40370.fb2 Une Fille D’?ve - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 8

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– Ravi, répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l’argent pour le journal.

– Nous en trouverons, dit Raoul.

– Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser prendre encore aux paroles de Raoul qu’il avait nommé Charnathan.

– À quel propos? dit Raoul.

– Ma belle-sœur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse, elle te salue à travers toute la salle.

– Vois, dit madame du Tillet à sa sœur on nous dit fausses. Mon mari câline monsieur Nathan, et c’est lui qui veut le faire mettre en prison.

– Et les hommes nous accusent! s’écria la comtesse, je l’éclairerai. Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse qui l’attendait dans le corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l’Opéra, commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva dès huit heures et demie au quai Conti, après avoir passé rue du Mail.

La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers; mais comme Schmuke habitait une maison située à l’angle du quai, la comtesse n’eut pas à marcher dans la boue, elle sauta presque de son marche-pied à l’allée boueuse et ruinée de cette vieille maison noire, raccommodée comme la faïence d’un portier avec des attaches en fer, et surplombant de manière à inquiéter les passants. Le vieux maître de chapelle demeurait au quatrième étage et jouissait du bel aspect de la Seine, depuis le Pont-Neuf jusqu’à la colline de Chaillot. Ce bon être fut si surpris quand le laquais lui annonça la visite de son ancienne écolière, que dans sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui. Jamais la comtesse n’eût inventé ni soupçonné l’existence qui se révéla soudain à ses regards, quoiqu’elle connût depuis long-temps le profond dédain de Schmuke pour le costume et le peu d’intérêt qu’il portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laissez-aller d’une pareille vie, à une si complète insouciance? Schmuke était un Diogène musicien, il n’avait point honte de son désordre, il l’eût nié tant il y était habitué. L’usage incessant d’une bonne grosse pipe allemande avait répandu sur le plafond, sur le misérable papier de tenture, écorché en mille endroits par un chat, une teinte blonde qui donnait aux objets l’aspect des moissons dorées de Cérès. Le chat, doué d’une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire envie à une portière, était là comme la maîtresse du logis, grave dans sa barbe, sans inquiétude; du haut d’un excellent piano de Vienne où il siégeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce regard mielleux et froid par lequel toute femme étonnée de sa beauté l’aurait saluée; il ne se dérangea point, il agita seulement les deux fils d’argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux yeux d’or. Le piano, caduc et d’un bon bois peint en noir et or, mais sale, déteint, écaillé, montrait des touches usées comme les dents des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombée de la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la veille, Schmuke avait chevauché sur le vieil instrument vers quelque sabbat musical. Le carreau, plein de boue séchée, de papiers déchirés, de cendres de pipe, de débris inexplicables, ressemblait au plancher des pensionnats quand il n’a pas été balayé depuis huit jours, et d’où les domestiques chassent des monceaux de choses qui sont entre le fumier et les guenilles. Un œil plus exercé que celui de la comtesse y aurait trouvé des renseignements sur la vie de Schmuke, dans quelques épluchures de marrons, des pelures de pommes, des coquilles d’œufs rouges, dans des plats cassés par inadvertance et crottés de sauer-craut. Ce détritus allemand formait un tapis de poudreux immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait à un amas de cendres qui descendait majestueusement d’une cheminée en pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant laquelle deux tisons avaient l’air de se consumer. Sur la cheminée, un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande; d’un côté la glorieuse pipe accrochée, de l’autre un pot chinois où le professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard, comme une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans marbre, comme la table estropiée où se voyaient les restes d’un frugal déjeuner, composaient ce mobilier plus simple que celui d’un wigham de Mohicans. Un miroir à barbe suspendu à l’espagnolette de la fenêtre sans rideaux et surmonté d’une loque zébrée par les nettoyages du rasoir, indiquait les sacrifices que Schmuke faisait aux Grâces et au Monde. Le chat, être faible et protégé, était le mieux partagé, il jouissait d’un vieux coussin de bergère auprès duquel se voyaient une tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu’aucun style ne peut décrire, c’est l’état où Schmuke, le chat et la pipe, trinité vivante, avaient mis ces meubles. La pipe avait brûlé la table çà et là. Le chat et la tête de Schmuke avaient graissé le velours d’Utrecht vert des deux fauteuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide queue de ce chat, qui faisait en partie le ménage, jamais les places libres sur la commode ou sur le piano n’eussent été nettoyées. Dans un coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dénombrement épique. Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés de livres de musique, à dos rongés, éventrés, à coins blanchis, émoussés, où le carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs étaient collées avec des pains à cacheter les adresses des écolières. Le nombre de pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. Sur le papier se lisaient des calculs faits à la craie. La commode était ornée de cruchons de bière bus la veille, lesquels paraissaient neufs et brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L’hygiène était représentée par un pot à eau couronné d’une serviette, et un morceau de savon vulgaire, blanc pailleté de bleu qui humectait le bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux également vieux étaient accrochés à un porte-manteau d’où pendait le même carrick bleu à trois collets que la comtesse avait toujours vu à Schmuke. Au bas de la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans doute, et tout auprès une canne de houx. Quoique la vue et l’odorat de la comtesse fussent désagréablement affectés, le sourire et le regard de Schmuke lui cachèrent ces misères sous de célestes rayons qui firent resplendir les teintes blondes, et vivifièrent ce chaos. L’âme de cet homme divin, qui connaissait et révélait tant de choses divines, scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingénu à l’aspect d’une de ses saintes Céciles, répandit les éclats de la jeunesse, de la gaieté, de l’innocence. Il versa les trésors les plus chers à l’homme, et s’en fit un manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus dédaigneux eût trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s’agitait ce magnifique apôtre de la religion musicale.

– Hé bar kel hassart, izi, tchère montame la gondesse? dit-il. Vaudile kè chè jande lei gandike té Zimion à mon ache? Cette idée raviva son accès de rire immodéré. – Souis-che en ponne fordine? reprit-il encore d’un air fin. Puis il se remit à rire comme un enfant. – Vis fennez pir la misik, hai non pir cin baufre ôme. Ché lei sais, dit-il d’un air mélancolique, mais fennez pir tit ce ke vi fouderesse, vis savez qu’ici tit este a visse, corpe, hâme, hai piens!

Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le bon homme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui avait ôté pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute sa force. Aussitôt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui était devant le piano; puis, avec une rapidité de jeune homme il écrivit sur le papier en grosses lettres: 17 février 1835. Ce mouvement si joli, si naïf, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la comtesse en fut tout émue.

– Ma sœur viendra, lui dit-elle.

– L’audre auzi! gand? gand? ke cé soid afant qu’il meure! reprit-il.

– Elle viendra vous remercier d’un grand service que je viens vous demander de sa part, reprit-elle.

– Fitte, fitte, fitte, fitte, s’écria Schmuke, ké vaudille vaire? Vaudille hâler au tiaple?

– Rien que mettre: Accepté pour la somme de dix mille francs sur chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres de change préparées selon la formule par Nathan.

– Hâ! ze zera piendotte vaidde; répondit l’Allemand avec la douceur d’un agneau. Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes blîmes et mon hangrier. – Fattan te la, meinherr Mirr, cria-t-il au chat qui le regarda froidement. – Sei mon châs, dit-il en le montrant à la comtesse. C’est la bauffre hânimâle ki fit affèque li bauffre Schmuke! Ille hai pô!

– Oui, dit la comtesse.

– Lé foullez-visse? dit-il.

– Y pensez-vous? reprit-elle. N’est-ce pas votre ami?

Le chat, qui cachait l’encrier, devina que Schmuke le voulait, et sauta sur le lit.

– Il être mâline gomme ein zinche! reprit-il en le montrant sur le lit. Ché le nôme Mirr, pir clorivier nodre crânt Hoffmann te Perlin, ke ché paugoube gonni.

Le bonhomme signait avec l’innocence d’un enfant qui fait ce que sa mère lui ordonne de faire, sans y rien concevoir, mais sûr de bien faire. Il se préoccupait bien plus de la présentation du chat à la comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait être, suivant les lois relatives aux étrangers, à jamais aliénée.

– Vis m’azurèze ke cesse bedis babières dimprès…

– N’ayez pas la moindre inquiétude, dit la comtesse.

– Ché ne boind t’einkiétide, reprit-il brusquement. Che temande zi zes bedis babières dimprés veront blésir à montame ti Dilet.

– Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez son père…

– Ché souis ton pien hireux te lui êdre pon à keke chausse. Andantez te mon misik! dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant à son piano.

Déjà les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches, déjà son regard atteignait aux cieux à travers les toits, déjà le plus délicieux de tous les chants fleurissait dans l’air et pénétrait l’âme; mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes faire parler le bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Raphaël pour les anges qui l’écoutent, que pendant le temps que mit l’écriture à sécher; elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon, et tira son radieux maître des espaces éthérés où il planait en le rappelant sur la terre.

– Mon bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l’épaule.

– Tèchâ! s’écria-t-il avec une affreuse soumission. Bourkoi êdes-vis tonc fennie?

Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour écouter la comtesse.

– Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s’agit d’une affaire de vie et de mort, les minutes économisent du sang et des larmes.

– Tuchurs la même, dit-il, halléze, anche! zécher les plirs tes audres! Zachésse, ké leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir plis ke fos randes!

– Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je vous attends dimanche prochain.

– Frai?

– Je vous en prie, et ma sœur vous indiquera sans doute un jour aussi.

– Ma ponhire zera tonc gomblete, dit-il, gar che ne vis foyais gaux Champes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire, pien raremente!

Cette idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il offrit le bras à sa belle écolière, qui sentit battre démesurément le cœur du vieillard.

– Vous pensiez donc à nous? lui dit-elle.

– Tuchurs en manchant mon bain! reprit-il. T’aport gomme hâ mes pienfaidrices; et puis gomme au teusse premières cheunes files tignes t’amur kè chaie fies!

La comtesse n’osa plus rien dire; il y avait dans cette phrase une incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. Cette chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité par deux divinités. Le sentiment s’y accroissait à toute heure, à l’insu de celles qui l’inspiraient.

– Là, donc, nous sommes aimées, bien aimées, pensa-t-elle.

L’émotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse montant en voiture fut partagée par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un de ces délicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire bonjour. À cette vue, Schmuke resta planté sur ses jambes long-temps après que la voiture eut disparu. Quelques instants après, la comtesse entrait dans la cour de l’hôtel de madame de Nucingen. La baronne n’était pas levée; mais pour ne pas faire attendre une femme haut placée, elle s’enveloppa d’un châle et d’un peignoir.

– Il s’agit d’une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude est alors une grâce; sans cela, je ne vous aurais pas dérangée de si bonne heure.

– Comment! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa femme de chambre. – Thérèse, dites au caissier de me monter lui-même à l’instant quarante mille francs.

Puis elle serra dans un secret de sa table l’écrit de madame de Vandenesse, après l’avoir cacheté.

– Vous avez une délicieuse chambre, dit la comtesse.

– Monsieur de Nucingen va m’en priver, il fait bâtir une nouvelle maison.

– Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. On parle de son mariage avec monsieur de Rastignac.

Le caissier parut au moment où madame de Nucingen allait répondre, elle prit les billets et remit les quatre lettres de change.