40344.fb2 Un C?ur Faible - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 3

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– Eh bien! sais-tu ce qu’on va faire?…

– Mais quoi, enfin? Parle, par la grâce de Dieu!

– Voilà: tu es énervé, tu n’as pas l’air de pouvoir en abattre beaucoup… Attends, laisse-moi finir… Écoute! insista Néfédévitch en se levant d’un bond et en coupant la parole à Vassia. Avant tout, il faut, que tu te calmes et que tu rassembles tes esprits. Ai-je raison?

– Arkacha, Arkacha! cria Vassia en repoussant son fauteuil; je te jure que je travaillerai toute la nuit! Je t’en donne ma parole!

– Je sais, je sais. Seulement, tu t’endormiras à l’aube…

– Non, je ne m’endormirai pas! Pour rien au monde!

– Et moi je te dis que tu ne pourras pas tenir; il faut du reste que tu dormes un peu, disons de cinq heures à huit heures. À huit heures, je te réveillerai. Demain, c’est fête. Tu t’assoiras et tu écriras tout le jour… Puis, à la nuit, tu… Mais combien te reste-t-il à faire?

– Voici!

Vassia, qui tremblait de joie et d’impatience, lui montra le cahier.

– Écoute, mon vieux, mais ce n’est pas une affaire!…

– Mon cher, il y en a encore, là-bas, dit Vassia en jetant sur Néfédévitch un regard éperdu, comme si l’autorisation de sortir dépendait du bon plaisir de son ami.

– Combien y en a-t-il?

– Deux… petites feuilles…

– Qu’importe! Écoute-moi! Nous aurons largement le temps de terminer tout cela. Par Dieu! nous aurons le temps…

– Arkacha!

– Vassia! Nous sommes aujourd’hui à la veille du Nouvel An; ce soir, tout le monde est en famille; nous seuls sommes des orphelins, des solitaires… Dis! Vassinka!

Et Néfédévitch serra Vassia dans ses bras puissants…

– Bien, Arkacha! C’est décidé!

– Vassiouk! mon vieux Vassiouk! Je voudrais te dire seulement une chose… Écoute-moi bien!

Mais Arkadi s’arrêta, la bouche ouverte, débordant d’enthousiasme et incapable de terminer sa phrase. Vassia avait posé ses deux mains sur les épaules de son ami; il le fixait en remuant les lèvres, comme s’il voulait achever ce que l’autre ne parvenait pas à dire.

– Eh bien! fit-il enfin.

– Présente-moi, ce soir!

– Arkadi! Allons prendre le thé là-bas! Sais-tu? On ne restera même pas jusqu’à minuit, on s’en ira plus tôt! s’écria Vassia, au comble du ravissement.

– C’est-à-dire qu’on y restera deux heures, ni plus, ni moins!

– Et puis, on n’y retournera que lorsque j’aurai terminé!…

– Vassiouk!

– Arkadi!

Quelques minutes plus tard, Arkadi était tiré à quatre épingles. Quant à Vassia, il n’avait eu qu’à se donner un léger coup de brosse, car, trop pressé de se mettre au travail, il était resté dans son habit de sortie.

Ils sortirent dans la rue et marchèrent d’un pas allègre, l’un plus joyeux que l’autre. Ils avaient un long chemin devant eux, de la Pétersbourgskaïa Storona à Kolomna. Arkadi Ivanovitch avançait à grands pas, l’air énergique, de sorte que sa démarche seule trahissait tout le plaisir qu’il ressentait à la vue de Vassia, de plus en plus heureux. Vassia ne faisait pas d’aussi grandes enjambées, mais tout en se hâtant il conservait un air de grande dignité. Arkadi Ivanovitch ne l’avait jamais vu auparavant en si bonne forme. À cet instant, il ressentait pour lui un respect particulier; un certain défaut physique, que le lecteur ignore encore (Vassia était un peu déhanché), avait depuis toujours suscité chez Arkadi Ivanovitch une tendre compassion; mais aujourd’hui, ce léger défaut augmentait encore sa sympathie attendrie, sentiment dont Vassia, évidemment, se montrait digne à tous les égards. Arkadi Ivanovitch était si heureux qu’il aurait volontiers éclaté en sanglots; cependant, il se contenait.

– Où vas-tu, Vassia? Par ici, c’est plus court! s’écria-t-il en remarquant que son ami s’apprêtait à prendre la Perspective Voznessenski.

– Tais-toi, Arkacha, tais-toi…

– Mais, Vassia, je t’assure que c’est plus court par ici!

– Arkacha, sais-tu? commença Vassia, l’air mystérieux, d’une voix que l’émotion faisait trembler; sais-tu que je voudrais faire un petit cadeau à Lisanka?…

– Quel cadeau?

– Voilà, mon vieux: il y a ici la boutique de Mme Leroux, une charmante boutique…

– Eh bien?

– C’est un petit bonnet, mon vieux, un petit bonnet… Aujourd’hui même, j’en ai vu un, ravissant! Je me suis renseigné. On m’a dit que ce modèle s’appelait «Manon Lescaut»… C’est une merveille! Il y a des rubans cerise… Si ce n’est pas trop cher… Et puis, même si c’est cher, Arkacha!…

– Vassia! Ma foi, tu dépasses tous les poètes! Allons-y!

Ils pressèrent le pas et, quelques minutes plus tard, entrèrent dans le magasin.

Une Française aux yeux noirs, aux cheveux bouclés, vint à leur rencontre. À peine avait-elle jeté un regard sur ses clients, qu’elle parut tout de suite aussi gaie et heureuse qu’eux, plus heureuse même, si l’on peut s’exprimer ainsi. Dans son enthousiasme, Vassia était prêt à embrasser Mme Leroux.

– Arkacha, dit-il à mi-voix, ayant promené son regard sur les chefs-d’œuvre coiffant de petits supports et alignés sur la table immense du magasin, quelles merveilles!… Et celui-là! Et ce bonbon, le vois-tu?

Ce disant, Vassia montra un petit bonnet, mais pas celui qu’il s’apprêtait à acheter d’abord; car il avait remarqué de loin et dévoré des yeux un autre bonnet, splendide celui-là, plus beau que tous les autres, et qui se trouvait à l’autre bout du comptoir. Il le regardait avec un tel air de convoitise qu’on aurait dit qu’il craignait que quelqu’un ne s’avisât de le dérober ou que le petit bonnet ne s’envolât de lui-même, uniquement pour jouer un tour à Vassia.

– D’après moi, voici le plus beau! dit Arkadi Ivanovitch en indiquant un bonnet.

– Bravo, Arkacha! Ce choix fait honneur à ton goût! Je commence même à ressentir pour toi un respect tout particulier, s’écria Vassia, qui se permit cette petite ruse innocente envers son ami; ton petit bonnet est ravissant. Mais viens voir par ici!

– Ah! celui-ci? dit Arkadi avec un air de doute.

Mais lorsque Vassia, incapable de se retenir, l’enleva du champignon de bois dont on aurait dit qu’il s’envolait tout seul, trop content de trouver un acheteur aussi enthousiaste; lorsque tous ses rubans, ses ruches et ses dentelles froufroutèrent joyeusement, un cri admiratif dilata la puissante poitrine d’Arkadi Ivanovitch. Mme Leroux elle-même – qui pendant la procédure du choix avait conservé toute sa dignité et tous ses avantages en matière de bon goût et qui ne s’était tue que par indulgence – gratifia à présent Vassia d’un grand sourire approbateur; tout en elle, son regard, son geste et son sourire même confirmaient l’excellence de ce choix; tout disait: «Oui, vous avez deviné juste et vous êtes digne du bonheur qui vous attend…»

– Ne dirait-on pas qu’il nous faisait de l’œil, dans son petit coin? s’écria Vassia, en transposant soudain tout son amour sur le petit bonnet. Ne dirait-on pas qu’il se cachait, ce petit filou?

Et il l’embrassa, c’est-à-dire qu’il embrassa l’air qui l’entourait, de peur d’abîmer son trésor.

– C’est ainsi que la vraie vertu se cache toujours à nos yeux! ajouta Arkadi, citant pour rire une phrase qu’il avait lue ce matin même dans un journal réputé pour son esprit Eh bien! Vassia, est-ce qu’on y va?

– Bravo, Arkacha! Tu fais même de l’esprit aujourd’hui! Tu feras fureur, comme ils disent, parmi les dames! Je te le prédis, moi!… Madame Leroux, Madame Leroux!…