39710.fb2 Stupeur et tremblements - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 21

Stupeur et tremblements - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 21

Retour à la compagnie pour seulement trois jours de travail. Le monde entier avait les yeux dardés sur le Koweït et ne pensait qu'au 15 janvier.

Moi, j'avais les yeux dardés sur la baie vitrée des toilettes et je ne pensais qu'au 7 janvier: c'était mon ultimatum.

Le matin du 7 janvier, je ne pouvais pas y croire: j'avais tant attendu cette date. Il me semblait que j'étais chez Yumimoto depuis dix ans.

Je passai ma journée aux commodités du quarante-quatrième étage dans une atmosphère de religiosité: j'effectuais les moindres gestes avec la solennité d'un sacerdoce. Je regrettais presque de ne pouvoir vérifier le mot de la vieille carmélite: «Au Carmel, ce sont les trente premières années qui sont difficiles.»

Vers dix-huit heures, après m'être lavé les mains, j'allai serrer celles de quelques individus qui, à des titres divers, m'avaient laissé entendre qu'ils me considéraient comme un être humain. La main de Fubuki ne fut pas du lot. Je le regrettai, d'autant que je n'éprouvais envers elle aucune rancune: ce fut par amour-propre que je me contraignis à ne pas la saluer. Par la suite, je trouvai cette attitude stupide: préférer son orgueil à la contemplation d'un visage exceptionnel, c'était un mauvais calcul.

A dix-huit heures trente, je retournai une dernière fois au Carmel. Les toilettes pour dames étaient désertes. La laideur de l'éclairage au néon ne m'empêcha pas d'avoir le cœur serré: sept mois – de ma vie? non; de mon temps sur cette planète – s'étaient écoulés ici. Pas de quoi être nostalgique. Et pourtant ma gorge se nouait.

D'instinct, je marchai vers la fenêtre. Je collai mon front à la vitre et je sus que c'était cela qui me manquerait: il n'était pas donné à tout le monde de dominer la ville du haut du quarantequatrième étage.

La fenêtre était la frontière entre la lumière horrible et l'admirable obscurité, entre les cabinets et l'infini, entre l'hygiénique et l'impossible à laver, entre la chasse d'eau et le ciel. Aussi longtemps qu'il existerait des fenêtres, le moindre humain de la terre aurait sa part de liberté.

Une ultime fois, je me jetai dans le vide. Je regardai mon corps tomber.

Quand j'eus contenté ma soif de défenestration, je quittai l'immeuble Yumimoto. On ne m'y revit jamais.

Quelques jours plus tard, je retournai en Europe.

Le 14 janvier 1991, je commençai à écrire un manuscrit dont le titre était Hygiène de l'assassin.

Le 15 janvier était la date de l'ultimatum américain contre l'Irak. Le 17 janvier, ce fut la guerre.

Le 18 janvier, à l'autre bout de la planète, Fubuki Mori eut trente ans.

Le temps, conformément à sa vieille habitude, passa.

En 1992, mon premier roman fut publié.

En 1993, je reçus une lettre de Tokyo. Le texte en était ainsi libellé:

«Amélie-san, Félicitations.

Mori Fubuki.»

Ce mot avait de quoi me faire plaisir. Mais il comportait un détail qui me ravit au plus haut point: il était écrit en japonais.