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Il croise son éditeur, pour qui ces mondanités ont une raison opposée : prouver que Goncourable est un animal sociable, qu'il est apte à recevoir le boulet du Goncourt quand viendra le moment d'assumer, et qu'il ne se rebiffera pas comme ce Gracq de sinistre mémoire, qui a gâché la saison 1951.
L'éditeur est déçu. On a appris que c'est Philippe qui fera la couverture du prochain Lire. Or il a beaucoup compté sur Goncourable pour s'afficher ainsi en tête de gondole. Car faire la une de Lire, c'est avoir un pied dans le Goncourt. C'est comme un troisième infarctus, on canalise les possibilités du destin. Un signe avant-coureur qui ne trompe pas. L'équivalent, pour un sac, de se retrouver à la une de Vogue.
L'éditeur de Philippe a les yeux qui crépitent. L'éditeur de Goncourable, lui, est triste comme une baignoire vide. Il devra se contenter d'un article d'une page et demie (contre trois à Philippe) avec une seule photo pleine page (contre deux photos pour Philippe, sans compter la couverture). Remarquez, une photo, c'est mieux que rien. Un éditeur expérimenté saura en tirer le maximum. On prendra celle où Goncourable a le regard arrogant et la main plantée dans les cheveux. La pose, faussèment décontractée, va agacer. « Ma parole, il se prend pour une diva, ce Goncourable, se diront les gens. Ose-t-il se croire au-dessus du Goncourt alors que rien n'est encore joué ? Remettons-le vite à sa place! » Et pan!...
L'éditeur de Goncourable fait ses calculs. C'est un Clausewitz dans l'âme. Il se dit que la surmédiatisation de Philippe peut effrayer le jury. Ils ont du cœur, ces gens-là, comme tous les bourreaux. Dans un élan humaniste, ils peuvent estimer qu'il n'est pas décent d'accabler Philippe davantage. Il a déjà eu sa dose de mauvaises critiques. Un torrent ! Le mieux est l'ennemi du bien, diront-ils. Philippe sera épargné. Il reste... Goncourable. L'éditeur se signe discrètement. Il pense très fort à ses Armani qu'il remplacerait bien par des Gucci.
Goncourable remarque ce geste mal adapté à une soirée mondaine et l'interprète à sa façon.
— On a eu chaud, hein, sourit-il. Pour Lire, je veux dire... Je ne vous savais pas croyant.
— Moi non plus, avoue l'éditeur sombrement. Mais il y a parfois des miracles. J'en connais qui sont gâtés.
Il désigne du menton Philippe qui traîne un peu plus loin, tout penaud.
Goncourable prend cette réflexion pour du second degré.
— Ce n'est pas gentil pour lui. Le pauvre! Dire que j'aurais pu être à sa place.
— Ça oui ! s'exclame l'éditeur. Sacré veinard !
C'est dit avec une telle vibration que Goncourable a la chair de poule. « Décidément, le couperet de Lire n'est pas passé loin, se dit-il. J'ai de la chance que mon éditeur soit un type intègre. Voilà le résultat concret du travail de sape qu'il a fait en coulisses. Tout le monde ne peut pas en dire autant. »
Son regard croise celui de Philippe.
— Ah, bonjour Goncourable, fait Philippe.
— Bonjour Philippe, répond Goncourable. Je ne t'avais pas vu.
Il prend un air absent comme s'il cherchait quelqu'un de très important, au loin, dans la foule, mais ça ne marche pas, Philippe s'approche.
— Tu vas comme tu veux? Pas trop démoralisé?... Oaff, tu as l'air de prendre sur toi. C'est courageux.
Goncourable ressent un picotement désagréable.
— C'est à moi de te plaindre, fait-il en essayant de mettre dans sa voix le plus de détachement possible. Car c'est toi, me semble-t-il, qui es le « favori ».
— Tu plaisantes, dit Philippe calmement. Je ne risque pas. J'ai déjà été nominé deux fois.
Goncourable ne voit pas en quoi c'est une assurance, au contraire.
— Justement, dit-il. Tu l'auras au mérite. Pour l'ensemble de ton « œuvre ».
— Je suis l'éternel second, bafouille Philippe sans relever ce qu'il y a de blessant dans les guillemets dont Goncourable truffe ses phrases. À toi les Champs-Elysées.
Ils s'envoient ainsi des politesses qui tapent dur.
Pourquoi ce minable continue-t-il d'écrire? se demande Goncourable. Il en est à sa troisième nomination, et il s'acharne. On dirait qu'il veut y passer. C'est insensé.
Il y a l'argent, d'accord. Mais on s'en lasse, de l'argent, comme on se lasse des seins de Louise. Et entre nous, est-ce une compensation suffisante pour une vie brisée? N'a-t-il aucun sens de l'honneur?... Il doit y avoir autre chose. Mais quoi?
Goncourable prend la peine d'observer son compagnon d'infortune. Les yeux de Philippe sont chargés de poches où se débat un orgueil déboussolé. Ses épaules tombent sur des jambes en papier à cigarette. Il a les gestes lents d'un grand traumatisé. Pourtant, il est fier comme un altimètre :
— Mon dernier roman est meilleur que les précédents. Tout le monde le dit. Logiquement, je ne devrais pas me qualifier. Alors que toi, mon ami, ta spirale est baissière...
Goncourable finit par comprendre. Ce type écrit pour se prouver qu'il est capable de ne pas avoir le Goncourt. C'est un défi et une revanche sur les nominations qu'il a subies. Il est dans un engrenage. Il ne peut pas s'arrêter. Il a besoin de sortir du Goncourt la tête haute. Sans doute arrêtera-t-il les frais le jour où l'un de ses romans ne sera pas nominé, mais d'ici là, il est condamné à mettre sa tête sur le billot à chaque rentrée littéraire.
Goncourable a un frisson de pitié.
— Ne fais pas cette tête, lâche-t-il. Proust et Malraux l'ont eu aussi.
— Quel génie, tout de même, ce Proust! dit Philippe qui n'attendait que ça.
— Un géant !
— Non, c'est plus qu'un géant. C'est un Titan.
— Le Titan, c'est Malraux, corrige Goncourable. Proust est fulgurant. C'est le Surfeur d'argent de la littérature française. En fait, quand on y songe, ce sont nos plus grands écrivains, ces Proust et Malraux. La littérature française n'a rien fait de mieux en cent ans.
Là-dessus, ils tombent d'accord.
— Finalement, ce ne serait pas si mal de partager leur sort, lance Goncourable.
— Ce serait un honneur, enchérit Philippe en toisant le Goncourt au fond des yeux.
— Ah, figurer sur la même liste que Proust et Malraux ! soupire Goncourable, presque content.
Ainsi le larbin qui nettoie les toilettes à l'aéroport de Marseille se met à rêver de Saint-Exupéry.
Ils sèment des Proust et des Malraux dans chaque phrase. C'est une éruption de varicelle. Ils en oublient leur condition pitoyable. Ils sont en transes. « Proust! » « Malraux ! » Ils braillent comme vingt. Les gens les regardent. On sent de la désapprobation. « Qui sont-ils, ces nominés, pour hululer de la sorte ? » Un jeune homme à la dégaine d'étudiant en lettres modernes, un foulard au menton et un « Folio » dans la poche, s'approche pourtant.
— On parle Proust? fait l'étudiant.
C'est d'un sans-gêne. Visiblement, l'étudiant ne baigne pas dans le milieu littéraire car il ne semble reconnaître ni Goncourable ni Philippe, et ne craint pas d'être aperçu en leur compagnie.
— Pauvre Proust, il est mort bien jeune, postillonne-t-il. À cinquante et un an. C'est ce Goncourt de 1919 qui nous l'a achevé, en trois petites années. Quelle honte ! À leur place, je ne ferais pas le fier.
Inconscient du malaise qu'il provoque, l'étudiant passe la main dans ses longues mèches qui tiennent sans gel.
— Malraux, glisse Philippe.
— Malraux ?... Ah il était costaud ! Tu penses, à trente-deux ans ! On peut refaire vingt fois sa vie, à trente-deux ans. Psychologiquement, il était plus solide que Proust. Enfin, si je dis ça... C'est un problème. Je veux dire, l'erreur de Goncourt. Un Goncourt attribué à la légère, sans preuves. Le coup de massue, sourd à toute discussion. Et si le pot de fleurs tombait sur un nouveau Proust, hein?... Remarque, je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup, des Proust, aujourd'hui. Mais tout de même. On a bien vu des innocents griller sur la chaise électrique. Les peuples éclairés suppriment la peine de mort, pourquoi garderions-nous le Goncourt?
La question prend nos deux nominés au dépourvu. Ils sourient gauchement en jaugeant le jeune homme. Est-il un excentrique qui aurait un peu forcé sur le paradoxe, ou un effronté provocateur qui se paye leur tête ?
— Le Goncourt est indispensable, voyons, fait Philippe prudemment. Il est l'épouvantail qui fait avancer la littérature française.