ces données, que l’instruction démoralisait le peuple. C’est une erreur: l’instruction est tout à fait étrangère à cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu’elle développa l’esprit de résolution dans le peuple, mais c’est loin d’être un défaut. – Chaque section avait un costume différent: l’une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un pantalon dont un canon était brun, l’autre gris. Un jour, comme nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes de pain blanc (kalatchi) s’approcha des forçats; elle me regarda longtemps, puis éclata de rire: – «Fi! comme ils sont laids! s’écria-t-elle. Ils n’ont pas même eu assez de drap gris ou de drap brun pour faire leurs habits.» D’autres forçats portaient une veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On rasait aussi les têtes de différentes façons; le crâne était mis à nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d’une oreille à l’autre.
Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que l’on distinguait du premier coup d’œil; même les personnalités les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les autres forçats, s’efforçaient de prendre le ton général de la maison. Tous les détenus, – à l’exception de quelques-uns qui jouissaient d’une gaieté inépuisable et qui, par cela même, s’attiraient le mépris général, – tous les détenus étaient moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux, susceptibles et formalistes à l’excès. Ne s’étonner de rien était à leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils fort d’avoir de la tenue. Mais souvent l’apparence la plus hautaine faisait place, avec la rapidité de l’éclair, à une plate lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-là étaient naturels et sincères, mais, chose étrange! ils étaient le plus souvent d’une vanité excessive et maladive. C’était toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les commérages pleuvaient-ils comme grêle. C’était un enfer, une damnation que notre vie, mais personne n’aurait osé s’élever contre les règlements intérieurs de la prison et contre les habitudes reçues; aussi s’y soumettait-on bon gré, mal gré. Certains caractères intraitables ne pliaient que difficilement, mais pliaient tout de même. Des détenus qui, encore libres, avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment, comme dans un délire, et qui avaient été l’effroi de villes entières, étaient matés en peu de temps par le régime de notre prison. Le nouveau qui cherchait à s’orienter remarquait bien vite qu’ici il n’étonnerait personne; insensiblement il se soumettait, prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la dénomination de forçat eût été un titre honorable. Pas le moindre signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait paisiblement la conduite à tenir. «Nous sommes des gens perdus, disaient-ils, nous n’avons pas su vivre en liberté, maintenant nous devons parcourir de toutes nos forces la rue verte <emphasis>[3]</emphasis>, et nous faire compter et recompter comme des bêtes.» «Tu n’as pas voulu obéir à ton père et à ta mère, obéis maintenant à la peau d’âne!» «Qui n’a pas voulu broder, casse des pierres à l’heure qu’il est.» Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu’on les prît toutefois au sérieux. Ce n’étaient que des mots en l’air. Y en avait-il un seul qui s’avouât son iniquité? Qu’un étranger, – pas un forçat, – essaye de reprocher à un détenu son crime ou de l’insulter, les injures de part et d’autre n’auront pas de fin. Et quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures! Ils insultent finement, en artistes. L’injure était une vraie science; ils ne s’efforçaient pas tant d’offenser par l’expression que par le sens, l’esprit d’une phrase envenimée. Leurs querelles incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art spécial.
Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n’étaient pas encore corrompus en arrivant à la maison de force, s’y pervertissaient bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les uns aux autres. – «Le diable a usé trois paires de lapti <emphasis>[4]</emphasis> avant de nous rassembler», disaient-ils. Les intrigues, les calomnies, les commérages, l’envie, les querelles, tenaient le haut bout dans cette vie d’enfer. Pas une méchante langue n’aurait été en état de tenir tête à ces meurtriers, toujours l’injure à la bouche.
Comme je l’ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au caractère de fer, endurcis et intrépides, habitués à se commander. Ceux-là, on les estimait involontairement; bien qu’ils fussent fort jaloux de leur renommée, ils s’efforçaient de n’obséder personne, et ne s’insultaient jamais sans motif; leur conduite était en tous points pleine de dignité; ils étaient raisonnables et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux et l’administration, convention dont ils reconnaissaient tous les avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me rappelle qu’un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses penchants de bête fauve, fut appelé un jour pour être fouetté. C’était pendant l’été; on ne travaillait pas. L’adjudant, chef direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de garde, qui se trouvait à côté de la grande porte, pour assister à la punition. (Ce major était un être fatal pour les détenus, qu’il avait réduits à trembler devant lui. Sévère à en devenir insensé, il se «jetait» sur eux, disaient-ils; mais c’était surtout son regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l’on craignait. Il était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi dire, sans même regarder. En entrant dans la prison, il savait déjà ce qui se faisait à l’autre bout de l’enceinte; aussi les forçats l’appelaient-ils «l’homme aux huit yeux». Son système était mauvais, car il ne parvenait qu’à irriter des gens déjà irascibles; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable, qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai qu’il quitta le service après qu’il eut été mis en jugement.)
Le détenu blêmit quand on l’appela. D’ordinaire, il se couchait courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les terribles verges, après quoi, il se relevait en se secouant. Il supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu’on ne le punissait qu’à bon escient, et avec toutes sortes de précautions. Mais cette fois, il s’estimait innocent. Il blêmit, et tout en s’approchant doucement de l’escorte de soldats, il réussit à cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il était pourtant sévèrement défendu aux détenus d’avoir des instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes les infractions à cette règle étaient sévèrement punies; mais comme il est difficile d’enlever à un criminel ce qu’il veut cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient nécessairement dans la prison, ils n’étaient jamais détruits. Si l’on parvenait à les ravir aux forçats, ceux-ci s’en procuraient bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jetèrent contre la palissade, le cœur palpitant, pour regarder à travers les fentes. On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le commandement de l’exécution à un officier subalterne: «Dieu l’a sauvé!» dirent plus tard les forçats. Quant à Pétrof, il subit tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colère était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu’à un certain point, mais il y a une limite qu’il ne faut pas dépasser. Rien n’est plus curieux que ces étranges boutades d’emportement et de désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une bagatelle, pour un rien. On pourrait même dire que c’est un fou… C’est du reste ce que l’on fait.
J’ai déjà dit que pendant plusieurs années je n’ai pas remarqué le moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime commis, et que la plupart des forçats s’estimaient dans leur for intérieur en droit d’agir comme bon leur semblait. Certainement la vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y étaient pour beaucoup. D’autre part, qui peut dire avoir sondé la profondeur de ces cœurs livrés à la perdition et les avoir trouvés fermés à toute lumière? Enfin il semble que durant tant d’années, j’eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus fugitif, d’un regret, d’une souffrance morale. Je n’ai positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus compliquée qu’on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne corrigent le criminel; ces châtiments ne peuvent que le punir et rassurer la société contre les attentats qu’il pourrait commettre. La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues et une effroyable insouciance. D’autre part, je suis certain que le célèbre système cellulaire n’atteint qu’un but apparent et trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie, énerve son âme qu’il affaiblit et effraye, et montre enfin une momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d’amendement et de repentir. Le criminel qui s’est révolté contre la société, la hait et s’estime toujours dans son droit: la société a tort, lui non. N’a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il absous, acquitté à ses propres yeux. Malgré les opinions diverses, chacun reconnaîtra qu’il y a des crimes qui partout et toujours, sous n’importe quelle législation, seront indiscutablement crimes et que l’on regardera comme tels tant que l’homme sera homme. Ce n’est qu’à la maison de force que j’ai entendu raconter, avec un rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les plus atroces. Je n’oublierai jamais un parricide, – ci-devant noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il était criblé de dettes et qu’on soupçonnait son père d’avoir, – outre une ferme, – de l’argent caché, il le tua pour entrer plus vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert qu’au bout d’un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du reste avait informé la justice de la disparition de son père, continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d’égout recouvert de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée contre le corps, entièrement habillé; sous la tête, comme par dérision, l’assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme n’avoua rien: il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi longtemps que je l’ai connu, je l’ai toujours vu d’humeur très-insouciante. C’était l’homme le plus étourdi et le plus inconsidéré que j’aie rencontré, quoiqu’il fût loin d’être sot. Je ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, dont il n’était jamais question, mais parce qu’il manquait de tenue. Il parlait quelquefois de son père. Ainsi un jour, en vantant la robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: «- Tenez, mon père, par exemple, jusqu’à sa mort, n’a jamais été malade.» Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré semble impossible: elle est par trop phénoménale. Il devait y avoir là un défaut organique, une monstruosité physique et morale inconnue jusqu’à présent à la science, et non un simple délit. Je ne croyais naturellement pas à un crime aussi atroce, mais des gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs, qu’il aurait été insensé de ne pas se rendre à l’évidence. Les détenus l’avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil: «Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tête! la tête! la tête!»
Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient pendant leur sommeil; les injures, les mots d’argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. «Nous sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n’avons plus d’entrailles, c’est pourquoi nous crions la nuit.»
Les travaux forcés dans notre forteresse n’étaient pas une occupation, mais une obligation: les détenus accomplissaient leur tâche ou travaillaient le nombre d’heures fixé par la loi, puis retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur en haine. Si le détenu n’avait pas un travail personnel auquel il se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens, tous d’une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu vivre d’une façon normale et naturelle?
Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont le détenu n’aurait jamais même conscience, se développeraient en lui.
L’homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une occupation quelconque. Les longues journées d’été étaient prises presque tout entières par les travaux forcés; la nuit était si courte qu’on avait juste le temps de dormir. Il n’en était pas de même en hiver; suivant le règlement, les détenus devaient être renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler? Aussi chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle l’apparence d’un vaste atelier. À vrai dire, le travail n’était pas défendu, mais il était interdit d’avoir des outils, sans lesquels il est tout à fait impossible. On travaillait en cachette, et l’administration, semble-t-il, fermait les yeux. Beaucoup de détenus arrivaient à la maison de force sans rien savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient d’excellents ouvriers. Il y avait là des cordonniers, des bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des doreurs. Un Juif même, Içaï Boumstein, était en même temps bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville. L’argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour un homme entièrement privé de la vraie liberté. S’il se sent quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours dépenser son argent, d’autant plus que le fruit défendu est doublement savoureux. On peut se procurer de l’eau-de-vie même dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent sévèrement prohibées, tout le monde fumait. L’argent et le tabac préservaient les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime: sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l’argent n’en étaient pas moins interdits: on pratiquait fréquemment pendant la nuit de sévères perquisitions, durant lesquelles on confisquait tout ce qui n’était pas légalement autorisé. Si adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant qu’on les découvrait. C’était là une des raisons pour lesquelles on ne les conservait pas longtemps: on les échangeait bientôt contre de l’eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du s’introduire dans la maison de force. Le délinquant était non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé!
Peu de temps après chaque perquisition, les forçats se procuraient de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait comme ci-devant. L’administration le savait, et bien que la condition des détenus fût assez semblable à celle des habitants du Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées pour ces peccadilles. Qui n’avait pas d’industrie manuelle, commerçait d’une manière quelconque. Les procédés d’achat et de vente étaient assez originaux. Les uns s’occupaient de brocantage et revendaient parfois des objets que personne autre qu’un forçat n’aurait jamais eu l’idée de vendre ou d’acheter, voire même de regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la pauvreté même des forçats, l’argent acquérait un prix supérieur à celui qu’il a en réalité. De longs et pénibles travaux, quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks. Plusieurs prisonniers prêtaient à la petite semaine et y trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait à l’usurier les rares objets qui lui appartenaient et les engageait pour quelques liards qu’on lui prêtait à un taux fabuleux. S’il ne les rachetait pas au terme fixé, l’usurier les vendait impitoyablement aux enchères, et cela sans retard, L’usure florissait si bien dans notre maison de force qu’on prêtait même sur des objets appartenant à l’État: linge, bottes, etc., choses à chaque instant indispensables. Lorsque le prêteur sur gages acceptait de semblables dépôts, l’affaire prenait souvent une tournure inattendue: le propriétaire allait trouver, aussitôt après avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef de la maison de force) et lui dénonçait le recel d’objets appartenant à l’État, que l’on enlevait à l’usurier, sans même juger le fait digne d’être rapporté à l’administration supérieure. Mais jamais aucune querelle, – c’est ce qu’il y a de plus curieux, – ne s’élevait entre l’usurier et le propriétaire; le premier rendait silencieusement, d’un air morose, les effets qu’on lui réclamait, comme s’il s’y attendait depuis longtemps. Peut-être s’avouait-il qu’à la place du nantisseur, il n’aurait pas agi autrement. Aussi, si l’on s’insultait après cette perquisition, c’était moins par haine que par simple acquit de conscience.
Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu avait son petit coffre, muni d’un cadenas, dans lequel il serrait les effets confiés par l’administration. Quoiqu’on eût autorisé ces coffres, cela n’empêchait nullement les vols. Le lecteur peut s’imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi nous. Un détenu qui m’était sincèrement dévoué, -je le dis sans prétention, – me vola ma Bible, le seul livre qui fût permis dans la maison de force; le même jour, il me l’avoua, non par repentir, mais parce qu’il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats, dits «cabaretiers», qui vendaient de l’eau-de-vie, et s’enrichissaient relativement à ce métier-là. J’en parlerai plus loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m’y arrête. Un grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui explique comment on pouvait apporter clandestinement de l’eau-de-vie dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévère qu’était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le dire en passant, la contrebande constitue un crime à part. Se figurerait-on que l’argent, le bénéfice réel de l’affaire, n’a souvent qu’une importance secondaire pour le contrebandier? C’est pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son genre, c’est un poète. Il risque tout ce qu’il possède, s’expose à des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille, agit même quelquefois avec une sorte d’inspiration. Cette passion est aussi violente que celle du jeu. J’ai connu un détenu de stature colossale, qui était bien l’homme le plus doux, le plus paisible et le plus soumis qu’il fût possible de voir. On se demandait comment il avait pu être déporté: son caractère était si doux, si sociable, que pendant tout le temps qu’il passa à la maison de force, il n’eut jamais de querelle avec personne. Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la frontière, il avait été envoyé aux travaux forcés pour contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de transporter de l’eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des verges! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu’un bénéfice dérisoire: c’était l’entrepreneur qui s’enrichissait à ses dépens. Chaque fois qu’il avait été puni, il pleurait comme une vieille femme et jurait ses grands dieux qu’on ne l’y reprendrait plus. Il tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de nouveau à sa passion… Grâce à ces amateurs de contrebande, l’eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force.
Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n’en était pas moins constant et bienfaisant, c’était l’aumône. Les classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de soins pour les «malheureux [5]». L’aumône ne faisait jamais défaut et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en argent, – mais très-rarement. – Sans les aumônes, l’existence des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal nourris, serait par trop pénible. L’aumône se partage également entra tous les détenus. Si l’aumône ne suffit pas, on divise les petits pains par la moitié et quelquefois même en six morceaux, afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la première aumône, – une petite pièce de monnaie, – que je reçus. Peu de temps après mon arrivée, un matin, en revenant du travail seul avec un soldat d’escorte, je croisai une mère et sa fille, une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déjà vues une fois. (La mère était veuve d’un pauvre soldat qui, jeune encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans l’infirmerie de la maison de force, alors que je m’y trouvais. Elles pleuraient à chaudes larmes quand elles étaient venues toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille rougit et murmura quelques mots à l’oreille de sa mère, qui s’arrêta et prit dans un panier un quart de kopek qu’elle remit à la petite fille. Celle-ci courut après moi: – «Tiens, malheureux, me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!» – Je pris la monnaie qu’elle me glissait dans la main; la petite fille retourna tout heureuse vers sa mère. Je l’ai conservé longtemps, ce kopek-là!
Les premières semaines et en général les commencements de ma réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire, les années suivantes se sont fondues et ne m’ont laissé qu’un souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout à fait effacées de ma mémoire; je n’en ai gardé qu’une impression unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante.
Ce que j’ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait en être ainsi.
Je me rappelle parfaitement que, tout d’abord, cette vie m’étonna par cela même qu’elle ne présentait rien de particulier, d’extraordinaire, ou pour mieux m’exprimer, d’inattendu. Plus tard seulement, quand j’eus vécu assez longtemps dans la maison de force, je compris tout l’exceptionnel, l’inattendu d’une existence semblable, et je m’en étonnai. J’avouerai que cet étonnement ne m’a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne pouvais décidément me réconcilier avec cette existence.
J’éprouvai tout d’abord une répugnance invincible en arrivant à la maison de force, mais, chose étrange! la vie m’y sembla moins pénible que je ne me l’étais figuré en route.
En effet, les détenus, bien qu’embarrassés par leurs fers, allaient et venaient librement dans la prison; ils s’injuriaient, chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de l’eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il s’organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce n’était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps après pourquoi ce travail était dur et excessif; c’était moins par sa difficulté que parce qu’il était forcé, contraint, obligatoire, et qu’on ne l’accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant l’été il peine nuit et jour; mais c’est dans son propre intérêt qu’il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire aucun profit. Il m’est venu un jour à l’idée que si l’on voulait réduire un homme à néant, le punir atrocement, l’écraser tellement que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce châtiment et s’effrayerait d’avance, il suffirait de donner à son travail un caractère de complète inutilité, voire même d’absurdité. Les travaux forcés tels qu’ils existent actuellement ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au moins leur raison d’être: le forçat fait des briques, creuse la terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un but. Quelquefois même le détenu s’intéresse à ce qu’il fait. Il veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais qu’on le contraigne, par exemple, à transvaser de l’eau d’une tine dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à transporter un tas de terre d’un endroit à un autre pour lui ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu’au bout de quelques jours le détenu s’étranglera ou commettra mille crimes comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu’un châtiment semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu’une correction; il serait absurde, car il n’atteindrait aucun but sensé.
Je n’étais, du reste, arrivé qu’en hiver, au mois de décembre; les travaux avaient alors peu d’importance dans notre forteresse. Je ne me faisais aucune idée du travail d’été, cinq fois plus fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient sur l’Irtych de vieilles barques appartenant à l’État, travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et concassaient de l’albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la maison de force où il n’y avait presque rien à faire, sauf le travail supplémentaire que s’étaient créé les forçats.
Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes, intriguant, s’injuriant. Ceux qui avaient quelque argent s’enivraient d’eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies; tout cela par fainéantise, par ennui, par désœuvrement. J’appris encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë, la plus douloureuse qu’on puisse ressentir dans une maison de détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée partout et toujours, mais nulle part elle n’est aussi horrible que dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné, – inconsciemment peut-être, – en a souffert.
La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers affirmaient même qu’elle était incomparablement meilleure que dans n’importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le certifier, – car je n’ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup d’entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l’argent se permettaient le luxe d’en manger: la majorité des détenus se contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la nourriture de la maison de force, ils n’avaient en vue que le pain, que l’on distribuait par chambrée et non pas individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait effrayé les forçats, car un tiers au moins d’entre eux, dans ce cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu’avec le système en vigueur, chacun était content. Notre pain était particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la prison. Quant à notre soupe de chou aigre (chichi), qui se cuisait dans un grand chaudron et qu’on épaississait de farine, elle était loin d’avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était fort claire et maigre; mais ce qui m’en dégoûtait surtout, c’était la quantité de cancrelats qu’on y trouvait. Les détenus n’y faisaient toutefois aucune attention.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n’allai pas au travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés, afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré, Ma chaîne n’était pas «d’uniforme», elle se composait d’anneaux qui rendaient un son clair: c’est ce que j’entendis dire aux autres détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement, tandis que mes camarades avaient des fers formés non d’anneaux, mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre elles par trois anneaux qu’on portait sous le pantalon. À l’anneau central s’attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture bouclée sur la chemise.
Je revois nettement la première matinée que je passai dans la maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, près de la grande porte de l’enceinte; au bout de dix minutes le sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus s’éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d’une chandelle.
Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s’étiraient, leurs fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient; d’autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était horrible. L’air froid du dehors s’engouffrait aussitôt qu’on ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se pressaient autour des seaux pleins d’eau: les uns après les autres prenaient de l’eau dans la bouche, ils s’en lavaient la figure et les mains. Cette eau était apportée de la veille par le parachnik, détenu qui, d’après le règlement, devait nettoyer la caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n’allait pas au travail, car il devait examiner les lits de camp et les planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir d’eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin aux ablutions; pendant la journée c’était la boisson ordinaire des forçats. Ce matin-là, des disputes s’élevèrent aussitôt au sujet de la cruche.
– Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute taille, sec et basané.
Il attirait l’attention par les protubérances étranges dont son crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout petit, au visage gai et rougeaud.
– Attends donc!
– Qu’as-tu à crier! tu sais qu’on paye chez nous quand on veut faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau monument, frères,… non, il n’a point de farticultiapnost [6].
Ce mot farticultiapnost fit son effet: les détenus éclatèrent de rire, c’était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L’autre forçat le regarda d’un air de profond mépris.
– Hé! la petite vache!… marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain blanc de la prison l’a engraissée.
– Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau?
– Parbleu! comme tu le dis.
– Dis-nous donc quel bel oiseau tu es.
– Tu le vois.
– Comment? je le vois!
– Un oiseau, qu’on te dit!
– Mais lequel?
Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais qu’une rixe s’ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi regardai-je cette scène avec curiosité. J’appris plus tard que de semblables querelles étaient fort innocentes et qu’elles servaient à l’ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante: on n’en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait clairement les mœurs de la prison.
Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il sentait qu’on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer, de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu’il avait dit, montrer qu’il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris inexprimable, s’efforçant de l’irriter en le regardant par-dessus l’épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et lentement, distinctement, il répondit:
– Un kaghane!
C’est-à-dire qu’il était un oiseau kaghane <emphasis>[7]</emphasis>. Un formidable éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à l’ingéniosité du forçat.
– Tu n’es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n’avaient entouré les deux parties de crainte qu’une querelle sérieuse ne s’engageât.
– Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de son coin un spectateur.
– Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons pas.
– Oh! les beaux lutteurs! L’un est ici pour avoir chipé une livre de pain; l’autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le bourreau, parce qu’il avait volé une terrine de lait caillé à une vieille femme.
– Allons! allons! assez! cria un invalide dont l’office était de maintenir l’ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur une couchette particulière.
– De l’eau, les enfants! de l’eau pour Névalide [8] Pétrovitch, de l’eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se réveiller.
– Ton frère… Est-ce que je suis ton frère? Nous n’avons pas bu pour un rouble d’eau-de-vie ensemble! marmotta l’invalide en passant les bras dans les manches de sa capote.
On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu leurs demi-pelisses (polouchoubki) et recevaient dans leur bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers «cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme les parachniki, étaient choisis par les détenus eux-mêmes: – il y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de force. – Ils disposaient de l’unique couteau de cuisine autorisé dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande.
Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du kvass [9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu’ils avalaient ensuite.
Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant, causaient dans les coins d’un air posé et tranquille.
– Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en s’asseyant à côté d’un vieillard édenté et refrogné.
– Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s’efforçant de mâcher son pain avec ses gencives édentées.
– Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!…
– Meurs le premier, je te suivrai…
Je m’assis auprès d’eux. À ma droite, deux forçats d’importance avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité en parlant.
– Ce n’est pas moi qu’on volera, disait l’un, je crains plutôt de voler moi-même…
– Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait.
– Et que ferais-tu donc? Tu n’es qu’un forçat… Nous n’avons pas d’autre nom… Tu verras qu’elle te volera, la coquine, sans même te dire merci. J’en ai été pour mon argent. Figure-toi qu’elle est venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la permission d’aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu’il avait achetée de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s’est étranglé, il n’y a pas longtemps…
– Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a trois ans et qu’on appelait Grichka – le cabaret borgne, je sais…
– Eh bien! non, tu ne sais pas… d’abord c’est un autre cabaret…
– Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t’amènerai autant de témoins que tu voudras.
– Ouais! c’est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu à qui tu parles?
– Parbleu!
– Je t’ai assez souvent rossé, bien que je ne m’en vante pas. Ne fais donc pas tant le fier!
– Tu m’as rossé? Qui me rossera n’est pas encore né, et qui m’a rossé est maintenant à six pieds sous terre.
– Pestiféré de Bender!
– Que la lèpre sibérienne te ronge d’ulcères!
– Qu’un Turc fende ta chienne de tête!
Les injures pleuvaient.
– Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n’a pas su se conduire, on reste tranquille… ils sont trop contents d’être venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là!
On les sépara aussitôt. Qu’on «se batte de la langue» tant qu’on veut, cela est permis, car c’est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes! ce n’est que dans les cas extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s’en mêle lui-même, – et alors tout va de travers pour les détenus; aussi mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et puis, les ennemis s’injurient plutôt par distraction, par exercice de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère furieux, féroce: on s’attend à les voir s’égorger, il n’en est rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils se séparent aussitôt. Cela m’étonnait fort, et si je raconte quelques-unes des conversations des forçats, c’est avec intention. Me serais-je figuré que l’on pût s’injurier par plaisir, y trouver une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est respecté. Pour peu on l’applaudirait comme un acteur.
Déjà, la veille au soir, j’avais remarqué quelques regards de travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient autour de moi, soupçonnant que j’avais apporté de l’argent; ils cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m’enseignant à porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi, – à prix d’argent, bien entendu, – un coffret avec une serrure pour y serrer les objets qui m’avaient été remis par l’administration et le peu de linge qu’on m’avait permis d’apporter avec moi dans la maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus me volèrent mon coffre et burent l’argent qu’ils en avaient retiré. L’un d’eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu’il me volât toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Il n’était pas le moins du monde confus de ses vols, car il commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir; aussi ne pouvais-je lui garder rancune.
Ces forçats m’apprirent que l’on pouvait avoir du thé et que je ferais bien de me procurer une théière; ils m’en trouvèrent une que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m’accommoderait les mets que je désirerais, si seulement j’avais l’intention d’acheter des provisions et de me nourrir à part… Comme de juste, ils m’empruntèrent de l’argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent m’en demander jusqu’à trois fois.
Les ci-devant nobles [10] incarcérés dans la maison de force étaient mal vus de leurs codétenus. Quoiqu’ils fussent déchus de tous leurs droits, à l’égal des autres forçats, – ceux-ci ne les reconnaissaient pas pour des camarades. Il n’y avait dans cet éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions toujours pour eux des gentilshommes, bien qu’ils se moquassent souvent de notre abaissement.
– Eh, eh! c’est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre.
Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n’égalaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n’est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection.
Il n’y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D’abord cinq Polonais, – dont je parlerai plus loin en détail, – que les forçats détestaient, plus peut-être que les gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le dégoût qu’ils ressentaient en pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et les payaient de la même monnaie.
Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d’entre eux m’aimait et déclarait que j’étais un brave homme.
Nous étions en tout, – en me comptant, – cinq nobles russes dans la maison de force. J’avais entendu parler de l’un d’eux, même avant mon arrivée, comme d’une créature vile et basse, horriblement corrompue, faisant métier d’espion et de délateur; aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation avec cet homme. Le second était le parricide dont j’ai parlé dans ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch: j’ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu’il m’a laissé est encore vivant.
Grand, maigre, faible d’esprit et terriblement ignorant, il était raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s’était mis sur un pied d’égalité avec eux, il les injuriait et les battait. D’une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu’il se mêlât d’une affaire qui ne le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses querelles avec les forçats, il leur reprochait d’être des voleurs et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait commencé par être junker (volontaire avec le grade de sous-officier) dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque nocturne qui n’eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à son égard et fit mine d’ignorer qu’il fût l’auteur de l’attaque: on l’attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au bout d’un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha sa conduite, lui prouva qu’incendier un fort était un crime honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d’un tributaire; puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d’Akim Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on commua sa peine, on l’envoya en Sibérie comme forçat de la deuxième catégorie, c’est-à-dire, condamné à douze ans de forteresse. Il reconnaissait volontiers qu’il avait agi illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son action fût un crime.
– Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l’en remercier? – répondait-il à toutes mes objections.
Bien que les forçats se moquassent d’Akim Akimytch et prétendissent qu’il était un peu fou, ils l’estimaient pourtant à cause de son adresse et de son exactitude.
Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de voir un objet pour l’imiter. Il vendait en ville, ou plutôt, faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux.
Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu’il employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il s’était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion.
Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats d’escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie arrivait alors avec l’intendant des travaux et quelques soldats qui surveillaient les terrassements. L’intendant comptait les forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient s’occuper.
Je me rendis, ainsi que d’autres détenus, à l’atelier du génie, maison de briques fort basse, construite au milieu d’une grande cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch travaillait dans ce dernier: il cuisait de l’huile pour ses vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d’autres meubles en faux noyer.
En attendant qu’on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes premières impressions.
– Oui, dit-il, ils n’aiment pas les nobles, et surtout les condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N’est-ce pas compréhensible au fond? vous n’êtes pas des leurs, vous ne leur ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats.
Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie est dure ici, mais ce n’est rien en comparaison des compagnies de discipline en Russie. On y souffre l’enfer. Ceux qui en viennent vantent même notre maison de force; c’est un paradis en comparaison de ce purgatoire. Ce n’est pas que le travail soit plus pénible. On dit qu’avec les forçats de la première catégorie, l’administration, – elle n’est pas exclusivement militaire comme ici, – agit tout autrement qu’avec nous. Ils ont leur petite maison (on me l’a raconté, je ne l’ai pas vu); ils ne portent pas d’uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis, l’uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses; c’est plus ordonné, et puis c’est plus agréable à l’œil! Seulement, ils n’aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel! des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de liberté: on ne peut se régaler qu’à la dérobée, il faut cacher son argent dans ses bottes… et puis, toujours la maison de force et la maison de force!… Involontairement, des bêtises vous viennent en tête.
Je savais déjà tout cela. J’étais surtout curieux de questionner Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, et l’impression que me laissa son récit fut loin d’être agréable.
Je devais vivre pendant deux ans sous l’autorité de cet officier. Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n’était que la stricte vérité. C’était un homme méchant et désordonné, terrible surtout parce qu’il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s’il remarquait un détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l’ai ordonné.» Les forçats le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka et qu’il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui apprit qu’un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit:
– Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te récompenserai royalement.
L’homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut oubliée.
– Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu’il a une inflammation et qu’il faut le saigner; je crois que je l’aurais guéri, mais je me dis: – Qu’arrivera-t-il, s’il crève? ce sera ma faute. – Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m’avez fait venir trop tard; si j’avais vu votre chien hier ou avant-hier, il serait maintenant sur pied; à l’heure qu’il est je n’y peux rien: il crèvera!
Et Trésor creva.
On me raconta un jour qu’un forçat avait voulu tuer le major. Ce détenu, depuis plusieurs années, s’était fait remarquer par sa soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait, grimpait sur le poêle, allumait un cierge d’église, ouvrait son Évangile et lisait. C’est de cette façon qu’il vécut toute une année.
Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu’il ne voulait pas aller au travail. On le dénonça au major, qui s’emporta et vint immédiatement à la caserne, Le forçat se rua sur lui, et lui lança une brique qu’il avait préparée à l’avance, mais il le manqua. On empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l’affaire de quelques instants; transporté à l’hôpital, il y mourut trois jours après. Il déclara pendant son agonie qu’il n’avait de haine pour personne, mais qu’il avait voulu souffrir. Il n’appartenait pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui dans les casernes, c’était toujours avec respect.
On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu’on les soudait, des marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l’une après l’autre. C’étaient pour la plupart de toutes petites filles, qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous, mais elles n’apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait toujours quelqu’une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en achetaient.
Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de petits pains. Avant leur arrivée, il s’était noué un mouchoir rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son panier sur l’établi du menuisier. Ils causèrent:
– Pourquoi n’êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat, avec un sourire satisfait.
– Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la femme.
– Oui, on nous avait fait partir d’ici, sans quoi nous nous serions certainement vus… Avant-hier, elles sont toutes venues me voir.
– Et qui donc?
– Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà… La Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici.
– Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que…?
– Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux, car c’était un homme fort chaste.
Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur argent à boire, malgré tout l’accablement de leur vie comprimée. Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque impossible, et dépenser des sommes folles – relativement. – J’ai été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour, nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un hangar au bord de l’Irtych; les soldats d’escorte étaient de bons diables. Deux souffleuses (c’est ainsi qu’on les appelait) apparurent bientôt.
– Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui certainement les attendait; n’est-ce pas chez les Zvierkof que vous vous êtes attardées?
– Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des dents quand j’irai chez eux, répondit gaiement une d’elles.
C’était bien la fille la plus sale qu’on pût imaginer; on l’appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute description.
– Hein! il y a joliment longtemps qu’on ne vous voit plus, dit le galant en s’adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez maigri.
– Peut-être; – avant j’étais belle, grasse, tandis que maintenant on dirait que j’ai avalé des aiguilles.
– Et vous allez toujours avec les soldats, n’est-ce pas?
– Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi? après tout; quand on devrait me rouer de coups, j’aime les petits soldats!
– Laissez-les, vos soldats; c’est nous que vous devez aimer, nous avons de l’argent…
Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles, en habit de deux couleurs et sous escorte…
Comme je pouvais retourner à la maison de force, – on m’avait mis mes fers, – je dis adieu à Akim Akimytch et je m’en allai, escorté d’un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent les premiers; aussi, quand j’arrivai dans notre caserne, y avait-il déjà des forçats de retour.
Comme la cuisine n’aurait pu contenir toute une caserne à la fois, on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (chichi), mais par manque d’habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je m’assis au bout d’une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme comme moi.
Les détenus entraient et sortaient. Ce n’était pas la place qui manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d’entre eux s’assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant. Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint s’asseoir à nos côtés.
– Je n’étais pas avec vous, mais je sais que vous faites ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en enveloppant d’un regard ses camarades.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, maigre et musculeux. Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression comique.
– Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s’asseyant auprès de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau convive.
– Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.
– Alors! amis de Tambof.
– Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n’as rien à venir nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche paysan.
– J’ai aujourd’hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (ikote, le hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où loge-t-il, votre paysan?
– Tiens, parbleu! Gazine; va-t’en vers lui.
– Gazine boit aujourd’hui, mes petits frères, il mange son capital.
– Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte d’être cabaretier.
– Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du gouvernement.
– Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en boivent!
– Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne valent pas mieux que nous, dit d’une voix sombre un forçat assis dans un coin, et qui n’avait pas risqué un mot jusqu’alors.
– Je boirais bien un verre de thé, mais j’ai honte d’en demander, car nous avons de l’amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en nous regardant d’un air de bonne humeur.
– Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en l’invitant du geste; en voulez-vous?
– Comment? si j’en veux? qui n’en voudrait pas? fit-il en s’approchant de la table.
– Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu’en prison il lui faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l’air sombre.
– Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce dernier; mais il ne me jugea pas digne d’une réponse.
– Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand!
Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute une charge de kalatchi qu’il vendait dans les casernes. Sur dix pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine, c’était précisément sur ce dixième qu’il comptait pour son dîner.
– Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les mangerais bien tous, mais il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Allons! enfants, il n’en reste plus qu’un! que celui de vous qui a eu une mère…!
Cet appel à l’amour filial égaya tout le monde; on lui acheta quelques pains blancs.
– Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c’est un vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si l’homme aux huit yeux (le major) arrive…
– On le cachera… Est-il saoul?
– Oui, mais il est méchant, il se rebiffe.
– Pour sûr on en viendra aux coups…
– De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin.
– De Gazine; c’est un détenu qui vend de l’eau-de-vie. Quand il a gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu’au dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre tel qu’il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu’à ce qu’on le lui arrache.
– Comment y arrive-t-on?
– Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre, atrocement, jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Quand il est à moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on le couvre de sa pelisse.
– Mais on pourrait le tuer!
– Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste, c’est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si solide que le lendemain il se relève parfaitement sain.
– Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m’adressant au Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont l’air de m’envier le thé que je bois.
– Votre thé n’y est pour rien. C’est à vous qu’ils en veulent: n’êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous ne savez pas quels ennuis vous attendent. C’est un martyre pour nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement pénible. Il faut une grande force de caractère pour s’y habituer. On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le droit, tous, non.
Il s’était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus tard ses prédictions se confirmaient déjà…
À peine M-cki (le Polonais auquel j’avais parlé) fut-il sorti, que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans la cuisine.
Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait se rendre au travail, – étant donné la sévérité bien connue du major qui d’un instant à l’autre pouvait arriver à la caserne, la surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d’une semelle la prison, la présence des invalides et des factionnaires, – tout cela déroutait les idées que je m’étais faites sur notre maison de force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et m’expliquer des faits qui de prime abord me semblaient énigmatiques.
J’ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et impérieuse. Ils aiment passionnément l’argent et l’estiment plus que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire, il est triste, inquiet et désespéré s’il n’a pas d’argent, il est prêt alors à commettre n’importe quel délit pour s’en procurer. Pourtant, malgré l’importance que lui donnent les forçats, cet argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement amassé, il le confisquait; il se peut qu’il l’employât à l’amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait tout l’argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout grisonnant. Dès le premier coup d’œil il m’intrigua fort, car il ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides, entourés d’une quantité de petites rides. Je m’entretenais souvent avec lui, et rarement j’ai vu un être aussi bon, aussi bienveillant. On l’avait envoyé aux travaux forcés pour un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub (province de Tchernigoff) s’étaient convertis à l’orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de «défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s’occupait de commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu’il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la question: -Comment avait-il pu se révolter! – Je l’interrogeai à plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu’il ne désavouait nullement: il semblait qu’il fût convaincu que son crime et ce qu’il appelait son «martyre» étaient des actions glorieuses. Nous avions encore d’autres forçats Vieux-croyants, Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. Comme il était d’un caractère expansif et gai, il lui arrivait de rire, – non pas du rire grossier et cynique des autres forçats, – mais d’un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicité enfantine et qui s’harmonisait parfaitement avec sa tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu’on peut connaître un homme rien qu’à son rire; si le rire d’un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c’est un brave homme.) Ce vieillard s’était acquis le respect unanime des prisonniers, il n’en tirait pas vanité. Les détenus l’appelaient grand-père et ne l’offensaient jamais. Je compris alors quelle influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu’il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures du matin, je me réveillai; j’entendis un sanglot lent, étouffé. Le vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son eucologe manuscrit. Il pleurait, je l’entendais répéter: «Seigneur, ne m’abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste.
Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait pourquoi le bruit s’était répandu dans notre caserne qu’on ne pouvait le voler; on savait bien qu’il cachait quelque part l’épargne qu’on lui confiait, mais personne n’avait pu découvrir son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi.
L’un des pieux de la palissade avait une branche qui, en apparence, tenait fortement à l’arbre, mais qu’on pouvait enlever, puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide; c’était la cachette en question.
Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder, mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c’est un être si insouciant, si désordonné, que l’idée d’engloutir son capital dans une ribote, de s’étourdir par le tapage et la musique, lui vient tout naturellement à l’esprit, ne fût-ce que pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de dépenser en un jour tout leur gain jusqu’au dernier kopek; puis, ils se remettaient au travail jusqu’à une nouvelle bamboche, attendue pendant plusieurs mois. – Certains forçats aimaient les habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c’était surtout pour les chemises d’indienne que les détenus avaient un goût prononcé, ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal.
Les jours de fête, les élégants s’endimanchaient: il fallait les voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se sentir bien mis allait chez eux jusqu’à l’enfantillage. Du reste, pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant l’image, en se levant, faisait sa prière, puis il s’habillait et commandait son dîner. Il avait fait acheter d’avance de la viande, du poisson, des petits pâtés; il s’empiffrait comme un bœuf, presque toujours seul; il était bien rare qu’un forçat invitât son camarade à partager son festin. C’est alors que l’eau-de-vie faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il avait à cœur de bien montrer à tous ses camarades qu’il était ivre, qu’il «baladait», et de mériter par là une considération particulière.
Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un homme ivre; chez nous, c’était une véritable estime. Dans la maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction aristocratique.
Une fois qu’il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien; nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il n’avait aucun métier, il s’engageait à suivre le forçat en liesse, de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l’argent pour cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces ivrognes étaient assurés qu’on veillerait sur eux, et que dans le cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour maintenir l’ordre étaient parfaitement tranquilles: l’ivrogne ne pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de révolte ou de tapage, on l’aurait apaisé, ou même lié; aussi l’administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les yeux. Elle savait que si l’eau-de-vie était interdite, tout irait de travers. – Comment se procurait-on cette eau-de-vie?
On l’achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers, comme les forçats appelaient ceux qui s’occupaient de ce commerce, – fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher, étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait, continuait et finissait d’une manière assez originale. Un détenu qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui pourtant désirait s’enrichir rapidement, se décidait, quand il possédait quelque argent, à acheter et revendre de l’eau-de-vie. L’entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il n’a que peu d’argent, il apporte lui-même l’eau-de-vie à la prison et s’en défait d’une façon avantageuse. Il répète cette opération une seconde, une troisième fois; s’il n’est pas découvert par l’administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de donner de l’extension à son commerce; il devient entrepreneur, capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui.
La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et sans métier, mais doués d’audace et d’adresse. Leur unique capital est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation, et proposent au cabaretier d’introduire de l’eau-de-vie dans les casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu, – en général assez maigre, – achète de l’eau-de-vie avec l’argent du cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier, près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur goûte presque toujours, en route, le précieux liquide et remplace impitoyablement ce qui manque par de l’eau pure, – c’est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le difficile; il doit s’estimer heureux si on ne lui a pas volé son argent et s’il reçoit de l’eau-de-vie telle quelle. – Le porteur, auquel le cabaretier a indiqué l’endroit du rendez-vous, arrive auprès du fournisseur avec des boyaux de bœuf, qui ont été préalablement lavés, puis remplis d’eau, et qui conservent ainsi leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus secrètes de son corps. C’est là que se montrent toute la ruse, toute l’adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au vif, il faut duper l’escorte et le corps de garde: il les dupera. Si le porteur est fin, son soldat d’escorte (c’est quelquefois une recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l’a étudié à fond; il a en outre combiné l’heure et le lieu du rendez-vous. Si le déporté, – un briquetier, par exemple, – grimpe sur le four qu’il chauffe, le soldat d’escorte ne grimpera certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc verra ce qu’il fait? En approchant de la maison de force, il prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre la porte. Le porteur d’eau-de-vie espère qu’on aura honte de l’examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits. Mais si le caporal est un rusé compère, c’est justement les places délicates qu’il tâte, et il trouve l’eau-de-vie apportée en contrebande. Il ne reste plus au forçat qu’une seule chance de salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la piécette qu’il tient, et souvent, par suite d’une pareille manœuvre, l’eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c’est alors que l’unique capital du contrebandier entre vraiment en circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger d’importance le capital malchanceux. Quant à l’eau-de-vie, elle est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir l’entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait, mais parce qu’elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait tout de même; la seule consolation qu’il pourrait avoir, c’est que le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu’il ne reçoive aucun salaire, s’il s’est laissé surprendre.
Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se fâcher contre un espion ou de le tenir à l’écart, on en fait souvent son ami; si quelqu’un s’était mis en tête de prouver aux forçats toute la bassesse qu’il y a à se dénoncer mutuellement, personne, dans la prison, ne l’aurait compris. Le ci-devant gentilhomme dont j’ai déjà parlé, cette lâche et vile créature avec laquelle j’avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était l’ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui se faisait dans la maison de force; celui ci s’empressait naturellement de rapporter à son maître ce qu’il avait entendu. Tout le monde le savait, mais personne n’aurait eu l’idée de le châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite.
Quand l’eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force, l’entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l’additionnant d’une moitié d’eau pure: il était prêt et n’avait plus qu’à attendre les acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine, arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu’il se décide à dépenser d’un seul coup. Depuis longtemps ce jour de bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits d’hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l’a soutenu dans son lourd labeur. L’aurore de ce jour si impatiemment attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte ses économies au cabaretier, qui, tout d’abord, lui donne de l’eau-de-vie presque pure, – elle n’a été baptisée que deux fois; – mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de l’eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d’eau-de-vie cinq ou six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser d’argent avant d’être ivre. Cependant, comme il a perdu l’habitude de la boisson, le peu d’alcool qui se trouve dans le liquide l’enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs, – le cabaretier est en même temps prêteur sur gages; – mais comme ses vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les effets que lui fournit le gouvernement. Quand l’ivrogne a bu sa dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le cabaretier de lui donner à crédit une goutte d’eau-de-vie pour dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va s’échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui arrivera.
Quant au cabaretier, s’il a gagné une forte somme, – quelques dizaines de roubles, – il fait apporter de l’eau-de-vie, mais celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de trafic! il est temps de s’amuser! Il boit, mange, se paye de la musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure quelquefois plusieurs jours.
Quand sa provision d’eau-de-vie est épuisée, il s’en va boire chez les autres cabaretiers, qui s’y attendent: il boit alors son dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l’attention des forçats à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que le major ou l’officier de garde s’aperçoivent du désordre. On entraîne alors l’ivrogne au corps de garde; on lui confisque son capital, – s’il a de l’argent sur lui, – et on le fouette. Le forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours.
Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés d’un soldat qu’ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de la forteresse, dans un faubourg, au lieu d’aller au travail. Là, dans une maisonnette d’apparence tranquille, il se fait un festin où l’on dépense d’assez fortes sommes. L’argent des forçats n’est pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à l’avance de ces fugues, sûrs d’être généreusement récompensés. En général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés. Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer qu’elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les amateurs du beau sexe recourent à d’autres moyens moins onéreux.
Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c’était un être énigmatique à beaucoup d’égards. Sa figure m’avait frappé; il n’avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section particulière, c’est-à-dire qu’il était condamné aux travaux forcés à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même pas son crâne rasé. Quoiqu’il n’eût aucun métier, il se procurait de temps à autre de l’argent par petites sommes. Par exemple, il était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un souillon. Si quelqu’un lui faisait généreusement cadeau d’une chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d’avoir un vêtement neuf, il le promenait partout. Sirotkine ne buvait ni ne jouait, et ne se querellait presque jamais avec les autres forçats. Il se promenait toujours les mains dans les poches, paisiblement, d’un air pensif. À quoi il pouvait penser, je n’en sais rien. Quand on l’appelait pour lui demander quelque chose, il répondait aussitôt avec déférence, nettement, sans bavarder comme les autres: il vous regardait toujours avec les yeux naïfs d’un enfant de dix ans. Quand il avait de l’argent, il n’achetait rien de ce que les autres estimaient indispensable; sa veste avait beau être déchirée, il ne la faisait pas raccommoder, pas plus qu’il n’achetait des bottes neuves. Ce qui lui plaisait, c’étaient les petits pains, les pains d’épice: il les croquait avec le plaisir d’un bambin de sept ans. Lorsqu’on ne travaillait pas, il errait habituellement dans les casernes. Quand tout le monde était occupé, il restait les bras ballants. Si on le plaisantait ou qu’on se moquât de lui, – ce qui arrivait assez souvent, – il tournait sur ses talons sans mot dire, et s’en allait ailleurs. Si la plaisanterie était trop forte, il rougissait. Je me demandais souvent pour quel crime il avait pu être envoyé aux travaux forcés. Un jour que j’étais malade et couché à l’hôpital, Sirotkine se trouvait étendu sur un grabat non loin de moi; je liai conversation avec lui; il s’anima et me raconta inopinément comment on l’avait fait soldat, comment sa mère l’avait accompagné en pleurant et quels tourments il avait endurés au service militaire. Il ajouta qu’il n’avait pu se faire à cette vie: tout le monde était sévère et courroucé pour un rien, ses supérieurs étaient presque toujours mécontents de lui…
– Mais pourquoi t’a-t-on envoyé ici? Et encore dans la section particulière. Ah! Sirotkine! Sirotkine!
– Oui, Alexandre Pétrovitch! je n’ai été en tout qu’une année au bataillon: on m’a envoyé ici pour avoir tué mon capitaine, Grigori Pétrovitch.
– J’ai entendu raconter cela, mais je ne l’ai pas cru. Comment as-tu pu le tuer?
– Tout ce qu’on vous a dit est vrai. La vie m’était trop lourde.
– Mais les autres conscrits la supportent bien, cette vie! Bien sûr, c’est un peu dur au commencement, mais on s’y habitue, et l’on devient un excellent soldat. Ta mère a dû te gâter et te dorloter; je suis sur qu’elle t’a nourri de pain d’épice et de lait de poule jusqu’à l’âge de dix-huit ans!
– Ma mère, c’est vrai, m’aimait beaucoup. Quand je suis parti, elle s’est mise au lit et elle y est restée… Comme alors la vie de soldat m’était pénible! tout allait à l’envers. On ne cessait de me punir, et pourquoi? J’obéissais à tout le monde, j’étais exact, soigneux, je ne buvais pas, je n’empruntais à personne, – c’est mauvais, quand un homme commence à emprunter. Et pourtant tout le monde autour de moi était si cruel, si dur! Je me fourrais quelquefois dans un coin et je sanglotais, je sanglotais. Un jour, ou plutôt une nuit, j’étais de garde. C’était l’automne, il ventait fort et il faisait si sombre qu’on ne voyait pas un chat. Et j’étais si triste, si triste! J’enlève la baïonnette de mon fusil et je la pose à côté de moi; puis j’appuie le canon contre ma poitrine, et avec le gros orteil du pied, -j’avais ôté ma botte, -je presse la détente. Le coup rate: j’examine mon fusil, je mets une charge de poudre fraîche, enfin je casse un coin de mon briquet et je redresse le canon contre ma poitrine. Eh bien! le coup rate de nouveau. – Que faire? me dis-je; je remets ma botte, j’ajuste de nouveau ma baïonnette et je me promène de long en large, le fusil sur l’épaule. Qu’on m’envoie où l’on voudra, mais je ne veux plus être soldat. Au bout d’une demi-heure, arrive le capitaine qui faisait la grande ronde. Il vient droit sur moi:
– «Est-ce qu’on se tient comme ça quand on est de garde?» J’empoigne mon fusil et je lui plante la baïonnette dans le corps. On m’a fait faire quatre mille verstes à pied… C’est comme ça que je suis arrivé dans la section particulière.
Il ne mentait pas; je ne comprends pourtant pas pourquoi on l’y avait envoyé. Des crimes semblables entraînaient un châtiment beaucoup moins sévère. – Sirotkine était le seul des forçats qui fût vraiment beau; quant à ses camarades de la section particulière, – au nombre de quinze, – ils étaient horribles à voir; des physionomies hideuses, dégoûtantes. Les têtes grises étaient nombreuses. Je parlerai plus loin de cette bande. Sirotkine était souvent en bonne amitié avec Gazine, – le cabaretier dont j’ai parlé au commencement de ce chapitre.
Ce Gazine était un être terrible. L’impression qu’il produisait sur tout le monde était effrayante, troublante. Il me semblait qu’il ne pouvait exister une créature plus féroce, plus monstrueuse que lui. J’ai pourtant vu à Tobolsk Kamenef, le brigand, qui s’est rendu célèbre par ses crimes. Plus tard, j’ai vu Sokolof, forçat évadé, ancien déserteur, et qui était un féroce meurtrier. Mais ni l’un ni l’autre ne m’inspirèrent autant de dégoût que Gazine. Je croyais avoir sous les yeux une araignée énorme, gigantesque, de la taille d’un homme. Il était Tartare; il n’y avait pas de forçat qui fût plus fort que lui. C’étaient moins par sa taille élevée et sa constitution herculéenne, que par sa tête énorme et difforme qu’il inspirait la terreur. Les bruits les plus étranges couraient sur son compte: il avait été soldat, disait-on; d’autres prétendaient qu’il s’était évadé de Nertchinsk, qu’il avait été exilé plusieurs fois en Sibérie, mais qu’il s’était toujours enfui. Échoué enfin dans notre bagne, il y faisait partie de la section des perpétuels. À ce qu’il parait, il aimait à tuer les petits enfants qu’il parvenait à attirer dans un endroit écarté; il effrayait alors le bambin, le tourmentait, et après avoir pleinement joui de l’effroi et des palpitations du pauvre petit, il le tuait lentement, posément, avec délices. On avait peut-être imaginé ces horreurs, par suite de la pénible impression que produisait ce monstre, mais elles étaient vraisemblables et cadraient avec sa physionomie. Cependant lorsque Gazine n’était pas ivre, il se conduisait fort convenablement. Il était toujours tranquille, ne se querellait jamais, évitait les disputes par mépris pour son entourage, absolument comme s’il avait eu une haute opinion de lui-même. Il parlait fort peu. Tous ses mouvements étaient mesurés, tranquilles, résolus. Son regard ne manquait pas d’intelligence, mais l’expression en était cruelle et railleuse, comme son sourire. De tous les forçats marchands d’eau-de-vie, il était le plus riche. Deux fois par an il s’enivrait complètement, et c’est alors que se trahissait toute sa féroce brutalité. Il s’animait peu à peu, et taquinait les détenus de railleries envenimées, aiguisées longtemps à l’avance; enfin, quand il était tout à fait soûl, il avait des accès de rage furieuse; il empoignait un couteau et se ruait sur ses camarades. Les forçats, qui connaissaient sa vigueur d’Hercule, l’évitaient et se garaient, car il se jetait sur le premier venu. On trouva pourtant un moyen de le museler. Une dizaine de détenus s’élançaient tout à coup sur Gazine et lui portaient des coups atroces dans le creux de l’estomac, dans le ventre, sous le cœur, jusqu’à ce qu’il perdit connaissance. On aurait tué n’importe qui avec un pareil traitement, mais Gazine en réchappait. Quand on l’avait bien roué de coups, on l’enveloppait dans sa pelisse et on le jetait sur son lit de planches. – «Qu’il cuve son eau-de-vie!» – Le lendemain, il se réveillait presque bien portant; il allait alors au travail, silencieux et sombre. Chaque fois que Gazine s’enivrait, tous les détenus savaient comment la journée finirait pour lui. Il le savait également, mais il buvait tout de même. Quelques années s’écoulèrent de la sorte. On remarqua que Gazine avait jeté sa gourme et qu’il commençait à faiblir. Il ne faisait que geindre, se plaignant de différentes maladies. Ses visites à l’hôpital étaient de plus en plus fréquentes. «Il se soumet enfin», disaient les détenus.
Ce jour-là, Gazine était entré dans la cuisine suivi du petit Polonais qui raclait du violon, et que les forçats en goguettes louaient pour égayer leur orgie. Il s’arrêta au milieu de la salle, silencieux, examinant du regard tous ses camarades, l’un après l’autre. Personne ne souffla mot. Quand il m’aperçut avec mon compagnon, il nous regarda de son air méchamment railleur et sourit, horriblement, de l’air d’un homme satisfait d’une bonne farce qu’il vient d’imaginer. Il s’approcha de notre table en trébuchant:
– Pourrais-je savoir, dit-il, d’où vous tenez les revenus qui vous permettent de boire ici du thé?
J’échangeai un regard avec mon voisin; je compris que le mieux était de nous taire et de ne rien répondre. La moindre contradiction aurait mis Gazine en fureur.
– Il faut que vous ayez de l’argent…, continua-t-il, il faut que vous en ayez gros pour boire du thé; mais, dites donc! êtes-vous aux travaux forcés pourboire du thé? Hein! êtes-vous venus ici pour en boire? Dites? Répondez un peu pour voir, que je vous…
Comprenant que nous nous taisions et que nous avions résolu de ne pas faire attention à lui, il accourut, livide et tremblant de rage. À deux pas se trouvait une lourde caisse, qui servait à mettre le pain coupé pour le dîner et le souper des forçats; son contenu suffisait pour le repas de la moitié des détenus. En ce moment elle était vide. Il l’empoigna des deux mains et la brandit au-dessus de nos têtes. Bien qu’un meurtre ou une tentative de meurtre fût une source inépuisable de désagréments pour les déportés (car alors les enquêtes, les contre-enquêtes et les perquisitions ne cessaient pas), et que ceux-ci empêchassent les querelles dont les suites auraient pu être fâcheuses, tout le monde se tut et attendit…
Pas un mot en notre faveur! Pas un cri contre Gazine! – La haine des détenus contre les gentilshommes était si grande, que chacun d’eux jouissait évidemment de nous voir, de nous sentir en danger… Un incident heureux termina cette scène qui aurait pu devenir tragique; Gazine allait lâcher l’énorme caisse qu’il faisait tournoyer, quand un forçat accourut de la caserne où il dormait et cria:
– Gazine, on t’a volé ton eau-de-vie!
L’affreux brigand laissa choir la caisse avec un horrible juron et se précipita hors de la cuisine. – Allons! Dieu les a sauvés! – dirent entre eux les détenus; ils le répétèrent longtemps.
Je n’ai jamais pu savoir si on lui avait volé son eau-de-vie, ou si ce n’était qu’une ruse inventée pour nous sauver…
Ce même soir, avant la fermeture des casernes, comme il faisait déjà sombre, je me promenais le long de la palissade. Une tristesse écrasante me tombait sur l’âme; de tout le temps que j’ai passé dans la maison de force, je ne me suis jamais senti aussi misérable que ce soir-là. Le premier jour de réclusion est toujours le plus dur, où que ce soit, aux travaux forcés ou au cachot… Une pensée m’agitait, qui ne m’a pas laissé de répit pendant ma déportation, – question insoluble alors et insoluble maintenant encore. – je réfléchissais à l’inégalité du châtiment pour les mêmes crimes. On ne saurait, en effet, comparer un crime à un autre, même par à peu près. Deux meurtriers tuent chacun un homme, les circonstances dans lesquelles ces deux crimes ont été commis sont minutieusement examinées et pesées. On applique à l’un et à l’autre le même châtiment, et pourtant quel abîme entre les deux actions! L’un a assassiné pour une bagatelle, pour un oignon, – il a tué sur la grande route un paysan qui passait et n’a trouvé sur lui qu’un oignon.
– Eh bien, quoi! on m’a envoyé aux travaux forcés pour un paysan qui n’avait qu’un oignon.
– Imbécile que tu es! un oignon vaut un kopek. Si tu avais tué cent paysans, tu aurais cent kopeks, un rouble, quoi! – Légende de prison.
L’autre criminel a tué un débauché qui tyrannisait ou déshonorait sa femme, sa sœur, sa fille. Un troisième, vagabond, à demi mort de faim, traqué par toute une escouade de police, a défendu sa liberté, sa vie. Sera-t-il l’égal du brigand qui assassine des enfants par jouissance, pour le plaisir de sentir couler leur sang chaud sur ses mains, de les voir frémir dans une dernière palpitation d’oiseau, sous le couteau qui déchire leur chair? Eh bien! les uns et les autres iront aux travaux forcés. La condamnation n’aura peut-être pas une durée égale, mais les variétés de peines sont peu nombreuses, tandis qu’il faut compter les espèces de crimes par milliers. Autant de caractères, autant de crimes différents. Admettons qu’il soit impossible de faire disparaître cette première inégalité du châtiment, que le problème est insoluble, et qu’en matière de pénalité, c’est la quadrature du cercle. Admettons cela. Même si l’on ne tient pas compte de cette inégalité, il y en a une autre: celle des conséquences du châtiment… Voici un homme qui se consume, qui fond comme une bougie. En voilà au contraire un autre qui ne se doutait même pas, avant d’être exilé, qu’il put exister une vie si gaie, si fainéante, – où il trouverait un cercle aussi agréable d’amis. Des individus de cette dernière catégorie se rencontrent aux travaux forcés. Prenez maintenant un homme de cœur, d’un esprit cultivé et d’une conscience affinée. Ce qu’il ressent le tue plus douloureusement que le châtiment matériel. Le jugement qu’il a prononcé lui-même sur son crime est plus impitoyable que celui du plus sévère tribunal, de la loi la plus draconienne. Il vit côte à côte avec un autre forçat qui n’a pas réfléchi une seule fois au meurtre qu’il expie, pendant tout le temps de son séjour au bagne, qui, peut-être, se croit innocent. – N’y a-t-il pas aussi de pauvres diables qui commettent des crimes afin d’être envoyés aux travaux forcés et d’échapper ainsi à une liberté incomparablement plus pénible que la réclusion? La vie est misérable; on n’a peut-être jamais mangé à sa faim; on se tue de travail pour enrichir son patron…; au bagne, le travail sera moins ardu, moins pénible, on mangera tout son soûl, mieux qu’on ne peut l’espérer maintenant. Les jours de fête, on aura de la viande, et puis il y a les aumônes, le travail du soir qui fournira quelque argent. Et la société qu’on trouve à la maison de force, la comptez-vous pour rien? Les forçats sont des gens habiles, rusés, qui savent tout. C’est avec une admiration non déguisée que le nouveau venu regardera ses camarades de chaîne, il n’a rien vu de pareil, aussi s’estimera-t-il dans la meilleure compagnie du monde.
Est-il possible que ces hommes si divers ressentent également le châtiment infligé? Mais à quoi bon s’occuper de questions insolubles? Le tambour bat, il faut rentrer à la caserne…
On nous contrôla encore une fois, puis on ferma les portes des casernes, chacune avec un cadenas particulier, et les détenus restèrent enfermés jusqu’à l’aube.
Le contrôle était fait par un sous-officier, accompagné de deux soldats. Quand, par hasard, un officier y assistait, on faisait ranger les forçats dans la cour; mais, le plus ordinairement, on les vérifiait dans les bâtiments mêmes. Comme les soldats se trompaient souvent, ils sortaient et rentraient pour nous recompter un à un, jusqu’à ce que leur compte fût exact. Ils fermaient alors les casernes. Chacune d’elles contenait environ trente détenus, aussi était-on fort à l’étroit sur les lits de camp. Comme il était trop tôt pour dormir, les forçats se mirent au travail.
Outre l’invalide dont j’ai parlé, qui couchait dans notre dortoir et représentait pendant la nuit l’administration de la prison, il y avait dans chaque caserne un «ancien» désigné par le major en récompense de sa bonne conduite. Il n’était pourtant pas rare que les anciens eux-mêmes commissent des délits pour lesquels ils subissaient la peine du fouet; ils perdaient alors leur rang et se voyaient immédiatement remplacés par ceux de leurs camarades dont la conduite était satisfaisante. Notre ancien était précisément Akim Akimytch; à mon grand étonnement, il tançait vertement les détenus, mais ceux-ci ne répondaient à ses remontrances que par des railleries. L’invalide, plus avisé, ne se mêlait de rien, et s’il ouvrait la bouche, ce n’était jamais que par respect des convenances, par acquit de conscience. Il restait assis, silencieux, sur sa couchette, occupé à rapetasser de vieilles bottes.
Ce jour-là, je fis une remarque dont je pus constater l’exactitude par la suite; c’est que tous ceux qui ne sont pas forçats et qui ont affaire à ces derniers, quels qu’ils soient, – à commencer par les soldats d’escorte et les factionnaires, – considèrent les forçats d’un point de vue faux et exagéré; ils s’attendent à ce que pour un oui, pour un non, ceux-ci se jettent sur eux, un couteau à la main. Les détenus, parfaitement conscients de la crainte qu’ils inspirent, montrent une certaine arrogance. Aussi le meilleur chef de prison est-il précisément celui qui n’éprouve aucune émotion en leur présence. Malgré les airs qu’ils se donnent, les forçats eux-mêmes préfèrent qu’on ait confiance en eux. On peut même se les attacher en agissant ainsi. J’ai eu plus d’une fois l’occasion de remarquer leur étonnement lors de l’entrée d’un chef sans escorte dans leur prison, et certainement cet étonnement n’a rien que de flatteur: un visiteur intrépide impose le respect aux gens du bagne; si un malheur arrive, ce ne sera jamais en sa présence. La terreur qu’inspirent les forçats est générale, et pourtant je n’y vois aucun fondement; est-ce l’aspect du prisonnier, sa mine de franc bandit, qui causent une certaine répulsion? Ne serait-ce pas plutôt le sentiment qui vous assaille, dès votre entrée dans la prison, à savoir que malgré tous les efforts, toutes les mesures prises, il est impossible de faire d’un homme vivant un cadavre, d’étouffer ses sentiments, sa soif de vengeance et de vie, ses passions et le besoin impérieux de les satisfaire? Quoi qu’il en soit, j’affirme qu’il n’y a pas lieu de craindre les forçats. Un homme ne se jette ni si vite ni si facilement sur son semblable, un couteau à la main. Si des accidents arrivent quelquefois, ils sont tellement rares qu’on peut déclarer le danger nul. Je ne parle bien entendu que des détenus déjà condamnés, qui subissent leur peine, et dont quelques-uns sont presque heureux de se trouver enfin au bagne: tant une nouvelle forme de vie a toujours d’attrait pour l’homme! Ceux-là vivent tranquilles et soumis. Quant aux turbulents, les forçats les maintiennent eux-mêmes en repos, et leur arrogance ne va jamais trop loin, Le détenu, si hardi et audacieux qu’il soit, a peur de tout en prison. Il n’en est pas de même du prévenu dont le sort n’est pas décidé. Celui-ci est parfaitement capable de se jeter sur n’importe qui, sans motif de haine, uniquement parce qu’il doit être fouetté le lendemain; en effet, s’il commet un nouveau crime, son affaire se complique, le châtiment est retardé, il gagne du temps. Cette agression s’explique, car elle a une cause, un but; le forçat, coûte que coûte, veut «changer son sort», et cela tout de suite. À ce propos, j’ai été témoin d’un fait psychologique bien étrange.
Dans la section des condamnés militaires se trouvait un ancien soldat envoyé pour deux ans aux travaux forcés, fieffé fanfaron et couard en même temps. – En général, le soldat russe n’est guère vantard, car il n’en a pas le temps, alors même qu’il le voudrait. Quand il s’en trouve un dans le nombre, c’est toujours un lâche et un fripon. – Doutof, – c’était le nom du détenu dont je parle, – subit sa peine et rentra de nouveau dans un bataillon de ligne; mais comme tous ceux qu’on envoie se corriger à la maison de force, il s’y était complètement perverti. Ces chevaux de retour reviennent au bagne après deux ou trois semaines de liberté, non plus pour un temps relativement court, mais pour quinze ou vingt ans. Ainsi arriva-t-il pour Doutof. Trois semaines après sa mise en liberté, il vola avec effraction l’un de ses camarades et fit l’indiscipliné. Il passa en jugement, fut condamné à une sévère punition corporelle. Horriblement effrayé, comme un lâche qu’il était, par le châtiment prochain, il s’élança un couteau à la main sur l’officier de garde qui entrait dans son cachot, la veille du jour où il devait passer par les baguettes de sa compagnie. Il comprenait parfaitement que, par là, il aggravait son crime et augmentait la durée de sa condamnation. Mais tout ce qu’il voulait, c’était reculer de quelques jours, de quelques heures au moins, l’effroyable minute du châtiment. Il était si lâche qu’il ne blessa même pas l’officier avec le couteau qu’il brandissait; il n’avait commis cette agression que pour ajouter à son dossier un nouveau crime, lequel nécessiterait sa remise en jugement.
L’instant qui précède la punition est terrible pour le condamné aux verges. J’ai vu beaucoup de prévenus, la veille du jour fatal. Je les rencontrais d’ordinaire à l’hôpital quand j’étais malade, ce qui m’arrivait souvent. En Russie, les gens qui montrent le plus de compassion pour les forçats sont bien certainement les médecins; ils ne font jamais entre les détenus les distinctions dont sont coupables les autres personnes en rapport direct avec ceux-ci. Seul, peut-être, le peuple lutte de compassion avec les docteurs, car il ne reproche jamais au criminel le délit qu’il a commis, quel qu’il soit; il le lui pardonne en faveur de la peine subie.
Ce n’est pas en vain que le peuple, dans toute la Russie, appelle le crime un malheur et le criminel un malheureux. Cette définition est expressive, profonde, et d’autant plus importante qu’elle est inconsciente, instinctive. – Les médecins sont donc le recours naturel des forçats, surtout quand ceux-ci ont à subir une punition corporelle… Le prévenu qui a passé en conseil de guerre sait à peu près à quel moment la sentence sera exécutée; pour y échapper, il se fait envoyer à l’hôpital, afin de reculer de quelques jours la terrible minute. Quand il se déclare rétabli, il n’ignore pas que, le lendemain de sa sortie de l’hôpital, cette minute arrivera; aussi les forçats sont-ils toujours émus ce jour-là. Quelques-uns, il est vrai, cherchent par amour-propre à cacher leur émotion, mais personne ne se laisse tromper par ce faux-semblant de courage. Chacun comprend la cruauté de ce moment, et se tait par humanité! J’ai connu un tout jeune forçat, ex-soldat condamné pour meurtre, qui devait recevoir le maximum de coups de verges. La veille du jour où il devait être fouetté, il résolut de boire une bouteille d’eau-de-vie, dans laquelle il avait fait infuser du tabac à priser. – Le détenu condamné aux verges a toujours bu, avant le moment critique, de l’eau-de-vie, qu’il s’est procurée longtemps à l’avance, souvent à un prix fabuleux: il se priverait du nécessaire pendant six mois plutôt que de ne pas en avaler un quart de litre avant l’exécution. Les forçats sont convaincus qu’un homme ivre souffre moins des coups de bâton ou de fouet que s’il est de sang-froid. – Je reviens à mon récit. Le pauvre diable tomba malade quelques instants après avoir bu sa bouteille d’eau-de-vie: il vomit du sang et fut emporté sans connaissance à l’hôpital. Sa poitrine fut si déchirée par cet accident qu’une phtisie se déclara et emporta le soldat au bout de quelques mois. Les docteurs qui le soignaient ne surent jamais la cause de sa maladie.
Si les exemples de pusillanimité ne sont pas rares parmi les détenus, il faut ajouter aussi qu’on en trouve dont l’intrépidité étonne. Je me souviens de plusieurs traits de fermeté qui allaient jusqu’à l’insensibilité. L’arrivée d’un effroyable bandit à l’hôpital est restée gravée dans ma mémoire. Par un beau jour d’été, le bruit se répandit dans notre infirmerie que le fameux brigand Orlof devait être fustigé le soir même et qu’on l’amènerait ensuite à l’ambulance. Les détenus qui se trouvaient à l’hôpital affirmaient que l’exécution serait cruelle, aussi tout le monde était-il ému; moi-même, je l’avoue, j’attendais avec curiosité l’arrivée de ce brigand dont on racontait des choses inouïes. C’était un malfaiteur comme il y en a peu, capable d’assassiner de sang-froid des vieillards et des enfants; il était doué d’une force de volonté indomptable et plein d’une orgueilleuse conscience de sa force. Comme il était coupable de plusieurs crimes, il avait été condamné à passer par les baguettes. On l’amena ou plutôt on l’apporta vers le soir; la salle était déjà plongée dans l’obscurité, on allumait les chandelles. Orlof était excessivement pâle, presque sans connaissance, avec des cheveux épais et bouclés d’un noir mat, sans reflet. Son dos était tout écorché et enflé, bleu, avec des taches de sang. Les détenus le soignèrent pendant toute cette nuit; ils lui changèrent ses compresses, le couchèrent sur le côté, lui préparèrent la lotion ordonnée par le médecin, en un mot, ils eurent pour lui autant de sollicitude que pour un parent ou un bienfaiteur.
Le lendemain, il reprit entièrement ses sens, et fit un ou deux tours dans la salle. Cela m’étonna fort, car il était anéanti et sans force quand on l’avait apporté; il avait reçu la moitié du nombre de coups de baguettes fixé par l’arrêt. Le docteur avait fait cesser l’exécution, convaincu que si on la continuait, la mort d’Orlof devenait inévitable. Ce criminel était de constitution débile, affaibli par une longue réclusion. Qui a vu des détenus condamnés aux verges se souviendra toujours de leurs visages maigres et épuisés, de leurs regards enfiévrés. Orlof fut bientôt rétabli: sa puissante énergie avait évidemment aidé à remonter son organisme; ce n’était pas un homme ordinaire. Par curiosité je fis sa connaissance et je pus l’étudier à loisir pendant toute une semaine. De ma vie je n’ai rencontré un homme dont la volonté fût plus ferme, plus inflexible. J’avais vu à Tobolsk une célébrité du même genre, un ancien chef de brigands. Celui-là était une véritable bête fauve; en le frôlant, sans même le connaître, on pressentait en lui une créature dangereuse. Ce qui m’effrayait surtout, c’était sa stupidité; la matière en lui avait tellement pris le dessus sur l’esprit, qu’on voyait du premier regard que rien n’existait plus pour lui, si ce n’est la satisfaction brutale de ses besoins physiques. Je suis certain pourtant que Korenef, – ainsi s’appelait ce brigand, – se serait évanoui en s’entendant condamner à un châtiment corporel aussi rigoureux que celui d’Orlof; et il eût égorgé le premier venu sans sourciller. Orlof, au contraire, était une éclatante victoire de l’esprit sur la chair. Cet homme se commandait parfaitement: il n’avait que du mépris pour les punitions et ne craignait rien au monde. Ce qui dominait en lui, c’était une énergie sans bornes, une soif de vengeance, une activité, une volonté inébranlables quand il s’agissait d’atteindre un but. Je fus étonné de son air hautain, il regardait tout du haut de sa grandeur, non pas qu’il prit la peine de poser; cet orgueil était inné en lui. Je ne pense pas que personne ait jamais eu quelque influence sur lui. Il regardait tout d’un œil impassible, comme si rien au monde ne pouvait l’étonner. Il savait fort bien que les autres déportés le respectaient, mais il n’en profitait nullement pour se donner de grands airs. Et pourtant la vanité et l’outrecuidance sont des défauts dont aucun forçat n’est exempt. Il était intelligent; sa franchise étrange ne ressemblait nullement à du bavardage. Il répondit sans détour à toutes les questions que je lui posai: il m’avoua qu’il attendait avec impatience son rétablissement, afin d’en finir avec la punition qu’il devait subir. – «Maintenant, me dit-il en clignant de l’œil, c’est fini! je recevrai mon reste et l’on m’enverra à Nertchinsk avec un convoi de détenus, j’en profiterai pour m’enfuir. Je m’évaderai, pour sûr! Si seulement mon dos se cicatrisait plus vite!» Pendant cinq jours, il brûla d’impatience d’être en état de quitter l’hôpital. Il était quelquefois gai et de bonne humeur. Je profitai de ces éclaircies pour l’interroger sur ses aventures. Il fronçait légèrement les sourcils, mais il répondit toujours avec sincérité à mes questions. Quand il comprit que j’essayais de le pénétrer et de trouver en lui quelques traces de repentir, il me regarda d’un air hautain et méprisant, comme si j’eusse été un gamin un peu bête, auquel il faisait trop d’honneur en causant. Je surpris sur son visage une sorte de compassion pour moi. Au bout d’un instant il se mit à rire à gorge déployée, mais sans la moindre ironie; j’imagine que plus d’une fois, il a dû rire tout haut, quand mes paroles lui revenaient à la mémoire. Il se fit inscrire enfin pour la sortie, bien que son dos ne fût pas entièrement cicatrisé; comme j’étais presque rétabli, nous quittâmes ensemble l’infirmerie: je rentrai à la maison de force, tandis qu’on l’incarcérait au poste où il avait été enfermé auparavant. En me quittant, il me serra la main, ce qui à ses yeux était une marque de haute confiance. Je pense qu’il agit ainsi parce qu’il était bien disposé en ce moment-là. En réalité, il devait me mépriser, car j’étais un être faible, pitoyable sous tous les rapports, et qui se résignait à son sort. Le lendemain, il subit la seconde moitié de sa punition…
Quand on eut fermé sur nous les portes de notre caserne, elle prit, en moins de rien, un tout autre aspect, celui d’une demeure véritable, d’un foyer domestique. Alors seulement je vis mes camarades les forçats chez eux. Pendant la journée, les sous-officiers ou quelque autre supérieur pouvaient arriver à l’improviste, aussi leur contenance était-elle tout autre; toujours sur le qui-vive, ils n’avaient l’air rassuré qu’à demi. Une fois qu’on eut poussé les verrous et fermé la porte au cadenas, chacun s’assit à sa place et se mit au travail. La caserne s’éclaira d’une façon inattendue: chaque forçat avait sa bougie et son chandelier de bois. Les uns piquaient des bottes, les autres cousaient des vêtements quelconques.
L’air déjà méphitique se corrompait de plus en plus. Quelques détenus accroupis dans un coin jouaient aux cartes sur un tapis déroulé. Dans chaque caserne il y avait un détenu qui possédait un tapis long de quatre-vingts centimètres, une chandelle et des cartes horriblement poisseuses et graisseuses. Cela s’appelait «un jeu». Le propriétaire des cartes recevait des joueurs quinze kopeks par nuit; c’était là son commerce. On jouait d’ordinaire «aux trois feuilles», à la gorka, c’est-à-dire à des jeux de hasard. Chaque joueur posait devant lui une pile de monnaie de cuivre, – toute sa fortune, – et ne se relevait que quand il était à sec ou qu’il avait fait sauter la banque. Le jeu se prolongeait fort tard dans la nuit; l’aube se levait quelquefois sur nos joueurs qui n’avaient pas fini leur partie, souvent même elle ne cessait que quelques minutes avant l’ouverture des portes. Dans notre salle il y avait, – comme dans toutes les autres, du reste, – des mendiants ruinés par le jeu et la boisson, ou plutôt des mendiants «innés». Je dis «innés» et je maintiens mon expression. En effet, dans notre peuple et dans n’importe quelle condition, il y a et il y aura toujours de ces personnalités étranges et paisibles, dont la destinée est de rester toujours mendiants. Ils sont pauvres diables toute leur vie, hébétés et accablés, ils restent sous la domination, sous la tutelle de quelqu’un, principalement des prodigues et des parvenus enrichis. Tout effort, toute initiative est un fardeau pour eux. Ils ne vivent qu’à la condition de ne rien entreprendre eux-mêmes, mais de toujours servir, de toujours vivre par la volonté d’un autre; ils sont destinés à agir par et pour les autres. Nulle circonstance ne peut les enrichir, même la plus inattendue, ils sont toujours mendiants. J’ai rencontré de ces gens dans toutes les classes de la société, dans toutes les coteries, dans toutes les associations, même dans le monde littéraire. On les trouve dans chaque prison, dans chaque caserne.
Aussitôt qu’un jeu se formait, on appelait un de ces mendiants qui était indispensable aux joueurs; il recevait cinq kopeks argent pour toute une nuit de travail, et quel travail! cela consistait à monter la garde dans le vestibule, par un froid de trente degrés Réaumur, dans une obscurité complète pendant six ou sept heures. Le guetteur épiait là le moindre bruit, car le major ou les officiers de garde faisaient quelquefois leur ronde assez tard dans la nuit. Ils arrivaient en tapinois et surprenaient en flagrant délit de désobéissance les joueurs et les travailleurs, grâce à la lumière des chandelles que l’on pouvait distinguer de la cour. Quand on entendait la clef grincer dans le cadenas qui fermait la porte, il était trop tard pour se cacher, éteindre les chandelles et s’étendre sur les planches. De pareilles surprises étaient fort rares. Cinq kopeks étaient un salaire dérisoire, même dans notre maison de force, et néanmoins l’exigence et la dureté des joueurs m’étonnaient toujours en ce cas, ainsi que dans bien d’autres. – «Tu es payé, tu dois nous servir!» C’était là un argument qui ne souffrait pas de réplique. Il suffisait d’avoir payé quelques sous à quelqu’un pour profiter de lui le plus possible, et même exiger de la reconnaissance. Plus d’une fois, j’eus l’occasion de voir des forçats dépenser leur argent sans compter, à tort et à travers, et tromper leur «serviteur»; j’ai vu cela dans mainte prison à plusieurs reprises.
J’ai déjà dit qu’à part les joueurs tout le monde travaillait: cinq détenus seuls restèrent complètement oisifs, et se couchèrent presque immédiatement. Ma place sur les planches se trouvait près de la porte. Au-dessous de moi, celle d’Akim Akimytch; quand nous étions couchés, nos têtes se touchaient. Il travailla jusqu’à dix ou onze heures à coller une lanterne multicolore qu’un habitant de la ville lui avait commandée et pour laquelle il devait être grassement payé. Il excellait dans ce travail, qu’il exécutait méthodiquement, sans relâche; quand il eut fini, il serra soigneusement ses outils, déroula son matelas, fit sa prière et s’endormit du sommeil du juste. Il poussait l’ordre et la minutie jusqu’au pédantisme, et devait s’estimer dans son for intérieur un homme de tête, comme c’est le cas des gens bornés et médiocres. Il ne me plut pas au premier abord, bien qu’il me donnât beaucoup à penser ce jour-là; je m’étonnais qu’un pareil homme se trouvât dans une maison de force au lieu d’avoir fait une brillante carrière. Je parlerai plus d’une fois d’Akim Akimytch dans la suite de mon récit.
Mais il me faut décrire le personnel de notre caserne. J’étais appelé à y vivre nombre d’années; ceux qui m’entouraient devaient être mes camarades de toutes les minutes. On conçoit que je les regardais avec une curiosité avide! À ma gauche, dormait une bande de montagnards du Caucase, presque tous exilés pour leurs brigandages, et condamnés à des peines différentes: il y avait là deux Lezghines, un Tcherkesse et trois Tartares du Daghestan. Le Tcherkesse était un être morose et sombre, qui ne parlait presque jamais et vous regardait en dessous, de son mauvais sourire de bête venimeuse. Un des Lezghines, un vieillard au nez aquilin, long et mince, paraissait un franc bandit. En revanche, l’autre Lezghine, Nourra, fit sur moi l’impression la plus favorable et la plus consolante. De taille moyenne, encore jeune, bâti en Hercule, avec des cheveux blonds et des yeux de pervenche, il avait le nez légèrement retroussé, les traits quelque peu finnois: comme tous les cavaliers, il marchait la pointe des pieds en dedans. Son corps était zébré de cicatrices, labouré de coups de baïonnette et de balles; quoique montagnard soumis du Caucase, il s’était joint aux rebelles, avec lesquels il opérait de continuelles incursions sur notre territoire.
Tout le monde l’aimait dans le bagne à cause, de sa gaieté et de son affabilité. Il travaillait sans murmurer, toujours paisible et serein; les vols, les friponneries et l’ivrognerie le dégoûtaient ou le mettaient en fureur; en un mot, il ne pouvait souffrir ce qui était malhonnête; il ne cherchait querelle à personne, il se détournait seulement avec indignation. Pendant sa réclusion, il ne vola ni ne commit aucune mauvaise action. D’une piété fervente, il récitait religieusement ses prières chaque soir, observait tous les jeûnes mahométans, en vrai fanatique, et passait des nuits entières à prier. Tout le monde l’aimait et le tenait pour sincèrement honnête. «Nourra est un lion!» disaient les forçats. Ce nom de Lion lui resta. Il était parfaitement convaincu qu’une fois sa condamnation purgée, on le renverrait au Caucase: à vrai dire, il ne vivait que de cette espérance: je crois qu’il serait mort, si on l’en avait privé. Je le remarquai le jour même de mon arrivée à la maison de force. Comment n’aurait-on pas distingué cette douce et honnête figure au milieu des visages sombres, rébarbatifs ou sardoniques? Pendant la première demi-heure, il passa à côté de moi et me frappa doucement l’épaule en me souriant d’un air débonnaire. Je ne compris pas tout d’abord ce qu’il voulait me dire, car il parlait fort mal le russe; mais bientôt après, il repassa de nouveau et me tapa encore sur l’épaule avec son sourire amical. Pendant trois jours, il répéta cette manœuvre singulière; comme je le devinai par la suite, il m’indiquait par là qu’il avait pitié de moi et qu’il sentait combien devaient m’être pénibles ces premiers instants: il voulait me témoigner sa sympathie, me remonter le moral et m’assurer de sa protection. Bon et naïf Nourra!
Des trois Tartares du Daghestan, tous frères, les deux aînés étaient des hommes faits, tandis que le cadet, Aléi, n’avait pas plus de vingt-deux ans; à le voir, on l’aurait cru plus jeune. Il dormait à côté de moi. Son visage intelligent et franc, naïvement débonnaire, m’attira tout d’abord; je remerciai la destinée de me l’avoir donné pour voisin au lieu de quelque autre détenu. Son âme tout entière se lisait sur sa belle figure ouverte. Son sourire si confiant avait tant de simplicité enfantine, ses grands yeux noirs étaient si caressants, si tendres, que j’éprouvais toujours un plaisir particulier à le regarder, et cela me soulageait dans les instants de tristesse et d’angoisse. Dans son pays, son frère aîné (il en avait cinq, dont deux se trouvaient aux mines en Sibérie) lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs aînés est si grand que le jeune Aléi n’osa pas demander le but de l’expédition; il n’en eut peut-être même pas l’idée. Ses frères ne jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. Ils allaient piller la caravane d’un riche marchand arménien, qu’ils réussirent en effet à mettre en déroute; ils assassinèrent le marchand et dérobèrent ses marchandises. Malheureusement pour eux, leur acte de brigandage fut découvert: on les jugea, on les fouetta, puis on les envoya en Sibérie, aux travaux forcés. Le tribunal n’admit de circonstances atténuantes qu’en faveur d’Aléi, qui fut condamné au minimum de la peine: quatre ans de réclusion. Ses frères l’aimaient beaucoup: leur affection était plutôt paternelle que fraternelle. Il était l’unique consolation de leur exil; mornes et tristes d’ordinaire, ils lui souriaient toujours; quand ils lui parlaient, – ce qui était fort rare, car ils le tenaient pour un enfant auquel on ne peut rien dire de sérieux, – leur visage rébarbatif s’éclaircissait; je devinais qu’ils lui parlaient toujours d’un ton badin, comme à un bébé; lorsqu’il leur répondait, les frères échangeaient un coup d’œil et souriaient d’un air bonhomme. Il n’aurait pas osé leur adresser la parole, à cause de son respect pour eux. Comment ce jeune homme put conserver son cœur tendre, son honnêteté native, sa franche cordialité sans se pervertir et se corrompre, pendant tout le temps de ses travaux forcés, cela est presque inexplicable. Malgré toute sa douceur, il avait une nature forte et stoïque, comme je pus m’en assurer plus tard. Chaste comme une jeune fille, toute action vile, cynique, honteuse ou injuste, enflammait d’indignation ses beaux yeux noirs, qui en devenaient plus beaux encore. Sans être de ceux qui se seraient laissés impunément offenser, il évitait les querelles, les injures, et conservait toute sa dignité. Avec qui se serait-il querellé du reste? Tout le monde l’aimait et le caressait. Il ne fut tout d’abord que poli avec moi, mais peu à peu nous en vînmes à causer le soir; quelques mois lui avaient suffi pour apprendre parfaitement le russe, tandis que ses frères ne parvinrent jamais à parler correctement cette langue. Je vis en lui un jeune homme extraordinairement intelligent, en même temps que modeste et délicat, et fort raisonnable. Aléi était un être d’exception, et je me souviens toujours de ma rencontra avec lui comme d’une des meilleures fortunes de ma vie. Il y a de ces natures si spontanément belles, et douées par Dieu de si grandes qualités, que l’idée de les voir se pervertir semble absurde. On est toujours tranquille sur leur compte, aussi n’ai-je jamais rien craint pour Aléi. Où est-il maintenant?
Un jour, assez longtemps après mon arrivée à la maison de force, j’étais étendu sur mon lit de camp; de pénibles pensées m’agitaient. Aléi, toujours laborieux, ne travaillait pas en ce moment. L’heure du sommeil n’était pas encore arrivée. Les frères célébraient une fête musulmane, aussi restaient-ils inactifs. Aléi était couché, la tête entre ses deux mains, en train de rêver. Tout à coup il me demande:
– Eh bien, tu es très-triste?
Je le regardai avec curiosité; cette question d’Aléi, toujours si délicat, si plein de tact, me parut étrange; mais je l’examinai plus attentivement, je remarquai tant de chagrin, de souffrance intime sur son visage, souffrance éveillée sans doute par les souvenirs qui se présentaient à sa mémoire, que je compris qu’en ce moment lui-même était désolé. Je lui en fis la remarque. Il soupira profondément et sourit d’un air mélancolique. J’aimais son sourire toujours gracieux et cordial: quand il riait, il montrait deux rangées de dents que la première beauté du monde eût pu lui envier.
– Tu te rappelais probablement, Aléi, comment on célèbre cette fête au Daghestan? hein? il fait bon là-bas?
– Oui, fit-il avec enthousiasme, et ses yeux rayonnaient. Comment as-tu pu deviner que je rêvais à cela?
– Comment ne pas le deviner? Est-ce qu’il ne fait pas meilleur là-bas qu’ici?
– Oh! pourquoi me dis-tu cela?
– Quelles belles fleurs il y a dans votre pays, n’est-ce pas? c’est un vrai paradis?
– Tais-toi! tais-toi! je t’en prie. Il était vivement ému.
– Écoute, Aléi, tu avais une sœur?
– Oui, pourquoi me demandes-tu cela?
– Elle doit être bien belle, si elle te ressemble.
– Oh! il n’y a pas de comparaison à faire entre nous deux. Dans tout le Daghestan, on ne trouvera pas une seule fille aussi belle. Quelle beauté que ma sœur! Je suis sûr que tu n’en as jamais vu de pareille. Et puis, ma mère était aussi très-belle.
– Et ta mère t’aimait?
– Que dis-tu? Assurément, elle est morte de chagrin; elle m’aimait tant! J’étais son préféré; oui, elle m’aimait plus que ma sœur, plus que tous les autres. Cette nuit, en songe, elle est venue vers moi; elle a versé des larmes sur ma tête.
Il se tut, et de toute la soirée il n’ouvrit pas la bouche; mais à partir de ce moment il rechercha ma compagnie et ma conversation, bien que, par respect, il ne se permit jamais de m’adresser le premier la parole. En revanche, il était heureux quand je m’entretenais avec lui. Il parlait souvent du Caucase, de sa vie passée. Ses frères ne lui défendaient pas de causer avec moi, je crois même que cela leur était agréable. Quand ils virent que je me prenais d’affection pour Aléi, ils devinrent eux-mêmes beaucoup plus affables pour moi.
Aléi m’aidait souvent aux travaux; à la caserne il faisait ce qu’il croyait devoir m’être agréable et me procurer quelque soulagement; il n’y avait dans ces attentions ni servilité ni espoir d’un avantage quelconque, mais seulement un sentiment chaleureux et cordial qu’il ne cachait nullement. Il avait une aptitude extraordinaire pour les arts mécaniques; il avait appris à coudre fort passablement le linge, et à raccommoder les bottes; il connaissait même quelque peu de menuiserie, – ce qu’on en pouvait apprendre à la maison de force. Ses frères étaient fiers de lui.
– Écoute, Aléi, lui dis-je un jour, pourquoi n’apprends-tu pas à lire et à écrire le russe? Cela pourrait t’être fort utile plus tard ici en Sibérie.
– Je le voudrais bien, niais qui m’instruira?
– Ceux qui savent lire et écrire ne manquent pas ici. Si tu veux, je t’instruirai moi-même.
– Oh! apprends-moi à lire, je t’en prie, fit Aléi en se soulevant. Il joignit les mains en me regardant d’un air suppliant.
Nous nous mîmes à l’œuvre le lendemain soir. J’avais avec moi une traduction russe du Nouveau Testament, l’unique livre qui ne fût pas défendu à la maison de force. Avec ce seul livre, sans alphabet, Aléi apprit à lire en quelques semaines. Au bout de trois mois il comprenait parfaitement le langage écrit, car il apportait à l’étude un feu, un entraînement extraordinaires.
Un jour, nous lûmes ensemble, en entier, le Sermon sur la montagne. Je remarquai qu’il lisait certains passages d’un ton particulièrement pénétré; je lui demandai alors si ce qu’il venait de lire lui plaisait. Il me lança un coup d’œil, et son visage s’enflamma d’une rougeur subite.
– Oh! oui, Jésus est un saint prophète, il parle la langue de Dieu. Comme c’est beau!
– Mais dis-moi ce qui te plaît le mieux.
– Le passage où il est dit: «Pardonnez, aimez, aimez vos ennemis, n’offensez pas.» Ah! comme il parle bien!
Il se tourna vers ses frères, qui écoutaient notre conversation, et leur dit quelques mots avec chaleur. Ils causèrent longtemps, sérieusement, approuvant parfois leur jeune frère d’un hochement de tête, puis, avec un sourire grave et bienveillant, un sourire tout musulman (j’aime beaucoup la gravité de ce sourire), ils m’assurèrent que Isou (Jésus) était un grand prophète. Il avait fait de grands miracles, créé un oiseau d’un peu d’argile sur lequel il avait soufflé la vie, et cet oiseau s’était envolé… Cela était écrit dans leurs livres. Ils étaient convaincus qu’ils me feraient un grand plaisir en louant Isou; quant à Aléi, il était heureux de voir ses frères m’approuver et me procurer ce qu’il estimait être une satisfaction pour moi. Le succès que j’eus avec mon élève en lui apprenant à écrire fut vraiment admirable. Aléi s’était procuré du papier (à ses frais, car il n’avait pas voulu que je fisse cette dépense), des plumes, de l’encre; en moins de deux mois, il apprit à écrire. Les frères eux-mêmes furent étonnés d’aussi rapides progrès. Leur orgueil et leur contentement n’avaient plus e bornes; ils ne savaient trop comment me manifester leur reconnaissance. Au chantier, s’il nous arrivait de travailler ensemble, c’était à qui m’aiderait: ils regardaient cela comme un plaisir. Je ne parle pas d’Aléi; il nourrissait pour moi une affection aussi profonde que pour ses frères. Je n’oublierai jamais le jour où il fut libéré. Il me conduisit hors de la caserne, se jeta à mon cou et sanglota. Il ne m’avait jamais embrassé, et n’avait jamais pleuré devant moi.
– Tu as tant fait pour moi, tant fait! disait-il, que ni mon père, ni ma mère n’ont été meilleurs à mon égard: «tu as fait de moi un homme, Dieu te bénira; je ne t’oublierai jamais, jamais…»
Où est-il maintenant? Où est mon bon, mon cher, cher Aléi?…
Outre les Circassiens, nous avions encore dans notre caserne un certain nombre de Polonais qui faisaient bande à part; ils n’avaient presque pas de rapports avec les autres forçats. J’ai déjà dit que grâce à leur exclusivisme, à leur haine pour les déportés russes, ils étaient haïs de tout le monde; c’étaient des natures tourmentées, maladives. Ils étaient au nombre de six; parmi eux se trouvaient des hommes instruits, dont je parlerai plus en détail dans la suite de mon récit. C’est d’eux que pendant les derniers temps de ma réclusion, je tins quelques livres. Le premier ouvrage que je lus me fit une impression étrange, profonde… Je parlerai plus loin de ces sensations, que je considère comme très-curieuses; mois on aura de la peine à les comprendre, j’en suis certain, car on ne peut juger de certaines choses, si on ne les a pas éprouvées soi-même. Il me suffira de dire que les privations intellectuelles sont plus pénibles à supporter que les tourments physiques les plus effroyables. L’homme du peuple envoyé au bagne se retrouve dans sa société, peut-être même dans une société plus développée. Il perd beaucoup son coin natal, sa famille, mais son milieu reste le même. Un homme instruit, condamné par la loi à la même peine que l’homme du peuple, souffre incomparablement plus que ce dernier. Il doit étouffer tous ses besoins, toutes ses habitudes, il faut qu’il descende dans un milieu inférieur et insuffisant, qu’il s’accoutume à respirer un autre air…
C’est un poisson jeté sur le sable. Le châtiment qu’il subit, égal pour tous les criminels, suivant l’esprit de la loi, est souvent dix fois plus douloureux et plus poignant pour lui que pour l’homme du peuple. C’est une vérité incontestable, alors même qu’on ne parlerait que des habitudes matérielles qu’il lui faut sacrifier.
Mais ces Polonais formaient une bande à part. Ils vivaient ensemble; de tous les forçats de notre caserne, ils n’aimaient qu’un Juif, et encore, parce qu’il les amusait. Notre Juif était du reste généralement aimé, bien que tous se moquassent de lui. Nous n’en avions qu’un seul, et maintenant encore je ne puis me souvenir de lui sans rire. Chaque fois que je le regardais, je me rappelais le Juif Iankel que Gogol a dépeint dans Tarass Boulba, et qui, une fois déshabillé et prêt à se coucher avec sa Juive, dans une sorte d’armoire, ressemblait fort à un poulet. Içaï Fomitch et un poulet déplumé se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Il était déjà d’un certain âge, – cinquante ans environ, – petit et faible, rusé et en même temps fort bête, hardi, outrecuidant, quoique horriblement couard. Sa figure était criblée de rides; il avait sur le front et les joues les stigmates de la brûlure qu’il avait subie au pilori. Je n’ai jamais pu m’expliquer comment il avait pu supporter soixante coups de fouet, car il était condamné pour meurtre. Il portait sur lui une ordonnance médicale, qui lui avait été remise par d’autres Juifs, aussitôt après son exécution au pilori. Grâce à l’onguent prescrit par cette ordonnance, les stigmates devaient disparaître en moins de deux semaines, mais il n’osait pas l’employer; il attendait l’expiration de ses vingt ans de réclusion après lesquels il devait devenir colon, pour utiliser son bienheureux onguent. – «Sans cela, ze ne pourrais pas me marier, et il faut absolument que ze me marie.» Nous étions de grands amis. Sa bonne humeur était intarissable, la vie de la maison de force ne lui semblait pas trop pénible. Orfèvre de son métier, il était assailli de commandes, car il n’y avait pas de bijoutier dans notre ville; il échappait ainsi aux gros travaux. Comme de juste, il prêtait sur gages, à la petite semaine, aux forçats, qui lui payaient de gros intérêts. Il était arrivé en prison avant moi; un des Polonais me raconta son entrée triomphale. C’est toute une histoire que je rapporterai plus loin, car je reviendrai sur le compte d’Içaï Fomitch.
Quant aux autres prisonniers, c’étaient d’abord quatre Vieux-croyants, parmi lesquels se trouvait le vieillard de Starodoub, deux ou trois Petits-Russiens, gens fort moroses, puis un jeune forçat au visage délicat et au nez fin, âgé de vingt-trois ans, et qui avait déjà commis huit assassinats; ensuite une bande de faux monnayeurs, dont l’un était le bouffon de notre caserne, et enfin quelques condamnés sombres et chagrins, rasés et défigurés, toujours silencieux et pleins d’envie: ils regardaient de travers tout ce qui les entourait et devaient encore regarder et envier, avec le même froncement de sourcils, pendant de longues années. Je ne fis qu’entrevoir tout cela, le soir désolé de mon arrivée à la maison de force, au milieu d’une fumée épaisse, d’un air méphitique, de jurements obscènes accompagnés de bruits de chaînes, d’insultes et de rires cyniques. Je m’étendis sur les planches nues, la tête appuyée sur mon habit roulé (je n’avais pas alors d’oreiller), et je me couvris de ma touloupe; mais par suite des pénibles impressions de cette première journée, je ne pus m’endormir tout de suite. Ma vie nouvelle ne faisait que commencer. L’avenir me réservait beaucoup de choses que je n’avais pas prévues, et auxquelles je n’avais jamais pensé.
Trois jours après mon arrivée, je reçus l’ordre d’aller au travail. L’impression qui m’est restée de ce jour est encore très-nette, bien qu’elle n’ait rien présenté de particulier, si l’on ne prend pas en considération ce que ma position avait en elle-même d’extraordinaire. Mais c’étaient les premières sensations: à ce moment encore, je regardais tout avec curiosité. Ces trois premières journées furent certainement les plus pénibles de ma réclusion. – «Mes pérégrinations sont finies, me disais-je à chaque instant; me voici arrivé au bagne, mon port pour de longues années. C’est ici le coin où je dois vivre; j’y entre le cœur navré et plein de défiance… Qui sait? quand il me faudra le quitter, peut-être le regretterai-je sincèrement», ajoutais-je, poussé par cette maligne jouissance qui vous excite à fouiller votre plaie, comme pour en savourer les souffrances; on trouve quelquefois une jouissance aiguë dans la conscience de l’immensité de son propre malheur. La pensée que je pourrais regretter ce séjour m’effrayait moi-même. Déjà alors je pressentais à quel degré incroyable l’homme est un animal d’accoutumance. Mais ce n’était que l’avenir, tandis que le présent qui m’entourait était hostile et terrible. Il me semblait du moins qu’il en était ainsi.
La curiosité sauvage avec laquelle m’examinaient mes camarades les forçats, leur dureté envers un ex-gentilhomme qui entrait dans leur corporation, dureté qui était parfois de la haine, – tout cela me tourmentait tellement que je désirais moi-même aller au travail, afin de mesurer d’un seul coup l’étendue de mon malheur, de vivre comme les autres et de tomber avec eux dans la même ornière. Beaucoup de faits m’échappaient, et je ne savais pas encore démêler de l’hostilité générale la sympathie que l’on me manifestait. Du reste, l’affabilité et la bienveillance que m’avaient témoignées certains forçats, me rendirent un peu de courage et me ranimèrent. Le plus aimable à mon égard fut Akim Akimytch. Je remarquai bientôt aussi quelques bonnes et douces figures dans la foule sombre et haineuse des autres. – «On trouve partout des méchants, mais, même parmi les méchants, il y a du bon, me hâtai-je de penser en guise de consolation. Qui sait? ces gens ne sont peut-être pas pires que les autres qui sont libres.» Tout en pensant ainsi, je hochais la tête, et pourtant, mon Dieu! je ne savais pas combien j’avais raison.
Le forçat Souchiloff par exemple: un homme que je n’appris à connaître que beaucoup plus tard, quoiqu’il fût presque toujours dans mon voisinage pendant tout mon temps. Dès que je parle des forçats qui ne sont pas pires que les autres, involontairement je pense à lui. Il me servait, ainsi qu’un autre détenu nommé Osip, qu’Akim Akimytch m’avait recommandé dès mon entrée en prison: pour trente kopeks par mois, cet homme s’engageait à me cuisiner un dîner à part, au cas où l’ordinaire de la prison me dégoûterait et où je pourrais me nourrir à mon compte. Osip était un des quatre cuisiniers désignés par les détenus dans nos deux cuisines: entre parenthèses, ils pouvaient accepter ou refuser ces fonctions et les quitter quand bon leur semblait. Les cuisiniers n’allaient pas aux travaux de fatigue; leur emploi consistait à faire le pain et la soupe aux choux aigres. On les appelait cuisinières, non par mépris, car c’étaient toujours les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes que l’on choisissait, mais par plaisanterie. Ce surnom ne les fâchait nullement. Depuis plusieurs années, Osip avait été constamment choisi comme cuisinière; il ne déclinait ses fonctions que quand il s’ennuyait trop ou lorsqu’il voyait une occasion d’apporter de l’eau-de-vie à la caserne. Bien qu’il eût été envoyé à la maison de force pour contrebande, il était d’une honnêteté et d’une débonnaireté rares (j’ai parlé de lui plus haut); horriblement poltron par exemple et craignant les verges sur toutes choses. D’un caractère paisible, patient, affable avec tout le monde, il ne se querellait jamais; mais, pour rien au monde, il n’aurait pu résister à la tentation d’apporter de l’eau-de-vie, malgré toute sa poltronnerie, par amour pour la contrebande. Comme tous les autres cuisiniers, il faisait le commerce d’eau-de-vie, mais dans une mesure infiniment plus modeste que Gazine, parce qu’il n’osait pas risquer souvent et beaucoup à la fois. Je vécus toujours en bons termes avec Osip.
Pour avoir sa nourriture à part, il ne fallait pas être très-riche: je me nourrissais à raison d’un rouble par mois, sauf, bien entendu, le pain, qui nous était fourni; quelquefois, quand j’étais très-affamé, je me décidais à manger la soupe aux choux aigres des forçats, malgré le dégoût qu’elle m’inspirait; plus tard, ce dégoût disparut tout à fait. J’achetais d’ordinaire une livre de viande par jour, qui me coûtait deux kopeks. Les invalides qui surveillaient l’intérieur des casernes consentaient par bienveillance à se rendre journellement au marché pour les achats des forçats: ils ne recevaient aucune rétribution, si ce n’est de loin en loin quelque bagatelle. Ils le faisaient en vue de leur propre tranquillité, car leur vie à la maison de force eût été un tourment perpétuel, s’ils s’y étaient refusés. Ils apportaient du tabac, du thé, de la viande, enfin tout ce qu’on voulait, sauf pourtant de l’eau-de-vie. Du reste, on ne les en priait jamais, bien qu’ils se fissent régaler quelquefois.
Pendant plusieurs années, Osip me prépara le même morceau de viande rôtie; comment il parvenait à la faire cuire, c’était son secret. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que durant tout ce temps, je n’échangeai peut-être pas deux paroles avec lui: je tentai nombre de fois de le faire causer; mais il était incapable de soutenir une conversation; il ne savait que sourire et répondre oui et non à toutes les questions. C’était singulier, cet Hercule qui n’avait pas plus d’intelligence qu’un bambin de sept ans.
Souchiloff était aussi du nombre de ceux qui m’aidaient. Je ne l’avais ni appelé ni cherché. Il s’attacha à ma personne de son propre mouvement, je ne me souviens pas même à quel moment. Il avait pour occupation principale de nettoyer mon linge. – Il y avait à cette intention un bassin au milieu de la cour, autour duquel les forçats lavaient leur linge dans des baquets appartenant à l’État. – Souchiloff avait trouvé le moyen de me rendre une foule de petits services; il faisait bouillir ma théière, courait à droite et à gauche remplir les diverses commissions que je lui confiais; il me procurait tout ce qu’il me fallait, prenait le soin de faire raccommoder ma veste, graissait mes bottes quatre fois par mois. Il faisait tout cela avec zèle, d’un air affairé, comme s’il sentait quelles obligations pesaient sur lui; en un mot, il avait tout à fait lié son sort au mien et se mêlait de tout ce qui me regardait. Il n’aurait jamais dit, par exemple: «Vous avez tant de chemises… votre veste est déchirée», mais bien: «Nous avons tant de chemises… notre veste est déchirée.» Il ne voyait de beau que moi, et je crois même que j’étais devenu le but unique de toute sa vie. Comme il ne connaissait aucun métier, il ne recevait d’autre argent que le mien, une misère, bien entendu, et pourtant il était toujours content, quelque somme que je lui donnasse. Il n’aurait pu vivre sans servir quelqu’un, il m’avait accordé la préférence parce que j’étais plus affable et surtout plus équitable que les autres en matière d’argent. C’était un de ces êtres qui ne s’enrichissent jamais, qui ne font jamais bien leurs affaires; de ces gens que les joueurs louaient pour veiller toute la nuit dans l’antichambre, aux écoutes du moindre bruit qui annoncerait l’arrivée du major; ils recevaient cinq kopeks pour une nuit entière. En cas de perquisition nocturne, ils ne recevaient rien; leur dos répondait au contraire de leur inattention. Ce qui caractérise cette sorte d’hommes, c’est leur absence complète de personnalité: ils la perdent partout et toujours, ils ne sont jamais qu’au second ou au troisième plan. Cela est inné en eux. Souchiloff était un pauvre hère, doux, ahuri; on eût dit qu’il venait d’être battu, il l’était de naissance; et pourtant personne dans notre caserne n’eût porté la main sur lui. J’ai toujours eu pitié de lui sans savoir pourquoi. Je ne pouvais le regarder sans éprouver une profonde compassion. – Pourquoi avais-je pitié de lui? Je ne saurais répondre à cette question. Je ne pouvais pas lui parler, car il ne savait pas causer: il s’animait seulement quand, pour mettre fin à la conversation, je lui donnais quelque chose à faire, quand je le priais de courir quelque part. J’acquis la conviction que je lui causais du plaisir en lui donnant un ordre. Ni grand, ni petit, ni laid, ni beau, ni bête, ni intelligent, ni vieux, ni jeune, il était difficile de dire quelque chose de défini, de certain, de cet homme au visage légèrement grêlé, aux cheveux blonds. Un point seulement me paraissait ressortir: il appartenait, autant que je pus le deviner, à la même compagnie que Sirotkine, il lui appartenait par son ahurissement et son irresponsabilité. Les détenus se moquaient quelquefois de lui parce qu’il s’était troqué en route, en venant en Sibérie, et qu’il s’était troqué pour une chemise rouge et un rouble d’argent. On riait de la somme infime pour laquelle il s’était vendu. Se troquer signifie échanger son nom contre celui d’un autre détenu, et, par conséquent, s’engager à subir la condamnation de ce dernier. Si étrange que cela paraisse, le fait est de toute authenticité; cette coutume, consacrée par les traditions, existait encore parmi les détenus qui m’accompagnaient dans mon exil en Sibérie. Je me refusai tout d’abord à croire à une pareille chose, mais par la suite je dus me rendre à l’évidence.
Voici de quelle façon se pratique ce troc: un convoi de déportés se met en route pour la Sibérie; il y a là des condamnés de toute catégorie: aux travaux forcés, aux mines, à la simple colonisation. Chemin faisant, quelque part, dans le gouvernement de Perm, par exemple, un déporté désire troquer son sort contre celui d’un autre. Un Mikaïloff, condamné aux travaux forcés pour un crime capital, trouve désagréable la perspective de passer de nombreuses années privé de liberté; comme il est rusé et déluré, il sait ce qu’il doit faire; il cherche dans le convoi un camarade simple et bonasse, de caractère tranquille, et dont la peine soit moins rigoureuse; quelques années de mines et de travaux forcés, ou simplement l’exil. Il trouve enfin un Souchiloff, ancien serf, qui n’est condamné qu’à la colonisation. Celui-ci a fait déjà quinze cents verstes sans un kopek dans sa poche, par la bonne raison qu’un Souchiloff ne peut pas avoir d’argent à lui; il est fatigué, exténué, car il n’a pour se nourrir que la portion réglementaire, pour se couvrir que l’uniforme des forçats; il ne peut même pas s’accorder un bon morceau de temps à autre, et sert tout le monde pour quelques liards. Mikaïloff entame conversation avec Souchiloff; ils se conviennent, ils se lient; enfin, à une étape quelconque, Mikaïloff enivre son camarade. Puis il lui demande s’il veut «troquer son sort». – «Je m’appelle Mikaïloff, je suis condamné à des travaux forcés qui n’en sont pas, car je dois entrer dans une section particulière. Ce sont bien des travaux forcés, si tu veux, mais pas comme les autres, ma division est particulière, elle doit être probablement meilleure!»
Avant que la division particulière fût abolie, beaucoup de gens appartenant au monde officiel, voire même à Pétersbourg, ne se doutaient pas de son existence. Elle se trouvait dans un coin si retiré d’une des contrées les plus lointaines de la Sibérie qu’il était difficile d’en connaître l’existence; elle était d’ailleurs insignifiante par le nombre des condamnés (de mon temps, il y en avait en tout soixante-dix). J’ai rencontré plus tard des gens qui avaient servi en Sibérie, connaissaient parfaitement ce pays, et qui entendaient parler pour la première fois d’une «division particulière». Dans le Recueil des Lois, il n’y a en tout que six lignes sur cette institution: «Il est adjoint à la maison de force de … une division particulière pour les criminels les plus dangereux, en attendant que les travaux les plus pénibles soient organisés.» Les détenus eux-mêmes ne savaient rien de cette division particulière; était-elle perpétuelle ou temporaire? En réalité, il n’y avait pas de terme fixe, ce n’était qu’un intérim qui devait se prolonger «jusqu’à l’ouverture des travaux les plus pénibles», c’est-à-dire pour longtemps. Ni Souchiloff, ni aucun des condamnés au convoi, ni Mikaïloff lui-même ne pouvaient deviner la signification de ces deux mots. Pourtant Mikaïloff soupçonnait le caractère véritable de cette division; il en jugeait par la gravité du crime pour lequel on lui faisait parcourir trois ou quatre mille verstes à pied. Certainement, on ne l’envoyait pas dans un endroit où il serait très-bien. Souchiloff devait être colon: que pouvait désirer de mieux Mikaïloff? – «Ne veux-tu pas te troquer?» Souchiloff est un peu ivre, c’est un cœur simple, plein de reconnaissance pour son camarade qui le régale, il n’ose lui refuser. Il a du reste entendu dire à d’autres condamnés qu’on peut se troquer, que d’autres l’ont fait, et qu’il n’y a par conséquent rien d’extraordinaire, d’inouï, dans cette proposition. On tombe d’accord; le rusé Mikaïloff, profitant de la simplicité de Souchiloff, lui achète son nom pour une chemise rouge et un rouble d’argent qu’il lui donne devant témoins. Le lendemain Souchiloff est dégrisé, mais on le fait boire de nouveau, aussi ne peut-il plus refuser: le rouble est bu; au bout de peu de temps, la chemise rouge a le même sort. – «Si tu ne consens plus au marché, rends-moi l’argent que je t’ai donné!» dit Mikaïloff. Où Souchiloff prendrait-il un rouble? S’il ne le rend pas, l’artel [11] le forcera à le rendre; les déportés sont chatouilleux sur ce point-là. Il faut qu’il tienne sa promesse, l’artel l’exige, sans quoi, malheur! on tue le malhonnête homme ou au moins on l’intimide sérieusement.
En effet, que l’artel montre une seule fois de l’indulgence pour ceux qui n’exécutent pas leur promesse, et c’en est fait de ces trocs de noms. Si l’on peut renier la parole donnée et rompre le marché conclu, après avoir touché la somme fixée, qui se tiendra lié par les conditions convenues? En un mot, c’est une question de vie ou de mort pour l’artel, une question qui les touche tous; aussi les déportés se montrent-ils fort sévères dans ce cas. -Souchiloff s’aperçoit enfin qu’il est impossible de reculer, que rien ne le sauvera, aussi consent-il à ce qu’on exige de lui. On annonce alors le marché à tout le convoi, et si l’on craint les dénonciations, on régale convenablement ceux dont on n’est pas sûr. Cela leur est bien égal, aux autres! que ce soit Mikaïloff ou Souchiloff qui aille au diable; ils ont bu de l’eau-de-vie, ils ont été régalés, aussi le secret est-il gardé par tous. À l’étape suivante, on fait l’appel; quand le tour de Mikaïloff arrive, Souchiloff dit: Présent! Mikaïloff répond: Présent! pour Souchiloff, et l’on va plus loin. On ne parle même plus de la chose. À Tobolsk, on trie les prisonniers, Mikaïloff s’en ira coloniser le pays, tandis que Souchiloff est conduit à la division particulière sous une double escorte. Impossible de réclamer, de protester, que pourrait-on prouver? Combien d’années l’affaire traînerait-elle? Quel bénéfice en retirerait le plaignant? Où sont enfin les témoins? Ils se récuseraient, si même on en trouvait. – Voilà comment Souchiloff, pour un rouble d’argent et une chemise rouge, avait été envoyé à la section particulière.
Les détenus se moquaient de lui, non parce qu’il s’était troqué, bien qu’en général ils méprisent les sots qui ont eu la bêtise d’échanger un travail plus facile contre un plus pénible, mais parce qu’il n’avait rien reçu pour ce marché qu’une chemise rouge et un rouble, ce qui était une rétribution par trop dérisoire. On se troque d’ordinaire pour de grosses sommes, – relativement aux ressources des forçats; – on reçoit même pour cela quelques dizaines de roubles. Mais Souchiloff était si nul, si impersonnel, si insignifiant, qu’il n’y avait pas moyen de se moquer de lui.
Nous avons vécu longtemps ensemble, lui et moi; j’avais pris l’habitude de cet homme, et il avait conçu de l’attachement pour ma personne. Un jour cependant, – je ne me pardonnerai jamais ce que j’ai fait là, – il n’avait pas exécuté mes ordres; comme il vint me demander de l’argent, j’eus la cruauté de lut dire: «- Vous savez bien demander de l’argent, mais vous ne faites pas ce qu’on vous dit!» Souchiloff se tut et se hâta d’obéir, mais tout à coup devint très-triste. Deux jours se passèrent. Je ne pouvais croire qu’il pût s’affecter si fort de ce que je lui avais dit. Je savais qu’un détenu nommé Vassilief exigeait impérieusement de lui le payement d’une petite dette. Il était probablement à court d’argent, et n’osait pas m’en demander: «-Souchiloff, vous vouliez, je crois, me demander de l’argent pour payer Antône Vassilief, tenez, en voici!» J’étais assis sur mon lit de camp. Souchiloff resta debout devant moi, fort étonné que je lui proposasse moi-même de l’argent et que je me fusse souvenu de sa position épineuse, d’autant plus que dans ces derniers temps, à son idée, il m’avait demandé beaucoup d’avances et qu’il n’osait pas espérer que je lui en donnasse. Il regarda le papier que je lui tendais, me regarda, se tourna brusquement et sortit. Cela m’étonna au dernier point. Je sortis après lui et le trouvai derrière les casernes. Il était debout, la figure appuyée contre la palissade, accoudé sur les pieux,
– Souchiloff, qu’avez-vous donc? lui demandai-je. Il ne me répondit pas, et à ma grande stupéfaction je m’aperçus qu’il était prêt à pleurer.
– Vous… pensez… Alexandre… Pétrovitch… fit-il d’une voix tremblante, en tâchant de ne pas me regarder, que je vous… pour de l’argent… mais moi… je… eh!
Il se tourna de nouveau et frappa la palissade de son front; il se mit à sangloter. C’était la première fois, à la maison de force, que je voyais un homme pleurer. Je le consolai à grand’peine; il me servit désormais avec encore plus de zèle, si c’est possible, il «m’observait»; mais à des indices presque insaisissables, je pus deviner que son cœur ne me pardonnerait jamais mon reproche. Et cependant d’autres se moquaient de lui, le taquinaient chaque fois que l’occasion s’en présentait, l’insultaient même sans qu’il se fâchât; au contraire, il vivait avec eux en bonne amitié. Oui, il est difficile de connaître un homme, même après l’avoir fréquenté de longues années.
Voilà pourquoi la maison de force n’avait pas pour moi au premier abord la signification qu’elle devait prendre plus tard. Voilà pourquoi, malgré mon attention, je ne pouvais démêler beaucoup de faits qui me crevaient les yeux. Ceux qui me frappèrent tout d’abord étaient les plus saillants, mais mon point de vue étant faux, ils ne me laissaient qu’une impression lourde et désespérément triste. Ce qui contribua surtout à ce résultat, ce fut ma rencontre avec A-f, le détenu arrivé au bagne avant moi et qui m’avait si douloureusement étonné les premiers jours. Il empoisonna tout le début de ma réclusion et aggrava encore mes souffrances morales déjà si cruelles.
C’était l’exemple le plus repoussant de l’avilissement et de l’extrême lâcheté où peut glisser un homme dans lequel tout sentiment d’honneur a péri sans lutte et sans repentir. Ce jeune homme, un noble, – j’ai déjà parlé de lui, – rapportait à notre major tout ce qui se faisait dans les casernes, car il était lié avec le brosseur Fedka. Voici son histoire.
Arrivé à Pétersbourg avant d’avoir pu finir ses études, après une querelle avec ses parents, que sa vie débauchée effrayaient, il n’avait pas reculé pour se procurer de l’argent devant une dénonciation; il s’était décidé à vendre le sang de dix hommes, pour satisfaire la soif insatiable des plaisirs les plus grossiers et les plus déshonnêtes. Il était devenu si avide de ces jouissances de bas étage, il s’était si complètement perverti dans les tavernes et les maisons mal famées de Pétersbourg, qu’il n’hésita pas à se lancer dans une affaire qu’il savait être insensée, car il ne manquait pas d’intelligence: il fut condamné à l’exil et à dix ans de travaux forcés en Sibérie. Sa vie ne faisait que commencer; il semble que l’effroyable coup dont elle était frappée aurait dû le surprendre, éveiller en lui quelque résistance, provoquer une crise; mais il accepta son nouveau sort sans la moindre confusion; il ne s’effraya même pas: ce qui lui faisait peur, c’était l’obligation de travailler et de quitter pour toujours ses habitudes de débauche. Le nom de forçat n’avait fait que le disposer à de plus grandes bassesses et à des vilenies plus hideuses encore, «Je suis maintenant forçat, je puis donc ramper à mon aise, sans honte.» C’est ainsi qu’il envisageait sa situation. Je me souviens de cette créature dégoûtante comme d’un phénomène monstrueux. Pendant plusieurs années j’ai vécu au milieu de meurtriers, de débauchés et de scélérats avérés, mais de ma vie je n’ai rencontré un cas aussi complet d’abaissement moral, de corruption voulue et de bassesse effrontée. Parmi nous se trouvait un parricide d’origine noble, – j’ai déjà parlé de lui, – mais je pus me convaincre par différents traits que celui-ci était beaucoup plus convenable et plus humain que A-f. Pendant tout le temps de ma condamnation, il n’a jamais été autre chose à mes yeux qu’un morceau de chair, pourvu de dents et d’un estomac, avide des plus sales et des plus féroces jouissances animales, pour la satisfaction desquelles il était prêt à assassiner n’importe qui. Je n’exagère rien, car j’ai reconnu en A-f un des spécimens les plus complets de l’animalité qui n’est contenu par aucun principe, par aucune règle. Combien son sourire éternellement moqueur me dégoûtait! C’était un monstre, un Quasimodo moral. Et il était intelligent, rusé, joli, quelque peu instruit, avec certaines capacités. Non! l’incendie, la peste, la famine, n’importe quel fléau est préférable à la présence d’un tel homme dans la société. J’ai déjà dit que dans la maison de force, l’espionnage et les dénonciations florissaient, comme le produit naturel de l’avilissement, sans que les détenus s’en formalisassent le moins du monde; au contraire, ils étaient en relations amicales avec A-f; on était plus affable pour lui que pour nous. Les bonnes dispositions de notre ivrogne de major à son égard lui donnaient une certaine importance et même une certaine valeur aux yeux des forçats. Plus tard cette lâche créature s’enfuit avec un autre forçat et un soldat d’escorte, mais je raconterai cette évasion en temps et lieu. – Tout d’abord il vint rôder autour de moi, pensant que je ne connaissais pas son histoire. Je le répète, il empoisonna les premiers temps de ma réclusion, à me rendre vraiment désespéré. J’étais effrayé de l’ignoble milieu de bassesse et de lâcheté dans lequel on m’avait jeté. Je supposais que tout était aussi vil et aussi lâche, mais je me trompais quand je jugeais tout le monde semblable à A-f.
Ces trois premières journées, je ne fis que rôder dans la maison de force, quand je ne restais pas étendu sur mon lit de camp. Je confiai à un détenu dont j’étais sûr la toile qui m’avait été délivrée par l’administration, afin qu’il m’en fit quelques chemises. Toujours sur le conseil d’Akim Akimytch, je me procurai un matelas pliant. Il était en feutre, couvert de toile, aussi mince qu’une galette et fort dur pour qui n’y était pas habitué. Akim Akimytch s’engagea à me procurer tous les objets de première nécessité et me fit de ses propres mains une couverture avec des morceaux de vieux drap de l’État, choisis et découpés dans les pantalons et dans les vestes hors d’usage que j’avais achetés à différents détenus. Les effets de l’État, quand ils ont été portés le temps réglementaire, deviennent la propriété des détenus, Ceux-ci les vendent aussitôt, car, si usée que soit une pièce d’habillement, elle a toujours une certaine valeur. Tout cela m’étonnait beaucoup, surtout au début, lors de mes premiers frottements avec ce monde-là. Je devins aussi peuple que mes compagnons, aussi forçat qu’eux. Leurs habitudes, leurs idées, leurs coutumes déteignirent sur moi et devinrent miennes par le dehors, sans pénétrer toutefois dans mon for intérieur. J’étais étonné et confus, comme si je n’eusse jamais entendu parler de tout cela ni soupçonné rien de pareil, et pourtant je savais à quoi m’en tenir, du moins par ce qui m’avait été dit. Mais la réalité produisit une toute autre impression que les ouï-dire. Pouvais-je supposer que des chiffons délabrés eussent encore une valeur? et pourtant ma couverture était cousue tout entière de guenilles! Il était difficile de qualifier le drap employé pour les habits des détenus: il ressemblait au drap gris épais, fabriqué pour les soldats, mais aussitôt qu’il avait été quelque peu porté, il montrait la corde et se déchirait abominablement. Un uniforme devait suffire pour une année entière, mais il ne durait jamais ce temps-là. Le détenu travaille, porte de lourds fardeaux, le drap s’use et se troue vite à ce métier-là. Les touloupes devaient être conservées trois ans; pendant tout ce temps elles servaient de vêtements, de couvertures et de coussins, mais elles étaient solides; à la fin de la troisième année, il n’était pourtant pas rare de les voir raccommodées avec de la toile ordinaire. Bien qu’elles fussent fort usées, on trouvait néanmoins moyen de les vendre à raison de quarante kopeks la pièce. Les mieux conservées allaient même au prix de soixante kopeks, ce qui était une grosse somme dans la maison de force.
L’argent, – je l’ai déjà dit, – a un pouvoir souverain dans la vie du bagne. On peut assurer qu’un détenu qui a quelques ressources souffre dix fois moins que celui qui n’a rien. – «Du moment que l’État subvient à tous les besoins du forçat, pourquoi aurait-il de l’argent?» Ainsi raisonnaient nos chefs. Néanmoins, je le répète, si les détenus avaient été privés de la faculté de posséder quelque chose en propre, ils auraient perdu la raison, ou seraient morts comme des mouches, ils auraient commis des crimes inouïs, – les uns par ennui, par chagrin, – les autres pour être plus vite punis et par suite «changer leur sort», comme ils disaient. Si le forçat qui a gagné quelques kopeks à la sueur sanglante de son corps, qui s’est engagé dans des entreprises périlleuses pour les acquérir, dépense cet argent à tort et à travers, avec une stupidité enfantine, cela ne signifie pas le moins du monde qu’il n’en sache pas le prix, comme on pourrait le croire au premier abord. Le forçat est avide d’argent; il l’est à en perdre le jugement; mais s’il le jette par la fenêtre, c’est pour se procurer ce qu’il préfère à l’argent. Et que met-il au-dessus de l’argent? La liberté, ou du moins un semblant, un rêve de liberté! Les forçats sont tous de grands rêvasseurs. J’en parlerai plus loin, avec plus de détails, mais pour le moment je me bornerai à dire que j’ai vu des condamnés à vingt ans de travaux forcés me dire d’un air tranquille: «- Quand je finirai mon temps, si Dieu le veut, alors…» Le nom même de forçat indique un homme privé de son libre arbitre; – or, quand cet homme dépense son argent, il agit à sa guise. Malgré les stigmates et les fers, malgré la palissade d’enceinte qui cache le monde libre à ses yeux et l’enferme dans une cage comme une bête féroce, il peut se procurer de l’eau-de-vie, une fille de joie, et même quelquefois (pas toujours) corrompre ses surveillants immédiats, les invalides, voire les sous-officiers, qui fermeront les yeux sur les infractions à la discipline; il pourra même, – ce qu’il adore, – fanfaronner devant eux, c’est-à-dire montrer à ses camarades et se persuader à lui-même, pour un temps, qu’il jouit de plus de liberté qu’il n’en a en réalité; le pauvre diable veut, en un mot, se convaincre de ce qu’il sait être impossible: c’est la raison pour laquelle les détenus aiment à se vanter, à exagérer comiquement et naïvement leur pauvre personnalité, fut-elle même imaginaire. Enfin, ils risquent quelque chose dans ces bombances, par conséquent c’est un semblant de vie et de liberté, du seul bien qu’ils désirent. Un millionnaire auquel on mettrait la corde au cou ne donnerait-il pas tous ses millions pour une gorgée d’air?
Un détenu a vécu tranquillement pendant plusieurs années consécutives, sa conduite a été si exemplaire qu’on l’a même fait dizainier; tout à coup, au grand étonnement de ses chefs, cet homme se mutine, fait le diable à quatre, et ne recule pas devant un crime capital, tel qu’un assassinat, un viol, etc. On s’en étonne. La cause de cette explosion inattendue, chez un homme dont on n’attendait rien de pareil, c’est la manifestation angoissée, convulsive, de la personnalité, une mélancolie instinctive, un désir d’affirmer son moi avili, sentiments qui obscurcissent le jugement. C’est comme un accès d’épilepsie, un spasme: l’homme enterré vivant et qui se réveille tout à coup doit frapper aussi désespérément le couvercle de son cercueil; il tâche de le repousser, de le soulever, bien que son raisonnement le convainque de l’inutilité de tous ses efforts, mais le raisonnement n’a rien à voir dans ces convulsions. Il ne faut pas oublier que presque toute manifestation volontaire de la personnalité des forçats est considérée comme on crime; aussi, que cette manifestation soit importante ou insignifiante, cela leur est parfaitement indifférent. Débauche pour débauche, risque pour risque, mieux vaut aller jusqu’au bout, voire jusqu’au meurtre. Il n’y a que le premier pas qui coûte; peu à peu l’homme s’affole, s’enivre, on ne le contient plus. C’est pourquoi il vaudrait mieux ne pas le pousser à de pareilles extrémités. Tout le monde serait plus tranquille.
Oui! mais comment y arriver?
Lors de mon entrée à la maison de force, je possédais une petite somme d’argent, mais je n’en portais que peu sur moi, de peur qu’on ne me le confisquât. J’avais collé quelques assignats dans la reliure de mon évangile (seul livre autorisé au bagne). Cet évangile m’avait été donné à Tobolsk par des personnes exilées depuis plusieurs dizaines d’années et qui s’étaient habituées à voir un frère dans chaque «malheureux». Il y a en Sibérie des gens qui consacrent leur vie à secourir fraternellement les «malheureux»; ils ont pour eux la même sympathie qu’ils auraient pour leurs enfants; leur compassion est sainte et tout à fait désintéressée. Je ne puis m’empêcher de raconter en quelques mots une rencontre que je fis alors.
Dans la ville où se trouvait notre prison demeurait une veuve, Nastasia Ivanovna. Naturellement, personne de nous n’était en relations directes avec cette femme. Elle s’était donné comme but de son existence de venir en aide à tous les exilés, mais surtout à nous autres forçats. Y avait-il eu dans sa famille un malheur? une des personnes qui lui étaient chères avait-elle subi un châtiment semblable au nôtre? je l’ignore; toujours est-il qu’elle faisait pour nous tout ce qu’elle pouvait. Elle pouvait très-peu, car elle était elle-même fort pauvre.
Mais nous qui étions enfermés dans la maison de force, nous sentions que nous avions au dehors une amie dévouée. Elle nous communiquait souvent des nouvelles dont nous avions grand besoin (nous en étions fort pauvres); quand je quittai le bagne et partis pour une autre ville, j’eus l’occasion d’aller chez elle et de faire sa connaissance. Elle demeurait quelque part dans le faubourg, chez l’un de ses proches parents.
Nastasia lvanovna n’était ni vieille ni jeune, ni jolie ni laide; il était difficile, impossible même de savoir si elle était intelligente et bien élevée. Seulement dans chacune de ses actions on remarquait une bonté infinie, un désir irrésistible de complaire, de soulager, de faire quelque chose d’agréable. On lisait ces sentiments dans son bon et doux regard. Je passai une soirée entière chez elle avec d’autres camarades de chaîne. Elle nous regardait en face, riait quand nous riions, consentait immédiatement à tout; quoi que nous disions, elle se hâtait d’être de notre avis, et se donnait beaucoup de mouvement pour nous régaler de son mieux.
Elle nous servit du thé et quelques friandises; si elle avait été riche, elle ne s’en fût réjouie, on le devinait, que parce qu’elle eût pu mieux nous agréer et soulager nos camarades, détenus dans la maison de force.
Quand nous prîmes congé d’elle, elle fit cadeau d’un porte-cigare de carton à chacun, en guise de souvenir; elle les avait confectionnés elle-même, – Dieu sait comme, – avec du papier de couleur, de ce papier dont on relie les manuels d’arithmétique pour les écoles. Tout autour, ces porte-cigares étaient ornés d’une mince bordure de papier doré, qu’elle avait peut-être acheté dans une boutique, et qui devait les rendre plus jolis.
– Comme vous fumez, ces porte-cigares vous conviendront peut-être, nous dit-elle en s’excusant timidement de son cadeau,
Il existe des gens qui disent (j’ai lu et entendu cela) qu’un très-grand amour du prochain n’est en même temps qu’un très-grand égoïsme. Quel égoïsme pouvait-il y avoir là? je ne le comprendrai jamais.
Bien que je n’eusse pas beaucoup d’argent quand j’entrai au bagne, je ne pouvais cependant m’irriter sérieusement contre ceux des forçats qui, dès mon arrivée, venaient très-tranquillement, après m’avoir trompé une première fois, m’emprunter une seconde, une troisième et même plus souvent. Mais je l’avoue franchement, ce qui me fâchait fort, c’est que tous ces gens-là, avec leurs ruses naïves, devaient me prendre pour un niais et se moquer de moi, justement parce que je leur prêtais de l’argent pour la cinquième fois. Il devait leur sembler que j’étais dupe de leurs ruses et de leurs tromperies; si au contraire je leur avais refusé et que je les eusse renvoyés, je suis certain qu’ils auraient eu beaucoup plus de respect pour moi; mais, bien qu’il m’arrivât de me fâcher très-fort, je ne savais pas leur refuser.
J’étais quelque peu soucieux pendant les premiers jours de savoir sur quel pied je me mettrais dans la maison de force et quelle règle de conduite je tiendrais avec mes camarades. Je sentais et je comprenais parfaitement que ce milieu était tout à fait nouveau pour moi, que j’y marchais dans les ténèbres, et qu’il serait impossible de vivre dix ans dans les ténèbres. Je décidai d’agir franchement, selon que ma conscience et mes sentiments me l’ordonneraient. Mais je savais aussi que ce n’était qu’un aphorisme bon en théorie, et que la réalité serait faite d’imprévu.
Aussi, malgré tous les soucis de détail que me causait mon établissement dans notre caserne, soucis dont j’ai déjà parlé, et dans lesquels m’engageait surtout Akim Akimytch, une angoisse terrible m’empoisonnait, me tourmentait de plus en plus, «La maison morte!» me disais-je quand la nuit tombait, en regardant quelquefois du perron de notre caserne les détenus revenus de la corvée, qui se promenaient dans la cour, de la cuisine à la caserne et vice versa. Examinant alors leurs mouvements, leurs physionomies, j’essayais de deviner quels hommes c’étaient et quel pouvait être leur caractère. Ils rôdaient devant moi le front plissé ou très-gais, – ces deux aspects se rencontrent et peuvent même caractériser le bagne, – s’injuriaient ou causaient tout simplement, ou bien encore vaguaient solitaires, plongés en apparence dans leurs réflexions; les uns avec un air épuisé et apathique; d’autres avec le sentiment d’une supériorité outrecuidante (eh quoi, même ici!), le bonnet sur l’oreille, la touloupe jetée sur l’épaule, promenant leur regard hardi et rusé, leur persiflage impudemment railleur.- «Voilà mon milieu, mon monde actuel, pensais-je, le monde avec lequel je ne veux pas, mais avec lequel je dois vivre…»
Je tentai de questionner Akim Akimytch, avec lequel j’aimais prendre le thé afin de n’être pas seul, et de l’interroger au sujet des différents forçats. Entre parenthèses, je dirai que le thé, au commencement de ma réclusion, fit presque ma seule nourriture. Akim Akimytch ne me refusait jamais de le prendre en ma compagnie et allumait lui-même notre piteux samovar de fer-blanc, fait à la maison de force et que M… m’avait loué.
Akim Akimytch buvait d’ordinaire un verre de thé (il avait des verres) posément, en silence, me remerciait quand il avait fini et se mettait aussitôt à la confection de ma couverture. Mais il ne put me dire ce que je désirais savoir et ne comprit même pas l’intérêt que j’avais à connaître le caractère des gens qui nous entouraient; il m’écouta avec un sourire rusé que j’ai encore devant les yeux. Non! pensais-je, je dois moi-même tout éprouver et non interroger les autres.
Le quatrième jour, les forçats s’alignèrent de grand matin sur deux rangs, dans la cour devant le corps de garde, près des portes de la prison. Devant et derrière eux, des soldats, le fusil chargé et la baïonnette au canon.
Le soldat a le droit de tirer sur le forçat, si celui-ci essaye de s’enfuir, mais en revanche, il répond de son coup de fusil, s’il ne l’a pas fait en cas de nécessité absolue; il en est de même pour les révoltes de prisonniers; mais qui penserait à s’enfuir ostensiblement?
Un officier du génie arriva accompagné du conducteur ainsi que des sous-officiers de bataillons, d’ingénieurs et de soldats préposés aux travaux. On fit l’appel; les forçats qui se rendaient aux ateliers de tailleurs partirent les premiers; ceux-là travaillaient dans la maison de force qu’ils habillaient tout entière. Puis les autres déportés se rendirent dans les ateliers, jusqu’à ce qu’enfin arriva le tour des détenus désignés pour la corvée. J’étais de ce nombre, – nous étions vingt. – Derrière la forteresse, sur la rivière gelée, se trouvaient deux barques appartenant à l’État, qui ne valaient pas le diable et qu’il fallait démonter, afin de ne pas laisser perdre le bois sans profit. À vrai dire, il ne valait pas grand’chose, car dans la ville le bois de chauffage était à un prix insignifiant. Tout le pays est couvert de forêts.
On nous donnait ce travail afin de ne pas nous laisser les bras croisés. On le savait parfaitement, aussi se mettait-on toujours à l’ouvrage avec mollesse et apathie; c’était tout juste le contraire quand le travail avait son prix, sa raison d’être, et quand on pouvait demander une tâche déterminée. Les travailleurs s’animaient alors, et bien qu’ils ne dussent tirer aucun profit de leur besogne, j’ai vu des détenus s’exténuer afin d’avoir plus vite fini; leur amour-propre entrait en jeu.
Quand un travail – comme celui dont je parlais – s’accomplissait plutôt pour la forme que par nécessité, on ne pouvait pas demander de tâche; il fallait continuer jusqu’au roulement du tambour, qui annonçait le retour à la maison de force à onze heures du matin.
La journée était tiède et brumeuse, il s’en fallait de peu que la neige ne fondit. Notre bande tout entière se dirigea vers la berge, derrière la forteresse, en agitant légèrement ses chaînes; cachées sous les vêtements, elles rendaient un son clair et sec à chaque pas. Deux ou trois forçats allèrent chercher les outils au dépôt.
Je marchais avec tout le monde; je m’étais même quelque peu animé, car je désirais voir et savoir ce que c’était que cette corvée. En quoi consistaient les travaux forcés? Comment travaillerai-je pour la première fois de ma vie?
Je me souviens des moindres détails. Nous rencontrâmes en route un bourgeois à longue barbe, qui s’arrêta et glissa sa main dans sa poche. Un détenu se détacha aussitôt de notre bande, ôta son bonnet, et reçut l’aumône, – cinq kopeks, – puis revint promptement auprès de nous. Le bourgeois se signa et continua sa route. Ces cinq kopeks furent dépensés le matin même à acheter des miches de pain blanc, que l’on partagea également entre tous.
Dans mon escouade, les uns étaient sombres et taciturnes, d’autres indifférents et indolents; il y en avait qui causaient paresseusement. Un de ces hommes était extrêmement gai et content, – Dieu sait pourquoi! – il chanta et dansa le long de la route, en faisant résonner ses fers à chaque bond: ce forçat trapu et corpulent était le même qui s’était querellé le jour de mon arrivée à propos de l’eau des ablutions, pendant le lavage général, avec un de ses camarades qui avait osé soutenir qu’il était un oiseau kaghane. On l’appelait Skouratoff. Il finit par entonner une chanson joyeuse dont le refrain m’est resté dans la mémoire:
«On m’a marié sans mon consentement,
Quand j’étais au moulin.»
Il ne manquait qu’une balalaïka [12].
Sa bonne humeur extraordinaire fut comme de juste sévèrement relevée par plusieurs détenus, qui s’en montrèrent offensés.
– Le voilà qui hurle! fit un forçat d’un ton de reproche, bien que cela ne le regardât nullement.
– Le loup n’a qu’une chanson, et ce Touliak (habitant de Toula) la lui a empruntée! ajouta un autre, qu’à son accent on reconnaissait pour un Petit-Russien.
– C’est vrai, je suis de Toula, répliqua immédiatement Skouratoff; – mais vous, dans votre Poltava, vous vous étouffiez de boulettes de pâte à en crever.
– Menteur! Que mangeais-tu toi-même? Des sandales d’écorce de tilleul [13] avec des choux aigres!
– On dirait que le diable t’a nourri d’amandes, ajouta un troisième.
– À vrai dire, camarades, je suis un homme amolli, dit Skouratoff avec un léger soupir et sans s’adresser directement à personne, comme s’il se fût repenti en réalité d’être efféminé. – Dès ma plus tendre enfance, j’ai été élevé dans le luxe, nourri de prunes et de pains délicats; mes frères, à l’heure qu’il est, ont un grand commerce à Moscou; ils sont marchands en gros du vent qui souffle, des marchands immensément riches, comme vous voyez.
– Et toi, que vendais-tu?
– Chacun a ses qualités. Voilà; quand j’ai reçu mes deux cents premiers…
– Roubles? pas possible? interrompit un détenu curieux, qui fit un mouvement en entendant parler d’une si grosse somme.
– Non, mon cher, pas deux cents roubles; deux cents coups de bâton. Louka! eh! Louka!
– Il y en a qui peuvent m’appeler Louka tout court, mais pour toi je suis Louka Kouzmitch [14], répondit de mauvaise grâce un forçat petit et grêle, au nez pointu.
– Eh bien, Louka Kouzmitch, que le diable t’emporte…
– Non! je ne suis pas pour toi Louka Kouzmitch, mais un petit oncle (forme de politesse encore plus respectueuse).
– Que le diable t’emporte avec ton petit oncle! ça ne vaut vraiment pas la peine de t’adresser la parole. Et pourtant je voulais te parler affectueusement. – Camarades, voici comment il s’est fait que je ne suis pas resté longtemps à Moscou; on m’y donna mes quinze derniers coups de fouet et puis on m’envoya… Et voilà…
– Mais pourquoi t’a-t-on exilé? fit un forçat qui avait écouté attentivement son récit.
– …Ne demande donc pas des bêtises! Voilà pourquoi je n’ai pas pu devenir riche à Moscou. Et pourtant comme je désirais être riche! J’en avais tellement envie, que vous ne pouvez pas vous en faire une idée.
Plusieurs se mirent à rire, Skouratoff était un de ces boute-en-train débonnaires, de ces farceurs qui prenaient à cœur d’égayer leurs sombres camarades, et qui, bien naturellement, ne recevaient pas d’autre payement que des injures. Il appartenait à un type de gens particuliers et remarquables, dont je parlerai peut-être encore.
– Et quel gaillard c’est maintenant, une vraie zibeline! remarqua Louka Kouzmitch. Rien que ses habits valent plus de cent roubles.
Skouratoff avait la touloupe la plus vieille et la plus usée qu’on pût voir; elle était rapetassée en différents endroits de morceaux qui pendaient. Il toisa Louka attentivement, des pieds à la tête.
– Mais c’est ma tête, camarades, ma tête qui vaut de l’argent! répondit-il. Quand j’ai dit adieu à Moscou, j’étais à moitié consolé, parce que ma tête devait faire la route sur mes épaules.
Adieu, Moscou! merci pour ton bain, ton air libre, pour la belle raclée qu’on m’a donnée! Quant à ma touloupe, mon cher, tu n’as pas besoin de la regarder.
– Tu voudrais peut-être que je regarde ta tête.
– Si encore elle était à lui! mais on lui en a fait l’aumône, s’écria Louka Kouzmitch. – On lui en a fait la charité à Tumène, quand son convoi a traversé la ville.
– Skouratoff, tu avais un atelier?
– Quel atelier pouvait-il avoir? Il était simple savetier; il battait le cuir sur la pierre, fit un des forçats tristes.
– C’est vrai, fit Skouratoff, sans remarquer le ton caustique de son interlocuteur, j’ai essayé de raccommoder des bottes, mais je n’ai rapiécé en tout qu’une seule paire.
– Eh bien, quoi, te l’a-t-on achetée?
– Parbleu! j’ai trouvé un gaillard qui, bien sûr, n’avait aucune crainte de Dieu, qui n’honorait ni son père ni sa mère: Dieu l’a puni, – il m’a acheté mon ouvrage!
Tous ceux qui entouraient Skouratoff éclatèrent de rire.
– Et puis j’ai travaillé encore une fois à la maison de force, continua Skouratoff avec un sang-froid imperturbable. J’ai remonté l’empeigne des bottes de Stépane Fédorytch Pomortser, le lieutenant.
– Et il a été content?
– Ma foi, non! camarades, au contraire. Il m’a tellement injurié, que cela peut me suffire pour toute ma vie; et puis il m’a encore poussé le derrière avec son genou. Comme il était en colère! – Ah! elle m’a trompé, ma coquine de vie, ma vie de forçat!
le mari d’Akoulina est dans la cour,
En attendant un peu.
De nouveau il fredonna et se remit à piétiner le sol en gambadant.
– Ouh! qu’il est indécent! marmotta le Petit-Russien qui marchait à côté de moi, on le regardant de côté.
– Un homme inutile! fit un autre d’un ton sérieux et définitif.
Je ne comprenais pas du tout pourquoi l’on injuriait Skouratoff, et pourquoi l’on méprisait les forçats qui étaient gais, comme j’avais pu en faire la remarque ces premiers jours. J’attribuai la colère du Petit-Russien et des autres à une hostilité personnelle, en quoi je me trompais; ils étaient mécontents que Skouratoff n’eût pas cet air gourmé de fausse dignité dont toute la maison de force était imprégnée, et qu’il fût, selon leur expression, un homme inutile. On ne se fâchait pas cependant contre tous les plaisants et on ne les traitait pas tous comme Skouratoff. Il s’en trouvait qui savaient jouer du bec et qui ne pardonnaient rien: bon gré, mal gré, on devait les respecter. Il y avait justement dans notre bande un forçat de ce genre, un garçon charmant et toujours joyeux; je ne le vis sous son vrai jour que plus tard; c’était un grand gars qui avait bonne façon, avec un gros grain de beauté sur la joue; sa figure avait une expression très-comique, quoique assez jolie et intelligente. On l’appelait «le pionnier», car il avait servi dans le génie: il faisait partie de la section particulière. J’en parlerai encore.
Tous les forçats «sérieux» n’étaient pas, du reste, aussi expansifs que le Petit-Russien, qui s’indignait de voir des camarades gais. Nous avions dans notre maison de force quelques hommes qui visaient à la prééminence, soit en raison de leur habileté au travail, soit à cause de leur ingéniosité, de leur caractère ou de leur genre d’esprit. Beaucoup d’entre eux avaient de l’intelligence, de l’énergie, et atteignaient le but auquel ils tendaient, c’est-à-dire la primauté et l’influence morale sur leurs camarades. Ils étaient souvent ennemis à mort, – et avaient beaucoup d’envieux. Ils regardaient les autres forçats d’un air de dignité plein de condescendance et ne se querellaient jamais inutilement. Bien notés auprès de l’administration, ils dirigeaient en quelque sorte les travaux; aucun d’entre eux ne se serait abaissé à chercher noise pour des chansons: ils ne se ravalaient pas à ce point. Tous ces gens-là furent remarquablement polis envers moi, pendant tout le temps de ma détention, mais très-peu communicatifs. J’en parlerai aussi en détail.
Nous arrivâmes sur la berge. En bas, sur la rivière, se trouvait la vieille barque, toute prise dans les glaçons qu’il fallait démolir. Du l’autre côté de l’eau bleuissait la steppe, l’horizon triste et désert. Je m’attendais à voir tout le monde se mettre hardiment au travail; il n’en fut rien. Quelques forçats s’assirent nonchalamment sur des poutres qui gisaient sur le rivage; presque tous tirèrent de leurs bottes des blagues contenant du tabac indigène (qui se vendait en feuilles au marché, à raison de trois kopeks la livre) et des pipes de bois à tuyau court. Ils allumèrent leurs pipes, pendant que les soldats formaient un cercle autour de nous et se préparaient à nous surveiller d’un air ennuyé.
– Qui diable a eu l’idée de mettre bas cette barque? fit un déporté à haute voix, sans s’adresser toutefois à personne. On tient donc bien à avoir des copeaux?
– Ceux qui n’ont pas peur de nous, parbleu, ceux-là ont eu cette belle idée, remarqua un autre.
– Où vont tous ces paysans? fit le premier, après un silence.
Il n’avait même pas entendu la réponse qu’on avait faite à sa demande. Il montrait du doigt, dans le lointain, une troupe de paysans qui marchaient à la file dans la neige vierge. Tous les forçats se tournèrent paresseusement de ce côté, et se mirent à se moquer des passants par désœuvrement. Un de ces paysans, le dernier en ligne, marchait très-drôlement, les bras écartés, la tête inclinée de côté; il portait un bonnet très-haut, ayant la forme d’un gâteau de sarrasin. La silhouette se dessinait vivement sur la neige blanche.
– Regardez comme notre frérot Pétrovitch est habillé! remarqua un de mes compagnons en imitant la prononciation des paysans.
Ce qu’il y avait d’amusant, c’est que les forçats regardaient les paysans du haut de leur grandeur, bien qu’ils fussent eux-mêmes paysans pour la plupart.
– Le dernier surtout…, un dirait qu’il plante des raves.
– C’est un gros bonnet…, il a beaucoup d’argent, dit un troisième.
Tous se mirent à rire, mais mollement, comme de mauvaise grâce. Pendant ce temps, une marchande de pains blancs était arrivée: c’était une femme vive, à la mine éveillée. On lui acheta des miches avec l’aumône de cinq kopeks reçue du bourgeois, et on les partagea par égales parties.
Le jeune gars qui vendait des pains dans la maison de force en prit deux dizaines et entama une vive discussion avec la marchande pour qu’elle lui fit une remise. Mais elle ne consentit pas à cet arrangement.
– Eh bien, et cela, tu ne me le donneras pas?
– Quoi?
– Tiens, parbleu, ce que les souris ne mangent pas?
– Que la peste t’empoisonne! glapit la femme qui éclata de rire.
Enfin, le sous-officier préposé aux travaux arriva, un bâton à la main.
– Eh! qu’avez-vous à vous asseoir! Commencez!
– Alors, donnez-nous des tâches, Ivane Matvieitch, dit un des «commandants» en se levant lentement.
– Que vous faut-il encore?… Tirez la barque, voilà votre tâche.
Les forçats finirent par se lever et par descendre vers la rivière, en avançant à peine. Différents «directeurs» apparurent, directeurs en paroles du moins. On ne devait pas démolir la barque à tort et à travers, mais conserver intactes les poutres et surtout les liures transversales, fixées dans toute leur longueur au fond de la barque au moyen de chevilles, – travail long et fastidieux.
– Il faut tirer avant tout cette poutrelle! Allons, enfants! cria un forçat qui n’était ni «directeur» ni «commandant», mais simple ouvrier; cet homme paisible, mais un peu bête, n’avait pas encore dit un mot; il se courba, saisit à deux mains une poutre épaisse, attendant qu’on l’aidât. Mais personne ne répondit à son appel.
– Va-t’en voir! tu ne la soulèveras pas; ton grand-père, l’ours, n’y parviendrait pas, – murmura quelqu’un entre ses dents.
– Eh bien, frères, commence-t-on? Quant à moi, je ne sais pas trop…, dit d’un air embarrassé celui qui s’était mis en avant, en abandonnant la poutre et en se redressant.
– Tu ne feras pas tout le travail à toi seul?… qu’as-tu à t’empresser?
– Mais, camarades, c’est seulement comme ça que je disais…, s’excusa le pauvre diable désappointé.
– Faut-il décidément vous donner des couvertures pour vous réchauffer, ou bien faut-il vous saler pour l’hiver? cria de nouveau le sous-officier commissaire, en regardant ces vingt hommes qui ne savaient trop par où commencer. – Commencez! plus vite!
– On ne va jamais bien loin quand on se dépêche, Ivan Matvieitch!
– Mais tu ne fais rien du tout, eh! Savélief! Qu’as-tu à rester les yeux écarquillés? les vends-tu, par hasard?… Allons, commencez!
– Que ferai-je tout seul?
– Donnez-nous une tâche, Ivan Matvieitch.
– Je vous ai dit que je ne donnerai point de tâches. Mettez bas la barque; vous irez ensuite à la maison. Commencez!
Les détenus se mirent à la besogne, mais de mauvaise grâce, indolemment, en apprentis. On comprenait l’irritation des chefs en voyant cette troupe de vigoureux gaillards, qui semblaient ne pas savoir par où commencer la besogne. Sitôt qu’on enleva la première liure, toute petite, elle se cassa net.
«Elle s’est cassée toute seule», dirent les forçats au commissaire, en manière de justification; on ne pouvait pas travailler de cette manière; il fallait s’y prendre autrement. Que faire? Une longue discussion s’ensuivit entre les détenus, peu à peu on en vint aux injures; cela menaçait même d’aller plus loin… Le commissaire cria de nouveau en agitant son bâton, mais la seconde liure se cassa comme la première. On reconnut alors que les haches manquaient et qu’il fallait d’autres instruments. On envoya deux gars sous escorte chercher des outils à la forteresse; en attendant leur retour, les autres forçats s’assirent sur la barque le plus tranquillement du monde, tirèrent leurs pipes et se remirent à fumer. Finalement, le commissaire cracha de mépris.
– Allons, le travail que vous faites ne vous tuera pas! Oh! quelles gens! quelles gens! – grommela-t-il d’un air de mauvaise humeur; il fit un geste de la main et s’en fut à la forteresse en brandissant son bâton.
Au bout d’une heure arriva le conducteur. Il écouta tranquillement les forçats, déclara qu’il donnait comme tâche quatre liures entières à dégager, sans qu’elles fussent brisées, et une partie considérable de la barque à démolir; une fois ce travail exécuté, les détenus pouvaient s’en retourner à la maison. La tâche était considérable, mais, mon Dieu! comme les forçats se mirent à l’ouvrage! Où étaient leur paresse, leur ignorance de tout à l’heure? Les haches entrèrent bientôt en danse et firent sortir les chevilles. Ceux qui n’avaient pas de haches glissaient des perches épaisses sous les liures, et en peu de temps les dégageaient d’une façon parfaite, en véritable artiste. À mon grand étonnement, elles s’enlevaient entières sans se casser. Les détenus allaient vite en besogne. On aurait dit qu’ils étaient devenus tout a coup intelligents. On n’entendait ni conversation ni injures, chacun savait parfaitement ce qu’il avait à dire, à faire, à conseiller, où il devait se mettre. Juste une demi-heure avant le roulement du tambour la tâche donnée était exécutée, et les détenus revinrent à la maison de force, fatigués, mais contents d’avoir gagné une demi-heure de répit sur le laps de temps indiqué par le règlement. Pour ce qui me concerne, je pus observer une chose assez particulière: n’importe où je voulus me mettre au travail et aider aux travailleurs, je n’étais nulle part à ma place, je les gênais toujours; on me chassa de partout en m’insultant presque.
Le premier déguenillé venu, un pitoyable ouvrier qui n’aurait osé souffler mot devant les autres forçats plus intelligents et plus habiles, croyait avoir le droit de jurer contre moi, si j’étais près de lui, sous le prétexte que je le gênais dans sa besogne. Enfin un des plus adroits me dit franchement et grossièrement: «- Que venez-vous faire ici? allez-vous-en! Pourquoi venez-vous quand on ne vous appelle pas?»
– Attrape! ajouta aussitôt un autre.
– Tu ferais mieux de prendre une cruche, me dit un troisième, et d’aller chercher de l’eau vers la maison en construction, ou bien à l’atelier où l’on émiette le tabac: tu n’as rien à faire ici.
Je dus me mettre à l’écart. Rester de côté quand les autres travaillent, semble honteux. Quand je m’en fus à l’autre bout de la barque, on m’injuria de plus belle: «Regarde quels travailleurs on nous donne! Rien à faire avec des gaillards pareils.»
Tout cela était dit avec intention; ils étaient heureux de se moquer d’un noble et profitaient de cette occasion.
On conçoit maintenant que ma première pensée en entrant au bagne ait été de me demander comment je me comporterais avec de pareilles gens. Je pressentais que de semblables faits devaient souvent se répéter, mais je résolus de ne pas changer ma ligne de conduite, quels que pussent être ces frottements et ces chocs. Je savais que mon raisonnement était juste. J’avais décidé de vivre avec simplicité et indépendance, sans manifester le moindre désir de me rapprocher de mes compagnons, mais aussi sans les repousser, s’ils désiraient eux-mêmes se rapprocher de moi; ne craindre nullement leurs menaces, leur haine, et feindre autant que possible de ne remarquer ni l’un ni l’autre. Tel était mon plan. Je devinai de prime abord qu’ils me mépriseraient si j’agissais autrement.
Quand je revins le soir à la maison de force après le travail de l’après-dînée, fatigué, harassé, une tristesse profonde s’empara de moi. «Combien de milliers de jours semblables m’attendent encore! Toujours les mêmes!» pensai-je alors. Je me promenais seul et tout pensif, à la nuit tombante, le long de la palissade derrière les casernes, quand je vis tout à coup notre Boulot qui accourait droit vers moi. Boulot était le chien du bagne; car le bagne a son chien, comme les compagnies, les batteries d’artillerie et les escadrons ont les leurs. Il y vivait depuis fort longtemps, n’appartenait à personne, regardait chacun comme son maître et se nourrissait des restes de la cuisine. C’était un assez grand mâtin noir, tacheté de blanc, pas très-âgé, avec des yeux intelligents et une queue fournie. Personne ne le caressait ni ne faisait attention à lui. Dès mon arrivée je m’en fis un ami en donnant un morceau de pain. Quand je le flattais, il restait immobile, me regardait d’un air doux et, de plaisir, agitait doucement la queue. Ce soir là, ne m’ayant pas vu de tout le jour, moi, le premier qui, depuis bien des années, avais eu l’idée de le caresser, – il accourut en me cherchant partout, et bondit à ma rencontre avec un aboiement. Je ne sais trop ce que je sentis alors, mais je me mis à l’embrasser, je serrai sa tête contre moi: il posa ses pattes sur mes épaules et me lécha la figure. – «Voilà l’ami que la destinée m’envoie!» – pensai-je; et durant ses premières semaines si pénibles, chaque fois que je revenais des travaux, avant tout autre soin, je me hâtais de me rendre derrière les casernes avec Boulot qui gambadait de joie devant moi; je lui empoignais la tête, et je le baisais, je le baisais; un sentiment très-doux, en même temps que troublant et amer, m’étreignait le cœur. Je me souviens combien il m’était agréable de penser, – je jouissais en quelque sorte de mon tourment, – qu’il ne restait plus au monde qu’un seul être qui m’aimât, qui me fût attaché, mon ami, mon unique ami, – mon fidèle chien Boulot.
Mais le temps s’écoulait, et peu à peu je m’habituais à ma nouvelle vie; les scènes que j’avais journellement devant les yeux ne m’affligeaient plus autant; en un mot, la maison de force, ses habitants, ses mœurs, me laissaient indifférent. Se réconcilier avec cette vie était impossible, mais je devais l’accepter comme un fait inévitable. J’avais repoussé au plus profond de mon être toutes les inquiétudes qui me troublaient. Je n’errais plus dans la maison de force comme un perdu, et ne me laissais plus dominer par mon angoisse. La curiosité sauvage des forçats s’était émoussée: on ne me regardait plus avec une insolence aussi affectée qu’auparavant: j’étais devenu pour eux un indifférent, et j’en étais très-satisfait. Je me promenais dans la caserne comme chez moi, je connaissais ma place pour la nuit; je m’habituai même à des choses dont l’idée seule m’eût paru jadis inacceptable. J’allais chaque semaine, régulièrement, me faire raser la tête. On nous appelait le samedi les uns après les autres au corps de garde; les barbiers de bataillon nous lavaient impitoyablement le crâne avec de l’eau de savon froide et le raclaient ensuite de leurs rasoirs ébréchés: rien que de penser à cette torture, un frisson me court sur la peau. J’y trouvai bientôt un remède; Akim Akimytch m’indiqua un détenu de la section militaire qui, pour un kopek, rasait les amateurs avec son propre rasoir; c’était là son gagne-pain. Beaucoup de déportés étaient ses pratiques, à la seule fin d’éviter les barbiers militaires, et pourtant ces gens-là n’étaient pas douillets. On appelait notre barbier le «major»; pourquoi, – je n’en sais rien; je serais même embarrassé de dire quels points de ressemblance il avait avec le major. En écrivant ces lignes, je revois nettement le «major» et sa figure maigre; c’était un garçon de haute taille, silencieux, assez bête, toujours absorbé par son métier; on ne le voyait jamais sans une courroie à la main sur laquelle il affilait nuit et jour un rasoir admirablement tranchant; il avait certainement pris ce travail pour le but suprême de sa vie. Il était en effet heureux au possible quand son rasoir était bien affilé et que quelqu’un sollicitait ses services; son savon était toujours chaud; il avait la main très-légère, un vrai velours. Il s’enorgueillissait de son adresse, et prenait d’un air détaché le kopek qu’il venait de gagner; on eût pu croire qu’il travaillait pour l’amour de l’art et non pour recevoir cette monnaie. A-f fut corrigé d’importance par le major de place, un jour qu’il eut le malheur de dire: «le major», en parlant du barbier qui nous rasait. Le vrai major tomba dans un accès de fureur.
– Sais-tu, canaille, ce que c’est qu’un major? criait-il, l’écume à la bouche, en secouant A-f selon son habitude; comprends-tu ce qu’est un major? Et dire qu’on ose appeler «major» une canaille de forçat, devant moi, en ma présence!
Seul A-f pouvait s’entendre avec un pareil homme.
Dès le premier jour de ma détention, je commençai de rêver à ma libération. Mon occupation favorite était de compter mille et mille fois, de mille façons différentes, le nombre de jours que je devais passer en prison. Je ne pouvais penser à autre chose, et tout prisonnier privé de sa liberté pour un temps fixe n’agit pas autrement que moi, j’en suis certain. Je ne puis dire si les forçats comptaient de même, mais l’étourderie de leurs espérances m’étonnait étrangement. L’espérance d’un prisonnier diffère essentiellement de celle que nourrit l’homme libre. Celui-ci peut espérer une amélioration dans sa destinée, ou bien la réalisation d’une entreprise quelconque, mais en attendant il vit, il agit: la vie réelle l’entraîne dans son tourbillon. Rien de semblable pour le forçat. Il vit aussi, si l’on veut; mais il n’est pas un condamné à un nombre quelconque d’années de travaux forcés qui admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif, comme une partie de sa vie véritable. C’est instinctif, il sent qu’il n’est pas chez lui, il se croit pour ainsi dire en visite. Il envisage les vingt années de sa condamnation comme deux ans, tout au plus. Il est sur qu’à cinquante ans, quand il aura subi sa peine, il sera aussi frais, aussi gaillard qu’à trente-cinq. «Nous avons encore du temps à vivre», pense-t-il, et il chasse opiniâtrement les pensées décourageantes et les doutes qui l’assaillent. Le condamné à perpétuité lui-même compte qu’un beau jour un ordre arrivera de Pétersbourg: «Transportez un tel aux mines à Nertchinsk, et fixez un terme à sa détention.» Ce serait fameux! d’abord parce qu’il faut près de six mois pour aller à Nertchinsk et que la vie d’un convoi est cent fois préférable à celle de la maison de force! Il finirait son temps à Nertchinsk, et alors… Plus d’un vieillard à cheveux gris raisonne de la sorte.
J’ai vu à Tobolsk des hommes enchaînés à la muraille; leur chaîne a deux mètres de long; à côté d’eux se trouve une couchette. On les enchaîne pour quelque crime terrible, commis après leur déportation en Sibérie. Ils restent ainsi cinq ans, dix ans. Presque tous sont des brigands. Je n’en vis qu’un seul qui eût l’air d’un homme de condition; il avait servi autrefois dans un département quelconque, et parlait d’un ton mielleux, en sifflant. Son sourire était doucereux. Il nous montra sa chaîne, et nous indiqua la manière la plus commode de se coucher. Ce devait être une jolie espèce! – Tous ces malheureux ont une conduite parfaite; chacun d’eux semble content, et pourtant le désir de finir son temps de chaîne le ronge. Pourquoi? dira-t-on. Parce qu’il sortira alors de sa cellule basse, étouffante, humide, aux arceaux de briques, pour aller dans la cour de la maison de force, et… Et c’est tout. On ne le laissera jamais sortir de cette dernière; il n’ignore pas que ceux qui ont été enchaînés ne quittent jamais le bagne, et que lui il y finira ses jours, il y mourra dans les fers. Il sait tout cela, et pourtant il voudrait en finir avec sa chaîne. Sans ce désir, pourrait-il rester cinq ou six ans attaché à un mur, et ne pas mourir ou devenir fou? Pourrait-il y résister?
Je compris vite que, seul, le travail pouvait me sauver, fortifier ma santé et mon corps, tandis que l’inquiétude morale incessante, l’irritation nerveuse et l’air renfermé de la caserne les ruineraient complètement. Le grand air, la fatigue quotidienne, l’habitude de porter des fardeaux, devaient me fortifier, pensais-je; grâce à eux, je sortirais vigoureux, bien portant et plein de sève. Je ne me trompais pas: le travail et le mouvement me furent très-utiles.
Je voyais avec effroi un de mes camarades (un gentilhomme) fondre comme un morceau de cire. Et pourtant, quand il était arrivé avec moi à la maison de force, il était jeune, beau, vigoureux; quand il en sortit, sa santé était ruinée, ses jambes ne le portaient plus, l’asthme oppressait sa poitrine. Non, me disais-je en le regardant, je veux vivre et je vivrai. Mon amour pour le travail me valut tout d’abord le mépris et les moqueries acérées de mes camarades. Mais je n’y faisais pas attention et je m’en allais allègrement où l’on m’envoyait, brûler et concasser de l’albâtre, par exemple. Ce travail, un des premiers que l’on me donna, est facile. Les ingénieurs faisaient leur possible pour alléger la corvée des nobles; ce n’était pas de l’indulgence, mais bien de la justice. N’eût-il pas été étrange d’exiger le même travail d’un manœuvre et d’un homme dont les forces sont moitié moindres, qui n’a jamais travaillé de ses mains? Mais cette «gâterie» n’était pas permanente; elle se faisait même en cachette, car on nous surveillait sévèrement. Comme les travaux pénibles n’étaient pas rares, il arrivait souvent que la tâche était au-dessus de la force des nobles, qui souffraient ainsi deux fois plus que leurs camarades. On envoyait d’ordinaire trois, quatre hommes concasser l’albâtre; presque toujours c’étaient des vieillards ou des individus faibles: – nous étions naturellement de ce nombre; – on nous adjoignait en outre un véritable ouvrier, connaissant ce métier. Pendant plusieurs années, ce fut toujours le même, Almazof; il était sévère, déjà âgé, hâlé et fort maigre, du reste peu communicatif, et difficile. Il nous méprisait profondément, mais il était si peu expansif, qu’il ne se donnait même pas la peine de nous injurier. Le hangar sous lequel nous calcinions l’albâtre était construit sur la berge escarpée et déserte de la rivière. En hiver, par un jour de brouillard, la vue était triste sur la rivière et la rive opposée, lointaine. Il y avait quelque chose de déchirant dans ce paysage morne et nu. Mais on se sentait encore plus triste quand un soleil éclatant brillait au-dessus de cette plaine blanche, infinie; on aurait voulu pouvoir s’envoler au loin dans cette steppe qui commençait à l’autre bord et s’étendait à plus de quinze cents verstes au sud, unie comme une nappe immense. Almazof se mettait au travail en silence, d’un air rébarbatif; nous avions honte de ne pouvoir l’aider efficacement, mais il venait à bout de son travail tout seul, sans exiger notre secours, comme s’il eût voulu nous faire comprendre tous nos torts envers lui, et nous faire repentir de notre inutilité. Ce travail consistait à chauffer le four, pour calciner l’albâtre que nous y entassions.
Le jour suivant, quand l’albâtre était entièrement calciné, nous le déchargions. Chacun prenait un lourd pilon et remplissait une caisse d’albâtre qu’il se mettait à concasser. Cette besogne était agréable. L’albâtre fragile se changeait bientôt en une poussière blanche et brillante, qui s’émiettait vite et aisément. Nous brandissions nos lourds marteaux et nous assénions des coups formidables que nous admirions nous-mêmes. Quand nous étions fatigués, nous nous sentions plus légers: nos joues étaient rouges, le sang circulait plus rapidement dans nos veines. Almazof nous regardait alors avec condescendance, comme il aurait regardé de petits enfants; il fumait sa pipe d’un air indulgent, sans toutefois pouvoir s’empêcher de grommeler dès qu’il ouvrait la bouche. Il était toujours ainsi, d’ailleurs, et avec tout le monde; je crois qu’au fond c’était un brave homme.
On me donnait aussi un autre travail qui consistait à mettre en mouvement la roue du tour. Cette roue était haute et lourde; il me fallait de grands efforts pour la faire tourner, surtout quand l’ouvrier (des ateliers du génie) devait faire un balustre d’escalier ou le pied d’une grande table, ce qui exigeait un tronc presque entier. Comme un seul homme n’aurait pu en venir à bout, on envoyait deux forçats, -B…, un des ex-gentilshommes, et moi. Ce travail nous revint presque toujours pendant quelques années, quand il y avait quelque chose à tourner. B… était faible, vaniteux, encore jeune, et souffrait de la poitrine. On l’avait enfermé une année avant moi, avec deux autres camarades, des nobles également. – L’un d’eux, un vieillard, priait Dieu nuit et jour (les détenus le respectaient fort à cause de cela), il mourut durant ma réclusion. L’autre était un tout jeune homme, frais et vermeil, fort et courageux, qui avait porté son camarade B…, pendant sept cents verstes, ce dernier tombant de fatigue au bout d’une demi-étape. Aussi fallait-il voir leur amitié. B… était un homme parfaitement bien élevé, d’un caractère noble et généreux, mais gâté et irrité par la maladie. Nous tournions donc la roue à nous deux, et cette besogne nous intéressait. Quant à moi, je trouvais cet exercice excellent.
J’aimais particulièrement pelleter la neige, ce que nous faisions après les tourbillons assez fréquents en hiver. Quand le tourbillon avait fait rage tout un jour, plus d’une maison était ensevelie jusqu’aux fenêtres, quand elle n’était pas entièrement recouverte. L’ouragan cessait, le soleil reparaissait, et on nous ordonnait de dégager les constructions barricadées par des tas de neige. On nous y envoyait par grandes bandes, et quelquefois même tous les forçats ensemble. Chacun de nous recevait une pelle et devait exécuter une tâche, dont il semblait souvent impossible de venir à bout; tous se mettaient allègrement au travail. La neige friable ne s’était pas encore tassée et n’était gelée qu’a la surface; on en prenait d’énormes pelletées, que l’on dispersait autour de soi. Elle se transformait dans l’air en une poudre brillante. La pelle s’enfonçait facilement dans la masse blanche, étincelante au soleil. Les forçats exécutaient presque toujours ce travail avec gaieté: l’air froid de l’hiver, le mouvement les animaient. Chacun se sentait plus joyeux: on entendait des rires, des cris, des plaisanteries. On se jetait des boules de neige, ce qui excitait au bout d’un instant l’indignation des gens raisonnables, qui n’aimaient ni le rire ni la gaieté; aussi l’entrain général finissait-il presque toujours par des injures.
Peu à peu le cercle de mes connaissances s’étendit, quoique je ne songeasse nullement à en faire: j’étais toujours inquiet, morose et défiant. Ces connaissances se firent d’elles-mêmes. Le premier de tous, le déporté Pétrof me vint visiter. Je dis visiter, et j’appuie sur ce mot. Il demeurait dans la division particulière, qui se trouvait être la caserne la plus éloignée de la mienne. En apparence, il ne pouvait exister entre nous aucune relation, nous n’avions et ne pouvions avoir aucun lien qui nous rapprochât. Cependant, durant la première période de mon séjour, Pétrof crut de son devoir de venir vers moi presque chaque jour dans notre caserne, ou au moins de m’arrêter pendant le temps du repos, quand j’allais derrière les casernes, le plus loin possible de tous les regards. Cette persistance me parut d’abord désagréable, mais il sut si bien faire que ses visites devinrent pour moi une distraction, bien que son caractère fût loin d’être communicatif. Il était de petite taille, solidement bâti, agile et adroit. Son visage assez agréable était pâle avec des pommettes saillantes, un regard hardi, des dents blanches, menues et serrées. Il avait toujours une chique de tabac râpé entre la gencive et la lèvre inférieure (beaucoup de forçats avaient l’habitude de chiquer). Il paraissait plus jeune qu’il ne l’était en réalité, car on ne lui aurait pas donné, à le voir, plus de trente ans, et il en avait bien quarante. Il me parlait sans aucune gêne et se maintenait vis-à-vis de moi sur un pied d’égalité, avec beaucoup de convenance et de délicatesse. Si, par exemple, il remarquait que je cherchais la solitude, il s’entretenait avec moi pendant deux minutes et me quittait aussitôt; il me remerciait chaque fois pour la bienveillance que je lui témoignais, ce qu’il ne faisait jamais à personne. J’ajoute que ces relations ne changèrent pas, non-seulement pendant les premiers temps de mon séjour, mais pendant plusieurs années, et qu’elles ne devinrent presque jamais plus intimes, bien qu’il me fut vraiment dévoué. Je ne pouvais définir exactement ce qu’il recherchait dans ma société, et pourquoi il venait chaque jour auprès de moi. Il me vola quelquefois, mais ce fut toujours involontairement; il ne venait presque jamais m’emprunter: donc ce qui l’attirait n’était nullement l’argent ou quelque autre intérêt.
Je ne sais trop pourquoi, il me semblait que cet homme ne vivait pas dans la même prison que moi, mais dans une autre maison, en ville, fort loin; on eût dit qu’il visitait le bagne par hasard, pour apprendre des nouvelles, s’enquérir de moi, en un mot, pour voir comment nous vivions. Il était toujours pressé, comme s’il eût laissé quelqu’un pour un instant et qu’on l’attendit, ou qu’il eût abandonné quelque affaire en suspens. Et pourtant, il ne se hâtait pas. Son regard avait une fixité étrange, avec une légère nuance de hardiesse et d’ironie; il regardait dans le lointain, par-dessus les objets, comme s’il s’efforçait de distinguer quelque chose derrière la personne qui était devant lui. Il paraissait toujours distrait; quelquefois je me demandais où allait Pétrof en me quittant. Où l’attendait-on si impatiemment? Il se rendait d’un pas léger dans une caserne, ou dans la cuisine, et s’asseyait à côté des causeurs; il écoutait attentivement la conversation, à laquelle il prenait part avec vivacité, puis se taisait brusquement. Mais qu’il parlât ou qu’il gardât le silence, on lisait toujours sur son visage qu’il avait affaire ailleurs et qu’on l’attendait là-bas, plus loin. Le plus étonnant, c’est qu’il n’avait jamais aucune affaire; à part les travaux forcés qu’il exécutait, bien entendu, il demeurait toujours oisif. Il ne connaissait aucun métier, et n’avait presque jamais d’argent, mais cela ne l’affligeait nullement. – De quoi me parlait-il? Sa conversation était aussi étrange qu’il était singulier lui-même. Quand il remarquait que j’allais seul derrière les casernes, il faisait un brusque demi-tour de mon côté. Il marchait toujours vite et tournait court. Il venait au pas et pourtant il semblait qu’il fut accouru.
– Bonjour!
– Bonjour!
– Je ne vous dérange pas?
– Non.
– Je voulais vous demander quelque chose sur Napoléon. Je voulais vous demander s’il n’est pas parent de celui qui est venu chez nous en l’année douze,
Pétrof était fils de soldat et savait lire et écrire.
– Parfaitement.
– Et l’on dit qu’il est président? quel président? de quoi? Ses questions étaient toujours rapides, saccadées, comme s’il voulait savoir le plus vite possible ce qu’il demandait.
Je lui expliquai comment et de quoi Napoléon était président, et j’ajoutai que peut-être il deviendrait empereur.
– Comment cela?
Je le renseignai autant que cela m’était possible, Pétrof m’écouta avec attention; il comprit parfaitement tout ce que je lui dis, et ajouta en inclinant l’oreille de mon côté:
– Hem!… Ah! je voulais encore vous demander, Alexandre Pétrovitch, s’il y a vraiment des singes qui ont des mains aux pieds et qui sont aussi grands qu’un homme.
– Oui.
– Comment sont-ils?
Je les lui décrivis et lui dis tout ce que je savais sur ce sujet.
– Et où vivent-ils?
– Dans les pays chauds. On en trouve dans l’île Sumatra.
– Est-ce que c’est en Amérique? On dit que là-bas, les gens marchent la tête en bas?
– Mais non. Vous voulez parler des antipodes.
Je lui expliquai de mon mieux ce que c’était que l’Amérique et les antipodes. Il m’écouta aussi attentivement que si la question des antipodes l’eût fait seule accourir vers moi.
– Ah! ah! j’ai lu, l’année dernière, une histoire de la comtesse de La Vallière: – Aréfief avait apporté ce livre de chez l’adjudant, – Est-ce la vérité, ou bien une invention? L’ouvrage est de Dumas.
– Certainement, c’est une histoire inventée.
– Allons! adieu. Je vous remercie.
Et Pétrof disparut; en vérité, nous ne parlions presque jamais autrement.
Je me renseignai sur son compte. M- crut devoir me prévenir, quand il eut connaissance de cette liaison. Il me dit que beaucoup de forçats avaient excité son horreur dès son arrivée, mais que pas un, pas même Gazine, n’avait produit sur lui une impression aussi épouvantable que ce Pétrof.
– C’est le plus résolu, le plus redoutable de tous les détenus, me dit M-. Il est capable de tout; rien ne l’arrête, s’il a un caprice; il vous assassinera, s’il lui en prend la fantaisie, tout simplement, sans hésiter et sans le moindre repentir. Je crois même qu’il n’est pas dans son bon sens.
Cette déclaration m’intéressa extrêmement, mais M- ne put me dire pourquoi il avait une semblable opinion sur Pétrof. Chose étrange! pendant plusieurs années, je vis cet homme, je causais avec lui presque tous les jours; il me fut toujours sincèrement dévoué (bien que je n’en devinasse pas la cause), et pendant tout ce temps, quoiqu’il vécût très-sagement et ne fit rien d’extraordinaire, je me convainquis de plus en plus que M- avait raison, que c’était peut-être l’homme le plus intrépide et le plus difficile à contenir de tout le bagne. Et pourquoi? je ne saurais l’expliquer.
Ce Pétrof était précisément le forçat qui, lorsqu’on l’avait appelé pour subir sa punition, avait voulu tuer le major; j’ai dit comment ce dernier, «sauvé par un miracle», était parti une minute avant l’exécution. Une fois, quand il était encore soldat, – avant son arrivée à la maison de force, – son colonel l’avait frappé pendant la manœuvre. On l’avait souvent battu auparavant, je suppose; mais ce jour-là, il ne se trouvait pas d’humeur à endurer une offense: en plein jour, devant le bataillon déployé, il égorgea son colonel. Je ne connais pas tous les détails de cette histoire, car il ne me la raconta jamais. Bien entendu, ces explosions ne se manifestaient que quand la nature parlait trop haut en lui, elles étaient très-rares. Il était habituellement raisonnable et même tranquille. Ses passions, fortes et ardentes, étaient cachées; – elles couvaient doucement comme des charbons sous la cendre.
Je ne remarquai jamais qu’il fût ni fanfaron ni vaniteux, comme tant d’autres forçats.
Il se querellait rarement, il n’était en relations amicales avec personne, sauf peut-être avec Sirotkine, et seulement quand il avait besoin de ce dernier. Je le vis pourtant un jour sérieusement irrité. On l’avait offensé en lui refusant un objet qu’il réclamait. Il se disputait à ce sujet avec un forçat de haute taille, vigoureux comme un athlète, nommé Vassili Antonof et connu pour son caractère méchant, chicaneur; cet homme, qui appartenait à la catégorie des condamnés civils, était loin d’être un lâche. Ils crièrent longtemps, et je pensais que cette querelle finirait comme presque toutes celles du même genre, par de simples horions; mais l’affaire prit un tour inattendu: Pétrof pâlit tout à coup; ses lèvres tremblèrent et bleuirent: sa respiration devint difficile. Il se leva, et lentement, très-lentement, à pas imperceptibles (il aimait aller pieds nus en été), il s’approcha d’Antonof. Instantanément, le vacarme et les cris firent place à un silence de mort dans la caserne; on aurait entendu voler une mouche. Chacun attendait l’événement. Antonof bondit au-devant de son adversaire: il n’avait plus figure humaine… Je ne pus supporter cette scène et je sortis de la caserne. J’étais certain qu’avant d’être sur l’escalier, j’entendrais les cris d’un homme qu’on égorge, mais il n’en fût rien. Avant que Pétrof eût réussi à s’approcher d’Antonof, celui-ci lui avait jeté l’objet en litige (un misérable chiffon, une mauvaise doublure). Au bout de deux minutes, Antonof ne manqua pas d’injurier quelque peu Pétrof, par acquit de conscience et par sentiment des convenances, pour montrer qu’il n’avait pas eu trop peur. Mais Pétrof n’accorda aucune attention à ses injures; il ne répondit même pas. Tout s’était terminé à son avantage, – les injures le touchaient peu, – il était satisfait d’avoir son chiffon. Un quart d’heure plus tard il rôdait dans la caserne, parfaitement désœuvré, cherchant une compagnie où il pourrait entendre quelque chose de curieux. Il semblait que tout l’intéressât, et, pourtant, il restait presque toujours indifférent à ce qu’il entendait, il errait oisif, sans but, dans les cours. On aurait pu le comparer à un ouvrier, à un vigoureux ouvrier, devant lequel le travail «tremble», mais qui pour l’instant n’a rien à faire et condescend, en attendant l’occasion de déployer ses forces, à jouer avec de petits enfants. Je ne comprenais pas pourquoi il restait en prison, pourquoi il ne s’évadait pas. Il n’aurait nullement hésité à s’enfuir, si seulement il l’avait voulu. Le raisonnement n’a de pouvoir, sur des gens comme Pétrof, qu’autant qu’ils ne veulent rien. Quand ils désirent quelque chose, il n’existe pas d’obstacles à leur volonté. Je suis certain qu’il aurait su habilement s’évader, qu’il aurait trompé tout le monde, et qu’il serait resté des semaines entières sans manger, caché dans une forêt ou dans les roseaux d’une rivière. Mais cette idée ne lui était pas encore venue. Je ne remarquai en lui ni jugement, ni bon sens. Ces gens-là naissent avec une idée, qui toute leur vie les roule inconsciemment à droite et à gauche: ils errent ainsi jusqu’à ce qu’ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir; alors ils ne marchandent pas leur tête. Je m’étonnais quelquefois qu’un homme qui avait assassiné son colonel pour avoir été battu, se couchât sans contestation sous les verges. Car on le fouettait quand on le surprenait à introduire de l’eau-de-vie dans la prison: comme tous ceux qui n’avaient pas de métier déterminé, il faisait la contrebande de l’eau-de-vie. Il se laissait alors fouetter comme s’il consentait à cette punition et qu’il s’avouât en faute, autrement on l’aurait tué plutôt que de le faire se coucher. Plus d’une fois, je m’étonnai de voir qu’il me volait, malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma place. Il n’avait que quelques pas à faire, mais chemin faisant, il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa aussitôt en eau-de-vie l’argent reçu. Probablement il ressentait ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque chose, il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof assassinera un homme pour vingt-cinq kopeks, uniquement pour avoir de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il dédaignera des centaines de mille roubles. Il m’avoua le soir même ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d’un ton parfaitement indifférent, comme s’il se fut agi d’un incident ordinaire. J’essayai de le tancer comme il le méritait, car je regrettais ma Bible. Il m’écouta sans irritation, très-paisiblement; il convint avec moi que la Bible est un livre très-utile, et regretta sincèrement que je ne l’eusse plus, mais il ne se repentit pas un instant de me l’avoir volée; il me regardait avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il supportait mes reproches, parce qu’il jugeait que cela ne pouvait se passer autrement, qu’il méritait d’être tancé pour une pareille action, et que par conséquent je devais l’injurier pour me soulager et me consoler de cette perte; mais dans son for intérieur, il estimait que c’étaient des bêtises, des bêtises dont un homme sérieux aurait eu honte de parler. Je crois même qu’il me tenait pour un enfant, pour un gamin qui ne comprend pas encore les choses les plus simples du monde. Si je lui parlais d’autres sujets que de livres ou de sciences, il me répondait, mais par pure politesse, et en termes laconiques. Je me demandais ce qui le poussait à m’interroger précisément sur les livres. Je le regardais à la dérobée pendant ces conversations, comme pour m’assurer s’il ne se moquait pas de moi. Mais non, il m’écoutait sérieusement, avec attention, bien que souvent elle ne fût pas très-soutenue; cette dernière circonstance m’irritait quelquefois. Les questions qu’il me posait étaient toujours nettes et précises, il ne paraissait jamais étonné de la réponse qu’elles exigeaient… Il avait sans doute décidé une fois pour toutes qu’on ne pouvait me parler comme à tout le monde, et qu’en dehors des livres je ne comprenais rien.
Je suis certain qu’il m’aimait, ce qui m’étonnait fort. Me tenait-il pour un enfant, pour un homme incomplet? ressentait-il pour moi cette espèce de compassion qu’éprouve tout être fort pour un plus faible que lui? me prenait-il pour… je n’en sais rien. Quoique cette compassion ne l’empêchât pas de me voler, je suis certain qu’en me dérobant, il avait pitié de moi. – «Eh! quel drôle de particulier! pensait-il assurément en faisant main basse sur mon bien, il ne sait pas même veiller sur ce qu’il possède!» Il m’aimait à cause de cela, je crois. Il me dit un jour, comme involontairement:
– Vous êtes trop brave homme, vous êtes si simple, si simple, que cela fait vraiment pitié: ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, Alexandre Pétrovitch, – ajouta-t-il au bout d’une minute; – je vous le dis sans mauvaise intention.
On voit quelquefois dans la vie des gens comme Pétrof se manifester et s’affirmer dans un instant de trouble ou de révolution; ils trouvent alors l’activité qui leur convient. Ce ne sont pas des hommes de parole, ils ne sauraient être les instigateurs et les chefs des insurrections, mais ce sont eux qui exécutent et agissent. Ils agissent simplement, sans bruit, se portent les premiers sur l’obstacle, ou se jettent en avant la poitrine découverte, sans réflexion ni crainte; tout le monde les suit, les suit aveuglément, jusqu’au pied de la muraille, où ils laissent d’ordinaire leur vie. Je ne crois pas que Pétrof ait bien fini: il était marqué pour une fin violente, et s’il n’est pas mort jusqu’à ce jour, c’est que l’occasion ne s’est pas encore présentée. Qui sait, du reste? Il atteindra peut-être une extrême vieillesse et mourra très-tranquillement, après avoir erré sans but de çà et de là. Mais je crois que M- avait raison, et que ce Pétrof était l’homme le plus déterminé de toute la maison de force.
Il est difficile de parler des gens déterminés; au bagne comme partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu’ils inspirent, on se gare d’eux. Un sentiment irrésistible me poussa tout d’abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la suite ma manière de voir, même à l’égard des meurtriers les plus effroyables. Il y a des hommes qui n’ont jamais tué, et pourtant ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes.
Un type de meurtrier que l’on rencontre assez fréquemment est le suivant: un homme vit tranquille et paisible; son sort est dur, – il souffre. (C’est un paysan attaché à la glèbe, un serf domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup quelque chose se déchirer en lui: il n’y tient plus et plante son couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors sa conduite devient étrange, cet homme outre-passe toute mesure: il a tué son oppresseur, son ennemi: c’est un crime, mais qui s’explique; il y avait là une cause; plus tard il n’assassine plus ses ennemis seuls, mais n’importe qui, le premier venu; il tue pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard, pour faire un nombre pair ou tout simplement: «Gare! ôtez-vous de mon chemin!» Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois qu’il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que rien de sacré n’existe plus pour lui; il bondit par-dessus toute légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes, débordante, qu’il s’est créée, il jouit du tremblement de son cœur, de l’effroi qu’il ressent. Il sait du reste qu’un châtiment effroyable l’attend. Ses sensations sont peut-être celles d’un homme qui se penche du haut d’une tour sur l’abîme béant à ses pieds, et qui serait heureux de s’y jeter la tête la première, pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent dans cette extrémité: plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant, plus il leur tarde de parader, d’inspirer de l’effroi. Ce désespéré jouit de l’horreur qu’il cause, il se complaît dans le dégoût qu’il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu’on résolve son sort, parce qu’il lui semble trop lourd de porter à lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c’est que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu’au pilori; après, il semble que le fil est coupé: ce terme est fatal, comme marqué par des règles déterminées à l’avance. L’homme s’apaise brusquement, s’éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la maison de force, il est tout autre; on ne dirait jamais à le voir que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes. Il en est que le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine vantardise, un esprit de bravade. «Eh! dites donc, je ne suis pas ce que vous croyez, j’en ai expédié six, d’âmes.» Mais il finit toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu’il était un désespéré; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera, se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu’il a d’étonner par son histoire. «Tiens, voilà l’homme que j’étais!»
Et avec quel raffinement d’amour-propre prudent il se surveille! avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit! Dans l’accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où ces gens-là l’ont-ils apprise?
Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma réclusion, j’écoutais l’une de ces conversations; grâce à mon inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le narrateur, Louka Kouzmitch, avait mis bas un major, sans autre motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le Midi: il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe, mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait quelque chose de tranchant et de hautain, «petit oiseau, mais avec bec et ongles». Les détenus flairent un homme d’instinct: on le respectait très-peu. Il était excessivement susceptible et plein d’amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le lit de camp, car il s’occupait de couture. Tout auprès de lui se trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du haut de sa grandeur, d’un air railleur et despotique, que, grâce à sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il tricotait un bas et écoutait Louka d’un air indifférent. Celui-ci parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde l’entendît, bien qu’il eût l’air de ne s’adresser qu’à Kobyline.
– Vois-tu, frère, on m’a renvoyé de mon pays, commnença-t-il en plantant son aiguille, pour vagabondage.
– Et y a-t-il longtemps de cela? demanda Kobyline.
– Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous arrivons à K-v, et l’on me met dans la maison de force. Autour de moi il y avait une douzaine d’hommes, tous Petits-Russiens, bien bâtis, solides et robustes, de vrais bœufs. Et tranquilles! la nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce qu’il voulait. Un jour se passe, un autre encore: tous ces gaillards sont des poltrons, à ce que je vois.
– Vous avez peur d’un pareil imbécile? que je leur dis.
– Va-t’en lui parler, vas-y! Et ils éclatent de rire comme des brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet [15] drôle, mais drôle, – ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s’adresser à tout le monde. Il racontait comment on l’avait jugé au tribunal, ce qu’il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes: «J’ai des enfants, une femme», qu’il disait. C’était un gros gaillard épais et tout grisonnant: «Moi, que je lui dis, non! Et il y avait là un chien qui ne faisait rien qu’écrire, et écrire tout ce que je disais! Alors, que je me dis, que tu crèves…Et le voilà qui écrit, qui écrit encore. C’est là que ma pauvre tête a été perdue!»
– Donne-moi du fil, Vacia; celui de la maison est pourri.
– En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil demandé.
– Celui de l’atelier est meilleur. On a envoyé le Névalide en chercher il n’y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle poison de femme il l’a acheté, il ne vaut rien! fit Louka en enfilant son aiguille à la lumière.
– Chez sa commère, parbleu!
– Bien sûr chez sa commère.
– Eh bien, ce major?… fit Kobyline, qu’on avait tout à fait oublié.
Louka n’attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une pareille marque d’attention. Il enfila tranquillement son aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit enfin:
– J’émoustillai si bien mes Toupets, qu’ils réclamèrent le major. Le matin même, j’avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin, et je l’avais caché à tout événement. Le major était furieux comme un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n’est pas le moment d’avoir peur. Mais allez donc! tout leur courage s’était caché au fin fond de la plante de leurs pieds: ils tremblaient. Le major accourt, tout à fait ivre.
– Qu’y a-t-il? Comment ose-ton…? Je suis votre tsar, je suis votre Dieu.
Quand il eut dit qu’il était le tsar et le Dieu, je m’approchai de lui, mon couteau dans ma manche.
– Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse, – et je m’approche toujours plus, – cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que vous soyez notre tsar et notre Dieu.
– Ainsi c’est toi! c’est toi! crie le major, – c’est toi qui es le meneur.
– Non, que je lui dis (et je m’approche toujours), non, Votre Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez, notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel. Et nous n’avons qu’un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous, Votre Haute Noblesse, vous n’êtes encore que major, vous n’êtes notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites.
– Comment? commment?? commmment??? Il ne pouvait même plus parler, il bégayait, tant il était étonné.
– Voilà comment, que je lui dis: je me jette sur lui et je lui enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier! C’avait été fait lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J’avais jeté mon couteau.
– Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant!
Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions «je suis tsar, je suis Dieu» et autres semblables étaient malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps, par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des officiers sortant du rang. Le grade d’officier mettait sens dessus dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac, ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles par-dessus le marché; grâce au manque d’habitude et à la première ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de leur puissance et de leur importance, relativement à leurs subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d’une servilité révoltante. Les plus rampants s’empressent même d’annoncer à leurs chefs qu’ils ont été des subalternes et qu’ils «se souviennent de leur place». Mais envers leurs subordonnés, ce sont des despotes sans mesure. Rien n’irrite plus les détenus, il faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa propre grandeur, cette idée exagérée de l’impunité, engendrent la haine dans le cœur de l’homme le plus soumis et pousse à bout le plus patient. Par bonheur, tout cela date d’un passé presque oublié; et, même alors, l’autorité supérieure reprenait sévèrement les coupables. J’en sais plus d’un exemple.
Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c’est le dédain, la répugnance qu’on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui croient qu’ils n’ont qu’à bien nourrir et entretenir le détenu, et qu’à agir en tout selon la loi, se trompent également. L’homme, si abaissé qu’il soit, exige instinctivement du respect pour sa dignité d’homme. Chaque détenu sait parfaitement qu’il est prisonnier, qu’il est un réprouvé, et connaît la distance qui le sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui feront oublier qu’il est un homme. Il faut donc le traiter humainement. Mon Dieu! un traitement humain peut relever celui-là même en qui l’image divine est depuis longtemps obscurcie. C’est avec les «malheureux» surtout, qu’il faut agir humainement: là est leur salut et leur joie. J’ai rencontré des commandants au caractère noble et bon, et j’ai pu voir quelle influence bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une remarque encore: il ne leur plaît pas que leurs chefs soient familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de décorations, qu’il ait bonne façon, qu’il soit bien noté auprès d’un supérieur puissant, qu’il soit sévère, grave et juste, et qu’il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent alors à tous les autres: celui-là sait ce qu’il vaut, et n’offense pas les gens: tout va pour le mieux.
– Il t’en a cuit, je suppose? demanda tranquillement Kobyline.
– Hein! Pour cuire, camarades, je l’ai été, cuit, il n’y a pas à dire. Aléi! donne-moi les ciseaux! Eh bien! dites donc, ne jouera-t-on pas aux cartes ce soir?
– Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia; si on ne l’avait pas vendu pour boire, il serait ici.
– Si!… Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua Louka.
– Eh bien, Louka, que t’a-t-on donné pour ton coup? fit de nouveau Kobyline,
– On me l’a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai (camarades, c’est tout juste s’ils ne m’ont pas tué, reprit Louka en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline. – Quand on m’a administré ces cent cinq coups, on m’a mené en grand uniforme. Je n’avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple. Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et crie: «-Tiens-toi bien, je vais te griller!» J’attends. Au premier coup qu’il me cingle j’aurais voulu crier, mais je ne le pouvais pas; j’eus beau ouvrir la bouche, ma voix s’était étranglée. Quand il m’allongea le second coup, – vous ne le croirez pas si vous voulez, – mais je n’entendis pas comme ils comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter: dix-sept. On m’enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me laisser souffler une demi-heure et m’inonder d’eau froide. Je les regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais: Je crèverai ici!
– Et tu n’es pas mort? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa d’un regard dédaigneux: on éclata de rire.
– Un vrai imbécile…
– Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l’air de regretter d’avoir daigné parler à un pareil idiot.
– Il est un peu fou! affirma de son côté Vacia.
Bien que Louka eût tué six personnes, nul n’eut jamais peur de lui dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme terrible.
Les fêtes de Noël approchaient. Les forçats les attendaient avec une sorte de solennité, et rien qu’à les voir, j’étais moi-même dans l’expectative de quelque chose d’extraordinaire. Quatre jours avant les fêtes, on devait nous mener au bain (de vapeur [16]). Tout le monde se réjouissait et se préparait; nous devions nous y rendre après le dîner; à cette occasion, il n’y avait pas de travail dans l’après-midi. De tous les forçats, celui qui se réjouissait et se démenait le plus était bien certainement Isaï Fomitch Bumstein, le Juif, dont j’ai déjà parlé au chapitre IV de mon récit. Il aimait à s’étuver, jusqu’à en perdre connaissance; chaque fois qu’en fouillant le tas de mes vieux souvenirs, je me souviens du bain de la prison (qui vaut la peine qu’on ne l’oublie pas), la première figure qui se présente à ma mémoire est celle du très-glorieux et inoubliable Isaï Fomitch, mon camarade de bagne. Seigneur! quel drôle d’homme c’était! J’ai déjà dit quelques mots de sa figure: cinquante ans, vaniteux, ridé, avec d’affreux stigmates sur les joues et au front, maigre, faible, un corps de poulet, tout blanc. Son visage exprimait une suffisance perpétuelle et inébranlable, j’ajouterai presque: la félicité. Je crois qu’il ne regrettait nullement d’avoir été envoyé aux travaux forcés. Comme il était bijoutier de son métier et qu’il n’en existait pas d’autre dans la ville, il avait toujours du travail qu’on lui payait tant bien que mal. Il n’avait besoin de rien, il vivait même richement, sans dépenser tout son gain néanmoins, car il faisait des économies et prêtait sur gages à toute la maison de force. Il possédait un samovar, un bon matelas, des tasses, un couvert. Les Juifs de la ville ne lui ménageaient pas leur protection. Chaque samedi, il allait sous escorte à la synagogue (ce qui était autorisé par la loi). Il vivait comme un coq en pâte; pourtant il attendait avec impatience l’expiration de sa peine pour «se marier». C’était un mélange comique de naïveté, de bêtise, de ruse, d’impertinence, de simplicité, de timidité, de vantardise et d’impudence. Le plus étrange pour moi, c’est que les déportés ne se moquaient nullement de lui; s’ils le taquinaient, c’était pour rire. Isaï Fomitch était évidemment un sujet de distraction et de continuelle réjouissance pour tout le monde: «Nous n’avons qu’un seul Isaï Fomitch, n’y touchez pas!» disaient les forçats; et bien qu’il comprit lui-même ce qu’il en était, il s’enorgueillissait de son importance; cela divertissait beaucoup les détenus. Il avait fait son entrée au bagne de la façon la plus risible (elle avait eu lieu avant mon arrivée, mais on me la raconta). Soudain, un soir, le bruit se répandit dans la maison de force qu’on avait amené un Juif que l’on rasait en ce moment au corps de garde, et qu’il allait entrer immédiatement dans la caserne. Comme il n’y avait pas un seul Juif dans toute la prison, les détenus l’attendirent avec impatience, et l’entourèrent dès qu’il eut franchi la grande porte. Le sous-officier de service le conduisit à la prison civile et lui indiqua sa place sur les planches. Isaï Fomitch tenait un sac contenant les effets qui lui avaient été délivrés et ceux qui lui appartenaient. Il posa son sac, prit place sur le lit de camp et s’assit, les jambes croisées sous lui, sans oser lever les yeux. On se pâmait de rire autour de lui, les forçats l’assaillaient de plaisanteries sur son origine israélite. Soudain un jeune déporté écarta la foule et s’approcha de lui, portant à la main son vieux pantalon d’été, sale et déchiré, rapiécé de vieux chiffons. Il s’assit à côté d’Isaï Fomitch et lui frappa sur l’épaule.
– Eh! cher ami, voilà six ans que je t’attends. Regarde un peu, me donneras-tu beaucoup de cette marchandise?
Et il étala devant lui ses haillons.
Isaï Fomitch était d’une timidité si grande, qu’il n’osait pas regarder cette foule railleuse, aux visages mutilés et effrayants, groupée en cercle compacte autour de lui. Il n’avait pu encore prononcer une parole, tant il avait peur. Quand il vit le gage qu’on lui présentait, il tressaillit et il se mit hardiment à palper les haillons. Il s’approcha même de la lumière. Chacun attendait ce qu’il allait dire.
– Eh bien! est-ce que tu ne veux pas me donner un rouble d’argent? Ça vaut cela pourtant! continua l’emprunteur, en clignant de l’œil du côté d’Isaï Fomitch.
– Un rouble d’argent, non! mais bien sept kopeks!
Ce furent les premiers mots prononcés par Isaï Fomitch à la maison de force. Un rire homérique s’éleva parmi les assistants.
– Sept kopeks! Eh bien, donne-les: tu as du bonheur, ma foi. Fais attention au moins à mon gage, tu m’en réponds sur ta tête!
– Avec trois kopeks d’intérêt, cela fera dix kopeks à me payer, dit le Juif d’une voix saccadée et tremblante, en glissant sa main dans sa poche pour en tirer la somme convenue et en scrutant les forçats d’un regard craintif. Il avait horriblement peur, mais l’envie de conclure une bonne affaire l’emporta.
– Hein, trois kopeks d’intérêt… par an?
– Non! pas par an… par mois.
– Tu es diablement chiche! Comme t’appelle-t-on?
– Isaï Fomitz [17].
– Eh bien! Isaï Fomitch, tu iras loin! Adieu.
Le Juif examina encore une fois les guenilles sur lesquelles il venait de prêter sept kopeks, les plia et les fourra soigneusement dans son sac. Les forçats continuaient à se pâmer de rire.
En réalité, tout le monde l’aimait, et bien que presque chaque détenu fût son débiteur, personne ne l’offensait. Il n’avait, du reste, pas plus de fiel qu’une poule; quand il vit que tout le monde était bien disposé à son égard, il se donna de grands airs, mais si comiques qu’on les lui pardonna aussitôt,
Louka, qui avait connu beaucoup de Juifs quand il était en liberté, le taquinait souvent, moins par méchanceté que par amusement, comme on joue avec un chien, un perroquet ou des bêtes savantes. Isaï Fomitch ne l’ignorait pas, aussi ne s’offensait-il nullement, et donnait-il prestement la réplique.
– Tu vas voir, Juif! je te rouerai de coups.
– Si tu me donnes un coup, je t’en rendrai dix, répondait crânement Isaï Fomitch.
– Maudit galeux!
– Que ze sois galeux tant que tu voudras.
– Juif rogneux.
– Que ze sois rogneux tant qu’il te plaira: galeux, mais risse. Z’ai de l’arzent!
– Tu as vendu le Christ.
– Tant que tu voudras.
– Fameux, notre Isaï Fomitch! un vrai crâne! N’y touchez pas, nous n’en avons qu’un.
– Eh! Juif, empoigne un fouet, tu iras en Sibérie!
– Z’y suis dézà, en Sibérie!
– On t’enverra encore plus loin.
– Le Seigneur Dieu y est-il, là-bas?
– Parbleu, ça va sans dire.
– Alors comme vous voudrez! tant qu’il y aura le Seigneur Dieu et de l’arzent, – tout va bien.
– Un crâne, notre Isaï Fomitch! un crâne, on le voit! crie-t-on autour de lui. Le Juif voit bien qu’on se moque de lui, mais il ne perd pas courage, il fait le bravache; les louanges dont on le comble lui causent un vif plaisir, et d’une voix grêle d’alto qui grince dans toute la caserne, il commence à chanter: La, la, la, la, la! sur un motif idiot et risible, le seul chant qu’on lui ait entendu chanter pendant tout son séjour à la maison de force. Quand il eut fait ma connaissance, il m’assura en jurant ses grands dieux que c’était le chant et le motif que chantaient six cent mille Juifs, du plus petit au plus grand, en traversant la mer Rouge, et qu’il est ordonné à chaque Israélite de le chanter après une victoire remportée sur l’ennemi.
La veille de chaque samedi, les forçats venaient exprès des autres casernes dans la nôtre pour voir Isaï Fomitch célébrer le sabbat. Il était d’une vanité et d’une jactance si innocentes que cette curiosité générale le flattait doucement. Il couvrait sa petite table dans un coin avec un air d’importance pédantesque et outrée, ouvrait un livre, allumait deux bougies, marmottait quelques mots mystérieux et revêtait son espèce de chasuble, bariolée, sans manches, et qu’il conservait précieusement au fond de son coffre. Il attachait sur ses mains des bracelets de cuir; enfin, il se fixait sur le front, au moyen d’un ruban, une petite boîte [18]; on eût dit une corne qui lui sortait de la tête. Il commençait alors à prier. Il lisait en traînant, criait, crachait, se démenait avec des gestes sauvages et comiques. Tout cela était prescrit par les cérémonies de son culte; il n’y avait là rien de risible ou d’étrange, si ce n’est les airs que se donnait Isaï Fomitch devant nous, en faisant parade de ces cérémonies. Ainsi, il couvrait brusquement sa tête de ses deux mains et commençait à lire en sanglotant… Ses pleurs augmentaient, et dans sa douleur il couchait presque sur le livre sa tête coiffée de l’arche, en hurlant; mais tout à coup, au milieu de ces sanglots désespérés, il éclatait de rire et récitait en nasillant un hymne d’une voix triomphante, comme attendrie et affaiblie par une surabondance de bonheur… – «On n’y comprend rien», se disaient parfois les détenus. Je demandai un jour à Isaï Fomitch ce que signifiaient ces sanglots et pourquoi il passait brusquement de la désolation au triomphe du bonheur et de la félicité. Isaï Fomitch aimait fort ces questions venant de moi. Il m’expliqua immédiatement que les pleurs et les sanglots sont provoqués par la perte de Jérusalem, et que la loi ordonne de gémir en se frappant là poitrine. Mais, au moment de la désolation la plus aiguë, il doit, tout à coup, lui, Isaï Fomitch, se souvenir, comme par hasard (ce «tout à coup» est prescrit par la loi), qu’une prophétie a promis aux Juifs le retour à Jérusalem; il doit manifester aussitôt une joie débordante, chanter, rire et réciter ses prières en donnant à sa voix une expression de bonheur, à son visage le plus de solennité et de noblesse possible. Ce passage soudain, l’obligation absolue de l’observer, plaisaient excessivement à Isaï Fomitch, il m’expliquait avec une satisfaction non déguisée cette ingénieuse règle de la loi. Un soir, au plus fort de la prière, le major entra, suivi de l’officier de garde et d’une escorte de soldats. Tous les détenus s’alignèrent aussitôt devant leurs lits de camp; seul, Isaï Fomitch continua à crier et à gesticuler. Il savait que son culte était autorisé, que personne ne pouvait l’interrompre, et qu’en hurlant devant le major, il ne risquait absolument rien. Il lui plaisait fort de se démener sous les yeux du chef. Le major s’approcha à un pas de distance: Isaï Fomitch tourna le dos à sa table et, droit devant l’officier, commença à chanter son hymne de triomphe, en gesticulant et en traînant sur certaines syllabes. Quand il dut donner à son visage une expression de bonheur et de noblesse, il le fit aussitôt en clignotant des yeux, avec des rires et un hochement de tête du côté du major. Celui-ci s’étonna tout d’abord, puis pouffa de rire, l’appela «benêt» et s’en alla, tandis que le Juif continuait à crier. Une heure plus tard, comme il était en train de souper, je lui demandai ce qu’il aurait fait si le major avait eu la mauvaise idée et la bêtise de se fâcher.
– Quel major?
– Comment? N’avez-vous pas vu le major?
– Non.
– Il était pourtant à deux pieds de vous, à vous regarder.
Mais Isaï Fomitch m’assura le plus sérieusement du monde qu’il n’avait pas vu le major, car à ce moment de la prière, il était dans une telle extase qu’il ne voyait et n’entendait rien de ce qui se passait autour de lui.
Je vois maintenant Isaï Fomitch baguenauder le samedi dans toute la prison, et chercher à ne rien faire, comme la loi le prescrit à tout Juif. Quelles anecdotes invraisemblables ne me racontait-il pas! Chaque fois qu’il revenait de la synagogue, il m’apportait toujours des nouvelles de Pétersbourg et des bruits absurdes qu’il m’assurait tenir de ses coreligionnaires de la ville, qui les tenaient eux-mêmes de première main.
Mais j’ai déjà trop parlé d’Isaï Fomitch.
Dans toute la ville, il n’y avait que deux bains publics. Le premier, tenu par un Juif, était divisé en compartiments pour lesquels on payait cinquante kopeks; l’aristocratie de la ville le fréquentait. L’autre bain, vieux, sale, étroit, était destiné au peuple; c’était là qu’on menait les forçats. Il faisait froid et clair: les détenus se réjouissaient de sortir de la forteresse et de parcourir la ville. Pendant toute la route, les rires et les plaisanteries ne discontinuèrent pas. Un peloton de soldats, le fusil chargé, nous accompagnait; c’était un spectacle pour la ville. Une fois arrivés, vu l’exiguïté du bain, qui ne permettait pas à tout le monde d’entrer à la fois, on nous divisa en deux bandes, dont l’une attendait dans le cabinet froid qui se trouve avant l’étuve, tandis que l’autre se lavait. Malgré cela, la salle était si étroite qu’il était difficile de se figurer comment la moitié des forçats pourrait y tenir, Pétrof ne me quitta pas d’une semelle; il s’empressa auprès de moi sans que je l’eusse prié de venir m’aider et m’offrit même de me laver. En même temps que Pétrof, Baklouchine, forçat de la section particulière, me proposa ses services. Je me souviens de ce détenu, qu’on appelait «pionnier», comme du plus gai et du plus avenant de tous mes camarades; ce qu’il était réellement. Nous nous étions liés d’amitié. Pétrof m’aida à me déshabiller, parce que je mettais beaucoup de temps à cette opération, à laquelle je n’étais pas encore habitué; du reste, il faisait presque aussi froid dans le cabinet que dehors. Il est très-difficile pour un détenu novice de se déshabiller, car il faut savoir adroitement détacher les courroies qui soutiennent les chaînes. Ces courroies de cuir ont dix-sept centimètres de longueur et se bouclent par-dessus le linge, juste sous l’anneau qui enserre la jambe. Une paire de courroies coûte soixante kopeks; chaque forçat doit s’en procurer, car il serait impossible de marcher sans leur secours. L’anneau n’embrasse pas exactement la jambe, on peut passer le doigt entre le fer et la chair; aussi cet anneau bat et frotte contre le mollet, si bien qu’en un seul jour le détenu qui marche sans courroies se fait des plaies vives. Enlever les courroies ne présente aucune difficulté: il n’en est pas de même du linge; pour le retirer, il faut un prodige d’adresse. Une fois qu’on a enlevé le canon gauche du pantalon, il faut le faire passer tout entier entre l’anneau et la jambe elle-même, et le faire repasser en sens contraire sous l’anneau; la jambe gauche est alors tout à fait libre; le canon gauche du pantalon doit être ensuite glissé sous l’anneau de la jambe droite et repassé encore une fois en arrière avec le canon de la jambe droite. La même manœuvre a lieu quand on met du linge propre. Le premier qui nous l’enseigna fut Korenef, à Tobolsk, un ancien chef de brigands, condamné à cinq ans de chaîne. Les forçats sont habitués à cet exercice et s’en tirent lestement. Je donnai quelques kopeks à Pétrof, pour acheter du savon et un torchon de tille dont on se frotte dans l’étuve. On donnait bien aux forçats un morceau de savon, mais il était grand comme une pièce de deux kopeks et n’était pas plus épais que les morceaux de fromage que l’on sert comme entrée dans les soirées des gens de seconde main. Le savon se vendait dans le cabinet même, avec du sbitène (boisson faite de miel, d’épices et d’eau chaude), des miches de pain blanc et de l’eau bouillante, car chaque forçat n’en recevait qu’un baquet, selon la convention faite entre le propriétaire du bain et l’administration de la prison. Les détenus qui désiraient se nettoyer à fond pouvaient acheter pour deux kopeks un second baquet, que leur remettait le propriétaire par une fenêtre percée dans la muraille à cet effet.
Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant remarquer que j’aurais de la peine à marcher avec mes chaînes. «Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant par-dessous les aisselles comme si j’étais un vieillard. Faites attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J’eus honte de ses prévenances, je l’assurai que je saurais bien marcher seul, mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards qu’on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider. Pétrof n’était nullement un serviteur; ce n’était surtout pas un domestique. Si je l’avais offensé, il aurait su comment agir avec moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne m’avait rien demandé. Qu’est-ce qui lui inspirait cette sollicitude pour moi?
Quand nous ouvrîmes la porte de l’étuve, je crus que nous entrions en enfer [19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois, ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne savions où mettre le pied. Je m’effrayai et je voulus sortir: Pétrof me rassura aussitôt. À grand’peine, tant bien que mal, nous nous hissâmes jusqu’aux bancs en enjambant les têtes des forçats que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m’annonça que je devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu’il avait prudemment préparée à l’avance. Il se faufila juste au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y grouillaient. Quant au plancher, il n’y avait pas un espace grand comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils faisaient jaillir l’eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout se lavaient en tenant à la main leur seille; l’eau sale coulait le long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient étaient entassés d’autres forçats qui se lavaient tout recroquevillés et ramassés, mais c’était le petit nombre. La populace ne se lave pas volontiers avec de l’eau et du savon; ils préfèrent s’étuver horriblement, et s’inonder ensuite d’eau froide; – c’est ainsi qu’ils prennent leur bain. Sur le plancher on voyait cinquante balais de verges s’élever et s’abaisser à la fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque instant la vapeur [20]; aussi ce que l’on ressentait n’était plus de la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le plancher… Ceux qui voulaient passer d’un endroit à l’autre embarrassaient leurs fers dans d’autres chaînes et heurtaient la tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu’eux, tombaient, juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils s’accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie, d’excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient. Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du cabinet par laquelle on délivrait l’eau chaude; elle jaillissait sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant qu’elle arrivât à sa destination. Nous avions l’air d’être libres, et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou la porte entr’ouverte, on voyait la figure moustachue d’un soldat, le fusil au pied, veillant à ce qu’il n’arrivât aucun désordre. Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau, rien qu’en les voyant. On augmente encore la vapeur – et la salle du bain est couverte d’un nuage épais, brûlant, dans lequel tout s’agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes; pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur, tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n’est assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au bout d’un instant, celui-ci n’y peut tenir, jette le balai et court s’inonder d’eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne regarde pas à la dépense et change jusqu’à cinq fois de frotteur. – «Il s’étuve bien, ce gaillard d’Isaï Fomitch!» lui crient d’en bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu’il dépasse tous les autres, qu’il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et falote il crie son air: la, la, la, la, la qui couvre le tapage. Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour de lui, et ne répondit rien. J’aurais voulu lui louer une place à côté de moi, mais il s’assit à mes pieds et me déclara qu’il se trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant ce temps de l’eau chaude, qu’il nous apportait quand nous en avions besoin. Pétrof me signifia qu’il me nettoierait des pieds à la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de m’étuver. Je ne m’y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m’abandonnai à sa volonté. Dans le diminutif: petons, qu’il avait employé, il n’y avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des jambes; moi, je n’avais que des petons.
Après m’avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me soutenant et m’avertissant à chaque pas comme si j’eusse été de porcelaine. Il m’aida à passer mon linge, et quand il eut fini de me dorloter, il s’élança dans le bain pour s’étuver lui-même.
En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu’il ne refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense d’un verre d’eau-de-vie en son honneur. J’en trouvai dans notre caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se rendit à la cuisine, comme si l’on ne pouvait y décider quelque chose d’important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta: c’était Baklouchine, dont j’ai déjà parlé, et que j’avais aussi invité à prendre du thé.
Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se querellait même assez souvent; il n’aimait surtout pas qu’on se mêlât de ses affaires; – en un mot, il savait se défendre. Mais ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous les forçats l’aimaient. Partout où il allait, il était le bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l’homme le plus amusant du monde. C’était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant le premier venu que le cercle qui l’entourait se pâmait de rire. C’était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n’aimaient pas à rire; aussi personne ne l’accusait d’être un homme «inutile et sans cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages haut placés l’avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en racontant comment le lieutenant Ch- avait malmené le matin notre major; il m’annonça d’un air satisfait, en s’asseyant à côté de moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient trouvés, et peu à peu l’on préparait les décors. Quelques personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme pour la représentation. On espérait même, par l’entremise d’un brosseur, obtenir un uniforme d’officier avec des aiguillettes. Pourvu seulement que le major ne s’avisât pas d’interdire le spectacle comme l’année précédente! Il était alors de mauvaise humeur parce qu’il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on voyait bien qu’il était un des principaux instigateurs du futur théâtre; je me promis d’assister à ce spectacle. La joie ingénue que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à cœur ouvert. Il me dit entre autres choses qu’il n’avait pas seulement servi à Pétersbourg; on l’avait envoyé à R… avec le grade de sous-officier, dans un bataillon de garnison.
– C’est de là qu’on m’a expédié ici, ajouta Baklouchine.
– Et pourquoi? lui demandai-je.
– Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce que je fus amoureux.
– Allons donc! on n’exile pas encore pour ce motif, répliquai-je en riant.
– Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu’à cause de cela j’ai tué là-bas un Allemand d’un coup de pistolet. Mais était-ce bien la peine de m’envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je vous en fais juge.
– Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l’histoire, elle doit être curieuse.
– Une drôle d’histoire, Alexandre Pétrovitch!
– Tant mieux. Racontez.
– Vous le voulez? Eh bien, écoutez…
Et j’entendis l’histoire d’un meurtre: elle n’était pas «drôle», mais en vérité fort étrange…
– Voici l’affaire, commença Baklouchine. – On m’avait envoyé à Riga, une grande et belle ville, qui n’a qu’un défaut: trop d’Allemands. J’étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes chefs; je portais mon bonnet sur l’oreille, et je passais agréablement mon temps. Je faisais de l’œil aux Allemandes. Une d’elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une vraie caricature, elle avait de l’argent. Tout d’abord je ne faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en grasseyant un peu; – elle était charmante, jamais je n’ai rencontré sa pareille. Je la pressai d’abord vivement, mais elle me dit:
«- Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me caresser, en riant d’un rire si clair… elle était très-proprette, je n’en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m’avait engagé elle-même à l’épouser. Et comment ne pas l’épouser, dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma pétition… Tout à coup, – Louisa ne vient pas au rendez-vous, une première fois, une seconde, une troisième… Je lui envoie une lettre… elle n’y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C’est un tour de la tante, pensai-je. Je n’osai pas aller chez celle-ci; quoiqu’elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle l’ignorait… J’étais comme un possédé; je lui écrivis une dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «- Si tu ne viens pas, j’irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà qui se met à pleurer et me raconte qu’un Allemand, Schultz, leur parent éloigné, horloger de son état et d’un certain âge, mais riche, avait manifesté le désir de l’épouser, – afin de la rendre heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse pendant sa vieillesse; il l’aimait depuis longtemps, à ce qu’elle disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l’avait tue et ne se décidait jamais à parler. – Tu vois, Sacha, me dit-elle, que c’est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m’embrasse, m’étreint…
– Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d’épouser un soldat, même un sous-officier? – Allons, adieu, Louisa, Dieu te protège! je n’ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et comment est-il de sa personne? est-il joli? – Non, il est âgé, et puis il a un long nez. – Elle pouffa même de rire. Je la quittai: Allons, ce n’était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je passe près du magasin de Schultz (elle m’avait indiqué la rue où il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui arrange une montre. – Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en le voyant: à ce moment-là, j’étais prêt à casser les vitres de sa devanture… À quoi bon? pensais-je. Il n’y a plus rien à faire, c’est fini et bien fini… J’arrive à la caserne à la nuit tombante, je m’étends sur ma couchette et, le croirez-vous, Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter…
Un jour se passe, puis un second, un troisième… Je ne vois plus Louisa. J’avais pourtant appris d’une vieille commère (blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois) que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison il s’était décidé à l’épouser le plus tôt possible. Sans quoi il aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer qu’elle ne me verrait plus; il parait qu’à cause de moi, il serrait les cordons de sa bourse et qu’il les tenait dur toutes deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d’idée, car il n’était pas résolu. Elle me dit aussi qu’il les avait invitées à prendre le café chez lui le surlendemain, – un dimanche, et qu’il viendrait encore un autre parent, ancien marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de liqueurs. Quand j’appris qu’ils décideraient cette affaire le dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser. J’aurais, dévoré cet Allemand, je crois.
Le dimanche matin, je n’avais encore rien décidé; sitôt la messe entendue, je sortis en courant, j’enfilai ma capote et je me rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi j’allais chez l’Allemand et ce que je voulais dire, je n’en savais rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard; un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de l’ancien système, – encore gamin je m’en servais pour tirer, – il n’était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je pensais qu’ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des grossièretés, et qu’alors je tirerais mon pistolet pour les effrayer tous. J’arrive. Personne dans l’escalier, ils étaient tous dans l’arrière-boutique. Pas de domestique, l’unique servante était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le cœur me bat, je m’arrête et j’écoute: on parle allemand. J’enfonce d’un coup de pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon d’eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient assises sur le divan. En face d’elles l’Allemand s’étalait sur une chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet monté. De l’autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j’entrai, Louisa devint toute pâle. La tante se leva d’un bond et se rassit. L’Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en venant à ma rencontre:
– Que désirez-vous?
J’eusse perdu contenance, si la colère ne m’eût soutenu.
– Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de l’eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
L’Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je m’assis.
– Voici de l’eau-de-vie; buvez, je vous prie.
– Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc. – Je me mettais toujours plus en colère.
– C’est de bonne eau-de-vie.
J’enrageai de voir qu’il me regardait de haut en bas. Le plus affreux, c’est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je lui dis:
– Or çà, l’Allemand, qu’as-tu donc à me dire des grossièretés? Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
– Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
Alors je m’emportai.
– Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête avec ce pistolet?
Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme une feuille, tout blême.
L’Allemand s’étonna, mais il revint vite à lui.
– Je n’ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé, de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n’ai pas peur de vous du tout.
– Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n’ose pas remuer la tête de dessous le pistolet.
– Non, dit-il, vous n’oserez pas faire cela.
– Et pourquoi donc ne l’oserais-je pas?
– Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu’on vous punirait sévèrement.
Que le diable emporte cet imbécile d’Allemand! S’il ne m’avait pas poussé lui-même, il serait encore vivant.
– Ainsi tu crois que je n’oserai pas?…
– No-on!
– Je n’oserai pas?
– Vous n’oserez pas me faire…
– Eh bien! tiens! saucisse! – Je tire, et le voilà qui s’affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
J’arrive à la caserne, je m’allonge sur ma couchette et je me dis: «- On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre encore – on ne m’arrête pas. Vers le soir, je fus pris d’un tel chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je passai devant la maison de l’horloger. Il y avait là un tas de monde, la police… Je courus chez la vieille commère, je lui dis: «- Va appeler Louisa!» Je n’attendis qu’un instant, elle accourut aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant. – «C’est ma faute, me dit-elle, j’ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante, tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle avait eu tellement peur qu’elle en était malade et n’avait pas soufflé mot. La vieille n’avait dénoncé personne, au contraire, elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu’elle avait peur: «Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. – Personne ne nous a vus depuis», me dit Louisa. L’horloger avait renvoyé sa servante, car il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si elle avait su qu’il voulait se marier. Il n’y avait aucun ouvrier à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même le café et la collation. Quant au parent, comme il s’était tu toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et s’en était allé le premier. – «Pour sûr il se taira», ajouta Louisa. C’est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne m’arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. Et comme elle s’était attachée à moi! Elle me disait en pleurant: «Si l’on t’exile, j’irai avec toi, je quitterai tout pour te suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m’avait apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m’arrêta. Le vieux et la tante s’étaient entendus pour me dénoncer.
– Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez! – pour cela, on ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant, vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
– C’est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à m’insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n’y tins pas, je lui criai: «Pourquoi m’injuries-tu? Ne vois-tu pas, canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m’a fait une nouvelle affaire, on m’a remis en jugement, et pour les deux choses j’ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la «section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple soldat. – Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de venir voir notre représentation.
Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats n’allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les ateliers de couture et autres s’y rendirent comme à l’ordinaire, les derniers s’en furent à la démonte, mais ils revinrent presque immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie des forçats n’étaient occupés que de leurs propres affaires et non de celles de l’administration: les uns s’arrangeaient pour faire venir de l’eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs commères, ou rassemblaient les petites sommes qu’on leur devait pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de leurs connaissances, presque tous brosseurs d’officiers, à leur confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
Les uns allaient et venaient d’un air affairé, uniquement parce que d’autres étaient pressés et affairés; ils n’avaient aucun argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un payement; en un mot, tout le monde était dans l’expectative d’un changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait, des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus économes, qui toute l’année entassaient leurs kopeks, croyaient de leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là: il n’y avait que trois jours semblables dans toute l’année.
Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans les âmes de ces réprouvés à l’approche d’une pareille solennité? Dès l’enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment ces jours où l’on se repose des pénibles travaux au sein de la famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque chose d’imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu’ils n’eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se permettaient de faire bamboche conservaient un air grave… Le rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante régnait dans tout le bagne, et si quelqu’un contrevenait au repos général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s’il eût manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération innée qu’ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu’en observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du monde, qu’ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et rejetés par la société, puisqu’à la maison de force on célèbre cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je l’ai vu et compris moi-même.
Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête: il n’avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une maison étrangère, et entré au service dès l’âge de quinze ans; il n’avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu régulièrement, uniformément, dans la crainte d’enfreindre les devoirs qui lui étaient imposés. Il n’était pas non plus fort religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains, toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou s’émouvoir particulièrement; il n’était attristé par aucun souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour toutes. D’ailleurs, il n’aimait pas trop à réfléchir. L’importance du fait lui-même n’avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu’il exécutait les règles qu’on lui imposait avec une minutie religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout le contraire de ce qu’il avait fait la veille, il aurait obéi avec la même soumission et le même scrupule qu’il avait montré le jour avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir de sa propre impulsion – et il avait été envoyé aux travaux forcés. Cette leçon n’avait pas été perdue pour lui. Quoiqu’il fût écrit qu’il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire, – ne jamais raisonner, dans n’importe quelle circonstance, parce que son esprit n’était jamais à la hauteur de l’affaire à juger. Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le cochon de lait qu’il avait farci de gruau et qu’il avait rôti lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument comme si ce n’avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l’on pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur la table un cochon de lait, et en concluait-il qu’un cochon de lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis certain que si, par malheur, il n’avait pas mangé de cette viande-là, il aurait eu un remords toute sa vie de n’avoir pas fait son devoir. Jusqu’au jour de Noël il portait sa vieille veste et son vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux, montraient depuis longtemps la corde. J’appris alors qu’il gardait soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été délivré quatre mois auparavant, et qu’il ne l’avait pas touché à la seule fin de l’étrenner le jour de Noël. C’est ce qu’il fit. La veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia, les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu’au cou, le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné depuis longtemps par ses soins d’une bordure dorée. Seule, une agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini, il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia alors son costume comme auparavant et, l’esprit tranquille, le serra dans son coffre jusqu’au lendemain. Son crâne était suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch acquit la certitude qu’il n’était pas absolument lisse; ses cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à l’ordonnance. En réalité personne n’aurait songé à le regarder le lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus petit bouton, pour la moindre torsade d’épaulette, pour la moindre ganse s’était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et dans son cœur, comme l’image de la plus parfaite beauté que peut et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d’ «ancien» de la caserne, il veilla à ce qu’on apportât du foin et à ce qu’on l’étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l’on jetait toujours du foin sur le sol le jour de Noël [21]. Une fois qu’Akim Akimytch eut terminé son travail, il dit ses prières, s’étendit sur sa couchette et s’endormit du sommeil tranquille de l’enfance, afin de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n’aurait même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu’il fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui répondit, d’un ton affable et aimable, par un souhait semblable. Akim Akimytch et beaucoup d’autres qui avaient leurs oies et leurs cochons de lait, s’en furent précipitamment à la cuisine, après avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine. Quelques-uns cependant, – en petit nombre, – avaient réussi à visiter les cabaretiers. C’étaient les plus impatients. Tout le monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux qu’à l’ordinaire. On n’entendait ni les querelles, ni les injures habituelles. Chacun comprenait que c’était un grand jour, une grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il semblait qu’une sorte d’amitié existât entre eux. Je remarquerai en passant que les forçats n’ont presque jamais de liaisons à la maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était très-rare qu’un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports réciproques, à quelques rares exceptions près; c’était un ton adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée congelée s’élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m’avaient jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de la caserne militaire, la touloupe sur l’épaule, me rejoignit. Du milieu de la cour, il m’avait aperçu et me criait: «Alexandre Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté de la cuisine. Je m’arrêtai pour l’attendre. C’était un jeune gars au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le monde; il ne m’avait pas encore parlé depuis mon entrée à la maison de force, et n’avait fait jusqu’alors aucune attention à moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant bêtement, mais d’un air heureux.
– Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans toutefois entamer la conversation.
– Mais, comment donc?… c’est fête…, marmotta-t-il. Il comprit lui-même qu’il n’avait rien à me dire de plus, et me quitta pour se rendre précipitamment à la cuisine.
Je ferai la remarque qu’après cela nous ne nous rencontrâmes presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole jusqu’à ma sortie de prison.
Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les cuisiniers préparaient l’ordinaire du bagne, car le dîner devait avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n’avait encore mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le carême ne cessait qu’après son arrivée. Il ne faisait pas encore jour que l’on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte d’entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent, Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés, crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu’il n’y avait pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n’eût envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en avait d’opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de pain blanc de deux kopeks et deux changhi noirs à peine enduits de crème aigre: c’était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient de bonnes fêtes et emportaient l’aumône à la cuisine. Quand on avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre toutes les sections. Ce partage n’excitait ni querelles ni injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch, aidé d’un autre détenu, partageait entre les forçats de notre caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se manifestait; personne n’aurait eu l’idée d’une tromperie. Quand Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda religieusement à sa toilette et s’habilla d’un air solennel, en boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps. Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais c’étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore cela n’arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s’approcha de moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d’usage. Je l’invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en m’offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof accourut pour m’adresser ses compliments. Je crois qu’il avait déjà bu, et, bien qu’il fût tout essoufflé, il ne me dit pas grand’chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants et s’en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette caserne n’était pas construite comme les autres; les lits de camp étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la salle comme dans toutes les autres, si bien que c’était la seule dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement construite de cette façon afin qu’en cas de nécessité on put réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l’eau bénite. Il pria et chanta devant l’image, puis se tourna du côté des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu’il aspergea d’eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville; les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux pains frais encore tout chauds, qu’un invalide fut chargé de lui porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le même respect qu’ils l’avaient accueillie; presque tout de suite après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d’une livre de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et certes le beurre n’y avait pas été épargné. Le major reconduisit le commandant jusqu’à la porte et ordonna aux forçats de dîner. Ceux-ci s’efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On n’aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses lunettes, errant de droite et de gauche, comme s’il cherchait un désordre à réprimer, un coupable à punir.
On dîna. Le cochon de lait d’Akim Akimytch était admirablement rôti. Je ne pus m’expliquer comment cinq minutes après la sortie du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu’en sa présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki [22] firent bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant du violon un riboteur qui l’avait engagé pour toute la journée et auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs vieillards, des forçats sérieux, s’en furent immédiatement se coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement qu’on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé, grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière et même fort tard dans la soirée, sans un instant d’interruption. Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le disait. Tous les Tcherkesses allèrent s’asseoir sur le seuil; ils regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «Aman, Aman, me dit-il dans un élan d’honnête indignation et en hochant la tête, – ouh! Aman! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d’un air arrogant et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour bien montrer qu’à ses yeux ce n’était pas fête. Par-ci par-là des parties de cartes s’organisaient. Les forçats ne craignaient pas les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le sous-officier arriverait à l’improviste, mais celui-ci s’efforçait de ne rien voir. L’officier de garde fit en tout trois rondes; les détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes disparaissaient en un clin d’œil; je crois qu’au fond il était bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d’importance. Être ivre n’était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi rire rien qu’à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans mesure. Gazine triomphait, il se promenait d’un air satisfait près de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie, enfouie à l’avance sous la neige derrière les casernes, dans un endroit secret; il riait astucieusement en voyant les consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n’avait rien bu du tout, car il avait l’intention de bambocher le dernier jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d’un air crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment sur l’épaule. Un chœur de huit à dix hommes s’était même formé dans la division particulière. Ils chantaient d’une façon supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que d’une seule, admirablement dite:
Hier, moi jeunesse
J’ai été au festin…
C’est au bagne que j’entendis une variante à moi inconnue auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
Chez moi jeunesse,
Tout est arrangé.
J’ai lavé les cuillers,
J’ai versé la soupe aux choux,
J’ai gratté les poteaux de porte,
J’ai cuit des pâtés.
Ce que l’on chantait surtout, c’étaient les chansons dites «de forçats». L’une d’elles, «Il arrivait…», tout humoristique, raconte comment un homme s’amusait et vivait en seigneur, et comme il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son «bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
On me donne des choux à l’eau
Que je dévore à me fendre les oreilles.
La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
Auparavant je vivais,
Gamin encore, je m’amusais
Et j’avais mon capital…
Mon capital, gamin encore, je l’ai perdu
Et j’en suis venu à vivre dans la captivité…
et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais copital, que l’on faisait dériver du verbe copit (amasser). Il y en avait aussi de mélancoliques. L’une d’elles, assez connue, je crois, était une vraie chanson de forçats:
La lumière céleste resplendit,
Le tambour bat la diane,
L’ancien ouvre la porte,
Le greffier vient nous appeler.
On ne nous voit pas derrière les murailles
Ni comme nous vivons ici.
Dieu, le Créateur céleste, est avec nous,
Nous ne périrons pas ici… etc.
Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
Mon regard ne verra plus le pays
Où je suis né;
À souffrir des tourments immérités
Je suis condamné toute ma vie.
Le hibou pleurera sur le toit
Et fera retentir la forêt.
J’ai le cœur navré de tristesse,
Je ne serai pas là-bas.
On la chante souvent, mais non pas en chœur, toujours en solo. Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne, s’assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l’écoute, et quelque chose se brise dans le cœur. Nous avions de belles voix parmi les forçats.
Cependant le crépuscule tombait. L’ennui, le chagrin et l’abattement reparaissaient à travers l’ivresse et la débauche. Le détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire, sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D’autres en étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle. Ceux qui avaient l’ivresse triste cherchaient leurs amis pour se soulager et pleurer leur douleur d’ivrogne. Tout ce pauvre monde voulait s’égayer, passer joyeusement la grande fête, – mais, juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé cette journée dans l’espérance d’une félicité vague qui ne se réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il n’avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu’au dernier moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr, quelque chose d’extraordinaire, de gai et d’amusant. Bien qu’il n’en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne en caserne sans fatigue… Rien n’arriva, rien à part la soûlerie générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d’une chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement, naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait pourtant des choses visibles, mais j’étais tout triste sans motif. J’éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me sentais comme étranglé, étouffé au milieu d’eux. Ici deux forçats se disputent pour savoir lequel régalera l’autre. Ils discutent depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L’un d’eux surtout a de vieille date une dent contre l’autre: il se plaint en bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi injustement quand il a vendu l’année dernière une pelisse et caché l’argent. Et puis, il y avait encore quelque chose… Le plaignant est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais qui, lorsqu’il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses griefs, dans l’intention de se réconcilier plus tard avec lui. L’autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe pour être riche; il est probable qu’il n’a aucun intérêt à irriter son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l’ami expansif assure que ce camarade lui doit de l’argent et qu’il est tenu de l’inviter à boire «s’il est seulement ce qu’on appelle un honnête homme».
Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et avec une nuance de mépris pour l’ami expansif, car celui-ci boit au compte d’autrui et se fait régaler, prend une tasse et la remplit d’eau-de-vie.
– Non, Stepka (Étiennet), c’est toi qui dois payer, parce que tu me dois de l’argent.
– Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond Stepka.
– Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse que le cabaretier lui tend – tu me dois de l’argent; il faut que tu n’aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va! Stepka! en un mot, tu es une canaille!
– Qu’as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie! Puisqu’on te régale, bois! crie le cabaretier à l’ami expansif – je n’ai pas le temps d’attendre jusqu’à demain.
– Je boirai, n’aie pas peur, qu’as-tu à crier? Mes meilleurs souhaits à l’occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci poliment en s’inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka, qu’une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il boit, grogne un soupir de satisfaction et s’essuie. – En ai-je bu auparavant, de l’eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de gravité, en parlant à tout le monde sans s’adresser à personne en particulier – mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane Doroféitch!
– Il n’y a pas de quoi.
– Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le monde ce que tu m’as fait; outre que tu es une grande canaille, je te dirai…
– Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d’ivrogne? interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et moi l’autre, et laisse-moi tranquille.
– Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
– Quel argent veux-tu encore, soûlard?
– Quand tu… me le rendras dans l’autre monde, eh bien, je ne le prendrai pas. Notre argent, c’est la sueur de notre front, c’est le calus que nous avons aux mains. Tu t’en repentiras dans l’autre monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
– Va-t’en au diable!
– Qu’as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
– File! allons, file!
– Canaille!
– Forçat!
Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu’avant la régalade.
Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l’un est de grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L’autre, vaniteux, fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l’air d’être enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C’est un homme fin et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient bu ensemble toute la journée.
– Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de recherche et d’élégance dans leurs conversations.
– Je te dis que tu as tort… dit d’un ton dogmatique le secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d’un air grave, et sans regarder son interlocuteur.
– Il m’a frappé, entends-tu! continue l’autre en tiraillant encore plus fort son cher ami. – Tu es le seul homme qui me reste ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
– Et je te répéterai qu’une disculpation aussi piètre ne peut que te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d’une voix grêle et polie – avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie provient de ta propre inconstance.
L’ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci. Ainsi se termine l’amitié de cette journée. Le cher ami disparaît sous les lits de camp, éperdu…
Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c’est un forçat de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un garçon qui est loin d’être bête, très-simple et railleur sans méchante intention: c’est précisément celui qui, lors de mon arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait qu’il avait de l’amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant, éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l’atelier de couture et s’efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec personne, Maintenant qu’il était ivre, il s’était attaché à Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp: il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s’il n’eût pas existé. Le plus curieux, c’est que ces deux hommes ne se ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères n’étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit forçat: Boulkine.
Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il s’arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
Ma chérie
À la figura pleine et blanche
Chante comme une mésange;
Dans sa robe de satin
À la brillante garniture
Elle est très-belle.
Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et cria en s’adressant à tout le monde:
– Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n’y a pas une ombre de vérité dans tout ce qu’il dit.
– Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en me regardant avec un rire fripon; je crois même qu’il voulait m’embrasser. Il était gris. Quant à l’expression «Mes respects au vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute la Sibérie, même en s’adressant à un homme de vingt ans. Le mot de «vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la flatterie, et s’applique à quelqu’un d’honorable, de digne.
– Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
– Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof parlait en traînant.
– Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof avait donné sa parole d’honneur de ne pas faire attention à celui-ci, c’était précisément ce qu’il y avait de plus comique, car Boulkine ne quittait pas Varlamof d’une semelle depuis le matin, sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce qu’il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu’il avait que Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S’il avait eu des cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire qu’il avait pris l’engagement de répondre des actions de Varlamof, et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience. L’amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la comédie de Boulkine.
– Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!… criait Boulkine.
– Qu’est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en riant.
– Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j’étais très-joli garçon quand j’étais jeune et que les filles m’aimaient beaucoup, beaucoup… fit brusquement Varlamof de but en blanc.
– Il ment! Le voilà qui ment encore! l’interrompit Boulkine en poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
– Et moi, je faisais le beau devant elles; j’avais une chemise rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais tout ce que je pouvais seulement désirer.
– Il ment! déclare résolument Boulkine.
– J’avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux étages. Eh bien, en deux ans, j’ai mis bas les deux étages, il m’est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni montants. Que voulez-vous? l’argent, c’est comme les pigeons, il arrive et puis il s’envole.
– Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore…
– Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j’ai envoyé une pleurrade (lettre) à ma parenté pour qu’ils m’expédient de l’argent. Parce qu’on disait que j’avais agi contre la volonté de mes parents, j’étais irrespectueux. Voilà tantôt sept ans que je l’ai envoyée, ma lettre!
– Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
– Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours plus son nez de mon visage. – J’ai ici une amoureuse, Alexandre Pétrovitch!…
– Vous? une amoureuse?
– Onuphrief disait, il n’y a pas longtemps: La mienne est grêlée, laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis que la tienne est jolie, mais c’est une mendiante, elle porte la besace.
– Est-ce vrai?
– Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu’il était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix kopeks chaque six mois,
– Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais m’en débarrasser,
Il se tut, me regarda en faisant la bouche en cœur, et me dit tendrement:
– Ne m’octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un demi-litre? Je n’ai bu que du thé aujourd’hui de toute la journée, ajouta-t-il d’un ton gracieux, en prenant l’argent que je lui donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j’en deviendrai asthmatique; j’ai le ventre qui me grouille… comme une bouteille d’eau!
Comme il prenait l’argent que je lui tendis, le désespoir moral de Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un possédé.
– Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le voyez-vous? Il ment! Tout ce qu’il dit, tout, tout est mensonge.
– Qu’est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui s’étonnaient de son emportement, tu es absurde!
– Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur les planches, je ne veux pas qu’il mente!
Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l’argent, et se hâte, en faisant des grimaces, d’aller chez le cabaretier. Il remarqua seulement alors Boulkine.
– Allons! lui dit-il en s’arrêtant sur le seuil de la caserne, comme si ce dernier lui était indispensable pour l’exécution d’un projet.
– Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s’achève enfin. Les forçats s’endorment lourdement sur leurs lits de camp. Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés…
Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première représentation de notre théâtre. Les tracas n’avaient pas manqué pour l’organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au juste ce que l’on représenterait. – Les acteurs, pendant ces trois jours, en allant au travail, s’ingéniaient à rassembler le plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne humeur. Nous ignorions du reste entièrement s’il avait eu veut du spectacle, s’il l’avait autorisé ou s’il avait résolu de se taire et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s’être assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je crois qu’il avait entendu parler de la représentation, mais qu’il ne voulait pas s’en mêler, parce qu’il comprenait que tout irait peut-être de travers, s’il l’interdisait; les soldats feraient les mutins ou s’enivreraient, il valait donc bien mieux qu’ils s’occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major, uniquement parce que c’est le plus naturel. On peut même dire que si les forçats n’avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l’administration organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se distinguait par des idées directement opposées à celles du reste du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande responsabilité en affirmant qu’il avait eu connaissance de notre projet et qu’il l’autorisait. Un homme comme lui devait toujours écraser, étouffer quelqu’un, enlever quelque chose, priver d’un droit, en un mot mettre partout de l’ordre. Sous ce rapport il était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major); avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu’une sévérité impitoyable et s’en tenir à l’application absolue de la loi – et voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent nullement qu’appliquer la loi sans en comprendre l’esprit, mène tout droit aux désordres. – «La loi le dit, que voulez-vous de plus?» Ils s’étonnent même sincèrement qu’on exige d’eux, outre l’exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d’un luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l’intolérance.
Quoi qu’il en soit, le sergent-major ne s’opposa pas à l’organisation du spectacle, et c’est tout ce qu’il fallait aux forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni querelles sanglantes, ni vol, il faut l’attribuer à l’autorisation qu’avaient reçue les forçats d’organiser leur représentation. J’ai vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes, sous prétexte qu’on défendrait le théâtre. Le sous-officier demanda aux détenus leur parole d’honneur qu’ils se conduiraient bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse: cela les flattait fort qu’on crût en leur parole d’honneur. Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien à l’administration; elle n’avait pas de dépenses à faire. Les places n’avaient pas été marquées à l’avance, car le théâtre se montait et se démontait en moins d’un quart d’heure. Le spectacle devait durer une heure et demie et dans le cas où l’ordre de cesser la représentation serait arrivé à l’improviste, les décorations auraient disparu en un clin d’œil. Les costumes étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes, et je parlerai de l’affiche, c’est à dire des pièces que l’on se proposait de jouer.
À vrai dire, il n’y avait pas d’affiche écrite, on n’en fit que pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir: l’officier de garde qui vint une fois, puis l’officier de service préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c’est en l’honneur de ces nobles visiteurs que l’affiche fut écrite.
On supposait que la renommée de notre théâtre s’étendrait au loin dans la forteresse et même en ville, d’autant plus qu’il n’y avait aucun théâtre à N…; des représentations d’amateurs et rien de plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait – se disait-on – il se peut que les chefs apprennent cela, et qu’ils viennent voir; c’est alors qu’ils sauraient ce que valent les forçats, car ce n’est pas une représentation donnée par les soldats, avec des bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs, de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les seigneurs; dans toute la ville, il n’y a pas un théâtre pareil! Le général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu’on dit, il y en aura encore une, eh bien! qu’ils nous dament le pion avec leur costume, c’est possible! quant à la conversation, c’est une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler – et qui sait? il viendra peut-être. Ils n’ont pas de théâtre, en ville!…»
En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier succès, alla presque jusqu’à s’imaginer qu’on leur distribuerait des récompenses ou qu’on diminuerait le chiffre des travaux forcés, l’instant d’après ils étaient les premiers à rire de bon cœur de leurs imaginations. En un mot, c’étaient des enfants, de vrais enfants, bien qu’ils eussent quarante ans. Je connaissais en gros le sujet de la représentation que l’on se proposait de donner, bien qu’il n’y eût pas d’affiche. Le titre de la première pièce était: Philatka et Mirachka rivaux. Baklouchine se vantait devant moi, une semaine au moins à l’avance, que le rôle de Philatka qu’il s’était adjugé serait joué de telle façon qu’on n’avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs. Il se promenait dans les casernes gonflé d’importance, effronté, l’air bonhomme malgré tout; s’il lui arrivait de dire quelques bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu’il s’était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se contenir et garder leur dignité; pour s’enthousiasmer des tirades de Baklouchine, il n’y avait que les plus jeunes… gens sans fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l’autorité était si solidement établie qu’ils n’avaient pas peur d’exprimer nettement leurs sensations, quelles qu’elles fussent. Les autres écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer ni contredire, mais ils s’efforçaient de leur mieux de se comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut qu’au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout le monde s’intéressa à ce qu’on verrait, à ce que feraient nos camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle réussirait-il comme celui d’il y a deux ans? etc., etc. Baklouchine m’assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à leur place», et qu’il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka serait rempli par Sirotkine. – Vous verrez comme il est bien en habit de femme, disait-il eu clignant de l’œil et en faisant claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d’officier avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique qui devait être jouée en second lieu portait le titre de Kedril le glouton. Ce titre m’intrigua fort, mais j’eus beau faire des questions, je ne pus rien apprendre à l’avance. Je sus seulement que cette pièce n’était pas imprimée; c’était une copie manuscrite, que l’on tenait d’un sous-officier en retraite du faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et n’ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d’elles-mêmes au temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines zones de la Russie.
J’ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos investigateurs de la littérature populaire s’occupassent de faire de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être n’est pas si insignifiant qu’on le pense. Je ne puis croire que tout ce que j’ai vu dans notre maison de force fût l’œuvre de nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des procédés établis et des notions transmises de génération en génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces traditions se sont conservées dans certains villages et dans des chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels jouaient leurs serfs. C’est de là que provient notre théâtre populaire, dont les marques d’origine sont indiscutables. Quant à Kedril le glouton, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en savoir, si ce n’est que les démons apparaissaient sur la scène et emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril? pourquoi s’appelait-il Kedril, et non Cyrille? L’action était-elle russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question. On annonçait que la représentation se terminerait par une «pantomime en musique». Tout cela promettait d’être fort curieux. Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes, se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait nous surprendre par quelque chose d’extraordinaire et d’inattendu.
Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure, à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu’à la retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes, chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement l’officier de garde de «permettre la représentation et ne pas fermer encore la maison de force», en ajoutant qu’il y avait eu représentation la veille, et que pourtant il ne s’était produit aucun désordre. L’officier de garde faisait le raisonnement suivant: Il n’y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la discipline le jour du spectacle, et du moment qu’ils donnaient leur parole que la soirée d’aujourd’hui se passerait de la même manière, c’est qu’ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s’il s’était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises, qui mettraient dans l’embarras les officiers de garde. Enfin une dernière raison l’engageait à donner son consentement: monter la garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats, mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur intéressant, et il avait tout droit d’y assister.
Dans le cas où l’officier de service arriverait et demanderait l’officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se fermèrent chaque soir qu’à la retraite. Les forçats savaient d’avance que la garde ne s’opposerait pas à leur projet; ils étaient tranquilles de ce côté là.
Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de notre caserne y étaient, à l’exception du vieux-croyant de Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier, et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable, gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats, aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance. Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il posa dix kopeks sur l’assiette; la félicité se peignait sur son visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait ce qu’il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m’assura qu’on me laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le théâtre, d’abord parce qu’étant plus riche que les autres, il y avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je m’y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même. Cette longue caserne était de construction particulière, comme je l’ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille, laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la scène. Ce qui m’étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C’était une merveille dont on pouvait s’étonner à juste titre; il était peint avec des couleurs à l’huile, et représentait des arbres, des tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on l’avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre desquels se trouvait notre Brulof [23]) l’avaient décoré tout entier, aussi l’effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un sentiment de vanité. L’éclairage consistait en quelques chandelles coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers, aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à tous les chefs immédiats des forçats qui n’avaient pas le grade d’officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d’œil sur le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la dernière représentation, il ne restait pas une seule place inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats, debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on pouvait s’y attendre, le local était trop exigu pour tous les détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient constamment derrière la scène, dans l’autre caserne, et qui regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d’où l’on voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J’étais pour eux un bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d’autres théâtres: les forçats avaient remarqué que Baklouchine s’était souvent concerté avec moi et qu’il avait témoigné de la déférence pour mes conseils, ils estimaient qu’on devait par conséquent me faire honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont vaniteux, légers, mais c’est à la surface. Ils se moquaient de moi au travail, car j’étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de son adresse à calciner l’albâtre; ces railleries et ces vexations avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes me faisaient place, car ils s’avouaient que j’étais plus entendu en cette matière qu’eux-mêmes. Ceux mêmes qui n’étaient pas bien disposés à mon égard désiraient m’entendre louer leur théâtre et me cédaient le pas sans la moindre servilité. J’en juge maintenant par mon impression d’alors. Je compris que dans cette décision équitable, il n’y avait aucun abaissement de leur part, mais bien plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus caractéristique de notre peuple, c’est sa conscience et sa soif de justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier rang sans y avoir des titres, – le peuple ne connaît pas ce défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en l’étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n’ont que peu de chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux au contraire qui doivent apprendre à son école.
Pétrof m’avait dit naïvement, quand il m’emmena au spectacle, qu’on me ferait passer devant parce que je donnerais plus d’argent. Les places n’avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce qu’il voulait et ce qu’il pouvait. Presque tous déposèrent une pièce de monnaie sur l’assiette quand on fit la quête. Même si l’on m’eût laissé passer devant dans l’espérance que je donnerais plus qu’un autre, n’y avait-il pas là encore un sentiment profond de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t’en au premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c’est vrai, mais tu payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir aux acteurs; – occupe la première place, car nous ne sommes pas ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!» Quelle noble fierté dans cette façon d’agir! Ce n’est plus le culte de l’argent qui est tout, mais en dernière analyse le respect de soi-même. On n’estimait pas trop la richesse chez nous. Je ne me souviens pas que l’un de nous se soit jamais humilié pour avoir de l’argent, même si je passe en revue toute la maison de force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, plutôt que dans l’espoir du bénéfice lui-même; c’était un trait de bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m’exprime clairement. J’ai oublié mon théâtre, j’y reviens.
Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange et animé. D’abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés, mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait une masse confuse de forçats: beaucoup d’entre eux avaient apporté de la cuisine des bûches qu’ils dressaient contre la muraille et sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières dans cette position fatigante, s’accotant des deux mains sur les épaules de leurs camarades, parfaitement contents d’eux-mêmes et de leur place. D’autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle, sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp, se trouvait aussi une foule compacte, car c’étaient là les meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s’étaient hissés et couchés sur le poêle, d’où ils regardaient en bas: ceux-là nageaient dans la béatitude. De l’autre côté, fourmillaient les retardataires qui n’avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. L’attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués, sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d’un feu terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j’étais à droite, il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme… Le rideau va se lever. L’orchestre joue… Cet orchestre mérite une mention. Sept musiciens s’étaient placés le long des lits de camp: il y avait là deux violons (l’un d’eux était la propriété d’un détenu; l’autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes étaient des nôtres), trois balalaïki – faites par les forçats eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient remarquables. L’agilité des doigts des artistes aurait fait honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs instruments: le ton, le goût, l’exécution, le rendu du motif, tout était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son instrument. C’était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles; ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son pouce sur la peau d’âne, on entendait alors des coups répétés, clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet orchestre. Vraiment, je n’avais jusqu’alors aucune idée du parti qu’on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je fus étonné; l’harmonie, le jeu, mais surtout l’expression, la conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris parfaitement alors, – et pour la première fois, -la hardiesse souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret. – Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds; quelqu’un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la salle… La représentation commença.
J’étais assis non loin d’Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J’ai remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands amateurs de spectacles de tout genre. Près d’eux resplendissait Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles et de jouissances. J’aurais été désolé de voir son espérance trompée. La charmante figure d’Aléi brillait d’une joie si enfantine, si pure, que j’étais tout gai rien qu’en la regardant; involontairement, chaque fois qu’un rire général faisait écho à une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi avait remarqué Aléi, et je vis plus d’une fois comme il jetait sur lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune Tcherkesse était charmant! Ce détenu l’appelait toujours «Aléi Sémionytch», sans que je susse pourquoi. – On avait commencé par Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu’il avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez certainement convenu que c’était un véritable acteur, un acteur de vocation et de grand talent. J’ai vu plus d’une fois Philatka sur les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l’affirme, pas un artiste des capitales n’était à la hauteur de Baklouchine dans ce rôle. C’étaient des paysans de n’importe quel pays, et non de vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était trop apparent. – L’émulation excitait Baklouchine, car on savait que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette préférence comme un enfant. Combien de fois n’était-il pas venu vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre. Quand on éclatait de rire et qu’on lui criait: – Bravo! Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la fille: «Essuie-toi» et s’essuie lui-même, fut d’un comique achevé. Tout le monde éclata de rire. Ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les spectateurs; tous s’étaient déroidis et s’abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d’approbation retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions, sans même s’inquiéter de savoir qui était à côté de lui. Lorsqu’une scène comique commençait, on voyait un autre se retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l’autre. Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée. Je n’exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes, la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours sombres de l’automne: – tout à coup on permet à ces détenus comprimés de s’égayer, de respirer librement pendant une heure, d’oublier leur cauchemar, d’organiser un spectacle – et quel spectacle! qui excite l’envie et l’admiration de toute la ville. «- Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui qu’ils portaient depuis tant d’années. «C’est un forçat, un vrai forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en manteau, comme un civil. Il s’est fait des cheveux, des moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme un seigneur, un vrai seigneur.» L’enthousiasme était à son comble de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme d’aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à cocarde: l’effet produit est indescriptible. Il y avait deux amateurs pour ce costume, et – le croirait-on? – ils s’étaient querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là, car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d’officier avec des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu’il fût mieux fait de sa personne que l’autre et qu’il ressemblât mieux à un seigneur, mais simplement parce qu’il leur avait assuré à tous qu’il aurait une badine, qu’il la ferait tourner et en fouetterait la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n’avait jamais connu de gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c’était là l’indice de la meilleure éducation, d’une suprême élégance. Dans son enfance encore, alors qu’il n’était qu’un serf va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l’adresse d’un seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque trente ans plus tard, il s’en souvenait pour séduire et flatter à son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement enfoncé dans cette occupation qu’il ne regardait personne; il donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important pour lui, c’était le bout de sa badine et les ronds qu’il traçait. La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui avait l’air d’une guenille, les bras et le cou nus, un petit bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une ombrelle dans une main, et dans l’autre un éventail de papier de couleur dont elle ne faisait que s’éventer. Un fou rire accueillit cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli. Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s’éleva: comment du reste aurait-on pu critiquer?
On joua encore une fois l’ouverture, Siéni, moï siéni, et le rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier, mais ce n’était évidemment qu’un fragment; le commencement et la fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n’avait ni queue ni tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie. L’aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C’est ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans la première pièce. L’aubergiste (Nietsviétaef) avertit le gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut qu’il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron: quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière, couard. À chaque instant il trompe son maître, qu’il craint pourtant connue le feu. C’est un remarquable type de valet, dans lequel on retrouve les principaux traits du caractère de Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine lui-même. Quand, le lendemain, j’accostai Baklouchine, je lui dissimulais mon impression, car je l’aurais cruellement affligé.
Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n’était pas trop mauvais: tout ce qu’il disait n’avait guère de sens et ne ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s’occupe de la valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu’à partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute, fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions en aparté. Il n’a nullement pitié de son maître, mais il a entendu parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare qu’autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à l’enfer; les diables l’ont aidé et l’ont délivré, mais le terme de sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c’est pour exiger son âme, ainsi qu’il a été convenu dans leur pacte. Kedril commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est enveloppée la poule, sort une bouteille de vin – qu’il entame brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme morceau de poule qu’il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et en large dans la chambre. – Tout de suite, monsieur, je vous… le prépare, -dit Kedril qui s’assied et se met à bâfrer le souper. Le public est visiblement charmé par l’astuce de ce valet qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement les mots: «- Tout de suite, monsieur, je… vous… le prépare.» Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée, tremble que son maître ne s’aperçoive de sa manœuvre; chaque fois que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer au seigneur. – «Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci? – «C’est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s’aperçoit alors qu’il ne reste presque rien: il n’y a en tout sur l’assiette qu’une seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque rien et s’assied, tandis que Kedril se place derrière lui une serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats. Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les diables font leur entrée: ici l’on ne comprend plus, car ces diables ne ressemblent à rien d’humain ni de terrestre; la porte de côté s’ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils une faux et une lanterne? Personne ne put me l’expliquer; au fond on s’en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur crie qu’il est prêt, qu’ils peuvent le prendre. Mais Kedril, poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa frayeur, il n’oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et l’empoignent pour l’entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!» crie-t-il. Mais Kedril a d’autres soucis; il a pris cette fois la bouteille, l’assiette et même le pain en se fourrant dans sa cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi. Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et… un sourire illumine sa figure. Il cligne de l’œil en vrai fripon, s’assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au public:
– Allons, je suis maintenant mon maître… sans maître…
Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à demi-voix d’un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de l’œil:
– Les diables l’ont emporté!…
L’enthousiasme des spectateurs n’a plus de bornes! cette phrase a été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si moqueuse et si triomphante, qu’il est impossible de ne pas applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée dans un verre qu’il porte à ses lèvres, que les diables reviennent, se glissent derrière lui et l’empoignent. Kedril hurle comme un possédé. Mais il n’ose pas se retourner. Il voudrait se défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux écarquillés, la bouche béante d’horreur, il reste une minute à regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie qu’il est vraiment à peindre. Enfin on l’entraîne, on l’emporte, il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille, et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté. L’orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa [24]. On commence tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe, se renforce, la mesure s’accélère, des claquements hardis retentissent sur la planchette des balalaïki. C’est la kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka l’entendit jouer dans notre maison de force, La pantomime en musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa. La scène représente l’intérieur d’une izba; un meunier et sa femme sont assis, l’un raccommode, l’autre file du lin. Sirotkine joue le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier.
Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans les précédentes, il fallait suppléer par l’imagination à ce qui manquait à la réalité. Au lieu d’une muraille au fond de la scène, ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais paravents, tandis qu’à gauche, la scène qui n’était pas fermée laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que l’on dit: c’est un jardin, eh bien, c’est un jardin! une chambre, une izba – c’est parfait, il n’y a pas à faire des cérémonies! Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son travail, prend son bonnet et son fouet, s’approche de sa femme et lui indique par signes que si pendant son absence elle a le malheur de recevoir quelqu’un, elle aura affaire à lui… et il lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa femme lui montre le poing. On frappe: la porte s’ouvre; entre le voisin, meunier aussi de son état; c’est un paysan barbu en cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme rit, mais dès que le compère veut l’embrasser, on entend frapper de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente: c’est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu’alors la pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient irréprochables. Ou pouvait s’étonner de voir ces acteurs improvisés remplir leurs rôles d’une façon aussi correcte, et involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d’exil! Le forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à une représentation dans un théâtre de province ou d’amateurs; il estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en scène comme les vieux héros classiques de l’ancien répertoire, en faisant un grand pas; avant d’avoir même levé l’autre jambe, il rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement un regard circulaire, il avança majestueusement d’une autre enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros classiques, elle l’était encore bien plus dans une scène comique jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute naturelle et acceptait l’allure triomphante du personnage comme un fait nécessaire, sans la critiquer. – Un instant après l’entrée du secrétaire, on frappe encore à la porte: l’hôtesse perd la tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui, heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux comme les autres, mais d’une espèce particulière. C’est un brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille son entrée. Ce brahmine n’est autre que le forçat Kochkine, qui joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de l’emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine… – De nouveau on frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n’y a pas à s’y tromper, c’est le maître de la maison. La meunière effrayée perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant qu’on le cache. Elle l’aide à se glisser derrière l’armoire, et se met à filer, à filer, oubliant d’ouvrir la porte; elle file toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord le fil qu’elle n’a pas dans la main et fait le geste de tourner le fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette frayeur. Le meunier enfonce la porte d’un coup de pied et s’approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué, car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme qu’elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les chercher. Il trouve d’abord le voisin, qu’il chasse de la chambre à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s’enfuir, il soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le galant secrétaire ne saute plus d’une manière classique. Reste le brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son coin, derrière l’armoire, le salue poliment et le tire par sa barbe jusqu’au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la pantomime) mais le mari ne l’écoute pas et règle le compte de sa femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d’une franche gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait si bien qu’il jouait le rôle de différentes manières tous les soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par un ballet, où l’on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n’opère. Enfin on entend l’air: «Le soleil couchant…», le mort ressuscite, et tous dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant les acteurs et remerciant le sous-officier. On n’entendait pas la moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même heureux, et s’endormirent l’âme tranquille, d’un sommeil qui ne ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n’est pas un fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité. On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants comme ils l’entendaient, de s’amuser humainement, d’échapper pour une heure à leur condition de forçats – et l’homme change moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes…
La nuit est déjà tout à fait sombre. J’ai un frisson et je me réveille par hasard: le vieux-croyant est toujours sur son poêle à prier, il priera jusqu’à l’aube. Aléi dort paisiblement à côté de moi. Je me souviens qu’en se couchant il riait encore et parlait du théâtre avec ses frères. Involontairement je regarde sa figure paisible. Peu à peu je me souviens de tout, de ce dernier jour, des fêtes de Noël, de ce mois tout entier… Je lève la tête avec effroi et je regarde mes camarades, qui dorment à la lueur tremblotante d’une chandelle donnée par l’administration. Je regarde leurs visages malheureux, leurs pauvres lits, cette nudité et cette misère – je les regarde – et je veux me convaincre que ce n’est pas un affreux cauchemar, mais bien la réalité. Oui, c’est la réalité: j’entends un gémissement. Quelqu’un replie lourdement son bras et fait sonner ses chaînes. Un autre s’agite dans un songe et parle, tandis que le vieux grand-père prie pour les «chrétiens orthodoxes»: j’entends sa prière régulière, douce, un peu traînante: «Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!…»
– Je ne suis pas ici pour toujours, mais pour quelques années! me dis-je, et j’appuie de nouveau ma tête sur mon oreiller.
<a l:href="#_ftnref1">[1]</a> Association coopérative d’artisans possédant un fonds commun.
<a l:href="#_ftnref2">[2]</a> Dostoïevsky devint lui-même soldat en Sibérie quand il eut subi sa peine.
<a l:href="#_ftnref3">[3]</a> Allusion aux deux rangées de soldats armés de verges vertes entre lesquelles devaient et doivent passer les forçats condamnés aux verges. Ce châtiment n’existe plus que pour les condamnés privés de tous leurs droits civils.
<a l:href="#_ftnref4">[4]</a> Chaussure légère en écorce de tilleul que portent les paysans de la Russie centrale et septentrionale.
<a l:href="#_ftnref5">[5]</a> C’est ainsi que le peuple appelle les condamnés aux travaux forcés et les exilés.
<a l:href="#_ftnref6">[6]</a> Ce mot ne signifie rien; le forçat a défiguré le mot de particularité, qu’il emploie à tort dans le sens de savoir-vivre.
<a l:href="#_ftnref7">[7]</a> Il n’existe aucun oiseau de ce nom: le forçat, pour se tirer d’embarras, invente un nom d’oiseau. Toute cette conversation est littéralement intraduisible en français.
<a l:href="#_ftnref8">[8]</a> Les forçats ont fait du mot invalide un prénom qu’ils donnent par moquerie au vieux soldat.
<a l:href="#_ftnref9">[9]</a> Bière de seigle.
<a l:href="#_ftnref10">[10]</a> Les nobles condamnés aux travaux forcés perdent leurs privilèges. Ce n’est que par une grâce de l’empereur qu’ils peuvent être réintégrés dans leurs droits.
<a l:href="#_ftnref11">[11]</a> Association coopérative. Le principe en est si répandu en Russie qu’on trouve même chez les forçats des essais embryonnaires d’organisation coopérative.
<a l:href="#_ftnref12">[12]</a> Instrument de musique
<a l:href="#_ftnref13">[13]</a> En temps de disette, les paysans mêlaient de l’écorce de tilleul à leur farine.
<a l:href="#_ftnref14">[14]</a> Appeler quoiqu’on par son seul nom de baptême constitue en Russie une grave impolitesse, surtout dans le peuple. On ajoute le nom du père.
<a l:href="#_ftnref15">[15]</a> Toupet. Sobriquet donné par les Grands-Russiens aux Petits-Russiens; ceux-ci portaient autrefois – au dix-septième siècle – un toupet de cheveux sur l’occiput, tandis que le reste du crâne était rasé.
<a l:href="#_ftnref16">[16]</a> Les bains russes diffèrent totalement des nôtres: ce sont de grandes étuves dans lesquelles on reste soumis à l’action de la vapeur qui débarrasse la peau de toutes les substances grasses qui la couvrent.
<a l:href="#_ftnref17">[17]</a> Les Juifs russes zézayent presque tous, et sont d’une poltronnerie inouïe.
<a l:href="#_ftnref18">[18]</a> Cette boite cubique, appelée téphil en hébreu, représente le temple de Salomon; les dix commandements de la loi de Moïse y sont écrits.
<a l:href="#_ftnref19">[19]</a> Voici ce que Tourguénief dit à propos du passage suivant dans une de ses lettres: «Le tableau du bain, c’est vraiment de Dante.»
<a l:href="#_ftnref19">[20]</a> On jette à cet effet des gouttes d’eau sur le four ardent.
<a l:href="#_ftnref21">[21]</a> En Pologne, à l’heure qu’il est, entre la nappe et le bois de la table sur laquelle sont disposés les mets, on dispose du foin qui doit rappeler aux fidèles que Jésus-Christ est né dans une crèche.
<a l:href="#_ftnref22">[22]</a> Espèce de guitare.
<a l:href="#_ftnref23">[23]</a> Peintre russe célèbre dans la première moitié du siècle.
<a l:href="#_ftnref24">[24]</a> Cette danse composée par le célèbre compositeur Glinka, l’auteur de la Viepour le Tsar, est une des plus entraînantes que nous connaissions, et ne rentre dans aucun genre connu. C’est la danse russe par excellence.