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Il retombe sur Terre. Le cauchemar s'estompe. Reste une envie de vengeance. François repère Louise qui brasse l'ennui à l'autre bout de la galerie.

— Tu as l'air en forme aujourd'hui, s'approche-t-il.

Son sourire de robot est la première chose qu'on remarque. Louise se crispe un peu.

— Tu veux quoi, au juste ? Tu sais bien que moi et la peinture...

— Ce n'est pas vraiment de la peinture, corrige François. Enfin, pas au sens Beaux-Arts. Enfin, peu importe. Je m'inquiétais pour toi... Forcément, ça ne doit pas être drôle. Enfin tu sais, Louise, que tu peux toujours compter sur moi.

Et François de lui saisir l'avant-bras. Ce geste à la complicité calculée fait passer un frisson d'angoisse.

Louise écarquille. « Mon mari a dû lui dire quelque chose sur mes seins », s'imagine-t-elle.

— Il y a un dîner après le vernissage, dit François.

Elle tire machinalement sur le devant de la blouse pour rehausser cette poitrine qui ne veut pas remonter.

— Viens seule, suggère François.

Elle cherche des yeux son mari. On ne le voit nulle part. Il ne reste que des bouteilles vides.

— Il était là, il y a cinq minutes, s'étonne Louise. Il ne serait pas parti sans moi, quand même !

— La littérature française tient mal l'alcool, fait François.

Et il affecte le rire décontracté de l'artiste qui ne se la joue pas.

Quand ils se retrouvent à la brasserie, Louise s'attend à des révélations. Son mari a probablement une maîtresse. Disons Noémie, ou une autre, encore plus dangereuse, une Wonder-Noémie, vingt-cinq ans, cultivée, du bagout comme une école de commerce et un 95 C pour porter l'estocade. Comment voulez-vous que son mari résiste? Les écrivains français ont la fidélité funeste, c'est connu. Pour peu qu'ils aient de grandes piles dans les librairies, les tentations ne manquent pas. Ils sont harcelés de jeunesses arrogantes qui se prennent pour des muses. Certaines filles n'ont aucune gêne, ou alors si, mais elle est soluble dans la littérature.

Louise regarde son chocolat chaud et essaye vainement d'y lire l'avenir. Elle songe aux cours de musculation fessière qu'elle aurait dû prendre.

Ce que lui apprend François n'est d'aucun soulagement, au contraire.

Goncourable.

Non, elle ne savait pas. Elle ne s'en doutait même pas. À tout prendre, elle aurait préféré une maîtresse. Noémie est humaine, elle a des faiblesses, elle n'est pas ce monstre implacable surgi de nulle part.

— C'est pas vrai, murmure-t-elle, et ses jolis yeux se barricadent de larmes.

Soudain, elle comprend tout, Louise. La Platinum neuve que Goncourable glisse dans son portefeuille comme un marque-page. Ses absences quand il rentre en puant la cigarette et le scotch.

Cette manière qu'il a de ne pas écouter quand on lui parle. Et surtout, son manque d'entrain à critiquer les autres écrivains français, les 599 petits nègres qui ont publié en même temps, lui qui ne se prive jamais d'habitude.

— La tarte Tatin, c'est pour qui?...

Les pommes tronçonnées ont une vague ressemblance avec son désastre personnel.

— Je n'ai jamais commandé ça ! s'écrie Louise.

— Ça ne fait rien, madame, pas la peine de vous énerver.

Dans le miroir accroché sur une colonne d'angle à côté de la caisse, celui avec les traces de doigts, on peut voir la tête de François qui avance son regard dans le décolleté. Les yeux contournent la médaille de la Vierge, oscillent un peu sur le bord de la blouse et s'entrechoquent maladroitement contre la volupté. Ils mettent du temps à retrouver la sortie.

« Elle n'est pas aussi avachie que Goncourable le prétend », songe François, peut-être pas précisément en ces termes car le désir ne sait pas construire des phrases structurées, mais avec une douleur diffuse semblable à une coupure que l'on plonge dans l'eau salée.

— Il faut se mettre à la place de notre ami, articule François péniblement, tant il a envie d'être ailleurs. Ce doit être difficile à vivre. Goncourable! Heureusement, il s'habitue. Ça va mieux ces derniers jours, depuis qu'il a été retenu dans les dix derniers. C'est paradoxal, mais c'est bon signe.

— Quelle déchéance ! ne peut s'empêcher Louise.

Le chocolat chaud se noue dans la gorge. François a l'impression de monter au filet sur une balle facile.

— Il va en librairie, comme si de rien n'était. Il compte les exemplaires vendus et paraît plutôt — j'ai peine à le dire, Louise, sois forte — satisfait de son sort.

Louise contemple le gouffre où se noient ses grandes espérances. Un sentiment d'injustice flotte sur la ville. Ah! Louise! À quoi donc ont servi tous les sacrifices, petits et grands, que tu as consentis au quotidien pour faire briller la flamme de la littérature ? À te retrouver avec la cruche cassée au milieu du chemin boueux, la borne des quarante ans définitivement passée, avec pour tout bagage un minablos de mari. Ah! Louison! En quoi as-tu investi ta jeunesse ! Les proportions de ton dos et tes jolis yeux n'ont donc pas trouvé de meilleur placement qu'un Goncourable? Si ta mère apprend ça ! La vieille femme pourrait en mourir... À la frustration s'ajoute un sentiment de s'être fait rouler. Ainsi la ménagère découvre en déballant les courses que l'entrecôte tant vantée par le boucher n'est qu'un énorme sabot.

— Je suis une gourde ! grimace Louise en songeant aux beaux discours de son mari sur sa prétendue place dans la littérature française.

Car si quelqu'un pouvait juger Goncourable à sa juste valeur, c'était elle, Louise, sa femme de chevet. En vingt années de vie commune, on a de quoi avoir des soupçons.

François sent la faille. En moussant un peu, il lance :

— La Fondation est sur les dents pour obtenir mon expo, mais je ne sais pas si je vais accepter. Il y a du pour et du contre. Pour mes « étrons » — c'est une façon de parler —, je préfère New York.

Puis il claque :

— L'addition, s'il vous plaît !

— Votre manteau, mademoiselle, dit le serveur.

Dans les grands récipients en inox, les huîtres brillent comme des lupanars.

Plus loin dans la soirée, quand il se retirera de Louise en se disant qu'elle n'est pas aussi bonne qu'il se l'imaginait, tout juste suffisante pour un Goncourable mais largement frustrante pour un homme normal, François méditera la maxime populaire qui fait s'assembler ce qui se ressemble, et il se dira que, décidément, l'autre gland et Louise sont faits pour s'entendre tant la médiocrité de leurs performances est comparable.

Elle cuit, la littérature française de septembre, elle mitonne à plein, elle sature en vapeurs, elle dégorge de talents. Six cents romans. Festival de couleurs, récital de parfums. De gros volumes appétissants côtoient d'exquis livres de poche. Des noms exotiques, des titres palpitants.

Cette année, le Brésil est à la mode. Mais aussi la Russie, évidemment, car on ne peut concevoir la littérature française sans un petit russophile quelque part. Et la Chine! L'Oubangui-Chari! La bande de Gaza! La littérature française rassemble les cinq continents. Elle est un exemple de tolérance dont les autres littératures feraient bien de s'inspirer. À côté de la littérature française, la littérature américaine est outrageusement nombriliste. À croire qu'il n'y a que l'Amérique et les Américains qui existent en ce monde. Si c'est pas pitoyable! Et c'est pareil en Afrique du Sud, en Inde, au Japon : seuls leurs petits problèmes les intéressent. Alors que nous !

La littérature française voyage. Elle explore l'espace. Elle soumet le temps. Elle n'hésite pas (et avec quel courage) à entreprendre de vastes plongées historiques dans les épisodes délicats qu'ont été la Terreur, l'Occupation et mai 68. Elle ne recule devant rien. Elle n'a pas peur de passer des mois à se documenter dans les bibliothèques. Elle ne connaît aucune flemme à recopier les journaux de l'époque. Grande, majestueuse littérature française! Ah! si toutes les littératures pouvaient en dire autant !

En face, les lecteurs gourmands se pourléchent les babines. Après un été de jeûne, amaigris par les mots fléchés et Mary Higgins Clark, ils contemplent sans y croire les tables des libraires. Cette abondance sature les yeux. Ils ne tiennent pas longtemps. Ils s'y jettent à ventre déployé, les doigts avides, le front en fièvre. Des romans, ils en prennent dix, vingt, trente! Les économies sont siphonnées par le sanibroyeur. Ça ne fait rien ! C'est pour la bonne cause. La littérature française vaut mieux qu'un sac, plein cuir ou pas. Seules les plus grandes marques peuvent rivaliser avec la littérature française.

Pendant trois semaines, on lit sans répit. Puis, début octobre, la première faim passée, malgré l'exceptionnelle qualité de ce qu'on a ingurgité, on sent comme une lourdeur. Le plein cuir fait de nouveau une percée timide dans les cœurs. La littérature française a besoin d'un relais de croissance. Et c'est alors que les prix d'automne se précisent. On les voit poindre à travers le brouillard. Ils clignotent comme un passage à niveau qui se baisse. Ils montrent les directions où la littérature française a failli aller mais où elle n'ira pas. Les complaisances où elle a failli sombrer. Les voies sans lendemain. Elle a eu chaud, la littérature française !

C'est le moment que choisit la critique pour entrer dans la ronde. D'abord timide, tant que la liste des nominés est floue et que la probabilité de commettre un impair est grande, elle se déchaîne dès que la brochette finale est annoncée. Les papiers tirent dans la figure. La critique ne pardonne rien. On dirait qu'elle met un point d'honneur à débusquer l'insignifiant à chaque page. Elle voit la paille dans l'œil des nominés et elle l'assomme avec la poutre qu'elle a dans le sien. Que de mots blessants ne lit-on pas à l'automne! La causticité généreuse ne connaît pas de limites.

Un temps sonnés par leur boulimie de septembre, les lecteurs sentent la curiosité qui les pique à nouveau. Ils veulent lire de leurs yeux ces textes affreux dont tout le monde se moque. Les soirées mondaines ont soif d'anecdotes. Elles veulent des gladiateurs pour pimenter l'automne soporifique. Le calendrier est parfaitement calibré. La mise à mort des nominés est un rayon de soleil qui les distrait des premières pluies glacées.

Les conditions sont réunies. Le canasson s'ébroue. Les lecteurs retournent en librairie. Le cycle marchand a imposé sa loi. Ensuite viendra Noël et ses piles de beaux livres, et les lecteurs auront d'autres chats à fouetter.