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VERONIKA

DECIDE

DE MOURIR

Traduit du portugais (Brésil)

par Françoise Marchand-Sauvagnargues Editions Anne Carrière

Du même auteur

chez le même éditeur :

L’Alchimiste, traduction de Jean Orecchioni, 1994. L’Alchimiste, traduction de Jean Orecchioni, édition illustrée par Mœbius, 1995.

Sur le bord de la rivière Piedra, je me suis assise et j’ai pleuré, traduction de Jean Orecchioni, 1995.

Le Pèlerin de Compostelle, traduction de Françoise MarchandSauvagnargues, 1996. Le Pèlerin de Compostelle, traduction de Françoise MarchandSauvagnargues, édition illustrée de tableaux de Cristina Oiticica et de photos d’Yves Dejardin, 1996. La Cinquième Montagne, traduction de Françoise MarchandSauvagnargues, 1998. Manuel du guerrier de la lumière, traduction de Françoise Marchand-Sauvagnargues, 1998.

Paulo Coelho : http://www.paulocoelho.com.br Titre original : VERONIKA DECIDE MORRER

ISBN : 2-84337-084-1

© 1998 by Paulo Coelho (tous droits réservés)

© Editions Anne Carrière, Paris, 2000

pour la traduction en langue française

www.anne-carriere.fr

Pour S.T. de L., qui a commencé à m’aideralors que je ne le savais pas.

« Voici, je vous ai donné

le pouvoir de fouler aux

pieds les serpents (...) et

rien ne pourra vous nuire. »

Luc, 10, 19

Le 21 novembre 1997, Veronika décida

qu’était enfin venu le moment de se tuer. Elle nettoya soigneusement la chambre qu’elle louait dans un couvent de religieuses, éteignit le chauffage, se brossa les dents et se coucha. Sur la table de nuit, elle prit les quatre boîtes de somnifères. Plutôt que d’écraser les comprimés et de les mélanger à de l’eau, elle choisit de les prendre l’un après l’autre, car il y a une grande distance de l’intention à l’acte et elle voulait être libre de se repentir à mi-parcours. Cependant, à chaque cachet qu’elle avalait, elle se sentait de plus en plus convaincue : au bout de cinq minutes, les boîtes étaient vides. Comme elle ne savait pas dans combien de temps exactement elle perdrait conscience, elle 11

avait laissé sur son lit le dernier numéro du magazine français Homme, qui venait d’arriver à

la bibliothèque où elle travaillait. Bien qu’elle ne s’intéressât pas particulièrement à l’informatique, elle avait trouvé, en feuilletant cette revue, un article concernant un jeu électronique (un CD-Rom, comme on dit) créé par Paulo Coelho. Elle avait eu l’occasion de rencontrer l’écrivain brésilien lors d’une conférence dans les salons de l’hôtel Grand Union. Ils avaient échangé quelques mots et, finalement, elle avait été conviée au dîner que donnait son éditeur. Mais il y avait alors beaucoup d’invités et elle n’avait pu aborder avec lui aucun thème de manière

approfondie.

Cependant, le fait de connaître cet auteur l’incitait à penser qu’il faisait partie de son univers et que la lecture d’un reportage consacré à

son travail pouvait l’aider à passer le temps. Tandis qu’elle attendait la mort, Veronika se mit donc à lire un article sur l’informatique, un sujet auquel elle ne s’intéressait absolument pas. Et c’est bien ainsi qu’elle s’était comportée toute son existence, cherchant toujours la facilité, ou se contentant de ce qui se trouvait à portée de sa main – ce magazine, par exemple.

Pourtant, à sa grande surprise, la première ligne du texte la tira de sa passivité naturelle (les 12

calmants n’étaient pas encore dissous dans son estomac, mais Veronika était passive par nature) et, pour la première fois de sa vie, une phrase qui était très à la mode parmi ses amis lui sembla fondée : « Rien dans ce monde n’arrive par hasard. »

Pourquoi tombait-elle sur ces mots au moment précis où elle avait décidé de mourir ? Quel était le message secret qu’ils renfermaient, si tant est qu’il existe des messages secrets plutôt que des coïncidences ?

Sous une illustration du jeu électronique, le journaliste débutait son reportage par une question : « Où est la Slovénie ? »

« Personne ne sait où se trouve la Slovénie, pensa Veronika. Personne. »

Pourtant, la Slovénie existait bel et bien, elle était ici, dans cette pièce, au-dehors, dans les montagnes qui l’entouraient, et sur la place qui s’étendait sous ses yeux : la Slovénie était son pays.

Veronika laissa la revue de côté. Elle n’avait que faire à présent de s’indigner d’un monde qui ignorait l’existence des Slovènes ; l’honneur de sa nation ne la concernait plus. C’était le moment d’être fière d’elle-même, puisque enfin elle avait 13

eu le courage de quitter cette vie. Quelle joie ! Et elle accomplissait cet acte comme elle l’avait toujours rêvé : au moyen de cachets, ce qui ne laisse pas de traces.

Veronika s’était mise en quête des comprimés pendant presque six mois. Pensant qu’elle ne parviendrait jamais à s’en procurer, elle avait envisagé un moment de se taillader les poignets. Elle savait que la chambre serait remplie de sang, qu’elle sèmerait le trouble et l’inquiétude parmi les religieuses, mais un suicide exige que l’on songe d’abord à soi, ensuite aux autres. Elle ferait tout son possible pour que sa mort ne causât pas trop de dérangement ; cependant, si elle n’avait d’autre possibilité que de s’ouvrir les veines, alors tant pis. Quant aux religieuses, il leur faudrait s’empresser d’oublier l’histoire et nettoyer la chambre, sous peine d’avoir du mal à

la louer de nouveau. En fin de compte, même à

la fin du

e

XX siècle, les gens croyaient encore aux fantômes.

Evidemment, Veronika pouvait aussi se jeter du haut d’un des rares immeubles élevés de Ljubljana, mais une telle décision ne causeraitelle pas à ses parents un surcroît de souffrance ?

Outre le choc d’apprendre que leur fille était morte, ils seraient encore obligés d’identifier un corps défiguré : non, cette solution était pire que 14

de se vider de son sang, car elle laisserait des traces indélébiles chez deux personnes qui ne voulaient que son bien.

« Ils finiront par s’habituer à la mort de leur fille. Mais il doit être impossible d’oublier un crâne écrasé. »

Se suicider avec une arme à feu, sauter d’un immeuble, se pendre, rien de tout cela ne convenait à sa nature féminine. Les femmes, quand elles se tuent, choisissent des méthodes bien plus romantiques – elles s’ouvrent les veines ou absorbent une dose excessive de somnifères. Les princesses abandonnées et les actrices d’Hollywood en ont donné divers exemples. Veronika savait qu’il faut toujours attendre le bon moment pour agir. Et c’est ce qu’elle avait fait : à force de l’entendre répéter qu’elle ne parvenait plus à trouver le sommeil, deux de ses amis, sensibles à ses plaintes, avaient déniché

chacun deux boîtes d’une drogue puissante dont se servaient les musiciens d’un cabaret de la ville. Veronika avait laissé les quatre boîtes sur sa table de nuit pendant une semaine, chérissant la mort qui approchait et faisant ses adieux, sans le moindre sentimentalisme, à ce qu’on appelait la Vie.

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Maintenant, elle était heureuse d’aller jusqu’au bout de sa décision mais elle s’ennuyait parce qu’elle ne savait pas quoi faire du peu de temps qui lui restait.

Elle repensa à l’absurdité qu’elle venait de lire. Comment un article sur l’informatique pouvait-il commencer par cette phrase stupide :

« Où est la Slovénie ? »

Ne trouvant pas d’occupation plus intéressante, elle décida de lire le reportage jusqu’au bout et découvrit que ce jeu avait été produit en Slovénie – cet étrange pays dont personne, à

l’exception de ses habitants, ne semblait savoir où il se trouvait – parce que la main-d’œuvre y était meilleur marché. Quelques mois plus tôt, pour le lancement du jeu, la productrice française avait invité des journalistes du monde entier et donné une réception dans un château à

Bled.

Veronika se rappela avoir entendu parler de cette fête comme d’un événement dans la ville, non seulement parce qu’on avait redécoré à cette occasion le château afin de reconstituer le plus possible l’atmosphère médiévale du CD-Rom, mais aussi à cause de la polémique qui en avait résulté dans la presse locale : on avait invité des journalistes allemands, français, anglais, italiens, espagnols, mais aucun slovène. 16

L’auteur de l’article – qui était venu en Slovénie pour la première fois, tous frais payés sans doute, et bien décidé à courtiser d’autres journalistes, à échanger des propos supposés intéressants, à manger et à boire sans bourse délier au château – avait donc débuté son article par une plaisanterie destinée à émoustiller les brillants intellectuels de son pays. Il avait même dû

raconter à ses amis de la rédaction quelques histoires de son invention sur les coutumes locales, ou sur la façon rudimentaire dont sont habillées les femmes slovènes.

C’était son problème à lui. Veronika, en train de mourir, avait d’autres soucis, par exemple savoir s’il existe une autre vie après la mort, ou à

quelle heure on trouverait son corps. Tout de même – ou peut-être justement à cause de l’importante décision qu’elle avait prise –, cet article la dérangeait.

Elle regarda par la fenêtre du couvent qui donnait sur la petite place de Ljubljana. « S’ils ne savent pas où est la Slovénie, pensa-t-elle, c’est que Ljubljana doit être un mythe. » Comme l’Atlantide, ou la Lémurie, ou les continents perdus qui hantent l’imaginaire des hommes. Personne au monde ne commencerait un article en 17

demandant où se trouve le mont Everest, même s’il n’y était jamais allé. Pourtant, en plein milieu de l’Europe, un journaliste d’un magazine connu n’avait pas honte de poser une telle question, parce qu’il savait que la majorité de ses lecteurs ignorait où était la Slovénie. Et plus encore Ljubljana, sa capitale.

C’est alors que Veronika découvrit un moyen de passer le temps. Dix minutes s’étaient écoulées, et elle n’avait encore noté aucun changement dans son organisme. Le dernier acte de sa vie serait d’écrire une lettre à ce magazine expliquant que la Slovénie était l’une des cinq républiques résultant de l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie. Cette lettre serait son billet d’adieu. Par ailleurs, elle ne donnerait aucune explication sur les véritables motifs de sa mort.

En découvrant son corps, on conclurait qu’elle s’était tuée parce qu’un magazine ne savait pas où se trouvait son pays. Elle rit en imaginant une polémique dans les journaux ; les uns défendraient, les autres critiqueraient son suicide en l’honneur de la cause nationale. Et elle fut impressionnée de la rapidité avec laquelle elle avait changé d’avis, puisque, quelques instants plus tôt, elle pensait au contraire que le monde et les questions géographiques ne la concernaient plus. 18

Elle rédigea la lettre. Ce moment de bonne humeur lui fit presque remettre en cause la nécessité de mourir, mais elle avait absorbé les comprimés, il était trop tard pour revenir en arrière.

De toute façon, elle avait déjà vécu des moments comme celui-là, et elle ne se tuait pas parce qu’elle était triste, amère, ou constamment déprimée. Souvent, l’après-midi, elle avait marché, heureuse, dans les rues de Ljubljana, ou regardé, de la fenêtre de sa chambre, la neige qui tombait sur la petite place où se dresse la statue du poète. Une fois, elle avait flotté dans les nuages pendant un mois ou presque parce qu’un inconnu, au centre de cette même place, lui avait offert une fleur.

Elle était convaincue d’être absolument normale. Sa décision de mourir reposait sur deux raisons très simples, et elle était certaine que, si elle laissait un billet expliquant son geste, beaucoup de gens l’approuveraient. Première raison : tout, dans sa vie, se ressemblait, et une fois que la jeunesse serait passée, ce serait la décadence, la vieillesse qui laisse des marques irréversibles, les maladies, les amis qui disparaissent. Elle ne gagnerait rien à continuer 19

à vivre ; au contraire, les risques de souffrance ne feraient qu’augmenter.

La seconde raison était d’ordre plus philosophique : Veronika lisait les journaux, regardait la télévision, et elle était au courant de ce qui se passait dans le monde. Tout allait mal et elle n’avait aucun moyen de remédier à cette situation, ce qui lui donnait un sentiment d’inutilité

totale.

Mais d’ici peu, elle connaîtrait l’expérience ultime – la mort –, une expérience qui promettait d’être très différente. Une fois la lettre rédigée, elle se concentra sur des questions plus importantes et plus appropriées au moment qu’elle était en train de vivre – ou plutôt de mourir.

Elle tenta d’imaginer comment serait sa mort, mais en vain. De toute manière, elle n’avait pas besoin de s’inquiéter, car dans quelques minutes elle saurait.

Combien de minutes ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Mais elle se réjouissait de connaître bientôt la réponse à la question que tout le monde se posait : Dieu existe-t-il ?

Contrairement à beaucoup de gens, elle n’en avait pas fait le grand débat intérieur de son 20

existence. Sous l’ancien régime communiste, l’enseignement officiel lui avait appris que la vie s’achevait avec la mort, et elle s’était habituée à

cette idée. De leur côté, les générations de ses parents et de ses grands-parents fréquentaient encore l’église, faisaient des prières et des pèlerinages, et avaient la conviction absolue que Dieu prêtait attention à ce qu’ils disaient.

A vingt-quatre ans, après avoir vécu tout ce qu’il lui avait été permis de vivre – et remarquez bien que ce n’était pas rien ! –, Veronika était quasi certaine que tout s’achevait avec la mort. C’est pour cette raison qu’elle avait choisi le suicide : la liberté, enfin ; l’oubli pour toujours. Mais, au fond de son cœur, le doute subsistait : et si Dieu existait ? Des millénaires de civilisation avaient fait du suicide un tabou, un outrage à

tous les codes religieux : l’homme lutte pour survivre, pas pour renoncer. La race humaine doit procréer. La société a besoin de main-d’œuvre. L’homme et la femme ont besoin d’une raison de rester ensemble, même quand l’amour a disparu, et un pays a besoin de soldats, de politiciens et d’artistes.

« Si Dieu existe, ce que sincèrement je ne crois pas, Il doit comprendre qu’il y a une limite à la compréhension humaine. C’est Lui qui a créé

cette confusion, dans laquelle tout n’est que 21

misère, injustice, cupidité, solitude. Son intention était sans doute merveilleuse, mais les résultats sont nuls ; si Dieu existe, Il doit se montrer indulgent avec les créatures qui ont désiré partir plus tôt, et Il peut même nous présenter des excuses pour nous avoir obligés à passer par cette Terre. »

Que les tabous et les superstitions aillent au diable ! Sa mère, très croyante, lui disait que Dieu connaît le passé, le présent et l’avenir. Dans ce cas, Il l’avait fait venir au monde avec la pleine conscience qu’elle se tuerait un jour, et Il ne serait pas choqué par son geste.

Veronika ressentit bientôt une légère nausée, qui augmenta rapidement.

Quelques minutes plus tard, elle ne pouvait déjà plus se concentrer sur la place qu’elle apercevait par la fenêtre. C’était l’hiver, il devait être environ quatre heures de l’après-midi, et le soleil se couchait déjà. Elle savait que la vie des gens continuerait ; à ce moment, un garçon qui passait devant chez elle l’aperçut, sans se douter le moins du monde qu’elle était sur le point de mourir. Une bande de musiciens boliviens (Où se trouve la Bolivie ? Pourquoi les articles de journaux ne posent-ils pas cette question ?) jouait 22

devant la statue de France Presˇeren, le grand poète slovène qui avait profondément marqué

l’âme de son peuple.

Parviendrait-elle à écouter jusqu’au bout la musique ? Ce serait un beau souvenir de cette existence : la tombée du jour, la mélodie qui évoquait les rêves de l’autre bout du monde, la chambre tiède et confortable, le beau passant plein de vie qui avait décidé de faire halte et maintenant la fixait. Comme elle sentait les médicaments faire leur effet, il était, elle le savait, la dernière personne qu’elle verrait. Il sourit. Elle n’avait rien à perdre et lui rendit son sourire. Il lui fit signe. Finalement, il voulait aller trop loin ; elle décida de feindre de regarder ailleurs. Déconcerté, il poursuivit son chemin, oubliant pour toujours ce visage à la fenêtre. Mais Veronika était heureuse d’avoir, une fois encore, été désirée. Ce n’était pas par absence d’amour qu’elle se tuait. Ce n’était pas par manque de tendresse de la part de sa famille, ni à cause de problèmes financiers, ou d’une maladie incurable. Veronika avait décidé de mourir en ce bel après-midi, tandis que des musiciens boliviens jouaient sur la place de Ljubljana, qu’un jeune homme passait devant sa fenêtre, et elle était heureuse de ce que ses yeux voyaient et de ce 23

que ses oreilles entendaient. Elle était plus heureuse encore de ne pas avoir à assister au même spectacle pendant trente, quarante ou cinquante ans – car il allait perdre toute son originalité et devenir la tragédie d’une existence où tout se répète et où le lendemain est toujours semblable à la veille.

A présent, son estomac commençait à se soulever et elle se sentait très mal. « C’est drôle, je pensais qu’une dose excessive de calmants me ferait dormir sur-le-champ. » Mais elle ne ressentait qu’un étrange bourdonnement dans les oreilles et l’envie de vomir.

« Si je vomis, je ne vais pas mourir. »

Elle décida d’oublier ses maux de ventre, essaya de se concentrer sur la nuit qui tombait rapidement, sur les Boliviens, sur les commerçants qui fermaient boutique pour rentrer chez eux. Le bruit dans ses oreilles devenait de plus en plus aigu et, pour la première fois depuis qu’elle avait avalé les comprimés, Veronika sentit la peur, une peur terrible de l’inconnu. Mais la sensation fut brève. Aussitôt elle perdit conscience.

Quand elle rouvrit les yeux, Veronika ne pensa pas : « Ce doit être le ciel. » Jamais, au ciel, elle n’aurait trouvé cet éclairage fluorescent ; la douleur, qui apparut une fraction de seconde plus tard, était caractéristique de la terre. Ah ! cette douleur de la terre ! Elle est unique, impossible de la confondre.

Elle tenta de bouger, et la douleur redoubla. Une multitude de points lumineux apparut. Pourtant Veronika comprit que ces points n’étaient pas les étoiles du paradis, mais la conséquence de son intense souffrance.

« Tu as repris conscience, dit une voix de femme. Maintenant, tu as les deux pieds en enfer, profites-en. »

Non, ce n’était pas possible, cette voix la trompait. Ce n’était pas l’enfer – parce qu’elle avait très froid, et elle avait remarqué que des 25

tuyaux en plastique sortaient de sa bouche et de son nez. L’un d’eux, enfoncé dans sa gorge, lui donnait la sensation d’étouffer. Elle voulut bouger pour l’ôter, mais ses bras étaient attachés.

« Je plaisante, ce n’est pas l’enfer, poursuivit la voix. C’est pire que l’enfer, où d’ailleurs je ne suis jamais allée. C’est Villete. »

Malgré la douleur et la sensation d’étouffement, Veronika comprit en un éclair ce qui s’était passé : elle avait tenté de se suicider, mais quelqu’un était arrivé à temps pour la sauver. Peut-être une religieuse, une amie qui avait décidé de lui rendre visite à l’improviste, ou qui lui rapportait un objet qu’elle ne se souvenait plus d’avoir réclamé. Le fait est qu’elle avait survécu, et qu’elle se trouvait à Villete. Villete, le célèbre et redoutable asile de fous qui existait depuis 1991, année de l’indépendance du pays. A cette époque, pensant que la division de l’ancienne Yougoslavie se ferait par des moyens pacifiques (finalement, la Slovénie n’avait connu que onze jours de guerre), un groupe de chefs d’entreprise européens avait obtenu l’autorisation d’installer un hôpital pour malades mentaux dans une ancienne caserne, abandonnée parce que son entretien coûtait trop cher.

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Mais peu à peu, en raison des guerres qui avaient éclaté – d’abord en Croatie, puis en Bosnie –, les chefs d’entreprise s’étaient inquiétés : l’argent destiné à l’investissement provenait de capitalistes dispersés dans le monde entier, et dont on ne connaissait pas même les noms, de sorte qu’il était impossible d’aller leur présenter des excuses et de leur demander de prendre patience. On résolut le problème en adoptant des pratiques peu recommandables pour un asile psychiatrique, et Villete se mit à symboliser, pour la jeune nation tout juste sortie d’un communisme tolérant, ce qu’il y avait de pire dans le capitalisme : pour obtenir une place, il suffisait de payer. Lorsqu’on se disputait un héritage ou que l’on voulait se débarrasser d’un parent au comportement inconvenant, on dépensait une fortune pour obtenir le certificat médical qui permettait l’internement de l’enfant ou du parent gênants. Ou bien, pour échapper à des créanciers, ou justifier certaines conduites qui auraient pu aboutir à de longues peines de prison, on passait quelque temps à l’asile et on en ressortait délivré de ses dettes ou des poursuites judiciaires.

Villete était un établissement d’où personne ne s’était jamais enfui. Où se mêlaient les vrais fous – internés par la justice ou envoyés par 27

d’autres hôpitaux – et ceux qui étaient accusés de folie, ou qui feignaient la démence. Il en résultait une véritable confusion, et la presse publiait régulièrement des histoires de mauvais traitements et d’abus, bien qu’elle n’eût jamais obtenu la permission de pénétrer dans l’établissement pour observer ce qui s’y passait. Le gouvernement enquêtait sur les dénonciations sans réussir à trouver de preuves, les actionnaires menaçaient de faire savoir que l’endroit n’était pas sûr pour les investissements étrangers, et l’institution parvenait à rester debout, de plus en plus puissante.

« Ma tante s’est suicidée il y a quelques mois, reprit la voix féminine. Elle avait passé presque huit ans sans vouloir sortir de sa chambre, à

manger, grossir, fumer, prendre des calmants, et dormir la plus grande partie du temps. Elle avait deux filles et un mari qui l’aimait. »

Veronika tenta de tourner la tête dans la direction de la voix, mais c’était impossible.

« Je ne l’ai vue réagir qu’une fois : le jour où

son mari a pris une maîtresse. Alors, elle a fait un scandale, perdu quelques kilos, cassé des verres et, pendant des semaines entières, ses cris ont empêché les voisins de dormir. Aussi absurde 28

que cela paraisse, je crois que cette période fut la plus heureuse de son existence : elle se battait pour quelque chose, elle se sentait vivante et capable de réagir au défi qui se présentait à

elle. »

« Qu’ai-je à voir avec cela ? pensait Veronika, incapable de parler. Je ne suis pas sa tante, je n’ai pas de mari ! »

« Le mari a fini par laisser tomber sa maîtresse, poursuivit la femme. Petit à petit, ma tante est retournée à sa passivité habituelle. Un jour, elle m’a téléphoné pour me dire qu’elle était prête à changer de vie : elle avait arrêté de fumer. La même semaine, après avoir augmenté

les calmants pour pallier l’absence de tabac, elle a averti tout le monde qu’elle était sur le point de se suicider.

« Personne ne l’a crue. Un matin, elle m’a laissé un message d’adieu sur mon répondeur et elle s’est tuée en ouvrant le gaz. J’ai écouté plusieurs fois ce message : jamais je ne lui avais entendu une voix aussi calme, aussi résignée. Elle disait qu’elle n’était ni heureuse ni malheureuse, et que c’était pour cela qu’elle n’en pouvait plus. »

Veronika éprouva de la compassion pour la femme qui racontait l’histoire et semblait chercher à comprendre la mort de sa tante. Com29

ment juger, dans un monde où l’on s’efforce de survivre à tout prix, ceux qui décident de mourir ? Personne ne peut juger. Chacun connaît la dimension de sa propre souffrance et sait si sa vie est vide de sens. Veronika aurait voulu expliquer cela, mais le tuyau dans sa bouche la fit s’étrangler, et la femme lui vint en aide. Veronika la vit se pencher sur son corps attaché, relié à plusieurs tubes, protégé contre sa volonté de la destruction. Elle remua la tête d’un côté à l’autre, implorant du regard qu’on lui retirât ce tube et qu’on la laissât mourir en paix.

« Tu es nerveuse, dit la femme. Je ne sais pas si tu as des regrets ou si tu veux encore mourir, mais cela ne m’intéresse pas. Tout ce qui m’intéresse, c’est de faire mon métier : si le patient se montre agité, le règlement exige que je lui injecte un sédatif. »

Veronika cessa de se débattre, mais l’infirmière lui piquait déjà le bras. En peu de temps, elle était retournée dans un monde étrange, sans rêves, où elle n’avait d’autre souvenir que celui du visage de la femme qu’elle venait d’apercevoir : yeux verts, cheveux châtains, et l’air distant de quelqu’un qui accomplit les choses parce qu’il doit les faire, sans jamais s’interroger sur le pourquoi du règlement.

Paulo Coelho apprit l’histoire de Veronika trois mois plus tard, alors qu’il dînait dans un restaurant algérien à Paris avec une amie slovène qui s’appelait elle aussi Veronika et était la fille du médecin responsable de Villete.

Plus tard, quand il décida d’écrire un livre sur ce thème, il pensa changer le nom de Veronika, son amie, pour ne pas troubler le lecteur, en Blaska, ou Edwina, ou Mariaetzja, ou lui donner quelque autre nom slovène, mais finalement il décida de conserver les prénoms réels. Quand il ferait allusion à Veronika son amie, il l’appellerait « Veronika, l’amie ». Quant à l’autre Veronika, point n’était besoin de la qualifier, car elle serait le personnage central du livre, et les gens se lasseraient de devoir toujours lire « Veronika, la folle », ou « Veronika, celle qui a tenté de se suicider ». De toute manière, lui et Veronika, 31

l’amie, ne feraient irruption dans l’histoire que dans un court passage, celui-ci même.

Veronika, l’amie, était horrifiée de ce que son père avait fait, surtout si l’on considérait qu’il était le directeur d’une institution respectable et travaillait à une thèse qui devait être soumise à

l’examen d’une communauté académique conventionnelle.

« Sais-tu d’où vient le mot “ asile ” ? demanda Veronika. Du droit qu’avaient les gens, au Moyen Age, de chercher refuge dans les églises, lieux sacrés. Le droit d’asile, toute personne civilisée comprend cela ! Alors, comment mon père, directeur d’un asile, peut-il se comporter de cette manière avec quelqu’un ? »

Paulo Coelho voulut savoir en détail tout ce qui s’était passé, car il avait un excellent motif de s’intéresser à l’histoire de Veronika. Il avait été lui-même interné dans un asile, ou un hospice, ainsi qu’on appelait plutôt ce genre d’hôpital. Et cela non seulement une, mais par trois fois – en 1965, 1966 et 1967. Le lieu de son internement était la maison de santé du Dr Eiras, à Rio de Janeiro.

La raison de cet internement lui était, encore à

ce jour, inconnue ; peut-être ses parents avaientils été désorientés par son comportement imprévisible, tantôt timide, tantôt extraverti, ou peut32

être était-ce à cause de son désir d’être « artiste », ce que tous les membres de sa famille considéraient comme le meilleur moyen de tomber dans la marginalité et de mourir dans la misère. Quand il songeait à cet événement – et, soit dit en passant, il y songeait rarement –, il attribuait la véritable folie au médecin qui avait accepté de le placer dans un hospice sans aucun motif concret. (Dans toutes les familles, on a toujours tendance à rejeter la faute sur autrui et à nier catégoriquement que les parents savaient ce qu’ils faisaient en prenant une décision aussi radicale.)

Paulo rit en apprenant que Veronika avait rédigé une étrange lettre pour la presse, se plaignant qu’une revue française, et non des moindres, ne sût même pas où se trouvait la Slovénie.

« Personne ne se tue pour cela.

– C’est pour cette raison que la lettre n’a donné aucun résultat, dit, embarrassée, Veronika, l’amie. Hier encore, quand je me suis inscrite à l’hôtel, ils croyaient que la Slovénie était une ville d’Allemagne. »

Il songea que cette histoire lui était très familière, puisque nombre d’étrangers considéraient la ville de Buenos Aires, en Argentine, comme la capitale du Brésil.

33

Mais, outre le fait que des étrangers venaient allégrement le féliciter pour la beauté d’une ville qu’ils croyaient être la capitale de son pays (qui en réalité était localisée dans le pays voisin), Paulo Coelho avait en commun avec Veronika d’avoir été interné dans un asile pour malades mentaux, « d’où il n’aurait jamais dû sortir », ainsi que l’avait déclaré un jour sa première femme.

Pourtant il en était sorti. Et en quittant définitivement la maison de santé du Dr Eiras, bien décidé à ne jamais y retourner, il avait fait deux promesses : il s’était juré d’écrire sur ce thème ; et d’attendre que ses parents soient morts avant d’aborder publiquement le sujet. Il ne voulait pas les blesser, car tous deux avaient passé des années à se culpabiliser pour ce qu’ils avaient fait.

Sa mère était morte en 1993. Mais son père qui, en 1997, avait eu quatre-vingt-quatre ans, bien qu’il souffrît d’emphysème pulmonaire sans avoir jamais fumé, était toujours en vie, en pleine possession de ses facultés mentales et en bonne santé.

Aussi, lorsqu’il entendit l’histoire de Veronika, Paulo Coelho découvrit-il un moyen d’aborder ce thème sans rompre sa promesse. Bien qu’il n’eût jamais pensé au suicide, il connaissait inti34

mement l’univers d’un hôpital psychiatrique –

les traitements, les relations entre médecins et patients, le confort et l’angoisse de se trouver dans un tel lieu.

Alors, laissons Paulo Coelho et Veronika, l’amie, sortir définitivement de ce livre, et poursuivons l’histoire. Veronika ne savait pas combien de temps elle avait dormi. Elle se souvenait qu’elle s’était réveillée à un certain moment, les appareils de survie encore reliés à la bouche et au nez, et qu’elle avait entendu une voix qui disait :

« Veux-tu que je te masturbe ? »

Mais maintenant, alors qu’elle regardait la pièce autour d’elle, les yeux bien ouverts, elle ne savait pas si l’épisode avait été réel ou s’il s’agissait d’une hallucination. Hormis cela, elle ne se rappelait rien, absolument rien.

Les tuyaux avaient été retirés. Mais elle avait encore des aiguilles plantées dans tout le corps, des électrodes connectées au cœur et à la tête, et les bras attachés. Elle était nue, couverte seulement d’un drap, et elle avait froid. Pourtant elle décida de ne pas réclamer de couverture. L’espace où elle reposait, entouré de rideaux 36

verts, était occupé par les machines de l’unité de soins intensifs, son lit et une chaise blanche sur laquelle était assise une infirmière plongée dans la lecture d’un livre.

La femme, cette fois, avait les yeux foncés et les cheveux châtains. Pourtant, Veronika se demanda si c’était la même personne qui lui avait parlé quelques heures – ou étaient-ce quelques jours ? – plus tôt.

« Pouvez-vous détacher mes bras ? »

L’infirmière leva les yeux. « Non », réponditelle sèchement, et elle se replongea dans son livre.

« Je suis vivante, pensa Veronika. Tout va recommencer. Je devrai passer quelque temps ici, jusqu’à ce qu’ils constatent que je suis parfaitement normale. Ensuite, ils me délivreront un bulletin de sortie, et je retrouverai les rues de Ljubljana, sa place circulaire, ses ponts, les passants qui se rendent au travail ou en reviennent... Comme les gens ont toujours tendance à

vouloir aider les autres – uniquement pour se sentir meilleurs qu’ils ne sont en réalité –, on me rendra mon emploi à la bibliothèque. Avec le temps, je me remettrai à fréquenter les mêmes bars et les mêmes boîtes de nuit, je discuterai avec mes amis des injustices et des problèmes dans le monde, je me promènerai autour du lac. 37

« Comme j’ai choisi les comprimés, je ne suis pas défigurée : je suis toujours jeune, jolie, intelligente, et je n’aurai aucun mal – je n’en ai jamais eu – à trouver des amants. Je ferai l’amour avec un homme chez lui, ou dans la forêt, j’éprouverai un certain plaisir mais, aussitôt après l’orgasme, la sensation de vide reviendra. Nous n’aurons déjà plus grand-chose à nous dire, lui et moi saurons que l’heure est venue d’invoquer un prétexte – “ Il est tard ”, ou

“ Demain je dois me lever tôt ” –, et nous nous séparerons le plus vite possible, en évitant de nous regarder en face.

« Je retournerai dans la chambre que je loue chez les religieuses. Je m’efforcerai de prendre un livre, j’allumerai la télévision pour regarder toujours les mêmes programmes, je mettrai le réveil pour me réveiller exactement à la même heure que la veille, je répéterai mécaniquement les tâches qui me sont confiées à la bibliothèque. Je mangerai un sandwich dans le jardin en face du théâtre, assise sur le même banc, près d’autres personnes qui choisissent elles aussi les mêmes bancs pour déjeuner, qui ont le même regard vide mais font semblant d’être préoccupées par des choses extrêmement importantes.

« Ensuite, je retournerai au travail, j’écouterai les ragots – qui sort avec qui, qui souffre de 38

quoi, comment Unetelle a pleuré à cause de son mari. Et j’aurai l’impression d’être privilégiée, puisque je suis jolie, que j’ai un emploi et que je séduis autant que je veux. Puis je retournerai dans les bars à la fin de la journée, et tout recommencera.

« Ma mère, qui doit être folle d’inquiétude à

cause de ma tentative de suicide, se remettra de sa frayeur et continuera à me demander ce que j’ai l’intention de faire de ma vie, pourquoi je ne ressemble pas aux autres, puisque, en fin de compte, les choses ne sont pas aussi compliquées que je le pense. “ Regarde-moi, qui suis mariée depuis des années avec ton père et qui ai cherché

à te donner la meilleure éducation et le meilleur exemple possible. ”

« Un jour, je me lasserai de l’entendre répéter le même discours et, pour lui faire plaisir, j’épouserai un homme que je m’obligerai à

aimer. Lui et moi finirons par trouver un moyen de rêver ensemble à notre avenir, notre maison de campagne, nos enfants, l’avenir de nos enfants. Nous ferons beaucoup l’amour la première année, moins la deuxième, à partir de la troisième année, nous penserons peut-être au sexe une fois tous les quinze jours, et nous transformerons cette pensée en action une seule fois par mois. Pis que cela, nous ne nous parlerons 39

presque plus. Je me forcerai à accepter la situation, je me demanderai ce qui ne va pas chez moi

– puisque je ne réussirai plus à l’intéresser, qu’il ne fera pas attention à moi et ne cessera de parler de ses amis comme s’ils étaient son véritable univers.

« Quand notre mariage ne tiendra plus qu’à

un fil, je serai enceinte. Nous aurons un enfant ; pendant un certain temps, nous serons plus proches l’un de l’autre, mais bientôt la situation redeviendra comme avant.

« Alors, je commencerai à grossir comme la tante de l’infirmière d’hier – ou d’avant-hier, je ne sais pas très bien. Puis j’entreprendrai un régime, systématiquement vaincue, chaque jour, chaque semaine, par le poids qui persistera à augmenter malgré tous mes efforts. A ce moment-là, je prendrai ces drogues magiques qui évitent de sombrer dans la dépression, et je ferai d’autres enfants au cours de nuits d’amour qui passeront trop vite. Je dirai à tout le monde que les enfants sont ma raison de vivre, mais en réalité ils m’obligeront à vivre.

« On nous considérera toujours comme un

couple heureux, et personne ne saura ce qu’il y a de solitude, d’amertume, de renoncement derrière cette apparence de bonheur.

« Et puis, un beau jour, quand mon mari

prendra sa première maîtresse, je ferai peut-être 40

un scandale comme la tante de l’infirmière, ou je songerai de nouveau à me suicider. Mais je serai vieille et lâche alors, j’aurai deux ou trois enfants qui auront besoin de moi, et je ne pourrai pas tout abandonner avant de les avoir élevés et installés. Je ne me suiciderai pas : je ferai un esclandre, je menacerai de partir avec eux. Lui, comme tous les hommes, reculera, affirmera qu’il m’aime et que cela ne se reproduira pas. Jamais il ne lui viendra à l’esprit que, si je décidais vraiment de partir, je n’aurais d’autre choix que de retourner chez mes parents et d’y passer le reste de ma vie à écouter ma mère se lamenter toute la journée parce que j’aurais perdu une occasion unique d’être heureuse, qu’il était un mari merveilleux malgré ses petits défauts, que mes enfants souffriraient beaucoup à cause de notre séparation.

« Deux ou trois ans plus tard, une autre femme se présentera dans sa vie. Je le découvrirai – je l’aurai vue ou quelqu’un me l’aura raconté –, mais cette fois je ferai semblant de ne pas savoir. J’aurai dépensé toute mon énergie à

lutter contre la maîtresse précédente, je n’aurai rien sauvé, il vaudra mieux accepter la vie comme elle est en réalité. Ma mère avait raison.

« Il continuera d’être gentil avec moi, je continuerai mon travail à la bibliothèque, avec mes 41

sandwichs sur la place du théâtre, mes livres que je n’arrive jamais à terminer, les programmes de télévision qui seront identiques dans dix, vingt, cinquante ans. Seulement, j’avalerai les sandwichs en me sentant coupable parce que je grossirai ; et je n’irai plus dans les bars, parce que j’aurai un mari qui m’attendra à la maison pour que je m’occupe des enfants.

« Dès lors, il me faudra patienter jusqu’à ce que les enfants soient grands et penser à longueur de journée au suicide, sans avoir le courage de passer à l’acte. Un beau jour, j’arriverai à la conclusion que la vie est ainsi, que cela n’avance à rien, que rien ne changera. Et je m’adapterai. »

Veronika mit fin à son monologue intérieur et se fit une promesse : elle ne sortirait pas de Villete vivante. Mieux valait en finir tout de suite, pendant qu’elle avait encore le courage et la santé pour mourir.

Elle s’endormit et se réveilla plusieurs fois, notant que les appareils autour d’elle étaient moins nombreux, que la chaleur de son corps augmentait, et que les infirmières changeaient de visage – mais il y avait toujours une présence auprès d’elle. Les rideaux verts laissaient passer le son de pleurs, des gémissements de douleur, ou des voix qui murmuraient sur un ton posé et 42

professionnel. De temps à autre, un appareil bourdonnait dans une pièce voisine, et elle entendait des pas précipités dans le couloir. Perdant alors leur intonation posée, les voix étaient tendues et lançaient des ordres rapides. Dans un de ses moments de lucidité, une infirmière demanda à Veronika : « Vous ne voulez pas connaître votre état ?

– Je le connais, répondit-elle. Et ce n’est pas ce que vous voyez de mon corps ; c’est ce qui se passe dans mon âme. »

L’infirmière souhaitait poursuivre la conversation mais Veronika feignit de se rendormir. Quand elle rouvrit vraiment les yeux, Veronika comprit qu’elle avait changé de place – elle se trouvait dans une pièce qui ressemblait à une vaste infirmerie. Elle avait encore, plantée dans le bras, l’aiguille d’une perfusion de sérum, mais tout le reste – tubes, aiguilles – avait disparu. Un médecin de haute taille, dont la traditionnelle blouse blanche contrastait avec les cheveux et la moustache teints en noir, se tenait debout devant son lit. A côté de lui, un jeune stagiaire serrait une planchette et prenait des notes.

« Depuis combien de temps suis-je ici ? demanda-t-elle, constatant qu’elle parlait avec une certaine difficulté et ne parvenait pas à articuler correctement.

– Deux semaines dans cette chambre, après cinq jours aux urgences, répondit le plus âgé. Et remercie Dieu d’être encore parmi nous. »

44

Le plus jeune sembla surpris, comme si

ces mots n’étaient pas conformes à la réalité. Veronika remarqua aussitôt sa réaction et fut instinctivement sur ses gardes : Etait-elle ici depuis plus longtemps ? Etait-elle encore en danger ? Elle se mit à prêter attention à chaque geste, chaque mouvement des deux hommes ; elle savait qu’il était inutile de leur poser des questions, car jamais ils ne diraient la vérité, mais en s’y prenant intelligemment, elle pourrait deviner ce qui se passait.

« Tes nom, adresse, état civil et date de naissance », reprit le médecin le plus âgé. Veronika énonça son nom, son état civil et sa date de naissance, mais il y avait des blancs dans sa mémoire : elle ne se rappelait plus précisément son adresse. Le médecin plaça une petite lampe devant ses yeux et les examina de façon prolongée, en silence. Le plus jeune fit de même. Les deux hommes échangèrent des regards impénétrables.

« Tu as dit à l’infirmière de nuit que nous ne pouvions pas voir dans ton âme ? » demanda le plus jeune.

Veronika ne s’en souvenait pas. Elle avait du mal à se rappeler ce qu’elle faisait ici.

« Ton sommeil a été provoqué par les calmants, ce qui peut affecter ta mémoire. S’il te 45

plaît, tâche de répondre à toutes les questions que nous allons te poser. »

Et les médecins entreprirent un interrogatoire absurde : quels étaient les journaux importants à

Ljubljana, qui était le poète dont la statue se dressait sur la place principale (ah ! celui-là, elle ne l’oublierait jamais, tous les Slovènes portent l’image de Presˇeren gravée dans le cœur), la couleur des cheveux de sa mère, le nom de ses collègues de travail, les ouvrages les plus demandés à la bibliothèque. Au début, Veronika pensa ne pas répondre, car sa mémoire demeurait confuse. Mais à mesure que le questionnaire avançait, elle reconstruisait ce qu’elle avait oublié. A un moment, elle se souvint qu’elle se trouvait dans un asile, et que les fous ne sont pas du tout tenus d’être cohérents ; mais, pour son propre bien, et pour inciter les médecins à rester près d’elle afin d’en apprendre davantage sur son état, elle fit un effort. A mesure qu’elle citait les noms et les faits, elle retrouvait non seulement ses souvenirs, mais aussi sa personnalité, ses désirs, sa manière de voir la vie. L’idée du suicide, qui le matin lui semblait enterrée sous plusieurs couches de sédatifs, remontait à la surface.

« C’est bien, dit le plus vieux, à la fin de l’interrogatoire.

46

– Combien de temps encore vais-je rester ici ? »

Le plus jeune baissa les yeux, et Veronika sentit que tout était en suspens, comme si de la réponse à cette question dépendait une nouvelle phase de sa vie, que plus personne ne parviendrait à modifier.

« Tu peux le lui dire, fit le plus âgé. Beaucoup de patients ont déjà entendu les bruits qui courent, et elle finira par l’apprendre d’une façon ou d’une autre ; il est impossible de garder un secret dans cet établissement.

– Eh bien, c’est toi qui as déterminé ton destin, soupira le jeune homme en pesant chaque mot. Alors, voici les conséquences de ton acte : durant le coma provoqué par les narcotiques, ton cœur a été irrémédiablement atteint. Il y a eu une nécrose dans le ventricule...

– Sois plus simple, coupa le plus âgé. Va droit à l’essentiel.

– Ton cœur a été irrémédiablement atteint. Et il va cesser de battre sous peu.

– Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Veronika, effrayée.

– Le fait que le cœur cesse de battre signifie une seule chose : la mort physique. J’ignore quelles sont tes croyances religieuses, mais...

– Dans combien de temps ? s’écria-t-elle. 47

– Cinq jours, une semaine au maximum. »

Veronika se rendit compte que, derrière son apparence et son comportement professionnels, derrière son air inquiet, ce garçon prenait un immense plaisir à ce qu’il disait. Comme si elle méritait ce châtiment, et servait d’exemple à

tous les autres.

Elle avait toujours su que bien des gens commentent les horreurs qui frappent les autres comme s’ils étaient très soucieux de les aider, alors qu’en réalité ils se complaisent à la souffrance d’autrui, parce qu’elle leur permet de croire qu’ils sont heureux et que la vie a été

généreuse avec eux. Elle détestait ce genre d’individus : elle ne donnerait pas à ce garçon l’occasion de profiter de son état pour camoufler ses propres frustrations.

Elle garda les yeux fixés sur les siens. Et elle sourit : « Alors je ne me suis pas ratée.

– Non », répondit-il.

Mais le plaisir qu’il avait pris à annoncer ces tragiques nouvelles avait disparu.

Pourtant, au cours de la nuit, elle se mit à avoir peur. L’action rapide des comprimés est une chose, l’attente de la mort pendant cinq jours, une semaine, après avoir vécu tout ce qui était possible, en est une autre.

Veronika avait passé sa vie à attendre : le retour de son père du travail, la lettre d’un petit ami qui n’arrivait pas, les examens de fin d’année, le train, l’autobus, un coup de téléphone, le début, la fin des vacances. Maintenant, elle devait attendre la mort, qui avait pris date.

« Cela ne pouvait arriver qu’à moi. Normalement, les gens meurent précisément le jour où il leur paraît impensable de mourir. »

Elle devait sortir de là et dénicher de nouveaux comprimés. Si elle n’y parvenait pas et n’avait d’autre solution que de se jeter du haut d’un immeuble de Ljubljana, eh bien, elle le 49

ferait. Elle avait voulu épargner à ses parents un surcroît de souffrance, mais maintenant elle n’avait plus le choix.

Elle regarda autour d’elle. Tous les lits étaient occupés, les malades dormaient, certaines ronflaient très fort. Les fenêtres étaient munies de barreaux. Au bout du dortoir, une petite lampe était allumée, qui emplissait la pièce d’ombres étranges et permettait une surveillance constante du local. Assise près de la lumière, une femme lisait.

« Ces infirmières doivent être très cultivées. Elles passent leur temps à lire. »

Une vingtaine de lits séparaient Veronika de la femme, le sien étant le plus éloigné de la porte. La jeune fille se leva avec difficulté. A en croire le médecin, elle était restée presque trois semaines sans marcher. L’infirmière leva les yeux et l’aperçut qui s’approchait en portant son flacon de sérum.

« J’ai besoin d’aller aux toilettes », murmurat-elle, craignant de réveiller les autres folles. D’un geste nonchalant, la femme lui indiqua une porte. L’esprit de Veronika travaillait rapidement, à la recherche d’une issue, d’une brèche, d’un moyen de quitter cet endroit. « Il faut faire vite, pendant qu’ils me croient encore fragile et incapable de réagir. »

50

Elle regarda attentivement autour d’elle. Les toilettes se trouvaient dans une cabine contiguë

dépourvue de porte. Si elle voulait sortir de là, Veronika devrait maîtriser la surveillante par surprise afin de lui subtiliser la clef – mais elle était trop faible pour cela.

« C’est une prison ici ? demanda-t-elle à la surveillante qui avait abandonné sa lecture et suivait à présent du regard tous ses mouvements.

– Non. Un hospice.

– Je ne suis pas folle. »

L’infirmière rit. « C’est exactement ce qu’ils disent tous ici.

– Très bien. Alors je suis folle. Qu’est-ce qu’un fou ? »

La surveillante expliqua à Veronika qu’elle ne devait pas rester trop longtemps debout et elle lui ordonna de regagner son lit.

« Qu’est-ce qu’un fou ? insista Veronika.

– Demandez au médecin demain. Et allez

dormir, ou bien je devrai, à contrecœur, vous injecter un calmant. »

Veronika obéit. En regagnant son lit, elle perçut un murmure qui provenait d’un lit : « Tu ne sais pas ce qu’est un fou ? »

Un instant, elle pensa qu’il valait mieux ne pas répondre : elle ne voulait ni se faire des amis ou des relations, ni trouver des alliés pour 51

déclencher un soulèvement général. Elle n’avait qu’une idée fixe : mourir. S’il était impossible de fuir, elle trouverait un moyen de se tuer ici même, le plus tôt possible.

Mais la femme répéta la question : « Tu ne sais pas ce qu’est un fou ?

– Qui es-tu ?

– Je m’appelle Zedka. Regagne ton lit. Ensuite, quand la surveillante te croira couchée, glisse-toi par terre et reviens me voir. »

Veronika retourna à sa place et attendit que la surveillante fût de nouveau concentrée sur son livre. Ce qu’était un fou ? Elle n’en avait pas la moindre idée, parce qu’on donnait à ce mot une signification complètement anarchique : on disait, par exemple, que certains sportifs étaient fous de désirer battre des records ; ou que les artistes étaient fous car ils vivaient dans l’insécurité, contrairement aux gens « normaux ». De plus, Veronika avait déjà croisé des individus qui marchaient dans les rues de Ljubljana à

peine couverts en plein hiver, et prédisaient la fin du monde en poussant des chariots de supermarché remplis de sacs et de chiffons. Elle n’avait pas sommeil. Selon le médecin, elle avait dormi presque une semaine, trop longtemps pour quelqu’un d’habitué à mener une vie dépourvue d’émotions fortes, mais qui avait des 52

horaires de repos rigides. Ce qu’était un fou ?

Peut-être valait-il mieux le demander à l’un d’eux.

Veronika s’accroupit, retira l’aiguille de son bras et alla rejoindre Zedka, en essayant de contenir la nausée qui la gagnait ; elle ignorait si l’envie de vomir était due à son cœur affaibli, ou à l’effort qu’elle était en train de faire.

« Je ne sais pas ce qu’est un fou, murmura Veronika. Mais je ne le suis pas. Je suis une suicidaire frustrée.

– Le fou est celui qui vit dans son univers, comme les schizophrènes, les psychopathes, les maniaques, c’est-à-dire des gens différents des autres.

– Comme toi ?

– Cependant, continua Zedka, feignant de n’avoir pas entendu ces mots, tu as sans doute déjà entendu parler d’Einstein, pour qui il n’y avait ni temps ni espace, mais une union des deux. Ou de Colomb, qui a affirmé que de l’autre côté de l’océan se trouvait un continent et non un abîme. Ou d’Edmond Hillary, qui a assuré qu’un homme pouvait atteindre le sommet de l’Everest. Ou des Beatles, qui ont composé une musique originale et s’habillaient comme des personnages d’une autre époque. Tous ces gens, et des milliers d’autres, vivaient aussi dans leur univers. »

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« Cette démente tient des propos sensés », songea Veronika, en se rappelant les histoires que lui racontait sa mère à propos des saints qui affirmaient parler avec Jésus ou la Vierge Marie. Vivaient-ils dans un monde à part ?

« J’ai vu une femme vêtue d’une robe rouge décolletée, les yeux vitreux, qui marchait dans les rues de Ljubljana, un jour où le thermomètre marquait cinq degrés au-dessous de zéro, ditelle. Pensant qu’elle était ivre, j’ai voulu l’aider, mais elle a refusé ma veste.

– Peut-être que, dans son univers, c’était l’été ; et que son corps était réchauffé par le désir de quelqu’un qui l’attendait. Quand bien même cette autre personne n’existerait que dans son délire, elle a le droit de vivre et de mourir comme elle l’entend, tu ne crois pas ? »

Veronika ne savait que dire, mais les mots de cette folle avaient un sens. Qui sait si ce n’était pas elle qu’elle avait aperçue à moitié nue dans les rues de Ljubljana ?

« Je vais te raconter une histoire, reprit Zedka. Un puissant sorcier, désireux de détruire un royaume, versa une potion magique dans le puits où buvaient tous ses habitants. Quiconque boirait de cette eau deviendrait fou.

« Le lendemain matin, toute la population but, et tous devinrent fous, sauf le roi qui possé54

dait un puits réservé à son usage personnel et à

celui de sa famille, auquel le sorcier n’avait pu accéder. Inquiet, le monarque voulut faire contrôler la population et prit une série de mesures de sécurité et de santé publique. Mais les policiers et les inspecteurs avaient eux aussi bu de l’eau empoisonnée et, trouvant absurdes les décisions du roi, ils décidèrent de ne pas les respecter.

« Quand les habitants de ce royaume prirent connaissance des décrets, ils furent convaincus que le roi était bel et bien devenu fou. A grands cris, ils se rendirent au palais et exigèrent qu’il abdique.

« Désespéré, le souverain se prépara à quitter le trône, mais la reine l’en empêcha. “ Allons jusqu’à la fontaine et buvons aussi. Ainsi, nous serons comme eux ”, suggéra-t-elle.

« Et ainsi fut fait : le roi et la reine burent l’eau de la folie et se mirent aussitôt à tenir des propos insensés. Au même moment, leurs sujets se repentirent : puisque le roi faisait preuve d’une si grande sagesse, pourquoi ne pas le laisser gouverner ?

« Le calme revint dans le pays, même si ses habitants se comportaient toujours d’une manière très différente de leurs voisins. Et le roi put gouverner jusqu’à la fin de ses jours. »

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Veronika rit. « Tu ne sembles pas folle, ditelle.

– Mais je le suis, bien que je sois désormais guérie parce que mon cas est simple : il suffit d’injecter dans mon organisme une certaine substance chimique. J’espère pourtant que cette substance résoudra seulement mon problème de dépression chronique : je veux rester folle, vivre ma vie comme je la rêve, et non de la manière imposée par les autres. Sais-tu ce qu’il y a dehors, au-delà des murs de Villete ?

– Des gens qui ont bu au même puits.

– Exactement, répondit Zedka. Ils se croient normaux parce qu’ils font tous la même chose. Je vais faire semblant d’avoir bu moi aussi de cette eau.

– Eh bien, j’en ai bu, et c’est justement cela mon problème. Je n’ai jamais eu de dépression, ni de grandes joies, ou de tristesses qui aient duré longtemps. Mes problèmes ressemblent à

ceux de tout le monde. »

Zedka demeura quelque temps silencieuse.

« Tu vas mourir, ils nous l’ont dit. »

Veronika hésita un instant : pouvait-elle faire confiance à cette étrangère ? Mais elle devait prendre le risque.

« Seulement dans cinq ou six jours. Je me demande s’il existe un moyen de mourir avant. 56

Si tu pouvais, toi ou quelqu’un d’autre ici, me procurer de nouveaux comprimés, je suis certaine que cette fois mon cœur ne le supporterait pas. Comprends combien je souffre de devoir attendre la mort, et aide-moi. »

Avant que Zedka ait pu répondre, l’infirmière se présenta avec une piqûre : « Je peux la faire toute seule. Mais, si vous préférez, je peux aussi appeler les gardiens là dehors, pour qu’ils viennent m’aider.

– Ne gaspille pas ton énergie inutilement, conseilla Zedka à Veronika. Epargne tes forces si tu veux obtenir ce que tu me demandes. »

Veronika se leva, regagna son lit et s’abandonna docilement aux mains de l’infirmière. Ce fut sa première journée normale dans un asile de fous. Elle sortit de l’infirmerie et prit son petit déjeuner dans le vaste réfectoire où hommes et femmes mangeaient ensemble. Elle constata que, contrairement à ce que l’on montrait dans les films – du tapage, des criailleries, des gens animés de gestes démentiels –, tout semblait baigner dans un silence oppressant ; on aurait dit que personne ne désirait partager son univers intérieur avec des étrangers.

Après le petit déjeuner (acceptable, on ne pouvait imputer à la nourriture la mauvaise réputation de Villete), ils sortirent tous pour un « bain de soleil ». En réalité, il n’y avait pas de soleil, la température était inférieure à zéro, et le parc tapissé de neige.

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« Je ne suis pas ici pour me garder en vie, mais pour perdre la vie, dit Veronika à l’un des infirmiers.

– Tout de même, il faut sortir pour le “ bain de soleil ”.

– C’est vous qui êtes fous : il n’y a pas de soleil !

– Mais il y a de la lumière, et elle contribue à

calmer les malades. Malheureusement, notre hiver dure longtemps. Autrement, nous aurions moins de travail. »

Il était inutile de discuter : elle sortit, fit quelques pas tout en regardant autour d’elle et en cherchant de façon déguisée un moyen de fuir. Le mur était haut, ainsi que l’exigeaient autrefois les règles de construction des casernes, mais les guérites destinées aux sentinelles étaient désertes. Le parc était entouré de bâtiments d’apparence militaire, qui abritaient à présent l’infirmerie des hommes et celle des femmes, les bureaux de l’administration et les dépendances du personnel. Au terme d’une première et rapide inspection, Veronika nota que le seul endroit réellement surveillé était la porte principale, où

deux gardiens contrôlaient l’identité des visiteurs. Tout semblait se remettre en place dans sa tête. Pour faire un exercice de mémoire, elle 59

essaya de se souvenir de menus détails, par exemple l’endroit où elle laissait la clef de sa chambre, le disque qu’elle venait d’acheter, le dernier ouvrage qu’on lui avait réclamé à la bibliothèque.

« Je suis Zedka », dit une femme en s’approchant d’elle. La nuit précédente, Veronika était restée accroupie près du lit tout le temps de leur conversation et n’avait pas pu voir son visage. La femme devait avoir approximativement trente-cinq ans et paraissait absolument normale.

« J’espère que l’injection ne t’a pas trop perturbée. Avec le temps, l’organisme s’habitue, et les calmants perdent de leur effet.

– Je me sens bien.

– Cette conversation que nous avons eue la nuit dernière... ce que tu m’as demandé, tu te rappelles ?

– Parfaitement. »

Zedka la prit par le bras, et elles marchèrent du même pas au milieu des arbres dénudés de la cour. Au-delà des murs, on apercevait la cime des montagnes qui disparaissait dans les nuages.

« Il fait froid, mais c’est une belle matinée, reprit Zedka. C’est curieux, mais je n’ai jamais été déprimée les jours comme celui-ci, nuageux, 60

gris et froids. Quand il faisait ce temps, je sentais la nature en accord avec moi, avec mon âme. Au contraire, quand le soleil apparaissait, que les enfants se mettaient à jouer dans les rues, que tout le monde était heureux parce qu’il faisait beau, je me sentais très mal. Comme s’il était injuste que toute cette exubérance se manifeste sans que je puisse y participer. »

Délicatement, Veronika se libéra de l’étreinte de la femme. Elle n’aimait pas les contacts physiques.

« Tu as interrompu ta phrase. Tu parlais de ma demande.

– Il y a un groupe à l’intérieur de l’établissement. Ce sont des hommes et des femmes qui pourraient tout à fait recevoir leur bulletin de sortie et rentrer chez eux, mais ils refusent de partir. Leurs raisons sont nombreuses : Villete n’est pas aussi terrible qu’on le prétend, même si c’est loin d’être un hôtel cinq étoiles. Ici, tous peuvent dire ce qu’ils pensent, faire ce qu’ils désirent, sans subir aucune sorte de critique : après tout, ils sont dans un hospice. Mais lorsque le gouvernement envoie des inspecteurs, ces hommes et ces femmes se comportent comme de graves déments, puisque certains d’entre eux sont hébergés ici aux frais de l’Etat. Les médecins le savent. Pourtant, il paraît que les patrons 61

ont donné l’ordre de ne rien changer à la situation, étant donné qu’il y a plus de places que de malades.

– Peuvent-ils me trouver des comprimés ?

– Tâche d’entrer en contact avec eux ; ils appellent leur groupe “ la Fraternité ”. »

Zedka indiqua d’un signe une femme aux cheveux blancs qui tenait une conversation animée avec d’autres femmes plus jeunes.

« Elle s’appelle Maria et fait partie de la Fraternité. Adresse-toi à elle. »

Veronika voulut se diriger vers Maria, mais Zedka l’arrêta : « Pas maintenant : elle s’amuse. Elle ne va pas interrompre un agréable moment uniquement pour se montrer sympathique avec une inconnue. Si elle réagit mal, tu n’auras plus aucune chance de l’approcher. Les fous croient toujours que leur première impression est la bonne. »

Veronika rit de l’intonation que Zedka avait donnée au mot « fous ». Mais elle était inquiète : tout cela semblait si normal, si facile. Après tant d’années passées à se rendre de son travail au bar, du bar au lit d’un petit ami, du lit à sa chambre, de sa chambre à la maison de sa mère, elle vivait maintenant une expérience qu’elle n’avait même jamais rêvée : l’hôpital psychiatrique, la folie, l’asile d’aliénés. Où les 62

gens n’avaient pas honte de s’avouer fous. Où

personne n’interrompait une activité plaisante simplement pour être sympathique avec les autres.

Elle se demanda si Zedka parlait sérieusement, ou si c’était une attitude qu’adoptaient les malades mentaux pour laisser croire qu’ils vivaient dans un monde meilleur. Mais quelle importance cela avait-il ? La situation était intéressante et tout à fait inattendue : peut-on imaginer un endroit où les gens font semblant d’être fous pour être libres de réaliser leurs désirs ?

A ce moment précis, le cœur de Veronika se mit à cogner. La conversation avec le médecin lui revint immédiatement à l’esprit, et elle prit peur.

« Je voudrais marcher seule un moment », ditelle à Zedka. Finalement, elle aussi était folle, et elle n’avait à faire plaisir à personne. La femme s’éloigna, et Veronika resta à

contempler les montagnes par-delà les murs de Villete. Une légère envie de vivre sembla surgir, mais elle l’éloigna avec détermination.

« Je dois rapidement me procurer les comprimés. »

Elle réfléchit à sa situation, qui était loin d’être idéale. Même si on lui offrait la possibilité

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d’expérimenter toutes les folies qu’elle désirait, elle ne saurait pas quoi en faire.

Elle n’avait jamais eu aucune folie.

Après s’être promenés dans le parc, hommes et femmes se rendirent au réfectoire pour déjeuner. Puis les infirmiers les conduisirent jusqu’à

un immense salon, meublé de tables, de chaises, de sofas, d’un piano et d’une télévision. Par de larges fenêtres on pouvait voir le ciel gris et les nuages bas. Aucune n’était munie de barreaux, parce que la salle donnait sur le parc. Les portes-fenêtres étaient fermées à cause du froid, mais Veronika n’aurait eu qu’à tourner la poignée pour pouvoir de nouveau marcher au milieu des arbres.

La plupart des pensionnaires s’installèrent devant la télévision. D’autres regardaient dans le vide, certains parlaient tout seuls à voix basse –

mais qui n’a jamais fait cela ? Veronika remarqua que Maria, la femme la plus âgée, s’était rapprochée d’un groupe plus important, dans un coin de la pièce. Quelques pensionnaires se promenaient à proximité. Veronika tenta de se joindre à eux : elle voulait écouter leur conversation. Elle tâcha de dissimuler ses intentions, mais, lorsqu’elle arriva près d’eux, ils se turent et, tous ensemble, la dévisagèrent.

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« Qu’est-ce que tu veux ? lui demanda un homme âgé qui paraissait être le chef de la Fraternité (si tant est que ce groupe existât réellement, et que Zedka ne fût pas plus folle qu’elle n’en avait l’air).

– Rien, je ne faisais que passer. »

Tous se regardèrent et hochèrent la tête de façon démente. « Elle ne faisait que passer ! » dit l’un d’eux à son voisin. L’autre répéta la phrase plus fort, et, en peu de temps, tous la reprirent en criant.

Veronika ne savait que faire et la peur la paralysait. Un infirmier à la mine patibulaire vint s’enquérir de ce qui leur arrivait.

« Rien, répondit un membre du groupe. Elle ne faisait que passer. Elle est arrêtée là, mais elle va continuer à passer ! »

Le groupe tout entier éclata de rire. Veronika prit un air ironique, sourit, fit demi-tour et s’éloigna, pour que personne ne remarque ses yeux pleins de larmes. Elle se rendit dans le parc sans même prendre un vêtement chaud. Un

infirmier tenta de la convaincre de rentrer, mais un autre arriva bientôt, lui murmura quelque chose, et tous deux la laissèrent en paix, dans le froid. Il était inutile de veiller sur la santé d’un être condamné.

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Elle était troublée, tendue, irritée contre ellemême. Jamais elle ne s’était laissé ébranler par des provocations ; elle avait appris très tôt qu’il fallait garder un air froid et distant en toute circonstance. Pourtant, ces fous avaient réussi à

réveiller en elle la honte, la peur, la colère, l’envie de les tuer, de les blesser par des mots qu’elle n’avait pas osé prononcer.

Peut-être les comprimés – ou le traitement pour la sortir du coma – avaient-ils fait d’elle une femme fragile, incapable de réagir. Elle avait pourtant affronté au cours de son adolescence des situations autrement plus pénibles et, pour la première fois, elle n’avait pas réussi à

ravaler ses larmes ! Elle devait redevenir celle qu’elle était, réagir avec ironie, faire comme si les offenses ne l’atteignaient jamais, car elle leur était supérieure à tous. Qui, dans ce groupe, avait eu le courage de désirer mourir ? Qui, parmi ces gens, planqués derrière les murs de Villete, pouvait lui apprendre la vie ? Jamais elle ne dépendrait de leur aide, pour rien au monde, même s’il lui fallait attendre cinq ou six jours pour mourir.

« Un jour s’est écoulé. Il n’en reste que quatre ou cinq. »

Elle marcha un peu, laissant le froid glacial pénétrer son corps et calmer son sang qui coulait trop vite, son cœur qui battait trop fort. 66

« Très bien, voilà que les heures me sont littéralement comptées et que j’accorde de l’importance aux commentaires de gens que je n’avais jamais vus et que je ne verrai bientôt plus. Je souffre, je m’irrite, je veux attaquer et me défendre. Pourquoi perdre du temps à cela ? »

Mais la réalité, c’est qu’elle gâchait effectivement le peu de temps qui lui restait à lutter pour se tailler un petit territoire dans cette étrange communauté où vous deviez résister si vous ne vouliez pas que les autres vous imposent leurs règles.

« Ce n’est pas possible. Je n’ai jamais été ainsi. Je ne me suis jamais battue pour des sottises. »

Elle s’arrêta au milieu du parc gelé. Justement parce qu’elle pensait que tout était sottise, elle avait fini par accepter ce que la vie lui avait naturellement imposé. Adolescente, elle pensait qu’il était trop tôt pour choisir ; jeune fille, elle s’était persuadée qu’il était trop tard pour changer. Et à quoi avait-elle dépensé toute son énergie, jusqu’à présent ? A faire en sorte que rien ne change dans sa vie. Elle avait sacrifié nombre de ses désirs afin que ses parents continuent de l’aimer comme ils l’aimaient quand elle était enfant, même si elle savait que le véritable amour se modifie avec le temps, grandit, et 67

découvre de nouvelles manières de s’exprimer. Un jour où elle avait entendu sa mère, en larmes, lui avouer que son mariage était fichu, Veronika était allée trouver son père, elle avait pleuré, menacé, et lui avait finalement arraché la promesse qu’il ne quitterait pas la maison – sans imaginer qu’ils devraient le payer très cher tous les deux.

Quand elle avait décidé de trouver un emploi, elle avait refusé une proposition séduisante dans une entreprise qui venait de s’installer dans son pays tout récemment créé, pour accepter un travail à la bibliothèque publique, où le revenu était faible mais assuré. Elle allait travailler tous les jours à la même heure, laissait entendre clairement à ses supérieurs qu’ils ne devaient pas voir en elle une menace ; elle était satisfaite, elle n’avait pas l’intention de batailler pour une promotion : tout ce qu’elle désirait, c’était son salaire à la fin du mois.

Elle avait loué une chambre au couvent parce que les religieuses exigeaient que toutes les locataires rentrent à une certaine heure et qu’elles fermaient la porte d’entrée à clef après : celle qui restait dehors devrait dormir dans la rue. Ainsi, elle avait toujours une véritable excuse à donner à ses petits amis pour ne pas être obligée de passer la nuit dans des hôtels ou des lits étrangers. 68

Quand elle rêvait de se marier, elle s’imaginait dans un petit chalet dans les environs de Ljubljana, avec un homme très différent de son père, qui gagnerait assez d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille et se satisferait de vivre avec elle au coin du feu, en contemplant les montagnes enneigées.

Elle avait appris à donner aux hommes une quantité précise de plaisir – ni plus, ni moins, juste le nécessaire. Elle n’éprouvait de ressentiment envers personne, car cela aurait impliqué

de réagir, de combattre un ennemi, et d’en supporter ensuite les conséquences imprévisibles, la vengeance par exemple.

Quand elle eut enfin obtenu presque tout ce qu’elle désirait dans la vie, Veronika était arrivée à la conclusion que son existence n’avait pas de sens, parce que tous les jours se ressemblaient. Et elle avait décidé de mourir. Veronika rentra à l’intérieur et se dirigea vers le groupe réuni dans un coin du salon. Les gens bavardaient avec animation, mais à son approche ils firent silence. Elle alla droit jusqu’à l’homme le plus âgé, qui semblait être le chef, et avant qu’on ait pu la 69

retenir, elle le frappa au visage d’une claque retentissante.

« Vous allez réagir ? demanda-t-elle, assez fort pour être entendue de tous les occupants du salon. Vous allez faire quelque chose ?

– Non. » L’homme se passa la main sur le visage. Un mince filet de sang coula de son nez.

« Tu ne nous perturberas pas très longtemps. »

Elle quitta le salon et se rendit à l’infirmerie d’un air triomphant. Elle venait de commettre un geste qu’elle n’avait jamais commis auparavant. Trois jours s’étaient écoulés depuis l’incident avec le groupe que Zedka appelait la Fraternité. Veronika regrettait d’avoir giflé l’homme – non qu’elle redoutât sa réaction, mais parce que, en raison de ce geste nouveau, elle risquait de se convaincre que la vie en valait la peine, et ce serait une souffrance inutile puisqu’il lui faudrait de toute façon quitter ce monde. Elle n’eut d’autre issue que de s’éloigner de tout et de tous, et de s’efforcer par tous les moyens d’obéir aux codes et aux règlements de Villete. Elle s’adapta à la routine imposée par la maison de santé : réveil matinal, petit déjeuner, promenade dans le parc, déjeuner, salon, nouvelle promenade, souper, télévision et au lit. 70

Avant le coucher, une infirmière venait toujours faire sa tournée de distribution de médicaments. Toutes les autres patientes prenaient des comprimés, Veronika était la seule à qui l’on faisait une piqûre. Elle ne protesta jamais ; elle voulut seulement savoir pourquoi on lui donnait autant de calmants, elle qui n’avait jamais eu de problèmes pour dormir. On lui expliqua que la piqûre ne contenait pas un somnifère, mais un remède pour son cœur.

Ainsi, obéissant à la routine, les journées à

l’hospice commencèrent à se ressembler. Et à

passer plus vite : encore deux ou trois jours, et elle n’aurait plus à se brosser les dents ou à se coiffer. Veronika sentait que son cœur s’affaiblissait rapidement : elle avait des difficultés à

reprendre son souffle, elle sentait des douleurs dans la poitrine, elle avait perdu l’appétit, et elle était étourdie chaque fois qu’elle faisait un effort.

Après l’incident avec la Fraternité, elle en était venue à se dire parfois : « Si j’avais eu le choix, si j’avais compris plus tôt que mes journées se ressemblaient parce que tel était mon désir, peutêtre... »

Mais la conclusion était toujours la même : « Il n’y a pas de peut-être, parce qu’il n’y a aucun choix. » Et, puisque tout était déterminé, elle retrouvait la paix.

71

Au cours de cette période, elle noua avec Zedka une relation (pas une amitié, parce que l’amitié exige une longue fréquentation, et que c’était impossible). Elles jouaient aux cartes

– cela aide le temps à passer plus vite – et parfois, elles se promenaient ensemble, en silence, dans le parc.

Ce matin-là, peu après le petit déjeuner, tous sortirent pour le « bain de soleil », ainsi que l’exigeait le règlement. Mais un infirmier pria Zedka de retourner à l’infirmerie car c’était le jour du « traitement ».

« De quel “ traitement ” s’agit-il ? demanda Veronika, qui prenait le café avec elle et avait entendu ces paroles.

– C’est une ancienne méthode, utilisée dans les années 60, mais les médecins pensent qu’elle peut accélérer la guérison. Tu veux voir ?

– Tu m’as dit que tu souffrais de dépression. Ne te suffit-il pas de prendre un médicament pour que ton organisme produise cette substance qui te manque ?

– Tu veux voir ? » insista Zedka.

Voilà qui changerait de la routine, pensa Veronika. Elle allait découvrir quelque chose de neuf, alors qu’elle n’avait plus besoin d’appren72

dre quoi que soit, si ce n’est la patience. Mais sa curiosité l’emporta et elle acquiesça.

« Ce n’est pas un spectacle, protesta l’infirmier.

– Elle va mourir. Elle n’a rien vécu. Laissezla venir avec nous. »

Veronika vit la femme se laisser attacher sur le lit, le sourire aux lèvres.

« Expliquez-lui ce qui se passe, demanda Zedka à l’infirmier. Sinon, elle va être effrayée. »

Il se retourna et lui montra une seringue. Il avait l’air ravi d’être traité comme un médecin chargé d’indiquer aux stagiaires les méthodes et les traitements adéquats.

« Cette seringue contient une dose d’insuline, dit-il en donnant à ses propos un ton grave et technique. Les diabétiques l’utilisent pour combattre l’excès de sucre dans le sang. Cependant, quand la dose est beaucoup plus élevée, la chute du taux de sucre provoque l’état de coma. »

Il donna un léger coup sur la seringue, en chassa l’air, et piqua Zedka dans la veine du pied droit.

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« C’est ce qui va se produire maintenant. Elle va tomber dans un coma provoqué. N’ayez pas peur si son regard devient vitreux et ne comptez pas qu’elle vous reconnaisse tant qu’elle sera sous l’effet de la médication.

– C’est horrible, c’est inhumain ! Les gens luttent pour sortir du coma, pas pour y tomber !

– Les gens luttent pour vivre, pas pour se suicider », rétorqua l’infirmier, sans que Veronika relevât la provocation. « Et l’état de coma permet à l’organisme de se reposer ; ses fonctions sont alors réduites de façon drastique et la tension disparaît. »

Tout en parlant, il injectait le liquide, et les yeux de Zedka perdaient peu à peu leur éclat.

« Ne t’en fais pas, lui dit Veronika. Tu es absolument normale, l’histoire du roi que tu m’as racontée...

– Ne perdez pas votre temps. Elle ne peut plus vous entendre. »

La femme allongée sur le lit, qui semblait quelques minutes auparavant lucide et pleine de vie, avait maintenant les yeux dans le vague, et un liquide écumeux sortait de sa bouche.

« Qu’avez-vous fait ? cria Veronika à l’infirmier.

– Mon métier. »

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Veronika appela Zedka, se mit à hurler, à

menacer de prévenir la police, la presse, les associations de défense des droits de l’homme.

« Restez tranquille. Même dans un asile, il faut respecter certaines règles. »

Elle comprit que l’homme parlait sérieusement et elle eut peur. Mais comme elle n’avait plus rien à perdre, elle continua à hurler. De l’endroit où elle se trouvait, Zedka pouvait voir l’infirmerie : tous les lits étaient vides, sauf un, sur lequel reposait son corps attaché, qu’une jeune fille regardait d’un air épouvanté. Celle-ci ignorait que les fonctions biologiques de la patiente allongée fonctionnaient parfaitement, que son âme flottait dans l’espace, touchant presque le plafond, et connaissait une paix profonde. Zedka faisait un voyage astral – une expérience qu’elle avait découverte avec surprise quand elle avait reçu son premier choc insulinique. Elle n’en avait parlé à personne. Elle était internée dans cet hospice pour soigner une dépression, et elle avait bien l’intention de le quitter pour toujours dès que sa santé le lui permettrait. Si elle se mettait à raconter qu’elle était sortie de son corps, on penserait qu’elle était 77

plus folle encore qu’à son arrivée à Villete. Néanmoins, après avoir retrouvé ses esprits, elle s’était mise à lire tout ce qu’elle trouvait sur ces deux sujets : le choc insulinique et l’étrange sensation de flotter dans l’espace. Il n’y avait pas grand-chose concernant le traitement : appliqué pour la première fois aux environs de 1930, il avait été complètement banni des hôpitaux psychiatriques parce qu’il risquait de causer aux patients des dommages irréversibles. Une fois, durant une séance de choc, son corps astral avait visité le bureau du Dr Igor précisément au moment où celui-ci abordait la question avec certains des patrons de l’asile. « Ce traitement est un crime ! disait-il.

– Mais il est moins onéreux et plus rapide ! avait rétorqué un des actionnaires. D’ailleurs, qui s’intéresse aux droits du fou ? Personne ne portera plainte ! »

Et pourtant, certains médecins considéraient encore cette méthode comme un moyen rapide de traiter la dépression. Zedka avait cherché, et demandé à emprunter, toutes sortes de textes traitant du choc insulinique, surtout des récits de patients qui l’avaient subi. L’histoire était toujours la même : des horreurs et encore des horreurs, mais aucun d’eux n’avait connu une expérience ressemblant de près ou de loin à ce qu’elle vivait alors.

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Elle en avait conclu – avec raison – qu’il n’y avait aucune relation entre l’insuline et la sensation que sa conscience sortait de son corps. Bien au contraire, ce genre de traitement avait tendance à diminuer les facultés mentales du patient.

Elle entreprit donc des recherches sur l’existence de l’âme, parcourut quelques ouvrages d’occultisme, puis, un jour, elle découvrit une abondante littérature qui décrivait exactement ce qu’elle était en train de vivre : cela s’appelait le « voyage astral », et beaucoup de gens en avaient fait l’expérience. Certains avaient décidé

de décrire leurs sensations, d’autres étaient même parvenus à développer des techniques permettant de provoquer cet état particulier. Zedka connaissait maintenant ces techniques par cœur, et elle les utilisait toutes les nuits pour se rendre où elle voulait.

Les récits de ces expériences et de ces visions variaient, mais tous évoquaient le bruit étrange et irritant qui précède la séparation du corps et de l’esprit, suivi d’un choc et d’une rapide perte de conscience, et bientôt la paix et la joie de flotter dans l’air, retenu à son corps par un cordon argenté. Un cordon qui pouvait s’étendre à

l’infini, même s’il courait des légendes (dans les livres, bien entendu) selon lesquelles la personne 79

mourrait si elle laissait ce fil d’argent se rompre. Mais son expérience avait montré à Zedka qu’elle pouvait aller aussi loin qu’elle le désirait, et que le cordon ne cassait jamais. D’une manière générale, les livres lui avaient été très utiles pour profiter au maximum du voyage astral. Elle avait appris, par exemple, que lorsqu’elle voulait se déplacer d’un endroit à

l’autre, elle n’avait qu’à désirer se projeter dans l’espace en se représentant l’endroit où elle voulait se rendre. Contrairement au déplacement d’un avion – qui parcourt une certaine distance entre son point de départ et son point d’arrivée –, le voyage astral passait par de mystérieux tunnels. On imaginait donc un endroit, on entrait dans ce tunnel à une vitesse extraordinaire, et le lieu désiré apparaissait.

C’est aussi grâce à ses lectures que Zedka avait cessé de craindre les créatures de l’espace. Aujourd’hui il n’y avait personne dans l’infirmerie, mais à son premier voyage, elle avait rencontré des êtres qui la regardaient et s’amusaient de son air étonné.

Sa première réaction avait été de penser que c’étaient des morts, des fantômes qui habitaient l’endroit. Plus tard, elle se rendit compte que, même si certains esprits désincarnés erraient dans les lieux, il y avait parmi eux beaucoup de 80

gens aussi vivants qu’elle, qui avaient développé

la technique du voyage astral ou n’avaient pas conscience de ce qui se passait, parce que, quelque part ici-bas, ils dormaient profondément tandis que leur esprit errait librement de par le monde.

Aujourd’hui, Zedka avait décidé de se promener dans Villete. C’était son dernier voyage astral provoqué par l’insuline, car elle venait de visiter le bureau du Dr Igor et elle avait appris qu’il était sur le point de lui délivrer son bulletin de sortie. Dès l’instant où elle franchirait la porte, jamais plus elle ne reviendrait ici, même en esprit, et elle voulait faire ses adieux maintenant.

Faire ses adieux. C’était le plus difficile : une fois dans un asile, on s’accoutume à la liberté

que procure l’univers de la folie, et on finit par prendre de mauvaises habitudes. On n’a plus de responsabilités à assumer, plus à lutter pour son pain quotidien ni à se consacrer à des activités répétitives et ennuyeuses ; on peut rester des heures à contempler un tableau ou à faire des dessins totalement absurdes. Tout est tolérable, parce qu’en fin de compte on est un malade mental. Comme elle en avait fait elle-même l’expérience, l’état de la plupart des malades présente une grande amélioration dès qu’ils entrent à l’hôpital : il n’ont plus besoin de dissi81

muler leurs symptômes, et l’ambiance « familiale » qui y règne les aide à accepter leur névrose ou leur psychose.

Au début, Zedka avait été fascinée par Villete, elle avait même songé à rejoindre la Fraternité

lorsqu’elle serait guérie. Mais elle comprit que, si elle faisait preuve d’une certaine sagesse, elle pourrait continuer à faire dehors tout ce qui lui plaisait, tant qu’elle parviendrait à affronter les défis de la vie quotidienne. Il suffisait, comme le lui avait dit quelqu’un, de maintenir sa « folie sous contrôle ». Elle pouvait pleurer, s’inquiéter, être irritée comme n’importe quel être humain normal, à condition de ne jamais oublier que, làhaut, son esprit se riait de toutes les difficultés. Bientôt, elle serait de retour chez elle, auprès de ses enfants et de son mari ; et cet aspect de la vie avait aussi son charme. Elle aurait certainement du mal à trouver du travail – finalement, dans une ville comme Ljubljana, les nouvelles vont vite, et bien des gens étaient au courant de son internement à Villete. Mais son mari gagnait suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de la famille, et elle pourrait profiter de son temps libre pour continuer ses voyages astraux sans la dangereuse influence de l’insuline.

La seule chose qu’elle ne voulait plus jamais revivre, et qui avait causé sa venue à Villete, était la dépression.

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Selon certains médecins, la sérotonine, une substance découverte récemment, était en partie responsable de l’état d’esprit de l’être humain. Le manque de sérotonine influait sur la capacité à se concentrer, dormir, manger et jouir des bons moments de l’existence. L’absence totale de cette substance engendrait désespoir, pessimisme, sentiment d’inutilité, fatigue excessive, anxiété, difficulté à prendre des décisions, et l’on finissait par plonger dans une tristesse permanente conduisant à l’apathie totale, voire au suicide. D’autres médecins, moins novateurs, affirmaient que la dépression était provoquée par des changements radicaux dans la vie d’un individu

– par exemple l’exil, la perte d’un être cher, un divorce, des contraintes professionnelles ou familiales accrues. Certaines études modernes, se fondant sur la comparaison du nombre d’internements en hiver et en été, indiquaient qu’un ensoleillement plus faible pouvait constituer l’un des facteurs de la dépression.

Mais, dans le cas de Zedka, la raison était plus simple que tous ne le supposaient : un homme caché dans son passé. Ou plutôt, le fantasme qu’elle avait créé autour d’un homme qu’elle avait connu voilà fort longtemps.

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Quelle stupidité ! La dépression, la folie, à

cause d’un homme dont elle ne connaissait même plus l’adresse, qu’elle avait aimé éperdument dans sa jeunesse – car, comme toutes les filles de son âge, Zedka avait vécu l’expérience de l’Amour impossible.

Mais, contrairement à ses amies qui se contentaient d’en rêver, elle avait décidé d’aller plus loin : elle avait voulu faire sa conquête. Il vivait de l’autre côté de l’océan, elle avait tout vendu pour aller le retrouver. Il était marié, elle avait accepté le rôle de maîtresse, projetant en secret d’en faire un jour son époux. Il n’avait pas de temps à lui consacrer, mais elle s’était résignée à

attendre jour et nuit, dans une chambre d’hôtel minable, ses rares appels téléphoniques. Bien qu’elle fût prête à tout supporter au nom de l’amour, la relation n’avait pas marché. Il ne le lui avait jamais dit ouvertement, mais un jour elle comprit qu’elle n’était pas la bienvenue, et elle rentra en Slovénie.

Pendant plusieurs mois, elle cessa de se nourrir, se remémorant chaque instant passé ensemble, revoyant à l’infini leurs moments de joie et de plaisir intime, tentant de découvrir un signe qui lui permît de croire à l’avenir de cet amour. Ses amis se faisaient du souci pour elle, mais quelque chose dans le cœur de Zedka lui disait 84

que c’était passager : le processus de développement d’une personne comporte un certain prix, et elle le payait sans se plaindre. Un beau matin, elle se réveilla animée d’une immense envie de vivre, elle s’alimenta comme elle ne le faisait plus depuis longtemps et se mit à la recherche d’un emploi. Non seulement elle le trouva, mais elle reçut les marques d’attention d’un jeune homme beau et intelligent, que beaucoup de femmes courtisaient. Un an plus tard, il l’épousa. Elle suscita la jalousie et l’admiration de ses amies. Tous deux allèrent s’installer dans une maison confortable, dont le jardin donnait sur la rivière qui traverse Ljubljana. Ils eurent des enfants, et, l’été, se rendirent en Autriche ou en Italie. Lorsque la Slovénie décida de se séparer de la Yougoslavie, le mari de Zedka fut appelé à

l’armée. Elle était serbe – en d’autres termes, elle représentait « l’ennemi » –, et sa vie menaça de s’effondrer. Au cours des dix jours de tension qui suivirent, tandis que les troupes se préparaient à

l’affrontement et que personne ne savait quel serait le résultat de la déclaration d’indépendance ni le sang qu’il faudrait verser pour elle, Zedka prit conscience de son amour. Elle passait tout son temps à prier un Dieu qui, jusque-là, lui avait paru lointain, mais qui désormais était sa seule issue : elle fit aux saints et aux anges toutes 85

sortes de promesses pour que son mari revienne vivant.

Et c’est ce qui arriva. Il revint, les enfants purent aller dans des écoles où l’on enseignait le slovène, et la menace de guerre toucha ensuite la république voisine de Croatie.

Trois ans s’écoulèrent. La guerre avec la Croatie se déplaça vers la Bosnie, et l’on commença à

dénoncer les massacres commis par les Serbes. Zedka trouvait injuste de juger criminelle toute une nation à cause des délires de quelques hallucinés. Son existence prit alors un sens inattendu : elle défendit son peuple avec fierté et courage, écrivant des articles pour les journaux, passant à

la télévision, organisant des conférences. Tout cela n’avait pas donné grand résultat et, aujourd’hui encore, les étrangers pensaient que tous les Serbes étaient responsables de ces atrocités ; cependant, Zedka savait qu’elle avait fait son devoir et qu’elle n’avait pas abandonné ses frères dans un moment difficile. Pour cela, elle avait compté sur l’appui de son mari slovène, de ses enfants et des individus qui n’étaient pas manipulés par les machines de propagande d’un camp ou de l’autre.

Un après-midi, en passant devant la statue de Presˇeren, elle se mit à songer à la vie du grand poète slovène. A trente-quatre ans, il entra un 86

jour dans une église et aperçut une jeune adolescente, Julia Primic, dont il tomba éperdument amoureux. Tels les ménestrels d’autrefois, il se mit à composer des poèmes pour elle avec l’espoir de l’épouser.

Or Julia était issue d’une famille de la haute bourgeoisie, et, hormis cette vision fortuite dans l’église, Presˇeren ne réussit plus jamais à l’approcher. Mais cette rencontre lui inspira ses plus beaux vers et fit naître la légende qui entoure son nom. Sur la petite place centrale de Ljubljana, la statue du poète garde les yeux fixés dans une certaine direction : en suivant son regard, on découvre, de l’autre côté de la place, le visage d’une femme sculpté dans le mur d’une maison, celle-là même où vivait Julia. Ainsi, même dans la mort, Presˇeren contemple pour l’éternité son amour impossible.

Et s’il avait lutté davantage ?

Le cœur de Zedka se mit à battre. Peut-être était-ce le pressentiment d’un malheur ? Et si un accident était arrivé à ses enfants ? Elle se précipita chez elle : ils regardaient la télévision en mangeant du pop-corn.

Mais la tristesse demeura. Zedka se coucha, dormit douze heures ou presque et, à son réveil, elle n’avait plus envie de se lever. L’histoire de Presˇeren avait fait resurgir l’image de son pre87

mier amant, dont elle n’avait plus jamais eu de nouvelles. Et elle se demandait : « Ai-je suffisamment insisté ? N’aurais-je pas dû accepter le rôle de maîtresse au lieu de vouloir que les choses correspondent à mes attentes ? Ai-je lutté

pour mon premier amour avec autant de force que j’ai lutté pour mon peuple ? »

Zedka parvint à s’en convaincre, mais la tristesse demeurait. La maison près de la rivière, le mari qu’elle aimait, les enfants mangeant du pop-corn devant la télévision, tout ce qui lui avait semblé un paradis devint un enfer. Aujourd’hui, après maints voyages astraux et nombre de rencontres avec les esprits évolués, Zedka savait que tout cela n’était que sottise. Elle s’était servie de son Amour impossible comme d’une excuse, d’un prétexte pour rompre les liens qui la retenaient à la vie qu’elle menait et qui était loin de correspondre à ce qu’elle attendait véritablement d’elle-même.

Pourtant, douze mois plus tôt, elle s’était lancée frénétiquement à la recherche de l’homme qu’elle avait perdu et avait dépensé des fortunes en appels internationaux, mais comme il n’habitait plus la même ville, elle ne put retrouver sa trace. Elle envoya des lettres par courrier 88

express, lettres qui finissaient par lui être retournées. Elle appela tous les amis qui le connaissaient, mais personne n’avait la moindre idée de ce qu’il était devenu.

Son mari ne savait rien, et cela la rendait folle

– il aurait dû au moins avoir quelque soupçon, lui faire une scène, s’en aller, menacer de la jeter à la rue. Elle acquit peu à peu la certitude qu’il avait suborné les téléphonistes internationales, les postes, ses amies, et qu’il feignait l’indifférence. Elle vendit les bijoux qu’on lui avait offerts pour son mariage et acheta un billet pour une destination de l’autre côté de l’océan, jusqu’au jour où quelqu’un la persuada que les Amériques formaient un territoire immense et que cela ne servait à rien de partir sans savoir où

elle allait.

Un soir, elle se coucha, souffrant d’amour comme elle n’avait jamais souffert, même quand elle avait dû reprendre sa vie quotidienne ennuyeuse à Ljubljana. Elle passa dans sa chambre la nuit, toute la journée, et encore la suivante. Le troisième jour, son mari appela un médecin. Il était trop bon ! Il se faisait du souci pour elle ! Ne comprenait-il pas que Zedka voulait retrouver un autre homme, commettre l’adultère, échanger son existence de femme respectée contre celle d’une pauvre maîtresse clandestine, quitter pour toujours Ljubljana, sa maison, ses enfants ?

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Le médecin arriva, elle eut une crise de nerfs, ferma la porte à clef et ne la rouvrit que lorsqu’il fut parti. Une semaine plus tard, elle n’avait même plus la volonté d’aller aux toilettes et se mit à faire ses besoins dans son lit. Elle ne pensait plus, sa tête était complètement occupée par des fragments de souvenirs de l’homme qui la cherchait aussi et ne la retrouvait pas – du moins en était-elle persuadée.

Son mari, exaspérant de générosité, changeait les draps, lui caressait la tête, lui disait que tout irait bien. Les enfants n’entraient plus dans la chambre depuis qu’elle avait giflé l’un d’eux sans aucun motif ; après l’incident, elle s’était mise à genoux et lui avait baisé les pieds en implorant son pardon, arrachant sa chemise pour manifester son désespoir et son repentir. Au bout d’une autre semaine – pendant

laquelle elle avait recraché la nourriture qui lui était offerte, avait retrouvé la réalité mais l’avait quittée à plusieurs reprises, avait passé des nuits blanches et dormi des journées entières –, deux hommes entrèrent dans sa chambre sans frapper. L’un d’eux la maintint, l’autre lui fit une piqûre, et elle se réveilla à Villete.

« Dépression, entendit-elle le médecin dire à

son mari. Parfois due à un motif très banal. Il manque un élément chimique, la sérotonine, dans son organisme. »

Du plafond de l’infirmerie, Zedka vit l’infirmier arriver, une seringue à la main. La petite était toujours là, immobile, et tentait de parler à son corps, désespérée par son regard vide. Pendant quelques instants, Zedka envisagea de lui raconter tout ce qui se passait, puis elle changea d’avis ; ce que l’on raconte aux gens ne leur apprend jamais rien, ils doivent le découvrir par eux-mêmes.

L’infirmier planta l’aiguille dans son bras et lui injecta du glucose. Comme s’il était tiré en bas par un bras puissant, son esprit quitta le plafond de l’infirmerie, traversa à toute vitesse un tunnel noir et réintégra son corps.

« Hé ! Veronika ! »

La jeune fille avait l’air épouvanté.

« Tu vas bien ?

– Ça va. J’ai heureusement réussi à réchapper de ce dangereux traitement, mais cela ne se répétera plus.

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– Comment le sais-tu ? On ne respecte personne ici. »

Zedka le savait parce que, grâce à son corps astral, elle s’était rendue dans le bureau du Dr Igor.

« Je le sais, mais je n’ai pas d’explication. Te rappelles-tu la première question que je t’ai posée ?

– “ Qu’est-ce qu’un fou ? ”

– Exactement. Cette fois, je vais te répondre sans tricher : la folie, c’est l’incapacité de communiquer ses idées. Comme si tu te trouvais dans un pays étranger : tu vois tout, tu perçois ce qui se passe autour de toi, mais tu es incapable de t’expliquer et d’obtenir de l’aide parce que tu ne comprends pas la langue du pays.

– Nous avons tous ressenti cela un jour.

– Nous sommes tous fous, d’une façon ou

d’une autre. »

De l’autre côté des barreaux, le ciel était parsemé

d’étoiles et la lune, dans son premier quartier, se levait derrière les montagnes. Les poètes affectionnaient la pleine lune, ils lui avaient consacré

des milliers de vers, mais Veronika préférait cette demi-lune, car elle avait encore de l’espace pour grandir, s’étendre et emplir de lumière toute sa surface, avant l’inévitable décadence.

Elle eut envie d’aller jusqu’au piano du salon et de célébrer cette nuit en jouant une sonate apprise au collège. En regardant le ciel par la fenêtre, elle éprouvait une indescriptible sensation de bien-être, comme si l’infini de l’univers manifestait aussi son éternité. Mais elle était séparée de son désir par une porte d’acier, et une femme qui n’en finissait pas de lire. En outre, personne ne jouait du piano à cette heure de la nuit et elle réveillerait tout le voisinage. 93

Veronika rit. Le « voisinage », c’étaient les dortoirs bourrés de fous, bourrés, quant à eux, de somnifères et de calmants.

Pourtant, la sensation de bien-être persistait. Elle se leva et marcha jusqu’au lit de Zedka, mais celle-ci dormait profondément, peut-être pour se remettre de l’horrible expérience qu’elle venait de subir.

« Retourne te coucher, lui ordonna l’infirmière. Les bonnes petites filles rêvent des anges ou de leurs amoureux.

– Ne me traitez pas comme une enfant. Je ne suis pas une gentille folle qui a peur de tout. Je suis furieuse, j’ai des crises d’hystérie, je ne respecte ni ma vie, ni celle des autres. Alors, aujourd’hui, la folie me prend. J’ai regardé la lune, et je veux parler à quelqu’un. »

L’infirmière l’observa, surprise de sa réaction.

« Vous avez peur de moi ? insista Veronika. Dans un jour ou deux, je serai morte. Qu’ai-je à

perdre ?

– Pourquoi ne vas-tu pas faire un tour, ma petite, pour me laisser terminer mon livre ?

– Parce qu’il y a une prison, et une geôlière qui fait semblant de lire uniquement pour laisser croire aux autres qu’elle est une femme intelligente. Mais en réalité, elle est attentive à tout ce qui bouge dans l’infirmerie, et elle garde les clefs 94

de la porte comme si c’était un trésor. C’est sans doute le règlement, et elle obéit, parce qu’elle peut ainsi faire preuve d’une autorité qu’elle n’a pas dans sa vie quotidienne sur son mari et ses enfants. »

Veronika tremblait, sans bien comprendre pourquoi.

« Les clefs ? demanda l’infirmière. La porte est toujours ouverte. Imagine, si je restais enfermée là-dedans avec une bande de malades mentaux !

– Comment ça, la porte est toujours ouverte ?

Il y a quelques jours, j’ai voulu sortir de cette pièce, et cette femme est venue me surveiller jusqu’aux toilettes. Qu’est-ce que vous racontez ?

– Ne me prends pas trop au sérieux, poursuivit l’infirmière. C’est un fait, nous n’avons pas besoin d’exercer un contrôle draconien à cause des somnifères. Tu trembles de froid ?

– Je ne sais pas. Je pense que ce doit être mon cœur.

– Va faire un tour, si tu veux.

– A vrai dire, j’aurais bien aimé jouer du piano.

– Le salon est isolé, et ton piano ne dérangera personne. Joue si tu en as envie. »

Le tremblement de Veronika se transforma en sanglots faibles, timides et contenus. Elle se 95

laissa glisser par terre et posa la tête sur les genoux de la femme sans cesser de pleurer. L’infirmière posa son livre, caressa les cheveux de la jeune fille, laissant la vague de tristesse qui la submergeait disparaître d’elle-même. Elles restèrent toutes les deux ainsi une demiheure ou presque : l’une pleurait sans dire pourquoi, l’autre la consolait sans connaître la raison de son chagrin.

Enfin les sanglots s’apaisèrent. L’infirmière se leva, prit Veronika par le bras et la conduisit jusqu’à la porte.

« J’ai une fille de ton âge. Quand tu es arrivée ici, avec ta perfusion et tous tes tuyaux, j’ai essayé d’imaginer pourquoi une fille jeune et jolie, qui a la vie devant elle, décide de se tuer.

« Bientôt, des histoires ont commencé à circuler : la lettre que tu as laissée – dont je n’ai jamais cru que c’était le motif réel – et les jours qui te sont comptés à cause d’un problème cardiaque incurable. L’image de ma fille m’obsédait : et si elle décidait de faire une chose pareille ? Pourquoi certaines personnes tententelles d’aller à l’encontre de l’ordre naturel des choses, qui est de lutter pour survivre par tous les moyens ?

– C’est pour cela que je pleurais, dit Veronika. Quand j’ai avalé les comprimés, je voulais 96

tuer quelqu’un que je détestais. Je ne savais pas qu’existaient en moi d’autres Veronika que je pourrais aimer.

– Qu’est-ce qui pousse une personne à se détester ?

– Peut-être la lâcheté. Ou l’éternelle peur de se tromper, de ne pas faire ce que les autres attendent. Il y a quelques minutes, j’étais insouciante, j’avais oublié ma condamnation à mort ; quand j’ai de nouveau compris dans quelle situation je me trouvais, j’ai pris peur. »

L’infirmière ouvrit la porte, et Veronika sortit.

« Elle n’aurait pas dû m’interroger comme cela. Que veut-elle, comprendre pourquoi j’ai pleuré ? Ne sait-elle pas que je suis une personne absolument normale, qui partage les désirs et les peurs de tous, et que ce genre de question, à

présent qu’il est trop tard, me panique ? »

Tandis qu’elle marchait dans les couloirs, éclairés par la même lumière blafarde que celle de l’infirmerie, Veronika se rendait compte qu’il était trop tard : elle ne parvenait plus à contrôler sa peur.

« Je dois me contrôler. Je suis une personne qui va jusqu’au bout de tout de ce qu’elle décide. »

Au cours de sa vie, c’était vrai, elle avait mené

beaucoup de choses jusqu’à leurs ultimes consé97

quences, mais seulement des choses sans importance. Il lui était arrivé de prolonger des querelles que des excuses auraient résolues, ou de ne plus appeler un homme dont elle était amoureuse parce qu’elle trouvait cette relation stérile. Elle avait été intransigeante justement concernant ce qui était le plus facile : se prouver qu’elle était forte et indifférente alors qu’en réalité elle était fragile, n’avait jamais réussi à briller dans les études ou dans les compétitions scolaires sportives et n’avait pas su maintenir l’harmonie dans son foyer.

Elle avait surmonté ses petits défauts pour mieux se laisser vaincre dans les domaines fondamentaux. Elle se donnait des allures de femme indépendante alors qu’elle avait désespérément besoin de compagnie. Lorsqu’elle arrivait quelque part, tous les yeux se tournaient vers elle mais, en général, elle finissait la nuit seule, au couvent, devant un poste de télévision qui ne captait même pas les chaînes correctement. Elle avait donné à tous ses amis l’impression d’être un modèle enviable, et elle avait dépensé le meilleur de son énergie à s’efforcer d’être à la hauteur de l’image qu’elle s’était fabriquée. C’est pour cette raison qu’elle n’avait plus assez de forces pour être elle-même – une personne qui, comme tout le monde, avait besoin 98

des autres pour être heureuse. Mais les autres étaient tellement difficiles à comprendre ! Ils avaient des réactions imprévisibles, ils s’entouraient de défenses, comme elle ils manifestaient de l’indifférence à tout. Lorsqu’ils rencontraient quelqu’un de plus ouvert à la vie, ou bien ils le rejetaient instantanément, ou bien ils le faisaient souffrir, le jugeant inférieur et « ingénu ». Très bien : elle avait peut-être impressionné

beaucoup de gens par sa force et sa détermination, mais à quel stade était-elle arrivée ? Le vide. La solitude complète. Villete. L’antichambre de la mort. Le remords d’avoir tenté de se suicider resurgit, et Veronika le repoussa de nouveau fermement, car à présent elle éprouvait un sentiment qu’elle ne s’était jamais autorisée à éprouver : la haine.

La haine. Elle aurait pu toucher l’énergie destructrice qui émanait de son corps – presque aussi concrète que des murs, des pianos, ou des infirmières. Elle laissa sourdre le sentiment, sans se préoccuper de savoir s’il était bon ou pas –

elle en avait assez du contrôle de soi, des masques, des attitudes convenables. Pour les deux ou trois jours qu’il lui restait à vivre, Veronika voulait être totalement inconvenante. Elle avait commencé par gifler un homme plus âgé qu’elle, elle avait perdu son calme avec 99

l’infirmier, elle avait refusé de se montrer sympathique et de bavarder avec les autres quand elle voulait rester seule, et maintenant elle était suffisamment libre pour ressentir la haine – et assez intelligente, toutefois, pour ne pas se mettre à tout casser autour d’elle, et devoir passer la fin de sa vie dans un lit, abrutie par des sédatifs.

A cet instant elle détesta tout ce qu’elle pouvait : elle-même, le monde, la chaise qui se trouvait devant elle, le radiateur cassé dans un des couloirs, les gens irréprochables, les criminels. Elle était internée dans un hôpital psychiatrique, et elle pouvait sentir des choses que les êtres humains se cachent à eux-mêmes – parce que notre éducation nous apprend uniquement à

aimer, à accepter, à chercher des issues, à éviter le conflit. Veronika haïssait tout, mais surtout la façon dont elle avait mené sa vie sans jamais découvrir les centaines de Veronika qui habitaient en elle, et qui étaient intéressantes, folles, curieuses, courageuses, prêtes à prendre des risques.

A un moment donné, elle éprouva aussi de la haine pour la personne qu’elle aimait le plus au monde : sa mère. La parfaite épouse qui travaillait le jour et faisait la vaisselle le soir, sacrifiant sa vie pour que sa fille reçoive une bonne éduca100

tion, apprenne à jouer du piano et du violon, s’habille comme une princesse, achète des tennis et des chaussures de marque, pendant qu’ellemême raccommodait la vieille robe qu’elle portait depuis des lustres.

« Comment puis-je haïr quelqu’un qui ne m’a donné que de l’amour ? » pensa Veronika, troublée, et désireuse de corriger ses sentiments. Mais il était trop tard, la haine était libérée, elle avait ouvert les portes de son enfer personnel. Elle haïssait l’amour qui lui avait été donné

– parce qu’il ne demandait rien en échange –, ce qui est absurde, irréaliste, contraire aux lois de la nature.

Cet amour avait réussi à l’emplir de culpabilité et lui avait donné envie de correspondre à ses attentes, même si cela impliquait de renoncer à

tout ce qu’elle avait rêvé de devenir. Cet amour avait tenté de lui cacher, pendant des années, les défis de l’existence et la pourriture du monde, ignorant qu’un jour elle les découvrirait et n’aurait aucune défense pour les affronter. Et son père ? Elle haïssait aussi son père. Contrairement à sa mère qui travaillait sans répit, il savait vivre, il l’emmenait dans les bars et au théâtre, ils s’amusaient ensemble et, quand il était encore jeune, elle l’avait aimé en secret, comme on aime non pas un père, mais un

101

homme. Elle le haïssait d’avoir toujours été aussi charmant et aussi chaleureux avec tout le monde, sauf avec sa mère, la seule qui le méritait réellement.

Elle haïssait tout. La bibliothèque avec son amoncellement de livres pleins d’explications sur la vie, le collège où elle avait été obligée de gaspiller des nuits entières à apprendre l’algèbre, bien qu’elle ne connût personne – à l’exception des professeurs et des mathématiciens – qui eût besoin de l’algèbre pour être plus heureux. Pourquoi lui avait-on fait étudier autant d’algèbre et de géométrie, et cette montagne de disciplines absolument inutiles ?

Veronika poussa la porte du salon et, arrivée devant le piano, souleva le couvercle. Elle frappa de toutes ses forces sur le clavier. Un accord fou, décousu, irritant, fit écho dans la pièce vide, se cogna contre les murs et revint à ses oreilles sous la forme d’un son aigu qui semblait lui écorcher l’âme. Mais c’était alors la plus fidèle image de son âme.

Elle se remit à frapper les touches et, de nouveau, les notes dissonantes se réfléchirent de toute part.

« Je suis folle. Je peux faire cela. Je peux haïr, et je peux frapper sur le piano. Depuis quand 102

les malades mentaux savent-ils ordonner les notes ? »

Elle tapa ainsi une, deux, dix, vingt fois et, chaque fois, sa haine semblait diminuer, jusqu’au moment où elle disparut complètement. Alors, une paix profonde inonda Veronika, et elle retourna regarder le ciel étoilé par la fenêtre, la lune dans son premier quartier – sa préférée –

qui emplissait la pièce d’une douce lumière. Il lui vint de nouveau l’impression que l’Infini et l’Eternité marchaient main dans la main et qu’il suffisait de contempler l’un, l’Univers sans limites, pour sentir la présence de l’autre, le Temps infini, immobile, ancré dans le Présent qui contient tous les secrets de la vie. Entre l’infirmerie et le salon, elle avait pu haïr si violemment et si intensément qu’elle n’avait plus de rancune dans le cœur. Elle avait laissé les sentiments négatifs, réprimés durant des années, remonter enfin à la surface. Et maintenant qu’elle les avait éprouvés, ils n’étaient plus nécessaires, ils pouvaient disparaître.

Elle demeura silencieuse, vivant l’instant présent, laissant l’amour emplir l’espace que la haine avait abandonné. Quand elle sentit que le moment était venu, elle se tourna vers la lune et 103

interpréta une sonate en son honneur, avec la conscience que celle-ci l’écoutait, qu’elle était fière, et que cela suscitait la jalousie des étoiles. Alors elle joua un morceau en faveur des étoiles, un autre pour le parc, et un troisième destiné

aux montagnes invisibles dans la nuit, mais dont elle devinait la présence.

Au beau milieu du deuxième morceau, un fou apparut, Eduard, un schizophrène pour lequel il n’y avait aucun espoir de guérison. Loin de s’effrayer de sa présence, Veronika sourit et, à sa grande surprise, il lui rendit son sourire. La musique pouvait aussi pénétrer dans son univers reculé, plus lointain que la lune, et accomplir des miracles.

« Il faut que j’achète un nouveau porte-clefs », se dit le Dr Igor tout en ouvrant la porte de son cabinet de consultation à l’hospice de Villete. Celui-ci partait en morceaux, et le minuscule écusson en métal qui le décorait venait de tomber par terre. Le Dr Igor se baissa et le ramassa. Qu’allaitil faire de cet écusson aux armes de Ljubljana ?

Le mieux était de le jeter à la poubelle. Il pouvait aussi le faire réparer. Ou encore l’offrir à

son petit-fils en guise de jouet. Ces deux dernières hypothèses lui paraissaient également absurdes ; un porte-clefs ne coûtait pas très cher, et son petit-fils ne s’intéressait pas du tout aux écussons – il passait son temps à

regarder la télévision ou à s’amuser avec des jeux électroniques importés d’Italie. Tout de même, il ne le jeta pas ; il le mit dans sa 105

poche, et déciderait plus tard de ce qu’il en ferait.

C’est précisément pour cette raison qu’il était directeur d’hôpital psychiatrique, et non pas un de ses malades : parce qu’il réfléchissait longtemps avant de prendre une décision. Il alluma l’interrupteur – c’était l’hiver, et le jour se levait de plus en plus tard. L’absence de lumière était, avec les déménagements ou les divorces, l’une des causes principales de l’augmentation du nombre de dépressions. Le Dr Igor souhaitait ardemment l’arrivée du printemps, qui résoudrait la moitié de ses problèmes. Il regarda l’emploi du temps de la journée. Il devait examiner les mesures à prendre pour ne pas laisser Eduard mourir de faim ; sa schizophrénie le rendait imprévisible et, à présent, il avait totalement cessé de se nourrir. Le Dr Igor avait déjà prescrit une alimentation par intraveineuse, mais il ne pouvait maintenir ce régime indéfiniment. Eduard avait vingt-huit ans, il était vigoureux et, malgré les perfusions, il finirait par maigrir jusqu’à devenir squelettique. Le père d’Eduard était l’un des ambassadeurs les plus célèbres de la jeune république slovène, l’un des artisans des délicates négociations qui avaient été menées avec la Yougoslavie au début des années 90. Quelle serait sa réaction ? Finale106

ment, cet homme avait réussi à travailler durant des années dans l’intérêt de Belgrade, il avait survécu à ses détracteurs – qui l’accusaient d’avoir servi l’ennemi – et appartenait toujours au corps diplomatique, comme représentant toutefois d’un pays différent. C’était un homme puissant et influent, que tout le monde craignait. Le Dr Igor s’inquiéta un instant – comme, auparavant, il s’était inquiété pour l’écusson de son porte-clefs –, mais il chassa aussitôt cette pensée de son esprit : pour l’ambassadeur, peu importait que son fils ait belle ou vilaine apparence ; il n’avait pas l’intention de l’emmener dans les cérémonies officielles, et ne désirait pas qu’il l’accompagnât dans les endroits où il était désigné comme représentant officiel du gouvernement. Eduard était à Villete, et il y resterait à

tout jamais, pendant que son père continuerait à

gagner des sommes colossales.

Le Dr Igor décida qu’il supprimerait l’alimentation par intraveineuse et laisserait Eduard s’amaigrir jusqu’à ce qu’il ait, de lui-même, envie de manger. Si la situation empirait, il ferait un rapport et rejetterait la responsabilité sur le conseil de médecins qui administrait Villete. « Si tu ne veux pas t’attirer d’ennuis, partage toujours la responsabilité », lui avait enseigné son père, lui aussi médecin, et qui avait eu bien des morts sur les bras, mais aucun problème avec les autorités. 107

Une fois prescrite l’interruption du traitement d’Eduard, le Dr Igor passa au cas suivant : le rapport disait que la patiente Zedka Mendel avait terminé sa période de soins et pouvait recevoir son bulletin de sortie. Le praticien voulait s’en assurer par lui-même ; rien de pire pour un médecin que de recevoir des réclamations de la famille des malades qui passaient par Villete. Et cela arrivait fréquemment car, après un séjour dans un hôpital psychiatrique, le patient parvenait rarement à se réadapter à la vie normale. Ce n’était pas la faute de cet hospice. Ni d’aucun des établissements disséminés – le bon Dieu seul savait où – aux quatre coins du monde, où le problème de la réadaptation des internés se posait de façon cruciale. De même que la prison ne corrigeait jamais le prisonnier mais lui apprenait seulement à commettre davantage de crimes, de même dans les hôpitaux psychiatriques les malades s’habituaient à un univers totalement irréel, où tout était permis et où personne n’avait à répondre de ses actes.

De sorte qu’il restait une seule issue : découvrir le traitement de la démence. Le Dr Igor s’était engagé à corps perdu dans cette voie et il préparait une thèse qui allait révolutionner le 108

milieu psychiatrique. Dans les asiles, les malades temporaires qui fréquentaient des patients irrécupérables entraient dans un processus de dégénérescence sociale qu’il était par la suite impossible de stopper. Cette Zedka Mendel finirait par revenir à l’hospice, de son plein gré cette fois, se plaignant de maux fictifs, uniquement pour retrouver des gens qui semblaient la comprendre mieux que le monde extérieur ne le faisait.

Mais s’il découvrait le moyen de combattre le Vitriol – selon lui, le poison responsable de la folie –, le nom du Dr Igor entrerait dans l’histoire, et la Slovénie serait définitivement placée sur la carte. Cette semaine, une chance lui était tombée des cieux en la personne d’une suicidée potentielle, et il n’avait pas l’intention de laisser passer une telle occasion, pas pour tout l’or du monde.

Le Dr Igor se réjouit. Bien que, pour des raisons économiques, il fût encore obligé d’appliquer des traitements que la médecine avait condamnés depuis longtemps – le choc insulinique, par exemple –, toujours pour des motifs financiers Villete innovait dans le traitement psychiatrique. Non seulement le Dr Igor dispo109

sait de temps et d’éléments pour ses recherches sur le Vitriol, mais il comptait encore sur l’appui des patrons pour maintenir à l’asile le groupe appelé la Fraternité. Les actionnaires de l’institution avaient permis que fût toléré – pas encouragé, notez-le bien, mais toléré –un internement plus long qu’il n’était nécessaire. Leur argument était que, pour des raisons d’humanité, on devait donner aux malades récemment guéris la possibilité de décider quel était pour eux le meilleur moment de se réinsérer dans la société ; ainsi un groupe avait-il décidé de demeurer à Villete, comme dans un bon hôtel, ou un club où se réunissent des personnes ayant des affinités. Si bien que le Dr Igor parvenait à maintenir dans un même lieu des fous et des individus sains, et faisait en sorte que les derniers exercent une influence positive sur les premiers. Pour éviter que les choses ne dégénèrent et que les fous ne finissent par contaminer ceux qui étaient guéris, tous les membres de la Fraternité devaient sortir de l’établissement au moins une fois par jour. Le médecin savait que les motifs avancés par les actionnaires pour autoriser la présence de patients guéris à l’intérieur de l’asile – par

« humanité », affirmaient-ils – n’étaient qu’une excuse. Ils craignaient en réalité qu’il n’y eût pas à Ljubljana, la charmante petite capitale de la 110

Slovénie, assez de fous fortunés pour subvenir aux frais qu’engendrait cette structure moderne et coûteuse. En outre, le système de santé

publique comptait des asiles de premier ordre, ce qui plaçait Villete en position désavantageuse. Lorsque les actionnaires avaient fait transformer l’ancienne caserne en hospice, leur cible était les hommes et les femmes susceptibles d’être touchés par la guerre. Mais, contrairement à toutes leurs prévisions et leurs espérances, la guerre avait duré fort peu de temps. Plus tard, ils découvrirent que, selon des études récentes dans le domaine de la santé mentale, les guerres faisaient certes des victimes, à un degré bien moindre cependant que la tension, l’ennui, les maladies congénitales, la solitude et le rejet. Lorsqu’une collectivité était confrontée à un grave problème, la guerre par exemple, ou l’hyperinflation, ou encore la peste, on notait un faible accroissement du nombre de suicides et une importante diminution des cas de dépression, de paranoïa, de psychose. Ceux-ci revenaient à leurs indices habituels dès que la difficulté avait été surmontée, ce qui indiquait

– le Dr Igor le comprenait ainsi – que l’être humain ne s’offre le luxe d’être fou que lorsque les conditions sont favorables.

Il avait sous les yeux une étude récente provenant cette fois du Canada – qu’un journal 111

américain venait de reconnaître comme le pays détenant le niveau de vie le plus élevé du monde. Le Dr Igor lut :

Selon Statistics Canada , ont déjà souffert d’uncertain type de maladie mentale :

40 % des personnes âgées de 15 à 34 ans ;33 % des personnes âgées de 35 à 54 ans ;20 % des personnes âgées de 55 à 64 ans.On estime que 1 individu sur 5 souffre d’uncertain type de désordre psychiatrique.1 Canadien sur 8 sera hospitalisé au moinsune fois dans sa vie pour troubles mentaux.

« Excellent marché, c’est mieux que chez nous ! se dit-il. Plus les gens peuvent être heureux, plus ils sont malheureux. »

Il analysa encore quelques cas, pesant soigneusement ceux qu’il devait présenter au conseil et ceux qu’il pouvait résoudre seul. Quand il eut terminé, le jour était totalement levé et il éteignit la lampe.

Puis il fit entrer sa première visiteuse, la mère de cette patiente qui avait tenté de se suicider.

« Je suis la mère de Veronika. Comment va ma fille ? »

112

Le Dr Igor se demanda s’il devait lui dire la vérité – après tout, il avait une fille du même nom –, mais il décida qu’il valait mieux se taire.

« Nous ne savons pas encore, mentit-il. Nous verrons dans une semaine.

– Je ne sais pas pourquoi Veronika a fait cela, reprit en pleurant la femme qui se tenait devant lui. Nous sommes des parents très affectueux, nous avons tenté de lui donner, au prix de grands sacrifices, la meilleure éducation possible. Même si nous avions quelques problèmes conjugaux, nous avons gardé notre famille unie, comme un exemple de persévérance face à

l’adversité. Elle a un bon emploi, elle n’est pas laide, et pourtant...

– ... et pourtant, elle a tenté de se tuer, intervint le Dr Igor. Ne soyez pas surprise, madame, c’est ainsi. Les gens sont incapables de comprendre le bonheur. Si vous le désirez, je peux vous montrer les statistiques du Canada.

– Du Canada ? »

La femme lui jeta un regard étonné.

Constatant qu’il avait réussi à la distraire, le Dr Igor poursuivit : « Regardez, vous venez jusqu’ici non pas pour savoir comment va votre fille, mais pour vous excuser du fait qu’elle ait tenté de commettre un suicide. Quel âge at-elle ?

113

– Vingt-quatre ans.

– C’est donc une femme mûre, éveillée, qui sait déjà très bien ce qu’elle désire et qui est capable de faire des choix. Quel rapport cela a-t-il avec votre mariage, ou avec votre sacrifice et celui de votre mari ? Depuis combien de temps vit-elle seule ?

– Six ans.

– Vous voyez ! Indépendante jusqu’au fond de l’âme. Et pourtant, parce qu’un médecin autrichien – le Dr Sigmund Freud, je suis certain que vous avez déjà entendu parler de lui – a décrit dans ses ouvrages des relations malsaines entre parents et enfants, aujourd’hui encore tout le monde se sent coupable de tout. Les Indiens pensent-ils que le fils qui est devenu assassin est une victime de l’éducation de ses parents ?

Répondez-moi.

– Je n’en ai pas la moindre idée », répondit la femme, que le médecin surprenait de plus en plus. Peut-être avait-il été contaminé par ses propres patients.

« Eh bien, je vais vous donner la réponse, reprit le Dr Igor. Les Indiens pensent que l’assassin est coupable, et non la société, ou ses parents, ou ses ancêtres. Un Japonais commet-il un suicide parce qu’un de ses enfants a décidé

de se droguer et de tirer des coups de feu dans la 114

rue ? La réponse est encore : non ! Et remarquez bien, les Japonais, pour autant que je sache, se suicident pour n’importe quoi. L’autre jour, j’ai même lu dans le journal qu’un jeune garçon s’était tué parce qu’il avait échoué à son examen d’entrée à la faculté.

– Est-ce que je peux parler à ma fille ?

demanda la femme, qui se moquait éperdument des Japonais, des Indiens ou des Canadiens.

– Tout de suite, répondit le Dr Igor, un peu irrité par cette interruption. Mais d’abord, je veux que vous compreniez ceci : excepté quelques cas pathologiques graves, les gens deviennent fous quand ils essaient d’échapper à la routine. Avez-vous compris ?

– J’ai très bien compris. Et si vous pensez que je ne serai pas capable de m’occuper d’elle, vous pouvez être tranquille : je n’ai jamais tenté de changer ma vie.

– C’est bien. » Le Dr Igor manifestait un certain soulagement. « Avez-vous déjà imaginé un monde où nous ne serions pas obligés de répéter la même chose tous les jours de notre vie ? Si nous décidions, par exemple, de ne manger qu’à

l’heure où nous avons faim, comment s’organiseraient les maîtresses de maison et les restaurants ? »

« Il serait plus normal de ne manger que lorsque nous avons faim », songea la femme, qui 115

garda le silence de peur qu’on ne l’empêchât de parler à Veronika.

« Ce serait une gigantesque confusion, admitelle. Je suis maîtresse de maison, je sais de quoi je parle.

– Alors nous mangeons au petit déjeuner, au déjeuner, au dîner. Nous devons nous réveiller tous les jours à une heure déterminée, et nous reposer une fois par semaine. Il y a Noël pour offrir des cadeaux, Pâques pour passer trois jours au bord du lac. Seriez-vous contente si votre mari, pris d’un subit accès de passion, décidait de faire l’amour dans le salon ? »

« De quoi cet homme parle-t-il ? Je suis venue voir ma fille ! »

« Je serais attristée, répondit-elle avec prudence, espérant ne s’être pas trompée.

– Très bien, vociféra le Dr Igor. On fait l’amour dans un lit. Sinon, on donne le mauvais exemple et on sème l’anarchie.

– Puis-je voir ma fille ? » glissa la femme pour clore la discussion.

Le Dr Igor se résigna ; cette paysanne ne comprendrait jamais de quoi il parlait, elle se fichait de débattre de la folie d’un point de vue philosophique, même si elle savait que sa fille avait fait une tentative de suicide et était tombée dans le coma.

116

Il appuya sur une sonnette et sa secrétaire entra.

« Faites appeler la petite du suicide, ordonnat-il. Celle qui a écrit aux journaux en expliquant qu’elle se tuait pour montrer où se trouvait la Slovénie. »

« Je ne veux pas la voir. J’ai coupé tous les liens qui me rattachaient au monde. »

Veronika avait eu du mal à prononcer ces mots au beau milieu du salon, en présence de tous les malades. Mais l’infirmier non plus n’avait pas été très discret, il l’avait prévenue à

voix haute que sa mère l’attendait, comme si ce sujet intéressait tout le monde.

Elle ne voulait pas voir sa mère, cette rencontre ne servirait qu’à les faire souffrir toutes les deux. Il valait mieux que sa mère la considérât comme morte ; Veronika avait toujours détesté les adieux.

L’homme repartit par où il était venu, et elle se replongea dans la contemplation des montagnes. Le soleil était enfin de retour – elle le savait depuis la nuit précédente, car la lune le lui avait confié pendant qu’elle jouait du piano. 118

« Non, je suis folle, je perds le contrôle de moi. Les astres ne parlent pas, sauf à ceux qui se disent astrologues. Si la lune s’est entretenue avec quelqu’un, c’est avec ce schizophrène. »

Elle sentit soudain un point dans la poitrine, et son bras s’engourdit. Veronika vit le plafond tourner : une crise cardiaque !

Elle éprouva une sorte d’euphorie, comme si la mort la libérait de la peur de mourir. Dans un instant, tout serait fini ! Peut-être ressentiraitelle une certaine douleur, mais que représentaient cinq minutes d’agonie en échange d’une éternité de silence ? Sa seule réaction fut de fermer les yeux : ce qui lui faisait le plus horreur, c’était de voir, dans les films, les morts les yeux grands ouverts.

Mais la crise cardiaque était bien différente de ce que Veronika avait imaginé ; sa respiration devint difficile et, horrifiée, elle découvrit qu’elle était sur le point de connaître l’expérience qu’elle redoutait le plus : l’asphyxie. Elle allait mourir comme si elle était enterrée vivante, ou attirée brutalement vers le fond de la mer. Elle chancela, tomba, sentit un coup violent contre son visage, fit un effort colossal pour respirer – mais l’air ne pénétrait pas dans ses poumons. Pis que tout, la mort ne venait pas. Veronika était totalement consciente de ce qui se 119

passait autour d’elle, elle percevait encore les couleurs et les formes. Elle avait seulement du mal à entendre ce que disaient les autres – leurs cris et leurs exclamations semblaient lointains, comme s’ils venaient d’un autre monde. Hormis cela, tout était réel : son souffle était bloqué, il avait simplement cessé d’obéir à ses poumons et à ses muscles, mais elle ne perdait toujours pas conscience.

Elle sentit que quelqu’un la soulevait et la retournait sur le dos. Désormais, elle ne contrôlait plus le mouvement de ses yeux, et ils tournoyaient dans leurs orbites, envoyant à son cerveau des centaines d’images, la sensation de suffocation se mêlant à la plus complète confusion visuelle. Peu à peu les images elles aussi devinrent lointaines, et quand l’agonie atteignit son point culminant, l’air s’engouffra enfin dans sa cage thoracique avec un bruit terrible qui paralysa d’effroi tous les occupants de la salle. Veronika se mit à vomir de façon convulsive. Après que l’on eut frôlé la tragédie, quelques fous se mirent à rire de la scène, et elle se sentit humiliée, perdue, incapable de réagir.

Un infirmier se précipita et lui fit une piqûre au bras.

120

« Calmez-vous. C’est fini.

– Je ne suis pas morte ! hurla-t-elle tout en se traînant vers les autres pensionnaires et en souillant le sol de ses vomissures. Je suis toujours dans ce sale hospice, obligée de vivre parmi vous ! Je meurs de mille morts chaque jour, chaque nuit, sans que personne ait pitié de moi ! »

Elle se tourna vers l’infirmier, lui arracha la seringue et la jeta en direction du jardin.

« Qu’est-ce que vous voulez ? Pourquoi ne m’injectez-vous pas du poison puisque vous savez que je suis déjà condamnée ? Où sont vos sentiments ? »

Incapable de se contrôler plus longtemps, elle s’assit de nouveau par terre et pleura de façon compulsive, criant, sanglotant bruyamment, tandis que certains malades riaient et critiquaient ses vêtements tachés.

« Donnez-lui un calmant, lança un médecin en se précipitant dans la salle. Contrôlez la situation ! »

Mais l’infirmier était paralysé. Le praticien ressortit et revint avec deux infirmiers et une nouvelle seringue. Les hommes s’emparèrent de la créature hystérique qui se débattait au milieu de la pièce, tandis que le médecin injectait le calmant jusqu’à la dernière goutte dans la veine d’un bras barbouillé de vomissures.

Elle se trouvait dans le cabinet de consultation du Dr Igor, couchée sur un lit recouvert d’un drap frais d’un blanc immaculé.

Il écoutait les battements de son cœur. Elle fit semblant d’être encore endormie, mais quelque chose en elle avait dû changer car le médecin parla avec la certitude d’être entendu :

« Sois tranquille. Avec la santé que tu as, tu peux vivre centenaire. »

Veronika ouvrit les yeux. Quelqu’un lui avait mis des vêtements propres. Etait-ce le Dr Igor ?

L’avait-il vue nue ? Son esprit fonctionnait avec difficulté.

« Qu’avez-vous dit ?

– Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter.

– Non. Vous avez dit que j’allais vivre cent ans. »

Le médecin se dirigea vers son bureau.

122

« Vous avez dit que j’allais vivre cent ans, insista Veronika.

– En médecine, rien n’est jamais sûr, se déroba le Dr Igor. Tout est possible.

– Comment va mon cœur ?

– Rien de nouveau. »

Alors, il ne lui en fallait pas plus. Devant un cas grave, les médecins disent « Vous vivrez cent ans », ou « Ce n’est rien de sérieux », ou « Vous avez un cœur et une tension de jeune homme », ou encore « Nous devons refaire les examens ». On dirait qu’ils ont peur que le patient ne démolisse tout dans leur cabinet. Elle tenta de se lever mais n’y parvint pas ; la pièce s’était mise à tourner.

« Reste allongée encore un peu, jusqu’à ce que tu te sentes mieux. Tu ne me déranges pas. »

« Tant mieux, pensa Veronika. Mais dans le cas contraire ? »

En médecin expérimenté qu’il était, le Dr Igor demeura silencieux quelque temps, feignant de s’intéresser aux papiers éparpillés sur son bureau. Quand nous nous trouvons devant une personne qui garde le silence, la situation devient exaspérante, tendue, insupportable. Le Dr Igor avait l’espoir que la jeune fille se mettrait à parler, et 123

qu’il pourrait ainsi recueillir de nouvelles données pour sa thèse sur la folie et la méthode de soins qu’il développait.

Mais Veronika ne dit pas un mot.

« Peut-être est-elle déjà à un stade très avancé

d’empoisonnement par le Vitriol », songea le Dr Igor, cependant qu’il décidait de rompre le silence.

« Il paraît que tu aimes jouer du piano, commença-t-il, d’un air qui se voulait désinvolte.

– Et les fous aiment m’entendre jouer. Hier, il y en a un qui est resté collé près du piano.

– Oui, Eduard. Il a raconté à quelqu’un qu’il avait adoré cela. Peut-être va-t-il de nouveau s’alimenter normalement ?

– Un schizophrène qui aime la musique ? Et qui le raconte aux autres ?

– Oui. Et je parie que tu n’as pas la moindre idée de ce que cela signifie. »

Ce médecin, qui, avec ses cheveux teints en noir, ressemblait plutôt à un patient, avait raison. Veronika avait entendu ce mot très souvent, mais elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’il voulait dire.

« Cela se soigne ? demanda-t-elle dans l’espoir d’en apprendre davantage sur les schizophrènes.

– Cela se contrôle. On ne sait pas encore très bien ce qui se passe dans l’univers de la folie : 124

tout est récent, et les traitements changent tous les dix ans. Un schizophrène est un être qui a déjà une tendance naturelle à se détacher de ce monde, jusqu’au jour où, après un événement

– grave ou superficiel, selon l’histoire de chacun –, il se crée une réalité pour lui seul. Le cas peut évoluer jusqu’à une absence totale – que nous appelons catatonie –, ou connaître des améliorations, ce qui permet au patient de travailler, de mener une vie pratiquement normale. Cela dépend d’une seule chose : le milieu.

– Se crée une réalité pour lui seul, répéta Veronika. Mais qu’est-ce que la réalité ?

– C’est ce que la majorité considère qu’elle est. Ce n’est pas nécessairement le meilleur, ni le plus logique, mais ce qui s’est adapté au désir collectif. Tu vois ce que je porte autour du cou ?

– Une cravate.

– C’est cela. Ta réponse est la réponse logique, cohérente, d’une personne normale : une cravate ! Mais un fou dirait que c’est un morceau d’étoffe de couleur, ridicule, inutile, accroché

d’une manière compliquée, qui finit par rendre difficile la respiration et par gêner les mouvements de la tête. Si je suis distrait en passant près d’un ventilateur, je peux mourir étranglé

par ce bout de tissu.

« Si un fou me demandait à quoi sert une cravate, je devrais répondre : absolument à rien. 125

Pas même d’ornement, parce que de nos jours elle est devenue un symbole d’aliénation, de pouvoir, ou le signe d’une attitude réservée. La seule utilité réelle de la cravate, c’est qu’on la retire, sitôt rentré chez soi, pour se donner l’impression d’être libéré de quelque chose, mais on ne sait même pas de quoi.

« Cette sensation de soulagement justifie-t-elle l’existence de la cravate ? Non. Néanmoins, si je demandais ce que je porte autour du cou à un fou et à une personne normale, celui qui répondrait : “ Une cravate ” serait considéré comme sain. Ce qui importe, ce n’est pas celui qui donne une bonne réponse, mais celui qui a raison.

– D’où vous avez conclu que je n’étais pas folle, car j’ai donné le nom approprié à l’étoffe de couleur. »

« Non, tu n’es pas folle », pensa le Dr Igor, une autorité en la matière, dont tous les diplômes étaient encadrés et accrochés au mur de son cabinet. Attenter à sa vie était le propre de l’être humain. Il connaissait beaucoup de gens qui le faisaient, et pourtant ils étaient toujours en liberté, sous l’apparence de l’innocence et de la normalité, pour la bonne raison qu’ils n’avaient pas choisi la scandaleuse méthode du suicide. Ils 126

se tuaient à petit feu, s’empoisonnant au moyen de ce que le Dr Igor appelait le Vitriol. Le Vitriol était un produit toxique dont il avait identifié les effets au cours de ses conversations avec les hommes et les femmes qu’il avait rencontrés. Il rédigeait maintenant une thèse sur le sujet, thèse qu’il soumettrait pour étude à

l’Académie des sciences de Slovénie. C’était le pas le plus important dans le domaine de la connaissance de la démence, depuis que le Dr Pinel avait fait supprimer les chaînes qui entravaient les malades, épouvantant le monde de la médecine en affirmant que certains d’entre eux avaient la possibilité de guérir.

De même que la libido – une réaction chimique responsable du désir sexuel que le Dr Freud avait reconnue, mais qu’aucun laboratoire n’avait jamais été capable d’isoler –, le Vitriol était distillé dans l’organisme des êtres humains confrontés à des situations suscitant la peur. Même s’il passait encore inaperçu lors des examens modernes de spectrographie, on le reconnaissait facilement à sa saveur, qui n’était ni sucrée ni salée, mais amère. Découvreur encore méconnu de ce poison mortel, le Dr Igor l’avait baptisé du nom d’un poison fort utilisé autrefois par les empereurs, les rois et les amants de toute sorte, lorsqu’ils avaient besoin d’éloigner définitive127

ment un gêneur. Merveilleuse époque que cellelà ! En ce temps-là, on vivait et l’on mourait avec romantisme. L’assassin conviait sa victime à un superbe dîner, le serviteur entrait, tenant deux belles coupes, dont l’une contenait le vitriol mélangé à la boisson. Les gestes de la victime faisaient naître une immense émotion – elle prenait la coupe, prononçait quelques mots, doux ou agressifs, buvait comme s’il s’agissait d’un délicieux breuvage, lançait un regard étonné à

l’amphitryon et s’écroulait, foudroyée !

Mais on avait remplacé ce poison, aujourd’hui coûteux et difficile à dénicher, par des méthodes de suppression plus sûres – les revolvers, les bactéries, etc. Le Dr Igor, d’un naturel romantique, en avait repris le nom quasi oublié pour baptiser la maladie de l’âme qu’il était parvenu à diagnostiquer, et dont la découverte allait bientôt stupéfier le monde.

Curieusement, personne n’avait jamais fait allusion au Vitriol comme à un toxique mortel, alors que la plupart des individus atteints identifiaient son goût et nommaient ce mode d’empoisonnement l’Amertume. Tous les organismes contenaient de l’Amertume en quantité plus ou moins grande, de même que nous sommes tous porteurs du bacille de la tuberculose. Mais ces deux maladies ne frappent que lorsque le patient 128

se trouve affaibli ; quant à l’Amertume, le contexte favorisant l’apparition de la maladie est le moment où naît la peur de ce qu’on appelle

« réalité ».

Certaines personnes, désireuses de se construire un univers dans lequel aucune menace externe ne puisse pénétrer, développent exagérément leurs défenses contre l’extérieur – les étrangers, les lieux nouveaux, les expériences inconnues – et laissent leur monde intérieur démuni. C’est alors que l’Amertume commence à causer des dégâts irréversibles.

La cible principale de l’Amertume (ou du Vitriol, ainsi que préférait l’appeler le Dr Igor) était la volonté. Les personnes atteintes de ce mal perdaient peu à peu tout désir et, au bout de quelques années, elles ne parvenaient plus à sortir de leur univers, car elles avaient dépensé

d’énormes réserves d’énergie à bâtir de hautes murailles pour que la réalité fût conforme à leurs désirs.

A force de se protéger des attaques extérieures, elles avaient aussi limité leur développement intérieur. Elles continuaient à se rendre à

leur travail, à regarder la télévision, à se plaindre de la circulation et à avoir des enfants, mais tout cela se produisait de façon automatique et sans la moindre émotion intérieure, car tout était enfin sous contrôle.

129

L’ennui, avec l’empoisonnement par l’Amertume, c’était que les passions – la haine, l’amour, le désespoir, l’enthousiasme, la curiosité – cessaient également de se manifester. Au bout d’un certain temps, il ne restait plus à

l’Amer le moindre désir. Il n’avait plus envie ni de vivre ni de mourir, et c’était là le problème. Ainsi, pour les Amers, les héros et les fous étaient toujours fascinants : indifférents au danger, ils n’avaient pas peur de vivre ou de mourir, et, même si tout le monde les avertissait de ne pas aller plus loin, ils n’en tenaient pas compte. Le fou se suicidait, le héros s’offrait au martyre au nom d’une cause, tous deux mouraient, et les Amers passaient des nuits et des jours à commenter l’absurdité et la gloire de ces destinées. C’était le seul moment où l’Amer avait la force de franchir sa muraille de défense et de jeter un coup d’œil à l’extérieur ; mais bien vite il se fatiguait et reprenait sa vie quotidienne. L’Amer chronique n’avait conscience d’être malade qu’une fois par semaine : le dimanche après-midi. Comme le travail ou la routine lui faisaient défaut pour alléger ses symptômes, il devinait alors que quelque chose ne tournait pas rond – puisque la paix de ces après-midi-là était 130

infernale, que le temps ne passait pas, et que sa constante irritation se manifestait librement. Mais le lundi arrivait, et, même s’il pestait de n’avoir jamais le temps de se reposer et se plaignait que les fins de semaine passent trop vite, l’Amer oubliait aussitôt ses symptômes.

L’unique avantage de cette maladie, du point de vue social, c’est qu’elle était déjà devenue la norme ; par conséquent, l’internement n’était plus nécessaire, excepté dans les cas où l’intoxication était tellement forte que le comportement du malade commençait à affecter son entourage. La plupart des Amers pouvaient cependant rester dehors sans constituer une menace pour la société ou pour autrui, puisque, grâce aux hautes murailles dont ils s’étaient entourés, ils étaient totalement isolés du monde, même s’ils semblaient en faire partie. Le Dr Sigmund Freud avait découvert la

libido et le traitement des problèmes qu’elle cause, inventant la psychanalyse. Outre qu’il avait découvert l’existence du Vitriol, le Dr Igor devait prouver que, dans ce cas également, la guérison était possible. Il voulait laisser son nom dans l’histoire de la médecine, bien qu’il n’eût aucune illusion quant aux difficultés qu’il lui 131

faudrait affronter pour imposer ses idées – les

« normaux » étaient satisfaits de leur existence et n’accepteraient jamais de reconnaître leur maladie, et les « malades », de leur côté, faisaient marcher une gigantesque industrie d’asiles, de laboratoires, de congrès, etc.

« Je sais que le monde ne reconnaîtra pas tout de suite mes efforts », se dit-il, fier d’être incompris. Enfin, c’était la rançon du génie.

« Que vous est-il arrivé ? demanda la jeune fille qui se tenait devant lui. On dirait que vous êtes entré dans l’univers de vos patients. »

Le Dr Igor ignora ce commentaire irrespectueux.

« Tu peux partir, maintenant », dit-il.

Veronika ne savait pas si c’était le jour ou la nuit. Le Dr Igor avait laissé la lumière allumée, mais il faisait cela tous les matins. Cependant, en arrivant dans le couloir, elle vit la lune, et elle se rendit compte qu’elle avait dormi plus longtemps qu’elle ne l’avait imaginé. Sur le chemin de l’infirmerie, elle remarqua une photo encadrée sur le mur : on y voyait la place centrale de Ljubljana, sans la statue du poète Presˇeren, et des couples qui se promenaient, probablement un dimanche. Elle vérifia la date de la photo : été 1910. Eté 1910. Là se trouvaient, capturés à un moment de leur existence, des gens dont les enfants et les petits-enfants étaient déjà morts. Les femmes étaient vêtues de lourdes robes, et les hommes portaient tous chapeau, pardessus, 133

cravate (étoffe de couleur, auraient dit les fous), guêtres et parapluie sous le bras.

Et la chaleur ? La température devait être la même que celle des étés actuels, trente-cinq degrés à l’ombre. Si ces gens avaient vu arriver un Anglais en bermuda et en manches de chemise, tenue beaucoup plus adaptée à la chaleur, qu’auraient-ils pensé ? « Ce doit être un fou. »

Elle avait parfaitement bien compris ce que le Dr Igor avait voulu dire. De la même manière, elle comprenait qu’il y avait toujours eu dans sa vie beaucoup d’amour, de tendresse, de protection, mais qu’un élément avait manqué pour faire de tout cela une bénédiction : elle aurait dû

être un peu plus folle.

Ses parents auraient continué de l’aimer de toute façon, mais elle n’avait pas osé payer le prix de son rêve, de peur de les blesser. Ce rêve, enterré au fond de sa mémoire, se réveillait de temps à autre au cours d’un concert, ou lorsque, par hasard, elle écoutait un bon disque. Mais chaque fois elle en éprouvait un sentiment de frustration tellement violent qu’elle préférait qu’il se rendorme aussitôt.

Depuis son enfance, Veronika connaissait sa véritable vocation : être pianiste ! Elle l’avait senti dès sa première leçon, à l’âge de douze ans. Devinant son talent, son professeur l’avait 134

encouragée à devenir professionnelle. Mais le jour où, heureuse d’avoir été reçue à un concours, Veronika annonça à sa mère qu’elle allait tout laisser tomber pour se consacrer au piano, celle-ci la regarda gentiment et lui répondit :

« Personne ne gagne sa vie en jouant du piano, ma chérie.

– Mais tu m’as fait prendre des leçons !

– Uniquement pour développer tes dons artistiques. Les maris les apprécient, et tu pourras briller dans les réceptions. Oublie cette histoire de piano, et fais des études pour devenir avocate : voilà un métier d’avenir. »

Veronika obéit à sa mère, certaine que celle-ci avait suffisamment d’expérience pour compren- dre ce qu’était la réalité. Elle termina ses études, entra à la faculté, en sortit avec un diplôme et de bonnes notes, mais ne trouva qu’un emploi de bibliothécaire.

« J’aurais dû faire preuve de davantage de folie. » Mais, comme cela arrivait sans doute à la plupart des gens, elle l’avait découvert trop tard. Elle s’apprêtait à continuer son chemin lorsque quelqu’un la prit par le bras. Le puissant calmant qu’on lui avait administré coulait encore dans ses veines, aussi ne réagit-elle pas quand Eduard, le 135

schizophrène, l’entraîna délicatement dans une autre direction, vers le salon.

La lune était toujours dans son premier quartier et Veronika, répondant à la demande silencieuse d’Eduard, s’était assise au piano, quand elle entendit une voix provenant du réfectoire : quelqu’un parlait avec un accent étranger, qu’elle ne se souvenait pas d’avoir entendu à Villete.

« Je ne veux pas jouer du piano maintenant, Eduard. Je veux savoir ce qui se passe dans le monde, ce qu’ils racontent à côté, et qui est cet étranger. »

Eduard souriait, peut-être ne comprenait-il pas un mot de ce qu’elle disait. Mais elle se souvint du Dr Igor : les schizophrènes pouvaient entrer et sortir de leur réalité séparée.

« Je vais mourir, poursuivit-elle, dans l’espoir que ses paroles aient un sens pour lui. Les ailes de la mort ont frôlé mon visage aujourd’hui, et elle frappera à ma porte demain, ou un peu plus tard. Il ne faut pas que tu t’habitues à écouter le piano chaque nuit.

« Personne ne doit s’habituer à rien, Eduard. Regarde : je m’étais mise à aimer de nouveau le soleil, les montagnes, et jusqu’aux problèmes de la vie ; j’avais même admis que si mon existence 136

n’avait pas de sens, ce n’était la faute de personne d’autre que moi. Je voulais voir encore la place de Ljubljana, sentir la haine et l’amour, le désespoir et l’ennui, toutes ces choses simples, dérisoires, qui font partie du quotidien, mais donnent son goût à la vie. Si un jour je pouvais sortir d’ici, je me permettrais d’être folle parce que tout le monde l’est. Les pires sont ceux qui ne savent pas qu’ils le sont, parce qu’ils ne font que répéter ce que les autres leur ordonnent.

« Mais rien de tout cela n’est possible, tu comprends ? De la même manière, tu ne peux pas passer tes journées entières à attendre que tombe la nuit et qu’une des pensionnaires se mette au piano, parce que tout cela sera bientôt fini. Mon univers et le tien vont s’achever. »

Elle se leva, toucha tendrement le visage du garçon et gagna le réfectoire.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, elle se trouva devant une scène insolite ; on avait repoussé

tables et chaises contre le mur pour former un grand espace vide au centre de la pièce. Là, assis sur le sol, les membres de la Fraternité écoutaient un homme portant costume et cravate.

« ... Alors ils invitèrent Nasrudin, le grand maître de la tradition soufie, à donner une conférence », disait-il. 137

Quand la porte s’ouvrit, toute l’assistance tourna les yeux vers Veronika.

« Asseyez-vous », lui lança l’homme en costume. Elle s’assit sur le sol, près de Maria, la femme aux cheveux blancs qui s’était montrée si agressive lors de leur première rencontre. A sa grande surprise, celle-ci l’accueillit avec un sourire.

« Nasrudin fit savoir que la conférence se tiendrait à deux heures de l’après-midi, poursuivit l’homme, et ce fut un succès : les mille places furent aussitôt vendues, et près de sept cents personnes restèrent dehors pour suivre le débat grâce à un circuit fermé de télévision.

« A deux heures précises, un assistant de Nasrudin vint annoncer que, pour une raison de force majeure, le débat serait retardé. Certains se levèrent, indignés, demandèrent la restitution de leur argent et partirent. Néanmoins, il restait encore beaucoup de monde dans la salle et à l’extérieur.

« A partir de quatre heures de l’après-midi, le maître soufi n’étant toujours pas apparu, les gens quittèrent peu à peu la salle et réclamèrent le remboursement : la journée de travail se terminait, c’était le moment de rentrer chez soi. A six heures, les mille sept cents spectateurs du début n’étaient plus qu’une petite centaine.

« A ce moment, Nasrudin entra. Il paraissait complètement ivre, et il commença à adresser 138

des plaisanteries galantes à une belle jeune fille assise au premier rang. La surprise passée, les assistants s’offusquèrent : comment cet homme pouvait-il se comporter ainsi après les avoir fait attendre pendant quatre heures ? Des murmures de désapprobation se firent entendre, mais le maître soufi ne leur prêta aucune attention : il répéta, en hurlant, que la jeune fille était sexy , et il lui proposa de l’accompagner lors de son voyage en France. »

« Drôle de maître, pensa Veronika. Heureusement que je n’ai jamais cru à ces histoires. »

« Après avoir proféré quelques jurons à

l’adresse des protestataires, Nasrudin tenta de se lever puis il s’effondra lourdement. Révoltés, les gens décidèrent de s’en aller, criant que tout cela n’était que charlatanisme et menaçant de dénoncer à la presse ce spectacle dégradant.

« Neuf personnes restèrent dans la salle. Et dès que le groupe d’auditeurs scandalisés eut quitté l’enceinte, Nasrudin se leva ; il était sobre, ses yeux irradiaient la lumière, et il était entouré

d’une aura de respectabilité et de sagesse.

“ Vous qui êtes ici, c’est vous qui devez m’entendre, déclara-t-il. Vous êtes passés par les deux épreuves les plus difficiles sur le chemin spirituel : la patience d’attendre le bon moment, et le courage de n’être pas déçus par ce que vous 139

trouviez. A vous je vais donner mon enseignement. ”

« Et Nasrudin partagea avec eux quelquesunes des techniques soufies. »

L’homme s’interrompit, puis il tira de sa poche une flûte bizarre.

« Faisons une pause, ensuite nous méditerons. »

Le groupe se leva. Veronika ne savait que faire.

« Toi aussi, dit Maria en la prenant par la main. Nous avons cinq minutes de récréation.

– Je m’en vais. Je ne veux pas déranger. »

Maria l’entraîna dans un coin de la pièce.

« Tu n’as donc rien appris, même à l’approche de la mort ? Cesse de penser que tu causes de l’embarras, que tu déranges ton prochain ! Si cela ne leur convient pas, les gens n’ont qu’à se plaindre. Et s’ils n’ont pas le courage de se plaindre, c’est leur problème.

– L’autre jour, quand je suis venue vers vous, j’ai fait quelque chose que je n’avais jamais osé

faire.

– Et tu t’es laissé intimider par une simple plaisanterie de fous. Pourquoi n’es-tu pas allée plus loin ? Qu’avais-tu à perdre ?

– Ma dignité. J’avais le sentiment que je n’étais pas la bienvenue.

140

– Qu’est-ce que la dignité ? Est-ce vouloir que tout le monde te trouve bonne, polie, débordante d’amour pour ton prochain ? Respecte la nature ; regarde plus souvent des documentaires animaliers, et observe la façon dont les bêtes se battent pour leur territoire. Nous avons tous été contents de cette gifle que tu as donnée. »

Veronika n’avait plus le temps de lutter pour quelque espace que ce soit, et elle changea de sujet ; elle demanda qui était cet homme.

« Tu vas mieux, dit Maria en riant. Tu poses des questions, sans craindre qu’on te trouve indiscrète. Cet homme est un maître soufi.

– Que veut dire soufi ?

– Cela signifie laine. »

Veronika ne comprenait pas. Laine ?

« Le soufisme est la tradition spirituelle des derviches. Les maîtres ne cherchent pas à montrer combien ils sont sages, et les disciples, vêtus de laine, dansent, tournoient pour entrer en transe.

– A quoi cela sert-il ?

– Je ne sais pas très bien. Mais notre groupe a décidé de vivre toutes les expériences interdites. Durant toute notre existence, le gouvernement nous a appris que la quête spirituelle n’existait que pour éloigner l’homme de ses problèmes réels. Maintenant réponds-moi : tu ne trouves pas qu’essayer de comprendre la vie est un problème réel ? »

141

En effet, c’en était un. En outre, Veronika n’était plus certaine de ce que signifiait le mot

« réalité ».

L’homme en costume – un maître soufi, selon Maria – demanda que tous s’assoient en cercle. Il prit un vase, en retira toutes les fleurs à l’exception d’une rose rouge, et le plaça au centre du groupe.

« Regarde ce que nous avons obtenu, dit

Veronika à Maria. Un fou a décidé qu’il était possible de créer des fleurs en hiver, et de nos jours on trouve des roses toute l’année, dans toute l’Europe. Crois-tu qu’un maître soufi, avec toute sa connaissance, puisse parvenir au même résultat ? »

Maria sembla deviner sa pensée.

« Garde tes critiques pour plus tard.

– J’essaierai, mais il ne me reste que le présent, d’ailleurs très bref, semble-t-il.

– Cela vaut pour tout le monde, et le présent est toujours très bref, même si certains croient posséder un passé où ils ont accumulé des choses, et un avenir où ils accumuleront plus encore. A propos, puisque nous parlons du présent, t’es-tu beaucoup masturbée ? »

Bien que le calmant fît encore son effet, Veronika se rappela la première phrase qu’elle avait entendue à Villete.

142

« Quand je suis arrivée à Villete, encore branchée sur le respirateur artificiel, j’ai clairement entendu quelqu’un me demander si je voulais être masturbée. Qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi ne cesse-t-on de penser à ces choses-là ici ?

– Ici et dehors. Sauf que nous, nous n’avons pas besoin de nous cacher.

– Est-ce toi qui m’as posé cette question ?

– Non, mais je pense que tu devrais savoir jusqu’où peut aller ton plaisir. La prochaine fois, tu pourras mener ton partenaire jusque-là, au lieu de te laisser guider par lui. Même s’il ne te reste que deux jours à vivre, je pense que tu ne devrais pas quitter cette vie sans savoir jusqu’où

tu aurais pu aller.

– Seulement si mon partenaire est le schizophrène qui m’attend pour m’écouter jouer du piano.

– Au moins, il est joli garçon. »

L’homme en costume réclama le silence, interrompant leur conversation. Il ordonna que tous se concentrent sur la rose et se vident l’esprit.

« Les pensées vont revenir, mais efforcez-vous de les en empêcher. Vous avez le choix : dominer votre esprit ou être dominés par lui. Vous avez 143

déjà vécu la seconde alternative – vous vous êtes laissé mener par les peurs, les névroses, l’insécurité – parce que tout homme a cette propension à l’autodestruction.

« Ne confondez pas la folie avec la perte de contrôle. Souvenez-vous que, dans la tradition soufie, le maître – Nasrudin – est celui que tous appellent fou. Et justement parce que sa ville le considère comme dément, Nasrudin a la possibilité de dire tout ce qu’il pense et de faire tout ce dont il a envie. Il en allait ainsi des bouffons de la cour à l’époque médiévale ; ils pouvaient alerter le roi sur tous les périls que les ministres n’osaient pas commenter de crainte de perdre leur charge.

« Il doit en être ainsi pour vous ; soyez fous, mais comportez-vous comme des gens normaux. Courez le risque d’être différents, mais apprenez à le faire sans attirer l’attention. Concentrezvous sur cette fleur, et laissez se manifester votre Moi véritable.

– Qu’est-ce que le Moi véritable ? » demanda Veronika en lui coupant la parole. Tout le monde le savait peut-être, mais elle n’en avait cure : elle devait cesser de se raconter sans cesse qu’elle dérangeait les autres.

L’homme parut surpris de cette interruption, mais il répondit : « C’est ce que tu es, et non ce qu’on a fait de toi. »

144

Veronika décida de faire l’exercice, de se concentrer au maximum pour découvrir qui elle était. Pendant ce séjour à Villete, elle avait éprouvé des émotions qu’elle n’avait jamais ressenties avec une telle intensité – la haine, l’amour, le désir de vivre, la peur, la curiosité. Maria avait peut-être raison : connaissaitelle vraiment l’orgasme, ou n’était-elle allée que jusqu’où les hommes voulaient bien la mener ?

L’homme en costume se mit à jouer de la

flûte. Peu à peu, la musique apaisa son âme, et elle réussit à fixer son attention sur la rose. Peut-être était-ce l’effet du calmant, mais le fait est que, depuis qu’elle était sortie du cabinet de consultation du Dr Igor, elle se sentait très bien.

Elle savait qu’elle allait mourir : pourquoi avoir peur ? Cela ne l’aiderait en rien et n’empêcherait pas la crise cardiaque fatale de se produire ; il valait mieux qu’elle profite des jours ou des heures qui lui restaient pour accomplir ce qu’elle n’avait jamais fait.

La musique était douce et la lumière blafarde du réfectoire avait créé une atmosphère quasi religieuse. La religion : pourquoi n’essayait-elle 145

pas de plonger en elle-même à la recherche de ce qui restait de ses croyances et de sa foi ?

Toutefois, comme la musique l’emmenait ailleurs, Veronika se vida la tête, cessa de réfléchir et se contenta d’ être. Elle s’abandonna, contempla la rose, comprit qui elle était, aima ce qu’elle vit, et regretta d’avoir agi si hâtivement. Une fois la méditation terminée et le maître soufi parti, Maria resta un moment dans le réfectoire à bavarder avec les membres de la Fraternité. Veronika se plaignit d’être fatiguée et s’éloigna aussitôt. Au bout du compte, le calmant qu’elle avait pris le matin était assez puissant pour assommer un bœuf, pourtant elle avait trouvé la force de rester éveillée jusqu’à cette heure.

« La jeunesse est ainsi, elle établit ses propres limites sans demander si le corps supporte. Mais le corps supporte toujours. »

Maria n’avait pas sommeil ; elle avait dormi tard, puis décidé de faire un tour à Ljubljana, puisque le Dr Igor exigeait des membres de la Fraternité qu’ils sortent de Villete chaque jour. 147

Elle était allée au cinéma voir un film très ennuyeux traitant de conflits entre mari et femme et s’était endormie dans son fauteuil. Etait-ce donc le seul sujet possible ? Pourquoi répéter toujours les mêmes histoires – mari et maîtresse, mari et femme et enfant malade, mari et femme, maîtresse et enfant malade ? Il y avait pourtant des choses plus importantes à évoquer. La conversation dans le réfectoire fut brève ; la méditation avait détendu le groupe, et tous décidèrent de regagner les dortoirs – à l’exception de Maria qui sortit se promener dans le jardin. En chemin, elle passa par le salon et constata que la jeune fille n’avait pas encore réussi à regagner son dortoir : elle jouait pour Eduard, le schizophrène, qui avait peut-être attendu tout ce temps près du piano. Les fous étaient comme les enfants, ils ne bougeaient pas tant que leurs désirs n’étaient pas satisfaits.

L’air était glacé. Maria rentra prendre un vêtement chaud et ressortit. Dehors, loin des regards, elle alluma une cigarette. Elle fuma sans culpabilité et sans hâte, songeant à la jeune fille, au piano qu’elle entendait, et à la vie hors des murs de Villete qui restait insupportablement difficile pour tous. 148

De l’avis de Maria, cette difficulté n’était pas due au chaos, ou à la désorganisation, ou à

l’anarchie, mais à l’excès d’ordre. La société se dotait de plus en plus de règles, de lois pour contredire les règles, et de nouvelles règles pour contredire les lois ; cela effrayait les gens, qui n’osaient plus dévier de l’invisible règlement qui régissait leur vie.

Maria connaissait bien la question ; avant que sa maladie ne la conduise à Villete, elle avait exercé pendant quarante ans la profession d’avocate. Dès le début de sa carrière, elle avait vite perdu sa vision ingénue de la justice, et elle avait compris que les lois n’avaient pas été conçues pour résoudre les problèmes, mais pour prolonger indéfiniment des querelles.

Dommage que Dieu, Allah, Jéhovah – peu

importe le nom qu’on lui donne – n’ait pas vécu dans le monde actuel. Si c’était le cas, nous serions tous encore au Paradis, pendant qu’Il répondrait à des recours, des appels, des commissions rogatoires, des mandats de comparution, des exposés préliminaires, et devrait expliquer au cours d’innombrables audiences pourquoi Il avait décidé d’expulser Adam et Eve du Paradis, simplement parce qu’ils avaient transgressé une loi arbitraire et sans aucun fondement juridique : l’interdiction de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal.

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S’Il ne voulait pas que cela se produise, pourquoi avait-Il placé cet arbre au milieu du jardin, et non pas hors des murs du Paradis ? Si elle avait été désignée pour assurer la défense du couple, Maria aurait assurément accusé Dieu de

« négligence administrative », car non seulement Il avait planté l’arbre au mauvais endroit, mais il avait omis de l’entourer d’avertissements ou de barrières, n’adoptant pas les mesures de sécurité

minimales et exposant quiconque au danger. Maria aurait pu également l’accuser d’« incitation au crime » pour avoir attiré l’attention d’Adam et d’Eve sur l’endroit précis où se trouvait l’arbre. S’Il n’avait rien dit, des générations et des générations seraient passées sur cette Terre sans que personne s’intéressât au fruit défendu –

qui aurait fait partie d’une forêt d’arbres identiques, et par conséquent sans valeur spécifique. Mais Dieu avait agi autrement : il avait écrit la loi et trouvé le moyen de convaincre quelqu’un de la transgresser dans le seul but d’inventer le Châtiment. Il savait qu’Adam et Eve finiraient par se lasser de tant de perfection et que, tôt ou tard, ils mettraient à l’épreuve Sa patience. Il resta là à attendre, peut-être parce que Lui aussi, le Tout-Puissant, en avait assez que les choses fonctionnent parfaitement : si Eve n’avait pas mangé la pomme, que serait-il arrivé d’intéressant au cours de ces millions d’années ?

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Rien.

Lorsque la loi fut violée, Dieu, le Juge toutpuissant, feignit encore de poursuivre les fugitifs, comme s’Il ne connaissait pas tous les refuges possibles. Tandis que les anges regardaient la scène et s’amusaient de la plaisanterie (pour eux aussi, la vie devait être bien monotone, depuis que Lucifer avait quitté le Ciel), Il se mit à arpenter le jardin en tous sens. Maria imaginait la merveilleuse séquence que formerait ce passage de la Bible dans un film à suspense : le bruit des pas de Dieu, les regards effrayés du couple, les pieds qui s’arrêtaient subitement devant la cachette.

« Où es-tu ? demanda Dieu.

J’ai entendu ton pas dans le jardin, j’ai pris peur et je me suis caché car je suis nu », répondit Adam, sans savoir que, par ces mots, il se reconnaissait lui-même coupable d’un crime. Voilà. Grâce à une simple ruse, en faisant semblant d’ignorer où se trouvait Adam et le véritable motif de sa fuite, Dieu obtint ce qu’Il désirait. Néanmoins, pour ne laisser aucun doute au parterre d’anges qui assistaient attentivement à l’épisode, Il décida d’aller plus loin.

« Comment sais-tu que tu es nu ? » poursuivit Dieu, sachant que cette question ne pouvait avoir qu’une réponse : « Parce que j’ai mangé le 151

fruit de l’arbre qui me permet de le com-prendre. »

Par cette question, Dieu montra à ses anges qu’Il était juste, et qu’Il condamnait le couple sur le fondement de toutes les preuves existantes. Désormais, peu importait que le coupable fût la femme, et qu’ils implorent d’être pardonnés ; Dieu avait besoin d’un exemple, afin qu’aucun être, terrestre ou céleste, n’ait plus jamais l’audace d’aller à l’encontre de Ses décisions. Dieu expulsa le couple, ses enfants payèrent à

leur tour pour ce crime (comme cela arrive encore de nos jours aux enfants de criminels), et le système judiciaire fut inventé : loi, transgression de la loi (logique ou absurde, cela n’avait pas d’importance), jugement (où le plus habile triomphait de l’ingénu) et châtiment. Comme l’humanité tout entière avait été

condamnée sans pouvoir présenter une requête en révision, les êtres humains décidèrent de mettre au point des mécanismes de défense pour le cas où Dieu voudrait de nouveau manifester Son pouvoir arbitraire. Mais, au cours de millénaires de travaux, les hommes inventèrent de si nombreux recours qu’ils finirent par en faire trop, et la justice devint un inextricable maquis 152

de clauses, de jurisprudences et de textes contradictoires auxquels personne ne comprenait plus rien.

Tant et si bien que, lorsque Dieu changea d’avis et envoya Son Fils pour sauver le monde, que se passa-t-il ? Il tomba entre les mains de la justice qu’Il avait inventée.

Ce maquis de lois avait atteint une telle confusion que le Fils finit crucifié. Le procès ne fut pas simple : il fut renvoyé de Hanne à Caïphe, des grands prêtres à Pilate, qui prétexta ne pas disposer de lois suffisantes selon le code romain ; de Pilate à Hérode, lequel, à son tour, allégua que le code juif ne permettait pas la condamnation à mort ; d’Hérode à Pilate encore, qui tenta un nouveau recours, proposant au peuple un arrangement : il fit flageller le Fils et exhiba ses blessures, mais la manœuvre échoua.

Comme les procureurs modernes, Pilate décida d’assurer sa propre promotion aux dépens du condamné : il offrit d’échanger Jésus contre Barabbas, sachant que la justice, à ce stade, s’était transformée en un grand spectacle qui réclamait une fin en apothéose, avec la mort de l’accusé.

Finalement, Pilate recourut à l’article qui accordait le bénéfice du doute au juge, et non à celui qui était jugé ; il se lava les mains, ce qui 153

signifie « ni oui, ni non ». C’était un artifice de plus pour préserver le système juridique romain sans mettre à mal les bonnes relations avec les magistrats locaux, un artifice qui permettait en outre de faire porter au peuple le poids de la décision, dans le cas où cette sentence finirait par créer des problèmes et où un inspecteur viendrait en personne de la capitale de l’Empire vérifier ce qui se passait.

La justice. Le droit. Ils étaient certes indispensables pour venir en aide aux innocents, mais ils ne fonctionnaient pas toujours comme on l’aurait souhaité. Maria était ravie d’être loin de toute cette confusion, même si cette nuit, en écoutant ce morceau au piano, elle n’était plus aussi sûre que Villete fût pour elle l’endroit indiqué.

« Si je décide de sortir d’ici, plus jamais je ne me mêlerai de justice, je ne vivrai plus avec des fous qui se croient normaux et importants, mais dont la seule raison d’être est de rendre tout plus difficile aux autres. Je serai couturière, brodeuse, je vendrai des fruits devant le théâtre municipal ; j’ai accompli ma part d’inutile folie. »

A Villete on avait le droit de fumer, mais il était interdit de jeter sa cigarette sur la pelouse. Maria prit plaisir à faire ce geste interdit, parce 154

que l’avantage de se trouver dans cet établissement, c’était que l’on pouvait ne pas respecter les règlements sans avoir à en supporter de graves conséquences.

Maria s’approcha de la porte d’entrée. Le gardien – il y avait toujours un gardien ici, après tout, c’était la loi – la salua d’un signe de tête et ouvrit la porte.

« Je ne vais pas sortir, dit-elle.

– C’est beau ce piano, lança le gardien. On l’entend presque tous les soirs.

– Mais bientôt on ne l’entendra plus », répliqua-t-elle en s’éloignant rapidement pour ne pas avoir à fournir d’explication.

Elle se rappela la peur qu’elle avait lue dans les yeux de la jeune fille au moment où elle était entrée dans le réfectoire.

La peur. Veronika pouvait éprouver de l’anxiété, de la timidité, de la honte, de l’embarras, mais pourquoi la peur ? Ce sentiment ne se justifie que devant une menace concrète, par exemple des animaux féroces, des gens armés, un tremblement de terre, mais pas devant un groupe réuni dans un réfectoire.

« Mais l’être humain est ainsi, se consolat-elle. Il a substitué la peur à presque toutes ses émotions. »

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Et Maria savait de quoi elle parlait. C’était précisément cela qui l’avait menée à Villete : le syndrome de panique.

Maria gardait dans sa chambre une véritable collection d’articles sur sa maladie. Aujourd’hui, on abordait le sujet ouvertement et récemment elle avait même vu, dans une émission à la télévision allemande, certaines personnes raconter leur expérience. Dans le même programme, une étude révélait qu’une partie significative de la population humaine souffre du syndrome de panique, même si la plupart des sujets atteints cherchent à dissimuler leurs symptômes, de peur d’être considérés comme fous.

Mais à l’époque où Maria avait eu sa première crise, rien de tout cela n’était connu.

Ce fut un enfer. « Un véritable enfer », se ditelle en allumant une autre cigarette. Le piano résonnait toujours, la petite semblait avoir suffisamment d’énergie pour passer une nuit blanche.

L’arrivée de cette jeune fille à l’hospice avait affecté de nombreux pensionnaires, et Maria était de ceux-là. Au début, elle avait cherché à

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l’éviter, craignant de réveiller son envie de vivre ; il valait mieux que Veronika continue de désirer la mort, puisqu’elle ne pouvait plus fuir. Le Dr Igor avait laissé courir le bruit que l’état de la petite se détériorait à vue d’œil, bien qu’on lui fît encore des piqûres chaque jour, et qu’il était impossible de la sauver.

Les pensionnaires avaient compris le message et ils se tenaient à distance de la femme condamnée. Mais sans que personne sût exactement pourquoi, Veronika s’était mise à lutter pour vivre. Deux personnes seulement l’approchaient : Zedka, qui allait sortir demain et n’était pas bavarde, et Eduard.

Maria devait avoir une conversation avec Eduard : il l’écoutait toujours avec beaucoup de respect. Le garçon ne comprenait-il pas qu’il la faisait revenir au monde ? Et que c’était la pire chose qu’il pût faire avec une personne sans espoir de salut ?

Elle considéra mille manières de lui expliquer le problème, mais toutes impliquaient de lui infliger un sentiment de culpabilité, ce qu’elle ne ferait jamais. Maria réfléchit et décida de laisser les choses suivre leur cours ; elle n’était plus avocate, et elle se refusait à donner le mauvais exemple en créant de nouvelles règles de comportement en un lieu où devait régner l’anarchie. 157

La présence de la jeune fille avait touché

beaucoup de gens ici, et certains étaient prêts à

repenser leur existence. Lors d’une réunion de la Fraternité, quelqu’un avait tenté d’expliquer ce qui se passait : les décès à Villete survenaient brusquement, sans laisser à personne le temps d’y penser, ou au terme d’une longue maladie, quand la mort est toujours une bénédiction. Mais dans le cas de cette jeune fille, le spectacle était dramatique, car elle était jeune, elle désirait de nouveau vivre, et tout le monde savait que c’était impossible. Certains se demandaient :

« Et si cela m’arrivait à moi ? Moi qui ai une chance, est-ce que je la saisis ? »