39671.fb2 Souvenirs De La Maison Des Morts - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 4

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DEUXIÈME PARTIE

I – L’HÔPITAL.

Peu de temps après les fêtes de Noël je tombai malade et je dus me rendre à notre hôpital militaire, qui se trouvait à l’écart, à une demi-verste environ de la forteresse. C’était un bâtiment à un seul étage, très-allongé et peint en jaune. Chaque été, on dépensait une grande quantité d’ocre à le rebadigeonner. Dans l’immense cour de l’hôpital se trouvaient diverses dépendances, les demeures des médecins-chefs et d’autres constructions nécessaires, tandis que le bâtiment principal ne contenait que les salles destinées aux malades: elles étaient en assez grand nombre; mais comme il n’y en avait que deux réservées aux détenus, ces dernières étaient presque toujours pleines, surtout l’été: il n’était pas rare qu’on fût obligé de rapprocher les lits. Ces salles étaient occupées par des «malheureux» de toute espèce: d’abord, par les nôtres, les détenus de la maison de force, par des prévenus militaires, incarcérés dans les corps de garde, et qui avaient été condamnés; il s’en trouvait d’autres encore sous jugement, ou de passage; on envoyait aussi dans nos salles les malades de la compagnie de discipline – triste institution où l’on rassemblait les soldats de mauvaise conduite pour les corriger; au bout d’un an ou deux, ils en revenaient les plus fieffés chenapans que la terre puisse porter. – Les forçats qui se sentaient malades avertissaient leur sous-officier dès le matin. Celui-ci les inscrivait sur un carnet qu’il leur remettait, et les envoyait à l’hôpital, accompagnés d’un soldat d’escorte: à leur arrivée, ils étaient examinés par un médecin qui autorisait les forçats à rester à l’hôpital, s’ils étaient vraiment malades. On m’inscrivit donc dans le livre, et vers une heure, quand tous mes compagnons furent partis pour la corvée de l’après-dînée, je me rendis à l’hôpital. Chaque détenu prenait avec lui autant d’argent et de pain qu’il pouvait (car il ne fallait pas espérer être nourri ce jour-là), une toute petite pipe, un sachet contenant du tabac, un briquet et de l’amadou. Ces objets se cachaient dans les bottes. Je pénétrai dans l’enceinte de l’hôpital, non sans éprouver un sentiment de curiosité pour cet aspect nouveau, inconnu, de la vie du bagne.

La journée était chaude, couverte, triste; – c’était une de ces journées où des maisons comme un hôpital prennent un air particulièrement banal, ennuyeux et rébarbatif. Mon soldat d’escorte et moi, nous entrâmes dans la salle de réception, où se trouvaient deux baignoires de cuivre; nous y trouvâmes deux condamnés qui attendaient la visite, avec leurs gardiens. Un feldscherr [25] entra, nous regarda d’un air nonchalant et protecteur, et s’en fut plus nonchalamment encore annoncer notre arrivée au médecin de service; il arriva bientôt, nous examina, tout en nous traitant avec affabilité, et nous délivra des feuilles où se trouvaient inscrits nos noms. Le médecin ordinaire des salles réservées aux condamnés devait faire le diagnostic de notre maladie, indiquer les médicaments à prendre, le régime alimentaire à suivre, etc. (J’avais déjà entendu dire que les détenus n’avaient pas assez de louanges pour leurs docteurs. «Ce sont de vrais pères!» me dirent-ils en parlant d’eux, quand j’entrai à l’hôpital. Nous nous déshabillâmes pour revêtir un autre costume. On nous enleva les habits et le linge que nous avions en arrivant, et l’on nous donna du linge de l’hôpital, auquel on ajouta de longs bas, des pantoufles, des bonnets de coton et une robe de chambre d’un drap brun très-épais, qui était doublée non pas de toile, mais bien plutôt d’emplâtres: cette robe de chambre était horriblement sale, mais je compris bientôt toute son utilité. On nous conduisit ensuite dans les salles des forçats qui se trouvaient au bout d’un long corridor, très-élevé et fort propre. La propreté extérieure était très-satisfaisante; tout ce qui était visible reluisait: du moins cela me sembla ainsi après la saleté de notre maison de force. Les deux prévenus entrèrent dans la salle qui se trouvait à gauche du corridor, tandis que j’allai à droite. Devant la porte fermée au cadenas se promenait une sentinelle, le fusil sur l’épaule; non loin d’elle, veillait son remplaçant. Le sergent (de la garde de l’hôpital) ordonna de me laisser passer. Soudain je me trouvai au milieu d’une chambre longue et étroite; le long des murailles étaient rangés des lits au nombre de vingt-deux. Trois ou quatre d’entre eux étaient encore inoccupés. Ces lits de bois étaient peints en vert, et devaient comme tous les lits d’hôpital, bien connus dans toute la Russie, être habités par des punaises. Je m’établis dans un coin, du côté des fenêtres.

Il n’y avait que peu de détenus dangereusement malades, et alités; pour la plupart convalescents ou légèrement indisposés, mes nouveaux camarades étaient étendus sur leurs couchettes ou se promenaient en long et en large; entre les deux rangées de lits, l’espace était suffisant pour leurs allées et venues. L’air de la salle était étouffant, avec l’odeur particulière aux hôpitaux: il était infecté par différentes émanations, toutes plus désagréables les unes que les autres, et par l’odeur des médicaments, bien que le poêle fût chauffé presque tout le jour. Mon lit était couvert d’une housse rayée, que j’enlevai: il se composait d’une couverture de drap, doublée de toile, et de draps grossiers, d’une propreté plus que douteuse. À côté du lit, se trouvait une petite table avec une cruche et une tasse d’étain, sur laquelle était placée une serviette minuscule qui m’était confiée. La table avait encore un rayon, où ceux des malades qui buvaient du thé mettaient leur théière, le broc de bois pour le kwass, etc.; mais ces richards étaient fort peu nombreux. Les pipes et les blagues à tabac – car chaque détenu fumait, même les poitrinaires – se cachaient sous le matelas. Le docteur et les autres chefs ne faisaient presque jamais de perquisitions; quand ils surprenaient un malade la pipe à la bouche, ils faisaient semblant de n’avoir rien vu. Les détenus étaient d’ailleurs très-prudents, et fumaient presque toujours derrière le poêle. Ils ne se permettaient de fumer dans leurs lits que la nuit, parce que personne ne faisait de rondes, à part l’officier commandant le corps de garde de l’hôpital.

Jusqu’alors je n’avais jamais été dans aucun hospice en qualité de malade; aussi tout ce qui m’entourait me parut-il fort nouveau. Je remarquai que mon entrée avait intrigué quelques détenus: on avait entendu parler de moi, et tout ce monde me regardait sans façons, avec cette légère nuance de supériorité que les habitués d’une salle d’audience, d’une chancellerie, ont pour un nouveau venu ou un quémandeur. À ma droite était étendu un prévenu, ex-secrétaire, et fils illégitime d’un capitaine en retraite, accusé d’avoir fabriqué de la fausse monnaie: il se trouvait à l’hôpital depuis près d’une année; il n’était nullement malade, mais il assurait aux docteurs qu’il avait un anévrysme. Il les persuada si bien qu’il ne subit ni les travaux forcés, ni la punition corporelle à laquelle il avait été condamné; on l’envoya une année plus tard à T-k, où il fut attaché à un hospice. C’était un vigoureux gaillard de vingt-huit ans, trapu, fripon avoué, plus ou moins jurisconsulte. Il était intelligent et de manières fort aisées, mais très-présomptueux et d’un amour-propre maladif. Convaincu qu’il n’y avait pas au monde d’homme plus honnête et plus juste que lui, il ne se reconnaissait nullement coupable; il garda cette assurance toute sa vie. Ce personnage m’adressa la parole le premier et m’interrogea avec curiosité; il me mit au courant des mœurs de l’hôpital; bien entendu, avant tout, il m’avait déclaré qu’il était le fils d’un capitaine. Il désirait fort que je le crusse gentilhomme, ou au moins «de la noblesse». Bientôt après, un malade de la compagnie de discipline vint m’assurer qu’il connaissait beaucoup de nobles, d’anciens exilés; pour mieux me convaincre, il me les nomma par leur prénom et leur nom patronymique. Rien qu’à voir la figure de ce soldat grisonnant, on devinait qu’il mentait abominablement. Il s’appelait Tchékounof. Il venait me faire sa cour, parce qu’il soupçonnait que j’avais de l’argent; quand il aperçut un paquet de thé et de sucre, il m’offrit aussitôt ses services pour faire bouillir l’eau et me procurer une théière. M-kski m’avait promis, de m’envoyer la mienne le lendemain, par un des détenus, qui travaillaient dans l’hôpital, mais Tchékounov s’arrangea pour que j’eusse tout ce qu’il me fallait. Il se procura une marmite de fonte, où il fit bouillir l’eau pour le thé; en un mot, il montra un zèle si extraordinaire, que cela lui attira aussitôt quelques moqueries acérées de la part d’un des malades, un poitrinaire dont le lit se trouvait vis-à-vis du mien. Il se nommait Oustiantsef. C’était précisément le soldat condamné aux verges, qui, par peur du fouet, avait avalé une bouteille d’eau-de-vie dans laquelle il avait fait infuser du tabac, et gagné ainsi le germe de la phtisie: j’ai parlé de lui plus haut. Il était resté silencieux jusqu’alors, étendu sur son lit et respirant avec difficulté tout en me dévisageant, d’un air très-sérieux. Il suivait des yeux Tchékounof, dont la servilité l’irritait. Sa gravité extraordinaire rendait comique son indignation. Enfin il n’y tint plus:

– Eh! regardez-moi ce valet qui a trouvé son maître! dit-il avec des intervalles, d’une voix étranglée par sa faiblesse, car c’était peu de temps avant sa fin.

Tchékounof, mécontent, se tourna:

– Qui est ce valet? demanda-t-il en regardant Oustiantsef avec mépris.

– Toi! tu es un valet, lui répondit celui-ci, avec autant d’assurance que s’il avait eu le droit de gourmander Tchékounof et que c’eût été un devoir impérieux pour lui.

– Moi, un valet?

– Oui, un vrai valet! Entendez-vous, braves gens, il ne veut pas me croire. Il s’étonne le gaillard!

– Qu’est-ce que cela peut bien te faire? Tu vois bien qu’ils ne savent [26] pas se servir de leurs mains. Ils ne sont pas habitués à être sans serviteur. Pourquoi ne le servirais-je pas? farceur au museau velu.

– Qui a le museau velu?

– Toi!

– Moi, j’ai le museau velu?

– Oui, un vrai museau velu et poilu!

– Tu es joli, toi! va… Si j’ai le museau velu, tu as la figure comme un œuf de corbeau, toi!

– Museau poilu! Le bon Dieu t’a réglé ton compte, tu ferais bien mieux de rester tranquille à crever!

– Pourquoi? J’aimerais mieux me prosterner devant une botte que devant une sandale. Mon père ne s’est jamais prosterné et ne m’a jamais commandé de le faire. Je… je…

Il voulait continuer, mais une quinte de toux le secoua pendant quelques minutes; il crachait le sang. Une sueur froide, causée par son épuisement, perla sur son front déprimé. Si la toux ne l’avait pas empêché de parler, il eût continué à déblatérer, on le voyait à son regard, mais dans son impuissance, il ne put qu’agiter la main… si bien que Tchékounof ne pensa plus à lui.

Je sentais bien que la haine de ce poitrinaire s’adressait plutôt à moi qu’à Tchékounof. Personne n’aurait eu l’idée de se fâcher contre celui-ci ou de le mépriser à cause des services qu’il me rendait et des quelques sous qu’il essayait de me soutirer. Chaque malade comprenait très-bien qu’il ne faisait tout cela que pour se procurer de l’argent. Le peuple n’est pas du tout susceptible à cet endroit-là et sait parfaitement ce qu’il en est. J’avais déplu à Oustiantsef, comme mon thé lui avait déplu; ce qui l’irritait, c’est que, malgré tout, j’étais un seigneur, même avec mes chaînes, que je ne pouvais me passer de domestique; et pourtant je ne désirais et ne recherchais aucun serviteur. En réalité, je tenais à faire tout moi-même, afin de ne pas paraître un douillet aux mains blanches, et de ne pas jouer au grand seigneur. J’y mettais même un certain amour-propre, pour dire la vérité. Malgré tout, – je n’y ai jamais rien compris, – j’étais toujours entouré d’officieux et de complaisants, qui s’attachaient à moi de leur propre mouvement et qui finirent par me dominer: c’était plutôt moi qui étais leur valet; si bien que pour tout le monde, bon gré, mal gré, j’étais un seigneur qui ne pouvait se passer des services des autres et qui faisait l’important. Cela m’exaspérait. Oustiantsef était poitrinaire et partant irascible; les autres malades ne me témoignèrent que de l’indifférence avec une nuance de dédain. Ils étaient tous occupés d’une circonstance qui me revient à la mémoire: j’appris, en écoutant leurs conversations, qu’on devait apporter ce soir même à l’hôpital un condamné auquel on administrait en ce moment les verges. Les détenus attendaient ce nouveau avec quelque curiosité. On disait du reste que la punition était légère: cinq cents coups.

Je regardai autour de moi. La plupart des vrais malades étaient – autant que je pus le remarquer alors – atteints du scorbut et de maux d’yeux, particuliers à cette contrée: c’était la majorité. D’autres souffraient de la fièvre, de la poitrine et d’autres misères. Dans la salle des détenus, les diverses maladies n’étaient pas séparées; toutes étaient réunies dans la même chambre. J’ai parlé des vrais malades, car certains forçats étaient venus comme ça, pour «se reposer». Les docteurs les admettaient par pure compassion, surtout s’il y avait des lits vacants. La vie dans les corps de garde et dans les prisons était si dure en comparaison de celle de l’hôpital, que beaucoup de détenus préféraient rester couchés, malgré l’air étouffant qu’on respirait et la défense expresse de sortir de la salle. Il y avait même des amateurs de ce genre d’existence: ils appartenaient presque tous à la compagnie de discipline. J’examinai avec curiosité mes nouveaux camarades; l’un d’eux m’intrigua particulièrement. Il était phtisique et agonisait; son lit était un peu plus loin que celui d’Oustiantsef et se trouvait presque en face du mien. On l’appelait Mikaïlof; je l’avais vu à la maison de force deux semaines auparavant; déjà alors il était gravement malade; depuis longtemps il aurait dû se soigner, mais il se roidissait contre son mal avec une opiniâtreté inutile; il ne s’en alla à l’hôpital que vers les fêtes de Noël, pour mourir trois semaines après d’une phtisie galopante; il semblait que cet homme eût brûlé comme une bougie. Ce qui m’étonna le plus, ce fut son visage qui avait terriblement changé – car je l’avais remarqué dès mon entrée en prison, – il m’avait pour ainsi dire sauté aux yeux. À côté de lui était couché un soldat de la compagnie de discipline, un vieil homme de mauvaise mine et d’un extérieur dégoûtant. Mais je ne veux pas énumérer tous tes malades… Je viens de me souvenir de ce vieillard, simplement parce qu’il fit alors impression sur moi et qu’il m’initia d’emblée à certaines particularités de la salle des détenus. Il avait un fort rhume de cerveau, qui le faisait éternuer à tout moment (il éternua une semaine entière) même pendant son sommeil, comme par salves, cinq ou six fois de suite, en répétant chaque fois: «- Mon Dieu! quelle punition!» Assis sur sou lit, il se bourrait avidement le nez de tabac, qu’il puisait dans un cornet de papier afin d’éternuer plus fort et plus régulièrement. Il éternuait dans un mouchoir de coton à carreaux qui lui appartenait, tout déteint à force d’être lavé. Son petit nez se plissait alors d’une façon particulière, en se rayant d’une multitude innombrable de petites rides, et laissait voir des dents ébréchées, toutes noires et usées, avec des gencives rouges, humides de salive. Quand il avait éternué, il dépliait son mouchoir, regardait la quantité de morve qu’il avait expulsée et l’essuyait aussitôt à sa robe de chambre brune, si bien que toute la morve s’attachait à cette dernière, tandis que le mouchoir était à peine humide. Cette économie pour un effet personnel, aux dépens de la robe de chambre appartenant à l’hôpital, n’éveillait aucune protestation du côté des forçats, bien que quelques-uns d’entre eux eussent été obligés de revêtir plus tard cette même robe de chambre. On aurait peine à croire combien notre menu peuple est peu dégoûté sous ce rapport. Cela m’agaça si fort que je me mis à examiner involontairement, avec curiosité et répugnance, la robe de chambre que je venais d’enfiler. Elle irritait mon odorat par une exhalaison très-forte; réchauffée au contact de mon corps, elle sentait les emplâtres et les médicaments; on eût dit qu’elle n’avait jamais quitté les épaules des malades depuis un temps immémorial. On avait peut-être lavé une fois la doublure, mais je n’en jurerais pas; en tout cas au moment où je la portais elle était saturée de tous les liquides, épithèmes et vésicatoires imaginables, etc. Les condamnés aux verges qui avaient subi leur punition venaient directement à l’hôpital, le dos encore sanglant; comme on les soignait avec des compresses ou des épithèmes, la robe de chambre qu’ils revêtaient sur la chemise humide prenait et gardait tout. Pendant tout mon temps de travaux forcés, chaque fois que je devais me rendre à l’hôpital (ce qui arrivait souvent) j’enfilais toujours avec une défiance craintive la robe de chambre que l’on me délivrait.

Dès que Tchékounof m’eut servi mon thé (par parenthèses, je dirai que l’eau de notre salle, apportée pour toute la journée, se corrompait vite sous l’influence de l’air fétide), la porte s’ouvrit, et le soldat qui venait de recevoir les verges fut introduit sous double escorte. Je voyais pour la première fois un homme qui venait d’être fouetté. Plus tard, on en amenait souvent, on les apportait même quand la punition était trop forte: chaque fois cela procurait une grande distraction aux malades. On accueillait ces malheureux avec une expression de gravité composée: la réception qu’on leur faisait dépendait presque toujours de l’importance du crime commis, et par conséquent du nombre de verges reçues. Les condamnés les plus cruellement fouettés et qui avaient une réputation de bandits consommés jouissaient de plus de respect et d’attention qu’un simple déserteur, une recrue, comme celui qu’on venait d’amener. Pourtant, ni dans l’un ni dans l’autre cas on ne manifestait de sympathie particulière; on s’abstenait aussi de remarques irritantes: on soignait le malheureux en silence, et on l’aidait à se guérir, surtout s’il était incapable de se soigner lui-même. Les feldschers eux-mêmes savaient qu’ils remettaient les patients entre des mains adroites et exercées. La médication usuelle consistait à appliquer très-souvent sur le dos du fouetté une chemise ou un drap trempé dans de l’eau froide; il fallait encore retirer adroitement des plaies les échardes laissées par les verges qui s’étaient cassées sur le dos du condamné. Cette dernière opération était particulièrement douloureuse pour les patients; le stoïcisme extraordinaire avec lequel ils supportaient leurs souffrances me confondait. J’ai vu beaucoup de condamnés fouettés, et cruellement, je vous assure; eh bien! je ne me souviens pas que l’un d’eux ait poussé un gémissement. Seulement, après une pareille épreuve, le visage se déforme et pâlit, les yeux brillent, le regard est égaré, les lèvres tremblent si fort que les patients les mordent quelquefois jusqu’au sang. -Le soldat qui venait d’entrer avait vingt-trois ans; il était solidement musclé, assez bel homme, bien fait et de haute taille, avec la peau basanée: son échine – découverte jusqu’à la ceinture – avait été sérieusement fustigée; son corps tremblait de fièvre sous le drap humide qui lui couvrait le dos; pendant une heure et demie environ, il ne fit que se promener en long et en large dans la salle. Je regardai son visage: il semblait qu’il ne pensât à rien; ses yeux avaient une étrange expression, sauvage et fuyante, ils ne s’arrêtaient qu’avec peine sur un objet. Je crus voir qu’il regardait fixement mon thé bouillant; une vapeur chaude montait de la tasse pleine: le pauvre diable grelottait et claquait des dents, aussi l’invitai-je à boire. Il se tourna de mon côté sans dire un mot, tout d’une pièce, prit la lasse de thé qu’il avala d’un trait, debout, sans la sucrer; il s’efforçait de ne pas me regarder. Quand il eut bu, il reposa la tasse en silence, sans même me faire un signe de tête, et recommença à se promener de long en large: il souffrait trop pour avoir l’idée de me parler ou de me remercier. Quant aux détenus, ils s’abstinrent de le questionner; une fois qu’ils lui eurent appliqué ses compresses, ils ne firent plus attention à lui, ils pensaient probablement qu’il valait mieux le laisser tranquille et ne pas l’ennuyer par leurs questions et par leur «compassion»; le soldat sembla parfaitement satisfait de cette décision.

La nuit tombait pendant ce temps, on alluma la lampe. Quelques malades possédaient en propre des chandeliers, mais ceux-là étaient rares, Le docteur fit sa visite du soir, après quoi le sous-officier de garde compta les malades et ferma la salle, dans laquelle on avait apporté préalablement un baquet pour la nuit… J’appris avec étonnement que ce baquet devait rester toute la nuit dans notre infirmerie; pourtant le véritable cabinet se trouvait à deux pas de la porte. Mais c’était l’usage. De jour, on ne laissait sortir les détenus qu’une minute au plus; de nuit, il n’y fallait pas penser. L’hôpital pour les forçats ne ressemblait pas à un hôpital ordinaire: le condamné malade subissait malgré tout son châtiment. Par qui cet usage avait-il été établi, je l’ignore; ce que je sais bien, c’est que cette mesure était parfaitement inutile et que jamais le formalisme pédant et absurde ne s’était manifesté d’une façon aussi évidente que dans ce cas. Cette mesure n’avait pas été imposée par les docteurs, car, je le répète, les détenus ne pouvaient pas assez se louer de leurs médecins: ils les regardaient comme de vrais pères et les respectaient; ces médecins avaient toujours un mot agréable, une bonne parole pour les réprouvés, qui les appréciaient d’autant plus qu’ils en sentaient toute la sincérité.

Oui, ces bonnes paroles étaient vraiment sincères, car personne n’aurait songé à reprendre les médecins, si ceux-ci avaient été grossiers et inhumains: ils étaient bons avec les détenus par pure humanité. Ils comprenaient parfaitement qu’un forçat malade a autant de droits à respirer un air pur que n’importe quel patient, ce dernier fût-il un grand personnage. Les convalescents des autres salles avaient le droit de se promener librement dans les corridors, de faire de l’exercice, de respirer un air moins empesté que celui de notre infirmerie, puant le renfermé, et toujours saturé d’émanations délétères.

Durant plusieurs années, un fait inexplicable m’irrita comme un problème insoluble, sans que je pusse en trouver la solution. Il faut que je m’y arrête avant de continuer ma description: je veux parler des chaînes, dont aucun forçat n’est délivré, si gravement malade qu’il puisse être. Les poitrinaires eux-mêmes ont expiré sous mes yeux, les jambes chargées de leurs fers. Tout le monde y était habitué et admettait cela comme un fait naturel, inéluctable. Je crois que personne, pas même les médecins, n’aurait eu l’idée de réclamer le déferrement des détenus gravement malades ou tout au moins des poitrinaires. Les chaînes, à vrai dire, n’étaient pas excessivement lourdes, elles ne pesaient en général que huit à douze livres, ce qui est un fardeau très-supportable pour un homme valide. On me dit pourtant qu’au bout de quelques années les jambes des forçats enchaînés se desséchaient et dépérissaient; je ne sais si c’est la vérité, mais j’incline à le croire. Un poids, si petit qu’il soit, voire même de dix livres, s’il est fixé à la jambe pour toujours, augmente la pesanteur générale du membre d’une façon anormale, et, au bout d’un certain temps, doit avoir une influence désastreuse sur le développement de celui-ci… Pour un forçat en bonne santé, cela n’est rien, mais en est-il de même pour un malade? Pour les détenus gravement atteints, pour les poitrinaires, dont les mains et les jambes se dessèchent d’elles-mêmes, le moindre fétu est insupportable. Si l’administration médicale réclamait cet allègement pour les seuls poitrinaires, ce serait un vrai, un grand bienfait, je vous assure… On me dira que les forçats sont des malfaiteurs, indignes de toute compassion; mais faut-il redoubler de sévérité pour celui sur lequel le doigt de Dieu s’est déjà appesanti? On ne saurait croire que cette aggravation ait pour but de châtier le forçat. Les poitrinaires sont affranchis des punitions corporelles par le tribunal. Il doit y avoir là une raison mystérieuse, importante, une précaution salutaire, mais laquelle? Voilà ce qui est impossible à comprendre. On ne croit pas, on ne peut pas croire, en effet, que le poitrinaire s’enfuira. À qui cette idée pourrait-elle venir, surtout si la maladie a atteint un certain degré? Il est impossible de tromper les docteurs et de leur faire prendre un détenu bien portant pour un poitrinaire; c’est là une maladie que l’on reconnaît du premier coup d’œil. Et du reste (disons-le puisque l’occasion s’en présente), les fers peuvent-ils empêcher le forçat de s’enfuir? Pas le moins du monde. Les fers sont une diffamation, une honte, un fardeau physique et moral, – c’est du moins ce que l’on pense, – car ils ne sauraient embarrasser personne dans une évasion. Le forçat le plus maladroit, le moins intelligent, saura les scier ou briser le rivet à coups de pierre, sans trop de peine. Les fers sont donc une précaution inutile, et si on les met aux forçats comme châtiment de leur crime, ne faut-il pas épargner ce châtiment à un agonisant?

En écrivant ces lignes, une physionomie se détache vivement dans ma mémoire, la physionomie d’un mourant, d’un poitrinaire, de ce même Mikaïlof qui était couché presque en face de moi, non loin d’Oustiantsef, et qui expira, je crois, quatre jours après mon arrivée à l’hôpital. Quand j’ai parlé plus haut des poitrinaires, je n’ai fait que rendre involontairement les sensations et reproduire les idées qui m’assaillirent à l’occasion de cette mort. Je connaissais peu ce Mikaïlof. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, de petite taille, mince et d’une très-belle figure. Il était de la «section particulière» et se faisait remarquer par une taciturnité étrange, mais douce et triste: on aurait dit qu’il «avait séché» dans la maison de force, comme s’exprimaient les forçats, qui gardèrent de lui un bon souvenir. Je me rappelle qu’il avait de très-beaux yeux – je ne sais vraiment pourquoi je m’en souviens si bien. Il mourut à trois heures de l’après-midi, par un jour clair et sec. Le soleil dardait ses rayons éclatants et obliques à travers les vitres verdâtres, congelées de notre salle: un torrent de lumière inondait ce malheureux, qui avait perdu connaissance et qui agonisa pendant quelques heures. Dès le matin ses yeux se troublèrent et ne lui permirent pas de reconnaître ceux qui s’approchaient de lui. Les forçats auraient voulu le soulager, car ils voyaient qu’il souffrait beaucoup; sa respiration était pénible, profonde, enrouée; sa poitrine se soulevait violemment, comme s’il manquait d’air. Il rejeta d’abord sa couverture et ses vêtements loin de lui, puis il commença à déchirer sa chemise, qui semblait lui être un fardeau intolérable. On la lui enleva. C’était effrayant de voir ce corps démesurément long, aux mains et aux jambes décharnées, au ventre flasque, à la poitrine soulevée, et dont les côtes se dessinaient aussi nettement que celles d’un squelette. Il ne restait sur ce squelette qu’une croix avec un sachet, et les fers, dont ses jambes desséchées auraient pu se dégager sans peine. Un quart d’heure avant sa mort, le bruit s’apaisa dans notre salle; on ne parlait plus qu’en chuchotant. Les forçats marchaient sur la pointe des pieds, discrètement. De temps à autre, ils échangeaient leurs réflexions sur des sujets étrangers et jetaient un coup d’œil furtif sur le mourant. Celui-ci râlait toujours plus péniblement. Enfin, d’une main tremblante et mal assurée, il tâta sa croix sur sa poitrine et fit le geste de l’arracher: elle aussi lui pesait, le suffoquait. On la lui enleva. Dix minutes plus tard il mourut. On frappa alors à la porte, afin d’avertir la sentinelle. Un gardien entra, regarda le mort d’un air hébété et s’en alla quérir le feldscher. Celui-ci était un bon garçon, un peu trop occupé peut-être de son extérieur, assez agréable du reste; il arriva bientôt; il s’approcha du cadavre à grands pas, ce qui fit un bruit dans la salle muette, et lui tâta le pouls avec une mine dégagée qui semblait avoir été composée pour la circonstance; il fit un geste vague de la main et sortit. On prévint le poste, car le criminel était d’importance (il appartenait à la section particulière); aussi pour le déclarer dûment mort fallait-il quelques formalités. Pendant que nous attendions l’entrée du poste de l’hôpital, un des détenus dit à demi-voix qu’il ne serait pas mal de fermer les yeux au défunt. Un autre écouta ce conseil, s’approcha en silence de Mikaïlof et lui ferma les yeux; apercevant sur le coussin la croix qu’on avait détachée du cou, il la prit, la regarda, la remit et se signa. Le visage du mort s’ossifiait; un rayon de lumière blanche jouait à la surface et éclairait deux rangées de dents blanches et jeunes, qui brillaient entre les lèvres minces, collées aux gencives de la bouche entr’ouverte. Le sous-officier de garde arriva enfin, sous les armes et casque en tête, accompagné de deux soldats. Il s’approcha en ralentissant le pas, incertain; il examinait du coin de l’œil les détenus silencieux, qui le regardaient d’un air sombre. À un pas du mort, il s’arrêta net, comme cloué sur place par une gêne subite. Ce corps nu et desséché, chargé de ses fers, l’impressionnait: il défit sa jugulaire, enleva son casque (ce qu’il n’avait nullement besoin de faire) et fit un grand signe de croix. C’était une figure sévère, grisonnante, une tête de soldat qui avait beaucoup servi. Je me souviens qu’à côté de lui se trouvait Tchékounof, un vieillard grisonnant lui aussi; il regardait tout le temps le sous-officier, et suivait tous les mouvements de ce dernier avec une attention étrange. Leurs regards se croisèrent, et je vis que la lèvre inférieure de Tchékounof tremblait. Il la mordit, serra les dents et dit au sous-officier, comme par hasard, avec un mouvement de tête qui lui montrait le mort:

– Il avait pourtant une mère, lui aussi…

Ces mots me pénétrèrent… Pourquoi les avait-il dits, et comment cette idée lui était-elle venue? On souleva le cadavre avec sa couchette; la paille craqua, les chaînes traînèrent à terre avec un bruit clair… On les releva et l’on emporta le corps. Brusquement tous parlèrent à haute voix. On entendit encore le sous-officier, déjà dans le corridor, qui criait à quelqu’un d’aller chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort…

Mais j’ai fait une digression hors de mon sujet…

II – L’HÔPITAL. (Suite).

Les docteurs visitaient les salles le matin; vers onze heures, ils apparaissaient tous ensemble, faisant cortège au médecin en chef: une heure et demie avant eux, le médecin ordinaire de notre salle venait faire sa ronde; c’était un tout jeune homme, toujours affable et gai, que les détenus aimaient beaucoup, et qui connaissait parfaitement son art; ils ne lui trouvaient qu’un seul défaut, celui d’être «trop doux». En effet, il était peu communicatif, il semblait même confus devant nous, rougissait parfois et changeait la quantité de nourriture à la première réclamation des malades; je crois qu’il aurait consenti à leur donner les médicaments qu’ils désiraient: un excellent homme, du reste! Beaucoup de médecins en Russie jouissent de l’affection et du respect du peuple, et cela à juste titre, autant que j’ai pu le remarquer. Je sais que mes paroles sembleront un paradoxe, surtout si l’on prend en considération la défiance que ce même peuple a pour la médecine et les médicaments étrangers. En effet, il préfère, alors même qu’il souffrirait d’une grave maladie, s’adresser pendant plusieurs années de suite à une sorcière, ou employer des remèdes de bonne femme (qu’il ne faut pas mépriser, du reste), plutôt que de consulter un docteur ou d’aller à l’hôpital. À vrai dire, il faut surtout attribuer cette prévention à une cause profonde et qui n’a aucun rapport avec la médecine, à savoir la défiance du peuple pour tout ce qui porte un caractère administratif, officiel: il ne faut pas oublier non plus que le peuple est effrayé et prévenu contre les hôpitaux par les récits souvent absurdes des horreurs fantastiques dont les hospices seraient le théâtre. (Ces récits ont pourtant un fond de vérité.) Mais ce qui lui répugne le plus, ce sont les habitudes allemandes des hôpitaux, c’est l’idée que des étrangers le soigneront pendant sa maladie, c’est la sévérité de la diète, enfin les récits qu’on lui fait de la dureté persévérante des feldschers et des docteurs, de la dissection et de l’autopsie des cadavres, etc. Et puis, le bas peuple se dit que ce seront des seigneurs qui le soigneront (car pour eux, les médecins sont tout de même des seigneurs). Une fois la connaissance faite avec ces derniers (il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares), toutes les craintes s’évanouissent: il faut attribuer ce succès à nos docteurs, principalement aux jeunes, qui savent pour la plupart gagner le respect et l’affection du peuple. Je parle du moins de ce que j’ai vu et éprouvé à plusieurs reprises, dans différents endroits, et je ne pense pas que les choses se passent autrement ailleurs. Dans certaines localités reculées les médecins prennent des pots-de-vin, abusent de leurs hôpitaux et négligent leurs malades; souvent même ils oublient complètement leur art. Cela arrive, mais je parle de la majorité, inspirée par cet esprit, par cette tendance généreuse qui est en train de régénérer l’art médical. Quant aux apostats, aux loups dans la bergerie, ils auront beau s’excuser et rejeter la faute sur le milieu qui les entoure, qui les a déformés, ils resteront inexcusables, surtout s’ils ont perdu toute humanité. Et c’est précisément l’humanité, l’affabilité, la compassion fraternelle pour le malade qui sont quelquefois les remèdes les plus actifs. Il serait temps que nous cessions de nous lamenter apathiquement sur le milieu qui nous a gangrené. Il y a du vrai, mais un rusé fripon qui sait se tirer d’affaire ne manque pas d’accuser le milieu dans lequel il se trouve pour se faire pardonner ainsi ses faiblesses, surtout quand il manie la plume ou la parole avec éloquence. Je me suis écarté de nouveau de mon sujet: je voulais me borner à dire que le petit peuple est défiant et antipathique plutôt à l’égard de la médecine administrative que des médecins eux-mêmes. Quand il les voit à l’œuvre, il perd beaucoup de ses préjugés.

Notre médecin s’arrêtait ordinairement devant le lit de chaque malade, l’interrogeait sérieusement et attentivement, puis prescrivait les remèdes, les potions. Il remarquait quelquefois que le prétendu malade ne l’était pas du tout; ce détenu était venu se reposer des travaux forcés et dormir sur un matelas dans une chambre chauffée, préférable à des planches nues dans un corps de garde humide, où sont entassés et parqués une masse de prévenus pâles et abattus. (En Russie, les malheureux détenus en prison préventive sont presque toujours pâles et abattus, ce qui démontre que leur entretien matériel et leur état moral sont encore plus pitoyables que ceux des condamnés.) Aussi notre médecin inscrivait le faux malade sur son carnet comme affecté d’une «febris catharalis» et lui permettait quelquefois de rester une semaine à l’hôpital. Tout le monde se moquait de cette «febris catharalis», car on savait bien que c’était la formule admise par une conspiration tacite entre le docteur et le malade pour indiquer une maladie feinte, les «coliques de rechange», comme les appelaient les détenus, qui traduisaient ainsi «febris catharalis»; souvent même, le malade imaginaire abusait de la compassion du docteur pour rester à l’hôpital jusqu’à ce qu’on le renvoyât de force. C’était alors qu’il fallait voir notre médecin. Confus de l’entêtement du forçat, il ne se décidait pas à lui dire nettement qu’il était guéri et à lui conseiller de demander son billet de sortie, bien qu’il eût le droit de le renvoyer sans la moindre explication, en écrivant sur sa feuille: «Sanat est »: il lui insinuait tout d’abord qu’il était temps de quitter la salle, et le priait avec instances: «Tu devrais filer, dis donc, tu es guéri maintenant; les places manquent; on est à l’étroit, etc.», jusqu’à ce que le soi-disant malade se piquât d’amour-propre et demandât enfin à sortir. Le docteur chef, bien que très-compatissant et honnête (les malades l’aimaient aussi beaucoup), était incomparablement plus sévère et plus résolu que notre médecin ordinaire; dans certains cas, il montrait une sévérité impitoyable qui lui attirait le respect des forçats. Il arrivait toujours dans notre salle, accompagné de tous les médecins de l’hôpital, quand son subordonné avait fait sa tournée, et diagnostiquait sur chaque cas en particulier; il s’arrêtait plus longtemps auprès de ceux qui étaient gravement atteints et savait leur dire un mot encourageant, qui les remontait et laissait toujours la meilleure impression. Il ne renvoyait jamais les forçats qui arrivaient avec des coliques de rechange, mais, si l’un d’eux s’obstinait à rester à l’hôpital, il l’inscrivait bon pour la sortie: «- Allons, camarade, tu t’es reposé, va-t’en maintenant, il ne faut abuser de rien.» Ceux qui s’entêtaient à rester étaient surtout les forçats excédés de la corvée, pendant les grosses chaleurs de l’été, ou bien des condamnés qui devaient être fouettés. Je me souviens que l’on fut obligé d’employer une sévérité particulière, de la cruauté même pour expulser l’un d’eux. Il était venu se faire soigner d’une maladie des yeux qu’il avait tout rouges: il se plaignait de ressentir une douleur lancinante aux paupières. On le traita de différentes manières, on employa des vésicatoires, des sangsues, on lui injecta les yeux d’une solution corrosive, etc., etc., mais rien n’y fit, le mal ne diminuait pas, et l’organe malade était toujours dans le même état. Les docteurs devinèrent enfin que cette maladie était feinte, car l’inflammation n’empirait ni ne guérissait: le cas était suspect. Depuis longtemps les détenus savaient que ce n’était qu’une comédie et qu’il trompait les docteurs, bien qu’il ne voulût pas l’avouer. C’était un jeune gaillard, assez bien de sa personne, mais qui produisait une impression désagréable sur tous ses camarades: il était dissimulé, soupçonneux, sombre, regardait toujours en dessous, ne parlait avec personne et restait à l’écart comme s’il se fût défié de nous. Je me rappelle que plusieurs craignaient qu’il ne fît un mauvais coup: étant soldat, il avait commis un vol de conséquence; on l’avait arrêté et condamné à recevoir mille coups de baguettes, puis à passer dans une compagnie de discipline. Pour reculer le moment de la punition, les condamnés se décident quelquefois, comme je l’ai dit plus haut, à d’effroyables coups de tête; la veille du jour fatal, ils plantent un couteau dans le ventre d’un chef ou d’un camarade, pour qu’on les remette en jugement, ce qui retarde leur châtiment d’un mois ou deux: leur but est atteint. Peu leur importe que leur condamnation soit doublée ou triplée au bout de ces trois mois; ce qu’ils désirent, c’est reculer temporairement la terrible minute, quoi qu’il puisse leur en coûter, tant le cœur leur manque pour l’affronter.

Plusieurs malades étaient d’avis de surveiller le nouveau venu, parce qu’il pouvait fort bien, de désespoir, assassiner quelqu’un pendant la nuit. On s’en tint aux paroles cependant, personne ne prit aucune précaution, pas même ceux qui dormaient à côté de lui. On avait pourtant remarqué qu’il se frottait les yeux avec du plâtre de la muraille et quelque chose d’autre encore, afin qu’ils parussent rouges au moment de la visite. Enfin le docteur chef menaça d’employer des orties pour le guérir. Quand une maladie d’yeux résiste à tous les moyens scientifiques, les médecins se décident à essayer un remède héroïque et douloureux: on applique les orties au malade, ni plus ni moins qu’à un cheval. Mais le pauvre diable ne voulait décidément pas guérir. Il était d’un caractère ou trop opiniâtre ou trop lâche; si douloureuses que soient les orties, on ne peut pas les comparer aux verges. L’opération consiste à empoigner le malade près de la nuque, par la peau du cou, à la tirer en arrière autant que possible, et à y pratiquer une double incision large et longue, dans laquelle on passe une chevillière de coton, de la largeur du doigt; chaque jour, à heure fixe, on tire ce ruban en avant et en arrière, comme si l’on fendait de nouveau la peau, afin que la blessure suppure continuellement et ne se cicatrise pas. Le pauvre diable endura cette torture, qui lui causait des souffrances horribles, pendant plusieurs jours; enfin il consentit à demander sa sortie. En moins d’un jour ses yeux devinrent parfaitement sains, et dès que son cou se fut cicatrisé, on l’envoya au corps de garde, qu’il quitta le lendemain pour recevoir ses mille coups de baguettes.

Pénible est cette minute qui précède le châtiment, si pénible que j’ai peut-être tort de nommer pusillanimité et lâcheté la peur que ressentent les condamnés. Il faut qu’elle soit terrible pour que les forçats se décident à risquer une punition double ou triple, simplement pour la reculer. J’ai pourtant parlé de condamnés qui demandaient eux-mêmes à quitter l’hôpital, avant que les blessures causées par les premières baguettes se fussent cicatrisées, afin de recevoir les derniers coups et d’en finir avec leur état préventif; car la vie au corps de garde est certainement pire que n’importe quels travaux forcés. L’habitude invétérée de recevoir des verges et d’être châtié contribue aussi à donner de l’intrépidité et de la décision à quelques condamnés. Ceux qui ont été souvent fouettés ont le dos et l’esprit tannés, racornis; ils finissent par regarder la punition comme une incommodité passagère, qu’ils ne craignent plus. Un de nos forçats de la section particulière, Kalmouk baptisé, qui portait le nom d’Alexandre ou d’Alexandrine, comme on l’appelait en riant à la maison de force (un gaillard étrange, fripon en diable, intrépide et pourtant bonhomme), me raconta comment il avait reçu quatre mille coups de verges. Il ne parlait jamais de cette punition qu’en riant et en plaisantant, mais il me jura très-sérieusement que, s’il n’avait pas été élevé dans sa horde à coups de fouet dès sa plus tendre enfance, – les cicatrices dont son dos était couvert et qui n’avaient pas réussi à disparaître, étaient là pour le certifier, – il n’aurait jamais pu supporter ces quatre mille coups de verges. Il bénissait cette éducation à coups de lanières. «On me battait pour la moindre chose, Alexandre Pétrovitch! me dit-il un soir que nous étions assis sur ma couchette, devant le feu, – on m’a battu sans motifs pendant quinze ans de suite, du plus loin que je me souvienne, plusieurs fois par jour: me rossait qui voulait, si bien que je m’habituai tout à fait aux baguettes.» Je ne sais plus par quel hasard il était devenu soldat (au fond, il mentait peut-être, car il avait, toujours déserté et vagabondé). Il me souvient du récit qu’il nous fit un jour de la peur qu’il eut, quand on le condamna à recevoir quatre mille coups de verges pour avoir tué son supérieur: «Je me doutais bien qu’on me punirait sévèrement, je me disais que, si habitué que je fusse au fouet, je crèverais peut-être sur place – diable! quatre mille verges, ce n’est pas une petite, affaire, et puis tous mes chefs étaient d’une humeur de chien à cause de cette histoire. Je savais très-bien que cela ne se passerait pas à l’eau de roses; je croyais même que je resterais sous les verges. J’essayai tout d’abord de me faire baptiser, je me disais peut-être qu’on me pardonnerait, essayons voir; on m’avait pourtant averti – les camarades – que ça ne servirait à rien, mais je pensais: – Tout de même, ils me pardonneront, qui sait? ils auront plus de compassion pour un baptisé que pour un mahométan. On me baptisa et l’on me donna le nom d’Alexandre; malgré tout, je dus recevoir mes baguettes; ils ne m’en auraient pas fait grâce d’une seule. Cela me taquina à la fin. Je me dis: – Attendez, je m’en vais tous vous mettre dedans de la belle manière. Et parbleu, Alexandre Pétrovitch, le croirez-vous? je les ai mis dedans! Je savais très-bien faire le mort, non pas que j’eusse l’air tout à fait crevé, non! mais on aurait juré que j’allais rendre l’âme. On me conduit devant le front du bataillon, je reçois mon premier mille; ça me brûle, je commence à hurler: on me donne mon second mille, je me dis: Voilà ma fin qui arrive; ils m’avaient fait perdre la tête, j’avais les jambes comme rompues… crac! me voilà à terre! avec les yeux d’un mort, la figure toute bleue, la bouche pleine d’écume; je ne soufflais plus. Le médecin arrive et dit que je vais mourir. On me porte à l’hôpital; je reviens tout de suite a moi. Deux fois encore on me donna les verges. Comme ils étaient fâchés! oh! comme ils enrageaient! mais je les ai tout de même mis dedans ces deux fois encore: je reçois mon troisième mille, je crève de nouveau; mais, ma foi, quand ils m’ont administré le dernier mille, chaque coup aurait dû compter pour trois, c’était comme un couteau droit dans le cœur, ouf! comme ils m’ont battu! Ils étaient acharnés après moi! Oh! cette charogne de quatrième mille (que le…!), il valait les trois premiers ensemble, et si je n’avais pas fait le mort quand il ne m’en restait plus que deux cents à recevoir, je crois qu’ils m’auraient fini pour de bon; mais je ne me suis pas laissé démonter, je les flibuste encore une fois et je fais le mort: ils ont cru de nouveau que j’allais crever, et comment ne l’auraient-ils pas cru? le médecin lui-même en était sûr; mais après ces deux cents qui me restaient, ils eurent beau taper de toute leur force (ça en valait deux mille), va te faire fiche! je m’en moquais pas mal, ils ne m’avaient tout de même pas esquinté, et pourquoi? Parce que, étant gamin, j’avais grandi sous le fouet. Voilà pourquoi je suis encore en vie! Oh! m’a-t-on assez battu dans mon existence!» répéta-t-il, d’un air pensif, en terminant son récit; et il semblait se ressouvenir et compter les coups qu’il avait reçus, «Eh bien, non! ajoutait-il après un silence, on ne les comptera pas, on ne pourrait pas les compter! on manquerait de chiffres!» Il me regarda alors et partit d’un éclat de rire si débonnaire que je ne pus m’empêcher de lui répondre par un sourire. «Savez-vous, Alexandre Pétrovitch, quand je rêve la nuit, eh bien, je rêve toujours qu’on me rosse; je n’ai pas d’autres songes.» Il parlait en effet dans son sommeil et hurlait à gorge déployée, si bien qu’il réveillait les autres détenus: «Qu’as-tu à brailler, démon?» – Ce solide gaillard, de petite taille, âgé de quarante-cinq ans, agile et gai, vivait en bonne intelligence avec tout le monde, quoiqu’il aimât beaucoup à faire main basse sur ce qui ne lui appartenait pas, et qu’on le battit souvent pour cela; mais lequel de nos forçats ne volait pas et n’était pas battu pour ses larcins?

J’ajouterai à ces remarques que je restai toujours stupéfait de la bonhomie extraordinaire, de l’absence de rancune avec lesquelles ces malheureux parlaient de leur châtiment et des chefs chargés de l’appliquer. Dans ces récits, qui souvent me donnaient des palpitations de cœur, on ne sentait pas l’ombre de haine ou de rancune. Ils en riaient de bon cœur, comme des enfants. Il n’en était pas de même de M-tski, par exemple, quand il me racontait son châtiment; comme il n’était pas noble, il avait reçu cinq cents verges. Il ne m’en avait jamais parlé; quand je lui demandai si c’était vrai, il me répondit affirmativement, en deux mots brefs, avec une souffrance intérieure, sans me regarder; il était devenu tout rouge; au bout d’un instant, quand il leva les yeux, j’y vis briller une flamme de haine; ses lèvres tremblaient d’indignation. Je sentis qu’il n’oublierait, qu’il ne pourrait jamais oublier cette page de son passé. Nos camarades, au contraire (je ne garantis pas qu’il n’y eût pas des exceptions), regardaient d’un tout autre œil leur aventure. – Il est impossible, pensais-je quelquefois, qu’ils aient le sentiment de leur culpabilité et de la justice de leur peine, surtout quand ce n’est pas contre leurs camarades, mais contre leurs chefs qu’ils ont péché. La plupart ne s’avouaient nullement coupables. J’ai déjà dit que je n’observai en eux aucun remords, même quand le crime avait été commis sur des gens de leur condition. Quant aux crimes commis contre leurs chefs, je n’en parle pas. Il m’a semblé qu’ils avaient, pour ces cas-là, une manière de voir à eux, toute pratique et empirique; on excusait ces accidents par sa destinée, par la fatalité, sans raisonnement, d’une façon inconsciente, comme par l’effet d’une croyance quelconque. Le forçat se donne toujours raison dans les crimes commis contre ses chefs, la chose ne fait pas question pour lui; mais pourtant, dans la pratique, il s’avoue que ses chefs ne partagent pas son avis et que, par conséquent, il doit subir un châtiment, qu’alors seulement il sera quitte.

La lutte entre l’administration et le prisonnier est également acharnée. Ce qui contribue à justifier le criminel à ses propres yeux, c’est qu’il ne doute nullement que la sentence du milieu dans lequel il est né et il a vécu ne l’acquitte; il est sûr que le menu peuple ne le jugera pas définitivement perdu, sauf pourtant si le crime a été commis précisément contre des gens de ce milieu, contre ses frères. Il est tranquille de ce côté-là; fort de sa conscience, il ne perdra jamais son assurance morale, et c’est le principal. Il se sent sur un terrain solide, aussi ne hait-il nullement le knout qu’on lui administre, il le considère seulement comme inévitable, il se console en pensant qu’il n’est ni le premier, ni le dernier à le recevoir, et que cette lutte passive, sourde et opiniâtre durera longtemps. Le soldat déteste-t-il le Turc qu’il combat? nullement, et pourtant celui-ci le sabre, le hache, le tue.

Il ne faut pas croire pourtant que tous ces récits fussent faits avec indifférence et sang-froid. Quand on parlait du lieutenant Jérébiatnikof, c’était toujours avec une indignation contenue. Je fis la connaissance de ce lieutenant Jérébiatnikof, lors de mon premier séjour à l’hôpital – par les récits des détenus, bien entendu. – Je le vis plus tard une fois qu’il commandait la garde à la maison de force. Agé de trente ans, il était de taille élevée, très-gras et très-fort, avec des joues rougeaudes et pendantes de graisse, des dents blanches et le rire formidable de Nosdrief [27]. À le voir, on devinait que c’était l’homme du monde le moins apte à la réflexion. Il adorait fouetter et donner les verges, quand il était désigné comme exécuteur. Je me hâte de dire que les autres officiers tenaient Jérébiatnikof pour un monstre, et que les forçats avaient de lui la même opinion. Il y avait dans le bon vieux temps, qui n’est pas si éloigné, dont «le souvenir est vivant, mais auquel on croit difficilement», des exécuteurs qui aimaient leur office. Mais d’ordinaire on faisait donner les verges sans entraînement, tout bonnement.

Ce lieutenant était une exception, un gourmet raffiné, connaisseur en matière d’exécutions. Il était passionné pour son art, il l’aimait pour lui-même. Comme un patricien blasé de la Rome impériale, il demandait à cet art des raffinements, des jouissances contre nature, afin de chatouiller et d’émouvoir quelque peu son âme envahie et noyée dans la graisse. – On conduit un détenu subir sa peine; c’est Jérébiatnikof qui est l’officier exécuteur; la vue seule de la longue ligne de soldats armés de grosses verges l’inspire: il parcourt le front d’un air satisfait et engage chacun à accomplir son devoir en toute conscience, sans quoi… Les soldats savaient d’avance ce que signifiait ce sans quoi… Le criminel est amené; s’il ne connaît pas encore Jérébiatnikof et s’il n’est pas au courant du mystère, le lieutenant lui joue le tour suivant (ce n’est qu’une des inventions de Jérébiatnikof, très-ingénieux pour ce genre de trouvailles). Tout détenu dont on dénude le torse et que les sous-officiers attachent à la crosse du fusil, pour lui faire parcourir ensuite la rue verte tout entière, prie d’une voix plaintive et larmoyante l’officier exécuteur de faire frapper moins fort et de ne pas doubler la punition par une sévérité superflue. – «Votre Noblesse, crie le malheureux, ayez pitié, soyez paternel, faites que je prie Dieu toute ma vie pour tous, ne me perdez pas, compatissez…» Jérébiatnikof attendait cela; il suspendait alors l’exécution, et entamait la conversation suivante avec le détenu, d’un ton sentimental et pénétré:

– Mais, mon cher, disait-il, que dois-je faire? Ce n’est pas moi qui te punis, c’est la loi!

– Votre Noblesse! vous pouvez faire ce que vous voulez; ayez pitié de moi!…

– Crois-tu que je n’aie vraiment pas pitié de toi? Penses-tu que ce soit un plaisir pour moi de te voir fouetter? Je suis un homme pourtant. Voyons, suis-je un homme, oui ou non?

– C’est certain, Votre Noblesse! on sait bien que les officiers sont nos pères, et nous leurs enfants. Soyez pour moi un véritable père! criait le détenu qui entrevoyait une possibilité d’échapper au châtiment.

– Ainsi, mon ami, juge toi-même, tu as une cervelle pour réfléchir; je sais bien que, par humanité, je dois te montrer de la condescendance et de la miséricorde, à toi, pécheur.

– Votre Noblesse ne dit que la pure vérité.

– Oui, je dois être miséricordieux pour toi, si coupable que tu sois. Mais ce n’est pas moi qui te punis, c’est la loi! Pense un peu: je sers Dieu et ma patrie, et par conséquent je commets un grave péché si j’atténue la punition fixée par la loi, penses-y!

– Votre Noblesse!…

– Allons, que faire? passe pour cette fois! Je sais que je vais faire une faute, mais il en sera comme tu le désires… Je te fais grâce, je te punirai légèrement. Mais si j’allais te rendre un mauvais service par cela même? Je te ferai grâce, je te punirai légèrement, et tu penseras qu’une autre fois je serai aussi miséricordieux, et tu feras de nouveau des bêtises, hein? ma conscience pourtant…

– Votre Noblesse! Dieu m’en préserve… Devant le trône du créateur céleste, je vous…

– Bon! bon! Et tu me jures que tu te conduiras bien?

– Que le Seigneur me fasse mourir sur l’heure et que dans l’autre monde…

– Ne jure pas ainsi, c’est un péché. Je te croirai si tu me donnes ta parole…

– Votre Noblesse!

– Eh bien! écoute! je te fais grâce à cause de tes larmes d’orphelin; tu es orphelin, n’est-ce pas?

– Orphelin de père et de mère, Votre Noblesse; je suis seul au monde…

– Eh bien, à cause de tes larmes d’orphelin, j’ai pitié de toi; mais fais attention, c’est la dernière fois… Conduisez-le, ajoutait-il d’une voix si attendrie que le détenu ne savait comment remercier Dieu de lui avoir envoyé un si bon officier instructeur. La terrible procession se mettait en route; le tambour battait un roulement, les premiers soldats brandissaient leurs verges… – «Rossez-le! hurlait alors Jérébiatnikof à gorge déployée; brûlez-le! tapez! tapez dessus! Écorchez-le! Enlevez-lui la peau! Encore, encore, tapez plus fort sur cet orphelin, donnez-lui-en, à ce coquin! plus fort, abîmez-le, abîmez-le!» Les soldats assènent des coups de toutes leurs forces, à tour de bras, sur le dos du malheureux, dont les yeux lancent des étincelles, et qui hurle, tandis que Jérébiatnikof court derrière lui, devant la ligne, en se tenant les côtes de rire; il pouffe, il se pâme et ne peut pas se tenir droit, si bien qu’il fait pitié, ce cher homme. C’est qu’il est heureux; il trouve ça burlesque; de temps à autre on entend son rire formidable, franc et bien timbré; il répète: «Tapez! rossez-le! écorchez-moi ce brigand! abîmez-moi cet orphelin!…»

Il avait encore composé des variations sur ce motif. On amène un détenu pour lui faire subir sa punition; celui-ci se met à supplier le lieutenant d’avoir pitié de lui. Cette fois, Jérébiatnikof ne fait pas le bon apôtre, et sans simagrées, il dit franchement au condamné:

– Vois-tu, mon cher, je vais te punir comme il faut, car tu le mérites. Mais je puis te faire une grâce: je ne te ferai pas attacher à la crosse du fusil. Tu iras tout seul, à la nouvelle mode: tu n’as qu’à courir de toutes tes forces devant le front! Bien entendu chaque verge te frappera, mais tu en auras plus vite fini, n’est-ce pas? Voyons, qu’en penses-tu? veux-tu essayer?

Le détenu, qui l’a écouté plein de défiance et d’incertitude, se dit: «Qui sait? peut-être bien que cette manière-là est plus avantageuse que l’autre; si je cours de toutes mes forces, ça durera cinq fois moins, et puis, les verges ne m’atteindront peut-être pas toutes.»

– Bien, Votre Noblesse, je consens.

– Et moi aussi, je consens. – Allons! ne bayez pas aux corneilles, vous autres! crie le lieutenant aux soldats. – Il sait d’avance que pas une verge n’épargnera le dos de l’infortuné; le soldat qui manquerait son coup serait sûr de son affaire. Le forçat essaye de courir dans la rue verte, mais il ne passe pas quinze rangs, car les verges pleuvent comme grêle, comme l’éclair, sur sa pauvre échine; le malheureux tombe en poussant un cri, on le croirait cloué sur place ou abattu par une balle. – Eh! non, Votre Noblesse, j’aime mieux qu’on me fouette d’après le règlement, dit-il alors en se soulevant péniblement, pâle et effrayé, tandis que Jérébiatnikof, qui savait d’avance l’issue de cette farce, se tient les côtes et éclate de rire. Mais je ne puis rapporter tous les divertissements qu’il avait inventés et tout ce qu’on racontait de lui.

On parlait aussi dans notre salle d’un lieutenant Smékalof, qui remplissait les fonctions de commandant de place, avant l’arrivée de notre major actuel. On parlait de Jérébiatnikof avec indifférence, sans haine, mais aussi sans vanter ses hauts faits; on ne le louait pas, en un mot, on le méprisait: tandis qu’au nom de Smékalof, la maison de force était unanime dans ses éloges et son enthousiasme. Ce lieutenant n’était nullement un amateur passionné des baguettes, il n’y avait rien en lui du caractère de Jérébiatnikof; pourtant il ne dédaignait pas les verges; comment se fait-il qu’on se rappelât chez nous ses exécutions, avec une douce satisfaction?-il avait su complaire aux forçats. Pourquoi cela? Comment s’était-il acquis une pareille popularité? Nos camarades, comme le peuple russe tout entier, sont prêts à oublier leurs tourments, si on leur dit une bonne parole (je parle du fait lui-même, sans l’analyser ni l’examiner). Aussi n’est-il pas difficile d’acquérir l’affection de ce peuple et de devenir populaire. Le lieutenant Smékalof avait acquis une popularité particulière – aussi, quand on mentionnait ses exécutions, c’était toujours avec attendrissement. «Il était bon comme un père», disaient parfois les forçats, qui soupiraient en comparant leur ancien chef intérimaire avec le major actuel, – «un petit cœur! quoi!» – C’était un homme simple, peut-être même bon à sa manière. Et pourtant, il y a des chefs qui sont non-seulement bons, mais miséricordieux, et que l’on n’aime nullement, dont on se moque, tandis que Smékalof avait si bien su faire, que tous les détenus le tenaient pour leur homme; c’est un mérite, une qualité innée, dont ceux qui la possèdent ne se rendent souvent pas compte. Chose étrange: il y a des gens qui sont loin d’être bons et qui pourtant ont le talent de se rendre populaires. Ils ne méprisent pas le peuple qui leur est subordonné; je crois que c’est là la cause de cette popularité. On ne voit pas en eux des grands seigneurs, ils n’ont pas d’esprit de caste, ils ont en quelque sorte une odeur de peuple, ils l’ont de naissance, et le peuple la flaire tout de suite. Il fera tout pour ces gens-là! Il changera de gaieté de cœur l’homme le plus doux et le plus humain contre un chef très-sévère, si ce dernier possède cette odeur particulière. Et si cet homme est en outre débonnaire, à sa manière, bien entendu, oh! alors, il est sans prix. Le lieutenant Smékalof, comme je l’ai dit, punissait quelquefois très-rudement, mais il avait l’air de punir de telle façon que les détenus ne lui en gardaient pas rancune; au contraire, on se souvenait de ses histoires de fouet en riant. Elles étaient du reste peu nombreuses, car il n’avait pas beaucoup d’imagination artistique. Il n’avait inventé qu’une farce, une seule, dont il s’était réjoui près d’une année entière dans notre maison de force; elle lui était chère, probablement parce qu’elle était unique, et ne manquait pas de bonne humeur. Smékalof assistait lui-même à l’exécution, en plaisantant et en raillant le détenu, qu’il questionnait sur des choses étrangères, par exemple sur ses affaires personnelles de forçat; il faisait cela sans intention, sans arrière-pensée, mais tout simplement parce qu’il désirait être au courant des affaires de ce forçat. On lui apportait une chaise et les verges qui devaient servir au châtiment du coupable: le lieutenant s’asseyait, allumait sa longue pipe. Le détenu le suppliait… «Eh! non, camarade! allons, couche-toi! qu’as-tu encore?…» Le forçat soupire et s’étend à terre, «Eh bien! mon cher, sais-tu lire couramment?» – «Comment donc, Votre Noblesse, je suis baptisé, on m’a appris à lire dès mon enfance!» – «Alors, lis.» Le forçat sait d’avance ce qu’il va lire et comment finira cette lecture, parce que cette plaisanterie s’est répétée plus de trente fois. Smékalof, lui aussi, sait que le forçat n’est pas dupe de son invention, non plus que les soldats qui tiennent les verges levées sur le dos de la malheureuse victime. Le forçat commence à lire: les soldats, armés de verges, attendent immobiles: Smékalof lui-même cesse de fumer, lève la main et guette un mot prévu. Le détenu lit et arrive enfin au mot: «aux cieux.» C’est tout ce qu’il faut. «Halte!» crie le lieutenant, qui devient tout rouge, et brusquement, avec un geste inspiré, il dit à l’homme qui tient sa verge levée: «Et toi, fais l’officieux!»

Et le voilà qui crève de rire. Les soldats debout autour de l’officier sourient; le fouetteur sourit, le fouetté même, Dieu me pardonne! sourit aussi, bien qu’au commandement de «fais l’officieux» la verge siffle et vienne couper comme un rasoir son échine coupable. Smékalof est très-heureux, parce que c’est lui qui a inventé cette bonne farce, c’est lui qui a trouvé ces deux mots «cieux» et «officieux», qui riment parfaitement. Il s’en va satisfait, comme le fustigé lui-même, qui est aussi très-content de soi et du lieutenant, et qui va raconter au bout d’une demi-heure à toute la maison de force, pour la trente et unième fois, la farce de Smékalof. «En un mot, un petit cœur! un vrai farceur!». On entendait souvent chanter avec attendrissement les louanges du bon lieutenant.

– Quelquefois, quand on s’en allait au travail, – raconte un forçat dont le visage resplendit au souvenir de ce brave homme, – on le voyait à sa fenêtre en robe de chambre, en train de boire le thé, la pipe à la bouche. J’ôte mon chapeau. – Où vas-tu, Axénof?

– Au travail, Mikail Vassilitch, mais je dois aller avant à l’atelier. – Il riait comme un bienheureux. Un vrai petit cœur! oui, un petit cœur.

– On ne les garde jamais bien longtemps, ceux-là! ajoute un des auditeurs.

III – L’HÔPITAL (Suite) [28].

J’ai parlé ici des punitions et de ceux qui les administraient, parce que j’eus une première idée bien nette de ces choses-là pendant mon séjour à l’hôpital. Jusqu’alors, je ne les connaissais que par ouï-dire. Dans notre salle étaient internés tous les condamnés des bataillons qui devaient recevoir les schpizruten [29], ainsi que les détenus des sections militaires établies dans notre ville et dans l’arrondissement qui en dépendait. Pendant les premiers jours, je regardais ce qui se faisait autour de moi avec tant d’avidité, que ces mœurs étranges, ces prisonniers fouettés ou qui allaient l’être me laissaient une impression terrible. J’étais ému, épouvanté. En entendant les conversations ou les récits des autres détenus sur ce sujet, je me posais des questions, que je cherchais à résoudre. Je voulais absolument connaître tous les degrés des condamnations et des exécutions, toutes leurs nuances, et apprendre l’opinion des forçats eux-mêmes: je tâchai de me représenter l’état psychologique des fustigés. J’ai déjà dit qu’il était bien rare qu’un détenu fût de sang-froid avant le moment fatal, même s’il avait été battu à plusieurs reprises. Le condamné éprouve une peur horrible, mais purement physique, une peur inconsciente qui étourdit son moral. Durant mes quelques années de séjour à la maison de force, je pus étudier à loisir les détenus qui demandaient leur sortie de l’hôpital, où ils étaient restés quelque temps pour soigner leurs échines endommagées par la première moitié de leur punition; le lendemain ils devaient recevoir l’autre moitié. Cette interruption dans le châtiment est toujours provoquée par le médecin qui assiste aux exécutions. Si le nombre des coups à recevoir est trop grand pour qu’on puisse les administrer en une fois au détenu, on partage le nombre en deux ou en trois, suivant l’avis formulé par le docteur pendant l’exécution elle-même; il dit si le condamné est en état de subir toute sa punition, ou si sa vie est en danger. Cinq cents, mille et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule fois; mais s’il s’agit de deux ou trois mille verges, on, divise la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes, sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On remarquait en eux une sorte d’abrutissement, de distraction affectée. Ces gens-là n’entamaient aucune conversation et demeuraient presque toujours silencieux: trait singulier, les détenus évitent d’adresser la parole à ceux qui doivent être punis et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations, ni paroles superflues: on ne fait même pas attention à eux, ce qui certainement est préférable pour le condamné.

Il y avait pourtant des exceptions, par exemple le forçat Orlof, dont j’ai déjà parlé. Il était fâché que son dos ne guérit pas plus vite, car il lui tardait de demander sa sortie, d’en finir avec les verges, et d’être versé dans un convoi de condamnés, pour s’enfuir pendant le voyage. C’était une nature passionnée et ardente, occupée uniquement du but à atteindre: un rusé compère! Il semblait très-content lors de son arrivée et dans un état d’excitation anormale; bien qu’il dissimulât ses impressions, il craignait de rester sur place et de mourir sous les verges avant même la première moitié de sa punition. Il avait entendu parler des mesures prises à son égard par l’administration, alors qu’il était encore en jugement; aussi se préparait-il à mourir. Une fois qu’il eut reçu ses premières verges, il reprit courage. Quand il arriva à l’hôpital, je n’avais jamais vu encore de plaies semblables, mais il était tout joyeux: il espérait maintenant rester en vie, les bruits qu’on lui avait rapportés étaient mensongers, puisque on avait interrompu l’exécution; après sa longue réclusion préventive, il commençait à rêver du voyage, de son évasion future, de la liberté, des champs, de la forêt… Deux jours après sa sortie de l’hôpital, il y revint pour mourir sur la même couchette qu’il avait occupée pendant son séjour; il n’avait pu supporter la seconde moitié. Mais j’ai déjà parlé de cet homme.

Tous les détenus sans exception, même les plus pusillanimes, ceux que tourmentait nuit et jour l’attente de leur châtiment, supportaient courageusement leur peine. Il était bien rare que j’entendisse des gémissements pendant la nuit qui suivait l’exécution; en général, le peuple sait endurer la douleur. Je questionnai beaucoup mes camarades au sujet de cette douleur, afin de la déterminer exactement et de savoir à quelle souffrance on pouvait la comparer. Ce n’était pas une vaine curiosité qui me poussait. Je le répète, j’étais ému et épouvanté. Mais j’eus beau interroger, je ne pus tirer de personne une réponse satisfaisante. Ça brûle comme le feu, – me disait-on généralement: ils répondaient tous la même chose. Tout d’abord, j’essayai de questionner M-tski: «- Cela brûle comme du feu, comme un enfer; il semble qu’on ait le dos au-dessus d’une fournaise ardente.» Ils exprimaient tout par ce mot. Je fis un jour une étrange remarque, dont je ne garantis pas le bien fondé, quoique l’opinion des forçats eux-mêmes confirme mon sentiment, c’est que les verges sont le plus terrible des supplices en usage chez nous. Il semble tout d’abord que ce soit absurde, impossible, et pourtant cinq cents verges, quatre cents même, suffisent pour tuer un homme; au dessus de cinq cents la mort est presque certaine. L’homme le plus robuste ne sera pas en état de supporter mille verges tandis qu’on endure cinq cents-baguettes sans en être trop incommodé et sans risquer le moins du monde de perdre la vie. Un homme de complexion ordinaire supporte mille baguettes sans danger; deux mille baguettes ne peuvent tuer un homme de force moyenne, bien constitué. Tous les détenus assuraient que les verges étaient pires que les baguettes. «Les verges cuisent plus et tourmentent davantage», disaient-ils. Elles torturent beaucoup plus que les baguettes, cela est évident, car elles irritent et agissent fortement sur le système nerveux qu’elles surexcitent outre mesure. Je ne sais s’il existe encore de ces seigneurs, – mais il n’y a pas longtemps il y en avait encore – auxquels fouetter une victime procurait une jouissance qui rappelait le marquis de Sade et la Brinvilliers. Je crois que cette jouissance consiste dans une défaillance de cœur, et que ces seigneurs doivent jouir et souffrir en même temps. Il y a des gens qui sont comme des tigres, avides du sang qu’ils peuvent lécher. Ceux qui ont possédé cette puissance illimitée sur la chair, le sang et l’âme de leur semblable, de leur frère selon la loi du Christ, ceux qui ont éprouvé cette puissance et qui ont eu la faculté d’avilir par l’avilissement suprême un autre être, fait à l’image de Dieu, ceux-là sont incapables de résister à leurs désirs, à leur soif de sensations. La tyrannie est une habitude, capable de se développer, et qui devient à la longue une maladie. J’affirme que le meilleur homme du monde peut s’endurcir et s’abrutir à tel point que rien ne le distinguera d’une bête fauve. Le sang et la puissance enivrent: ils aident au développement de la dureté et de la débauche; l’esprit et la raison deviennent alors accessibles aux phénomènes les plus anormaux, qui leur semblent des jouissances. L’homme et le citoyen disparaissent pour toujours dans le tyran, et alors le retour à la dignité humaine, le repentir, la résurrection morale deviennent presque irréalisables. Ajoutons que la possibilité d’une pareille licence agit contagieusement sur la société tout entière: un tel pouvoir est séduisant. La société qui regarde ces choses d’un œil indifférent est déjà infectée jusqu’à la moelle. En un mot le droit accordé à un homme de punir corporellement ses semblables est une des plaies de notre société, c’est le plus sûr moyen pour anéantir en elle l’esprit de civisme, et ce droit contient en germe les éléments d’une décomposition inévitable, imminente.

La société méprise le bourreau de métier, mais non le bourreau-seigneur. Chaque fabricant, chaque entrepreneur doit ressentir un plaisir irritant en pensant que l’ouvrier qu’il a sous ses ordres dépend de lui avec sa famille tout entière. J’en suis sûr, une génération n’extirpe pas si vite ce qui est héréditaire en elle; l’homme ne peut pas renoncer à ce qu’il a dans le sang, à ce qui lui a été transmis avec le lait. Ces révolutions ne s’accomplissent pas si vite. Ce n’est pas tout que de confesser sa faute, son péché originel, c’est peu, très-peu, il faut encore l’arracher, le déraciner, et cela ne se fait pas vite.

J’ai parlé du bourreau. Les instincts d’un bourreau sont en germe presque dans chacun de nos contemporains; mais les instincts animaux de l’homme ne se développent pas uniformément. Quand ils étouffent toutes les autres facultés, l’homme devient un monstre hideux. Il y a deux espèces de bourreaux: les bourreaux de bonne volonté et les bourreaux par devoir, par fonction. Le bourreau de bonne volonté est, sous tous les rapports, au-dessous du bourreau payé, qui répugne pourtant si fort au peuple, et qui lui inspire un dégoût, une peur irréfléchie, presque mystique. D’où provient cette horreur quasi superstitieuse pour le dernier, tandis qu’on n’a que de l’indifférence et de l’indulgence pour les premiers? Je connais des exemples étranges de gens honnêtes, bons, estimés dans leur société; ils trouvaient nécessaire qu’un condamné aux verges hurlât, suppliât et demandât grâce. C’était pour eux une chose admise, et reconnue inévitable; si la victime ne se décidait pas à crier, l’exécuteur, que je tenais en toute autre occasion pour un bon homme, regardait cela comme une offense personnelle. Il ne voulait tout d’abord qu’une punition légère, mais du moment qu’il n’entendait pas les supplications habituelles, «Votre Noblesse! ayez pitié! soyez un père pour moi! faites que je remercie Dieu toute ma vie, etc.», il devenait furieux et ordonnait d’administrer cinquante coups en plus, espérant arriver ainsi à entendre les cris et les supplications, et il y arrivait, «Impossible autrement; il est trop insolent», me disait-il très-sérieusement. Quant au bourreau par devoir, c’est un déporté que l’on désigne pour cette fonction; il fait son apprentissage auprès d’un ancien, et une fois qu’il sait son métier, il reste toujours dans la maison de force, où il est logé à part; il a une chambre qu’il ne partage avec personne, quelquefois même il a son ménage particulier, mais il se trouve presque toujours sous escorte. Un homme n’est pas une machine; bien qu’il fouette par devoir, il entre quelquefois en fureur et rosse avec un certain plaisir; néanmoins, il n’a aucune haine pour sa victime. Le désir de montrer son adresse, sa science dans l’art de fouetter, aiguillonnent son amour-propre. Il travaille pour l’art. Il sait très-bien qu’il est un réprouvé, qu’il excite partout un effroi superstitieux; il est impossible que cette condition n’exerce pas une influence sur lui, qu’elle n’irrite pas ses instincts bestiaux. Les enfants eux-mêmes savent que cet homme n’a ni père ni mère. Chose étrange! tous les bourreaux que j’ai connus étaient des gens développés, intelligents, doués d’un amour-propre excessif. L’orgueil se développait en eux par suite du mépris qu’ils rencontraient partout, et se fortifiait peut-être par la conscience qu’ils avaient de la crainte inspirée à leurs victimes ou par le sentiment de leur pouvoir sur les malheureux. La mise en scène et l’appareil théâtral de leurs fonctions publiques contribuent peut-être à leur donner une certaine présomption. J’eus pendant quelque temps l’occasion de rencontrer et d’observer de près un bourreau de taille ordinaire; c’était un homme d’une quarantaine d’années, musculeux, sec, avec un visage agréable et intelligent, chargé de cheveux bouclés; son allure était grave, paisible, son extérieur convenable; il répondait aux questions qu’on lui posait, avec bon sens et netteté, avec une sorte de condescendance, comme s’il se prévalait de quelque chose devant moi. Les officiers de garde lui adressaient la parole avec un certain respect dont il avait parfaitement conscience; aussi, devant ses chefs, redoublait-il de politesse, de sécheresse et de dignité. Plus ceux-ci étaient aimables, plus il semblait inabordable, sans pourtant se départir de sa politesse raffinée; je suis sûr qu’à ce moment il s’estimait incomparablement supérieur à son interlocuteur: cela se lisait sur son visage. On l’envoyait quelquefois sous escorte, en été, quand il faisait très-chaud, tuer les chiens de la ville avec une longue perche très-mince; ces chiens errants se multipliaient avec une rapidité prodigieuse, et devenaient dangereux pendant la canicule; par décision des autorités, le bourreau était chargé de leur destruction. Cette fonction avilissante ne l’humiliait nullement; il fallait voir avec quelle gravité il parcourait les rues de la ville, accompagné de son soldat d’escorte fatigué et épuisé, comment d’un seul regard il épouvantait les femmes et les enfants, et comment il regardait les passants du haut de sa grandeur. Les bourreaux vivent à leur aise; ils ont de l’argent, voyagent confortablement, boivent de l’eau-de-vie. Ils tirent leurs revenus des pots-de-vin que les condamnés civils leur glissent dans la main avant l’exécution. Quand ils ont affaire à des condamnés à leur aise, ils fixent eux-mêmes une somme proportionnelle aux moyens du patient; ils exigent jusqu’à trente roubles, quelquefois plus. Le bourreau n’a pas le droit d’épargner sa victime, sa propre échine répond de lui; mais, pour un pot-de-vin convenable, il s’engage à ne pas frapper trop fort. On consent presque toujours à ses exigences, car, si l’on refuse de s’y prêter, il frappe en vrai barbare, ce qui est en son pouvoir. Il arrive même qu’il exige une forte somme d’un condamné très-pauvre; alors toute la parenté de ce dernier, se met en mouvement; ils marchandent, quémandent, supplient; malheur à eux, s’ils ne parviennent pas à le satisfaire: en pareille occurrence, la crainte superstitieuse qu’inspirent les bourreaux leur est d’un puissant secours. On me raconta d’eux des traits de sauvagerie. Les forçats m’affirmèrent que d’un seul coup le bourreau peut tuer son homme. Est-ce un fait d’expérience? Peut-être! qui sait? leur ton était trop affirmatif pour que cela ne fût pas vrai. Le bourreau lui-même m’assura qu’il pouvait le faire. On me raconta aussi qu’il peut frapper à tour de bras l’échine du criminel, sans que celui-ci ressente la moindre douleur et sans laisser de balafre. Même dans le cas où le bourreau reçoit un pot-de-vin pour ne pas châtier trop sévèrement, il donne le premier coup de toutes ses forces, à bras raccourci. C’est l’usage; puis il administre les autres coups avec moins de dureté, surtout si on l’a bien payé. Je ne sais pourquoi ils agissent ainsi: est-ce pour habituer tout d’abord le patient aux coups suivants, qui paraîtront beaucoup moins douloureux si le premier a été cruel, ou bien désirent-ils effrayer le condamné, afin qu’il sache à qui il a affaire? Veulent-ils faire montre et tirer vanité de leur vigueur? En tout cas, le bourreau est légèrement excité avant l’exécution, il a conscience de sa force, de sa puissance: il est acteur à ce moment-là, le public l’admire et ressent de l’effroi; aussi n’est-ce pas sans satisfaction qu’il crie à sa victime: «Gare! il va t’en cuire!» paroles habituelles et fatales qui précèdent le premier coup. On se représente difficilement jusqu’à quel point un être humain peut se dénaturer.

Les premiers temps de mon séjour à l’hôpital, j’écoutais attentivement ces récits des forçats, qui rompaient la monotonie des longues journées de lit, si uniformes, si semblables les unes aux autres. Le matin, la tournée des docteurs nous donnait une distraction, puis venait le dîner. Comme on pense, le manger était une affaire capitale dans notre vie monotone. Les portions étaient différentes, suivant la nature des maladies: certains détenus ne recevaient que du bouillon au gruau; d’autres, du gruau; d’autres, enfin, de la semoule, pour laquelle il y avait beaucoup d’amateurs. Les détenus s’amollissaient à la longue et devenaient gourmets. Les convalescents recevaient un morceau de bouilli, «du bœuf», comme disaient mes camarades. La meilleure nourriture était réservée aux scorbutiques: on leur donnait delà viande rôtie avec de l’oignon, du raifort et quelquefois même un peu d’eau-de-vie. Le pain était, suivant la maladie, noir ou bis. L’exactitude observée dans la distribution des rations faisait rire les malades. Il y en avait qui ne prenaient absolument rien: on troquait les portions, si bien que très-souvent la nourriture destinée à un malade était mangée par un autre. Ceux qui étaient à la diète ou qui n’avaient qu’une petite ration achetaient celle d’un scorbutique, d’autres se procuraient de la viande à prix d’argent; il y en avait qui mangeaient deux portions entières, ce qui leur revenait assez cher, car on les vendait d’ordinaire cinq kopeks. Si personne n’avait de viande à vendre dans notre salle, on envoyait le gardien dans l’autre section, et s’il n’en trouvait pas, on le priait d’en aller chercher dans les infirmeries militaires «libres», comme nous disions. Il y avait toujours des malades qui consentaient à vendre leur ration. La pauvreté était générale, mais ceux qui possédaient quelques sous envoyaient acheter des miches de pain blanc ou des friandises, au marché. Nos gardiens exécutaient toutes ces commissions d’une façon désintéressée. Le moment le plus pénible était celui qui suivait le dîner: les uns dormaient s’ils ne savaient que faire, les autres bavardaient, se chamaillaient, ou faisaient des récits à haute voix. Si l’on n’amenait pas de nouveaux malades, l’ennui était insupportable. L’entrée d’un nouveau faisait toujours un certain remue-ménage, surtout quand personne ne le connaissait. On l’examinait, on s’informait de son histoire. Les plus intéressants étaient les malades de passage; ceux-là avaient toujours quelque chose à raconter; bien entendu, ils ne parlaient jamais de leurs petites affaires; si le détenu n’entamait pas ce sujet lui-même, personne ne l’interrogeait. On lui demandait seulement d’où il venait, avec qui il avait fait la route, dans quel état était celle-ci, où on le menait, etc. Piqués au jeu par les récits des nouveaux, nos camarades racontaient à leur tour ce qu’ils avaient vu et fait; on parlait surtout des convois, des exécuteurs, des chefs de convois. À ce moment aussi, vers le soir, apparaissaient les forçats qui avaient été fouettés: ils produisaient toujours une certaine impression, comme je l’ai dit; mais on n’en amenait pas tous les jours, et l’on s’ennuyait à mort quand rien ne venait stimuler la mollesse et l’indolence générales; il semblait alors que les malades fussent exaspérés de voir leurs voisins: parfois on se querellait. – Nos forçats se réjouissaient quand on amenait un fou à l’examen médical; quelquefois les condamnés aux verges feignaient d’avoir perdu l’esprit, afin d’être graciés. On les démasquait, ou bien ils se décidaient eux-mêmes à renoncer à leur subterfuge; des détenus qui, pendant deux ou trois jours, avaient fait des extravagances, redevenaient subitement des gens très-sensés, se calmaient et demandaient d’un air sombre à sortir de l’hôpital. Ni les forçats, ni les docteurs ne leur reprochaient leur ruse ou ne leur rappelaient leurs folies: on les inscrivait en silence, on les reconduisait en silence; après quelques jours, ils nous revenaient le dos ensanglanté. En revanche, l’arrivée d’un véritable aliéné était un malheur pour toute la salle. Ceux qui étaient gais, vifs, qui criaient, dansaient, chantaient, étaient accueillis d’abord avec enthousiasme par les forçats. «Ça va être amusant!» disaient-ils en regardant ces infortunés grimacer et faire des contorsions. Mais le spectacle était horriblement pénible et triste. Je n’ai jamais pu regarder les fous de sang-froid.

On en garda un trois semaines dans notre salle: nous ne savions plus où nous cacher. Juste à ce moment on en amena un second. Celui-là me fit une impression profonde.

La première année, ou plus exactement les premiers mois de mon exil, j’allais au travail, avec une bande de poêliers, à la tuilerie qui se trouvait à deux verstes de notre prison: nous travaillions à réparer les poêles dans lesquels on cuisait des briques pendant l’été. Ce matin-là, M-tski et B. me firent faire la connaissance du sous-officier surveillant la fabrique, Ostrojski. C’était un Polonais déjà âgé – il avait soixante ans au moins, – de haute taille, maigre, d’un extérieur convenable et même imposant. Il était depuis longtemps au service en Sibérie, et bien qu’il appartint au bas peuple – c’était un soldat de l’insurrection de 1830 – M-tski et B. l’aimaient et l’estimaient. Il lisait toujours la Vulgate. Je lui parlai: sa conversation était aimable et sensée; il avait une façon de raconter très-intéressante, et il était honnête et débonnaire. Je ne le revis plus pendant deux ans, j’appris seulement qu’il se trouvait sous le coup d’une enquête, un beau jour on l’amena dans notre salle: il était devenu fou. Il entra en glapissant, en éclatant de rire, et se mit à danser au milieu de la chambre, avec des gestes indécents et qui rappelaient la danse dite Kamarinskaïa… Les forçats étaient enthousiasmés, mais je ne sais pourquoi, je me sentis très-triste… Trois jours après, nous ne savions que devenir; il se querellait, se battait, gémissait, chantait au beau milieu de la nuit; à chaque instant ses incartades dégoûtantes nous donnaient la nausée. Il ne craignait personne: on lui mit la camisole de force, mais notre position ne s’améliora pas, car il continua à se quereller et à se battre avec tout le monde. Au bout de trois semaines, la chambrée fut unanime pour prier le docteur en chef de le transférer dans l’autre salle destinée aux forçats. Mais après deux jours, sur la demande des malades qui occupaient cette salle, on le ramena dans notre infirmerie. Comme nous avions deux fous à la fois, tous deux querelleurs et inquiétants, les deux salles ne faisaient que se les renvoyer mutuellement et finirent par changer de fou. Tout le monde respira plus librement quand on les emmena loin de nous, quelque part…

Je me souviens encore d’un aliéné très-étrange. On avait amené un jour, pendant l’été, un condamné qui avait l’air d’un solide et vigoureux gaillard, âgé de quarante-cinq ans environ; son visage était sombre et triste, défiguré par la petite vérole, avec de petits yeux rouges tout gonflés. Il se plaça à côté de moi: il était excessivement paisible, ne parlait à personne et réfléchissait sans cesse à quelque chose qui le préoccupait. La nuit tombait: il s’adressa à moi sans préambule, il me raconta à brûle-pourpoint, en ayant l’air de me confier un grand secret, qu’il devait recevoir deux mille baguettes, mais qu’il n’avait rien à craindre, parce que la fille du colonel G. faisait des démarches en sa faveur. Je le regardai avec surprise et lui répondis qu’en pareil cas, à mon avis, la fille d’un colonel ne pouvait rien. Je n’avais pas encore deviné à qui j’avais affaire, car on l’avait amené à l’hôpital comme malade de corps et non d’esprit. Je lui demandai alors de quelle maladie il souffrait; il me répondit qu’il n’en savait rien, qu’on l’avait envoyé chez nous pour certaine affaire, mais qu’il était en bonne santé, et que la fille du colonel était tombée amoureuse de lui: deux semaines avant, elle avait passé en voiture devant le corps de garde au moment où il regardait par sa lucarne grillée, et elle s’était amourachée de lui rien qu’à le voir. Depuis ce moment-là, elle était venue trois fois au corps de garde sous différents prétextes: la première fois avec son père, soi-disant pour voir son frère, qui était officier de service; la seconde, avec sa mère, pour distribuer des aumônes aux prisonniers; en passant devant lui, elle lui avait chuchoté qu’elle l’aimait et qu’elle le ferait sortir de prison. Il me racontait avec des détails exacts et minutieux cette absurdité, née de pied en cap dans sa pauvre tête dérangée. Il croyait religieusement qu’on lui ferait grâce de sa punition. Il parlait fort tranquillement et avec assurance de l’amour passionné qu’il avait inspiré à cette demoiselle. Cette invention étrange et romanesque, l’amour d’une jeune fille bien élevée pour un homme de près de cinquante ans, affligé d’un visage aussi triste, aussi monstrueux, indiquait bien ce que l’effroi du châtiment avait pu sur cette timide créature. Peut-être avait-il vraiment vu quelqu’un de sa lucarne, et la folie, que la peur grandissante avait fait germer en lui, avait trouvé sa forme. Ce malheureux soldat, qui sans doute n’avait jamais pensé aux demoiselles, avait inventé tout à coup son roman, et s’était cramponné à cette espérance. Je l’écoutai en silence et racontai ensuite l’histoire aux autres forçats. Quand ceux-ci le questionnèrent curieusement, il garda un chaste silence. Le lendemain, le docteur l’interrogea; comme le fou affirma qu’il n’était pas malade, on l’inscrivit bon pour la sortie. Nous apprîmes que le médecin avait griffonné «Sanat est» sur sa feuille, quand il était déjà trop tard pour l’avertir. Nous aussi, du reste, nous ne savions pas au juste ce qu’il avait. La faute en était à l’administration, qui nous l’avait envoyé sans indiquer pour quelle cause elle jugeait nécessaire de le faire entrer à l’hôpital: il y avait là une négligence impardonnable. Quoi qu’il en soit, deux jours plus tard, on mena ce malheureux sous les verges. Il fut, paraît-il, abasourdi par cette punition inattendue; jusqu’au dernier moment il crut qu’on le gracierait; quand on le conduisit devant le front du bataillon, il se mit à crier au secours. Comme la place et les couchettes manquaient dans notre salle, on l’envoya à l’infirmerie; j’appris que pendant huit jours entiers il ne dit pas un mot et qu’il demeura confus, très-triste… Quand son dos fut guéri, on l’emmena… Je n’entendis plus jamais parler de lui.

En ce qui concerne les remèdes et le traitement des malades, ceux qui étaient légèrement indisposés n’observaient jamais les prescriptions des docteurs et ne prenaient point de médicaments, tandis qu’en général les malades exécutaient ponctuellement les ordonnances; ils prenaient leurs mixtures, leurs poudres; en un mot, ils aimaient à se soigner, mais ils préféraient les remèdes externes; les ventouses, les sangsues, les cataplasmes, les saignées, pour lesquelles le peuple nourrit une confiance si aveugle, étaient en grand honneur dans notre hôpital: on les endurait même avec plaisir. Un fait étrange m’intéressait fort: des gens qui supportaient sans se plaindre les horribles douleurs causées par les baguettes et les verges, se lamentaient, grimaçaient et gémissaient pour le moindre bobo, une ventouse qu’on leur appliquait. Je ne puis dire s’ils jouaient la comédie. Nous avions des ventouses d’une espèce particulière. Comme la machine avec laquelle on pratique des incisions instantanées dans la peau était gâtée, on devait se servir de la lancette. Pour une ventouse, il faut faire douze incisions, qui ne sont nullement douloureuses si l’on emploie une machine, car elle les pratique instantanément; avec la lancette, c’est une tout autre affaire, elle ne coupe que lentement et fait souffrir le patient; si l’on doit poser dix ventouses, cela fait cent vingt piqûres qui sont très-douloureuses. Je l’ai éprouvé moi-même; outre le mal, cela irritait et agaçait; mais la souffrance n’était pas si grande qu’on ne pût contenir ses gémissements. C’était risible de voir de solides gaillards se crisper et hurler. Ou aurait pu les comparer à certains hommes qui sont fermes et calmes quand il s’agit d’une affaire importante, mais qui, à la maison, deviennent capricieux et montrent de l’humeur pour un rien, parce qu’on ne sert pas leur dîner; ils récriminent et jurent: rien ne leur va, tout le monde les fâche, les offense; – en un mot, le bien-être les rend inquiets et taquins; de pareils caractères, assez communs dans le menu peuple, n’étaient que trop nombreux dans notre prison, à cause de la cohabitation forcée. Parfois, les détenus raillaient ou insultaient ces douillets, qui se taisaient aussitôt; on eût dit qu’ils n’attendaient que des injures pour se taire. Oustiantsef n’aimait pas ce genre de pose, et ne laissait jamais passer l’occasion de remettre à l’ordre un délinquant. Du reste, il aimait à réprimander: c’était un besoin engendré par la maladie et aussi par sa stupidité. Il vous regardait d’abord fixement et se mettait à vous faire une longue admonestation d’un ton calme et convaincu. On eût dit qu’il avait mission de veiller à l’ordre et à la moralité générale.

– Il faut qu’il se mêle de tout, disaient les détenus en riant, car ils avaient pitié de lui et évitaient les querelles.

– A-t-il assez bavardé? trois voitures ne seraient pas de trop pour charrier tout ce qu’il a dit.

– Qu’as-tu à parler? on ne se met pas en frais pour un imbécile. Qu’a-t-il à crier pour un coup de lancette?

– Qu’est-ce que ça peut bien te faire?

– Non! camarades, interrompt un détenu; les ventouses, ce n’est rien; j’en ai goûté, mais le mal le plus ennuyeux, c’est quand on vous tire longtemps l’oreille, il n’y a pas à dire.

Tous les détenus partent d’un éclat de rire.

– Est-ce qu’on te les a tirées?

– Parbleu! c’est connu.

– Voilà pourquoi elles se tiennent droites comme des perches.

Ce forçat, Chapkine, avait en effet de très-longues oreilles toutes droites. Ancien vagabond, encore jeune, intelligent et paisible, il parlait avec une bonne humeur cachée sous une apparence sérieuse, ce qui donnait beaucoup de comique à ses récits.

– Comment pourrais-je savoir qu’on t’a tiré l’oreille, cerveau borné? recommençait Oustiantsef en s’adressant avec indignation à Chapkine. Chapkine ne prêtait aucune attention à l’aigre interpellation de son camarade.

– Qui donc t’a tiré les oreilles? demanda quelqu’un.

– Le maître de police, parbleu! pour cause de vagabondage, camarades. Nous étions arrivés à K… moi et un autre vagabond, Ephime. (Il n’avait pas de nom de famille, celui-là.) En route, nous nous étions refaits un peu dans le hameau de Tolmina; oui, il y a un hameau qui s’appelle comme ça: Tolmina. Nous arrivons dans la ville et nous regardons autour de nous, pour voir s’il n’y aurait pas un bon coup à faire, et puis filer ensuite. Vous savez, en plein champ on est libre comme l’air, tandis que ce n’est pas la même chose en ville. Nous entrons tout d’abord dans un cabaret: nous jetons un coup d’œil en ouvrant la porte. Voilà un gaillard tout hâlé, avec des coudes troués à son habit allemand, qui s’approche de nous. On parle de choses et d’autres. – Permettez-moi, qu’il nous dit, de vous demander si vous avez un document [30].

– Non! nous n’en avons pas.

– Tiens, et nous non plus. J’ai encore avec moi deux camarades qui sont au service du général Coucou [31]. Nous avons un peu fait la vie, et pour le moment nous sommes sans le sou: oserai-je vous prier de bien vouloir commander un litre d’eau-de-vie?

– Avec grand plaisir, que nous lui disons. – Nous buvons ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l’on pourrait faire un bon coup. C’était dans une maison à l’extrémité de la ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l’affaire pendant la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq, voilà qu’on nous attrape et qu’on nous mène au poste, puis chez le maître de police. – Je les interrogerai moi-même, qu’il dit. Il sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c’était un solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y avait encore là trois vagabonds qu’on venait d’amener. Vous savez, camarades, qu’il n’y a rien de plus comique qu’un vagabond, parce qu’il oublie tout ce qu’il fait; on lui taperait sur la tête avec un gourdin, qu’il répondrait tout de même qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié. – Le maître de police se tourne de mon côté et me demande carrément: – Qui es-tu? Je réponds ce que tous les autres disent: – Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.

– Attends, j’ai encore à causer avec toi: je connais ton museau. Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l’avais pourtant vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?

– File-d’ici, Votre Haute Noblesse!

– On t’appelle File-d’ici?

– On m’appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.

– Bien, tu es File-d’ici! et toi? fait-il au troisième.

– Avec-lui, Votre Haute Noblesse!

– Mais comment t’appelle-t-on?

– Moi? je m’appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.

– Qui t’a donné ce nom-là, canaille?

– De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.

– Mais qui sont ces braves gens?

– Je l’ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela généreusement!

– Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?

– Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.

– Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te souviens-tu d’eux?

– Il faut croire que j’en ai eu, des parents, Votre Haute Noblesse, mais cela aussi, je l’ai un peu oublié… peut-être bien que j’en ai eu, Votre Haute Noblesse.

– Mais où as-tu vécu jusqu’à présent?

– Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.

– Toujours dans la forêt?

– Toujours dans la forêt!

– Et en hiver?

– Je n’ai point vu d’hiver, Votre Haute Noblesse.

– Allons! et toi, comment t’appelle-t-on?

– Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.

– Et toi?

– Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.

– Et toi?

– Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.

– Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?

– Nous ne nous souvenons de rien du tout.

Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien qu’à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là! «Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m’occuperai d’eux plus tard. Toi, reste!» qu’il me fait. – «Va-t’en là, assieds-toi!» Je regarde, je vois du papier, une plume, de l’encre. Je pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu’il me répète, prends la plume et écris!» Et le voilà qui m’empoigne l’oreille et qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!» – «Écris!»

«- Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!» – «Écris comme tu pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l’oreille; il me la tire et me la tord. Oh! camarades, j’aurais mieux aimé recevoir trois cents verges, un mal d’enfer; mais non: «Écris!» et voilà tout.

– Était-il devenu fou? quoi?…

– Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et s’était enfui avec l’argent: il avait aussi de grandes oreilles. Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!» Il voulait savoir si je savais écrire et comment j’écrivais.

– Un vrai finaud! Et ça faisait mal?

– Ne m’en parlez pas!

Un éclat de rire unanime retentit.

– Eh bien! tu as écrit?…

– Qu’est-ce que j’aurais écrit? j’ai promené ma plume sur le papier, je l’ai tant promenée qu’il a cessé de me tourmenter. Il m’a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m’a laissé aller… en prison, bien entendu.

– Est-ce que tu sais vraiment écrire?

– Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu’on a commencé à se servir de plumes, j’ai tout à fait oublié!…

Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l’hôpital, le temps s’écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs, étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement j’avais eu un livre! Et pourtant, j’allais souvent à l’infirmerie, surtout au commencement de mon exil, soit parce que j’étais malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force. La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu’à l’hôpital, surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu’on nous cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages menaçants, haineux! Ici, à l’ambulance, on vivait au moins sur un pied d’égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la journée, c’était la soirée et le commencement de la nuit. On se couchait de bonne heure… Une veilleuse fumeuse scintille au fond de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L’air est infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s’endormir, ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits, la tête penchée, ils ont l’air de réfléchir à quelque chose, Je les regarde, je cherche à deviner ce qu’ils pensent, afin de tuer le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me rappelle des détails qu’en tout autre temps j’aurais oublié et qui ne m’auraient jamais fait une impression aussi profonde que maintenant. Et je rêve de l’avenir: Quand sortirai-je de la maison de force? où irai-je? que m’arrivera-t-il alors? reviendrai-je dans mon pays natal?… Je pense, je pense, et l’espérance renaît dans mon âme… Une autre fois, je me mets à compter: un, deux, trois, etc., afin de m’endormir en comptant. J’arrivais quelquefois jusqu’à trois mille, sans pouvoir m’assoupir. Quelqu’un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque fois: «Mon Dieu, j’ai péché!» Qu’elle est effrayante à entendre, cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L’un d’eux raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes habitudes. Et l’on devine à l’accent de cet homme que rien de tout cela ne reviendra plus, n’existera jamais pour lui, et que c’est un membre coupé, rejeté; un autre l’écoute. On perçoit un chuchotement très-faible, comme de l’eau qui murmure quelque part, là-bas, bien loin… Je me souviens qu’une fois, pendant une interminable nuit d’hiver, j’entendis un récit qui, au premier abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un trouble fiévreux, dans un délire…

IV – LE MARI D’AKOULKA. (récit.)

C’était tard dans la nuit, vers onze heures. Je dormais depuis quelque temps, je me réveillai en sursaut. La lueur terne et faible de la veilleuse éloignée éclairait à peine la salle… Presque tout le monde dormait, même Oustiantsef: dans le calme de la nuit, j’entendais sa respiration difficile et les glaires qui roulaient dans sa gorge à chaque aspiration. Dans l’antichambre retentirent les pas lourds et lointains de la patrouille qui s’approchait. Une crosse de fusil frappa sourdement le plancher. La salle s’ouvrit, et le caporal compta les malades en marchant avec précaution. Au bout d’une minute, il referma la porte, après y avoir placé un nouveau factionnaire; la patrouille s’éloigna, le silence régna de nouveau. Alors seulement je remarquai non loin de moi deux détenus qui ne dormaient pas et semblaient chuchoter quelque chose. Il arrive quelquefois que deux malades couchés côte à côte, et qui n’ont pas échangé une parole pendant des semaines, des mois entiers, entament une conversation à brûle-pourpoint, au milieu de la nuit, et que l’un d’eux étale son passé devant l’autre.

Ils parlaient probablement depuis longtemps. Je n’entendis pas le commencement, et je ne pus pas tout saisir du premier coup, mais peu à peu je m’habituai à ce chuchotement et je compris tout. Je n’avais pas envie de dormir: que pouvais-je faire d’autre, sinon écouter? L’un d’eux racontait avec chaleur, à demi couché sur son lit, la tête levée et tendue vers son camarade. Il était visiblement échauffé et surexcité: il désirait parler. Son auditeur, assis d’un air sombre et indifférent sur sa couchette, les jambes à plat sur le matelas, marmottait de temps à autre quelques mots en réponse à son camarade, plus par convenance qu’autrement, et se bourrait à chaque instant le nez de tabac qu’il puisait dans une tabatière de corne: c’était le soldat Tchérévine, de la compagnie de discipline, un pédant morose, froid, raisonneur, un imbécile avec de l’amour-propre, tandis que le conteur Chichkof, âgé de trente ans environ, était un forçat civil, auquel jusqu’alors je n’avais guère fait attention; pendant tout mon temps de bagne je ne ressentis jamais le moindre intérêt pour lui, car c’était un homme vain et étourdi. Il se taisait quelquefois pendant des semaines, d’un air bourru et grossier; soudain il se mêlait d’une affaire quelconque, faisait des cancans, s’échauffait pour des futilités, racontait Dieu sait quoi, de caserne en caserne, calomniait, paraissait hors de lui. On le battait, alors il se taisait de nouveau. Comme il était poltron et lâche, on le traitait avec dédain. C’était un homme de petite taille, assez maigre, avec des yeux égarés ou bien stupidement réfléchis. Quand il racontait quelque chose, il s’échauffait, agitait les bras et tout à coup s’interrompait ou passait à un autre sujet, se perdait dans de nouveaux détails, et oubliait finalement de quoi il parlait. Il se querellait souvent; quand il injuriait son adversaire, Chichkof parlait d’un air sentimental et pleurait presque… Il ne jouait pas mal de la balalaïka, pour laquelle il avait un faible; il dansait même les jours de fête, et fort bien, quand d’autres l’y engageaient… (On pouvait très-vite le forcer à faire ce qu’on voulait… Non pas qu’il fût obéissant, mais il aimait à se faire des camarades et à leur complaire.)

Pendant longtemps je ne pus comprendre ce que Chichkof racontait. Il me semblait qu’il abandonnait continuellement son sujet pour parler d’autre chose. Il avait peut-être remarqué que Tchérévine prêtait peu d’attention à son récit, mais je crois qu’il voulait ignorer cette indifférence pour ne pas s’en formaliser.

– …Quand il allait au marché, continuait-il, tout le monde le saluait, l’honorait… un richard, quoi!

– Tu dis qu’il avait un commerce?

– Oui, un commerce! Notre classe marchande est très-pauvre: c’est la misère nue. Les femmes vont à la rivière, et apportent l’eau de très-loin, pour arroser leurs jardins; elles s’éreintent, s’éreintent, et pourtant, quand vient l’automne, elles n’ont même pas de quoi faire une soupe aux choux. Une ruine! Mais celui-là possédait un gros lopin de terre que ses ouvriers – il en avait trois – labouraient; et puis un rucher, dont il vendait le miel; il faisait le commerce du bétail, enfin on le tenait en honneur chez nous. Il était fort âgé et tout gris, ses soixante-dix ans étaient bien lourds pour ses vieux os. Quand il venait au marché dans sa pelisse de renard, tout le monde le saluait. – «Bonjour, petit père Ankoudim Trophimytch!» – Bonjour! qu’il répondait. «Comment te portes-tu?» Il ne méprisait personne. – «Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch!» – «Comment vont tes affaires?» – «Elles sont aussi bonnes que la suie est blanche. Et les vôtres, petit père?» – «Nous vivons pour nos péchés, nous fatiguons la terre.» – «Vivez longtemps, Ankoudim Trophimytch.» Il ne méprisait personne. Ses conseils étaient bons; chaque mot de lui valait un rouble. C’était un grand liseur, car il était savant; il ne faisait que lire des choses du bon Dieu. Il appelait sa vieille femme et lui disait: «Écoute, femme, saisis bien ce que je te dis.» Et le voilà qui lui explique. La vieille Maria Stépanovna n’était pas vieille, si vous voulez, c’était sa seconde femme; il l’avait épousée pour avoir des enfants, sa première femme ne lui en ayant point donné – il avait deux garçons encore jeunes, car le cadet Vacia était né quand son père touchait à soixante ans; Akoulka sa fille avait dix-huit ans, elle était l’aînée.

– Ta femme, n’est-ce pas?

– Attends un moment; Philka Marosof commence alors à faire du tapage. Il dit à Ankoudim: «Partageons, rends-moi mes quatre cents roubles; je ne suis pas ton homme de peine, je ne veux plus trafiquer avec toi et je ne veux pas épouser ton Akoulka. Je veux faire la fête. Maintenant que mes parents sont morts, je boirai tout mon argent, puis je me louerai, c’est-à-dire je m’engagerai comme soldat, et dans dix ans je reviendrai ici feld-maréchal!» Ankoudim lui rendit son argent, tout ce qu’il avait à lui, parce qu’autrefois, ils trafiquaient à capital commun avec le père de Philka, – «Tu es un homme perdu!» qu’il lui dit. – «Que je sois perdu ou non, vieille barbe grise, tu es le plus grand ladre que je connaisse. Tu veux faire fortune avec quatre kopeks, tu ramasses toutes les saletés imaginables pour t’en servir. Je veux cracher là-dessus. Tu amasses, tu enfouis, diable sait pourquoi. Moi, j’ai du caractère. Je ne prendrai tout de même pas ton Akoulka; j’ai déjà dormi avec elle…»

– Comment oses-tu déshonorer un honnête père, une honnête fille? Quand as-tu dormi avec elle, lard de serpent, sang de chien que tu es? lui dit Ankoudim eu tremblant de colère. (C’est Philka qui l’a raconté plus tard.)

– Non-seulement je n’épouserai pas ta fille, mais je ferai si bien que personne ne l’épousera, pas même Mikita Grigoritch, parce qu’elle est déshonorée. Nous avons fait la vie ensemble depuis l’automne dernier. Mais pour rien au monde je n’en voudrais. Non! donne-moi tout ce que tu voudras, je ne la prendrai pas!…

Là-dessus, il fit une fière noce, ce gaillard. Ce n’était qu’un cri, qu’une plainte dans toute la ville. Il s’était procuré des compagnons, car il avait une masse d’argent, il ribota pendant trois mois, une noce à tout casser! il liquida tout. «Je veux voir la fin de cet argent, je vendrai la maison, je vendrai tout, et puis je m’engagerai ou bien je vagabonderai!» Il était ivre du matin au soir et se promenait dans une voiture à deux chevaux avec des grelots. C’étaient les filles qui l’aimaient! car il jouait bien du théorbe…

– Alors, c’est vrai qu’il avait eu des affaires avec cette Akoulka?

– Attends donc. Je venais d’enterrer mon père; ma mère cuisait des pains d’épice; on travaillait pour Ankoudim, ça nous donnait de quoi manger, mais on vivait joliment mal; nous avions du terrain derrière la forêt, on y semait du blé; mais quand mon père fut mort, je fis la noce. Je forçais ma mère à me donner de l’argent en la rossant moi aussi…

– Tu avais tort de la battre. C’est un grand péché!

– J’étais quelquefois ivre toute la sainte journée. Nous avions une maison couci couça toute pourrie si tu veux, mais elle nous appartenait. Nous crevions la faim; il y avait des semaines entières où nous mâchions des chiffons… Ma mère m’agonisait de sottises, mais ça m’était bien égal… Je ne quittais pas Philka Marosof, nous étions ensemble nuit et jour. «Joue-moi de la guitare, me disait-il, et moi je resterai couché; je te jetterai de l’argent parce que je suis l’homme le plus riche du monde!» Il ne savait qu’inventer. Seulement il ne prenait rien de ce qui avait été volé. «Je ne suis pas un voleur, je suis un honnête homme!» – «Allons barbouiller de goudron [32] la porte d’Akoulka, parce que je ne veux pas qu’elle épouse Mikita Grigoritch! J’y tiens plus que jamais.» Il y avait déjà longtemps que le vieillard voulait donner sa fille à Mikita Grigoritch: c’était un homme d’un certain âge qui trafiquait aussi et qui portait des lunettes. Quand il entendit parler de la mauvaise conduite d’Akoulka, il dit au vieux: «- Ce sera une grande honte pour moi, Ankoudim Trophimytch; au reste je ne veux pas me marier, maintenant j’ai passé l’âge.» Alors, nous barbouillâmes la porte d’Akoulka avec du goudron. On la rossa à la maison pour cela, jusqu’à la tuer. Sa mère, Maria Stépanovna, criait: «J’en mourrai!» – tandis que le vieux disait: «Si nous étions au temps des patriarches, je l’aurais hachée sur un bûcher; mais maintenant tout est pourriture et corruption ici-bas.» Les voisins entendaient quelquefois hurler Akoulka d’un bout de la rue à l’autre. On la fouettait du matin au soir. Et Philka criait sur le marché à tout le monde: -Une fameuse fille que la Akoulka, pour bien boire ensemble. Je leur ai tapé sur le museau, aux autres, ils se souviendront de moi. Un jour, je rencontre Akoulka qui allait chercher de l’eau dans des seaux, je lui crie: «Bonjour, Akoulina Koudimovna! un effet de votre bonté! dis-moi avec qui tu vis et où tu prends de l’argent pour être si brave!» Je ne lui dis rien d’autre; elle me regarda avec ses grands yeux; elle était maigre comme une bûche. Elle n’avait fait que me regarder; sa mère, qui croyait qu’elle plaisantait avec moi, lui cria du seuil de sa porte: «Qu’as-tu à causer avec lui, éhontée!» Et ce jour-là on recommença de nouveau à la battre. On la rossait quelquefois une heure entière. «Je la fouette, disait-elle, parce qu’elle n’est plus ma fille.»

– Elle était donc débauchée!

– Écoute donc ce que je te raconte, petit oncle! Nous ne faisions que nous enivrer avec Philka; un jour que j’étais couché, ma mère arrive et me dit: «- Pourquoi restes-tu couché? canaille, brigand que tu es!» Elle m’injuria tout d’abord, puis elle me dit: «- Épouse Akoulka. Ils seront contents de te la donner en mariage, et ils lui feront une dot de trois cents roubles.» Moi, je lui réponds: «Mais maintenant tout le monde sait qu’elle est déshonorée.» – «Imbécile! tout cela disparaît sous la couronne de mariage; tu n’en vivras que mieux, si elle tremble devant toi toute sa vie. Nous serions à l’aise avec leur argent; j’ai déjà parlé de ce mariage à Maria Stépanovna: nous sommes d’accord.» Moi, je lui dis: «- Donnez-moi vingt roubles tout de suite, et je l’épouse.» Ne le crois pas, si tu veux, mais jusqu’au jour de mon mariage j’ai été ivre. Et puis Philka Marosof ne faisait que me menacer. «Je te casserai les côtes, espèce de fiancé d’Akoulka; si je veux, je dormirai toutes les nuits avec ta femme. – Tu mens, chien que tu es!» Il me fit honte devant tout le monde dans la rue. Je cours à la maison! Je ne veux plus me marier, si l’on ne me donne pas cinquante roubles tout de suite.

– Et on te l’a donnée en mariage?

– À moi? pourquoi pas? Nous n’étions pas des gens déshonorés. Mon père avait été ruiné par un incendie, un peu avant sa mort; il avait même été plus riche qu’Ankoudim Trophimytch. «Des gens sans chemise comme vous devraient être trop heureux d’épouser ma fille!» que le vieil Ankoudim me dit. – «Et votre porte, n’a-t-elle pas été assez barbouillée de goudron?» lui répondis-je. – «Qu’est-ce que tu me racontes? Prouve-moi qu’elle est déshonorée… Tiens, si tu veux, voilà la porte, tu peux t’en aller. Seulement, rends-moi l’argent que je t’ai donné!» Nous décidâmes alors avec Philka Marosof d’envoyer Mitri Bykof au père Ankoudim pour lui dire que je lui ferais honte devant tout le monde. Jusqu’au jour de mon mariage, je ne dessoûlai pas. Ce n’est qu’à l’église que je me dégrisai. Quand on nous amena de l’église, on nous fit asseoir, et Mitrophane Stépanytch, son oncle à elle, dit: «Quoique l’affaire ne soit pas honnête, elle est pourtant faite et finie.» Le vieil Ankoudim était assis, il pleurait; les larmes coulaient dans sa barbe grise. Moi, camarade, voilà ce que j’avais fait: j’avais mis un fouet dans ma poche, avant d’aller à l’église, et j’étais résolu à m’en servir à cœur joie, afin qu’on sût par quelle abominable tromperie elle se mariait et que tout le monde vît bien si j’étais un imbécile…

– C’est ça, et puis tu voulais qu’elle comprit ce qui l’attendait…

– Tais-toi, oncle! chez nous, tout de suite après la cérémonie du mariage, on mène les époux dans une chambre à part, tandis que les autres restent à boire en les attendant. On nous laisse seuls avec Akoulka: elle était pâle, sans couleurs aux joues, tout effrayée. Ses cheveux étaient aussi fins, aussi clairs que du lin, – ses yeux très-grands. Presque toujours elle se taisait; on ne l’entendait jamais, on aurait pu croire qu’elle était muette; très-singulière, cette Akoulka. Tu peux te figurer la chose; mon fouet était prêt, sur le lit. – Eh bien! elle était innocente, et je n’avais rien, mais rien à lui reprocher!

– Pas possible!

– Vrai! honnête comme une fille d’une honnête maison. Et pourquoi, frère, pourquoi avait-elle enduré cette torture? Pourquoi Philka Marosof l’avait-il diffamée?

– Oui, pourquoi?

– Alors je suis descendu du lit et je me suis mis à genoux devant elle, en joignant les mains: – Petite mère, Akoulina Koudimovna! que je lui dis, pardonne-moi d’avoir été assez sot pour croire toutes ces calomnies. Pardonne-moi, je suis une canaille! – Elle était assise sur le lit à me regarder; elle me posa les deux mains sur les épaules, et se mit à rire, et pourtant les larmes lui coulaient le long des joues: elle sanglotait et riait en même temps… Je sortis alors et je dis à tous les gens de la noce: «Gare à Philka Marosof, si je le rencontre, il ne sera bientôt plus de ce monde.» Les vieux ne savaient trop que dire dans leur joie; la mère d’Akoulka était prête à se jeter aux pieds de sa fille et sanglotait. Alors le vieux dit: «- Si nous avions su et connu tout cela, notre fille bien-aimée, nous ne t’aurions pas donné un pareil mari,» – Il t’aurait fallu voir comme nous étions habillés le premier dimanche après notre mariage, quand nous sortîmes de l’église; moi, en cafetan de drap fin, en bonnet de fourrure avec des braies de peluche; elle, en pelisse de lièvre toute neuve, la tête couverte d’un mouchoir de soie; nous nous valions l’un l’autre. Tout le monde nous admirait. Je n’étais pas mal, Akoulinouchka non plus; on ne doit pas se vanter, mais il ne faut pas non plus se dénigrer: quoi! on n’en fait pas à la douzaine, des gens comme nous…

– Bien sûr.

– Allons, écoute! le lendemain de mon mariage, je me suis enfui loin de mes hôtes, quoique ivre, et je courais dans la rue en criant: «Qu’il vienne ici, ce chenapan de Philka Marosof, qu’il vienne seulement, la canaille!» Je hurlais cela sur le marché. Il faut dire que j’étais ivre-mort; on me rattrapa pourtant près de chez les Vlassof: on eut besoin de trois hommes pour me ramener de force au logis. Tout le monde parlait de cela en ville. Les filles se disaient en se rencontrant au marché: «- Eh bien, vous savez la nouvelle, Akoulka était vierge.» Peu de temps après, je rencontre Philka Marosof qui me dit en public, devant des étrangers: «- Vends ta femme, tu auras de quoi boire. Tiens, le soldat Jachka ne s’est marié que pour cela; il n’a pas même dormi une fois avec sa femme, mais au moins il a eu de quoi se soûler pendant trois ans.» Je lui réponds: «- Canaille!» – «Imbécile, qu’il me fait. Tu t’es marié quand tu n’avais pas ton bon sens. Pouvais-tu seulement comprendre quelque chose à cela?» J’arrive à la maison et je leur crie: «Vous m’avez marié quand j’étais ivre.» La mère d’Akoulka voulut alors s’accrocher à moi, mais je lui dis: «Petite mère, tu ne comprends que les affaires d’argent. Amène-moi Akoulka!» C’est alors que je commençai à la battre. Je la battis, camarade, je la battis deux heures entières, jusqu’à ce que je roulasse moi-même par terre; de trois semaines, elle ne put quitter le lit.

– C’est sûr! remarqua Tchérévine avec flegme, – si on ne les bat pas, elles… L’as-tu trouvée avec son amant?

– Non, à vrai dire, je ne l’ai jamais pincée, fit Chichkof après un silence, en parlant avec effort. – Mais j’étais offensé, très-offensé, parce que tout le monde se moquait de moi. La cause de tout, c’était Philka. – «Ta femme est faite pour que les autres la regardent.» Un jour, il nous invita chez lui, et le voilà qui commence: «- Regardez un peu quelle bonne femme il a: elle est tendre, noble, bien élevée, affectueuse, bienveillante pour tout le monde. Aurais-tu oublié par hasard, mon gars, que nous avons barbouillé ensemble leur porte de goudron?» J’étais soûl à ce moment: il m’empoigna alors par les cheveux, si fort qu’il m’allongea à terre du premier coup, «Allons! danse, mari d’Akoulka, je te tiendrai par les cheveux, et toi, tu danseras pour me divertir!» – «Canaille!» que je lui fais. «- Je viendrai en joyeuse compagnie chez toi et je fouetterai ta femme Akoulka sous tes yeux, autant que cela me fera plaisir.» Le croiras-tu? pendant tout un mois, je n’osais pas sortir de la maison, tant j’avais peur qu’il n’arrivât chez nous et qu’il ne fit un scandale à ma femme. Aussi, ce que je la battis pour cela!…

– À quoi bon la battre? On peut lier les mains d’une femme, mais pas sa langue. Il ne faut pas non plus trop les rosser. Bats-la d’abord, puis fais-lui une morale, et caresse-la ensuite. Une femme est faite pour ça.

Chichkof resta quelques instants silencieux.

– J’étais très-offensé, continua-t-il, – je repris ma vieille habitude, je la battais du matin au soir pour un rien, parce qu’elle ne s’était pas levée comme je l’entendais, parce qu’elle ne marchait pas comme il faut! Si je ne la rossais pas, je m’ennuyais. Elle restait quelquefois assise près de la fenêtre à pleurer silencieusement… cela me faisait mal quelquefois de la voir pleurer, mais je la battais tout de même… Sa mère m’injuriait quelquefois à cause de cela. – «Tu es un coquin, un gibier de bagne!» – «Ne me dis pas un mot, ou je t’assomme! vous me l’avez fait épouser quand j’étais ivre; vous m’avez trompé.» Le vieil Ankoudim voulut d’abord s’en mêler; il me dit un jour: «- Fais attention, tu n’es pas un tel prodige qu’on ne puisse te mettre à la raison!» Mais il n’en mena pas large. Maria Stépanovna était devenue très-douce; une fois, elle vint vers moi tout en larmes et me dit: «- J’ai le cœur tout angoissé, Ivan Sémionytch, ce que je te demanderai n’a guère d’importance pour toi, mais j’y tiens beaucoup; laisse-la partir, te quitter, petit père.» Et la voilà qui se prosterne. «Apaise-toi! pardonne-lui! Les méchantes gens la calomnient; tu sais bien qu’elle était honnête quand tu l’as épousée.» Elle se prosterna encore une fois et pleura. Moi, je fis le crâne: «Je ne veux rien entendre, que je lui dis; ce que j’aurai envie de vous faire, je vous le ferai parce que je suis hors de moi; quant à Philka Marosof, c’est mon meilleur et mon plus cher ami…»

– Vous avez recommencé à riboter ensemble?…

– Parbleu! Plus moyen de l’approcher: il se tuait à force de boire. Il avait bu tout ce qu’il possédait, et s’était engagé comme soldat, remplaçant d’un bourgeois de la ville. Chez nous, quand un gars se décide à en remplacer un autre, il est le maître de la maison et de tout le monde, jusqu’au moment où il est appelé. Il reçoit la somme convenue le jour de son départ, mais en attendant il vit dans la maison de son patron, quelquefois six mois entiers: il n’y a pas d’horreur que ces gaillards-là ne commettent. C’est vraiment à emporter les images saintes loin de la maison. Du moment qu’il consent à remplacer le fils de la maison, il se considère comme un bienfaiteur et estime que l’on doit avoir du respect pour lui; sans quoi il se dédit. Aussi Philka Marosof faisait-il les cent coups chez ce bourgeois, il dormait avec la fille, empoignait le maître de la maison par la barbe après dîner; enfin, il faisait tout ce qui lui passait par la tête. On devait lui chauffer le bain (de vapeur) tous les jours, et encore fallait-il qu’on augmentât la vapeur avec de l’eau-de-vie et que les femmes le menassent au bain en le soutenant par-dessous les bras [33]. Quand il revenait chez le bourgeois après avoir fait la noce, il s’arrêtait au beau milieu la rue et beuglait: «- Je ne veux pas entrer par la porte, mettez bas la palissade!» Si bien qu’on devait abattre la barrière, tout à côté de la porte, rien que pour le laisser passer. Cela finit pourtant, le jour où on l’emmena au régiment; ce jour-là, on le dégrisa. Dans toute la rue, la foule se pressait: «On emmène Philka Marosof!» Lui, il saluait de tous côtés, à droite, à gauche. En ce moment Akoulka revenait du jardin potager. Dès que Philka l’aperçut, il lui cria: «- Arrête!» il sauta à bas de la télègue et se prosterna devant elle. – «Mon âme, ma petite fraise, je t’ai aimée deux ans, maintenant on m’emmène au régiment avec de la musique. Pardonne-moi, fille honnête d’un père honnête, parce que je suis une canaille, coupable de tout ton malheur.» Et le voilà qui se prosterne une seconde fois devant elle. Tout d’abord, Akoulka s’était effrayée, mais elle lui fit un grand salut qui la plia en deux: «Pardonne-moi aussi, bon garçon, mais je ne suis nullement fâchée contre toi!» Je rentre à la maison sur ses talons. – «Que lui as-tu dit? viande de chien que tu es!» Crois-le, ne le crois pas, comme tu voudras, elle me répondit en me regardant franchement:

«- Je l’aime mieux que tout au monde.»

– Tiens!…

– Ce jour-là, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je lui dis: «- Akoulka! je te tuerai maintenant.» Je ne fermai pas l’œil de toute la nuit, j’allai boire du kvas dans l’antichambre; quand le jour se leva, je rentrai dans la maison. – «Akoulka, prépare-toi à venir aux champs.» Déjà auparavant je me proposais d’y aller; ma femme le savait. – «Tu as raison, me dit-elle, c’est le moment de la moisson; on m’a dit que depuis deux jours l’ouvrier est malade et ne fait rien.» J’attelai la télègue sans dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une forêt qui a quinze verstes de long et au bout de laquelle était situé notre champ. Quand nous eûmes fait trois verstes sous bois, j’arrêtai le cheval. – «Allons, lève-toi, Akoulka, ta fin est arrivée.» Elle me regarde tout effrayée, se lève silencieuse. «Tu m’as assez tourmenté, que je lui dis, fais ta prière!» Je l’empoignai par les cheveux – elle avait des tresses longues, épaisses; je les enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je sors mon couteau, je lui renverse la tête en arrière, et je lui fends la gorge… Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette mon couteau, je l’étreins dans mes bras, je l’étends à terre et je l’embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie, palpite, se débat; le sang – son sang – me saute à la figure, jaillit sur mes mains, toujours plus fort.

Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me mis à courir, à courir jusqu’à la maison; j’y entrai par derrière et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute déjetée et hors de service: je me couchai sous la banquette et j’y restai caché jusqu’à la nuit noire.

– Et Akoulka?

– Elle se releva pour retourner aussi à la maison. On la retrouva plus tard à cent pas de l’endroit.

– Tu ne l’avais pas achevée, alors?

– …Non! – Chichkof s’arrêta un instant.

– Oui, fit Tchérévine, il y a une veine… si on ne la coupe pas du premier coup, l’homme se débattra, le sang aura beau couler, eh bien! il ne mourra pas.

– Elle est morte tout de même. On la trouva le soir, déjà froide. On avertit qui de droit et l’on se mit à ma recherche. On me trouva pendant la nuit dans ce vieux bain… Et voilà, je suis ici depuis quatre ans déjà, ajouta-t-il après un silence.

– Oui, si on ne les bat pas, on n’arrive à rien, remarqua sentencieusement Tchérévine, en sortant de nouveau sa tabatière. Il prisa longuement, avec des pauses.

– Pourtant, mon garçon, tu as agi très-bêtement. Moi aussi, j’ai surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je pliai alors un licol en deux et je lui dis: «À qui as-tu juré d’être fidèle? À qui as-tu juré à l’église, hein?» Je l’ai rossée, rossée, avec mon licol, tellement rossée et rossée, pendant une heure et demie, qu’à la fin, éreintée, elle me cria: «Je te laverai les pieds et je boirai cette eau!» On l’appelait Avdotia.

V – LA SAISON D’ÉTÉ.

Avril a déjà commencé; la semaine sainte n’est pas loin. On se met aux travaux d’été. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et plus éclatant; l’air fleure le printemps et agit sur l’organisme nerveux. Le forçat enchaîné est troublé, lui aussi, par l’approche des beaux jours; ils engendrent en lui des désirs, des aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment sa liberté, je crois, par une journée ensoleillée, que pendant les jours pluvieux et mélancoliques de l’automne et de l’hiver. C’est un fait à remarquer chez tous les forçats: s’ils éprouvent quelque joie d’un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus impatients, plus irritables. J’ai observé qu’au printemps les querelles étaient plus fréquentes dans notre maison de force. Le tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant les heures du travail, on surprenait parfois un regard méditatif, obstinément perdu dans le lointain bleuâtre, quelque part, là-bas, de l’autre côté de l’Irtych, où commençait la plaine incommensurable, fuyant à des centaines de verstes, la libre steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhalés du fond de la poitrine, comme si cet air lointain et libre eût engagé les forçats à respirer, comme s’il eût soulagé leur âme prisonnière et écrasée. – Ah! fait enfin le condamné, et brusquement, comme pour secouer ces rêveries, il empoigne furieusement sa bêche ou ramasse les briques qu’il doit porter d’un endroit à un autre. Au bout d’un instant il a oublié cette sensation fugitive et se remet à rire ou à injurier, suivant son humeur; il s’attaque à la tâche imposée, avec une ardeur inaccoutumée, il travaille de toutes ses forces, comme s’il désirait étouffer par la fatigue une douleur qui l’étrangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de l’âge, en pleine possession de leurs forces… Comme les fers sont lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et je certifie l’exactitude de mon observation. Pendant la saison chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son âme, dans tout son être, la nature qui renaît autour de vous avec une force inexprimable, on a plus de peine à supporter la prison, la surveillance de l’escorte, la tyrannie d’une volonté étrangère.

En outre, c’est au printemps, avec le chant de la première alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibérie, dans toute la Russie: les créatures de Dieu s’évadent des prisons et se sauvent dans les forêts. Après la fosse étouffante, les barques, les fers, les verges, ils vagabondent où bon leur semble, à l’aventure, où la vie leur semble plus agréable et plus facile; ils boivent et mangent ce qu’ils trouvent, au petit bonheur, et s’endorment tranquilles la nuit dans la forêt ou dans un champ, sans souci, sans l’angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon Dieu, disant bonne nuit aux seules étoiles du ciel, sous l’œil de Dieu. Tout n’est pas rosé: on souffre quelquefois la faim et la fatigue «au service du général Coucou». Souvent ces vagabonds n’ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent pendant des journées entières; il faut se cacher de tout le monde, se terrer comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois même assassiner. «Le déporté est un enfant, il se jette sur tout ce qu’il voit», dit-on des exilés en Sibérie. Cet adage peut être appliqué dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par nécessité plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont nombreux; il y a des forçats qui s’enfuient après avoir purgé leur condamnation, alors qu’ils sont déjà colons. Ils devraient être heureux de leur nouvelle condition, d’avoir leur pain quotidien assuré. Eh bien! non, quelque chose les soulève et les entraîne. Cette vie dans les forêts, misérable et terrible, mais libre, aventureuse, a pour ceux qui l’ont éprouvée un charme séduisant, mystérieux; – parmi ces fuyards, on s’étonne de voir des gens rangés, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes posés, de bons agriculteurs. Un forçat se mariera, aura des enfants, vivra pendant cinq ans au même endroit, et tout à coup, un beau matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la stupéfaction de sa famille et de l’arrondissement tout entier. On me montra un jour au bagne un de ces déserteurs du foyer domestique. Il n’avait commis aucun crime, ou du moins on n’avait aucun soupçon sur son compte, mais il avait déserté, déserté toute sa vie. Il avait été à la frontière méridionale de l’Empire, de l’autre côté du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibérie orientale, au Caucase – en un mot, partout. Qui sait? dans d’autres conditions, cet homme eût été peut-être un Robinson Crusoë, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces détails d’autres forçats, car il n’aimait pas à parler et n’ouvrait la bouche qu’en cas d’absolue nécessité. C’était un tout petit paysan d’une cinquantaine d’années, très-paisible, au visage tranquille et même hébété, d’un calme qui ressemblait à l’idiotisme. Il se plaisait à demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents une chanson quelconque, mais si doucement qu’à cinq pas on n’entendait plus rien. Ses traits étaient pour ainsi dire pétrifiés; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il n’achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois même qu’il n’avait jamais eu d’argent, et qu’il n’aurait pas su le compter. Il était indifférent à tout. Il nourrissait quelquefois les chiens de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne faisait jamais. (En général le Russe n’aime pas nourrir les chiens.) On disait qu’il avait été marié, deux fois même, qu’il avait quelque part des enfants… Pourquoi l’avait-on envoyé au bagne, je n’en sais rien. Les nôtres croyaient toujours qu’il s’évaderait, mais soit que son heure ne fût pas venue, soit qu’elle fût passée, il subissait sa peine tranquillement. Il n’avait aucunes relations avec l’étrange milieu dans lequel il vivait; il était trop concentré en lui-même pour cela. Il n’eût pas fallu se fier à ce calme apparent; et pourtant qu’aurait-il gagné en s’évadant?

Si l’on compare la vie vagabonde dans les forêts à celle de la maison de force, c’est une félicité paradisiaque. La destinée du vagabond est malheureuse, mais libre du moins. Voilà pourquoi tout prisonnier, en quelque endroit de la Russie qu’il se trouve, devient inquiet avec les premiers rayons souriants du printemps. Tous n’ont pas l’intention de fuir; par crainte des obstacles et du châtiment possible, il n’y a guère qu’un prisonnier sur cent qui s’y décide, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres ne font que rêver où et comment ils pourraient s’enfuir. Avec ce désir, l’idée seule d’une chance quelconque les soulage; ils se rappellent une ancienne évasion. Je ne parle que des forçats déjà condamnés, car ceux qui n’ont pas encore subi leur peine se décident beaucoup plus facilement. Les condamnés ne s’évadent qu’au commencement de leur réclusion. Une fois qu’ils ont passé deux ou trois ans au bagne, ils en tiennent compte, et conviennent qu’il vaut mieux finir légalement son temps et devenir colon, plutôt que de risquer sa perte en cas d’échec, et un échec est toujours possible. Il n’y a guère qu’un forçat sur dix qui réussisse à changer son sort. Ceux-là sont presque toujours les condamnés à une réclusion indéfinie. Quinze, vingt ans semblent une éternité. Enfin, la marque est un grand obstacle aux évasions. Changer son sort est un terme technique. Si l’on surprend un forçat en flagrant délit d’évasion, il répondra à l’interrogatoire qu’on lui fait subir qu’il voulait «changer son sort». Cette expression quelque peu littéraire dépeint parfaitement l’acte qu’elle désigne. Aucun évadé n’espère devenir tout à fait libre, car il sait que c’est presque l’impossible, mais il veut qu’on l’envoie dans un autre établissement, qu’on lui fasse coloniser le pays, qu’on le juge à nouveau pour un crime commis pendant son vagabondage – en un mot, qu’on l’envoie n’importe où, pourvu que ce ne soit pas la maison de force où il a déjà été enfermé, et qui lui est devenue intolérable. Tous ces fuyards, s’ils ne trouvent pas pendant l’été un gîte inespéré où ils puissent passer l’hiver, s’ils ne rencontrent personne qui ait un intérêt quelconque à les cacher, si enfin ils ne se procurent pas, par un assassinat quelquefois, un passe-port qui leur permette de vivre partout sans inquiétude, tous ces fuyards apparaissent en foule pendant l’automne dans les villes et dans les maisons de force; ils avouent leur état de vagabondage et passent l’hiver dans les prisons, avec la secrète espérance de fuir l’été suivant.

Sur moi aussi, le printemps exerça son influence. Je me souviens de l’avidité avec laquelle je regardais l’horizon par les fentes de la palissade; je restais longtemps, la tête collée contre les pieux, à contempler avec opiniâtreté et sans pouvoir m’en rassasier l’herbe qui verdissait dans le fossé de l’enceinte, le bleu du ciel lointain qui s’épaississait toujours plus. Mon angoisse et ma tristesse s’aggravaient de jour en jour, la maison de force me devenait odieuse. La haine que ma qualité de gentilhomme inspirait aux forçats pendant ces premières années, empoisonnait ma vie tout entière, Je demandais souvent à aller à l’hôpital sans nécessité, simplement pour ne plus être à la maison de force, pour m’affranchir de cette haine obstinée, implacable. «Vous autres nobles, vous êtes des becs de fer, vous nous avez déchirés à coups de bec quand nous étions serfs», nous disaient les forçats. Combien j’enviais les gens du bas peuple qui arrivaient au bagne! Ceux-là, du premier coup, devenaient les camarades de tout le monde. Ainsi le printemps, le fantôme de liberté entrevue, la joie de toute la nature, se traduisaient en moi par un redoublement de tristesse et d’irritation nerveuse. Vers la sixième semaine du grand carême, je dus faire mes dévotions, car les forçats étaient divisés par le sous-officier en sept sections – juste le nombre de semaines du carême – qui devaient faire leurs dévotions à tour de rôle. Chaque section se composait de trente hommes environ. Cette semaine fut pour moi un soulagement; nous allions deux et trois fois par jour à l’église, qui se trouvait non loin du bagne. Depuis longtemps je n’avais pas été à l’église. L’office de carême, que je connaissais très-bien depuis ma tendre enfance, pour l’avoir entendu à la maison paternelle, les prières solennelles, les prosternations – tout cela remuait en moi un passé lointain, très-lointain, réveillait mes plus anciennes impressions; j’étais très-heureux, je m’en souviens, quand le matin nous nous rendions à la maison de Dieu, en marchant sur la terre gelée pendant la nuit, accompagnés d’une escorte de soldats aux fusils chargés; cette escorte n’entrait pas à l’église. Une fois à l’intérieur, nous nous massions près de la porte, si bien que nous n’entendions guère que la voix profonde du diacre; de temps à autre nous apercevions une chasuble noire ou le crâne nu du prêtre. Je me souvenais comment, étant enfant, je regardais le menu peuple qui se pressait à la porte en masse compacte, et qui reculait servilement devant une grosse épaulette, un seigneur ventru, une dame somptueusement habillée, mais très-dévote, pressée de gagner le premier rang et prête à se quereller pour avoir l’honneur d’occuper les premières places. C’était là, à cette entrée de l’église, me semblait-il alors, que l’on priait avec ferveur, avec humilité, en se prosternant jusqu’à terre, avec la pleine conscience de son abaissement. Et maintenant j’étais à la place de ce menu peuple, non, pas même à sa place, car nous étions enchaînés et avilis; on s’écartait de nous, on nous craignait, et on nous faisait l’aumône; je me souviens que je trouvais là une sensation raffinée, un plaisir étrange. «Qu’il en soit ainsi!» pensais-je. Les forçats priaient avec ardeur; ils apportaient tous leur pauvre kopek pour un petit cierge ou pour la collecte en faveur de l’église, «Et moi aussi je suis un homme», se disaient-ils peut-être en déposant leur offrande: «devant Dieu tous sont égaux…» Nous communiâmes après la messe de six heures. Quand le prêtre, le ciboire à la main, récita les paroles: «Aie pitié de moi comme du brigand que tu as sauvé…» – presque tous les forçats se prosternèrent en faisant sonner leurs chaînes, je crois qu’ils prenaient à la lettre ces mots pour eux-mêmes.

La semaine sainte arriva. L’administration nous délivra un œuf de Pâques et un morceau de pain de farine de froment.

La ville nous combla d’aumônes. Comme à Noël, visite du prêtre avec la croix, visite des chefs, les choux gras, et aussi l’enivrement et la flânerie générale, avec cette seule différence que l’on pouvait déjà se promener dans la cour et se chauffer au soleil. Tout semblait plus clair, plus large qu’en hiver, mais plus triste aussi. Le long jour d’été sans fin paraissait plus particulièrement insupportable les jours de fête. Les jours ouvriers, au moins, la fatigue le rendait plus court. Les travaux d’été étaient sans comparaison beaucoup plus pénibles que les travaux d’hiver; on s’occupait surtout des constructions ordonnées par les ingénieurs. Les forçats bâtissaient, creusaient la terre, posaient des briques, ou bien vaquaient aux réparations des bâtiments de l’État, en ce qui concernait les ouvrages de serrurerie, menuiserie et peinture. D’autres allaient à la briqueterie cuire des briques, ce que nous regardions comme la corvée la plus pénible; cette fabrique se trouvait à quatre verstes environ de la forteresse; pendant tout l’été on y envoyait chaque matin à six heures une bande de forçats, au nombre de cinquante. On choisissait de préférence les ouvriers qui ne connaissaient aucun métier et qui n’appartenaient à aucun atelier. Ils prenaient avec eux leur pain de la journée; à cause de la grande distance, ils ne pouvaient revenir dîner en même temps que les autres, ni faire huit verstes inutiles; ils mangeaient le soir, quand ils rentraient à la maison de force. On leur donnait des tâches pour toute la journée, mais si considérables que c’était à peine si un homme pouvait en venir à bout. Il fallait d’abord bêcher et emporter l’argile, l’humecter et la piétiner soi-même dans la fosse, et enfin faire une quantité respectable de briques, deux cents, voire même deux cent cinquante. Je n’ai été que deux fois à la briqueterie. Les forçats envoyés à ce travail revenaient le soir harassés, et ne cessaient de reprocher aux autres de leur laisser le travail le plus pénible. Je crois que ces reproches leur étaient un plaisir, une consolation. Quelques-uns avaient du goût pour cette corvée, d’abord parce qu’il fallait aller hors de la ville, au bord de l’Irtych, dans un endroit découvert, commode; les alentours étaient plus agréables à voir que ces affreux bâtiments de l’État. On pouvait y fumer en toute liberté, rester même couché une demi-heure avec la plus grande satisfaction!

Quant à moi, j’allais ou travailler dans un atelier, ou concasser de l’albâtre, ou porter les briques que l’on employait pour les constructions. Cette dernière besogne m’échut pendant deux mois de suite. Je devais transporter ma charge de briques des bords de l’Irtych à une distance de cent quarante mètres environ, et traverser le fossé de la forteresse avant d’arriver à la caserne que l’on construisait. Ce travail me convenait fort, bien que la corde avec laquelle je portais mes briques me sciât les épaules; ce qui me plaisait surtout, c’est que mes forces se développaient sensiblement. Tout d’abord je ne pouvais porter que huit briques à la fois; chacune d’elles pesait environ douze livres, J’arrivai à en porter douze et même quinze, ce qui me réjouit beaucoup. Il ne me fallait pas moins de force physique que de force morale pour supporter toutes les incommodités de cette vie maudite.

Et je voulais vivre encore, après ma sortie du bagne!

Je trouvais du plaisir à porter des briques, non-seulement parce que ce travail fortifiait mon corps, mais parce que nous étions toujours au bord du l’Irtych. Je parle souvent de cet endroit; c’était le seul d’où l’on vit le monde du bon Dieu, le lointain pur et clair, les libres steppes désertes, dont la nudité produisait toujours sur moi une impression étrange. Tous les autres chantiers étaient dans la forteresse ou aux environs, et cette forteresse, dès les premiers jours, je l’eus en haine, surtout les bâtiments. La maison du major de place me semblait un lieu maudit, repoussant, et je la regardais toujours avec une haine particulière quand je passais devant, tandis que sur la rive, on pouvait au moins s’oublier en regardant cet espace immense et désert, comme un prisonnier s’oublie à regarder le monde libre par la lucarne grillée de sa prison. Tout m’était cher et gracieux dans cet endroit: et le soleil, brillant dans l’infini du ciel bleu, et la chanson lointaine des Kirghiz qui venait de la rive opposée.

Je fixe longtemps la pauvre hutte enfumée d’un baïyouch quelconque; j’examine la fumée bleuâtre qui se déroule dans l’air, la Kirghize qui s’occupe de ses deux moutons… Ce spectacle était sauvage, pauvre, mais libre. Je suis de l’œil le vol d’un oiseau qui file dans l’air transparent et pur; il effleure l’eau, il disparaît dans l’azur, et brusquement il reparaît, grand comme un point minuscule… Même la pauvre fleurette qui dépérit dans une crevasse de la rive et que je trouve au commencement du printemps, attire mon attention en m’attendrissant… La tristesse de cette première année de travaux forcés était intolérable, énervante. Cette angoisse m’empêcha d’abord d’observer les choses qui m’entouraient; je fermais les yeux et je ne voulais pas voir. Entre les hommes corrompus au milieu desquels je vivais, je ne distinguais pas les gens capables de penser et de sentir, malgré leur écorce repoussante. Je ne savais pas non plus entendre et reconnaître une parole affectueuse au milieu des ironies empoisonnées qui pleuvaient, et pourtant cette parole était dite tout simplement sans but caché, elle venait du fond du cœur d’un homme qui avait souffert et supporté plus que moi. Mais à quoi bon m’étendre là-dessus?

La grande fatigue était pour moi une source de satisfaction, car elle me faisait espérer un bon sommeil; pendant l’été, le sommeil était un tourment, plus intolérable que l’infection de l’hiver. Il y avait, à vrai dire, de très-belles soirées. Le soleil qui ne cessait d’inonder pendant la journée la cour de la maison de force finissait par se cacher. L’air devenait plus frais, et la nuit, une nuit de la steppe devenait relativement froide. Les forçats, en attendant qu’on les enfermât dans les casernes, se promenaient par groupes, surtout du côté de la cuisine, car c’était là que se discutaient les questions d’un intérêt général, c’était là que l’on commentait les bruits du dehors, souvent absurdes, mais qui excitaient toujours l’attention de ces hommes retranchés du monde; ainsi, on apprenait brusquement qu’on avait chassé notre major. Les forçats sont aussi crédules que des enfants; ils savent eux-mêmes que cette nouvelle est fausse, invraisemblable, que celui qui l’a apportée est un menteur fieffé, Kvassof; cependant ils s’attachent à ce commérage, le discutent, s’en réjouissent, se consolent, et finalement sont tout honteux de s’être laissé tromper par un Kvassof.

– Et qui le mettra à la porte? crie un forçat, n’aie pas peur! c’est un gaillard, il tiendra bon!

– Mais pourtant il a des supérieurs! réplique un autre, ardent controversiste, et qui a vu du pays.

– Les loups ne se mangent pas entre eux! dit un troisième d’un air morose, comme à part soi: c’est un vieillard grisonnant qui mange sa soupe aux choux aigres dans un coin.

– Crois-tu que ses chefs viendront te demander conseil, pour savoir s’il faut le mettre à la porte ou non? ajoute un quatrième, parfaitement indifférent, en pinçant sa balalaïka.

– Et pourquoi pas? réplique le second avec emportement; si l’on vous interroge, répondez franchement. Mais non, chez nous, on crie tant qu’on veut, et sitôt qu’il faut se mettre résolument à l’œuvre, tout le monde se dédit.

– Bien sûr! dit le joueur de balalaïka. Les travaux forcés sont faits pour cela.

– Ainsi, ces jours derniers, reprend l’autre sans même entendre ce qu’on lui répond, – il est resté un peu de farine, des raclures, une bagatelle, quoi! ou voulait vendre ces rebuts; eh bien, tenez! on les lui a rapportés; il les a confisqués, par économie, vous comprenez! Est-ce juste, oui ou non?

– Mais à qui te plaindras-tu?

– À qui? Au léviseur (réviseur) qui va arriver.

– À quel léviseur?

– C’est vrai, camarades, un léviseur va bientôt arriver, dit un jeune forçat assez développé, qui a lu la Duchesse de La Vallière ou quelque autre livre dans ce genre, et qui a été fourrier dans un régiment; c’est un loustic; mais comme il a des connaissances, les forçats ont pour lui un certain respect. Sans prêter la moindre attention au débat qui agite tout le monde, il s’en va tout droit vers la cuisinière lui demander du foie. (Nos cuisiniers vendaient souvent des mets de ce genre; par exemple, ils achetaient un foie entier, qu’ils coupaient et vendaient au détail aux autres forçats.)

– Pour deux kopeks ou pour quatre? demande le cuisinier.

– Coupe-m’en pour quatre; les autres n’ont qu’à m’envier! répond le forçat. – Oui, camarades, un général, un vrai général arrive de Pétersbourg pour réviser toute la Sibérie. Vrai. On l’a dit chez le commandant.

La nouvelle produit une émotion extraordinaire. Pendant un quart d’heure, on se demande qui est ce général, quel titre il a, s’il est d’un rang plus élevé que les généraux de notre ville. Les forçats adorent parler grades, chefs, savoir qui a la primauté, qui peut faire plier l’échine des autres fonctionnaires et qui courbe la sienne; ils se querellent et s’injurient en l’honneur de ces généraux, il s’ensuit même quelquefois des rixes. Quel intérêt peuvent-ils bien y avoir? En entendant les forçats parler de généraux et de chefs, on mesure le degré de développement et d’intelligence de ces hommes tels qu’ils étaient dans la société, avant d’entrer au bagne. Il faut dire aussi que chez nous, parler des généraux et de l’administration supérieure est regardé comme la conversation la plus sérieuse et la plus élégante.

– Vous voyez bien qu’on vient de mettre à la porte notre major, remarque Kvassof – un tout petit homme rougeaud, emporté et borné. C’est lui qui avait annoncé que le major allait être remplacé.

– Il leur graissera la patte! fait d’une voix saccadée le vieillard morose qui a fini sa soupe aux choux aigres.

– Parbleu qu’il leur graissera la patte, fait un autre. – Il a assez volé d’argent, le brigand. Et dire qu’il a été major de bataillon avant de venir ici! il a mis du foin dans ses bottes, il n’y a pas longtemps, il s’est fiancé à la fille de l’archiprêtre.

– Mais il ne s’est pas marié: on lui a montré la porte, ça prouve qu’il est pauvre. Un joli fiancé! il n’a rien que les habits qu’il porte: l’année dernière, à Pâques, il a perdu aux cartes tout ce qu’il avait. C’est Fedka qui me l’a dit.

– Eh, eh! camarade, moi aussi j’ai été marié, mais il ne fait pas bon se marier pour un pauvre diable; on a vite fait de prendre femme, mais le plaisir n’est pas long! remarque Skouratof qui vient se mêler à la conversation générale.

– Tu crois qu’on va s’amuser à parler de toi! fait le gars dégourdi qui a été fourrier de bataillon. – Quant à toi, Kvassof, je te dirai que tu es un grand imbécile. Si tu crois que le major peut graisser la patte à un général-réviseur, tu te trompes joliment; t’imagines-tu qu’on l’envoie de Pétersbourg spécialement pour inspecter ton major! Tu es encore fièrement benêt, mon gaillard, c’est moi qui te le dis.

– Et tu crois que parce qu’il est général il ne prend pas de pots-de-vin? remarque d’un ton sceptique quelqu’un dans la foule.

– Bien entendu! mais s’il en prend, il les prend gros.

– C’est sûr, ça monte avec le grade.

– Un général se laisse toujours graisser la patte, dit Kvassof d’un ton sentencieux.

– Leur as-tu donné de l’argent, toi, pour en parler aussi sûrement? interrompt tout à coup Baklouchine d’un ton de mépris. – As-tu même vu un général dans ta vie?

– Oui, monsieur.

– Menteur!

– Menteur toi-même!

– Eh bien, enfants, puisqu’il a vu un général, qu’il nous dise lequel il a vu! Allons, dis vite; je connais tous les généraux.

– J’ai vu le général Zibert, fait Kvassof d’un ton indécis.

– Zibert! Il n’y a pas de général de ce nom-là. Il t’a probablement regardé le dos, ce général-là, quand on te donnait les verges. Ce Zibert n’était probablement que lieutenant-colonel, mais tu avais si peur à ce moment-là que tu as cru voir un général.

– Non! écoutez-moi, crie Skouratof, – parce que je suis un homme marié. Il y avait en effet à Moscou un général de ce nom-là, Zibert, un Allemand, mais sujet russe. Il se confessait chaque année au pope des méfaits qu’il avait commis avec de petites dames, et buvait de l’eau comme un canard. Il buvait au moins quarante verres d’eau de la Moskva. Il se guérissait ainsi de je ne sais plus quelle maladie: c’est son valet de chambre qui me l’a dit.

– Eh bien! et les carpes ne lui nageaient pas dans le ventre? remarque le forçat à la balalaïka.

– Restez donc tranquilles: on parle sérieusement, et les voilà qui commencent à dire des bêtises… Quel léviseur arrive, camarades? s’informe un forçat toujours affairé, Martynof, vieillard qui a servi dans les hussards.

– Voilà des gens menteurs! fait un des sceptiques. Dieu sait d’où ils tiennent cette nouvelle! Tout ça, c’est des blagues.

– Non, ce ne sont pas des blagues! remarque d’un ton dogmatique Koulikof, qui a gardé jusqu’alors un silence majestueux. C’est un homme de poids, âgé de cinquante ans environ, au visage très-régulier et avec des manières superbes et méprisantes, dont il tire vanité. Il est Tsigane, vétérinaire, gagne de l’argent en ville en soignant les chevaux et vend du vin dans notre maison de force: pas bête, intelligent même, avec une mémoire très-meublée, il laisse tomber ses paroles avec autant de soin que si chaque mot valait un rouble.

– C’est vrai, continue-t-il d’un ton tranquille; je l’ai entendu dire encore la semaine dernière: c’est un général à grosses épaulettes qui va inspecter toute la Sibérie. On lui graisse la patte, c’est sûr, mais en tout cas, pas notre huit-yeux de major: il n’osera pas se faufiler près de lui, parce que, voyez-vous, camarades, il y a généraux et généraux, comme il y a fagots et fagots. Seulement, c’est moi qui vous le dis, notre major restera en place. Nous sommes sans langue, nous n’avons pas le droit de parler, et quant à nos chefs, ce ne sont pas eux qui iront le dénoncer, Le réviseur arrivera dans notre maison de force, jettera un coup d’œil et repartira tout de suite; il dira que tout était en ordre.

– Oui, mais toujours est-il que le major a eu peur; il est ivre depuis le matin.

– Et ce soir, il a fait emmener deux fourgons… C’est Fedka qui l’a dit.

– Vous avez beau frotter un nègre, il ne deviendra jamais blanc. Est-ce la première fois que vous le voyez, ivre, hein?

– Non! ce sera une fière injustice si le général ne lui fait rien, disent entre eux les forçats qui s’agitent et s’émeuvent.

La nouvelle de l’arrivée du réviseur se répand dans le bagne. Les détenus rodent dans la cour avec impatience en répétant la grande nouvelle. Les uns se taisent et conservent leur sang-froid, pour se donner un air d’importance, les autres restent indifférents. Sur le seuil des portes des forçats s’asseyent pour jouer de la balalaïka, tandis que d’autres continuent à bavarder. Des groupes chantent en traînant, mais en général la cour entière est houleuse et excitée.

Vers neuf heures on nous compta, on nous parqua dans les casernes, que l’on ferma pour la nuit. C’était une courte nuit d’été; aussi nous réveillait-on à cinq heures du matin, et pourtant personne ne parvenait à s’endormir avant onze heures du soir, parce que jusqu’à ce moment les conversations, le va-et-vient ne cessaient pas; il s’organisait aussi quelquefois des parties de cartes comme pendant l’hiver. La chaleur était intolérable, étouffante. La fenêtre ouverte laisse bien entrer la fraîcheur de la nuit, mais les forçats ne font que s’agiter sur leurs lits de bois, comme dans un délire. Les puces pullulent. Nous en avions suffisamment l’hiver; mais quand venait le printemps, elles se multipliaient dans des proportions si inquiétantes, que je n’y pouvais croire avant d’en souffrir moi-même. Et plus l’été s’avançait, plus elles devenaient mauvaises. On peut s’habituer aux puces, je l’ai observé, mais c’est tout du même un tourment si insupportable qu’il donne la fièvre; on sent parfaitement dans son sommeil qu’on ne dort pas, mais qu’on délire. Enfin, vers le matin, quand l’ennemi se fatigue et qu’on s’endort délicieusement dans la fraîcheur de l’aube, l’impitoyable diane retentit tout à coup. On écoute en les maudissant les coups redoublés et distincts des baguettes, on se blottit dans sa demi-pelisse, et involontairement l’idée vous vient qu’il en sera de même demain, après-demain, pendant plusieurs années de suite, jusqu’au moment où l’on vous mettra en liberté. Quand viendra-t-elle, cette liberté? où est-elle? Il faut se lever, on marche autour de vous, le tapage habituel recommence… Les forçats s’habillent, se hâtent d’aller au travail. On pourra, il est vrai, dormir encore une heure à midi!

Ce qu’on avait dit du réviseur n’était que la pure vérité. Les bruits se confirmaient de jour en jour, enfin on sut qu’un général, un haut fonctionnaire, arrivait de Pétersbourg pour inspecter toute la Sibérie, qu’il était déjà à Tobolsk. On apprenait chaque jour quelque chose de nouveau: ces rumeurs venaient de la ville: on racontait que tout le monde avait peur, chacun faisait ses préparatifs pour se montrer sous le meilleur jour possible. Les autorités organisaient des réceptions, des bals, des fêtes de toutes sortes. On envoya des bandes de forçats égaliser les rues de la forteresse, arracher les mottes de terre, peindre les haies et les poteaux, plâtrer, badigeonner, réparer tout ce qui se voyait et sautait aux yeux. Nos détenus comprenaient parfaitement le but de ce travail, et leurs discussions s’animaient toujours plus ardentes et plus fougueuses. Leur fantaisie ne connaissait plus de limites. Ils s’apprêtaient même à manifester des exigences quand le général arriverait, ce qui ne les empêchait nullement de s’injurier et de se quereller. Notre major était sur des charbons ardents, Il venait continuellement visiter la maison de force, criait et se jetait encore plus souvent qu’à l’ordinaire sur les gens, les envoyait pour un rien au corps de garde attendre une punition et veillait sévèrement à la propreté et à la bonne tenue des casernes, À ce moment arriva une petite histoire, qui n’émut pas le moins du monde cet officier, comme on aurait pu s’y attendre, qui lui causa, au contraire, une vive satisfaction. Un forçat en frappa un autre avec une allène en pleine poitrine, presque droit au cœur.

Le délinquant s’appelait Lomof; la victime portait dans notre maison de force le nom de Gavrilka: c’était un des vagabonds endurcis dont j’ai parlé plus haut; je ne sais pas s’il avait un autre nom, je ne lui en ai jamais connu d’autre que celui de Gavrilka.

Lomof avait été un paysan aisé du gouvernement de T… district de K… Ils étaient cinq, qui vivaient ensemble: les deux frères Lomof et trois fils. C’étaient de riches paysans, on disait dans tout le gouvernement qu’ils avaient plus de trois cent mille roubles assignats. Ils labouraient et corroyaient des peaux, mais s’occupaient surtout d’usure, de receler les vagabonds et les objets volés, enfin d’un tas de jolies choses. La moitié des paysans du district leur devait de l’argent et se trouvait ainsi entre leurs grilles. Ils passaient pour être intelligents et rusés, ils prenaient de très-grands airs. Un grand personnage de leur contrée s’étant arrêté chez le père, ce fonctionnaire l’avait pris en affection à cause de sa hardiesse et de sa rouerie. Ils s’imaginèrent alors qu’ils pouvaient faire ce que bon leur semblait et s’engagèrent de plus en plus dans des entreprises illégales. Tout le monde murmurait contre eux, on désirait les voir disparaître à cent pieds sous terre, mais leur audace allait croissant, Les maîtres de police du district, les assesseurs des tribunaux ne leur faisaient plus peur. Enfin la chance les trahit; ils furent perdus non pas par leurs crimes secrets, mais par une accusation calomnieuse et mensongère. Ils possédaient à dix verstes de leur hameau une ferme, où vivaient pendant l’automne six ouvriers kirghizes, qu’ils avaient réduit en servitude depuis longtemps. Un beau jour, ces Kirghizes furent trouvés assassinés. On commença une enquête qui dura longtemps, et grâce à laquelle on découvrit une foule de choses fort vilaines. Les Lomof furent accusés d’avoir assassiné leurs ouvriers. Ils avaient raconté eux-mêmes leur histoire, connue de tout le bague: on les soupçonnait de devoir beaucoup d’argent aux Kirghizes, et comme ils étaient très-avares et avides, malgré leur grande fortune, on crut qu’ils avaient assassinés les six Kirghizes afin de ne pas payer leur dette. Pendant l’enquête et le jugement leur bien fondit et se dissipa. Le père mourut; les fils furent déportés: un de ces derniers et leur oncle se virent condamner à quinze ans de travaux forcés; ils étaient parfaitement innocents du crime qu’on leur imputait. Un beau jour, Gavrilka, un fripon fieffé, connu aussi comme vagabond, mais très-gai et très-vif, s’avoua l’auteur de ce crime. Je ne sais pas au fond s’il avait fait lui-même l’aveu, mais toujours est-il que les forçats le tenaient pour l’assassin des Kirghizes: ce Gavrilka, alors qu’il vagabondait encore, avait eu une affaire avec les Lomof. (Il n’était incarcéré dans notre maison de force que pour un laps de temps très-court, en qualité de soldat déserteur et de vagabond.) Il avait égorgé les Kirghizes avec trois autres rôdeurs, dans l’espérance de se refaire quelque peu par le pillage de la ferme.

On n’aimait pas les Lomof chez nous, je ne sais trop pourquoi. L’un d’eux, le neveu, était un rude gaillard, intelligent et d’humeur sociable; mais son oncle, celui qui avait frappé Gavrilka avec une allène, paysan stupide et emporté, se querellait continuellement avec les forçats, qui le battaient comme plâtre. Toute la maison de force aimait Gavrilka, à cause de son caractère gai et facile. Les Lomof n’ignoraient pas qu’il était l’auteur du crime pour lequel ils avaient été condamnés, mais jamais ils ne s’étaient disputés avec lui; Gavrilka ne faisait aucune attention à eux. La rixe avait commencé à cause d’une fille dégoûtante, qu’il disputait à l’oncle Lomof: il s’était vanté de la condescendance qu’elle lui avait montrée; le paysan, affolé de jalousie, avait fini par lui planter une allène dans la poitrine. Bien que les Lomof eussent été ruinés par le jugement qui leur avait enlevé tous leurs biens, ils passaient dans le bagne pour très-riches; ils avaient de l’argent, un samovar, et buvaient du thé. Notre major ne l’ignorait pas et haïssait les deux Lomof, il ne leur épargnait aucune vexation. Les victimes de cette haine l’expliquaient par le désir qu’avait le major de se faire graisser la patte, mais ils ne voulaient pas s’y résoudre.

Si l’oncle Lomof avait enfoncé d’une ligne plus avant son allène dans la poitrine de Gavrilka, il l’aurait certainement tué, mais il ne réussit qu’à lui faire une égratignure. On rapporta l’affaire au major. Je le vois encore arriver tout essoufflé, mais avec une satisfaction visible. Il s’adressa à Gavrilka d’un ton affable et paternel, comme s’il eût parlé à son fils.

– Eh bien, mon ami, peux-tu aller toi-même à l’hôpital ou faut-il qu’on t’y mène? Non, je crois qu’il vaut mieux faire atteler un cheval. Qu’on attelle immédiatement! cria-t-il au sous-officier d’une voix haletante.

– Mais je ne sens rien, Votre Haute Noblesse. Il ne m’a que légèrement piqué là, Votre Haute Noblesse.

– Tu ne sais pas, mon cher ami, tu ne sais pas; tu verras… C’est à une mauvaise place qu’il t’a frappé. Tout dépend de la place… Il t’a atteint juste au-dessous du cœur, le brigand! Attends, attends! hurla-t-il en s’adressant a Lomof. – Je te la garde bonne!… Qu’on le conduise au corps de garde!

Il tint ce qu’il avait promis. On mit en jugement Lomof, et quoique la blessure fût très-légère, la préméditation étant évidente, on augmenta sa condamnation aux travaux forcés de plusieurs années et on lui infligea un millier de baguettes. Le major fut enchanté… Le réviseur arriva enfin.

Le lendemain de son arrivée en ville, il vint faire son inspection à la maison de force. C’était justement un jour de fête; depuis quelques jours tout était propre, luisant, minutieusement lavé; les forçats étaient rasés de frais, leur linge très-blanc n’avait pas la moindre tache. (Comme l’exigeait le règlement, ils portaient pendant l’été des vestes et des pantalons de toile. Chacun d’eux avait dans le dos un rond noir cousu à la veste, de huit centimètres de diamètre.) Pendant une heure on avait fait la leçon aux détenus, ce qu’ils devaient répondre et dans quels termes, si ce haut fonctionnaire s’avisait de les saluer. On avait même procédé à des répétitions; le major semblait avoir perdu la tête. Une heure avant l’arrivée du réviseur, tous les forçats étaient à leur poste, immobiles comme des statues, le petit doigt à la couture du pantalon. Enfin, vers une heure de l’après-midi, le réviseur fit son entrée. C’était un général à l’air important, si important même que le cœur de tous les fonctionnaires de la Sibérie occidentale devait tressauter d’effroi, rien qu’à le voir. Il entra d’un air sévère et majestueux, suivi d’un gros de généraux et de colonels, ceux qui remplissaient des fonctions dans notre ville. Il y avait encore un civil de haute taille, à figure régulière, en frac et en souliers; ce personnage gardait une allure indépendante et dégagée, et le général s’adressait à lui à chaque instant avec une politesse exquise. Ce civil venait aussi de Pétersbourg. Il intrigua fort tous les forçats, à cause de la déférence qu’avait pour lui un général si important! On apprit son nom et ses fonctions par la suite, mais avant de les connaître, on parla beaucoup de lui. Notre major, tiré à quatre épingles, en collet orange, ne fit pas une impression trop favorable au général, à cause de ses yeux injectés de sang et de sa figure violacée et couperosée. Par respect pour son supérieur, il avait enlevé ses lunettes et restait à quelque distance, droit comme un piquet, attendant fiévreusement le moment où l’on exigerait quelque chose de lui, pour courir exécuter le désir de Son Excellence; mais le besoin de ses services ne se fit pas sentir. Le général parcourut silencieusement les casernes, jeta un coup d’œil dans la cuisine, où il goûta la soupe aux choux aigres. On me montra à lui, en lui disant que j’étais ex-gentilhomme, que j’avais fait ceci et cela.

– Ah! répondit le général. – Et quelle est sa conduite?

– Satisfaisante pour le moment, Votre Excellence, satisfaisante.

Le général fit un signe de tête et sortit de la maison de force au bout de deux minutes. Les forçats furent éblouis et désappointés, ils demeurèrent perplexes. Quant à se plaindre du major, il ne fallait pas même y penser. Celui-ci était rassuré d’avance à cet égard.

VI – LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE.

L’achat de Gniédko (cheval bai), qui eut lieu peu de temps après, fut une distraction beaucoup plus agréable et plus intéressante pour les forçats que la visite du haut personnage dont je viens de parler. Nous avions besoin d’un cheval dans le bagne pour transporter l’eau, pour emmener les ordures, etc. Un forçat devait s’en occuper, et le conduisait, – sous escorte, bien entendu. – Notre cheval avait passablement à faire matin et soir; c’était une bonne bête, mais déjà usée, car il servait depuis longtemps. Un beau matin, la veille de la Saint-Pierre, Gniédko (Bai), qui amenait un tonneau d’eau, s’abattit et creva au bout de quelques instants. On le regretta fort; aussi tous les forçats se rassemblèrent autour de lui pour discuter et commenter sa mort. Ceux qui avaient servi dans la cavalerie, les Tsiganes, les vétérinaires et autres prouvèrent une connaissance approfondie des chevaux en général, et se querellèrent à ce sujet; tout cela ne ressuscita pas notre cheval bai, qui était étendu mort, le ventre boursouflé; chacun croyait de son devoir de le tâter du doigt; on informa enfin le major de l’accident arrivé par la volonté de Dieu; il décida d’en faire acheter immédiatement un autre.

Le jour de la Saint-Pierre, de bon matin, après la messe, quand tous les forçats furent réunis, on amena des chevaux pour les vendre. Le soin de choisir un cheval était confié aux détenus, car il y avait parmi eux de vrais connaisseurs, et il aurait été difficile de tromper deux cent cinquante hommes dont le maquignonnage avait été la spécialité. Il arriva des Tsiganes, des Kirghizes, des maquignons, des bourgeois. Les forçats attendaient avec impatience l’apparition de chaque nouveau cheval, et se sentaient gais comme des enfants. Ce qui les flattait surtout, c’est qu’ils pouvaient acheter une bête comme des gens libres, comme pour eux, comme si l’argent sortait de leur poche. On amena et emmena trois chevaux avant qu’on eût fini de s’entendre sur l’achat du quatrième. Les maquignons regardaient avec étonnement et une certaine timidité les soldats d’escorte qui les accompagnaient. Deux cents hommes rasés, marqués au fer, avec des chaînes aux pieds, étaient bien faits pour inspirer une sorte de respect, d’autant plus qu’ils étaient chez eux, dans leur nid de forçats, où personne ne pénétrait jamais. Les nôtres étaient inépuisables en ruses qui devaient leur faire connaître la valeur du cheval qu’on venait de leur amener; ils l’examinaient, le tâtaient avec un air affairé, sérieux, comme si la prospérité de la maison de force eût dépendu de l’achat de cette bête, Les Circassiens sautèrent même sur sa croupe; leurs yeux brillaient, ils babillaient rapidement dans leur dialecte incompréhensible, en montrant leurs dents blanches et en faisant mouvoir les narines dilatées du leurs nez basanés et crochus. Il y avait des Russes qui prêtaient une vive attention à leur discussion, et semblaient prêts à leur sauter aux yeux; ils ne comprenaient pas les paroles que leurs camarades échangeaient, mais on voyait qu’ils auraient voulu deviner par l’expression des yeux, savoir si le cheval était bon ou non. Qu’importait à un forçat, et surtout à un forçat hébété et dompté, qui n’aurait pas même osé prononcer un mot devant ses autres camarades, que l’on achetait un cheval ou un autre, comme s’il l’eût acquis pour son compte, comme s’il ne lui était pas indifférent qu’on choisit celui-là ou un autre? Outre les Circassiens, ceux des condamnés auxquels on accordait de préférence les premières places et la parole étaient les Tsiganes et les ex-maquignons. Il y eut une espèce de duel entre deux forçats – le Tsigane Koulikof, ancien maquignon et voleur de chevaux, et un vétérinaire par vocation, rusé paysan sibérien qui avait été envoyé depuis peu de temps aux travaux forcés et qui avait réussi à enlever à Koulikof toutes ses pratiques en ville. -Il faut dire que l’on prisait fort les vétérinaires sans diplôme de la prison, et que non-seulement les bourgeois et les marchands, mais les hauts fonctionnaires de la ville s’adressaient à eux quand leurs chevaux tombaient malades, de préférence à plusieurs vétérinaires patentés. Jusqu’à l’arrivée de Iolkine, le paysan sibérien, Koulikof avait eu force clients dont il recevait des preuves sonnantes de reconnaissance; on ne lui connaissait pas de rival. Il agissait en vrai Tsigane, dupait et trompait, car il ne savait pas son métier aussi bien qu’il s’en vantait. Ses revenus avaient fait de lui une espèce d’aristocrate parmi les forçats de notre prison: on l‘écoutait et on lui obéissait, mais il parlait peu, et ne se prononçait que dans les grandes occasions. C’était un fanfaron, mais qui disposait d’une énergie réelle: il était d’âge mûr, très-beau et surtout très-intelligent. Il nous parlait, à nous autres gentilshommes, avec une politesse exquise, tout en conservant une dignité parfaite. Je suis sûr que si on l’avait habillé convenablement et amené dans un club de capitale sous le titre de comte, il aurait tenu son rang, joué au whist, et parlé à ravir en homme de poids, qui sait se taire quand il faut: de toute la soirée personne n’eût deviné que ce comte était un simple vagabond. Il avait probablement beaucoup vu; quant à son passé, il nous était parfaitement inconnu – il faisait partie de la section particulière. – Sitôt que Iolkine, – simple paysan vieux-croyant, mais rusé comme le plus rusé moujik, – fut arrivé, la gloire vétérinaire de Koulikof pâlit sensiblement. En moins de deux mois, le Sibérien lui enleva presque tous ses clients de la ville, car il guérissait en très-peu de temps des chevaux que Koulikof avait déclarés incurables, et dont les vétérinaires patentés avaient abandonné la cure. Ce paysan avait été condamné aux travaux forcés pour avoir fabriqué de la fausse monnaie. Quelle mouche l’avait piqué de se mêler d’une pareille industrie? Il nous raconta lui-même en se moquant comment il leur fallait trois pièces d’or authentiques pour en faire une fausse. Koulikof était quelque peu offusqué des succès du paysan, tandis que sa gloire déclinait rapidement. Lui qui avait eu jusqu’alors une maîtresse dans le faubourg, qui portait une camisole de peluche, des bottes à revers, il fut subitement obligé de se faire cabaretier; aussi tout le monde s’attendait a une bonne querelle lors de l’achat du nouveau cheval. La curiosité était excitée, chacun d’eux avait ses partisans; les plus ardents s’agitaient et échangeaient déjà des injures. Le visage rusé de Iolkine était contracté par un sourire sarcastique; mais il en fut autrement que l’on ne pensait: Koulikof n’avait nulle envie de disputer, il agit très-habilement sans en venir là. Il céda tout d’abord, écouta avec déférence les avis critiques de son rival, mais l’attrapa sur un mot, lui faisant remarquer d’un air modeste et ferme qu’il se trompait. Avant que Iolkine eût eu le temps de se reprendre et de se raviser, son rival lui démontra qu’il avait commis une erreur. En un mot, Iolkine fut battu à plate couture, d’une façon inattendue et très-habile, si bien que le parti de Koulikof resta satisfait.

– Eh! non, enfants, il n’y a pas à dire, on ne le prend pas en défaut, il sait ce qu’il fait; eh! eh! disaient les uns.

– Iolkine en sait plus long que lui! faisaient remarquer les autres, mais d’un ton conciliant. Les deux partis étaient prêts à faire des concessions.

– Et puis, outre qu’il en sait autant que l’autre, il a la main plus légère… Oh! pour tout ce qui concerne le bétail, Koulikof ne craint personne.

– Lui non plus.

– Il n’a pas son pareil.

On choisit enfin le nouveau cheval, qui fut acheté. C’était un hongre excellent, jeune, vigoureux, d’apparence agréable. Une bête irréprochable sous tous les points de vue. On commença à marchander: le propriétaire demandait trente roubles, les forçats ne voulaient en donner que vingt-cinq. On marchanda longtemps et avec chaleur, en ajoutant et en cédant de part et d’autre. Finalement, les forçats se mirent eux-mêmes à rire.

– Est-ce que tu prends l’argent de ta propre bourse? disaient les uns, à quoi bon marchander?

– As-tu envie de faire des économies pour le trésor? criaient les autres.

– Mais tout de même, camarades, c’est de l’argent commun.

– Commun! On voit bien qu’on ne sème pas les imbéciles, mais qu’ils naissent tout seuls!

Enfin l’affaire se conclut pour vingt-huit roubles; on fit le rapport au major, qui autorisa l’achat. On apporta immédiatement du pain et du sel, et l’on conduisit triomphalement le nouveau pensionnaire à la maison de force. Il n’y eut pas de forçat, je crois, qui ne lui flattât le cou ou ne lui caressa le museau. Le jour même de son acquisition, on lui fit amener de l’eau: tous les détenus le regardaient avec curiosité traîner son tonneau. Notre porteur d’eau, le forçat Romane, regardait sa bête avec une satisfaction béate. Cet ex-paysan, âgé de cinquante ans environ, était sérieux et taciturne comme presque tous les cochers russes, comme si vraiment le commerce constant des chevaux donnait de la gravité et du sérieux au caractère. Romane était calme, affable avec tout le monde, peu parleur; il prisait du tabac qu’il tenait dans une tabatière; depuis des temps immémoriaux, il avait eu affaire aux chevaux de la maison de force; celui qu’on venait d’acheter était le troisième qu’il soignait depuis qu’il était au bagne.

La place de cocher revenait de droit à Romane, et personne n’aurait eu l’idée de lui contester ce droit. Quand Bai creva, personne ne songea à accuser Romane d’imprudence, pas même le major: c’était la volonté de Dieu, tout simplement; quant à Romane, c’était un bon cocher. Le cheval bai devint bientôt le favori de la maison de force; tout insensibles que fussent nos forçats, ils venaient souvent le caresser. Quelquefois, quand Romane, de retour de la rivière, fermait la grande porte que venait de lui ouvrir le sous-officier, Gniedko restait immobile à attendra son conducteur, qu’il regardait de côté. – «Va tout seul!» lui criait Romane, – et Gniedko s’en allait tranquillement jusqu’à la cuisine où il s’arrêtait, attendant que les cuisiniers et les garçons de chambre vinssent puiser l’eau avec des seaux. – «Quel gaillard que notre Gniedko! lui criait-on, il a amené tout seul son tonneau! Il obéit, que c’est un vrai plaisir!…»

– C’est vrai! ce n’est qu’un animal, et il comprend ce qu’on lui dit.

– Un crâne cheval que Gniedko!

Le cheval secouait alors la tête et s’ébrouait comme s’il eût entendu et apprécié les louanges; quelqu’un lui apportait du pain et du sel; quand il avait fini, il secouait de nouveau sa tête comme pour dire: – Je te connais, je te connais! je suis un bon cheval, et tu es un brave homme!

J’aimais aussi à régaler Gniedko de pain. Je trouvais du plaisir à regarder son joli museau et à sentir dans la paume de ma main ses lèvres chaudes et molles, qui happaient avidement mon offrande.

Nos forçats aimaient les animaux, et si on le leur avait permis, ils auraient peuplé les casernes d’oiseaux et d’animaux domestiques.

Quelle occupation pourrait mieux ennoblir et adoucir le caractère sauvage des détenus? Mais on ne l’autorisait pas. Ni le règlement, ni l’espace ne le permettaient.

Pourtant, de mon temps, quelques animaux s’étaient établis à la maison de force. Outre Gniedko, nous avions des chiens, des oies, un bouc, Vaska, et un aigle, qui ne resta que quelque temps.

Notre chien était, comme je l’ai dit auparavant, Boulot; une bonne bête intelligente, avec laquelle j’étais en amitié; mais comme le peuple tient le chien pour un animal impur, auquel il ne faut pas faire attention, personne ne le regardait. Il demeurait dans la maison de force, dormait dans la cour, mangeait les débris de la cuisine et n’excitait en aucune façon la sympathie des forçats qu’il connaissait tous pourtant et qu’il regardait comme ses maîtres. Quand les hommes de corvée revenaient du travail, au cri de «Caporal!» il accourait vers la grande porte, et accueillait gaiement la bande en frétillant de la queue, en regardant chacun des arrivants dans les yeux, comme s’il en attendait quelque caresse; mais pendant plusieurs années ses façons engageantes furent inutiles; personne, excepté moi, ne le caressait; aussi me préférait-il à tout le monde. Je ne sais plus de quelle façon nous acquîmes un autre chien, Blanchet. Quant au troisième, Koultiapka, je l’apportai moi-même à la maison de force encore tout petit.

Notre Blanchet était une étrange créature. Un télègue l’avait écrasé et lui avait courbé l’épine dorsale en dedans. À qui le voyait courir de loin, il semblait que ce fussent deux chiens jumeaux qui seraient nés joints ensemble. Il était en outre galeux, avec des yeux chassieux, une queue dépoilue pendante entre les jambes.

Maltraité par le sort, il avait résolu du rester impassible en toute occasion; aussi n’aboyait-il contre personne, comme s’il avait eu peur de se voir abîmer de nouveau. Il restait presque toujours derrière les casernes, et si quelqu’un s’approchait de lui, il se roulait aussitôt sur le dos comme pour dire: «Fais de moi ce que tu voudras, je ne pense nullement à te résister.» Et chaque forçat, quand il faisait la culbute, lui donnait un coup de botte en passant, comme par devoir. «Ouh! la sale bête!» Mais Blanchet n’osait même pas gémir, et s’il souffrait par trop, il poussait un glapissement sourd et étouffé. Il faisait aussi la culbute devant Boulot ou tout autre chien, quand il venait chercher fortune aux cuisines. Il s’allongeait à terre quand un mâtin se jetait sur lui en aboyant. Les chiens aiment l’humilité et la soumission chez leurs semblables; aussi la bête furieuse s’apaisait tout de suite et restait en arrêt réfléchie, devant l’humble suppliant étendu devant elle, puis lui flairait curieusement toutes les parties du corps. Que pouvait bien penser en ce moment Blanchet, tout fris sonnant de peur? «Ce brigand-là me mordra-t-il?» devait-il se demander. Une fois qu’il l’avait flairé, le mâtin l’abandonnait aussitôt, n’ayant probablement rien découvert en lui de curieux, Blanchet sautait immédiatement sur ses pattes et se mettait à suivre une longue bande de ses congénères qui donnaient la chasse à une loutchka quelconque.

Blanchet savait fort bien que jamais cette loutchka ne s’abaisserait jusqu’à lui, qu’elle était bien trop fière pour cela, mais boiter de loin à sa suite le consolait quelque peu de ses malheurs. Quant à l’honnêteté, il n’en avait plus qu’une notion très-vague; ayant perdu toute espérance pour l’avenir, il n’avait d’autre ambition que celle d’avoir le ventre plein, et il en faisait montre avec cynisme. J’essayai une fois de le caresser. Ce fut là pour lui une nouveauté si inattendue qu’il s’affaissa à terre, allongé sur ses quatre pattes, et frissonna de plaisir en poussant un jappement. Comme j’en avais pitié, je le caressais souvent; aussi, dès qu’il me voyait, il se mettait à japper d’un ton plaintif et larmoyant du plus loin qu’il m’apercevait. Il creva derrière la maison de forces dans le fossé, déchiré par d’autres chiens.

Koultiapka était d’un tout autre caractère. Je ne sais pas pourquoi je l’avais apporté d’un des chantiers, où il venait de naître; je trouvais du plaisir à le nourrir et à le voir grandir. Boulot prit aussitôt Koultiapka sous sa protection et dormit avec lui. Quand le jeune chien grandit, il eut pour lui des faiblesses, il lui permettait de lui mordre les oreilles, de le tirer par le poil; il jouait avec lui comme les chiens adultes jouent avec les jeunes chiens. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que Koultiapka ne grandissait nullement en hauteur, mais seulement en largeur et en longueur: il avait un poil touffu, de la couleur de celui d’une souris; Une de ses oreilles pendait, tandis que l’autre restait droite. De caractère ardent et enthousiaste, comme tous les jeunes chiens, qui jappent de plaisir en voyant leur maître et lui sautent au visage pour le lécher, il ne dissimulait pas ses autres sentiments. «Pourvu que la joie soit remarquée, les convenances peuvent aller au diable!» se disait-il. Où que je fusse, au seul appel de: «Koultiapka!» il sortait brusquement d’un coin quelconque, de dessous terre, et accourait vers moi, dans son enthousiasme tapageur, en roulant comme une boule et faisant la culbute. J’aimais beaucoup ce petit monstre: il semblait que la destinée ne lui eut réservé que contentement et joie dans ce bas monde, mais un beau jour le forçat Neoustroïef, qui fabriquait des chaussures de femmes et préparait des peaux, le remarqua: quelque chose l’avait évidemment frappé, car il appela Koultiapka, tâta son poil et le renversa amicalement à terre. Le chien, qui ne se doutait de rien, aboyait de plaisir, mais le lendemain il avait disparu. Je le cherchai longtemps, mais en vain; enfin, au bout de deux semaines, tout s’expliqua. Le manteau de Koultiapka avait séduit Neoustroïef, qui l’avait écorché pour coudre avec sa peau des bottines de velours fourrées, commandées par la jeune femme d’un auditeur. Il me les montra quand elles furent achevées: le poil de l’intérieur était magnifique. Pauvre Koultiapka!

Beaucoup de forçats s’occupaient de corroyage, et amenaient souvent avec eux à la maison de force des chiens à joli poil qui disparaissaient immédiatement. On les volait ou on les achetait. Je me rappelle qu’un jour, je vis deux forçats derrière les cuisines, en train de se consulter et de discuter. L’un d’eux tenait en laisse un très-beau chien noir de race excellente. Un chenapan de laquais l’avait enlevé à son maître et vendu à nos cordonniers pour trente kopeks. Ils s’apprêtaient à le pendre: cette opération était fort aisée, on enlevait la peau et l’on jetait le cadavre dans une fosse d’aisances, qui se trouvait dans le coin le plus éloigné de la cour, et qui répandait une puanteur horrible pendant les grosses chaleurs de l’été, car on ne la curait que rarement. Je crois que la pauvre bête comprenait le sort qui lui était réservé. Elle nous regardait d’un air inquiet et scrutateur les uns après les autres; de temps à autre seulement, elle osait remuer sa queue touffue qui lui pendait entre les jambes, comme pour nous attendrir par la confiance qu’elle nous montrait. Je me hâtai de quitter les forçats, qui terminèrent leur opération sans encombre.

Quant aux oies de notre maison de force, elles s’y étaient établies par hasard. Qui les soignait? À qui appartenaient-elles? je l’ignore; toujours est-il qu’elles divertissaient nos forçats, et qu’elles acquirent une certaine renommée en ville. Elles étaient nées à la maison de force et avaient pour quartier général la cuisine, d’où elles sortaient en bandes au moment où les forçats allaient aux travaux. Dès que le tambour roulait et que les détenus se massaient vers la grande porte, les oies couraient après eux en jacassant et battant des ailes, puis sautaient l’une après l’autre par-dessus le seuil élevé de la poterne; pendant que les forçats travaillaient, elles picoraient à une petite distance d’eux. Aussitôt que ceux-ci s’en revenaient à la maison de force, elles se joignaient de nouveau au convoi. «Tiens, voilà les détenus qui passent avec leurs oies!» disaient les passants. «Comment leur avez-vous enseigné à vous suivre?» nous demandait quelqu’un. «Voici de l’argent pour vos oies!» faisait un autre en mettant la main à la poche. Malgré tout leur dévouement, on les égorgea en l’honneur de je ne sais plus quelle fin de carême.

Personne ne se serait décidé à tuer notre bouc Vaska sans une circonstance particulière. Je ne sais pas comment il se trouvait dans notre prison, ni qui l’avait apporté: c’était un cabri blanc et très-joli. Au bout de quelques jours, tout le monde l’avait pris en affection, il était devenu un sujet de divertissement et de consolation. Comme il fallait un prétexte pour le garder à la maison de force, on assura qu’il était indispensable d’avoir un bouc à l’écurie [34]; ce n’était pourtant point là qu’il demeurait, mais bien à la cuisine; et finalement il se trouva chez lui partout dans la prison. Ce gracieux animal était d’humeur folâtre, il sautait sur les tables, luttait avec les forçats, accourait quand on l’appelait, toujours gai et amusant. Un soir, le Lesghine Babaï, qui était assis sur le perron de la caserne au milieu d’une foule d’autres détenus, s’avisa de lutter avec Vaska, dont les cornes étaient passablement longues. Ils heurtèrent longtemps leurs fronts l’un contre l’autre, – ce qui était l’amusement favori des forçats; – tout à coup Vaska sauta sur la marche la plus élevée du perron, et dès que Babaï se fut garé, il se leva brusquement sur ses pattes de derrière, ramena ses sabots contre son corps et frappa le Lesghine à la nuque de toutes ses forces, tant et si bien que celui-ci culbuta du perron, à la grande joie de tous les assistants et de Babaï lui-même. En un mot, nous adorions notre Vaska. Quand il atteignit l’âge de puberté, on lui fit subir, après une conférence générale et fort sérieuse, une opération que nos vétérinaires de la maison de force exécutaient à la perfection, «Au moins il ne sentira pas le bouc», dirent les détenus. Vaska se mit alors à engraisser d’une façon surprenante; il faut dire qu’on le nourrissait à bouche que veux-tu. Il devint un très-beau bouc, avec de magnifiques cornes, et d’une grosseur remarquable; il arrivait même quelquefois qu’il roulait lourdement à terre en marchant. Il nous accompagnait aussi aux travaux, ce qui égayait les forçats comme les passants, car tout le monde connaissait le Vaska de la maison de force. Si l’on travaillait au bord de l’eau, les détenus coupaient des branches de saule et du feuillage, cueillaient dans le fossé des fleurs pour en orner Vaska; ils entrelaçaient des branches et des fleurs dans ses cornes, et décoraient son torse de guirlandes. Vaska revenait alors en tête du convoi pimpant et paré; les nôtres le suivaient et s’enorgueillissaient de le voir si beau. Cet amour pour notre bouc alla si loin que quelques détenus agitèrent la question enfantine de dorer les cornes de Vaska. Mais ce ne fut qu’un projet en l’air, on ne l’exécuta pas. Je demandai à Akim Akimytch, le meilleur doreur de la maison de force après Isaï Fomitch, si l’on pouvait vraiment dorer les cornes d’un bouc. Il examina attentivement celles de Vaska, réfléchit un instant et me répondit qu’on pouvait le faire, mais que ce ne serait pas durable et parfaitement inutile. La chose en resta là. Vaska aurait vécu encore de longues années dans notre maison de force, et serait certainement mort asthmatique, si un jour, en revenant de la corvée en tête des forçats, il n’avait pas rencontré le major assis dans sa voiture. Le bouc était paré et bichonné. «Halte! hurla le major, à qui appartient ce bouc?» On le lui dit. «Comment, un bouc dans la maison de force, et cela sans ma permission! Sous-officier!» Le sous-officier reçut l’ordre de tuer immédiatement le bouc, de l’écorcher et de vendre la peau au marché; la somme reçue devait être remise à la caisse de la maison de force; quant à la viande, il ordonna de la faire cuire avec la soupe aux choux aigres des forçats. On parla beaucoup de l’événement dans la prison, on regrettait le bouc, mais personne n’aurait osé désobéir au major. Vaska fut égorgé près de la fosse d’aisances. Un forçat acheta la chair en bloc, il la paya un rouble cinquante kopeks. Avec cet argent on fit venir du pain blanc pour tout le monde; celui qui avait acheté le bouc le revendit au détail sous forme de rôti. La chair en était délicieuse.

Nous eûmes aussi pendant quelque temps dans notre prison un aigle des steppes, d’une espèce assez petite. Un forçat l’avait apporté blessé et à demi mort. Tout le monde l’entoura, il était incapable de voler, son aile droite pendait impuissante; une de ses jambes était démise. Il regardait d’un air courroucé la foule curieuse, et ouvrait son bec crochu, prêt à vendre chèrement sa vie. Quand on se sépara après l’avoir assez regardé, l’oiseau boiteux alla, en sautillant sur sa patte valide et battant de l’aile, se cacher dans la partie la plus reculée de la maison de force, il s’y pelotonna dans un coin et se serra contre les pieux. Pendant les trois mois qu’il resta dans notre cour, il ne sortit pas de son coin. Au commencement, on venait souvent le regarder et lancer contre lui Boulot, qui se jetait en avant avec furie, mais craignait de s’approcher trop, ce qui égayait les forçats. – «Une bête sauvage! ça ne se laisse pas taquiner, hein?» Mais Boulot cessa d’avoir peur de lui, et se mit à le harceler; quand on l’excitait, il attrapait l’aile malade de l’aigle qui se défendait du bec et des serres, et se serrait dans son coin, d’un air hautain et sauvage, comme un roi blessé, en fixant les curieux. On finit par s’en lasser; on l’oublia tout à fait; pourtant quelqu’un déposait chaque jour près de lui un lambeau de viande fraîche et un tesson avec de l’eau. Au début et durant plusieurs jours, l’aigle ne voulut rien manger; il se décida enfin à prendre ce qu’on lui présentait, mais jamais il ne consentit à recevoir quelque chose de la main ou en public. Je réussis plusieurs fois à l’observer de loin. Quand il ne voyait personne et qu’il croyait être seul, il se hasardait à quitter son coin et à boiter le long de la palissade une douzaine de pas environ, puis revenait, retournait et revenait encore, absolument comme si on lui avait ordonné une promenade hygiénique. Aussitôt qu’il m’apercevait, il regagnait le plus vite possible son coin en boitant et sautillant; la tête renversée en arrière, le bec ouvert, tout hérissé, il semblait se préparer au combat. J’eus beau le caresser, je ne parvins pas à l’apprivoiser: il mordait et se débattait, sitôt qu’on le touchait; il ne prit pas une seule fois la viande que je lui offrais, il me fixait de son regard mauvais et perçant tout le temps que je restais auprès de lui. Solitaire et rancunier, il attendait la mort en continuant à défier tout le monde et à rester irréconciliable. Enfin les forçats se souvinrent de lui, après deux grands mois d’oubli, et l’on manifesta une sympathie inattendue à son égard. On s’entendit pour l’emporter: «Qu’il crève, mais qu’au moins il crève libre», disaient les détenus.

– C’est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne s’habituera jamais à la prison, ajoutaient d’autres.

– Il ne nous ressemble pas, fit quelqu’un.

– Tiens! c’est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.

– L’aigle, camarades, est le roi des forêts… commença Skouratof, mais ce jour-là personne ne l’écouta. Une après-midi, quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l’aigle, on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on l’emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait l’aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s’ils avaient reçu eux-mêmes la liberté.

– Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant presque avec amour le méchant oiseau.

– Laisse-le s’envoler, Mikitka!

– Ça ne lui va pas d’être captif. Donne-lui la liberté, la jolie petite liberté.

On le jeta du rempart dans la steppe. C’était tout à la fin de l’automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la steppe nue et gémissait dans l’herbe jaunie, desséchée. L’aigle s’enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé de nous quitter et de se mettre à l’abri de nos regards. Les forçats attentifs suivaient de l’œil sa tête qui dépassait l’herbe.

– Le voyez-vous, hein? dit un d’eux, tout pensif.

– Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n’a pas même regardé une fois derrière lui.

– As-tu cru par hasard qu’il reviendrait nous remercier? fit un troisième,

– C’est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.

– Oui, la liberté.

– On ne le reverra plus, camarades.

– Qu’avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les soldats d’escorte, et tous s’en allèrent lentement au travail.

VII – LE «GRIEF».

Au commencement de ce chapitre, l’éditeur des Souvenirs de feu Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire aux lecteurs la communication suivante:

«Dans le premier chapitre des Souvenirs de la Maison des morts il est dit quelques mots d’un parricide, noble de naissance, pris comme exemple de l’insensibilité avec laquelle les condamnés parlent des crimes qu’ils ont commis. Il a été dit aussi qu’il n’avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire, l’évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes avaient raconté à l’auteur de ces Souvenirs que le criminel était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de la même manière, ce dont l’éditeur des présents Souvenirs est amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la maison de force, était de l’humeur la plus joyeuse et la plus gaie, que c’était un homme inconsidéré et étourdi, quoique intelligent, et que l’auteur des Souvenirs ne remarqua jamais qu’il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne lai-je jamais cru coupable.»

«Il y a quelque temps, l’éditeur des Souvenirs de la Maison des morts a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était innocent, et qu’il avait subi pendant dix ans les travaux forcés sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue. Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué, tandis que le malheureux recevait sa liberté. L’éditeur ne saurait douter de l’authenticité de ces nouvelles…

«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s’étendre sur ce qu’il y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de lui-même.

«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que présentent les Souvenirs de la Maison des morts

Et maintenant continuons…

J’ai déjà dit que je m’étais accoutumé enfin à ma condition, mais cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en réalité près d’une année pour m’habituer à la prison, et je regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie; c’est pourquoi elle s’est gravée tout entière dans ma mémoire, jusqu’en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de chaque heure l’une après l’autre. J’ai dit aussi que les autres détenus ne pouvaient pas davantage s’habituer à leur vie. Pendant toute cette première année, je me demandais s’ils étaient vraiment calmes, comme ils paraissaient l’être. Ces questions me préoccupaient fort. Comme je l’ai mentionné plus haut, tous les forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n’y étaient pas chez eux, mais bien plutôt comme à l’auberge, de passage, à une étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie, paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun d’eux rêvait à quelque chose d’impossible. Cette inquiétude perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l’on remarquait, l’ardeur et l’impatience de leurs espérances involontairement exprimées, mais tellement irréalisables qu’elles ressemblaient à du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il n’y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse, justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n’aimaient pas à manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on l’ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient impossibles, plus le forçat rêvasseur s’avouait à lui-même leur impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si railleur pour ses propres défauts!…

Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté railleuse pour les autres forçats. Si l’un d’eux, plus naïf ou plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en Espagne et des rêves, on l’arrêtait grossièrement, on le poursuivait, on l’assaillait de moqueries. J’estime que les plus acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l’avaient peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles espérances. J’ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on n’avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si susceptibles qu’ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus d’amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les derniers étaient en majorité; si par hasard il s’en trouvait parmi eux qui fussent bavards, c’étaient toujours de fieffés calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les affaires d’autrui, bien qu’ils se gardassent de mettre à jour leur propre âme et leurs idées secrètes; ceci n’était pas admis, pas à la mode. Quant aux bons – en très-petit nombre – ils étaient paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres. Il me semble qu’il y avait pourtant encore dans notre bagne une autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.

En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains signes j’avais tout lieu de supposer que sa situation morale était intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la prière et l’idée qu’il était un martyr. Le forçat toujours plongé dans la lecture du la Bible, dont j’ai parlé plus haut, qui devint fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu’il s’était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s’était accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l’espérance ont disparu, l’angoisse fait souvent de l’homme un monstre… Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force.

J’essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories: est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu’elle échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et précises.

La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie. Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en dehors de la vie officielle, réglementaire.

Mais comme je l’ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car toutes les manifestations extérieures me blessaient et me remplissaient d’une tristesse indicible. Il m’arrivait quelquefois de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les enviais, parce qu’ils étaient au milieu des leurs, parce qu’ils se comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant d’aversion qu’à moi-même, et chacun s’efforçait de vivre à l’écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants d’irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent qu’un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux travaux forcés qu’un simple paysan, ont parfaitement tort. J’ai lu et entendu soutenir cette allégation. En principe, l’idée paraît juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité de complications pratiques que l’on ne saurait comprendre si on ne les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que le gentilhomme, l’homme cultivé ressentent plus délicatement, plus vivement parce qu’ils sont plus développés. Faire passer l’âme de tout le monde sous un niveau commun est impossible; l’instruction elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait tailler les punitions.

Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs, dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j’ai trouvé des traces d’un développement moral. Ainsi, dans notre maison de force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme s’épanchait involontairement à l’extérieur avec une telle richesse de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des souffrances d’autrui et des leurs, qu’il semblait que les écailles vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction était telle qu’on hésitait à croire ce qu’on avait vu et entendu. Le contraire arrivait aussi: l’homme cultivé se signalait quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées; avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni justification en sa faveur.

Je ne dirai rien du changement d’habitudes, de genre de vie, de nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand il était libre, tandis qu’il est toujours rassasié à la maison de force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui possède quelque force de caractère, c’est une bagatelle en comparaison d’autres privations: et pourtant, changer ses habitudes matérielles n’est pas chose facile ni de peu d’importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même l’exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous étouffent et vous broient. Le point capital, c’est qu’au bout de deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même rang que les autres; il est chez lui, il jouit d’autant de droit dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des leurs, ce qui n’a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon, si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront pas et surtout – ne le croiront pas. – Il ne sera ni leur ami ni leur camarade, et s’il obtient enfin qu’on ne l’offense pas, il n’en demeurera pas moins un étranger, il s’avouera douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n’est pas de leur bande – et voilà tout. – Rien de plus horrible que de ne pas vivre dans son milieu. Le paysan que l’on déporte de Taganrog au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes comme lui, avec lesquels il s’entendra et s’accordera; en moins de deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez un bienfaiteur et un père pour ce peuple – vous ne le connaîtrez jamais à fond. – Tout ce que vous croirez savoir ne sera qu’illusion d’optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront certainement que j’exagère, mais je suis convaincu que ma remarque est exacte. J’en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m’a laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions. Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu’à quel point ce que je dis est fondé.

Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le premier été, j’errai solitaire dans la maison de force. J’ai déjà dit que j’étais dans une situation morale qui ne me permettait ni de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m’aimer par la suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d’égalité. J’avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie ne me convenait pas. J’aurais voulu ne voir personne, mais où me retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent comprendre toute ma solitude et l’étrangeté de ma position au bagne. Un jour du mois d’août, un beau jour très-chaud, vers une heure de l’après-midi, moment où d’ordinaire tout le monde faisait la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J’étais si profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours pourtant les forçats s’agitaient sourdement. Cette agitation avait peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps. J’attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d’été, aux journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant lesquelles on ne pouvait prendre qu’un repos insuffisant. Peut-être tout cela s’était-il fondu en un gros mécontentement qui cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s’en plaignaient tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux jours on chassa le nouveau pour rappeler l’ancien. En un mot, tout le monde était d’une humeur inquiète.

– On s’éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des horreurs, grommelait quelqu’un dans la cuisine.

– Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un autre.

– De la soupe aux choux aigres, mais c‘est très-bon, j’adore cela – exclama un troisième – c’est succulent.

– Et si l’on ne te nourrissait rien qu’avec de la panse de bœuf, la trouverais-tu longtemps fameuse?

– C’est vrai, on devrait nous donner de la viande – dit un quatrième; – on s’esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.

– Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de saletés!

– C’est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.

– Il remplit ses poches, n’aie pas peur.

– Ce n’est pas ton affaire.

– Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions tous, vous verriez bien.

– Nous plaindre?

– Oui.

– Avec ça qu’on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse que tu es!

– C’est vrai, ajoute un autre d’un air de mauvaise humeur; – ce qui se fait vite n’est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te plaindras-tu, dis-le-nous d’abord.

– Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j’irais aussi, car je crève de faim. C’est bon pour ceux qui mangent à part de rester assis, mais ceux qui mangent l’ordinaire…

– A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.

– Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.

– À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne mangerait que ce qu’on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux travaux forcés.

– Voilà la cause de tout.

– Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.

– C’est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s’est acheté une paire de chevaux gris.

– Il n’aime pas boire, dit un forçat d’un ton ironique.

– Il s’est battu il y a quelque temps aux cartes avec le vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans sa poche. C’est Fedka qui l’a dit.

– Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la panse.

– Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?

– Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. Décidons-nous.

– Se justifier? Il t’assénera son poing sur la caboche, et rien de plus.

– On le mettra en jugement.

Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au mécontentement général, c’était l’angoisse, la souffrance perpétuelle, l’attente. Le forçat est querelleur et rebelle de tempérament, mais il est bien rare qu’il se révolte en masse, car ils ne sont jamais d’accord; chacun de nous le sentait très-bien, aussi disait-on plus d’injures qu’on n’agissait réellement. Cependant, cette fois-là, l’agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même d’une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour être rusés et prudents. Si l’on rencontre des gens qui savent diriger les masses et gagner ce qu’ils veulent, ils appartiennent déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes, arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité, ils ont toujours le dessous, mais c’est cette impétuosité qui leur donne de l’influence sur la masse: on les suit volontiers, car leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde: les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si incertains, si enfantins, que l’on s’étonne même qu’on ait pu y croire. Le secret de leur influence, c’est qu’ils marchent les premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête baissée, souvent sans même connaître ce qu’ils entreprennent, sans ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d’un tonneau d’encre. Il faut qu’ils se brisent le crâne. Dans la vie ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c’est qu’ils ne s’attaquent jamais à l’essentiel, à ce qui est important, ils s’arrêtent toujours à des détails, au lieu d’aller droit au but, ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables à cause de cela.

Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.»

Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief; c’étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent, inquiet et colère qu’il fût, n’en était pas moins honnête et véridique. Un autre, Vassili Antonof, s’irritait et se montait à froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique, mais il était aussi honnête et véridique – un homme fort développé du reste. – J’en passe, car ils étaient nombreux; Pétrof faisait la navette d’un groupe à l’autre; il parlait peu, mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la cour.

Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major, arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui parler et l’interroger sur certains points. Derrière le sergent arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l’autre côté et firent face aux forçats. La commission que l’on venait de confier au sergent était si extraordinaire qu’elle le remplit d’effroi, mais il n’osait pas ne pas faire son rapport au major, parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait arriver, – Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans leurs rapports avec les détenus, – et puis, même si rien de pire n’arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le sous-officier devait néanmoins avertir l’administration de tout ce qui s’était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s’amuseraient pas à discuter avec lui.

Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en rang (je n’appris que plus tard les détails de cette histoire). Je croyais qu’on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas les soldats d’escorte qui vérifiaient le compte, je m’étonnai et regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens réfléchissaient à ce qu’il leur faudrait dire au major. Je remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu’à mon tour je voulusse prendre part à leur plainte, ils n’y croyaient pas. Ils se tournèrent de nouveau de mon côté d’un air interrogateur.

– Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance des autres, et qui m’avait toujours dit vous avec la plus grande politesse.

Je le regardais tout perplexe, en m’efforçant de comprendre ce que cela signifiait; je devinais déjà qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans notre maison de force.

– Eh! oui, qu’as-tu à rester ici? va-t’en à la caserne, me dit un jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas jusqu’alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te regarde pas.

– On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu’on ne va pas nous contrôler?

– Il est venu s’y mettre aussi, cria un déporté.

– Nez-de-fer [35]! fit un autre.

– Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de rire tout le monde.

– Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous sommes au bagne, n’est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N’as-tu pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici?

– Votre place n’est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me prenant par la main et me faisant sortir des rangs.

Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il s’était mordu la lèvre inférieure jusqu’au sang, il n’était pas de ceux qui attendaient de sang-froid l’arrivée du major.

J’aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c’est-à-dire quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même qu’il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m’injuriait, il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d’un ton ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique.

– Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre Pétrovitch, et vous n’avez pas à vous en mêler. Allez où vous voudrez, attendez… Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y.

– Ils sont au chaud là-bas.

J’entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d’autres forçats. Tout embarrassé, j’y entrai, accompagné de rires, d’injures et d’une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les huées à la maison de force.

– Ça ne lui plaît pas!… tiou-tiou-tiou!… attrapez-le.

Je n’avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que j’étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à passer, mais je pouvais m’y attendre; les esprits étaient par trop surexcités. Je rencontrai dans l’antichambre T-vski, jeune gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine pour les forçats nobles; ils l’aimaient presque; chacun de ses gestes dénotait un homme brave et vigoureux.

– Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!

– Mais que se passe-t-il?

– Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les meneurs, et si nous sommes avec eux, c’est sur nous qu’on mettra la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on les fouettera tout simplement, tandis qu’on nous mettra en jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous perdre; nous lui servirons de justification.

– Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M-tski, quand nous entrâmes dans la cuisine.

Ils n’auront jamais pitié de nous, ajouta T-vski.

Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue de l’inutilité de cette démarche. Akim Akymitch – ennemi naturel de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la discipline et le service – attendait avec un grand calme la fin de cette affaire, dont l’issue ne l’inquiétait nullement; il était parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l’ordre et de l’autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais s’étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et silencieux, qui n’avaient pas osé se liguer avec les autres et attendaient tristement l’issue de l’affaire. Il y avait enfin quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la cuisine, non par timidité, mais parce qu’ils estimaient absurde cette quasi-révolte, parce qu’ils ne croyaient pas à son succès; je crus remarquer qu’ils étaient mal à leur aise en ce moment, et que leur regard n’était pas assuré. Ils sentaient parfaitement qu’ils avaient raison, que l’issue de la plainte serait celle qu’ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats, qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au major. Iolkine, – ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses pratiques en ville, – était aussi là, comme le vieillard de Starodoub. Aucun cuisinier n’avait quitté son poste, probablement parce qu’ils s’estimaient partie intégrante de l’administration, et qu’à leur avis, il n’eût pas été décent de prendre parti contre celle-ci.

– Cependant, dis-je à M-tski d’un ton mal assuré, – à part ceux-ci, tous les forçats y sont.

– Qu’est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D…

– Nous aurions risqué beaucoup plus qu’eux, en les suivant; et pourquoi? Je hais tes brigands [36]. Croyez-vous même qu’ils sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu’ils trouvent à se mettre eux-mêmes dans le pétrin.

– Cela n’aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure dans le même sens.

– On en fouettera une cinquantaine, et c’est à quoi tout cela aura servi.

– Le major est arrivé! cria quelqu’un. Tout le monde se précipita aux fenêtres.

Le major était arrivé avec ses lunettes, l’air mauvais, furieux, tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et ne perdait pas sa présence d’esprit: il faut dire qu’il était presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à parement orange et ses épaulettes d’argent terni avaient quelque chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof, personnage très-important dans le bagne, car au fond c’était lui qui l’administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une grande influence sur le major; ce n’était pas un méchant homme, aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus; – il avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore dix fois plus. – Les forçats qui étaient restés tête nue depuis qu’ils avaient envoyé chercher le major, s’étaient redressés, chacun d’eux se raffermissant sur l’autre jambe; ils demeurèrent immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de leur chef suprême.

Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les réponses des forçats. Nous l’entendîmes seulement crier, avec une sorte de gémissement ou de grognement:

– Rebelles!… sous les verges!… Meneurs!… Tu es un des meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu’un.

Nous n’entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de garde… Un autre le suivit, puis un troisième.

– En jugement!… tout le monde! je vous… Qui y a-t-il encore à la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes. Tous ici! Qu’on les chasse tous!

Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui eûmes dit que nous n’avions aucun grief, il revint immédiatement faire son rapport au major.

– Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la voix de deux tons, tout joyeux. – Ça ne fait rien, qu’on les amène tous!

Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste, marchaient tête baissée.

– Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez ici, en tas, nous dit le major d’une voix haletante, mais radoucie; son regard était même devenu affable. – M-tski, tu en es aussi… Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous sans exception; vous m’en donnerez la liste… Je vous ferai tous passer en conseil… Je vous… brigands!

La liste fit son effet.

– Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d’une voix sourde, irrésolue.

– Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits sortent du rang!

– Nous! nous! firent quelques autres voix.

– Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités? il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux…

– Seigneur! qu’est-ce que ça signifie? fit une voix dans la foule.

– Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du côté d’où venait la voix. – C’est toi qui as crié, Rastorgouïef? Au corps de garde!

Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n’était pas lui qui avait crié; mais comme on l’avait désigné, il n’essayait pas de contredire.

– C’est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major.

– Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne…! Attendez, je vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!

– Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent quelques forçats d’un air sombre; les autres se taisaient obstinément. Mais le major n’en désirait pas plus: il trouvait son profit à finir cette affaire au plus vite et d’un commun accord.

– Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en bredouillant. Je l’ai vu… je le savais. Ce sont les meneurs… Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s’adressant à Diatlof; – il faut les trouver tous. Et maintenant… maintenant il est temps d’aller aux travaux. Tambour, un roulement!

Il assista en personne à la formation des détachements. Les forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l’égard des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu’il avait envie d’en finir au plus vite avec cette affaire. Un d’eux raconta ensuite qu’il avait demandé pardon, et que l’officier l’avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n’était pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l’avait communiquée qu’au major, et non au commandant), l’affaire n’en était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c’est que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable, mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants, le major visita plus souvent la maison de force, et il avait toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait, tout désorienté et préoccupé, comme s’il ne pouvait revenir de sa stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns baissaient la tête et se taisaient, tandis que d’autres parlaient de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup se moquaient d’eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur mutinerie.

– Tiens, camarade, prends et mange! disait l’un d’eux.

– Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du chat?

– On ne nous persuade qu’avec un gourdin, c’est sûr. Félicitons-nous qu’il ne nous ait pas tous fait fouetter.

– Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux!

– Qu’as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d’école, par hasard?

– Bien sûr qu’il faut te reprendre.

– Qui es-tu donc?

– Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?

– Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es!

– Toi-même…

– Allons, assez! qu’avez-vous à «brailler»? leur criait-on de tous côtés.

Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en s’approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec moi. J’avais encore le cœur gros de toute cette histoire, et je crus que Pétrof pourrait me l’expliquer.

– Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas fâchés contre nous?

– Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui.

– Les forçats… contre nous, contre les nobles?

– Et pourquoi donc se fâcheraient-ils?

– Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.

– Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en s’efforçant de comprendre ce que je lui disais, – vous mangez à part, vous!

– Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas l’ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous soutenir… par camaraderie.

– Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec étonnement.

Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps s’était définitivement formulée; je conçus alors ce que je devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à perpétuité, forçat de la «section particulière», La physionomie de Pétrof à ce moment-là m’est restée gravée dans la mémoire. Dans sa question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant de naïveté franche, tant d’étonnement ingénu, que je me demandai si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté moqueuse. Non! je n’étais pas leur camarade, et voilà tout. Va-t’en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi, nous les nôtres.

Je croyais vraiment qu’après la rébellion ils nous déchireraient sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil ne se produisit: nous n’entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme auparavant, quand l’occasion s’en présentait, et ce fut tout. Personne ne garda rancune à ceux qui n’avaient pas voulu se mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu’à ceux qui avaient crié les premiers qu’ils ne se plaignaient pas. Personne ne souffla mot sur ce sujet. J’en demeurai stupéfait.

VIII – MES CAMARADES.

Comme on peut le penser, ceux qui m’attiraient le plus, c’étaient les miens, c’est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans notre maison de force; Akim Akimytch, l’espion A-v et celui que l’on croyait parricide, je ne connaissais qu’Akim Akimytch et je ne parlais qu’à lui seul. À vrai dire, je ne m’adressais à lui qu’en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus intolérables, quand je croyais que je n’approcherais jamais de personne autre. Dans le chapitre précédent, j’ai essayé de diviser nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d’Akim Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma classification. Il est vrai qu’il était seul à la former. Cette série est celle des forçats parfaitement indifférents, c’est-à-dire ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous qu’une exception. Il s’était établi à la maison de force comme s’il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait, son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses années aux travaux forcés, mais je doute qu’il pensât à sa mise en liberté: s’il s’était réconcilié avec la réalité, c’était moins de bon cœur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même pour lui. C’était un brave homme, il me vint en aide les premiers temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j’en fais l’aveu, il m’inspirait une tristesse profonde, sans pareille, qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l’angoisse. Quand j’étais par trop désespéré, je m’entretenais avec lui; j’aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement ses lanternes, en racontant qu’ils avaient eu une revue en 18…, que leur commandant divisionnaire s’appelait ainsi et ainsi, qu’il avait été content des manœuvres, que les signaux pour les tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d’une voix posée et égale, comme de l’eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne s’animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus quelle affaire au Caucase, on l’avait décoré du ruban de Sainte-Anne à l’épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus posée; il la baissait d’un ton, quand il prononçait le nom de «Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au moins, il restait silencieux et sérieux… Pendant toute cette première année, j’avais des passes absurdes où je haïssais cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m’avait donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la suite je me fis au caractère d’Akim Akimytch et j’eus honte de mes bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous fussions jamais ouvertement querellés.

De mon temps, outre les trois nobles russes dont j’ai parlé, il y en avait encore huit autres: j’étais sur un pied d’amitié étroite avec quelques-uns d’entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je cessai même de parler à deux d’entre eux. Il n’y en avait que trois qui fussent instruits, B-ski, M-tski et le vieillard J-ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques, – brave homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son érudition. – M-tski et B-ski étaient tout autres. Du premier coup, nous nous entendîmes avec M-tski: je ne me querellai pas une seule fois avec lui, je l’estimai fort, mais sans l’aimer ni m’attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était profondément aigri et défiant, avec beaucoup d’empire sur lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme n’ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je me trompasse. C’était une forte et noble nature… Son scepticisme invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et profondément croyant, d’une foi inébranlable en certaines espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il était en guerre ouverte avec B-ski et son ami T-ski.

Le premier, B-ski, était un homme malade, avec une prédisposition à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B-ski, sans toutefois cesser de l’aimer. C’était tout juste le contraire pour M-tski, avec lequel je ne me brouillai jamais, mais que je n’aimais pas. En rompant toutes relations avec B-ski, je dus rompre aussi avec T-ski, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent, ce que je regrettai fort, car, s’il était peu instruit, il avait bon cœur; c’était un excellent homme, très-courageux. Il aimait et respectait tant B-ski, il le vénérait si fort, que ceux qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se brouilla avec M-tski à cause de B-ski, pourtant il résista longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants, et souffraient d’hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans; ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de force, c’étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien d’humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens, avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n’avaient que du mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne fait que se moquer de l’Allemand, qui est pour le peuple russe un être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération. – Je parlais de T-ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son camarade leur première station d’exil pour passer dans notre forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B…, faible de constitution et de santé, épuisé au bout d’une demi-étape. Ils avaient été exilés tout d’abord à Y-gorsk, où ils se trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre forteresse. Mais à la suite d’une correspondance innocente avec les déportés d’une autre ville, on avait jugé nécessaire de les transporter dans notre maison de force pour qu’ils y fussent directement surveillés par la haute administration. Jusqu’à leur arrivée, M-tski avait été seul. Combien il avait dû languir, pendant cette première année de son exil!

J-ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et dont j’ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J-ki était âgé de cinquante ans au moins.

Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T-ski et B-ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu’ils avaient raison. Je crois que dans un bagne, – comme dans tout lieu où les gens sont rassemblés de force et non de bon gré, – on se querelle et l’on se hait plus vite qu’en liberté. Beaucoup de causes contribuent à ces continuelles brouilleries. J-ki était vraiment désagréable et borné; aucun de ses camarades n’était bien avec lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur un pied amical. Je crois qu’il était bon mathématicien. Il m’expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais, un système d’astronomie qu’il avait inventé; on me dit qu’il avait écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s’était moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des forçats; il le conserva jusqu’à sa mort, car il mourut sous mes yeux, à la maison de force, à la suite d’une pénible maladie. Dès son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la suite d’une histoire avec le major. En les amenant d’Y- gorsk par étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les présenta au major, celui-ci s’emporta comme un beau diable; il était indigné d’une semblable infraction à la discipline, où il n’y avait pourtant pas de leur faute.

– Ils ont l’air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des vagabonds, des brigands.

J-ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu’on leur demandait s’ils étaient des brigands ou des vagabonds, et répondit:

– Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds.

– Co-oomment? Tu veux faire l’insolent? le rustre? hurla le major. – Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à l’instant même!

On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous les coups. B- ski et T-ski arrivaient à ce moment à la maison de force, où M-ski les attendait à la porte d’entrée; il se jeta à leur cou, bien qu’il ne les eût jamais vus. Révoltés de l’accueil du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d’avoir lieu. M-ski me dit plus tard qu’il était hors de lui en apprenant cela: – Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre. J’attendis J-ski à la grande porte, car il devait venir tout droit du corps de garde après sa punition. La poterne s’ouvrit, et je vis passer devant moi J-ski les lèvres tremblantes et toutes blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour – ils savaient qu’on venait de punir un noble – entra dans la caserne, alla droit à sa place et, sans mot dire, s’agenouilla et pria. Les détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition, agenouillé et priant, – je m’enfuis de la caserne, et pendant deux heures je fus comme fou: j’étais comme ivre… Depuis lors, les forçats furent pleins de déférence et d’égards pour J-ski; ce qui leur avait particulièrement plu, c’est qu’il n’avait pas crié sous les verges.

Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger par cet exemple des relations de l’administration avec les déportés nobles, quels qu’ils soient, Russes ou Polonais. Mon anecdote montre qu’on peut tomber sur un méchant homme: si ce méchant homme est commandant absolu d’une maison de force, s’il déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d’être enviable. Mais l’administration supérieure des travaux forcés en Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants subordonnés, est pleine de discernement à l’égard des déportés nobles et même, en certains cas, leur montre plus d’indulgence qu’aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont claires: d’abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous les verges et s’étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin – et je crois que c’est la cause principale – il y avait déjà longtemps de cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d’un coup en Sibérie une masse de déportés nobles [37]; ils avaient su si bien se poser et se recommander que les chefs des travaux forcés regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d’un tout autre œil que les forçats ordinaires. Les commandants subalternes s’étaient réglés sur l’exemple de leurs chefs, et obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d’entre eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait d’agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop de latitude; j’ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais et qui se composait de forçats serfs, soumis à l’autorité militaire – était beaucoup plus dure que la première (les mines) et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats, parce que l’administration et l’organisation en étaient toutes militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie. Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers, toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n’existait pas ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu’il n’y avait pas d’enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en Russie. Si donc on avait un peu plus d’égards pour nous autres nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée par le général gouverneur, et dont l’administration était toute militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les récits que j’ai entendu faire par des déportés de la première et de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs: nous n’avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous protéger, car je savais que dans un bon vieux temps très-rapproché les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des personnes en place, s’étaient tellement multipliées, que l’administration craignait les délations, et dans ce temps-là, montrer de l’indulgence à une certaine classe de forçats était un crime!… Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception que pour les punitions corporelles, – et encore nous aurait-on fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment, – mais on ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du châtiment infligé à J-ski, il se fâcha sérieusement contre le major et lui ordonna de faire plus d’attention désormais. Tout le monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui avait grande confiance en notre major et qui l’aimait à cause de son exactitude à observer la loi et de ses qualités d’employé, lui fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple, se donner la satisfaction de fouetter M-ski, qu’il détestait sur la foi des calomnies de A-f, mais il ne put y arriver; il avait beau chercher un prétexte, le persécuter et l’espionner, ce plaisir lui fut refusé. L’affaire de J-ski se répandit en ville, et l’opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent des réprimandes, d’autres lui infligèrent des affronts.

Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On nous avait épouvantés – moi et un autre déporté noble- encore à Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme. Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi promis de faire tout ce qu’ils pourraient en notre faveur auprès de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il faire? Il se borna à dire au major d’être équitable dans l’application de la loi. – Vers trois heures de l’après-dînée nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l’escorte nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans l’antichambre à l’attendre, pendant qu’on allait chercher le sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une impression douloureuse: il semblait qu’une araignée allait se jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile.

– Comment t’appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait d’une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de l’impression.

Mon camarade se nomma.

– Et toi? dit-il en s’adressant à moi, en me fixant par derrière ses lunettes.

Je me nommai.

– Sergent! qu’on les mène à la maison de force, qu’on les rase au corps de garde, en civils… la moitié du crâne, et qu’on les ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d’où les avez-vous? nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à ronds jaunes cousus dans le dos, qu’on nous avait délivrées à Tobolsk, – C’est un nouvel uniforme, pour sûr c’est un nouvel uniforme… On projette encore… Ça vient de Pétersbourg… dit-il en nous examinant tour à tour. – Ils n’ont rien avec eux? fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.

– Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit celui-ci en se mettant au port d’armes, non sans tressauter légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.

– Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le linge blanc; enlevez le linge de couleur s’il y en a, et vendez-le aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne possède rien, continua-t-il en nous regardant d’un œil sévère. – Faites attention! conduisez-vous bien! que je n’entende pas de plaintes! sans quoi… punition corporelle! – Pour le moindre délit – les v-v-verges!

Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n’étais pas habitué: l’impression était d’autant plus douloureuse que j’entrais dans cet enfer! Mais j’ai déjà raconté tout cela.

J’ai déjà dit que nous n’avions aucune immunité, aucun allégement dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant trois mois, B-ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir. C’étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G-kof fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois, car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les forçats. Ils ne l’aimaient pas, ils l’adoraient, si l’on peut employer ce mot. Je ne sais trop ce qu’il avait fait, mais il avait conquis leur affection du premier coup. «C’est un vrai père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le temps qu’il dirigea les travaux du génie. C’était un joyeux viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même, il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu’il aimait paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n’y avait rien d’autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître, le chef. C’était leur camarade, leur égal. Malgré cette condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient jamais permis d’être irrespectueux ou familiers. Au contraire. Seulement la figure du détenu s’éclairait subitement quand il rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui adressait la parole, c’était un grand honneur. – Il y a de ces gens populaires! – G-kof avait l’air crâne, marchait à grands pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus l’aimaient pour la confiance qu’il leur témoignait, pour son horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que s’il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j’en suis convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand ils apprirent qu’il était brouillé à mort avec notre major détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au comble. Le major avait été autrefois son frère d’armes; quand ils se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d’abord joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d’être intimes. Ils s’étaient querellés, et G-kof devint l’ennemi juré du major. On raconta même qu’ils s’étaient battus à coups de poing, et il n’y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C’est notre Huit-yeux qui peut s’entendre avec le commandant! celui-là est un aigle, tandis que notre honi…» Ils étaient fort curieux de savoir qui avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait rossé l’autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en auraient éprouvé un cruel désappointement. – «Pour sur, c’est le commandant qui l’a éreinté, disaient-ils; tout petit qu’il soit, il est audacieux; l’autre se sera fourré sous un lit, tant il aura eu peur.» Mais G-kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les changea trois ou quatre fois de mon temps. – «Nos aigles ne restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand ils nous protègent.»

C’est ce G-kof qui nous envoya, B-ski et moi, travailler à sa chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit, notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de nous dénoncer. Au fond, nous n’en fûmes pas trop mécontents, car nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans entiers, je travaillai sans interruption avec B-ski, presque toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos espérances, de nos convictions, Celles de l’excellent B-ski étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et cruel, B-ski souffrait de toute objection et y répondait par des violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont j’éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d’idées communes.

Avec les années M-tski devenait de plus en plus triste et sombre. Le désespoir l’accablait. Durant les premiers temps de ma réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce qu’il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés quand j’y arrivai. Tout d’abord, il s’intéressa fort aux nouvelles que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au dehors: il me questionna, m’écouta, s’émut, mais peu à peu il se concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu’il pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant il s’aigrissait toujours plus. «Je hais ces brigands [38]», me répétait-il en parlant des forçats que j’avais déjà appris à connaître; mes arguments en leur faveur n’avaient aucune prise sur lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait quelquefois d’accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il me répétait de nouveau: «Je hais ces brigands.» (Nous parlions souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours aides-chirurgiens», Dieu sait pourquoi!) M-tski ne s’animait que quand il parlait de sa mère. «Elle est vieille et infirme – me disait-il – elle m’aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si elle est vivante. Si elle apprend qu’on m’a fouetté…» – M-tski n’était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation. Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait presque toujours seul. Un jour, à midi, on l’appela chez le commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres.

– Eh bien! M-tski, qu’as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.

«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard M-tski; il me sembla qu’on me perçait le cœur.»

– J’ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.

– Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es libre. Ta mère a supplié l’Empereur… et sa prière a été exaucée. Tiens, voilà sa lettre, voilà l’ordre de te mettre en liberté. Tu quitteras la maison de force à l’instant même.

Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.

Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils étaient heureux de son bonheur.

Il devint colon et s’établit dans notre ville, où peu de temps après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le pouvait. C’était les nouvelles politiques qui l’intéressaient surtout.

Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j’ai parlé, il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes, simples et francs. Un autre, A-tchoukovski, était par trop simple et n’avait rien de remarquable, tandis que B-m, un homme déjà âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi il avait été exilé, bien qu’il le racontât volontiers: c’était un caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes grossières d’un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction, il ne s’intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c’était un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de ses talents, et toute la ville employa B-m à décorer les murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les appartements des employés, qui lui payaient grassement son travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l’envoya travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement son métier; l’un d’eux, T-jevski, peignait presque aussi bien que lui. Notre major, qui habitait un logement de l’État, fit venir B-m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B-m se donna tant de peine que l’appartement du général gouverneur semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que l’intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait… Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu’il allait se marier. – «Comment ne pas se marier, quand on a un pareil appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus content de B-m et de ceux qui l’aidaient. Ce travail dura un mois. Pendant tout ce temps, le major changea d’opinion à notre sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés politiques. Un jour, il fit appeler J-ki.

– J-ki, lui dit-il, je t’ai offensé, je t’ai fait fouetter sans raison. Je m’en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!

J-ki répondit qu’il comprenait parfaitement.

– Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t’aie fait appeler pour te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver! moins qu’un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de Dieu [39], major… Major, comprends-tu cela?

J-ki répondit qu’il comprenait aussi cela.

– Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu capable de la sentir et de l’apprécier?

Imagine-toi: moi, moi, major!… etc.

J-ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si l’on prend en considération ses idées et son développement intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment généreuse. L’ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y avait peut-être contribué!

Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu’il fut décidé à prendre femme sitôt qu’on aurait fini de décorer son appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus sur l’eau: il avait été, je crois, maître de police de notre ville… Ce coup l’assomma inopinément. Tous les forçats se réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu’il possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions quelquefois – plus tard – en habit civil tout râpé avec une casquette à cocarde. Il regardait les forçats d’un air mauvais. Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme de major. Tant qu’il avait été notre chef, c’était un dieu habillé en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais.

Pour combien entre l’uniforme dans l’importance de ces gens-là!

IX – L’ÉVASION.

Peu de temps après que le major eut donné sa démission, on réorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux forcés y furent abolis et remplacés par un bagne militaire sur le modèle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d’y envoyer les déportés de la seconde catégorie, qui devait se composer désormais des seuls détenus militaires, c’est-à-dire de gens qui conservaient leurs droits civiques. C’étaient des soldats comme tous les autres, mais qui avaient été fouettés; ils n’étaient détenus que pour des périodes très-courtes (six ans au plus); une fois leur condamnation purgée, ils rentraient dans leurs bataillons en qualité de simples soldats, comme auparavant. Les récidivistes étaient condamnés à vingt ans de réclusion. Jusqu’alors nous avions eu dans notre prison une division militaire, mais simplement parce qu’on ne savait où mettre les soldats. Ce qui était l’exception devint la règle. Quant aux forçats civils, privés de tous leurs droits, marqués au fer et rasés, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur temps; comme il n’en venait plus de nouveaux et que les anciens étaient mis en liberté les uns après les autres, elle ne devait plus contenir un seul forçat au bout de dix ans. La division particulière fut aussi maintenue; de temps à autre arrivaient encore des criminels militaires d’importance, qui étaient écroués dans notre prison, en attendant qu’on commençât les travaux pénibles en Sibérie orientale. Notre genre de vie ne fut pas changé. Les travaux, la discipline étaient les mêmes qu’auparavant; seule, l’administration avait été renouvelée et compliquée. Un officier supérieur, commandant de compagnie, avait été désigné comme chef de la prison; il avait sous ses ordres quatre officiers subalternes qui étaient de garde à leur tour. Les invalides furent renvoyés et remplacés par douze sous-officiers et un surveillant d’arsenal. On divisa les sections de détenus en dizaines, et l’on choisit des caporaux parmi eux; ils n’avaient, bien entendu, qu’un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel établissement fut confié au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements n’allèrent pas plus loin. Tout d’abord les forçats s’agitèrent beaucoup; ils discutaient, cherchaient à pénétrer leurs nouveaux chefs; mais quand ils virent qu’au fond tout était comme auparavant, ils se tranquillisèrent, et notre vie reprit son cours ordinaire. Nous étions au moins délivrés du major; tout le monde respira et reprit courage. L’épouvante avait disparu; chacun de nous savait qu’en cas de besoin, il avait droit de se plaindre à son chef, et qu’on ne pouvait plus le punir s’il avait raison, sauf les cas d’erreur. On continua à apporter de l’eau-de-vie comme auparavant, bien qu’au lieu d’invalides nous eussions maintenant des sous-officiers. C’étaient tous des gens honnêtes et avisés, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats, mais ils entrèrent bientôt dans le courant général. Ceux qui mirent par trop de temps à comprendre les habitudes de notre prison furent instruits par nos forçats eux-mêmes. Il y eut quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec de l’eau-de-vie, on l’enivrait, puis, quand il était dégrisé, on lui expliquait, de façon qu’il comprit bien, que comme il avait bu avec les détenus, par conséquent… Les sous-officiers finirent par fermer les yeux sur le commerce de l’eau-de-vie. Ils allaient au marché comme les invalides et apportaient aux détenus du pain blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait être introduit sans risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait été changé et pourquoi la maison de force était devenue une prison militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre encore deux ans sous ce régime…

Dois-je décrire dans ces mémoires tout le temps que j’ai passé au bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j’ai vu, je pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je raconterais rentrerait forcément dans les chapitres précédents, et le lecteur s’est déjà fait en les parcourant une idée de la vie des forçats de la seconde catégorie. J’ai voulu représenter notre maison de force et ma vie d’une façon exacte et saisissante, je ne sais trop si j’ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-même mon travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. À remuer ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m’étouffe. Je ne puis d’ailleurs me souvenir de tout ce que j’ai vu, car les dernières années se sont effacées de ma mémoire; je suis sûr que j’ai oublié beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par exemple, c’est que ces années se sont écoulées lentement, tristement, que les journées étaient longues, ennuyeuses, et tombaient goutte à goutte. Je me rappelle aussi un ardent désir de ressusciter, de renaître dans une vie nouvelle qui me donnât la force de résister, d’attendre et d’espérer. Je m’endurcis enfin: j’attendis: je comptais chaque jour; quand même il m’en restait mille à passer à la maison de force, j’étais heureux le lendemain de pouvoir me dire que je n’en avais plus que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore qu’entouré de centaines de camarades, j’étais dans une effroyable solitude, et que j’en vins à aimer cette solitude. Isolé au milieu de la foule des forçats, je repassais ma vie antérieure, je l’analysais dans les moindres détails, j’y réfléchissais et je me jugeais impitoyablement; quelquefois même je remerciais la destinée qui m’avait octroyé cette solitude, sans laquelle je n’aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passée. Quelles espérances germaient alors dans mon cœur! Je pensais, je décidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j’avais commises, et d’éviter les chutes qui m’avaient brisé. Je me fis le programme de mon avenir, en me promettant d’y rester fidèle. Je croyais aveuglément que j’accomplirais, que je pouvais accomplir tout ce que je voulais… J’attendais, j’appelais avec transport ma liberté… Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une nouvelle lutte. Parfois une impatience fiévreuse m’étreignait… Je souffre rien qu’à réveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela n’intéresse que moi… J’écris ceci parce que je pense que chacun me comprendra, parce que chacun sentira de même, qui aura le malheur d’être condamné et emprisonné, dans la fleur de l’âge, en pleine possession de ses forces.

Mais à quoi bon!… je préfère terminer mes mémoires par un récit quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.

J’y pense; quelqu’un demandera peut-être s’il est impossible de s’enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que j’y ai passé, il n’y eut pas de tentative d’évasion. J’ai déjà dit qu’un détenu qui a subi deux ou trois ans commence à tenir compte de ce chiffre, et calcule qu’il vaut mieux finir son temps sans encombre, sans danger, et devenir colon après sa mise en liberté. Mais ceux qui calculent ainsi sont les forçats condamnés pour un temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue sont toujours prêts à risquer… Pourtant les tentatives d’évasion étaient rares. Fallait-il attribuer cela à la lâcheté des forçats, à la sévérité de la discipline militaire, ou bien à la situation de notre ville qui ne favorisait guère les évasions (car elle était en pleine steppe découverte)? Je n’en sais rien. Je crois que tous ces motifs avaient leur influence… Il était difficile de s’évader de notre prison: de mon temps, deux forçats l’essayèrent: c’étaient des criminels d’importance.

Quand notre major eut donné sa démission, A-v (l’espion du bagne) resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractère prenait de la fermeté avec l’âge: il était effronté, résolu et très-intelligent. Si on l’avait mis en liberté, il eût certainement continué à espionner et à battre monnaie par tous les moyens possibles, si honteux qu’ils fussent, mais il ne se serait plus laissé reprendre; il avait gagné de l’expérience au bagne. Il s’exerçait à fabriquer de faux passe-ports. Je ne l’affirme pourtant pas, car je tiens ce fait d’autres forçats. Je crois qu’il était prêt à tout risquer dans l’unique espérance de changer son sort. J’eus l’occasion de pénétrer dans son âme et d’en voir toute la laideur: son froid cynisme était révoltant et excitait en moi un dégoût invincible. Je crois que s’il avait eu envie de boire de l’eau-de-vie, et que le seul moyen d’en obtenir eût été d’assassiner quelqu’un, il n’aurait pas hésité un instant, à condition toutefois que son crime restât secret. Il avait appris à tout calculer dans notre maison de force. C’est sur lui que le Koulikof de la «section particulière» arrêta son choix.

J’ai déjà parlé de Koulikof. Il n’était plus jeune, mais plein d’ardeur, de vie et de vigueur, et possédait des facultés extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces gens-là veulent vivre quand même la vieillesse a déjà fait d’eux sa proie. J’eusse été bien surpris si Koulikof n’avait pas tenté de s’évader. Mais il était déjà décidé. Lequel des deux avait le plus d’influence sur l’autre, Koulikof ou A-f, je n’en sais rien; ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se lièrent-ils bientôt. Je crois que Koulikof comptait sur A-f pour lui fabriquer un passe-port; d’ailleurs ce dernier était un noble, il appartenait à la bonne société – cela promettait d’heureuses chances, s’ils parvenaient à regagner la Russie. Dieu sait comme ils s’entendirent et quelles étaient leurs espérances; en tout cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibériens. Koulikof était un comédien qui pouvait remplir divers rôles dans la vie, il avait droit d’espérer beaucoup de ses talents. La maison de force étrangle et étouffe de pareils hommes. Ils complotèrent donc leur évasion.

Mais il était impossible de fuir sans un soldat d’escorte, il fallait gagner ce soldat. Dans l’un des bataillons casernes à la forteresse se trouvait un Polonais d’un certain âge, homme énergique et digne d’un meilleur sort, sérieux, courageux. Quand il était arrivé en Sibérie, tout jeune, il avait déserté, car le mal du pays le minait. Il fut repris et fouetté; pendant deux ans, il fit partie des compagnies de discipline. Rentré dans son bataillon, il s’était mis avec zèle au service; on l’en avait récompensé en lui donnant le grade de caporal. Il avait de l’amour-propre, et parlait du ton d’un homme qui se tient en haute estime.

Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous surveillaient, car les Polonais m’avaient parlé de lui. Je crus voir que le mal du pays s’était changé en une haine sourde, irréconciliable. Il n’aurait reculé devant rien, et Koulikof, eut du flair en le choisissant comme complice de son évasion. Ce caporal s’appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils fixèrent le jour. On était au mois de juin, pendant les grandes chaleurs. Le climat de notre ville était assez égal, surtout l’été, ce qui est très-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas penser à s’enfuir directement de la forteresse, car la ville est située sur une colline, dans un lieu découvert, les forêts qui l’entourent sont à une assez grande distance. Un déguisement était indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le faubourg, où Koulikof s’était ménagé un repaire depuis longtemps. Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg étaient dans le secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit resté incertain. Cette année-là, une jeune demoiselle de conduite légère, d’extérieur très-agréable, nommée Vanika-Tanika, venait de s’établir dans un coin du faubourg; elle donnait déjà de grandes espérances, qu’elle devait entièrement justifier par la suite. On l’appelait aussi «feu et flamme»; je crois qu’elle était d’intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des folies pour elle pendant toute une année. Quand on forma les détachements, le matin, nos gaillards s’arrangèrent pour se faire envoyer avec le forçat Chilkine – poêlier-plâtrier de son métier – recrépir des casernes vides que les soldats du camp avaient abandonnées. A-f et Koulikof devaient l’aider à transporter les matériaux nécessaires. Kohler se fit admettre dans l’escorte; comme pour trois détenus le règlement exigeait deux soldats d’escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait apprendre le service en sa qualité de caporal. Il fallait que nos fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu’il se décidât à les suivre, lui, un homme sérieux, intelligent et calculateur, qui n’avait plus que quelques années à passer sous les drapeaux.

Ils arrivèrent aux casernes vers six heures du matin. Ils étaient complètement seuls. Après avoir travaillé une heure environ, Koulikof et A-f dirent à Chilkine qu’ils allaient à l’atelier voir quelqu’un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le plus naturel. C’était un Moscovite, poêlier de son métier, rusé, pénétrant, peu causeur, d’aspect débile et décharné. Cet homme qui aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque boutique de Moscou, se trouvait dans la «section particulière», au nombre des plus redoutables criminels militaires, après de longues pérégrinations; ainsi l’avait voulu sa destinée. Qu’avait-il fait pour mériter un châtiment si dur? je n’en sais rien; il ne manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de temps à autre, il s’enivrait comme un savetier; à part cela, sa conduite était excellente. On ne l’avait pas mis dans le secret comme de juste, et il fallait le dérouter. Koulikof lui dit en clignant de l’œil qu’ils allaient chercher de l’eau-de-vie, cachée dans l’atelier depuis la veille, ce qui intéressa fort Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune recrue, pendant que Koulikof, A-f et Kohler se rendaient au faubourg.

Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine se mit à réfléchir: un éclair lui traversa l’esprit. Il se rappela que Koulikof paraissait avoir quelque chose d’extraordinaire, qu’il chuchotait avec A-f en clignant de l’œil; il l’avait vu; maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait également frappé son attention; en partant avec les deux forçats, le caporal avait expliqué à la recrue ce qu’elle devait faire pendant son absence, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses souvenirs, plus ses soupçons augmentaient. Le temps s’écoulait, les forçats ne revenaient pas; son inquiétude était extrême, car il comprenait que l’administration le soupçonnerait de connivence avec les fugitifs: il risquait sa peau par conséquent. On pouvait croire qu’il était leur complice, et qu’il les avait laissés partir, connaissant leur intention; s’il tardait à dénoncer leur disparition, ces soupçons prendraient encore plus de consistance. Il n’avait pas de temps à perdre. Il se rappela alors que Koulikof et A-f étaient devenus intimes depuis quelque temps, qu’ils complotaient souvent derrière les casernes, à l’écart. Il se souvint encore que cette idée lui était déjà venue, qu’ils se concertaient… Il regarda son soldat d’escorte; celui-ci bâillait, accoudé sur son fusil, et se grattait le nez le plus innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas nécessaire de lui communiquer ses pensées: il lui dit tout simplement de venir avec lui à l’atelier du génie. Il voulait demander là si on n’avait pas aperçu ses camarades; mais personne ne les avait vus. Les soupçons de Chilkine se confirmaient. – S’ils avaient été simplement s’enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le faisait souvent… mais cela était impossible, pensait Chilkine. Ils le lui auraient dit, car à quoi bon lui cacher cela? Chilkine quitta son travail, et sans même retourner à la caserne où il travaillait, il s’en fut tout droit à la maison de force.

Il était près de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major, auquel il communiqua ses soupçons. Celui-ci eut peur, et tout d’abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait communiqué son idée que sous forme de soupçon. Le sergent-major courut chez le major, qui courut à son tour chez le commandant. Au bout d’un quart d’heure, toutes les mesures nécessaires étaient prises. On fit un rapport au général gouverneur. Comme les forçats étaient d’importance, on pouvait recevoir une réprimande sévère de Pétersbourg. A.-f était classé parmi les condamnés politiques, à tort ou à raison; Koulikof était forçat de la «section particulière», c’est-à-dire archicriminel, et de plus, ancien militaire. On se rappela alors qu’aux termes du règlement, chaque forçat de la division particulière devait avoir deux soldats d’escorte quand il allait au travail; or cette règle n’avait pas été observée, ce qui pouvait faire du tort à tout le monde. On envoya aussitôt des exprès dans tous les chefs-lieux de bailliage, dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les autorités de l’évasion de deux forçats et donner leur signalement. On expédia des Cosaques à leur recherche; on écrivit dans tous les arrondissements, dans les gouvernements voisins… Enfin, on eut une peur horrible.

L’agitation n’était pas moindre dans notre maison de force; à mesure que les détenus revenaient du travail, ils apprenaient la grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun l’accueillait avec une joie cachée et profonde. Le cœur des forçats bondissait d’émotion… Outre que cela rompait la monotonie de la maison de force et les divertissait, c’était une évasion, une évasion qui trouvait un écho sympathique dans toutes les âmes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies; une sorte d’espérance, d’audace, remuait tous ces cœurs, en leur faisant croire à la possibilité de changer leur sort, «Eh bien! ils se sont enfuis tout de même! Pourquoi donc nous, ne…» Et chacun, à cette pensée, se redressait et regardait ses camarades d’un air provocateur. Tous les forçats prirent un air hautain et dévisagèrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-même arriva. Les nôtres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une nuance de mépris et de gravité sévère: «Hein? nous savons nous tirer d’affaire, quand nous le voulons?» Tout le monde s’attendait à une visite générale des chefs; on savait d’avance qu’on procéderait à une enquête et qu’on ferait des perquisitions; aussi avait-on tout caché, car on n’ignorait pas que notre administration avait de l’esprit après coup. Ces prévisions furent justifiées: il y eut un grand remue-ménage; on mit tout sens dessus dessous, on fouilla partout – et comme de juste, on ne trouva rien.

Quand vint l’heure des travaux de l’après-dînée, on nous y conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et sous-officiers de garde venaient à chaque instant nous surprendre: on nous compta une fois de plus qu’à l’ordinaire; on se trompa aussi deux fois de plus qu’à l’ordinaire, ce qui causa un nouveau désordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de nouveau. Puis, une fois encore, on nous vérifia dans les casernes.

Les forçats ne s’inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas, ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne pourra pas nous chercher chicane du moins.» L’administration se demandait s’il n’y avait pas parmi nous des complices des évadés, elle ordonna de nous surveiller et d’espionner nos conversations, mais sans résultat. – «Pas si bête que de laisser derrière soi des complices!» – «On cache son jeu quand on tente un pareil coup!» – «Koulikof et A-f sont des gaillards assez rusés pour avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans que personne s’en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de Koulikof et de A-f avait grandi de cent coudées. Tous étaient fiers d’eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus lointaine postérité, qu’il survivrait à la maison de force.

– De crânes gaillards! disaient les uns.

– Eh bien! on croyait qu’on ne pouvait pas s’enfuir… ils se sont pourtant évadés! ajoutaient les autres.

– Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec condescendance. – Mais qui s’est évadé?… Êtes-vous seulement dignes de dénouer les cordons de leurs souliers?

En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un silence modeste. «C’est vrai! tout le monde n’est pas Koulikof et A-f; il faut faire ses preuves d’abord…»

– Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine; sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se frottait la joue de la paume de la main. -Que faisons-nous ici? Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!

– Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille botte… Elle vous tient aux jambes. Qu’as-tu à soupirer?

– Mais, tiens, Koulikof, par exemple… commença un des plus ardents, un jeune blanc-bec.

– Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le blanc-bec; – Koulikof!… Les Koulikof, on ne les fait pas à la douzaine!

– Et A-f! camarades, quel gaillard!

– Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu’il voudra. C’est un fin matois.

– Sont-ils loin? voilà ce que j’aimerais savoir…

Et les conversations s’engageaient: – Sont-ils déjà à une grande distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche? Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on les écouta avec curiosité.

Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on décida qu’ils ne valaient pas le diable. Près de la ville, c’étaient tous des gens qui savaient ce qu’ils avaient à faire; pour rien au monde, ils n’aideraient les fugitifs; au contraire, ils les traqueraient pour les livrer.

– Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines bêtes!

– Des paysans de rien.

– Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour rien.

– Oh! les nôtres…

– Bien entendu, c’est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres ne craignent rien.

– En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler d’eux.

– Crois-tu par hasard qu’on les pincera?

– Je suis sûr qu’on ne les attrapera jamais! riposte un des plus excités, en donnant un grand coup de poing sur la table.

– Hum! c’est suivant comme ça tournera.

– Eh bien! camarades, dit Skouratof- si je m’évadais, de ma vie on ne me pincerait!

– Toi?

Et tout le monde part d’un éclat de rire; d’autres font semblant de ne pas même vouloir l’écouter. Mais Skouratof est en train.

– De ma vie on ne me pincerait – fait-il avec énergie. Camarades, je me le dis souvent, et ça m’étonne même. Je passerais par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer.

– N’aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et bien demander du pain à un paysan!

Nouveaux éclats de rire.

– Du pain? menteur!

– Qu’as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi, la mort bovine [40], c’est pour ça qu’on vous a déportés.

Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l’air indignés.

– Menteur! cria Skouratof – c’est Mikitka qui vous a raconté cela; il ne s’agissait pas de moi, mais de l’oncle Vacia, et vous m’avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m’apprenait à lire la liturgie, il me pinçait l’oreille en me disant: Répète: «Aie pitié de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec lui: «On m’a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà ce que j’ai fait depuis ma plus tendre enfance.

Tous éclatèrent de rire. C’est tout ce que Kouratof désirait, il fallait qu’il fît le bouffon. On en revint bientôt aux conversations sérieuses, surtout les vieillards et les connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une grande foule s’était rassemblée à la cuisine. Il n’y avait naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l’on n’aurait point parlé devant eux à cœur ouvert. Parmi les plus joyeux je remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes, et dont la figure était très-comique. Il s’appelait Mametka, ne parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la foule, et écoutait, écoutait avec béatitude.

– Eh bien! Mametka, iakchi.

– Iakchi, oukh iakchi! marmottait Mametka, en secouant sa tête grotesque. – Iakchi.

– On ne les attrapera pas? Iok.

– Ioi, iok! Et Mametka branlait et hochait la tête, en brandissant les bras.

– Tu as donc menti, et moi je n’ai pas compris, hein?

– C’est ça, c’est ça, iakchi! répondait Mametka.

– Allons, bon, iakch, aussi.

Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant Mametka abasourdi.

Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait l’administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des chefs, et n’avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu’on ne les pincera pas», disaient-ils avec satisfaction.

On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et qu’ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et les ravins.

– Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés chez un homme à eux.

– Pour sûr! – ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans avoir tout préparé à l’avance.

Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu’ils étaient peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s’en iraient tout tranquillement plus loin…

Bref, tous les détenus étaient d’humeur romanesque et fantastique. Tout à coup, huit jours après l’évasion, le bruit se répandit qu’on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les forçats s’émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville qu’on avait arrêté les fugitifs et qu’on les ramenait. Après le dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez le major, assura qu’ils seraient amenés au corps de garde le soir même. Ils étaient pris, il n’y avait plus à en douter. Il est difficile de rendre l’impression que fit cette annonce sur les forçats; ils s’exaspérèrent tout d’abord, puis se découragèrent. Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils bafouèrent, non plus l’administration, mais les fugitifs maladroits. Ce fut d’abord le petit nombre, puis tous firent chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris les masses étourdies et gardèrent le silence.

Autant on avait glorifié auparavant Koulikof et A-f, autant on les dénigra ensuite. On les dénigrait même avec plaisir, comme s’ils avaient offensé leurs camarades en se laissant prendre. On disait avec dédain qu’ils avaient eu probablement très-faim, et que ne pouvant supporter leurs souffrances, ils étaient venus dans un hameau demander du pain aux paysans, ce qui est le dernier abaissement pour un vagabond. Ces récits étaient faux, car on avait suivi les fugitifs à la piste; quand ils étaient entrés sous bois, on avait fait cerner la forêt dans laquelle ils se trouvaient. Voyant qu’il n’y avait plus moyen de se sauver, ils se rendirent. Ils n’avaient rien d’autre à faire.

On les amena le soir, pieds et poings liés, escortés de gendarmes; tous les forçats se jetèrent sur la palissade pour voir ce qu’on leur ferait. Ils ne virent que les équipages du major et du commandant qui attendaient devant le corps de garde. On mit les évadés au secret, après les avoir referrés; le lendemain ils passèrent en jugement. Les moqueries et le mépris des détenus pour leurs camarades cessèrent d’eux-mêmes, quand on sut les détails: on apprit alors qu’ils avaient été obligés de se rendre, parce qu’ils étaient cernés de tous côtés; tout le monde s’intéressa cordialement au cours de l’affaire.

– On leur en donnera au moins un millier.

– Oh! oh! ils les fouetteront à mort. A-f peut-être ne recevra que mille baguettes, mais l’autre, on le tuera pour sûr, parce que, vois-tu, il est de la section particulière.

Les forçats se trompaient. A-f fut condamné à cinq cents coups de baguettes; sa conduite antérieure lui valut les circonstances atténuantes, et puis, c’était son premier délit. Koulikof reçut, je crois, mille cinq cents coups. Comme on voit, la punition fut assez bénigne. En gens de bon sens, ils n’impliquèrent personne dans leur affaire et déclarèrent nettement qu’ils s’étaient enfuis de la forteresse sans entrer nulle part. J’avais surtout pitié de Koulikof: il avait perdu sa dernière espérance, sans compter les deux mille verges qu’il reçut. On l’envoya plus tard dans une autre maison de force. A-f fut à peine châtié; on l’épargna, grâce aux médecins. Mais une fois à l’hôpital, il fit le fanfaron et déclara que maintenant il ne reculerait devant rien et ferait encore parler de lui. Koulikof resta le même homme, convenable et posé; une fois de retour à la maison de force, après son châtiment, il eut l’air de ne l’avoir jamais quittée. Mais les forçats ne le regardaient plus du même œil: bien qu’il n’eût pas changé, ils avaient cessé de l’estimer dans leur for intérieur, ils le traitèrent désormais de pair à compagnon.

Depuis cette tentative d’évasion, l’étoile de Koulikof pâlit sensiblement. Le succès signifie tout dans ce monde…

X – LA DÉLIVRANCE.

Cette tentative eut lieu pendant ma dernière année de travaux forcés. Je me souviens aussi bien de cette dernière période que de la première, mais à quoi bon accumuler les détails? Malgré mon impatience de finir mon temps, cette année fut la moins pénible de ma déportation. J’avais beaucoup d’amis et de connaissances parmi les forçats, qui avaient décidé que j’étais un brave homme. Beaucoup d’entre eux m’étaient dévoués et m’aimaient sincèrement. Le pionnier avait envie de pleurer lorsqu’il nous accompagna, mon compagnon et moi, hors de la maison de force; et quand nous fûmes définitivement en liberté, il vint presque tous les jours nous voir dans un logement de l’État qui nous avait été assigné, pendant le mois que nous passâmes en ville. Il y avait pourtant des physionomies dures et rébarbatives, que je n’avais pu gagner. Dieu sait pourquoi! Nous étions pour ainsi dire séparés par une barrière.

J’eus plus d’immunités pendant cette dernière année. Je retrouvai parmi les fonctionnaires militaires de notre ville des connaissances et même d’anciens camarades d’école avec lesquels je renouai des relations. Grâce à eux, je pouvais recevoir de l’argent, écrire à ma famille et même posséder des livres. Depuis plusieurs années, je n’avais pas eu un seul livre; aussi est-il difficile de se rendre compte de l’impression étrange et de l’émotion qu’excita en moi le premier volume que je pus lire à la maison de force. Je commençai à le dévorer le soir, quand on ferma les portes, et je lus toute la nuit, jusqu’à l’aube. Ce numéro de Revue me parut être un messager de l’autre monde: ma vie antérieure se dessinait avec relief et netteté devant mes yeux: je tâchai de deviner si j’étais resté bien en arrière, s’ils avaient beaucoup vécu là-bas sans moi; je me demandais ce qui les agitait, quelles questions les occupaient. Je m’attachais anxieusement aux mots, je lisais entre les lignes, je m’efforçais de trouver le sens mystérieux, les allusions au passé qui m’était connu; je recherchais les traces de ce qui causait de l’émotion dans mon temps; comme je fus triste quand je dus m’avouer que j’étais étranger à la vie nouvelle, que j’étais maintenant un membre rejeté de la société! J’étais en retard; il me fallait faire connaissance avec la nouvelle génération. Je me jetai sur un article, au bas duquel je trouvai le nom d’un homme qui m’était cher… Mais les autres noms m’étaient inconnus pour la plupart; de nouveaux travailleurs étaient entrés en scène; je me hâtais de faire connaissance avec eux, je me désespérais d’avoir si peu de livres sous la main et tant de difficulté à me les procurer. Auparavant, du temps de notre ancien major, on risquait beaucoup à apporter des livres à la maison de force. Si l’on en trouvait un lors des perquisitions, c’était toute une histoire; on vous demandait d’où vous le teniez. – «Tu as sans doute des complices?» Et qu’aurais-je répondu? Aussi avais-je vécu sans livres, renfermé en moi-même, me posant des questions, que j’essayais de résoudre, et dont la solution me tourmentait souvent… Mais je ne pourrai jamais exprimer tout cela…

Comme j’étais arrivé en hiver, je devais être libéré en hiver, le jour anniversaire de celui où j’étais entré. Avec quelle impatience j’attendais ce bienheureux hiver! avec quelle satisfaction je voyais l’été finir, les feuilles jaunir sur les arbres, et l’herbe se dessécher dans la steppe! L’été est passé… le vent d’automne hurle et gémit, la première neige tombe en tournoyant… Cet hiver, si longtemps attendu, est enfin arrivé! Mon cœur bat sourdement et précipitamment dans le pressentiment de la liberté. Chose étrange! plus le temps passait, plus le terme s’approchait, plus je devenais calme et patient. Je m’étonnais moi-même et je m’accusais de froideur, d’indifférence. Beaucoup de forçats, que je rencontrais dans la cour quand les travaux étaient finis, s’entretenaient avec moi et me félicitaient.

– Allons, petit père Alexandre Pétrovitch! Vous allez bientôt être mis en liberté! Vous nous laisserez seuls, comme de pauvres diables.

– Eh bien! Martynof, avez-vous encore longtemps à attendre? lui demandai-je.

– Moi? eh! eh! Sept ans à trimer!…

Il soupire, s’arrête et regarde au loin d’un air distrait, comme s’il regardait dans l’avenir… Oui, beaucoup de mes camarades me félicitaient sincèrement et cordialement. Il me sembla même qu’on avait plus d’affabilité pour moi, je ne leur appartenais déjà plus, je n’étais plus leur pareil; aussi me disaient-ils adieu. K- tchinski, jeune noble polonais, de caractère doux et paisible, aimait à se promener comme moi dans la cour de la prison. Il espérait conserver sa santé en prenant de l’exercice et en respirant l’air frais, pour compenser le mal que lui faisaient les nuits étouffantes des casernes. «J’attends avec impatience votre mise en liberté, me dit-il un jour en souriant, comme nous nous promenions. Quand vous quitterez le bagne, je saurai alors qu’il me reste juste une année de travaux forcés.»

Je dirai ici en passant que, grâce à la perpétuelle idéalisation, la liberté nous semblait plus libre que la liberté telle qu’elle est en réalité. Les forçats exagéraient l’idée de la liberté; cela est commun à tous les prisonniers. L’ordonnance déguenillée d’un officier nous semblait être une espèce de roi, l’idéal de l’homme libre, relativement aux forçats; il n’avait pas de fers, il n’avait pas la tête rasée, et allait où il voulait, sans escorte.

La veille de ma libération, au crépuscule, je fis pour la dernière fois le tour de notre maison de force. Que de milliers de fois j’avais tourné autour de cette palissade pendant ces dix ans! J’avais erré là derrière les casernes pendant toute la première année, solitaire et désespéré. Je me souviens comme je comptais les jours que j’y devais passer. Il y en avait plusieurs milliers. Dieu! comme il y a longtemps de cela! Dans ce coin avait végété notre aigle prisonnier; je rencontrais souvent Pétrof à cet endroit. Maintenant il ne me quittait plus; il accourait auprès de moi, et comme s’il devinait mes pensées, il se promenait silencieusement à mes côtés et s’étonnait à part lui, Dieu sait de quoi. Je disais adieu mentalement aux noires poutres équarries de nos casernes. Combien de jeunesse, de forces inutiles étaient enterrées et perdues dans ces murailles, sans profit pour personne! Il faut bien le dire: tous ces gens-là étaient peut-être les mieux doués, les plus forts de notre peuple. Mais ces forces puissantes étaient perdues sans retour. À qui la faute?

Oui, à qui la faute?

Le lendemain de cette soirée, de bon matin, avant qu’on se mit en rang pour aller au travail, je parcourus toutes les casernes, pour dire adieu aux forçats. Bien des mains calleuses et solides se tendirent vers moi avec bienveillance. Quelques-uns me donnaient des poignées de main en camarades, mais c’était le petit nombre. Les autres comprenaient parfaitement que j’étais devenu un tout autre homme, que je n’étais plus un des leurs. Ils savaient que j’avais des connaissances en ville, que je m’en irais tout de suite chez des messieurs, que je m’assiérais à leur table, que je serais leur égal. Ils comprenaient cela, et bien que leur poignée de main fût affable et cordiale, ce n’était plus celle d’un égal; j’étais devenu pour eux un monsieur. D’autres me tournaient durement le dos et ne répondaient pas à mes adieux. Quelques-uns même me regardaient avec haine.

Le tambour battit, et tous les forçats se rendirent aux travaux. Je restai seul. Souchilof s’était levé avant tout le monde, et se trémoussait afin de me préparer une dernière fois mon thé. Pauvre Souchilof! il pleura quand je lui donnai mes vêtements, mes chemises, mes courroies pour les fers et quelque peu d’argent. – «Ce n’est pas cela… ce n’est pas cela… disait-il, en mordant ses lèvres tremblantes. – C’est vous que je perds, Alexandre Pétrovitch! que ferai-je maintenant sans vous?…» Je dis adieu aussi à Akim Akimytch.

– Votre tour de partir arrivera bientôt! lui dis-je.

– Je dois rester ici longtemps, très-longtemps encore, murmura-t-il en me serrant la main. Je me jetai à son cou, et nous nous embrassâmes.

Dix minutes après la sortie des forçats, nous quittâmes le bagne, mon camarade et moi – pour n’y jamais revenir. Nous allâmes à la forge où l’on devait briser nos fers. Nous n’avions point d’escorte armée; nous nous y rendîmes en compagnie d’un sous-officier. Ce furent des forçats qui brisèrent nos fers, dans l’atelier du génie. J’attendis qu’on déferrât mon camarade, puis je m’approchai de l’enclume. Les forgerons me firent tourner le dos, m’empoignèrent la jambe et l’allongèrent sur l’enclume… Ils se démenaient, s’agitaient; ils voulaient faire cela lestement, habilement. – Le rivet! tourne d’abord le rivet, commanda le maître forgeron. – Mets-le comme ça, bien!… Donne maintenant un coup de marteau…

Les fers tombèrent. Je les soulevai… Je voulais les tenir dans ma main, les regarder encore une fois. J’étais tout surpris qu’un moment avant ils fussent à mes jambes.

– Allons, adieu! adieu! me dirent les forçats de leurs voix grossières et saccadées, mais qui semblaient joyeuses.

Oui, adieu! La liberté, la vie nouvelle, la résurrection d’entre les morts… Ineffable minute!

Fin


  1. <a l:href="#_ftnref25">[25]</a> Aide-chirurgien d’armée.

  2. <a l:href="#_ftnref26">[26]</a> Le peuple, en Russie, emploie très-souvent la troisième personne du pluriel par politesse en parlant de quelqu’un.

  3. <a l:href="#_ftnref27">[27]</a> Type du roman de N. Gogol: les Âmes mortes.

  4. <a l:href="#_Toc95062188">[28]</a> Tout ce que je raconte des punitions corporelles existait de mon temps. Maintenant, à ce que j’ai entendu dire, tout est changé et change encore. (Note de Dostoïevski.)

  5. <a l:href="#_ftnref29">[29]</a> Les schpitzruten sont des verges dont l’usage était très-fréquent en Allemagne au siècle dernier, et qui, du reste, y ont été inventées.

  6. <a l:href="#_ftnref30">[30]</a> Un passe-port. (Note de Dostoïevski.)

  7. <a l:href="#_ftnref31">[31]</a> C’est-à-dire qui sont dans la forêt, où chante le coucou. Il entend par la que ce sont aussi des vagabonds. (Note de Dostoïevski.)

  8. <a l:href="#_ftnref32">[32]</a> Barbouiller la porte cochère de la maison où demeure une jeune fille indique que celle-ci a perdu son innocence.

  9. <a l:href="#_ftnref33">[33]</a> C’est une marque de respect qui s’accordait autrefois en Russie, mais maintenant cette habitude est tombée en désuétude.

  10. <a l:href="#_ftnref34">[34]</a> Pour écarter des chevaux la vermine qui les dévore souvent Russie, on n’étrille que les chevaux de luxe.

  11. <a l:href="#_ftnref35">[35]</a> Injure dont le vrai sens est intraduisible.

  12. <a l:href="#_ftnref36">[36]</a> Cette phrase est en français dans l’original.

  13. <a l:href="#_ftnref37">[37]</a> Les décembristes.

  14. <a l:href="#_ftnref38">[38]</a> Sic. Cette phrase est en français dans l’original.

  15. <a l:href="#_ftnref39">[39]</a> Notre major n’était pas le seul à employer cette expression, bien d’autres commandants militaires l’imitaient, de mon temps, surtout ceux qui sortaient du rang. (Note de Dostoïevski.)

  16. <a l:href="#_ftnref40">[40]</a> C’est-à-dire qu’ils ont tué un paysan ou une femme, qu’ils soupçonnaient de jeter un sort sur le bétail. Nous avions dans notre maison de force un meurtrier de cette catégorie. (Note de Dostoïevski.)