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Elle passe la porte et elle voit son Goncourable de mari allongé sur la table basse, la tête sur le clavier de l'ordinateur, les vêtements défaits.
— Mon petit Goncourable ! Que t'arrive-t-il ? Réveille-toi !
— Mmmmm.
Elle soulève la tête. La joue est tuméfiée. La touche G est incrustée dans son oreille.
— Qu'est-ce qui t'a pris, Goncourable, chéri!... C'est ce whisky qui est renversé partout...
— Ghhhhhh.
Louise tire son mari vers le canapé. Elle pose sa tête sur un coussin et reboutonne son pantalon. Une tache jaunâtre a pris ses aises au milieu de la poitrine. Il faut le changer. Un nouveau t-shirt et tout. Louise accomplit les gestes nécessaires. Elle passe au gant de toilette. Le visage de Goncourable paraît détendu, presque poupin. Une vilaine égratignure remonte ce front qui a tellement encaissé.
— Mon petit chéri, répète Louise. Tu as joué à l'apprenti sorcier. À mélanger bière et whisky, on n'attrape rien de bon.
Elle est sollicitude, bonté, prévenance. La table basse est recouverte d'une nappe. L'aspirateur avale les petits morceaux de papier que Goncourable a semés autour de lui. Les mots, les syllabes, la ponctuation, tout disparaît dans les entrailles de la bête.
Quand Goncourable reprend ses esprits, elle ne lui fait pas de reproches.
— Louise, râle-t-il.
— Ne t'agite pas, mon chéri.
— Louise...
Elle sort ses nouvelles bottines emballées dans un sac qui ressemble à un sarcophage.
— Regarde ce que j'ai trouvé rive gauche.
— Je n'écrirai plus jamais, Louise.
Elle est déjà à la cuisine. Des assiettes, des verres jaillissent du lave-vaisselle. Elle met de l'eau à chauffer.
— Il faut que je fasse un truc, dit Goncourable.
Péniblement il ordonne à son corps d'aller vers le frigo. Il prend un pack de Guinness. Avec des gestes accablés, il ouvre la poubelle.
— Adieu.
Ils s'installent devant la télévision. Louise a préparé des pâtes. La bouche en cul, Goncourable mange comme un enfant en aspirant les longs tubes blancs. Des retombées de sauce se propagent sur sa chemise.
Ils zappent comme des anges. On dirait qu'ils viennent de se rencontrer. Sur l'écran, un jeune homme raconte ce qu'il fera quand il aura son bac. Il parle de sa vocation d'artiste. Peut-être fera-t-il des œuvres pour la Fondation. Il hésite.
Louise pense à François et pouffe de bon cœur. « Artiste, artiste. Il a trop de poils aux fesses, il embrasse maladroitement, et sa bite, parlons-en de sa bite ! » C'est un son étrange qui flotte autour de Goncourable, un plaisir aérien libéré des angoisses, un rire honnête et confiant.
— Tu sais, Louise, ce que j'ai pensé sur tes seins, je le regrette.
Ils tombent sur une émission littéraire. La poisse. Une inquiétude frôle le visage de Louise.
— Tu es sûr que dans ton état...
— Je maîtrise, dit Goncourable.
Ce n'est qu'une émission littéraire, après tout. Aucune surprise pour un vieux loup comme lui. Il y a la traditionnelle brochette d'écrivains âgés que l'on glorifie, servie par la panoplie de jeunes que l'on tance, jamais méchamment, toujours à la bonne franquette, attention, qu'on leur dit, vous êtes encore bien jeunes, vous les jeunes, travaillez comme il faut et vous finirez par devenir des écrivains âgés, prenez exemple sur ces autres jeunes qui sont en avance pour leur âge, car il y a des exceptions à la jeunesse, et heureusement ! L'émission progresse ainsi, de considérations littéraires en fulgurances biographiques, quand vient le mot de la fin. Le présentateur regarde un bristol.
— Oui, vous savez que c'est bientôt l'heure tant redoutée du Goncourt. Un prix que nos jeunes auteurs feraient bien d'éviter. (Gloussements sur le plateau.) Eh bien, découvrons en exclusivité la liste des cinq vilains petits canards encore en piste.
Les photos des nominés apparaissent sur l'écran. Louise attrape ravant-bras de son mari.
— Ne t'en fais pas, dit-il. C'est mérité.
— Ainsi s'achève notre émission, dit le présentateur.
— Et la semaine prochaine, spéciale « Goncourt, J moins dix », dit une voix off. Nous recevrons les nominés un par un.
— Le favori, c'est Philippe, précise le présentateur.
— Et Goncourable, dit la voix off.
— Présent ! lance Goncourable.
— Mais rien n'est joué, dit le présentateur. Bonne lecture !
La bouilloire siffle le thé. Il se soulève et part à la cuisine. On l'entend qui froisse des paquets. Il est tranquille comme un champ de blé à l'automne.
— Tu veux Marco Polo ou Pouchkine ?
Louise ne peut s'empêcher de l'admirer. Elle ne savait pas son mari aussi courageux.
— La littérature me gave, mon chéri, dit-elle.
— Il ne faut pas, ma Louise. La littérature a bon fond.
Il n'a ni aigreur ni malice. Il est détendu comme ces types qui lavent la vaisselle dans les publicités. Son étoile lui sourit à nouveau. « C'est si simple, finalement, pense-t-il. Il faut laisser faire le destin. Tout ce qui nous arrive est pour le mieux, même le Goncourt. » L'envie le prend de faire quelques assouplissements, là, au milieu de la cuisine. Il tire sur le deltoïde et il s'imagine en lutteur d'aïkido qui transforme la force antagoniste du Goncourt en une énergie positive qui fait avancer l'univers.
Les cuillères tintent dans la porcelaine. « C'est le meilleur mari du monde, pense Louise quand il vient s'installer au salon avec des sablés. Avoir un Goncourable à s'occuper, voilà qui n'est pas à la portée de n'importe quelle femme. Il faut des trésors de patience et d'écoute, des montagnes de sacrifices personnels. » Jamais Louise ne s'est sentie aussi forte.
— Bonsoir à tous ! Bonsoir public ! (Applaudissements du public.) Bonsoir à vous, les amoureux de littérature française! Heureux de vous retrouver en notre compagnie, et ce soir n'est pas tout à fait un soir comme les autres, n'est-ce pas Jean-Pierre ?
— Non, Fred.
— Car nous sommes avec un écrivain dont on parle beaucoup en ce moment, et ce n'est pas avec des mots doux, si j'ose dire, un écrivain qui va tenter de se défendre, j'ai nommé... GONCOURABLE. (Applaudissements.) Enfin « prétendant », c'est une façon de parler, car mon petit schtroumpf me dit qu'il n'est pas trop demandeur de ce prix-là, hein !... Bonsoir Goncourable.
— Bonsoir Fred, bonsoir Jean-Pierre.
— Punaise, vous n'avez pas bonne mine, Goncourable. On vous a raté au maquillage, ou quoi?