40344.fb2 Un C?ur Faible - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 8

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Il montra son cœur et perdit connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, Arkadi voulut prendre des mesures énergiques. Il s’apprêtait à le mettre au lit de force. Mais Vassia protesta violemment. Il pleurait, se tordait les mains, voulait absolument terminer les deux pages. Afin de ne pas trop le contrarier, Arkadi lui permit de s’approcher de la table.

– Voilà, dit Vassia en s’asseyant à son bureau; voilà, j’ai une idée… Il y a de l’espoir.

Il sourit à Arkadi et son visage pâle parut s’éclairer effectivement d’une lueur d’espérance.

– Voilà ce que j’ai décidé, continua-t-il; après-demain, je ne lui apporterai qu’une partie; quant au reste, j’inventerai quelque chose, je dirai que les papiers ont brûlé, qu’ils ont été mouillés, que je les ai égarés… bref, que je n’ai pas pu terminer. Car je ne puis mentir… Je lui expliquerai tout moi-même… Sais-tu? Je lui raconterai tout, je dirai que voilà, je n’ai pas pu… Je lui parlerai de mon amour; lui-même s’est marié il n’y a pas longtemps. Il me comprendra! Cela va sans dire que je parlerai calmement, respectueusement; il verra mes larmes, il sera touché…

– Évidemment, vas-y, vois-le et explique-toi… Mais les larmes sont inutiles. Pourquoi pleurer? Je t’assure, Vassia, que tu me fais horriblement peur.

– Oui, oui, j’irai… Mais à présent, laisse-moi écrire, laisse-moi écrire, Arkacha. Je ne ferai de mal à personne. Seulement, laisse-moi écrire!

Arkadi se jeta sur son lit. Décidément, il n’avait plus confiance en Vassia. Vassia était capable de faire n’importe quoi… Demander pardon pourquoi, et comment? En réalité, il ne s’agissait pas de cela. Il s’agissait du fait que Vassia n’avait pas rempli ses obligations et qu’il se sentait coupable envers lui-même. Il se sentait ingrat envers le sort, déprimé et bouleversé par son propre bonheur, dont il se considérait indigne; enfin, il ne cherchait qu’un prétexte pour dévier de ce côté-ci; mais, en réalité, il n’était pas encore revenu de sa surprise d’hier. «C’est bien cela! se dit Arkadi Ivanovitch. Il faut le réconcilier avec lui-même. Il est en train de prononcer sa propre oraison funèbre.»

Ayant suffisamment ruminé la question, Arkadi Ivanovitch résolut de se rendre chez Julian Mastakovitch sans trop tarder, dès le lendemain, pour tout lui raconter.

Vassia écrivait, Arkadi, exténué, s’allongea de nouveau, pour méditer encore une fois sur l’affaire. Il ne se réveilla qu’à l’aube.

– Ah! diable! Encore! s’écria-t-il, ayant jeté un regard sur Vassia, qui écrivait toujours.

Arkadi s’élança, l’entoura de ses deux bras et le conduisit de force vers le lit. Vassia souriait. Ses paupières tombaient de fatigue. Il pouvait à peine parler.

– J’ai eu moi-même l’intention de me coucher, dit-il. Sais-tu, Arkadi, que j’ai une idée? Je terminerai mon travail. J’ai accéléré l’écriture. Mais je ne pouvais plus tenir debout. Réveille-moi à huit heures…

Il n’acheva pas sa phrase et s’endormit, sombrant dans le sommeil.

– Mavra, chuchota Arkadi Ivanovitch en s’adressant à la bonne qui apportait le thé, il demande qu’on le réveille dans une heure. Garde-toi bien de le faire! Qu’il dorme dix heures de suite s’il le veut; as-tu compris?

– Oui, j’ai compris, Monsieur.

– Ne prépare pas de dîner et ne fais pas de bruit. Surtout, ne fais pas de bruit! S’il me demande, dis-lui que je suis allé au bureau. M’as-tu compris?

– Oui, j’ai compris, Monsieur… Qu’il se repose autant qu’il veut, qu’est-ce que cela peut me faire? Le sommeil du maître me fait plaisir, et je garde bien ce qui appartient aux maîtres. Quant à la tasse que j’ai cassée hier et pour laquelle vous m’avez grondée, ce n’est pas moi, c’est la chatte Machka qui l’a cassée; seulement, je n’ai pas eu l’œil sur elle et lorsque je l’ai chassée, c’était trop tard.

– Chut… tais-toi! Arkadi Ivanovitch renvoya Mavra à la cuisine, lui réclama la clé et l’enferma à double tour. Puis il partit à son bureau. En route, il se demandait comment il ferait pour se présenter chez Julian Mastakovitch; n’était-ce pas trop audacieux de sa part? Il pénétra dans son bureau et demanda d’un air timide si Son Excellence était là. On lui répondit qu’elle n’y était pas et qu’elle n’y serait pas de la journée. D’abord Arkadi Ivanovitch voulut se rendre à son domicile privé, mais il conclut tout de suite que si Julian Mastakovitch n’était pas venu au bureau, cela voulait dire qu’il avait à faire chez lui. Il resta donc dans son service. Le temps lui parut interminable. Il essaya de se renseigner discrètement sur l’affaire confiée à Choumkov, mais personne n’était au courant. On savait seulement que Julian Mastakovitch voulait bien le charger de certains travaux spéciaux, dont tout le monde, du reste, ignorait le caractère. Dans l’antichambre, un scribe l’arrêta et lui dit que Vassili Pétrovitch Choumkov était venu vers une heure et qu’il avait demandé si lui, Arkadi Ivanovitch, et Julian Mastakovitch étaient là. À cette nouvelle, Arkadi Ivanovitch, rongé d’inquiétude, prit un fiacre et se fit conduire à la maison.

Choumkov était là. Il arpentait la pièce, en proie à une excitation fiévreuse. Ayant jeté un regard sur Arkadi Ivanovitch, il parut se calmer; tout au moins, il s’empressa de cacher sa nervosité. Sans dire un mot, il s’assit et reprit son travail. Il semblait éviter les questions de son ami, qui l’importunaient parce que, selon toutes les apparences, lui-même avait pris une décision et s’était juré de la garder secrète, ne pouvant plus compter sur l’amitié. Arkadi en fut douloureusement impressionné et son cœur se serra d’angoisse. Il s’assit sur le lit et ouvrit un livre (le seul qu’il possédât) tout en ne quittant pas le pauvre Vassia des yeux. Cependant Vassia se taisait toujours. Il continuait à écrire, sans relever la tête. Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi. Les souffrances d’Arkadi devenaient intolérables. Enfin, vers onze heures, Vassia leva la tête et regarda Arkadi d’un œil morne et immobile. Arkadi attendit, mais plusieurs minutes s’écoulèrent, et Vassia se taisait toujours.

– Vassia! cria Arkadi et Vassia ne répondit pas. Vassia! répéta-t-il en se levant prestement. Qu’as-tu? Que t’arrive-t-il? s’exclama-t-il en s’approchant de son ami.

Vassia releva la tête et le fixa de nouveau d’un regard stupide, immobile.

«Il a une crise nerveuse», se dit Arkadi, secoué d’horreur. Il saisit la carafe d’eau, souleva la tête de Vassia, lui versa de l’eau sur le crâne, lui humecta les tempes, lui frotta les mains. Vassia revint à lui.

– Vassia, Vassia, criait Arkadi en pleurant, car il ne se maîtrisait plus; Vassia, ne te laisse pas sombrer, souviens-toi! Souviens-toi!…

Sans achever sa phrase, il le serra dans ses bras. Le visage de Vassia avait une expression angoissée et douloureuse. Il se frotta le front puis porta les mains à sa tête, comme s’il craignait qu’elle n’éclatât.

– Je ne sais pas ce que j’ai! finit-il par dire. Je crois que je me suis surmené. Eh bien! ça va! ça va! Allons, Arkadi, ne te fais pas de mauvais sang, allons! répéta-t-il, exténué, en lui lançant un regard triste. Inutile de t’inquiéter! À quoi bon?

– Comment, c’est toi à présent qui me consoles? cria Arkadi dont le cœur saignait de pitié. Couche-toi, Vassia, continua-t-il; dors un peu, veux-tu? Ne me torture pas inutilement. Tu reprendras ton travail plus tard.

– Oui, oui, tu as raison, répétait Vassia; oui, je me coucherai; oui, c’est cela! Vois-tu, d’abord, j’ai voulu terminer d’un seul coup, mais à présent, j’ai changé d’avis… oui…

Arkadi l’entraîna vers le lit.

– Écoute, Vassia, dit-il d’un ton ferme, il faut une fois pour toutes, prendre une résolution concernant cette affaire. Dis-moi ce que tu as décidé.

– Oh! fit Vassia en faisant un geste faible de la main et en détournant la tête.

– Allons, Vassia, il faut que tu prennes une décision! Je ne veux pas être ton assassin; je ne peux plus me taire. Je sais que tu ne pourras pas t’endormir, si tu ne prends pas une décision ferme.

– Comme tu voudras, comme tu voudras, dit Vassia d’un ton énigmatique.

«Il cède», pensa Arkadi Ivanovitch.

– Suis mon conseil, Vassia, insista-t-il; souviens-toi de ce que je t’ai dit. Demain, je te sauverai, demain, je déciderai de ton sort… Mais pourquoi parler de sort? Tu m’as fait tellement peur, Vassia, que je commence à employer tes propres expressions. De quel sort s’agit-il? Ce ne sont que des bagatelles, des vétilles! Tu ne voudrais pas perdre la sympathie, disons les bonnes grâces de Julian Mastakovitch? N’est-ce pas? Eh bien! tu ne les perdras pas! Tu verras! Je…

Arkadi aurait pu parler encore longtemps, mais Vassia l’interrompit. Il se souleva, jeta les bras autour du cou d’Arkadi Ivanovitch et l’embrassa.

– Assez, dit-il d’une voix faible; assez, ne parlons plus de ces choses.

Puis il se tourna de nouveau du côté du mur.

«Mon Dieu, pensa Arkadi, mon Dieu, qu’a-t-il? Il est tout à fait hors de lui; qu’a-t-il décidé de faire? Il va se perdre.»

Arkadi le regardait d’un air désolé.

«S’il tombait malade, pensa-t-il, les choses s’arrangeraient peut-être. Ses soucis disparaîtraient avec la maladie, et après on pourrait très bien arranger l’affaire. Mais je divague. Oh! mon Dieu!»

Cependant Vassia paraissait s’endormir. Arkadi Ivanovitch s’en réjouit. «C’est un bon signe», se dit-il. Il résolut de le veiller toute la nuit. Le sommeil de Vassia était agité. À chaque instant, il tressaillait, se retournait, rouvrait les yeux. Enfin la fatigue prit le dessus; vers deux heures du matin, il parut sombrer dans un profond sommeil. Arkadi Ivanovitch s’endormit alors sur sa chaise, le bras appuyé sur la table.

Il fit un rêve étrange et inquiétant. Il lui semblait qu’il ne dormait pas et que Vassia restait étendu sur le lit. Mais, chose bizarre, il avait l’impression que Vassia jouait la comédie et qu’il cherchait même à le tromper. Soudain, il se levait, en silence et glissait vers le bureau sur la pointe des pieds, tout en l’observant du coin de l’œil.

Une douleur intense étreignait alors le cœur d’Arkadi; il était triste et dépité de voir que Vassia n’avait pas confiance en lui et qu’il lui cachait ses pensées. Il voulait l’arrêter, le réprimander, le remettre de force au lit… Alors Vassia poussait un cri, un dernier soupir et ce n’était qu’un cadavre qu’il emportait vers la couche. Une sueur froide mouillait le front d’Arkadi, son cœur battait à se rompre. Il ouvrit les yeux. Vassia était assis devant lui à sa table et écrivait.

Croyant encore rêver, Arkadi regarda vers le lit. Vassia n’y était plus. Arkadi se leva d’un bond, encore sous l’impression pénible de son cauchemar. Vassia ne broncha pas. Il continuait à écrire. Soudain Arkadi s’aperçut avec horreur que Vassia promenait sur le papier une plume sèche et qu’il tournait les pages blanches. Il se dépêchait affreusement de les remplir, comme si c’était là la manière la plus efficace de faire son travail. «Non, ce n’est pas une crise nerveuse!» se dit Arkadi Ivanovitch en frissonnant.

– Vassia, Vassia! Réponds-moi! s’écria-t-il en prenant son ami par l’épaule.

Mais Vassia se taisait toujours et continuait à tracer sur le papier des signes invisibles avec une plume sans encre.

– Enfin, j’ai réussi à accélérer mon écriture, dit-il, sans lever le regard.

Arkadi le saisit par la main et lui arracha la plume.

Vassia fit entendre un gémissement. Il laissa retomber son bras et leva les yeux sur Arkadi; il se frotta le front d’un geste triste, découragé, comme s’il essayait d’enlever un poids énorme qui écrasait tout son être; puis il abaissa la tête lentement, d’un air pensif.