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Ben Jelloun
Orsenna
Vautrin
Rouaud
Combescot
Chamoiseau
Maalouf
Van Cauwelaert
Makine
Roze
Rambaud
Constant
Echenoz
Schuhl
Rufin
Quignard
Et là, j'ai eu envie de faire ce test qui mesure les facultés mentales, vous savez, celui que l'on voit parfois dans les magazines de santé. J'ai observé ces gens attentivement pendant deux minutes, j'ai fermé les yeux et j'ai essayé de les retrouver de mémoire. (Vous pouvez, chez vous, faire le même exercice.) Résultat, j'ai réussi à sortir une quinzaine de noms. Une toute petite quinzaine, et c'est tout. J'étais très déçu. Et inquiet. Était-ce le début de la sénescence ?
J'en ai parlé à mon médecin. Il m'a regardé le fond de l'œil. « Je ne vois rien, m'a-t-il dit. Faites du sport.»
Un ami m'a conseillé de prendre des cours de mnémotechnique. « Avec ça, le tableau de Mendeleïev, c'est Angers in ze noze », m'a-t-il assuré avec ses airs de Superman. « Essaye donc les lauréats du Goncourt », ai-je répondu, un peu blessé par son arrogance. Il a chiffonné la liste entre ses fingers. Nau, Frapié, Farrère... Il s'est dégonflé. « Je ne suis pas un littéraire. Autant apprendre le bottin. » Je revenais au point de départ et je n'avais plus d'ami.
Quelques jours plus tard, après une bonne nuit de sommeil et une cure de vitamines, j'ai décidé de refaire une tentative. Quand même, me disais-je, le prix Goncourt est le prix littéraire le plus connu. Il est à la proue de la littérature française. Tu dois y arriver. Fais un effort !
Je me suis concentré. L'astuce est de prendre le problème à l'envers. Au lieu de penser bêtement à cette liste comme si elle était une suite d'objets sans lien entre eux, il faut envisager la littérature française dans son ensemble et en déduire la liste des lauréats. Après tout, sans littérature française, il n'y aurait pas de prix littéraires, donc de Goncourt. Le raisonnement me paraissait infaillible.
Aussitôt dit, aussitôt fait. La tête entre les mains, j'ai ruminé les noms des écrivains qui entraient selon moi dans la composition de la littérature française. C'est à ce moment que les cours du lycée sont remontés à la surface, mélangés à de vagues souvenirs de livres glanés çà et là. Me voilà tout content avec les premiers noms qui commençaient à sortir. Je pensais au Lagarde et Michard (celui avec un tableau abstrait en couverture) et je sentais la réussite parader au bout du tunnel. Quand j'ai comparé ce que j'ai obtenu avec la liste originale, je suis tombé de haut. Non seulement je n'ai pas dépassé les vingt noms de lauréats véritables, mais je les ai mélangés avec une cinquantaine qui n'avaient rien à voir avec le Goncourt, des intrus vicieux, des usurpateurs de bon sens, dont Alain-Fournier, Anouilh, Aragon, Aymé, Bazin, Beckett, Blondin, Calet, Camus, Céline, Cendrars, Claudel, Cocteau, Colette, France, Genêt, Gide, Giono, Giraudoux, Green, Guitry, Ionesco, Jarry, Jouhandeau, Loti, Louys, Mauriac, Maurois, Montherlant, Nimier, Pagnol, Péguy, Perec, Queneau, Renard, Romains, Saint-Exupéry, San-Antonio, Sarraute, Sartre, Schusterling, Simenon, Vercors, Vialatte, Vian et j'en oublie. Un désastre !
Chacun de ces écrivains — ou devrais-je dire gêneurs, ou faux amis – méritait le Goncourt, du moins c'est ce que je croyais. Pourtant tous y avaient échappé. Quel était ce mystère?
C'est un problème dont personne ne parle, me suis-je dit alors. Un problème de culture générale. Nau, Frapié, Farrère et les autres sont des écrivains pour l'élite. En revanche, mes cinquante gêneurs, ou faux amis, sont très grand public. Le lycée fait fixette sur eux au détriment des écrivains exigeants, difficiles d'accès, comme Nau, Frapié et Farrère. Si l'on ne connaît pas Maurice Bedel ou Constantin-Weyer, tous deux prix Goncourt, c'est que ce sont des écrivains qui se méritent.
J'ai essayé de me les procurer chez mon libraire. Il a ouvert de grands yeux vides. « Encore un qui ne fait pas partie de la caste supérieure », ai-je pensé avec ce mépris qui me caractérise pendant que j'épelais Be-del, B-e-d-e-l.
Il a plongé ses doigts dans le gros ordinateur. Il y est resté longtemps. Quand il a émergé, il m'a dit poliment, mais fermement, qu'il ne vendait pas les livres de botanique ni les manuels scolaires. Confus, j'ai bredouillé quelque chose sur le prix Goncourt, tout ça. «Je peux vous proposer un Proust», m'a-t-il répondu. Son sourire commerçant a éclairé la librairie. J'ai fait semblant de m'intéresser et j'ai fini par l'acheter — je ne tenais pas à me fâcher avec mon libraire.
En rentrant chez moi le long des quais, je ruminais le problème des lauréats disparus, enlevés par l'oubli, et celui, plus troublant encore, des gêneurs, ou faux amis, qui étaient passés entre les mailles. Je ne voyais pas de solution évidente. J'étais contrarié aussi à cause du Proust qui m'avait fait perdre douze euros.
Finalement, j'ai réussi à le revendre à un bouquiniste. «Vous savez, c'est un écrivain qui a eu le Goncourt», ai-je lancé avec un enthousiasme calculé, car j'avais bon espoir de faire mousser le prix. «Ah ben mazette, a dit le marchand, ça en diminue la rareté, dites donc. Un Goncourt, ce sont de gros tirages. Les gens m'en apportent par caisses entières. J'en ai tellement que j'en jette à la Seine. Voyez, là-bas, les livres qui flottent? » Je ne voyais rien, évidemment, à cause de ma myopie.
«Il est neuf, ce Proust, ai-je tenté. Il y a encore l'étiquette. Il est sous garantie. » Le marchand s'est fermé. « Trois euros, c'est le max que je peux faire. C'est vous qui voyez.»
Du fond de ma déconvenue, tandis que je traversais le Pont-Neuf en pleurant sur mes capacités d'homme d'affaires, j'ai entrevu une hypothèse. Elle permettait de tout expliquer. Le Truoc-nog venait d'émerger des eaux glacées de la Seine. Il me fixait de ses yeux sans pitié.
J'ai eu froid dans le dos.
Louise a fermé la fenêtre.