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J'entends la douce voix de Fubuki:
– Je la reconnais bien là. Elle s'est recouverte d'ordures pour qu'on n'ose pas la secouer. Elle s'est rendue intouchable. C'est dans sa manière. Elle n'a aucune dignité. Quand je lui dis qu'elle est bête, elle me répond que c'est plus grave, qu'elle est une handicapée mentale. Il faut toujours qu'elle s'abaisse. Elle croit que cela la met hors de portée. Elle se trompe.
J'ai envie d'expliquer que c'était pour me protéger du froid. Je n'ai pas la force de parler. Je suis au chaud sous les saletés de Yumimoto. Je sombre encore.
J'émergeai. A travers une couche de paperasse chiffonnée, de canettes, de mégots mouillés de Coca, j'aperçus l'horloge qui indiquait dix heures du matin.
Je me relevai. Personne n'osa me regarder, à part Fubuki qui me dit avec froideur:
– La prochaine fois que vous déciderez de vous déguisér en clocharde, ne le faites plus dans notre entreprise. Il y a des stations de métro pour ça.
Malade de honte, je pris mon sac à dos et filai aux toilettes où je me changeai et me lavai la tête sous le robinet. Quand je revins, une femme d'ouvrage avait déjà nettoyé les traces de ma folie.
– J'aurais voulu faire ça moi-même, dis-je, gênée.
– Oui, commenta Fubuki. Ça, au moins, vous en auriez peut-être été capable.
– J'imagine que vous pensez aux vérifications de frais. Vous avez raison: c'est au-dessus de mes capacités. Je vous l'annonce solennellement: je renonce à cette tâche.
– Vous y avez mis le temps, observa-t-elle, narquoise.
«C'était donc ça, pensai-je. Elle voulait que ce soit moi qui le dise. Évidemment: c'est beaucoup plus humiliant.»
– L'échéance tombe ce soir, repris-je.
– Donnez-moi le classeur.
En vingt minutes, elle avait fini.
Je passai la journée comme un zombie. J'avais la gueule de bois. Mon bureau était recouvert de liasses de papiers couverts d'erreurs de calcul. Je les jetai un à un.
Quand je voyais Fubuki travailler à son ordinateur, j'avais du mal à m'empêcher de rire. Je me revoyais la veille, nue, assise sur le clavier, enlaçant la machine avec mes bras et mes jambes. Et à présent, la jeune femme posait ses doigts sur les touches. C'était la première fois que je m'intéressais à l'informatique.
Les quelques heures de sommeil sous les détritus n'avaient pas suffi à m'extraire de la bouillie que l'excès de chiffres avait fait de mon cerveau. Je pataugeais, je cherchais sous les décombres les cadavres de mes repères mentaux. Cependant, je savourais déjà un répit miraculeux: pour la première fois depuis des semaines interminables, je n'étais pas en train de tapoter sur la calculette.
Je redécouvrais le monde sans nombres. Puisqu'il y a l'analphabéitisme, il devrait y avoir l'anarythmétisme pour parler du drame particulier aux gens de mon espèce.
Je rentrai dans le siècle. Il peut paraître étrange que, après ma nuit de folie, les choses aient repris comme si rien de grave n'était arrivé. Certes, personne ne m'avait vue parcourir les bureaux toute nue, en marchant sur les mains, ni rouler un patin à un honnête ordinateur. Mais on m'avait quand même retrouvée endormie sous le contenu de la poubelle. Dans d'autres pays, on m'eût peut-être mise à la porte pour ce genre de comportement.
Singulièrement, il y a une logique à cela: les systèmes les plus autoritaires suscitent, dans les nations où ils sont d'application, les cas les plus hallucinants de déviance – et, par ce fait même, une relative tolérance à l'égard des bizarreries humaines les plus sidérantes. On ne sait ce qu'est un excentrique si l'on n'a pas rencontré un excentrique nippon. J'avais dormi sous les ordures? On en avait vu d'autres. Le Japon est un pays qui sait ce que «craquer» veut dire.
Je recommençai à jouer les utilités. Il me serait difficile d'exprimer la volupté avec laquelle je préparais le thé et le café: ces gestes simples qui ne présentaient aucun obstacle à ma pauvre cervelle me recousaient l'esprit.
Le plus discrètement possible, je me remis à avancer les calendriers. Je m'efforçais d'avoir l'air affairée tout le temps, si grande était ma peur qu'on me recolle aux chiffres.
Mine de rien, eut lieu un événement: je rencontrai Dieu. L'ignoble vice-président m'avait commandé une bière, trouvant sans doute qu'il n'était pas assez gros comme ça. J'étais venue la lui apporter avec un dégoût poli. Je quittais l'antre de l'obèse quand s'ouvrit la porte du bureau voisin: je tombai nez à nez avec le président.
Nous nous regardâmes l'un l'autre avec stupéfaction. De ma part, c'était compréhensible: il m'était enfin donné de voir le dieu de Yumimoto. De la sienne, c'était moins facile à expliquer: savait-il même que j'existais? Il sembla que ce fut le cas car il s'exclama, avec une voix d'une beauté et d'une délicatesse insensées:
– Vous êtes sûrement Amélie-san!
Il sourit et me tendit la main. J'étais tellement ahurie que je ne pus émettre un son. Monsieur Haneda était un homme d'une cinquantaine d'années, au corps mince et au visage d'une élégance exceptionnelle. Il se dégageait de lui une impression de profonde bonté et d'harmonie. Il eut pour moi un regard d'une amabilité si vraie que je perdis le peu de contenance qui me restait.
Il s'en alla. Je demeurai seule dans le couloir, incapable de bouger. Ainsi donc, le président de ce lieu de torture, où je subissais chaque jour des humiliations absurdes, où j'étais l'objet de tous les mépris, le maître de cette géhenne était ce magnifique être humain, cette âme supérieure!
C'était à n'y rien comprendre. Une société dirigée par un homme d'une noblesse si criante eût dû être un paradis raffné, un espace d'épanouissement et de douceur. Quel était ce mystère? Était-il possible que Dieu règne sur les Enfers?
J'étais toujours figée de stupeur quand me fut apportée la réponse à cette question. La porte du bureau de l'énorme Omochi s'ouvrit et j'entendis la voix de l'infâme qui me hurlait:
– Qu' est-ce que vous fichez là? On ne vous paie pas pour traîner dans les couloirs!
Tout s'expliquait: à la compagnie Yumimoto, Dieu était le président et le vice-président était le Diable.
Fubuki, elle, n'était ni Diable ni Dieu: c'était une Japonaise.
Toutes les Nippones ne sont pas belles. Mais quand l'une d'entre elles se met à être belle, les autres n'ont qu'à bien se tenir.
Toute beauté est poignante, mais la beauté japonaise est plus poignante encore. D'abord parce que ce teint de lys, ces yeux suaves, ce nez aux ailes inimitables, ces lèvres aux contours si dessinés, cette douceur compliquée des traits ont déjà de quoi éclipser les visages les plus réussis.
Ensuite parce que ses manières la stylisent et font d'elle une œuvre d'art inaccessible à l'entendement.
Enfin et surtout parce qu'une beauté qui a résisté à tant de corsets physiques et mentaux, à tant de contraintes, d'écrasements, d'interdits absurdes, de dogmes, d'asphyxie, de désolations, de sadisme, de conspiration du silence et d'humiliations – une telle beauté, donc, est un miracle d'héroïsme.
Non que la Nippone soit une victime, loin de là. Parmi les femmes de la planète, elle n'est vraiment pas la plus mal lotie. Son pouvoir est considérable: je suis bien placée pour le savoir.
Non: s'il faut admirer la Japonaise – et il le faut -, c'est parce qu'elle ne se suicide pas. On conspire contre son idéal depuis sa plus tendre enfance. On lui coule du plâtre à l'intérieur du cerveau: «Si à vingt -cinq ans tu n'es pas mariée, tu auras de bonnes raisons d'avoir honte», «si tu ris, tu ne seras pas distinguée», «si ton visage exprime un sentiment, tu es vulgaire», «si tu mentionnes l'existence d'un poil sur ton corps, tu es immonde», «si un garçon t'embrasse sur la joue en public, tu es une putain», «si tu manges avec plaisir, tu es une truie», «si tu éprouves du plaisir à dormir, tu es une vache», etc. Ces préceptes seraient anecdotiques s'ils ne s'en prenaient pas à l'esprit.
Car, en fin de compte, ce qui est assené à la Nippone à travers ces dogmes incongrus, c'est qu'il ne faut rien espérer de beau. N'espère pas jouir, car ton plaisir t'anéantirait. N'espère pas être amoureuse, car tu n'en vaux pas la peine: ceux qui t’aimeraient t’aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N'espère pas que la vie t'apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t'enlèvera quelque chose. N'espère pas même une chose aussi simple que le calme, car tu n'as aucune raison d'être tranquille.
Espère travailler. Il y a peu de chances, vu ton sexe, que tu t'élèves beaucoup, mais espère servir ton entreprise. Travailler te fera gagner de l'argent, dont tu ne retireras aucune joie mais dont tu pourras éventuellement te prévaloir, par exemple en cas de mariage – car tu ne seras pas assez sotte pour supposer que l'on puisse vouloir de toi pour ta valeur intrinsèque.
A part cela, tu peux espérer vivre vieille, ce qui n'a pourtant aucun intérêt, et ne pas connaître le déshonneur, ce qui est une fin en soi. Là s'arrête la liste de tes espoirs licites.
Ici commence l'interminable théorie de tes devoirs stériles. Tu devras être irréprochable, pour cette seule raison que c'est la moindre des choses. Être irréprochable ne te rapportera rien d'autre que d'être irréprochable, ce qui n'est ni une fierté ni encore moins une volupté.
Je ne pourrai jamais énumérer tous tes devoirs, car il n'y a pas une minute de ta vie qui ne soit régentée par l'un d'entre eux. Par exemple, même quand tu seras isolée aux toilettes pour l'humble besoin de soulager ta vessie, tu auras l'obligation de veiller à ce que personne, ne puisse entendre la chansonnette de ton ruisseau: tu devras donc tirer la chasse sans trêve.
Je cite ce cas pour que tu comprennes ceci: si même des domaines aussi intimes et insignifiants de ton existence sont soumis à un commandement, songe, a fortiori, à l'ampleur des contraintes qui pèseront sur les moments essentiels de ta vie.
Tu as faim? Mange à peine, car tu dois rester mince, non pas pour le plaisir de voir les gens se retourner sur ta silhouette dans la rue – ils ne le feront pas -, mais parce qu'il est hontéux d'avoir des rondeurs.
Tu as pour devoir d'être belle. Si tu y parviens, ta beauté ne te vaudra aucune volupté. Les uniques compliments que tu recevrais émaneraient d'Occidentaux, et nous savons combien ils sont dênués de bon goût. Si tu admires ta propre joliesse dans le miroir, que ce soit dans la peur et non dans le plaisir: car ta beauté ne t'apportera rien d'autre que la terreur de la perdre. Si tu es une belle fille, tu ne seras pas grand-chose; si tu n'es pas une belle fille, tu séras moins que rien.
Tu as pour devoir de te marier, de préférence avant tes vingt-cinq ans qui seront ta date de péremption. Ton mari ne te donnera pas d'amour, sauf si c'est un demeuré, et il n'y a pas de bonheur à être aimée d'un demeuré. De toute façon, qu'il l'aime ou non, tu ne le verras pas. A deux heures du matin, un homme épuisé et souvent ivre te rejoindra pour s'effondrer sur le lit conjugal, qu'il quittera à six heures sans t'avoir dit un mot.
Tu as pour devoir d'avoir des enfants que tu traiteras comme des divinités jusqu'à leurs trois ans, âge où, d'un coup sec, tu les expulseras du paradis pour les inscrire au service militaire, qui durera de trois à dix-huit ans puis de vingt-cinq ans à leur mort. Tu es obligée de mettre au monde des êtres qui seront d'autant plus malheureux que leurs trois premières années de vie leur auront inculqué la notion du bonheur.