40399.fb2 Veronika D?cide De Mourir - читать онлайн бесплатно полную версию книги . Страница 3

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Quelques-uns n’avaient que faire de la réponse ; ils avaient renoncé depuis longtemps et appartenaient à un monde sans vie ni mort, sans espace ni temps. Mais d’autres étaient poussés à réfléchir, et Maria était de ceux-là. Veronika cessa de jouer un instant et regarda Maria, là-dehors, qui affrontait le froid de la nuit vêtue d’une simple veste ; cherchait-elle à

mourir ?

« Non. C’est moi qui ai voulu me tuer. »

Elle retourna s’asseoir au piano. Au cours des derniers jours de son existence, elle avait enfin réalisé son grand rêve : jouer de toute son âme et de tout son cœur, aussi longtemps qu’elle le désirait, aussi fort qu’il lui plaisait. Peu importait que son seul public fût un garçon schizophrène ; il semblait comprendre la musique, et c’était tout ce qui comptait.

Maria n’avait jamais voulu se tuer. Au contraire, cinq ans plus tôt, dans le cinéma même où

elle s’était rendue aujourd’hui, elle regardait horrifiée un documentaire sur la misère au Salvador, et pensait que sa vie était très importante. A cette époque, alors que ses enfants étaient déjà

grands et bien engagés dans leur carrière professionnelle, elle était décidée à laisser tomber l’ennuyeux et interminable travail du barreau pour consacrer le reste de ses jours à une association humanitaire. Les rumeurs de guerre civile dans le pays augmentaient d’heure en heure, pourtant Maria n’y croyait pas : il était impossible qu’à la fin du

e

XX siècle la communauté européenne tolère une nouvelle guerre à

ses portes. A l’autre bout du monde, en revanche, ce n’étaient pas les tragédies qui manquaient ; et parmi elles il y avait le Salvador, ses 160

enfants mourant de faim dans la rue, obligés de se prostituer.

« Quelle horreur ! » dit-elle à son mari, assis dans le fauteuil voisin.

Il acquiesça d’un signe de tête.

Maria reportait la décision depuis longtemps, mais peut-être était-il temps de lui parler. Ils avaient déjà reçu de la vie tout le bonheur qu’elle peut offrir : une maison, un travail, de beaux enfants, tout le confort nécessaire, les loisirs et la culture. Pourquoi ne ferait-elle pas maintenant quelque chose pour aider son prochain ? Maria avait des contacts à la CroixRouge, elle savait que des volontaires étaient désespérément requis dans de nombreuses parties du monde. Elle était fatiguée de la bureaucratie et des procès, se sentait incapable d’assister des gens qui passaient des années à régler un problème qu’ils n’avaient pas créé. A la CroixRouge au contraire, son travail aurait une utilité

immédiate. Elle décida que, sitôt sortie du cinéma, elle inviterait son mari à prendre un café et qu’elle lui parlerait de son projet. Sur l’écran, un fonctionnaire du gouvernement salvadorien présentait lors d’un discours assommant des excuses pour quelque injustice commise. Brusquement, Maria sentit les battements de son cœur s’accélérer. Elle se dit que ce 161

n’était rien, que peut-être l’atmosphère étouffante du cinéma l’oppressait ; si le symptôme persistait, elle se rendrait au foyer pour respirer un peu. Mais les événements se précipitèrent, son cœur se mit à battre de plus en plus fort et elle commença à avoir des sueurs froides.

Effrayée, elle tenta de fixer son attention sur le film, dans l’espoir de chasser ses appréhensions, puis elle constata qu’elle ne parvenait plus à suivre ce qui se passait sur l’écran. Les images défilaient, les sous-titres étaient lisibles, mais elle, Maria, semblait entrée dans une réalité

complètement différente, où tout était étranger, déplacé, et appartenait à un monde inconnu.

« Je me sens mal », dit-elle à son mari. Elle s’était efforcée d’éviter ce commentaire, parce qu’il impliquait d’admettre que quelque chose n’allait pas. Mais il était impossible de le différer davantage.

« Allons dehors », répondit-il.

Lorsqu’il prit la main de sa femme pour

l’aider à se lever, il la trouva glacée.

« Je n’arriverai pas à marcher jusqu’au-dehors. Je t’en prie, dis-moi ce qui m’arrive. »

Son mari s’inquiéta. Le visage de Maria était couvert de sueur et ses yeux avaient un étrange éclat.

« Garde ton calme. Je vais sortir et appeler un médecin. »

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Elle se désespéra. Les mots avaient un sens, mais tout le reste lui semblait menaçant – le cinéma, la pénombre, les gens assis côte à côte devant un écran brillant.

« Ne me laisse pas seule ici, surtout pas. Je vais me lever et sortir avec toi. Marche lentement. »

Ils demandèrent pardon aux spectateurs assis au même rang qu’eux et se dirigèrent vers la porte de sortie au fond de la salle. Le cœur de Maria battait à tout rompre, et elle était certaine, absolument certaine, qu’elle n’arriverait jamais à quitter ce lieu. Chacun de ses gestes – mettre un pied devant l’autre, demander pardon, s’accrocher au bras de son mari, inspirer et expirer – lui semblait conscient et réfléchi, et c’était terrifiant. Jamais, de sa vie, elle n’avait ressenti une telle peur.

« Je vais mourir dans un cinéma. »

Elle crut alors comprendre ce qui lui arrivait, car des années auparavant l’une de ses amies était morte dans un cinéma d’une rupture d’anévrisme.

Les anévrismes cérébraux sont comme des

bombes à retardement, de petites varices qui se forment dans les vaisseaux sanguins – comme des bulles dans les pneus usés – et qui peuvent demeurer là sans que rien se produise. On ignore 163

que l’on a un anévrisme jusqu’au jour où on le découvre par hasard, par exemple à l’occasion d’un scanner du cerveau prescrit pour d’autres raisons, ou lorsqu’il éclate, provoquant un épanchement de sang ; on tombe alors instantanément dans le coma et la mort peut survenir rapidement.

Tandis qu’elle marchait dans l’allée de la salle obscure, Maria songeait à l’amie qu’elle avait perdue. Mais le plus étrange était la façon dont la rupture d’anévrisme affectait sa perception : elle avait l’impression d’avoir été transportée sur une autre planète, où elle voyait chaque chose familière comme si c’était la première fois. Et la peur effroyable, inexplicable, la panique d’être seule sur cette planète. La mort.

« Je ne peux pas penser. Je dois faire comme si tout allait bien, et tout ira bien. »

Elle s’efforça d’agir naturellement et, pendant quelques secondes, la sensation d’étrangeté

s’apaisa. Entre le moment où elle avait senti le premier signe de tachycardie et celui où elle avait atteint la porte, elle avait passé les deux minutes les plus terrifiantes de sa vie. Mais quand ils pénétrèrent dans le foyer largement éclairé, tout sembla recommencer. Les 164

couleurs étaient violentes, les bruits de la rue audehors semblaient affluer de toute part, et les objets étaient totalement irréels. Elle remarqua des détails qu’elle n’avait jamais notés auparavant : la netteté de la vision, par exemple, sur la seule petite zone où nous concentrons notre regard, tandis que le reste est totalement flou. Elle alla plus loin encore : elle savait que tout ce qu’elle voyait autour d’elle n’était qu’une scène créée par des impulsions électriques à

l’intérieur de son cerveau, utilisant des stimuli lumineux qui traversaient un corps gélatineux appelé « œil ».

Non. Elle ne pouvait pas se mettre à penser à

tout cela. Si elle s’engageait dans cette voie, elle allait devenir complètement folle.

A ce moment, la peur de l’anévrisme avait disparu. Elle était sortie de la salle de projection et elle était toujours en vie, tandis que son amie n’avait même pas eu le temps de bouger de sa chaise.

« Je vais appeler une ambulance, dit son mari, en voyant son teint blême et ses lèvres décolorées.

– Appelle un taxi », le pria-t-elle, écoutant les sons qui sortaient de sa bouche, consciente de la vibration de chaque corde vocale.

Aller à l’hôpital impliquait d’accepter qu’elle était vraiment malade : Maria était décidée à lut165

ter jusqu’à la dernière minute pour que les choses redeviennent comme avant.

Ils sortirent du foyer, et le froid vif parut produire un effet bénéfique ; Maria retrouva un peu le contrôle d’elle-même, bien que la panique, la terreur inexplicable, ne la quittât pas. Pendant que son époux cherchait désespérément un taxi à

cette heure de la soirée, elle s’assit sur le trottoir et chercha à ne pas voir ce qu’il y avait autour, parce que les enfants qui jouaient, l’autobus qui roulait, la musique qui provenait d’un parc d’attractions des environs, tout lui paraissait surréaliste, effrayant, irréel.

Un taxi se présenta enfin.

« A l’hôpital, dit son mari en l’aidant à monter.

– A la maison, pour l’amour de Dieu », supplia-t-elle. Elle ne voulait plus de lieux étrangers, elle avait désespérément besoin d’objets familiers, connus, capables d’atténuer la peur qu’elle ressentait.

Tandis que le taxi les ramenait chez eux, la tachycardie diminua et la température de son corps redevint normale.

« Je me sens mieux, dit-elle à son mari. C’est sans doute quelque chose que j’ai mangé. »

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Quand ils arrivèrent à la maison, le monde ressemblait de nouveau à celui qu’elle connaissait depuis son enfance. En voyant son mari se diriger vers le téléphone, elle lui en demanda la raison.

« J’appelle un médecin.

– Ce n’est pas nécessaire. Regarde-moi, tu vois bien que je vais mieux. »

Son visage avait retrouvé ses couleurs, son cœur battait normalement, et sa peur incontrôlable avait disparu. Maria dormit cette nuit-là d’un sommeil lourd, et elle se réveilla avec une certitude : quelqu’un avait mis une drogue dans le café

qu’elle avait bu avant d’entrer dans le cinéma. Tout cela n’était rien d’autre qu’une dangereuse plaisanterie, et elle était prête, en fin d’aprèsmidi, à appeler un procureur et à se rendre jusqu’au bar pour tenter de découvrir l’irresponsable auteur de cette idée. Elle se rendit à son cabinet, expédia quelques affaires en instance et se livra aux occupations les plus diverses. Elle était encore un peu effrayée par l’expérience de la veille et elle voulait se prouver à elle-même que cela ne se reproduirait plus jamais. 167

Elle discuta avec un de ses confrères du film sur le Salvador et mentionna au passage qu’elle était fatiguée de faire tous les jours la même chose.

« L’heure de prendre ma retraite est peut-être arrivée.

– Tu es une de nos meilleures collaboratrices, objecta son confrère. Et le droit est l’une des rares professions dans lesquelles l’âge constitue toujours un avantage. Pourquoi ne prends-tu pas des vacances prolongées ? Je suis sûr que tu reviendrais pleine d’enthousiasme.

– Je veux donner un nouvel élan à ma vie. Vivre une aventure, aider les autres, faire quelque chose que je n’ai jamais fait. »

La conversation s’arrêta là. Elle descendit jusqu’à la place, déjeuna dans un restaurant plus cher que celui où elle mangeait d’habitude et retourna travailler plus tôt. Ce moment marquait le début de sa retraite. Les autres employés n’étaient pas encore revenus, et Maria en profita pour examiner les dossiers sur son bureau. Elle ouvrit le tiroir pour prendre un stylo qu’elle rangeait d’habitude toujours au même endroit, et ne le trouva pas. Pendant une fraction de seconde, elle se dit qu’elle avait peut-être un comportement étrange, car elle n’avait pas replacé son stylo là où elle aurait 168

dû. Il n’en fallut pas plus pour que son cœur se remette à battre violemment et que la terreur de la nuit précédente revienne de toute sa force. Maria resta paralysée. Le soleil qui se glissait à travers les persiennes donnait à la pièce un ton différent, plus vif, plus agressif, et elle avait la sensation qu’elle allait mourir dans la minute. Tout cela lui était totalement étranger, que faisait-elle dans ce bureau ?

« Mon Dieu, je ne crois pas en Toi, mais aidemoi. »

Elle eut de nouveau des sueurs froides et comprit qu’elle ne parvenait pas à contrôler sa peur. Si quelqu’un entrait à ce moment et remarquait son regard effrayé, elle serait perdue.

« De l’air frais. »

La veille, l’air frais lui avait permis de se sentir mieux, mais comment atteindre la rue ? De nouveau, elle percevait chaque détail de ce qui lui arrivait – le rythme de sa respiration (il y avait des moments où elle sentait que si elle n’inspirait et n’expirait pas volontairement, son corps serait incapable de le faire par lui-même), le mouvement de sa tête (les images bougeaient comme sous l’effet d’une caméra de télévision tournoyante), son cœur battant de plus en plus vite, son corps baigné d’une sueur glacée et poisseuse. 169

Et la terreur. Sans la moindre raison, une peur gigantesque de faire le moindre geste, le moindre pas, de quitter l’endroit où elle était assise.

« Cela va passer. »

C’était passé la veille. Mais maintenant, elle était au bureau, alors que faire ? Elle regarda sa montre – un mécanisme absurde de deux aiguilles tournant autour du même axe, indiquant une mesure de temps dont personne n’avait jamais expliqué pourquoi elle devait être de 12 et non de 10, comme toutes les autres mesures conçues par l’homme.

« Je ne dois pas y penser. Ça me rend folle. »

Folle. C’était peut-être le terme approprié

pour désigner ce qui lui arrivait. Rassemblant toute sa volonté, Maria se leva et marcha jusqu’aux toilettes. Heureusement, le bureau était toujours vide, et elle atteignit le lavabo en une minute, qui lui parut une éternité. Elle se lava le visage, et la sensation d’étrangeté décrut, mais la peur était toujours là.

« Cela va passer, se disait-elle. Hier, c’est bien passé. »

Elle se souvenait que, la veille, la crise avait duré approximativement trente minutes. Elle s’enferma dans les cabinets, s’assit sur la cuvette, la tête entre les jambes. Dans cette position, le son de son cœur était amplifié et elle se redressa aussitôt. 170

« Cela va passer. »

Elle resta ainsi, pensant qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle était irrémédiablement perdue. Elle entendit des pas, des gens qui entraient et sortaient des toilettes, des bruits de robinets qu’on ouvrait et fermait, des conversations futiles sur des banalités. A plusieurs reprises on tenta d’ouvrir la porte de la cabine où elle se trouvait, mais elle murmurait quelque chose, et l’on n’insistait pas. Les chasses d’eau résonnaient dans un fracas effrayant, comme une force de la nature susceptible de renverser l’immeuble et d’entraîner tous ses occupants en enfer.

Mais, ainsi qu’elle l’avait prévu, la peur passa et son rythme cardiaque redevint normal. Heureusement que sa secrétaire était assez incompétente pour n’avoir même pas remarqué son absence, sinon tout le bureau se serait précipité

dans les toilettes pour lui demander si elle allait bien.

Quand elle retrouva le contrôle d’elle-même, Maria ouvrit la porte, se lava le visage un long moment, et retourna à son bureau.

« Vous n’avez pas de maquillage, lui dit une stagiaire. Voulez-vous que je vous prête le mien ? »

Maria ne se donna pas la peine de répondre. Elle prit son sac, ses affaires personnelles, et 171

annonça à sa secrétaire qu’elle passerait chez elle le reste de la journée.

« Mais vous avez beaucoup de rendez-vous !

protesta cette dernière.

– Tu ne donnes pas d’ordres, tu en reçois. Fais exactement ce que je te demande : annule ces rendez-vous. »

La secrétaire suivit des yeux cette femme avec qui elle travaillait depuis bientôt quatre ans et qui ne s’était jamais montrée grossière. Il devait se passer quelque chose de très grave : peut-être quelqu’un l’avait-il prévenue que son mari était à la maison avec sa maîtresse et voulait-elle le surprendre en flagrant délit d’adultère.

« C’est une avocate compétente, elle sait comment agir », se dit la secrétaire. Le lendemain, certainement, la dame lui présenterait des excuses.

Il n’y eut pas de lendemain. Ce soir-là, Maria eut avec son époux une longue conversation et elle lui décrivit tous les symptômes qu’elle avait ressentis. Ensemble, ils parvinrent à la conclusion que les palpitations cardiaques, les sueurs froides, la sensation d’étrangeté, l’impuissance et la perte de contrôle, tout cela se résumait en un seul mot : la peur.

172

Ils étudièrent ce qui se passait. Lui pensa à un cancer du cerveau, mais garda le silence. Elle pensa qu’elle avait la prémonition d’un événement terrible et ne dit rien non plus. Ils cherchèrent un terrain de discussion commun, de la façon logique et raisonnable qui sied à des personnes mûres.

« Peut-être serait-il bon de faire des examens. »

Maria accepta, à une condition : personne ne devait rien savoir, pas même leurs enfants. Le lendemain, elle sollicita auprès du cabinet juridique un congé sans rémunération de trente jours, qui lui fut accordé. Son mari songea à

l’emmener en Autriche où exerçaient d’éminents spécialistes du cerveau, mais elle refusait de quitter la maison car les crises étaient désormais plus fréquentes et duraient plus longtemps. Avec beaucoup de difficultés et force calmants, tous deux se rendirent dans un hôpital de Ljubljana, et Maria se soumit à une incroyable quantité d’examens. On ne découvrit rien d’anormal, pas même un anévrisme, ce qui la tranquillisa pour le reste de son existence.

Mais les crises de panique continuaient. Pendant que son époux s’occupait des courses et de la cuisine, Maria faisait dans la maison un ménage quotidien et compulsif, pour garder son 173

esprit concentré sur autre chose. Elle se mit à lire tous les livres de psychiatrie qu’elle trouvait, et puis s’arrêta parce qu’elle se croyait atteinte de toutes les maladies décrites dans ces ouvrages. Le plus terrible, c’est que même si les crises n’étaient plus une nouveauté, elle avait toujours une sensation d’épouvante, d’étrangeté face à la réalité, et d’incapacité à se contrôler. En outre, elle se sentait coupable envers son mari, obligé

de travailler deux fois plus et d’assumer les tâches domestiques, à l’exception du ménage. Les jours passant, la situation ne s’arrangeait pas, et Maria se mit à éprouver et à exprimer une profonde irritation. Tout lui était prétexte pour perdre son calme et se mettre à crier, ce qui se terminait invariablement par des pleurs irrépressibles. Au bout de trente jours, le confrère de Maria au cabinet juridique se présenta chez elle. Il appelait tous les jours, mais elle ne répondait pas au téléphone, ou faisait dire qu’elle était occupée. Cet après-midi-là, il sonna à la porte jusqu’à ce qu’elle ouvrît.

Maria avait passé une matinée sereine. Elle prépara du thé, ils discutèrent du bureau, et il lui demanda quand elle comptait revenir travailler. 174

« Jamais plus. »

Il lui rappela leur conversation sur le Salvador.

« Tu as toujours donné le meilleur de toimême, et tu as le droit de choisir ce que tu veux, dit-il sans la moindre rancune dans la voix. Mais je pense que le travail, dans ces cas-là, est la meilleure de toutes les thérapies. Voyage, découvre le monde, sois utile là où tu penses que l’on a besoin de toi, mais les portes du cabinet te sont ouvertes, et nous attendons ton retour. »

A ces propos, Maria éclata en sanglots, ce qui lui arrivait souvent à présent.

Son confrère attendit qu’elle fût calmée. En bon avocat, il ne lui demanda rien ; il savait qu’il avait plus de chances d’obtenir une information en restant silencieux qu’en posant une question. Et c’est ce qui se produisit. Maria lui raconta toute l’histoire, depuis la scène du cinéma jusqu’à ses récentes crises d’hystérie avec son mari, qui la soutenait tellement.

« Je suis folle.

– C’est une possibilité, répondit-il d’un ton compréhensif et empreint de tendresse. Dans ce cas, tu as le choix : te soigner ou rester malade.

– Il n’y a pas de traitement pour ce que je ressens. Je conserve la maîtrise de mes facultés mentales, et je suis tendue parce que cette situa175

tion se prolonge depuis très longtemps, mais je n’ai pas les symptômes classiques de la folie – le détachement de la réalité, l’apathie, ou l’agressivité irrépressible. Seulement la peur.

– C’est ce que disent tous les fous : qu’ils sont normaux. »

Ils rirent tous les deux et elle remplit une autre théière. Ils parlèrent du temps, du succès de l’indépendance de la Slovénie, des tensions croissantes entre Zagreb et Belgrade. Maria regardait la télévision toute la journée, et elle était très bien informée sur tout.

Avant de prendre congé, le confrère revint sur le sujet.

« On vient d’ouvrir en ville un hôpital psychiatrique financé par des capitaux étrangers, dit-il, où l’on propose des traitements de tout premier ordre.

– Des traitements pour quoi ?

– Des déséquilibres, disons-le ainsi. Et une peur excessive est un déséquilibre. »

Maria promit d’y réfléchir, mais elle ne prit aucune décision en ce sens. Les crises de panique continuèrent pendant un mois encore, jusqu’au jour où elle comprit que non seulement sa vie personnelle, mais son mariage s’écroulait. Elle réclama de nouveau des calmants et osa sortir de chez elle pour la deuxième fois en soixante jours. 176

Elle prit un taxi et se rendit au nouvel hôpital. En route, le chauffeur lui demanda si elle allait rendre visite à quelqu’un.

« Il paraît que c’est très confortable, mais on dit aussi que les fous sont furieux, et que les traitements comportent des électrochocs.

– Je vais rendre visite à quelqu’un », répliqua Maria.

Une heure d’entretien suffit à Maria pour mettre fin à deux mois de souffrance. Le directeur de l’institution – un homme de haute taille aux cheveux teints en noir qui répondait au nom de Dr Igor – lui expliqua qu’il s’agissait d’un cas de syndrome de panique, une maladie récemment admise dans les annales de la psychiatrie universelle.

« Cela ne veut pas dire que cette maladie soit nouvelle, expliqua-t-il, en veillant à bien se faire comprendre. Il se trouve que les patients atteints avaient coutume de la dissimuler, de crainte qu’on les prenne pour des fous. C’est seulement un déséquilibre chimique dans l’organisme, comme la dépression. »

Le Dr Igor rédigea une ordonnance et la pria de rentrer chez elle.

« Je ne veux pas rentrer maintenant, répondit Maria. Malgré tout ce que vous m’avez dit, je 177

n’aurai pas le courage de sortir dans la rue. Mon mariage est devenu un enfer, et je dois aussi permettre à mon mari de se remettre de ces mois passés à me soigner. »

Comme il arrivait toujours dans des cas semblables puisque les actionnaires voulaient que l’hospice fonctionne à plein rendement, le Dr Igor accepta l’internement, bien qu’il eût clairement signifié qu’il n’était pas nécessaire.

Maria reçut la médication adéquate, un suivi psychologique, et ses symptômes diminuèrent, puis disparurent complètement.

Mais pendant ce temps, l’histoire de son internement se répandit dans la petite ville de Ljubljana. Son confrère, ami de longue date, compagnon d’innombrables heures de joie ou d’inquiétude, vint lui rendre visite à Villete. Il la félicita pour le courage dont elle avait fait preuve en acceptant ses conseils et en cherchant de l’aide. Puis il exposa la raison de sa venue : « Peut-être est-il vraiment temps que tu prennes ta retraite. »

Maria comprit ce que recouvraient ces mots : plus personne ne voudrait confier ses affaires à

une avocate ayant fait un séjour à l’asile. 178

« Tu disais que le travail était la meilleure thérapie. Je veux revenir, ne serait-ce que pour une courte période. »

Elle attendit une réaction, mais il resta silencieux. « Tu as toi-même suggéré que je me soigne, reprit-elle. Quand je songeais à la retraite, je pensais partir victorieuse, réalisée, et de mon plein gré. Je ne veux pas quitter mon emploi comme cela, parce que j’ai subi une défaite. Donne-moi au moins une chance de retrouver l’estime de moi. Alors, je prendrai ma retraite. »

L’avocat se racla la gorge.

« Je t’ai suggéré de te soigner, pas de te faire interner.

– Mais c’était une question de survie. Je n’arrivais plus à sortir dans la rue, et c’en était fini de mon mariage ! »

Maria savait qu’elle parlait dans le vide. Elle ne parviendrait pas à le dissuader – au bout du compte, c’était le prestige du cabinet qui était en jeu. Néanmoins, elle fit une dernière tentative.

« Ici, j’ai fréquenté deux sortes de gens : les uns n’ont aucune chance de retourner dans la société, les autres sont totalement guéris, mais préfèrent feindre la folie pour ne pas avoir à

affronter les responsabilités de l’existence. Je veux m’aimer de nouveau, j’en ai besoin, je dois me prouver que je suis capable de prendre seule 179

des décisions me concernant. Je refuse d’être poussée vers des choses que je n’ai pas choisies.

– Nous avons le droit de faire toutes sortes d’erreurs dans la vie, conclut l’avocat. Sauf une : celle qui nous détruit. »

Il ne servait à rien de poursuivre cette conversation : à son avis, Maria avait commis l’erreur fatale.

Deux jours plus tard, on annonça la visite d’un autre avocat, issu d’un cabinet différent, considéré comme le meilleur rival de ses désormais ex-confrères. Maria reprit courage : peutêtre savait-il qu’elle était libre d’accepter un nouvel emploi et lui offrirait-il une chance de retrouver sa place dans le monde ?

L’avocat entra dans la salle des visites, s’assit face à elle, sourit, lui demanda si elle allait mieux, et sortit de sa mallette plusieurs documents.

« Je suis ici pour représenter votre mari, lui annonça-t-il. Ceci est une demande de divorce. Bien entendu, il assumera les frais d’hospitalisation tout le temps que vous resterez ici. »

Cette fois, Maria ne réagit pas. Elle signa tout, bien qu’elle sût, grâce à sa formation et à sa pratique du droit, qu’elle pourrait prolonger indéfi180

niment ce différend. Ensuite, elle alla trouver le Dr Igor et lui dit que les symptômes de panique étaient revenus.

Le médecin savait qu’elle mentait, mais il prolongea l’internement pour une durée indéterminée. Veronika décida d’aller se coucher, mais Eduard se tenait toujours debout à côté du piano.

« Je suis fatiguée, Eduard. J’ai besoin de dormir. »

Elle aurait aimé continuer à jouer pour lui, à

extraire de sa mémoire anesthésiée toutes les sonates, tous les requiems, tous les adagios qu’elle connaissait, parce qu’il savait admirer sans rien exiger d’elle. Mais son corps n’en pouvait plus de fatigue. Le jeune homme était tellement beau ! Si au moins il sortait un peu de son univers et la considérait comme une femme, alors ses dernières nuits sur cette terre seraient les plus belles de son existence. Seul Eduard pouvait comprendre que Veronika était une artiste. A travers l’émotion pure procurée par une sonate ou un menuet, elle avait forgé avec cet homme une forme d’attache182

ment comme elle n’en avait jamais connu avec personne.

Eduard était l’homme idéal. Sensible, cultivé, il avait détruit un univers inintéressant pour le recréer dans sa tête, en le dotant de couleurs, d’histoires et de personnages nouveaux. Et ce nouveau monde incluait une femme, un piano et une lune qui continuait de croître.

« Je pourrais tomber amoureuse maintenant, te donner tout ce que j’ai, dit-elle, sachant qu’il ne pouvait pas saisir le sens de ses propos. Tu ne me demandes qu’un peu de musique, mais je suis beaucoup plus que je ne croyais, et j’aimerais partager avec toi d’autres choses que je commence à peine à comprendre. »

Eduard sourit. Avait-il compris ? Veronika prit peur – le manuel de bonne conduite dit que l’on ne doit pas parler d’amour de manière aussi directe, et jamais avec un homme que l’on n’a vu que quelques fois. Mais elle poursuivit parce qu’elle n’avait rien à perdre.

« Eduard, tu es le seul homme sur terre dont je puisse tomber amoureuse. Pour la bonne raison que, quand je mourrai, je ne te manquerai pas. Je ne sais pas ce que ressent un schizophrène, mais il ne doit certainement pas souffrir de l’absence de quelqu’un.

« Peut-être au début trouveras-tu étrange qu’il n’y ait plus de musique la nuit. Cependant, 183

chaque fois que la lune apparaîtra, quelqu’un sera prêt à jouer des sonates, surtout dans un asile où tout le monde est “ lunatique ”. »

Elle ignorait à quoi tenait la relation entre les fous et la lune, mais celle-ci était sans doute très forte puisqu’on utilisait ce mot pour désigner certains malades mentaux.

« Moi non plus tu ne me manqueras pas,

Eduard, parce que je serai morte, et loin d’ici. Et comme je n’ai pas peur de te perdre, je me moque de ce que tu penseras ou non de moi, j’ai joué pour toi aujourd’hui comme une femme amoureuse. C’était merveilleux. C’était le plus beau moment de ma vie. »

Elle aperçut Maria là-dehors, dans le parc. Elle se rappela ses paroles. Et elle regarda de nouveau le garçon devant elle.

Veronika ôta son pull et s’approcha d’Eduard. Si elle devait faire quelque chose, que ce soit maintenant. Maria ne supporterait pas le froid très longtemps et rentrerait bientôt.

Il recula d’un pas. Il y avait dans ses yeux une tout autre question : quand retournerait-elle s’asseoir au piano ? Quand jouerait-elle un autre morceau de musique, remplissant son âme des couleurs, des souffrances, des douleurs et des 184

joies de ces compositeurs fous dont les œuvres avaient traversé tant de générations ?

« La femme qui est dehors m’a dit : “ Masturbe-toi. Va où tu veux aller. ” Puis-je aller plus loin que là où je suis toujours allée ? »

Elle prit la main d’Eduard et voulut le

conduire jusqu’au sofa, mais il refusa poliment. Il préférait rester debout, près du piano, en attendant patiemment qu’elle se remît à jouer. Déconcertée, Veronika se rendit bien vite compte qu’elle n’avait rien à perdre. Elle était morte, à quoi bon alimenter les peurs et les préjugés avec lesquels elle avait toujours limité son existence ? Elle ôta son chemisier, son pantalon, son soutien-gorge, sa culotte, et se tint nue devant lui.

Eduard rit. Elle ne savait pas de quoi, mais elle remarqua qu’il avait ri. Délicatement, elle prit sa main et la posa sur son sexe ; la main resta là, immobile. Renonçant à son idée, Veronika l’en retira. Quelque chose l’excitait bien davantage qu’un contact physique avec cet homme : le fait qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait, qu’il n’y avait aucune limite. A l’exception de la femme làdehors qui pouvait rentrer à tout moment, tout le monde devait dormir.

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Le sang de Veronika se mit à couler plus vite, et le froid qu’elle avait ressenti en se dévêtant disparut. Ils étaient tous les deux debout, face à

face, elle nue, lui entièrement habillé. Veronika fit descendre sa main jusqu’à son sexe et commença à se masturber ; elle l’avait déjà fait, seule ou avec certains partenaires, mais jamais dans une situation comme celle-là où l’homme ne manifestait pas le moindre intérêt pour ce qui se passait.

Et c’était excitant, très excitant. Debout, jambes écartées, Veronika touchait son sexe, ses seins, ses cheveux, s’abandonnant comme jamais elle ne s’était abandonnée, non parce qu’elle voulait voir ce garçon sortir de son univers lointain, mais surtout parce qu’elle n’avait jamais connu une telle expérience.

Elle se mit à parler, à tenir des propos impensables, que ses parents, ses amis, ses ancêtres auraient considérés comme obscènes. Vint le premier orgasme, et elle se mordit les lèvres pour ne pas hurler de plaisir.

Eduard la défiait du regard. Un nouvel éclat dans les yeux, il semblait comprendre un peu, ne fût-ce que l’énergie, la chaleur, la sueur, l’odeur qui émanaient de son corps. Veronika n’était pas encore satisfaite. Elle s’agenouilla et se masturba de nouveau.

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Elle aurait voulu mourir de jouissance, en imaginant et en réalisant tout ce qui lui avait toujours été interdit : elle supplia l’homme de la toucher, de la soumettre, de lui faire tout ce dont il avait envie. Elle désira que Zedka fût présente aussi, car une femme sait caresser le corps d’une autre femme comme aucun homme ne le fait, puisqu’elle en connaît tous les secrets. A genoux devant cet homme toujours debout, elle se sentit prise et possédée et usa de mots grossiers pour décrire ce qu’elle voulait qu’il lui fît. Un nouvel orgasme arriva, plus violent que le précédent, comme si tout autour d’elle allait exploser. Elle pensa à l’attaque qu’elle avait eue le matin, mais cela n’avait plus aucune importance, elle allait mourir dans une explosion de plaisir. Elle fut tentée de toucher le sexe d’Eduard, juste devant son visage, mais elle ne voulait pas courir le risque de gâcher ce moment. Elle allait loin, très loin, exactement comme l’avait dit Maria.

Elle s’imagina reine et esclave, dominatrice et dominée. Dans son fantasme, elle faisait l’amour avec des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des homosexuels, des mendiants. Elle appartenait à

tous, et ils pouvaient tout lui faire. Elle eut successivement un, deux, trois orgasmes. Elle imagina tout ce que jamais elle n’avait imaginé, et 187

elle s’abandonna à ce qu’il y avait de plus vil et de plus pur. Finalement, incapable de se contenir plus longtemps, elle se mit à crier sous l’effet du plaisir, de la douleur de ses orgasmes, à cause de tous les hommes et femmes qui avaient pénétré son corps en passant par les portes de son esprit.

Elle s’allongea par terre et resta là, baignée de sueur, l’âme en paix. Elle s’était caché à ellemême ses désirs secrets, sans jamais vraiment savoir pourquoi, et elle n’avait nul besoin d’une réponse. Il lui suffisait de s’être abandonnée. Peu à peu, le monde reprit sa place, et Veronika se leva. Eduard était demeuré tout le temps immobile, mais quelque chose en lui semblait changé : il y avait dans ses yeux de la tendresse, une tendresse très humaine.

« C’était si bon que je parviens à voir de l’amour partout, jusque dans les yeux d’un schizophrène. »

Elle commençait à se rhabiller lorsqu’elle perçut une autre présence dans la pièce. Maria était là. Veronika ignorait à quel moment elle était entrée, et ce qu’elle avait vu ou entendu, mais elle ne ressentait ni honte ni crainte. Elle la regarda seulement avec une cer188

taine distance, comme on regarde une personne trop proche.

« J’ai fait ce que tu m’avais suggéré, dit-elle. Je suis allée très loin. »

Maria garda le silence ; elle venait de revivre des moments capitaux de son existence et elle éprouvait un léger malaise. Peut-être était-il temps d’affronter de nouveau le monde extérieur et de se dire que tous, même ceux qui n’avaient jamais connu l’hospice, pouvaient être membres d’une grande fraternité. Comme cette gamine, par exemple, qui n’avait d’autre raison de se trouver à Villete que celle d’avoir attenté à sa propre vie. Elle n’avait jamais connu la panique, la dépression, les visions mystiques, les psychoses, les frontières auxquelles l’esprit humain peut nous conduire. Elle avait certes rencontré

beaucoup d’hommes, mais sans jamais aller au bout de ses désirs les plus secrets et, résultat, la moitié de sa vie demeurait pour elle une inconnue. Ah ! si chacun pouvait reconnaître sa propre folie intérieure et vivre avec ! Le monde irait-il plus mal ? Non, les gens seraient plus justes et plus heureux.

« Pourquoi n’ai-je jamais fait cela auparavant ?

– Il veut que tu joues encore un morceau, dit Maria en regardant Eduard. Je pense qu’il le mérite.

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– Je vais jouer, mais réponds-moi : pourquoi n’ai-je jamais fait cela auparavant ? Si je suis libre, si je peux penser à tout ce que je veux, pourquoi me suis-je toujours empêchée d’imaginer des situations défendues ?

– Défendues ? Ecoute : j’ai été avocate, et je connais les lois. J’ai aussi été catholique, et je connais par cœur des passages entiers de la Bible. Qu’entends-tu par “ défendues ” ? » Maria s’approcha d’elle et l’aida à remettre son pull.

« Regarde-moi dans les yeux, et n’oublie pas ce que je vais te dire. Il n’existe que deux choses défendues, l’une par la loi humaine, l’autre par la loi divine. N’impose jamais un rapport sexuel à quelqu’un, car c’est considéré comme un viol. Et n’aie jamais de relation avec des enfants, parce que c’est le pire des péchés. Hormis cela, tu es libre. Il existe toujours quelqu’un qui désire exactement la même chose que toi. »

Maria n’avait pas la patience d’enseigner quoi que ce soit d’important à une personne qui allait mourir bientôt. Avec un sourire, elle souhaita bonne nuit à Veronika et se retira.

Eduard ne bougea pas, il attendait son morceau de musique. Veronika devait le récompenser pour l’immense volupté qu’il lui avait donnée, en restant simplement devant elle à

regarder sa folie sans crainte ni répulsion. Elle s’assit au piano et se remit à jouer.

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Son âme était légère, même la peur de la mort ne la tourmentait plus. Elle venait de faire l’expérience de ce qu’elle s’était toujours caché à

elle-même. Elle avait éprouvé les jouissances de la vierge et de la prostituée, de l’esclave et de la reine – de l’esclave plus que de la reine. Cette nuit-là, comme par miracle, toutes les chansons qu’elle connaissait lui revinrent en mémoire, et elle fit en sorte qu’Eduard eût autant de plaisir qu’elle en avait eu.

Quand le Dr Igor donna de la lumière, il eut la surprise de trouver la jeune fille assise dans la salle d’attente de son cabinet de consultation.

« Il est encore très tôt. Et j’ai une journée bien remplie.

– Je sais qu’il est tôt, répliqua-t-elle. Et la journée n’a pas encore commencé. Je dois vous parler un peu, juste un moment. J’ai besoin de votre aide. »

Elle avait les yeux cernés et la peau terne, signes d’une nuit blanche.

Le Dr Igor décida de la laisser entrer. Il la pria de s’asseoir, alluma la lampe du bureau et ouvrit les rideaux. Le jour se lèverait dans moins d’une heure, il pourrait alors faire des économies d’électricité ; les actionnaires s’inquiétaient toujours des dépenses, aussi minimes fussentelles. 192

Il jeta un rapide coup d’œil sur son agenda : Zedka avait pris son dernier choc insulinique, et elle avait bien réagi – ou plutôt elle avait réussi à

survivre à ce traitement inhumain. Heureusement que, dans ce cas spécifique, le Dr Igor avait exigé du conseil de l’hôpital qu’il signât une déclaration par laquelle il assumait la responsabilité de toutes les conséquences. Puis il examina les rapports. Les infirmiers signalaient le comportement agressif de deux ou trois patients au cours de la nuit, et notamment d’Eduard qui avait regagné son dortoir à quatre heures du matin et refusé d’avaler ses somnifères. Le Dr Igor devait prendre des mesures : aussi libéral que pût être Villete à l’intérieur, il était nécessaire de garder les apparences d’une institution conservatrice et sévère.

« J’ai quelque chose de très important à vous demander », commença la jeune fille.

Mais le Dr Igor ne prêta aucune attention à ses paroles. Prenant un stéthoscope, il ausculta ses poumons et son cœur. Il testa ses réflexes et examina sa rétine au moyen d’une petite lampe de poche. Il vit qu’elle ne présentait presque plus de signes d’empoisonnement par le Vitriol – ou l’Amertume, ainsi que tout le monde préférait l’appeler.

193

Ensuite, il demanda par téléphone à une infirmière d’apporter un médicament au nom compliqué.

« Il paraît que tu n’as pas pris ton injection hier soir, dit-il.

– Mais je me sens mieux.

– Cela se voit sur ton visage : cernes, fatigue, absence de réflexes immédiats. Si tu veux profiter du peu de temps qui te reste, je t’en prie, fais ce que je te demande.

– C’est justement pour cela que je suis ici. Je veux en profiter, mais à ma manière. Combien de temps me reste-t-il ? »

Le Dr Igor la considéra par-dessus ses lunettes.

« Vous pouvez me répondre franchement,

insista-t-elle. Je n’ai pas peur, je ne suis pas non plus indifférente. J’ai envie de vivre, mais je sais que cela ne suffit pas, et je suis résignée à mon destin.

– Alors, que veux-tu ? »

L’infirmière entra avec la seringue. Le Dr Igor fit un signe de la tête ; elle souleva délicatement la manche du pull de Veronika.

« Combien de temps me reste-t-il ? répéta Veronika, tandis que l’infirmière lui faisait l’injection.

– Vingt-quatre heures. Peut-être moins. »

Elle baissa les yeux et se mordit les lèvres. Mais elle parvint à se contrôler.

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« Je veux vous demander deux faveurs. La première, que l’on me donne un médicament, une piqûre, n’importe quoi, pour que je demeure éveillée et que je profite de chaque minute qui me reste. J’ai très sommeil, mais je ne veux pas dormir. J’ai beaucoup à faire, des choses que j’ai toujours remises à plus tard, du temps où je croyais que la vie était éternelle. Des choses qui ne m’intéressaient plus quand je me suis mise à

croire que la vie n’en valait pas la peine.

– Et quelle est ta seconde requête ?

– Je voudrais sortir d’ici et mourir dehors. Visiter le château de Ljubljana, qui a toujours été sous mes yeux et que je n’ai jamais eu la curiosité d’aller voir de près. Je dois parler avec la femme qui vend des châtaignes en hiver, et des fleurs au printemps ; nous nous sommes croisées tant de fois, et je ne lui ai jamais demandé

comment elle allait. Je veux marcher dans la neige sans veste et sentir le froid extrême – moi qui ai toujours été bien couverte de peur d’attraper un rhume.

« Enfin, Dr Igor, j’ai besoin de sentir la pluie couler sur mon visage, de sourire aux hommes qui me plairont, d’accepter tous les cafés qu’ils m’inviteront à prendre. Je dois embrasser ma mère, lui dire que je l’aime, pleurer dans ses bras sans avoir honte de montrer mes sentiments, 195

parce qu’ils ont toujours existé et que je les ai dissimulés.

« Peut-être que j’entrerai dans l’église, que je regarderai ces images qui ne m’ont jamais rien dit et qu’enfin elles me parleront. Si un homme intéressant m’invite dans une boîte, j’accepterai et je danserai toute la nuit, jusqu’à tomber d’épuisement. Ensuite j’irai au lit avec lui, mais je ne ferai pas comme avec les autres, lorsque je tentais de garder le contrôle de moi ou feignais des sensations que je n’éprouvais pas. Je veux m’abandonner à un homme, à la ville, à la vie et, enfin, à la mort. »

Il y eut un silence pesant quand Veronika se tut. Médecin et patiente se regardaient droit dans les yeux, songeurs, peut-être, à l’idée des nombreuses possibilités qu’offrent vingt-quatre heures.

« Je peux te donner des stimulants, mais je ne te conseille pas de les prendre, dit enfin le Dr Igor. Ils te garderont éveillée, mais ils te priveront aussi de la paix dont tu as besoin pour vivre tout cela. »

Veronika commença à se sentir mal ; chaque fois qu’on lui faisait cette piqûre, elle sentait un malaise dans tout son corps.

196

« Tu es de plus en plus pâle. Peut-être vaut-il mieux que tu ailles te coucher et que nous reprenions cette conversation demain. »

Elle eut de nouveau envie de pleurer, mais elle se contint.

« Il n’y aura pas de demain, et vous le savez bien. Je suis fatiguée, Dr Igor, extrêmement fatiguée. C’est pour cela que je vous ai demandé ces comprimés. J’ai passé une nuit blanche, partagée entre le désespoir et la résignation. La peur pourrait me causer une nouvelle crise d’hystérie, comme hier, mais à quoi bon ? Puisque j’ai encore vingt-quatre heures à vivre et qu’il y a tant de choses devant moi, j’ai décidé qu’il valait mieux laisser le désespoir de côté.

« Je vous en prie, Dr Igor, laissez-moi vivre le peu de temps qui me reste. Nous savons tous les deux que demain il sera peut-être trop tard.

– Va dormir, insista le médecin. Et reviens ici à midi. Nous reprendrons alors cette conversation. »

Veronika comprit qu’il n’y avait pas d’issue.

« Je vais dormir, et je reviendrai. Mais avonsnous encore quelques minutes ?

– Quelques minutes, pas plus. Je suis très occupé aujourd’hui.

– J’irai droit au but. La nuit dernière, pour la première fois, je me suis masturbée sans aucune 197

inhibition. J’ai imaginé tout ce que je n’avais jamais osé imaginer, j’ai pris du plaisir à des choses qui autrefois m’effrayaient ou me répugnaient. »

Le Dr Igor adopta une attitude froide et professionnelle. Il ne savait pas où menait cette conversation, et il ne voulait pas s’attirer de problèmes avec ses supérieurs.

« J’ai découvert que j’étais une dépravée, docteur. Je veux savoir si cela a contribué à ma tentative de suicide. Il y a en moi beaucoup de choses que j’ignorais. »

« Bon, elle ne me demande qu’un diagnostic, pensa-t-il. Pas besoin d’appeler l’infirmière pour qu’elle assiste à la conversation et m’évite ainsi de futurs procès pour abus sexuel. »

« Nous voulons tous tenter des expériences différentes, répondit-il. Et nos partenaires aussi. Où est le problème ?

– Répondez-moi.

– Eh bien, le problème, c’est que, quand tout le monde fait des rêves mais que seuls quelquesuns les réalisent, nous nous sentons tous lâches.

– Même si ces quelques-uns ont raison ?

– Celui qui a raison, c’est celui qui est le plus fort. Dans ce cas, paradoxalement, ce sont les lâches qui sont les plus courageux, ils réussissent à imposer leurs idées. »

198

Le Dr Igor ne souhaitait pas aller plus loin.

« Je t’en prie, va te reposer un peu, j’ai d’autres patients à recevoir. Si tu m’écoutes, je verrai ce que je peux faire concernant ta seconde requête. »

La jeune fille quitta la pièce. La patiente suivante était Zedka, qui devait recevoir son bulletin de sortie. Le Dr Igor lui demanda d’attendre un peu car il devait prendre quelques notes sur la conversation qu’il venait d’avoir.

Il était nécessaire d’inclure dans sa thèse sur le Vitriol un chapitre supplémentaire sur le sexe. Finalement, une grande partie des névroses et des psychoses provenait de là – selon lui, les fantasmes étaient des impulsions électriques dans le cerveau et, s’ils n’étaient pas réalisés, ils déchargeaient leur énergie dans d’autres domaines. Au cours de ses études de médecine, le Dr Igor avait lu un traité intéressant sur les déviances sexuelles : sadisme, masochisme, homosexualité, coprophagie, voyeurisme, coprolalie – la liste était longue. Au début, il pensait qu’elles ne relevaient que de quelques individus déséquilibrés incapables d’une relation saine avec leur partenaire. Cependant, au fur et à mesure qu’il progressait en tant que psychiatre et s’entretenait 199

avec ses patients, il se rendit compte que tous avaient une expérience singulière à raconter. Ils s’asseyaient dans le confortable fauteuil de son bureau, baissaient les yeux et entreprenaient un long monologue sur ce qu’ils appelaient leurs

« maladies » (comme si ce n’était pas lui, le médecin !) ou leurs « perversions » (comme si ce n’était pas lui, le psychiatre chargé d’en décider !). Ainsi, l’un après l’autre, les individus « normaux » évoquaient les fantasmes décrits par le fameux traité sur les déviances érotiques – un ouvrage qui défendait d’ailleurs le droit de chacun à l’orgasme qu’il souhaitait, dès lors qu’il ne violait pas le droit de son partenaire. Des femmes qui avaient fait leurs études dans des établissements tenus par des religieuses rêvaient d’être humiliées ; des hauts fonctionnaires en costume-cravate avouaient qu’ils dépensaient des fortunes avec des prostituées roumaines uniquement pour leur lécher les pieds ; des garçons aimaient les garçons, des filles étaient amoureuses de leurs amies de collège ; des maris voulaient voir leur femme possédée par des étrangers, des femmes se masturbaient chaque fois qu’elles trouvaient une trace de l’adultère de leur homme ; des mères de famille devaient contrôler leur désir impulsif de se donner au 200

premier livreur qui sonnait à la porte, des pères racontaient leurs aventures secrètes avec les rarissimes travestis qui parvenaient à passer le rigoureux contrôle des frontières. Et des orgies. Il semblait que tout le monde, au moins une fois dans sa vie, désirait participer à une orgie. Le Dr Igor posa un instant son stylo et se mit à

réfléchir : et lui ? Oui, lui aussi aimerait cela. L’orgie, telle qu’il l’imaginait, devait être un événement complètement anarchique, joyeux, où

n’existait plus le sentiment de possession, mais seulement le plaisir et la confusion.

N’était-ce pas là l’un des principaux motifs de si nombreux empoisonnements par l’Amertume ?

Des mariages réduits à une sorte de monothéisme forcé, où – selon les études que le Dr Igor conservait soigneusement dans sa bibliothèque médicale – le désir sexuel disparaissait au bout de trois ou quatre ans de vie commune. Dès lors, la femme se sentait rejetée, l’homme esclave du mariage, et le Vitriol, l’Amertume, commençait à tout détruire.

Devant un psychiatre, les gens s’exprimaient plus ouvertement que devant un prêtre : le médecin ne peut pas menacer de l’enfer. Durant sa longue carrière de psychiatre, le Dr Igor avait entendu pratiquement tout ce qu’ils avaient à

raconter.

201

Raconter. Rarement faire. Même après plusieurs années d’exercice de sa profession, il se demandait encore d’où provenait une telle peur d’être différent. Lorsqu’il en cherchait la raison, la réponse qu’il entendait le plus souvent était la suivante : « Mon mari va penser que je suis une putain. » Quand c’était un homme qui se trouvait devant lui, celui-ci déclarait invariablement :

« Ma femme mérite le respect. » Et, en général, la conversation s’arrêtait là. Il avait beau affirmer que chacun a un profil sexuel distinct, aussi unique que ses empreintes digitales, personne ne voulait le croire. On n’osait pas être libre de crainte que le partenaire ne soit encore esclave de ses préjugés.

« Je ne vais pas changer le monde », se dit-il, résigné, et il demanda à l’infirmière de faire entrer l’ex-dépressive. « Mais au moins je peux dire dans ma thèse ce que je pense. »

Eduard vit Veronika sortir du cabinet de consultation du Dr Igor et se diriger vers l’infirmerie. Il eut envie de lui confier ses secrets, de lui ouvrir son âme, avec la même honnêteté et la même liberté que celle avec laquelle, la nuit précédente, elle lui avait ouvert son corps. Cette épreuve était l’une des plus rudes qu’il ait connues depuis qu’il avait été interné à Villete 202

pour cause de schizophrénie. Mais il avait résisté

à la tentation, et il était content, même si son désir de revenir au monde commençait à le troubler.

« Tous ici savent que cette fille ne tiendra pas jusqu’à la fin de la semaine. Alors à quoi bon ? »

Ou peut-être, justement pour cette raison, serait-il bon de partager son histoire avec elle. Depuis trois ans, il ne parlait qu’avec Maria, et pourtant il n’était pas certain qu’elle le comprît vraiment. Elle était mère, elle devait penser que ses parents avaient eu raison, qu’ils ne désiraient que son bien, que les visions du Paradis étaient un stupide rêve d’adolescent, sans lien avec le monde réel.

Les visions du Paradis. Voilà ce qui l’avait mené en enfer, entraînant des querelles sans fin avec sa famille et suscitant en lui un sentiment de culpabilité tellement violent qu’il ne pouvait plus réagir : il s’était réfugié alors dans un autre univers. Sans l’aide de Maria, il vivrait encore dans cette réalité séparée. Mais Maria était apparue, elle s’était occupée de lui, et il s’était senti de nouveau aimé. Grâce à elle, Eduard était encore capable de savoir ce qui se passait autour de lui.

Quelques jours plus tôt, une fille de son âge s’était assise au piano pour jouer la Sonate au 203

clair de lune. Ne sachant pas si c’était la faute de la musique, ou de la fille, ou de la lune, ou du temps passé à Villete, Eduard s’était senti de nouveau troublé par les visions du Paradis. Il la suivit jusqu’au dortoir des femmes où un infirmier lui barra le passage.

« Eduard, tu ne peux pas entrer ici. Retourne au parc ; le jour se lève et il va faire beau. »

Veronika se retourna. « Je vais dormir un peu, lui dit-elle d’une voix douce. Nous parlerons à

mon réveil. »

Veronika ne comprenait pas pourquoi, mais ce garçon s’était mis à faire partie de son univers

– ou du peu qui en restait. Elle était certaine qu’il était capable de comprendre sa musique, d’admirer son talent ; même s’il ne prononçait pas un mot, ses yeux pouvaient tout dire. A ce moment précis, à la porte du dortoir, ils lui parlaient de choses qu’elle ne voulait pas reconnaître. Tendresse. Amour.

« La fréquentation de ces malades mentaux m’a rapidement rendue folle. Les schizophrènes ne peuvent pas éprouver cela, puisqu’ils ne sont pas de ce monde. »

Veronika eut envie de retourner lui donner un baiser, mais elle s’en abstint ; l’infirmier pouvait 204

la voir, le raconter au Dr Igor, et le médecin ne permettrait certainement pas à une femme qui embrasse un schizophrène de sortir de Villete. Eduard défia l’infirmier du regard. Son attirance pour cette fille était plus forte qu’il ne l’imaginait, mais il devait se contrôler, demander conseil à Maria, la seule personne avec laquelle il partageait ses secrets. Elle lui dirait sans doute ce qu’il avait envie d’entendre, que cet amour, en l’occurrence, était tout à la fois dangereux et inutile. Elle lui demanderait de cesser ses idioties et de redevenir un schizophrène normal (puis elle rirait un bon coup parce que cette phrase n’avait pas le moindre sens).

Il rejoignit au réfectoire les autres pensionnaires, mangea ce qu’on lui offrait, et sortit pour la promenade obligatoire dans le parc. Pendant le « bain de soleil » (ce jour-là, la température était inférieure à zéro), il tenta de s’approcher de Maria, mais elle avait l’air de vouloir rester seule. Elle n’avait pas besoin de le lui dire, il connaissait assez la solitude pour respecter celle d’autrui.

205

Un nouveau pensionnaire, qui sans doute ne connaissait encore personne, s’approcha de lui.

« Dieu a puni l’humanité, disait-il. Il lui a envoyé la peste. Mais je L’ai vu dans mes rêves. Il m’a demandé de venir sauver la Slovénie. »

Eduard commença à s’éloigner, tandis que l’homme hurlait : « Tu penses que je suis fou ?

Alors lis les Evangiles ! Dieu a envoyé son Fils, et son Fils vient pour la seconde fois ! »

Mais Eduard ne l’écoutait plus. Il regardait les montagnes au loin et se demandait ce qui lui arrivait. Pourquoi avait-il envie de sortir d’ici puisqu’il avait enfin trouvé la paix tant recherchée ? Pourquoi risquer de faire de nouveau honte à ses parents, alors que tous les problèmes de la famille étaient résolus ? Il s’agita, marcha de long en large en attendant que Maria sorte de son mutisme. Mais elle semblait plus distante que jamais.

Il savait comment s’enfuir de Villete – il y avait de nombreuses failles dans la sécurité, si sévère fût-elle en apparence, qui s’expliquaient par le fait qu’une fois à l’intérieur on n’avait plus envie de retourner dehors. Le mur ouest pouvait être escaladé sans grande difficulté, car 206

il était plein de lézardes ; s’il décidait de le franchir, Eduard se retrouverait aussitôt dans un champ et, cinq minutes plus tard, en se dirigeant vers le nord, il gagnerait une route menant en Croatie. La guerre était finie, les frères étaient de nouveau frères, les frontières n’étaient plus aussi surveillées qu’avant ; avec un peu de chance, il pourrait être à Belgrade en six heures. Eduard s’était rendu plusieurs fois sur cette route, mais il avait toujours décidé de rentrer à

Villete, car il n’avait pas encore reçu le signe lui enjoignant d’aller plus loin. Maintenant, les choses étaient différentes : ce signe s’était enfin manifesté sous les traits d’une fille aux yeux verts et aux cheveux châtains, ayant l’air inquiet de ceux qui croient savoir ce qu’ils veulent. Eduard songea à se diriger vers le mur, à partir et à disparaître à jamais de Slovénie. Mais la fille dormait, et il devait au moins lui dire adieu. A la fin du « bain de soleil », lorsque les membres de la Fraternité se réunirent dans le salon, Eduard se joignit à eux.

« Qu’est-ce que ce fou fait ici ? demanda le plus âgé.

– Laisse-le, dit Maria. Nous aussi nous sommes fous. »

207

Tous rirent et se mirent à discuter de la conférence de la veille. La question était : la méditation soufie peut-elle réellement transformer le monde ? Surgirent des théories, des suggestions, des méthodologies, des idées contradictoires, des critiques visant le conférencier, des manières d’améliorer l’héritage de tant de siècles. Eduard en avait assez des discussions de ce genre. Les gens s’enfermaient dans un hôpital psychiatrique et entreprenaient de sauver le monde sans prendre le moindre risque, parce qu’ils savaient pertinemment que, dehors, on les trouverait ridicules malgré leurs propositions très concrètes. Chacun avait une théorie personnelle sur tout et était persuadé que sa vérité

était la seule qui comptait. Ils passaient des jours, des nuits, des semaines et des années à

bavarder, sans jamais accepter la seule réalité

que recouvre une idée : bonne ou mauvaise, elle n’existe que lorsqu’on essaie de la mettre en pratique. Qu’était la méditation soufie ? Qu’était Dieu ?

Qu’était le salut, si tant est que le monde devait être sauvé ? Rien. Si tous ici – et au-dehors –

vivaient leur vie et laissaient les autres en faire autant, Dieu serait contenu dans chaque instant, dans chaque graine de moutarde, dans chaque bout de nuage qui apparaît et se défait l’instant 208

suivant. Dieu était là, et pourtant les gens croyaient nécessaire de continuer à le chercher, parce qu’il semblait trop simple d’accepter que la vie est un acte de foi.

Il se souvint de l’exercice si facile, évident, qu’il avait entendu le maître soufi enseigner pendant qu’il attendait que Veronika revînt au piano : regarder une rose. Avait-on besoin de davantage ?

Et pourtant, après l’expérience de la méditation profonde, après être arrivé si près des visions du Paradis, ces gens étaient là à discuter, à argumenter, à critiquer, à échafauder des théories. Le regard d’Eduard croisa celui de Maria. Elle l’évita, mais il était décidé à mettre fin une bonne fois pour toutes à cette situation. Il s’approcha d’elle et la prit par le bras.

« En voilà assez, Eduard. »

Il aurait pu dire : « Viens avec moi. » Mais il ne voulait pas le faire devant ces gens ; ils auraient été surpris du ton ferme de sa voix. Alors, il préféra se mettre à genoux et l’implorer du regard.

Les hommes et les femmes rirent.

« Maria, tu es devenue une sainte pour lui, fit remarquer quelqu’un. C’est sans doute le résultat de la méditation d’hier. »

209

Mais des années de silence avaient appris à

Eduard à parler silencieusement : il était capable de mettre toute son énergie dans son regard. De même qu’il avait la certitude absolue que Veronika avait deviné sa tendresse et son amour, il savait que Maria allait comprendre son désespoir parce qu’il avait besoin d’elle.

Elle résista encore un peu, et finalement se leva et le prit par la main.

« Allons faire un tour, dit-elle. Tu es nerveux. »

Ils retournèrent dans le parc. Dès qu’ils furent à une bonne distance et certains que personne n’entendrait leur conversation, Eduard rompit le silence.

« Je suis à Villete depuis des années. J’ai cessé

de faire honte à mes parents, j’ai laissé toutes mes ambitions de côté, mais les visions du Paradis ne m’ont pas quitté.

– Je le sais, répondit Maria. Nous en avons parlé très souvent. Et je sais aussi où tu veux en venir : il est temps de partir. »

Eduard leva les yeux au ciel ; éprouvait-elle la même chose ?

« C’est à cause de la petite, reprit Maria. Nous avons déjà vu beaucoup de gens mourir dans cet 210

établissement, toujours au moment où ils ne s’y attendaient pas, et en général après avoir perdu tout espoir. Mais c’est la première fois que cela arrive à une personne jeune, jolie, en bonne santé, qui a tant de choses à vivre devant elle. Veronika est la seule qui n’aurait pas désiré rester à Villete pour toujours. Et cela nous oblige à

nous demander : “ Et nous, que cherchons-nous ici ? ” »

Il fit de la tête un signe affirmatif.

« Alors, la nuit dernière, moi aussi je me suis demandé ce que je faisais dans cet hospice. Et j’ai pensé combien il serait plus intéressant de me trouver sur la place, aux Trois Ponts, au marché en face du théâtre en train d’acheter des pommes et de parler du temps. Bien sûr, je retrouverais des choses oubliées – les factures à

payer, les anicroches avec les voisins, le regard ironique de gens qui ne me comprennent pas, la solitude, les plaintes de mes enfants. Mais je pense que tout cela fait partie de la vie et qu’affronter ces petits problèmes a un prix bien moindre que de ne pas les reconnaître comme nôtres. Je songe à me rendre aujourd’hui chez mon ex-mari, seulement pour lui dire merci. Qu’en penses-tu ?

– Rien. Devrais-je aller chez mes parents leur dire la même chose ?

211

– Peut-être. Au fond, tout ce qui survient dans nos vies est exclusivement de notre faute. Beaucoup de gens ont traversé les mêmes difficultés et ont réagi d’une manière différente. Nous avons recherché la facilité : une réalité

séparée. »

Eduard savait que Maria avait raison.

« J’ai envie de recommencer à vivre, Eduard. En commettant les erreurs que j’ai toujours désiré commettre sans en avoir jamais eu le courage. En affrontant la panique qui peut resurgir, mais qui ne m’apportera que de la fatigue car je sais que je n’en mourrai pas et que je ne m’évanouirai pas à cause d’elle. Je peux rencontrer de nouveaux amis et leur apprendre comment être fous pour devenir sages. Je leur conseillerai de ne pas suivre les manuels de bonne conduite mais de découvrir leur propre existence, leurs désirs, leurs aventures, et de vivre ! Je citerai l’Ecclésiaste aux catholiques, le Coran aux musulmans, la Torah aux juifs, les textes d’Aristote aux athées. Plus jamais je ne veux être avocate, mais je peux mettre à profit mon expérience en donnant des conférences sur les êtres qui ont connu la vérité de cette existence et dont les écrits peuvent se résumer en un seul mot : “ Vivez ! ”

Si tu vis, Dieu vivra avec toi. Si tu te refuses à

prendre des risques, Il se retirera dans le Ciel et restera un thème de spéculation philosophique. 212

« Tout le monde le sait, mais personne ne fait le premier pas en ce sens, peut-être de peur d’être traité de fou. Au moins, nous n’avons pas cette crainte, Eduard. Nous avons enduré un séjour à Villete.

– Seulement, nous ne pouvons pas nous porter candidats à la présidence de la République. L’opposition exploiterait notre passé. »

Maria acquiesça en riant.

« Je suis lasse de cette vie. Je ne sais pas si je réussirai à surmonter ma peur, mais j’en ai assez de la Fraternité, du parc, de Villete, de faire semblant d’être folle.

– Si je pars, tu pars aussi ?

– Tu ne le feras pas.

– Je l’ai presque fait il y a quelques minutes.

– Je ne sais pas. Je suis fatiguée de tout cela, mais j’y suis habituée.

– Quand je suis entré ici avec l’étiquette de schizophrène, tu as passé des jours, des mois, à

me prêter attention et à me traiter comme un être humain. Moi aussi je me suis habitué à la vie que j’avais décidé de mener, à la réalité que je m’étais créée, mais tu ne l’as pas permis. Je t’ai détestée, et aujourd’hui je t’aime. Je veux que tu sortes de Villete, Maria, comme je sors de mon univers séparé. »

Maria s’éloigna sans répondre.

213

Dans la petite bibliothèque peu fréquentée de Villete, Eduard ne trouva pas le Coran, ni Aristote, ni les textes auxquels Maria avait fait allusion. Mais il découvrit les mots d’un poète : Alors je me suis dit : Le sort

de l’insensé sera aussi le mien.

Va, mange ton pain avec joie,

et bois avec plaisir ton vin

car Dieu a accepté tes œuvres.

Que tes vêtements soient toujours blancs,et qu’il ne manque jamais de parfum sur tatête.

Jouis de la vie avec la femme que tu aimesdans tous les jours de vanité que Dieut’a accordés sous le soleil.

C’est pour cette part qui te revient dans lavie

que tu prends de la peine sous le soleil.Suis les chemins de ton cœur

et le désir de tes yeux,

en sachant que Dieu te demandera descomptes.

« Dieu me demandera des comptes à la fin, dit Eduard à voix haute. Et je lui dirai : “ Pendant 214

une période de ma vie, j’ai regardé le vent, j’ai oublié de semer, je n’ai pas profité de mes journées, je n’ai même pas bu le vin qui m’était offert. Mais un jour, j’ai jugé que j’étais prêt et je me suis remis au travail. J’ai raconté aux hommes mes visions du Paradis, comme Bosch, Van Gogh, Wagner, Beethoven, Einstein et d’autres fous l’avaient fait avant moi. ” Bon, Il dira que je suis sorti de l’hospice pour ne pas voir mourir une jeune fille, mais elle sera au ciel, et elle intercédera en ma faveur.

– Qu’est-ce que tu racontes ? intervint l’employé chargé de la bibliothèque.

– Je veux sortir de Villete maintenant, répondit Eduard, d’une voix assez forte. J’ai à faire. »

Le bibliothécaire pressa une sonnette et, en un instant, deux infirmiers apparurent.

« Je veux sortir, répéta Eduard, agité. Je vais bien, laissez-moi parler au Dr Igor. »

Les deux hommes l’attrapèrent chacun par un bras. Eduard tenta de se dégager bien qu’il sût que c’était inutile.

« Tu as une crise, calme-toi, lui dit l’un des infirmiers. Nous allons nous en occuper. »

Eduard se mit à se débattre.

« Laissez-moi parler au Dr Igor. J’ai beaucoup de choses à lui dire, je suis certain qu’il va comprendre ! »

215

Mais les hommes l’entraînaient déjà vers l’infirmerie.

« Lâchez-moi ! criait-il. Laissez-moi lui parler au moins une minute ! »

Pour se rendre à l’infirmerie, il fallait traverser le salon où tous les autres pensionnaires étaient réunis. Quand ils virent Eduard se démener, l’agitation gagna l’assistance.

« Laissez-le libre ! Il est fou ! »

Certains riaient, d’autres frappaient sur les tables et sur les chaises.

« C’est un hospice ici ! Personne n’est obligé

de se comporter comme vous ! »

L’un des infirmiers murmura à l’autre : « Il faut leur faire peur, ou d’ici peu la situation deviendra incontrôlable.

– Il n’y a qu’un moyen.

– Cela ne plaira pas au Dr Igor.

– Ce sera encore pire s’il voit cette bande de maniaques tout casser dans son sacro-saint établissement. »

Veronika se réveilla alarmée, couverte de sueur froide. Il y avait beaucoup de bruit, et elle aurait eu besoin de silence pour dormir encore. Mais le vacarme persistait.

Elle se leva, un peu hébétée, et se dirigea vers le salon à temps pour voir des infirmiers entraî216

ner Eduard, tandis que d’autres accouraient en brandissant des seringues.

« Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle.

– Veronika ! »

Le schizophrène lui avait parlé ! Il avait prononcé son nom ! Eprouvant une honte mêlée de surprise, elle tenta de s’approcher. Un infirmier l’en empêcha.

« Qu’est-ce que vous faites ? Je ne suis pas ici parce que je suis folle ! Vous ne pouvez pas me traiter ainsi ! »

Elle parvint à repousser l’infirmier, tandis que les autres pensionnaires hurlaient et faisaient un tintamarre qui l’épouvanta. Devait-elle aller trouver le Dr Igor et partir sur-le-champ ?

« Veronika ! »

Il l’avait encore appelée. Dans un effort surhumain, Eduard réussit à se libérer de l’étreinte des deux hommes. Mais, au lieu de s’échapper en courant, il resta debout, immobile, dans la même posture que la nuit précédente. Comme par magie, tout le monde s’arrêta, attendant le mouvement suivant. L’un des infirmiers s’approcha de nouveau. Rassemblant toute son énergie, Eduard le regarda.

« Je vous suis. Je sais où vous m’emmenez, et je sais aussi que vous désirez que tout le monde le sache. Attendez seulement une minute. »

217

L’infirmier décida que cela valait la peine de courir le risque ; après tout, la situation semblait redevenue normale.

« Je pense que tu... je pense que tu comptes beaucoup pour moi, dit Eduard à Veronika.

– Tu ne peux pas parler. Tu ne vis pas dans ce monde, tu ne sais pas que je m’appelle Veronika. Tu n’étais pas avec moi la nuit dernière, je t’en prie, dis que tu n’étais pas là !

– J’étais là. »

Elle lui prit la main. Les fous criaient, applaudissaient, lançaient des obscénités.

« Où t’emmènent-ils ?

– Ils vont me faire subir un traitement.

– Je t’accompagne.

– Inutile. Tu vas être effrayée, même si je t’affirme que cela ne fait pas souffrir, qu’on ne sent rien, et que c’est beaucoup mieux que les calmants parce que la lucidité revient plus vite. »

Veronika ignorait de quoi il parlait. Elle regrettait de lui avoir pris la main, elle aurait voulu partir le plus vite possible, cacher sa honte, ne plus jamais voir cet homme qui avait été témoin de ce qu’il y avait de plus sordide en elle et qui pourtant continuait à la traiter avec tendresse.

218

Mais elle se rappela les propos de Maria : elle n’avait d’explications à donner à personne, pas même au garçon qui se tenait devant elle.

« Je t’accompagne. »

Les infirmiers pensèrent que c’était peut-être mieux ainsi : le schizophrène n’avait plus besoin d’être maîtrisé, il les suivait de son plein gré. Quand ils furent à l’infirmerie, Eduard s’allongea volontairement sur un lit. Deux autres hommes l’attendaient à côté d’une étrange machine et d’un sac contenant des bandes de toile.

Eduard se tourna vers Veronika et lui demanda de s’asseoir sur le lit voisin.

« Dans quelques minutes, l’histoire aura fait le tour de Villete et les gens se calmeront. Même la plus furieuse des folies comporte sa dose de crainte. Seul celui qui a connu cela sait que ce n’est pas si terrible. »

Les infirmiers écoutaient et ne croyaient pas les propos du schizophrène. Le traitement était sans doute très douloureux, mais nul ne peut comprendre ce qui se passe dans la tête d’un fou. La seule chose sensée que le garçon ait dite concernait la crainte : tout Villete serait effectivement au courant et la paix reviendrait rapidement. 219

« Tu t’es allongé trop tôt », remarqua l’un d’eux.

Eduard se releva et ils étendirent une sorte d’alèse en caoutchouc. « Maintenant, tu peux t’allonger. »

Il obéit. Il était calme, comme si tout cela n’était que routine.

Les infirmiers attachèrent quelques bandes de toile sur le corps d’Eduard et placèrent dans sa bouche un morceau de gomme.

« C’est pour qu’il ne se morde pas la langue », expliqua à Veronika l’un des hommes, satisfait de lui donner au passage une information technique autant qu’un avertissement. Ils placèrent la machine sur une chaise à côté

du lit. A peine plus grande qu’une boîte à chaussures, elle était munie de quelques boutons et de trois cadrans avec des aiguilles. Deux fils sortaient de dessous et se terminaient par des appareils semblables à des écouteurs. L’un des infirmiers plaça les écouteurs sur les tempes d’Eduard. Un autre s’employa à régler le mécanisme en tournant des boutons, tantôt à

droite, tantôt à gauche. Même s’il ne pouvait pas parler à cause de la gomme qu’il avait dans la bouche, Eduard gardait les yeux fixés sur ceux de la jeune fille et semblait dire : « Ne t’inquiète pas, n’aie pas peur. »

220

« C’est réglé pour cent trente volts en trois dixièmes de seconde, dit l’infirmier. On y va. »

Il appuya sur un bouton et la machine émit un bourdonnement. Au même moment, les yeux

d’Eduard devinrent vitreux et son corps se tordit sur le lit avec une telle force que, sans les liens qui le maintenaient, sa colonne vertébrale se serait brisée.

« Arrêtez ! cria Veronika.

– C’est fini », dit l’infirmier en ôtant les écouteurs. Pourtant, le corps d’Eduard continuait de se tordre, et sa tête se balançait d’un côté à

l’autre avec une telle violence qu’un des hommes dut la maintenir. L’autre rangea la machine dans une sacoche et s’assit pour fumer une cigarette. La scène dura quelques minutes : le corps d’Eduard semblait s’apaiser, puis les spasmes recommençaient, tandis qu’un des infirmiers redoublait d’efforts pour maintenir fermement sa tête. Peu à peu, les contractions diminuèrent, jusqu’à cesser complètement. Eduard gardait les yeux ouverts, et l’un des hommes les ferma comme on fait avec les morts. Ensuite, il retira la gomme de la bouche du garçon, le détacha, et rangea les bandes de toile dans la sacoche. 221

« L’effet de l’électrochoc dure une heure, expliqua-t-il à la jeune fille qui ne criait plus et semblait hypnotisée par le spectacle auquel elle venait d’assister. Tout va bien, bientôt il redeviendra normal et sera plus calme. »

Dès que la décharge électrique l’avait atteint, Eduard avait éprouvé une sensation qu’il connaissait bien : la vision normale diminuait, comme si l’on fermait un rideau, puis tout disparaissait. Il n’y avait ni douleur, ni souffrance –

mais il avait vu d’autres fous traités par électrochocs, et il savait que la scène paraissait horrible. Il était maintenant en paix. Si, quelques instants auparavant, il avait reconnu les frémissements d’une émotion nouvelle dans son cœur, s’il commençait à deviner que l’amour pouvait être davantage que celui que lui donnaient ses parents, grâce à l’électrochoc – ou thérapie électroconvulsive (TEC), ainsi que préféraient l’appeler les spécialistes –, il retrouverait sans aucun doute son état normal.

Le principal effet de la TEC était de détruire les souvenirs récents. Eduard ne pouvait pas nourrir des rêves impossibles, ni regarder vers un avenir qui n’existait pas ; ses pensées devaient rester tournées vers le passé, sinon il finirait par désirer revenir à la vie.

222

Une heure plus tard, Zedka entra dans l’infirmerie quasi déserte, à l’exception d’un garçon couché sur un lit et d’une fille assise à son chevet. En s’approchant, elle constata que la fille avait encore vomi et qu’elle gardait la tête baissée, inclinée à droite. Zedka se retourna pour appeler au secours, mais Veronika releva la tête.

« Ce n’est rien. J’ai eu une nouvelle crise, mais c’est passé. »

Zedka la prit gentiment par le bras et l’emmena aux toilettes.

« Ce sont des toilettes pour hommes, dit la jeune fille.

– Il n’y a personne ici, ne t’inquiète pas. »

Elle ôta le tricot souillé, le nettoya et le posa au-dessus du radiateur. Puis elle enleva sa chemise de laine et aida Veronika à l’enfiler.

« Garde-la, je suis venue vous dire adieu. »

La jeune fille paraissait distante, comme si plus rien ne l’intéressait. Zedka la reconduisit jusqu’à la chaise où elle était assise auparavant.

« Eduard va se réveiller d’ici peu. Il aura peutêtre des difficultés à se rappeler ce qui s’est passé, mais la mémoire lui reviendra vite. Ne t’inquiète pas s’il ne te reconnaît pas immédiatement. 223

– Je ne m’inquiéterai pas, répondit Veronika. Je ne me reconnais même pas moi-même. »

Zedka tira une chaise et s’assit à côté d’elle. Elle était restée si longtemps à Villete qu’elle pouvait bien demeurer quelques minutes de plus avec cette jeune fille.

« Te souviens-tu de notre première rencontre ?

Ce jour-là, je t’ai raconté une histoire afin de t’expliquer que le monde est exactement tel que nous le voyons. Tous croyaient le roi fou, parce qu’il voulait faire appliquer un ordre qui n’existait plus dans l’esprit de ses sujets. Pourtant, il existe des choses qui, de quelque côté qu’on les considère, sont toujours les mêmes et valent pour tout le monde. L’amour en est une. »

Zedka nota que le regard de Veronika avait changé. Elle poursuivit donc : « Je dirais que, si une femme qui n’en a plus pour longtemps décide de passer ce peu de temps devant un lit, à regarder un homme endormi, il y a de

l’amour là-dedans. Je dirais plus encore : si, entre-temps, elle a eu une crise cardiaque et qu’elle est restée silencieuse, uniquement pour ne pas devoir s’éloigner de cet homme, c’est que cet amour peut encore grandir.

– Cela peut aussi être le désespoir, répliqua Veronika. Une tentative pour se prouver qu’en 224

fin de compte il n’y a pas de raison de continuer à lutter sous le soleil. Je ne peux pas être amoureuse d’un homme qui vit dans un autre univers.

– Nous vivons tous dans notre propre univers. Mais si tu regardes le ciel étoilé, tu verras que tous ces univers se combinent et forment des systèmes solaires, des constellations, des galaxies. »

Veronika se leva et s’approcha d’Eduard. Tendrement, elle passa la main dans ses cheveux. Elle était heureuse d’avoir quelqu’un à qui parler.

« Il y a des années, quand j’étais une enfant et que ma mère m’obligeait à apprendre le piano, je me disais que je ne serais capable de bien jouer que lorsque je serais amoureuse. La nuit dernière, pour la première fois de ma vie, j’ai senti que les notes venaient sous mes doigts comme si je n’avais aucun contrôle sur ce que je faisais.

« Une force me guidait, agençait des mélodies et des accords que je n’aurais jamais cru pouvoir jouer. Je me suis abandonnée au piano comme je venais de m’abandonner à cet homme, sans qu’il ait touché un seul de mes cheveux. Hier, je n’étais plus la même, ni quand j’ai cédé à mon désir, ni quand j’ai joué du piano. Pourtant, je pense que j’étais pleinement moi-même. » Vero225

nika secoua la tête. « Ce que je raconte n’a pas de sens. »

Zedka se souvint de ses rencontres, dans l’espace, avec tous ces êtres flottant dans d’autres dimensions. Elle voulut les raconter à Veronika, mais elle eut peur de la troubler encore davantage.

« Avant que tu ne répètes que tu vas mourir, je veux te dire quelque chose : il y a des gens qui passent leur existence entière à la recherche d’un moment comme celui que tu as connu la nuit dernière, et ils ne le trouvent pas. C’est pourquoi, si tu dois mourir maintenant, meurs le cœur plein d’amour. » Zedka se leva. « Tu n’as rien à perdre. Beaucoup ne se permettent pas d’aimer justement parce que bien des choses, de l’avenir et du passé, sont en jeu. Dans ton cas, seul existe le présent. »

Elle s’approcha de Veronika et lui donna un baiser.

« Si je reste ici plus longtemps, je finirai par renoncer à partir. Je suis guérie de ma dépression, mais j’ai découvert ici d’autres formes de folie. Je veux les emporter avec moi, et regarder la vie avec mes propres yeux.

« Quand je suis arrivée, j’étais déprimée. Aujourd’hui, je suis folle et j’en suis très fière. Dehors, je me comporterai exactement comme 226

les autres. Je ferai les courses au supermarché, je parlerai de banalités avec mes amies, je perdrai un temps précieux devant la télévision. Mais je sais que mon âme est libre et que je peux rêver et communiquer avec d’autres univers dont je ne concevais même pas l’existence avant d’entrer ici.

« Je m’autoriserai quelques folies, seulement pour que les gens disent : “ Elle sort de Villete ! ”

Mais je sais qu’il ne manquera rien à mon âme, car ma vie aura un sens. Je pourrai regarder un coucher de soleil et croire que Dieu en est l’auteur. Lorsque quelqu’un m’ennuiera, je dirai une énormité, et je me moquerai bien de ce que l’on pensera puisque tout le monde dira : “ Elle sort de Villete ! ”

« Dans la rue, je regarderai les hommes droit dans les yeux, et je n’aurai pas honte de me sentir désirée. Mais, peu après, j’irai acheter dans une boutique de produits importés les meilleurs vins que mes moyens me permettront de m’offrir, et je les boirai avec mon mari, parce que je veux rire avec lui que j’aime tant.

« Il me dira en riant : “ Tu es folle ! ” Et je répondrai : “ Bien sûr, je suis allée à Villete ! La folie m’a libérée. Maintenant, mon mari adoré, tu dois prendre des vacances chaque année et me faire découvrir les dangers de la montagne car j’ai besoin de courir le risque d’être en vie. ”

227

« Les gens diront : “ Elle sort à peine de Villete, et déjà elle rend son mari fou ! ” Et il comprendra qu’ils ont raison. Il rendra grâces à Dieu que notre mariage connaisse une nouvelle jeunesse, et que nous soyons fous, comme sont fous ceux qui ont inventé l’amour. »

Et Zedka sortit en fredonnant une chanson que Veronika n’avait jamais entendue.

Le Dr Igor avait eu une journée fatigante, mais il était récompensé. Bien qu’il voulût garder le flegme et l’indifférence d’un scientifique, il arrivait à peine à contenir son enthousiasme : les tests relatifs au traitement de l’empoisonnement par le Vitriol donnaient des résultats surprenants !

« Nous n’avons pas rendez-vous aujourd’hui, dit-il à Maria qui était entrée sans frapper à la porte.

– Je ne resterai pas longtemps. En réalité, j’aimerais seulement vous demander un avis. »

« Aujourd’hui, tout le monde vient me demander un simple avis », songea le Dr Igor en se rappelant la question de la jeune fille sur le sexe.

« Eduard vient de recevoir un électrochoc.

– Thérapie électroconvulsive ; s’il vous plaît, employez les termes corrects, ou nous allons pas229

ser pour une bande de barbares. » Tout en dissimulant sa surprise, le Dr Igor se promit de chercher plus tard qui était l’auteur de cette initiative. « Et si vous voulez mon opinion sur le sujet, je dois préciser que la TEC n’est plus appliquée de nos jours comme elle l’était autrefois.

– Mais c’est dangereux.

– C’était très dangereux ; on ne connaissait pas le voltage adéquat ni le bon endroit où placer les électrodes, et nombre de patients sont morts d’hémorragie cérébrale au cours du traitement. Mais les choses ont changé : de nos jours, la TEC est de nouveau utilisée, avec une bien meilleure précision technique, et elle a l’avantage de provoquer une amnésie instantanée, ce qui permet d’éviter l’intoxication chimique due à

l’usage prolongé de médicaments. Lisez quelques revues psychiatriques, et ne confondez pas la TEC et les chocs électriques des tortionnaires sud-américains. Bon. Je vous ai donné mon avis. Maintenant je dois me remettre au travail. »

Maria ne bougea pas.

« Ce n’est pas cela que je suis venue vous demander. En réalité, je veux savoir si je peux sortir d’ici.

– Vous sortez quand vous voulez, et vous revenez parce que vous le désirez, et parce que 230

votre mari a encore assez d’argent pour que l’on vous garde dans un établissement aussi onéreux que celui-ci. Peut-être devriez-vous plutôt me demander : “ Suis-je guérie ? ” Je vous répondrais alors par une autre question : “ Guérie de quoi ? ” Vous allez me dire : “ Guérie de ma peur, du syndrome de panique. ” Et je vous répondrai : “ Eh bien, Maria, il y a trois ans que vous n’en souffrez plus. ”

– Alors je suis guérie.

– Bien sûr que non. Votre maladie n’est pas celle-là. Dans la thèse que je rédige pour la présenter à l’Académie des sciences de Slovénie (le Dr Igor ne voulait pas entrer dans les détails sur le Vitriol), j’étudie le comportement humain dit

“ normal ”. De nombreux médecins avant moi ont mené cette recherche et sont arrivés à la conclusion que la normalité n’est qu’une question de consensus. Autrement dit, si la plupart des gens pensent qu’une chose est juste, elle devient juste.

« Certaines choses sont gouvernées par le plus élémentaire bon sens : placer les boutons sur le devant de la chemise est une question de logique, car il serait très difficile de les boutonner de côté, et carrément impossible s’ils étaient dans le dos.

« Mais d’autres choses s’imposent parce que le plus grand nombre estime qu’elles doivent être 231

ainsi. Je vous donnerai deux exemples : vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les lettres d’un clavier de machine à écrire étaient placées dans cet ordre ?

– Je ne me suis jamais posé la question.

– Nous appelons ce clavier AZERTY, puisque les premières lettres de la première ligne sont disposées ainsi. La première machine fut inventée par Christopher Sholes, en 1873, pour améliorer la calligraphie, mais elle présentait un problème : si la personne dactylographiait très vite, les caractères s’entrechoquaient et enrayaient le mécanisme. Alors Sholes dessina le clavier AZERTY, un clavier qui obligeait les dactylographes à aller lentement.

– Je ne le crois pas.

– C’est pourtant vrai. Il se trouve que Remington, qui à l’époque fabriquait des machines à

coudre, utilisa le clavier AZERTY pour ses premières machines à écrire. Ce qui signifie qu’un nombre croissant de gens fut obligé d’apprendre ce système, et que de plus en plus d’usines fabriquèrent ce clavier, jusqu’à ce qu’il devienne le seul modèle existant. Je le répète : le clavier des machines et des ordinateurs a été conçu pour que les doigts frappent plus lentement, et non plus vite, comprenez-vous ? Essayez de changer les lettres de place, et vous ne trouverez pas un seul acheteur pour votre produit. »

232

La première fois qu’elle avait vu un clavier, Maria s’était demandé pourquoi les lettres n’y figuraient pas par ordre alphabétique. Puis elle n’y avait plus songé, croyant que c’était la meilleure configuration pour taper rapidement.

« Connaissez-vous Florence ? demanda le

Dr Igor.

– Non.

– Vous devriez, ce n’est pas loin, et voici mon second exemple. Il y a dans la cathédrale de Florence une très belle horloge dessinée par Paolo Uccello en 1443. Il se trouve que cette horloge présente une curiosité : bien qu’elle marque les heures, comme toutes les autres, ses aiguilles vont dans le sens inverse de celui auquel nous sommes habitués.

– Quel rapport avec ma maladie ?

– J’y viens. En créant cette horloge, Paolo Uccello n’a pas cherché à être original : en réalité, à cette époque il existait quelques horloges de ce type, ainsi que d’autres dont les aiguilles allaient dans le sens que nous connaissons aujourd’hui. Pour une raison inconnue, peutêtre parce que le duc de Florence possédait une horloge dont les aiguilles allaient dans le sens que nous appelons aujourd’hui le “ bon ” sens, celui-ci finit par s’imposer comme unique, et l’horloge d’Uccello devint une aberration, une folie. »

233

Le Dr Igor fit une pause. Mais il savait que Maria suivait son raisonnement.

« A présent, venons-en à votre maladie : chaque être humain est unique, il a ses propres qualités, ses instincts, ses formes de plaisir, sa quête de l’aventure. Cependant la société impose une manière d’agir collective, et les gens ne cessent de se demander pourquoi ils doivent se comporter ainsi. Ils l’acceptent, comme les dactylographes ont accepté le fait que l’AZERTY fût le meilleur clavier possible. Avez-vous jamais rencontré quelqu’un qui se soit demandé pourquoi les aiguilles d’une horloge tournent dans un sens, et non dans le sens contraire ?

– Non.

– Si quelqu’un le faisait, il s’entendrait probablement répondre : “ Tu es fou ! ” S’il insistait, les gens s’efforceraient de trouver une raison, mais bientôt ils changeraient de sujet, parce qu’il n’y a pas d’autre explication que celle que je vous ai donnée. Alors, je reviens à votre question. Répétez-la.

– Suis-je guérie ?

– Non. Vous êtes une personne différente qui veut ressembler aux autres. Et cela, de mon point de vue, est considéré comme une maladie grave.

– C’est grave d’être différent ?

234

– C’est grave de s’obliger à ressembler à tout le monde : cela provoque des névroses, des psychoses, des paranoïas. C’est grave parce que c’est forcer la nature et aller à l’encontre des lois de Dieu, qui, dans tous les bois et toutes les forêts du monde, n’a pas créé une seule feuille identique à une autre. Mais vous, vous pensez que c’est une folie d’être différente, et c’est pourquoi vous avez choisi de vivre à Villete : ici, comme tous sont différents, vous devenez semblable à tout le monde. Avez-vous compris ? »

Maria acquiesça d’un hochement de tête.

« Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être différents, les gens vont à l’encontre de la nature, et leur organisme se met à produire le Vitriol – ou l’Amertume, comme on appelle vulgairement ce poison.

– Qu’est-ce que le Vitriol ? »

Le Dr Igor comprit qu’il s’était emporté, et il préféra changer de sujet.

« Peu importe ce qu’est le Vitriol. Ce que je veux dire, c’est que tout porte à croire que vous n’êtes pas guérie. »

Maria avait des années d’expérience dans les tribunaux ; elle décida de la mettre en pratique sur-le-champ. La première tactique consistait à

feindre d’être d’accord avec son adversaire pour mieux le piéger ensuite lors d’un autre raisonnement. 235

« Je suis d’accord avec vous. Je suis venue ici pour une raison très concrète, le syndrome de panique, et je suis finalement restée pour un motif très abstrait, l’incapacité d’envisager une autre existence, sans emploi et sans mari. C’est vrai : j’avais perdu l’envie de refaire ma vie, une vie à laquelle j’aurais dû m’accoutumer de nouveau. Et j’irai plus loin : j’admets que dans un hospice, malgré les électrochocs – pardon, la TEC, comme vous préférez l’appeler –, les horaires, les crises d’hystérie de certains malades, les règles sont plus faciles à supporter que les lois d’un monde qui, comme vous le dites, fait tout pour que tout se ressemble.

« Il se trouve que, la nuit dernière, j’ai entendu une femme jouer du piano. Son interprétation était magistrale, comme j’en ai rarement entendu. Pendant que j’écoutais la musique, je pensais à tous ceux qui ont souffert pour composer ces sonates, ces préludes, ces adagios. Comme ils ont dû paraître insensés quand ils ont révélé leurs morceaux – tous uniques – à ceux qui tenaient le monde musical sous leur coupe !

Je songeais aux difficultés rencontrées et à

l’humiliation subie avant de trouver quelqu’un qui finançât un orchestre, aux huées d’un public qui n’était pas encore habitué à de telles harmonies. 236

« Pis que tout cela, je pensais : “ Non seulement les compositeurs ont souffert, mais cette fille les interprète de toute son âme parce qu’elle sait qu’elle va mourir. Et moi, ne vais-je pas mourir aussi ? Où ai-je laissé mon âme, si je veux pouvoir interpréter la musique de mon existence avec le même enthousiasme ? ” »

Le Dr Igor écoutait en silence. Il lui semblait que toutes ses réflexions parvenaient à un résultat, mais il était encore trop tôt pour en avoir la certitude.

« Où ai-je laissé mon âme ? répéta Maria. Quelque part dans mon passé. Dans ce que je voulais que fût ma vie. J’ai laissé mon âme prisonnière de ce moment où j’avais une maison, un mari, un emploi dont je voulais me libérer sans jamais en avoir eu le courage.

« Mon âme était dans mon passé, mais aujourd’hui elle est ici, et je la sens de nouveau dans mon corps, pleine d’enthousiasme. Je ne sais pas quoi faire ; je sais seulement qu’il m’a fallu trois ans pour comprendre que l’existence me poussait vers un chemin différent, et que je ne voulais pas le prendre.

– Je constate certains symptômes d’amélioration, remarqua le Dr Igor.

– Je n’avais pas besoin de demander à quitter Villete. Il me suffisait de franchir la porte et de 237

ne plus jamais revenir. Mais je devais dire tout cela à quelqu’un, et c’est à vous que je le confie : la mort de cette fille m’aide à comprendre ma vie.

– Je pense que ces symptômes d’amélioration se transforment en guérison miraculeuse, poursuivit en riant le Dr Igor. Qu’avez-vous l’intention de faire ?

– Aller au Salvador m’occuper des enfants.

– Vous n’avez pas besoin d’aller si loin : Sarajevo se trouve à moins de deux cents kilomètres d’ici. La guerre est finie, mais les problèmes subsistent.

– J’irai à Sarajevo. »

Le Dr Igor prit un formulaire dans son tiroir et le remplit soigneusement. Puis il se leva et raccompagna Maria jusqu’à la porte.

« Bonne chance », dit-il. Puis il ferma aussitôt la porte et retourna s’asseoir à son bureau. Il n’aimait pas s’attacher à ses patients, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. On allait regretter Maria à Villete.

Lorsque Eduard rouvrit les yeux, la jeune fille était encore là. Lors de ses premières séances d’électrochocs, il avait passé un long moment à

tâcher de se rappeler les événements. Après tout, c’était précisément l’effet thérapeutique de ce traitement : provoquer une amnésie partielle, de sorte que le malade oublie le problème qui l’affligeait et puisse enfin se calmer. Cependant, plus les électrochocs étaient appliqués fréquemment, moins leur effet se faisait sentir longtemps. Il reconnut aussitôt la jeune fille.

« Pendant que tu dormais, tu as parlé des visions du Paradis », dit-elle en lui passant la main dans les cheveux.

Les visions du Paradis ? Oui, les visions du Paradis. Eduard la regarda. Il voulait tout lui raconter.

239

A ce moment précis une infirmière entra avec une seringue.

« Je dois te faire cette injection maintenant, dit-elle à Veronika. Ordre du Dr Igor.

– On m’en a déjà fait une aujourd’hui, je n’en veux pas. Je n’ai plus aucune envie de sortir d’ici. Je n’obéirai à aucun ordre, à aucune règle, on ne me forcera à rien. »

L’infirmière semblait habituée à ce genre de réaction.

« Alors, malheureusement, nous devrons te l’administrer de force.

– Il faut que je te parle, intervint Eduard. Accepte la piqûre. »

Veronika releva la manche de son pull et l’infirmière injecta la drogue.

« Bonne petite, dit-elle. Pourquoi ne sortezvous pas de cette infirmerie lugubre et n’allezvous pas vous promener un peu dehors ? »

« Tu as honte de ce qui s’est passé la nuit dernière, dit Eduard, tandis qu’ils marchaient dans le parc.

– J’en ai eu honte. Maintenant j’en suis fière. Je veux savoir ce que sont les visions du Paradis, parce que j’ai été très près d’en avoir une moimême. 240

– Je dois regarder plus loin, au-delà des bâtiments de Villete.

– Alors fais-le. »

Eduard regarda derrière lui, non pas en direction des murs de l’infirmerie, ni vers le parc où

les malades marchaient en silence, mais vers une rue, sur un autre continent, en un pays où la sécheresse alternait avec des pluies torrentielles. Eduard pouvait sentir l’odeur de cette terre. C’était la saison sèche et la poussière lui entrait par le nez. Cette sensation lui plaisait car sentir la terre, c’est se sentir vivant. Il pédalait sur une bicyclette importée, il avait dix-sept ans, et il venait de sortir du collège américain de Brasilia où il étudiait comme tous les enfants de diplomates. Il détestait Brasilia, mais il aimait les Brésiliens. Son père avait été nommé ambassadeur de Yougoslavie deux ans auparavant, à une époque où l’on était loin d’imaginer la sanglante division du pays. Milosevic était au pouvoir ; hommes et femmes vivaient avec leurs différences dans une relative harmonie malgré les conflits régionaux. Le Brésil avait été précisément le premier poste de son père. Il rêvait de plages, de carnaval, de parties de football, de musique, mais il 242

s’était retrouvé dans cette capitale éloignée de la côte, créée uniquement pour abriter des politiciens, des bureaucrates, des diplomates, et les enfants désœuvrés de tous ces gens.

Eduard détestait vivre dans cette ville. Il passait la journée enfermé dans ses études, essayant sans y parvenir de se faire des relations parmi ses camarades de classe, cherchant sans le trouver un moyen de s’intéresser aux voitures, aux chaussures de tennis dernier cri, aux vêtements de marque, seuls sujets de conversation parmi ces jeunes.

De temps à autre, il y avait une fête au cours de laquelle les garçons se saoulaient d’un côté du salon tandis que les filles feignaient l’indifférence, de l’autre. La drogue circulait en abondance et Eduard avait tâté pratiquement de toutes les variétés, sans jamais se passionner vraiment pour aucune. Il était excessivement agité ou somnolent, et il perdait tout intérêt pour ce qui se passait autour de lui.

Sa famille se faisait du souci. Il fallait le préparer à marcher sur les traces de son père, et bien qu’il eût presque tous les talents nécessaires

– l’envie d’étudier, un bon goût artistique, de la facilité pour les langues, de l’intérêt pour la politique –, il lui manquait une qualité fondamentale pour embrasser la carrière diplomatique : il avait des difficultés à communiquer avec autrui. 243

Ses parents avaient beau l’emmener à des réceptions, ouvrir leur maison à ses camarades du collège américain et lui assurer une confortable somme d’argent de poche, il était rare de voir Eduard en compagnie. Un jour, sa mère lui demanda pourquoi il n’invitait pas ses amis à

déjeuner ou à dîner.

« Je connais déjà toutes les marques de chaussures de tennis, le nom de toutes les filles avec lesquelles il est facile de coucher. Nous n’avons plus rien d’intéressant à nous dire. »

Et puis, un jour, apparut la Brésilienne. Quand leur fils se mit à sortir et à rentrer tard, l’ambassadeur et sa femme se sentirent rassurés bien que personne ne sût exactement d’où venait la jeune fille. Un soir, Eduard l’invita à dîner à la maison. Elle était bien élevée, et ils furent ravis ; le gamin allait enfin apprendre à communiquer avec les étrangers ! En outre, même s’ils n’en parlaient pas entre eux, les parents d’Eduard se disaient tous deux que la présence de cette petite les soulageait d’une vive angoisse : leur fils n’était pas homosexuel !

Ils traitèrent Mari (c’était son nom) avec la gentillesse de futurs beaux-parents, même s’ils savaient que, deux ans plus tard, ils seraient 244

mutés ailleurs et n’avaient pas la moindre intention que leur fils épousât une jeune fille originaire d’un pays aussi exotique. Ils forgeaient pour lui d’autres projets et espéraient qu’il rencontrerait, en France ou en Allemagne, une fille de bonne famille, qui se révélerait une digne compagne pour la brillante carrière diplomatique que l’ambassadeur lui préparait.

Mais Eduard était manifestement de plus en plus amoureux. Inquiète, la mère eut une conversation avec son mari.

« L’art de la diplomatie consiste à mettre à

l’épreuve la patience de l’adversaire, lui dit l’ambassadeur. Un premier amour peut être inoubliable, mais il prend toujours fin. »

Toutefois, Eduard donnait l’impression d’avoir profondément changé. Il rapportait à la maison des livres bizarres, il installa une pyramide dans sa chambre et, chaque nuit, en compagnie de Mari, il faisait brûler de l’encens et restait des heures concentré sur un étrange dessin accroché

au mur. Ses résultats au collège américain commencèrent à s’en ressentir.

Bien qu’elle ne comprît pas le portugais, la mère voyait bien les couvertures de livres représentant des croix, des bûchers, des sorcières pendues, des symboles cabalistiques.

« Notre fils a des lectures dangereuses, disaitelle. 245

– Ce qui est dangereux, c’est ce qui se passe dans les Balkans, lui rétorquait l’ambassadeur. Selon certaines rumeurs, la Slovénie réclame son indépendance, et cela peut nous conduire à la guerre. »

La mère d’Eduard n’accordait pas la moindre importance à la politique ; en revanche, elle voulait comprendre ce qui arrivait à son fils.

« Et cette manie de faire brûler de l’encens ?

– C’est pour masquer l’odeur de marijuana, répondait l’ambassadeur. Notre fils a reçu une excellente éducation, il ne peut tout de même pas croire que ces bâtonnets parfumés ont le pouvoir d’attirer les esprits.

– Mon fils se drogue !

– Ça lui passera. Moi aussi, j’ai fumé de la marijuana quand j’étais jeune, il en sera vite dégoûté, comme j’en ai été dégoûté. »

La femme se sentit fière et rassurée : son mari était un homme d’expérience, il était entré dans l’univers de la drogue et il était parvenu à en sortir ! Un homme doté d’une telle force de volonté était capable de contrôler toutes les situations.

Un beau jour, Eduard réclama une bicyclette.

« Tu as un chauffeur et une Mercedes Benz à

ta disposition. Pourquoi vouloir une bicyclette ?

246

– Pour le contact avec la nature. Mari et moi allons faire un voyage de dix jours. Non loin d’ici se trouvent d’immenses gisements de cristaux, et Mari affirme qu’ils transmettent une bonne énergie. »

La mère et le père d’Eduard avaient été éduqués sous le régime communiste : pour eux, le cristal n’était qu’un minéral obéissant à une organisation déterminée d’atomes, et d’où n’émanait aucune espèce d’énergie, qu’elle fût positive ou négative. Ils se renseignèrent et découvrirent que ces histoires de « vibrations de cristaux »

commençaient à être à la mode. Si jamais leur fils s’avisait d’aborder ce sujet au cours d’une réception officielle, l’ambassadeur risquait de perdre la face. Pour la première fois, celui-ci reconnut que la situation devenait grave. Brasilia était une ville bruissante de rumeurs, l’on ne tarderait pas à apprendre qu’Eduard s’intéressait à des superstitions primitives. Ses rivaux à

l’ambassade penseraient qu’il tenait cela de ses parents. Or la diplomatie – en plus d’être un art de l’attente – reposait sur la faculté de garder, en toutes circonstances, une façade conventionnelle et protocolaire.

« Mon garçon, cela ne peut pas durer !

s’exclama l’ambassadeur. J’ai des amis au ministère yougoslave des Relations extérieures. Tu as 247

une brillante carrière diplomatique devant toi mais tu dois apprendre à regarder la réalité en face. »

Ce soir-là, Eduard ne rentra pas à la maison. Ses parents téléphonèrent chez Mari, dans les morgues et les hôpitaux de la capitale, sans résultat. La mère perdit confiance dans la capacité de son mari à comprendre sa propre famille, bien qu’il fût un excellent négociateur avec les étrangers.

Eduard rentra le lendemain, affamé et somnolent. Il mangea et gagna sa chambre, fit brûler de l’encens, récita des mantras, dormit le reste de l’après-midi et toute la nuit suivante. A son réveil, une bicyclette neuve l’attendait.

« Va donc voir tes cristaux, lui dit sa mère. J’expliquerai à ton père. »

Et ainsi, en cet après-midi de sécheresse poussiéreuse, Eduard se rendit tout joyeux chez Mari. La ville était si bien (de l’avis de ses architectes) ou si mal (de l’avis d’Eduard) dessinée qu’il n’y avait quasiment aucun carrefour. Il roulait à

droite, sur une piste à grande vitesse, tout en regardant l’azur traversé de nuages qui ne donnent pas de pluie, lorsqu’il sentit qu’il s’élevait dans le ciel à une vitesse considérable, puis retombait et atterrissait sur l’asphalte. Plof !

248

« J’ai eu un accident. »

Il voulut se retourner, car son visage était plaqué contre le sol, mais il comprit qu’il ne contrôlait plus son corps. Il entendit les coups de frein des voitures, les cris effrayés des gens, quelqu’un s’approcha et tenta de le toucher, puis aussitôt un hurlement : « Ne le bougez pas ! Si on le bouge, il peut rester paralysé pour le reste de sa vie ! »

Les secondes passaient lentement, et Eduard prit peur. Contrairement à ses parents, il croyait en Dieu et en une vie au-delà de la mort. Pourtant, il trouvait injuste de mourir à dix-sept ans, le regard rivé à l’asphalte, dans un pays qui n’était pas le sien.

« Tu te sens bien ? » demanda une voix.

Non, il ne se sentait pas bien, il ne parvenait pas à bouger et ne pouvait rien dire non plus. Le pire était qu’il ne perdait pas conscience, il savait exactement ce qui se passait, et dans quel état il se trouvait. N’allait-il pas s’évanouir ?

Dieu n’avait-il pas pitié de lui, justement en un moment où il Le cherchait si intensément, envers et contre tous ?

« Les secours ne vont pas tarder à arriver, murmura une autre personne en prenant sa main. Je ne sais pas si tu peux m’entendre, mais reste calme. Tu n’as rien de grave. »

249

Oui, il pouvait entendre. Il aurait aimé que cette personne – un homme – continuât de parler, de lui assurer qu’il n’avait rien de grave, même s’il était suffisamment adulte pour comprendre que l’on parle toujours ainsi lorsque la situation est très sérieuse. Il pensa à Mari, à

la région des montagnes de cristaux emplies d’énergie positive, alors que Brasilia était la plus forte concentration de négativité qu’il ait connue au cours de ses méditations.

Les secondes devinrent des minutes, les gens s’efforçaient de le consoler et, pour la première fois depuis que c’était arrivé, il commença à ressentir une douleur. Une douleur aiguë, qui provenait du centre de sa tête et semblait se répandre dans tout son corps.

« Ils viennent d’arriver, dit l’homme qui lui tenait la main. Demain, tu remonteras sur ta bicyclette. »

Mais, le lendemain, Eduard était hospitalisé, les deux jambes et un bras dans le plâtre, immobilisé pour un bon mois, obligé d’écouter sa mère qui ne cessait de pleurer, son père qui passait des coups de fil anxieux, les médecins qui répétaient toutes les cinq minutes que les vingt-quatre heures les plus préoccupantes étaient derrière eux et qu’il n’y aurait aucune lésion cérébrale. 250

Sa famille contacta l’ambassade des EtatsUnis, qui n’accordait jamais foi aux diagnostics des hôpitaux publics et disposait d’un service d’urgence très sophistiqué ainsi que d’une liste de praticiens brésiliens habilités à soigner les diplomates américains. De temps à autre, menant une politique de bon voisinage, elle faisait appel à eux pour d’autres représentations diplomatiques. Les Américains apportèrent leurs appareils de dernière génération, pratiquèrent dix fois plus de tests et d’examens, et parvinrent à la conclusion habituelle : les médecins de l’hôpital public avaient fait une évaluation correcte de ses blessures et pris les décisions adéquates. Si les médecins de l’hôpital public étaient de bons médecins, les programmes de télévision étaient aussi médiocres au Brésil que n’importe où dans le monde, et Eduard n’avait pas grandchose à faire. Mari lui rendait visite de moins en moins souvent à l’hôpital – peut-être avait-elle rencontré un autre garçon pour l’accompagner jusqu’aux montagnes de cristaux.

L’ambassadeur et son épouse venaient le voir quotidiennement, ce qui contrastait avec le surprenant comportement de sa petite amie, mais ils refusaient de lui apporter ses ouvrages en 251

portugais, alléguant que bientôt ils seraient mutés et qu’il n’était pas nécessaire d’apprendre une langue dont il n’aurait plus jamais besoin. Eduard se contentait donc de bavarder avec les autres malades, de discuter football avec les infirmiers et de lire toute revue qui tombait entre ses mains.

Puis, un jour, un infirmier lui apporta un livre qu’on venait de lui offrir, mais qu’il trouvait

« trop gros pour être lu ». Et c’est alors que la vie d’Eduard s’engagea dans une étrange voie, une voie qui le conduirait à se détacher de la réalité, à s’éloigner dans les années à venir du parcours des garçons de son âge, et se terminerait à Villete. Le livre traitait des visionnaires qui ont ébranlé le monde – des êtres qui avaient leur propre idée du Paradis terrestre et avaient consacré leur vie à la partager avec autrui. Il était question de Jésus-Christ, mais aussi de Darwin, avec sa théorie selon laquelle l’homme descendait du singe ; de Freud, affirmant l’importance des rêves ; de Colomb, engageant les bijoux de la reine pour partir à la recherche d’un nouveau continent ; de Marx, pour qui tout le monde méritait d’avoir les mêmes chances. 252

On y trouvait aussi des saints. Ignace de Loyola, un gentilhomme basque qui avait dormi avec d’innombrables femmes et tué quantité

d’ennemis dans de nombreuses batailles, jusqu’au jour où, blessé à Pampelune, il avait compris l’univers depuis son lit de convalescence. Thérèse d’Avila, qui voulait trouver le chemin de Dieu par tous les moyens et y parvint involontairement, un beau jour, alors qu’elle était abîmée dans la contemplation d’un tableau. Antoine, un homme fatigué de l’existence qu’il menait, qui décida de s’exiler au désert et vécut pendant dix ans entouré de démons, éprouvant toutes sortes de tentations. François d’Assise, un garçon comme lui, bien décidé à parler aux oiseaux et à renoncer à la vie que ses parents avaient projetée pour lui.

N’ayant rien de mieux pour se distraire, Eduard entreprit l’après-midi même la lecture de ce « gros livre ». Au milieu de la nuit, une infirmière entra et lui demanda s’il avait besoin d’aide, puisque sa chambre était la seule où la lumière était encore allumée. Il la remercia d’un geste de la main, sans détourner les yeux de sa lecture.

Les hommes et les femmes qui ont ébranlé le monde. C’étaient des gens ordinaires, comme 253

lui, comme son père ou la petite amie qu’il savait être en train de perdre. Tous étaient pleins de doutes et d’inquiétudes pareils à ceux que tous les êtres humains éprouvent dans leur routine quotidienne. Des individus qui ne ressentaient pas d’intérêt particulier pour la religion, Dieu, l’élévation spirituelle ou un niveau accru de conscience, jusqu’à ce qu’un jour – eh bien, un jour, ils avaient décidé de tout changer. Le livre était surtout captivant parce qu’il racontait que, dans la vie de chacun de ces personnages, il y avait un moment magique qui les avait poussés à

rechercher leur propre vision du Paradis. C’étaient des gens dont l’existence était loin d’avoir été vide et qui, pour obtenir ce qu’ils voulaient, avaient demandé l’aumône ou courtisé des rois, enfreint des codes ou affronté la colère des puissants, usé de la diplomatie ou de la force, mais jamais n’avaient renoncé, car ils avaient su tirer parti de toutes les difficultés qui se présentaient.

Le lendemain, Eduard remit sa montre en or à

l’infirmier qui lui avait donné le livre en lui demandant de la vendre pour acheter tous les ouvrages traitant du même sujet. Il n’y en avait pas d’autre. Il tenta de lire certaines biographies, mais on y décrivait toujours le personnage comme un élu, un inspiré, et non comme un être 254

ordinaire obligé de lutter comme n’importe qui pour affirmer ses idées.

Eduard était tellement impressionné par sa lecture qu’il envisagea sérieusement la possibilité de devenir un saint en profitant de l’accident pour donner à sa vie une nouvelle direction. Mais il avait les jambes cassées, il n’avait eu à l’hôpital aucune vision, il n’était pas passé devant un tableau dont la vue aurait ébranlé son âme, il n’avait pas d’amis capables de construire une chapelle dans l’intérieur du plateau brésilien, et les déserts, fort loin d’ici, grouillaient de problèmes politiques. Néanmoins, il pouvait faire quelque chose : apprendre la peinture et s’efforcer de montrer au monde les visions qu’avaient eues ces hommes et ces femmes.

Quand on lui retira son plâtre et qu’il rentra à

l’ambassade, entouré des soins, des cadeaux et de toute l’attention dont un fils d’ambassadeur peut faire l’objet de la part des autres diplomates, il demanda à sa mère de l’inscrire dans un cours de peinture.

Elle lui fit remarquer qu’il avait déjà manqué un grand nombre de cours au collège américain et qu’il lui fallait rattraper le temps perdu. Eduard refusa : il n’avait pas la moin255

dre envie de continuer à apprendre la géographie et les sciences. Il voulait devenir peintre. Dans un moment de distraction, il en donna même la raison : « Je dois peindre les visions du Paradis. »

Sa mère ne dit mot et promit de se renseigner auprès de ses amies pour savoir quel était le meilleur cours de peinture de la ville.

Ce soir-là, en rentrant de son travail, l’ambassadeur la trouva en pleurs dans sa chambre.

« Notre fils est fou, dit-elle au milieu de ses larmes. L’accident a atteint son cerveau.

– Impossible ! répliqua l’ambassadeur, indigné. Les médecins recommandés par les Américains l’ont examiné. »

Sa femme lui raconta ce qu’elle avait entendu.

« C’est une révolte de jeunesse. Attends, et tu verras que tout redeviendra normal. »

Cette fois-ci, l’attente n’eut aucun résultat bénéfique, car Eduard était pressé de commencer à vivre. Deux jours plus tard, lassé d’espérer une réponse des amies de sa mère, il alla luimême s’inscrire dans un cours de peinture. Il apprit l’échelle des couleurs et la perspective ; il 256

fit aussi la connaissance de gens qui ne parlaient jamais de marques de chaussures de tennis ou de modèles de voitures.

« Il fréquente des artistes ! disait en pleurant sa mère à l’ambassadeur.

– Laisse cet enfant tranquille, rétorquait ce dernier. Il se lassera vite, comme il s’est lassé de sa petite amie, des cristaux, des pyramides, de l’encens et de la marijuana. »

Mais le temps passait, la chambre d’Eduard se transformait en atelier improvisé, rempli de tableaux qui, pour ses parents, n’avaient pas le moindre sens : c’étaient des cercles, des combinaisons ésotériques de couleurs, des symboles primitifs mêlés à des personnages en position de prière.

Eduard, le garçon solitaire qui, en deux ans, n’avait jamais ramené d’amis à la maison, la remplissait maintenant d’êtres bizarres, hirsutes et mal habillés, qui écoutaient des disques affreux à plein volume, buvaient et fumaient à l’excès, et faisaient preuve d’une totale ignorance des bonnes manières. Un jour, la directrice du collège américain convoqua l’ambassadrice.

« Votre fils doit se droguer, lui déclara-t-elle. Son niveau scolaire est nettement au-dessous de la moyenne et, s’il continue comme cela, nous ne pourrons pas renouveler son inscription. »

257

La mère d’Eduard se rendit aussitôt au

bureau de l’ambassadeur afin de lui rapporter ces propos.

« Tu répètes sans cesse qu’avec le temps tout redeviendra normal ! s’écria-t-elle, hystérique. Ton fils est drogué, fou, il a un problème cérébral gravissime, et toi, tu te préoccupes de cocktails et de réunions mondaines !

– Parle plus bas.

– Je ne parlerai pas plus bas, plus jamais de la vie tant que tu ne prendras pas une décision !

Cet enfant a besoin d’aide, comprends-tu ?

D’une aide médicale ! Fais quelque chose. »

Craignant que cet éclat ne lui causât du tort auprès des fonctionnaires de son équipe et soupçonnant que l’intérêt d’Eduard pour la peinture durerait plus longtemps qu’il ne l’avait d’abord pensé, l’ambassadeur – un homme pragmatique, qui connaissait parfaitement la marche à suivre dans tous les cas de figure –

élabora un plan.

D’abord, il téléphona à l’ambassadeur des Etats-Unis et lui demanda l’autorisation de recourir de nouveau aux services médicaux de l’ambassade. Sa requête fut acceptée. Il s’adressa donc aux médecins accrédités, leur expliqua la situation et sollicita une révision de tous les examens qui avaient été effectués auparavant. 258

Redoutant que l’affaire ne se termine par un procès, les médecins firent exactement ce qui leur était demandé et conclurent que ces recherches ne révélaient rien d’anormal. Avant que l’ambassadeur ne partît, ils lui firent signer un document dans lequel il déclarait dégager l’ambassade des Etats-Unis de la responsabilité d’avoir indiqué

leurs noms.

Puis l’ambassadeur se rendit à l’hôpital où

Eduard avait été admis, il alla trouver le directeur, lui expliqua le problème et lui demanda qu’on fasse à son fils, sous prétexte d’un checkup de routine, une analyse de sang afin de dépister la présence de drogues dans son organisme. Ainsi fut fait. Et l’on ne trouva aucune trace de drogue.

Restait la troisième et dernière étape de son plan : parler avec Eduard lui-même pour apprendre ce qui se passait. C’est seulement en possession de toutes ces informations qu’il pourrait prendre la décision adéquate.

Le père et le fils s’assirent au salon.

« Ta mère est très inquiète, commença l’ambassadeur. Tes notes ont baissé et ton inscription risque de ne pas être renouvelée.

259

– Mes notes en peinture sont meilleures, père.

– Ton intérêt pour l’art me fait plaisir, mais tu as la vie devant toi pour cela. Pour le moment, tu dois terminer tes études secondaires afin que je puisse te faire entrer dans la carrière diplomatique. »

Eduard réfléchit longuement avant de dire quoi que ce soit. Il revit l’accident, l’ouvrage sur les visionnaires – finalement, un simple prétexte pour qu’il trouve sa véritable vocation –, il pensa à Mari dont il n’avait plus jamais eu de nouvelles. Il hésita longtemps et répondit enfin :

« Papa, je ne veux pas être diplomate. Je veux être peintre. »

Son père s’attendait à cette réponse, et il savait comment contourner l’écueil.

« Tu seras peintre, mais tu dois d’abord terminer tes études. Nous organiserons des expositions à Belgrade, Zagreb, Ljubljana, Sarajevo. Avec l’influence dont je dispose, je peux t’aider énormément, mais il faut que tu termines d’abord tes études.

– Si je fais cela, papa, je choisirai la voie la plus facile. J’entrerai dans n’importe quelle faculté, j’étudierai une matière sans intérêt pour moi, mais qui me permettra de gagner de

l’argent. Alors la peinture passera au second plan et je finirai par oublier ma vocation. Je dois apprendre à gagner ma vie grâce à la peinture. »

260

L’ambassadeur était exaspéré.

« Tu as tout, mon garçon : une famille qui t’aime, une maison, de l’argent, une position sociale. Mais, tu sais, notre pays connaît une période de troubles, il y a des rumeurs de guerre civile ; il se peut que demain je ne sois plus là

pour t’aider.

– Je me débrouillerai tout seul, père. Aie confiance en moi. Un jour, je peindrai une série intitulée Les Visions du Paradis. Ce sera l’histoire visuelle des expériences que les hommes et les femmes n’ont vécues que dans leur cœur. »

L’ambassadeur admira la détermination de son fils, mit fin d’un sourire à la conversation, et décida de lui accorder un mois supplémentaire. Après tout, la diplomatie est aussi l’art de reporter les décisions jusqu’à ce que les problèmes se résolvent d’eux-mêmes.

Un mois passa, et Eduard continua à consacrer tout son temps à la peinture, à ses amis extravagants, à cette musique conçue pour provoquer un certain déséquilibre psychologique. Pis encore, il avait été expulsé du collège américain pour avoir osé contredire une enseignante à

propos de l’existence des saints.

261

Puisqu’il n’était plus question de reporter sa décision, l’ambassadeur fit une dernière tentative et invita son fils à discuter avec lui d’homme à homme.

« Eduard, tu es désormais en âge de gouverner ton existence. Nous avons supporté ta conduite tant que c’était possible, mais il est temps d’en finir avec cette absurde vocation de peintre et de donner une direction à ta carrière.

– Mais, père, être peintre, c’est donner une direction à ma carrière.

– Que fais-tu de l’amour que nous te portons, des efforts que nous avons déployés pour te donner une bonne éducation ? Comme cela ne s’est jamais produit auparavant, j’attribue ton comportement aux conséquences de ton accident.

– Ecoute, je vous aime plus que tout au

monde. »

L’ambassadeur se racla la gorge. Il n’était pas habitué à des manifestations de tendresse aussi directes.

« Alors, au nom de l’amour que tu nous

portes, je t’en prie, fais ce que désire ta mère. Abandonne cette histoire de peinture, trouve-toi des amis qui appartiennent à ton milieu social, et reprends tes études.

– Tu m’aimes, père. Tu ne peux pas me

demander cela, justement parce que tu m’as tou262

jours donné le bon exemple en luttant pour tes désirs. Tu ne peux pas souhaiter que je sois un homme sans volonté.

– J’ai dit : au nom de l’amour. Je ne t’ai jamais parlé ainsi auparavant, mon fils, mais maintenant je te le demande : au nom de l’amour que tu nous portes et de celui que nous avons pour toi, rentre à la maison non seulement au sens physique, mais au sens profond du terme. Tu es actuellement dans l’erreur, tu fuis la réalité.

« Depuis que tu es né, nous avons nourri les rêves les plus grandioses de notre existence. Tu es tout pour nous, notre avenir et notre passé. Tes grands-parents étaient de petits fonctionnaires, et j’ai dû me battre comme un lion pour entrer et m’élever dans la carrière diplomatique. Tout cela uniquement pour te faire une place, pour te rendre la vie plus facile. Je possède encore le stylo avec lequel, une fois devenu ambassadeur, j’ai signé mon premier document, et je l’ai conservé avec amour pour te le remettre le jour où ce sera ton tour.

« Ne nous déçois pas, mon fils. Nous ne

vivrons plus très longtemps, nous voulons mourir tranquilles, en sachant que tu es sur la bonne voie. Si tu nous aimes vraiment, fais ce que je te demande. Si tu ne nous aimes pas, ne change rien à ton comportement. »

263

Eduard demeura plusieurs heures à regarder le ciel de Brasilia et les nuages qui traversaient l’azur. Malgré leur beauté, ils n’apportaient pas une goutte de pluie à la terre aride du plateau central brésilien. Lui se sentait aussi vide que ces nuages.

S’il poursuivait ses études de peinture, sa mère finirait par périr de chagrin, son père perdrait son enthousiasme pour sa carrière, ils se culpabiliseraient tous les deux d’avoir échoué dans l’éducation de leur fils chéri. S’il renonçait à la peinture, les visions du Paradis ne verraient jamais le jour, et rien dans ce monde ne pourrait plus lui causer ni joie ni plaisir.

Il regarda autour de lui, vit ses tableaux, se rappela l’amour qu’il avait mis dans chaque coup de pinceau et le sens qu’il avait voulu lui donner, et les trouva médiocres. Tout cela n’était qu’une supercherie ; il voulait atteindre un but pour lequel il n’avait jamais été choisi, et le prix en serait la déception de ses parents.

Les visions du Paradis étaient destinées aux élus ; ceux-ci apparaissaient dans les livres comme des héros ou des martyrs de leur foi, des êtres qui savaient depuis l’enfance que le monde avait besoin d’eux. En revanche, tout ce qui 264

figurait dans l’ouvrage qu’il avait lu était pure invention romanesque.

A l’heure du dîner, il annonça à ses parents qu’ils avaient raison : son enthousiasme pour la peinture était un rêve de jeunesse, d’ailleurs ça lui avait passé. Ses parents se réjouirent, sa mère pleura de joie et le serra contre elle ; tout était redevenu normal.

Le soir, l’ambassadeur fêta en secret sa victoire en ouvrant une bouteille de champagne qu’il but tout seul. Lorsqu’il gagna sa chambre, sa femme dormait déjà paisiblement, pour la première fois depuis des mois.

Le lendemain, ils trouvèrent la chambre

d’Eduard saccagée, les tableaux mis en pièces et tailladés, et le garçon assis dans un coin, les yeux au ciel. Sa mère le prit dans ses bras et lui dit combien elle l’aimait, mais Eduard ne répondit pas.

Il ne voulait plus rien savoir de l’amour : il en avait soupé. Il avait cru qu’il pouvait renoncer et suivre les conseils de son père, mais il était allé

trop loin. Il avait traversé l’abîme qui sépare un homme de son rêve, et désormais il ne pouvait plus revenir en arrière. Il ne pouvait ni avancer, ni reculer. Dès lors, il était plus simple de quitter la scène.

265

Eduard resta encore cinq mois au Brésil, soigné par des spécialistes qui diagnostiquèrent un type rare de schizophrénie résultant potentiellement d’un accident de bicyclette. Bientôt, la guerre civile éclata en Yougoslavie, l’ambassadeur fut rappelé en hâte, les problèmes s’accumulèrent, si bien que la famille ne put plus s’occuper de lui. La seule solution fut de le placer à l’hôpital psychiatrique de Villete, qui venait d’ouvrir.

Lorsque Eduard eut fini de raconter son histoire, il faisait nuit et ils tremblaient de froid tous les deux.

« Rentrons, dit-il. Ils servent le dîner.

– Dans mon enfance, chaque fois que j’allais rendre visite à ma grand-mère, j’étais fascinée par un tableau au mur. Il représentait une femme

– les catholiques l’appellent Notre-Dame – dominant le monde, les mains, d’où émanaient des rayons, ouvertes en direction de la terre.

« Ce qui m’intriguait le plus dans ce tableau, c’est que cette femme foulait un serpent vivant. Alors je demandais à ma grand-mère : “ Elle n’a pas peur du serpent ? Elle ne craint pas qu’il lui morde le pied et la tue de son venin ? ”

« Ma grand-mère m’expliquait que le serpent avait apporté le Bien et le Mal sur terre, comme le dit la Bible, et qu’elle contrôlait le Bien et le Mal grâce à son amour.

267

– Quel rapport avec mon histoire ?

– Je ne te connais que depuis une semaine, et il serait trop tôt pour te dire “ je t’aime ”. Comme je ne dois pas vivre au-delà de cette nuit, il serait aussi trop tard pour ces mots. Mais la grande folie dont sont capables l’homme et la femme est précisément l’amour.

« Tu m’as raconté une histoire d’amour. Je crois sincèrement que tes parents ne voulaient que ton bien et que c’est cet amour qui a failli détruire ta vie. Si la Dame du tableau de ma grand-mère foulait un serpent, cela signifiait que cet amour avait deux visages.

– Je vois, répliqua Eduard. J’ai incité les infirmiers à me faire un électrochoc parce que tu me troublais. Je ne sais pas ce que je ressens, et l’amour m’a déjà détruit une fois.

– N’aie pas peur. Aujourd’hui, j’avais demandé au Dr Igor de me laisser sortir et de choisir l’endroit où je voulais fermer les yeux pour toujours. Mais quand j’ai vu les infirmiers s’emparer de toi, j’ai compris que ton visage était l’image que je voulais contempler au moment de quitter ce monde. Et j’ai décidé de ne plus partir.

« Pendant que tu dormais sous l’effet du traitement, j’ai eu une nouvelle attaque et j’ai cru que mon heure avait sonné. J’ai regardé ton visage, j’ai essayé de deviner ton histoire, et je 268

me suis préparée à mourir heureuse. Mais la mort n’est pas venue, mon cœur a tenu bon une fois encore, peut-être à cause de ma jeunesse. »

Il baissa la tête.

« N’aie pas honte d’être aimé. Je ne te

demande rien, seulement de me laisser t’aimer et jouer du piano une autre nuit, si j’en ai la force. En échange, si tu entends dire que je suis en train de mourir, j’aimerais que tu viennes à

l’infirmerie. Laisse-moi réaliser mon désir. »

Eduard demeura silencieux un long moment, et Veronika pensa qu’il s’était retiré dans son monde et n’en sortirait pas de sitôt.

Finalement, il contempla les montagnes audelà des murs de Villete, et dit : « Si tu veux partir d’ici, je t’emmène. Donne-moi seulement le temps d’aller chercher nos vestes et un peu d’argent. Ensuite, nous partirons ensemble.

– Cela ne durera pas longtemps, Eduard. Tu le sais. »

Eduard ne répondit pas. Il revint peu après avec leurs vêtements.

« Cela durera une éternité, Veronika. Bien plus longtemps que les nuits et les jours tous identiques que j’ai passés ici, à tenter d’oublier les visions du Paradis. Je les ai presque oubliées, mais il me semble qu’elles sont de retour.

– Partons. Les fous font des folies. »

Ce soir-là, lorsqu’ils se réunirent pour dîner, les pensionnaires regrettèrent l’absence de quatre personnes.

Zedka, dont nul n’ignorait qu’elle avait été

libérée au terme d’un long traitement. Maria, qui était sans doute allée au cinéma, comme elle le faisait souvent. Eduard, qui ne s’était peutêtre pas encore remis de la séance d’électrochoc

– en y songeant, tous les pensionnaires ressentirent de la peur et commencèrent leur repas en silence. Enfin, il manquait la jeune fille aux yeux verts et aux cheveux châtains, celle dont tout le monde savait qu’elle ne devait pas passer la semaine.

On ne parlait jamais ouvertement de la mort à

Villete, mais les absences étaient remarquées, même si tous s’efforçaient de se comporter comme si de rien n’était.

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Une rumeur se mit à courir de table en table. Certains pleuraient, parce que cette jeune fille pleine de vie devait maintenant se trouver dans la petite morgue derrière l’hôpital. Seuls les plus audacieux se risquaient là-bas, et encore, en plein jour. Il y avait trois tables de marbre, et en général sur l’une d’elles un nouveau corps, recouvert d’un drap. Tous savaient que ce soir Veronika y était. Les plus fous occultèrent surle-champ le fait que, durant cette semaine, l’hospice avait eu une pensionnaire qui parfois perturbait le sommeil de tous en jouant du piano. Tandis que la nouvelle se répandait, plusieurs ressentirent une certaine peine, en particulier les infirmières qui étaient restées au chevet de Veronika durant les nuits qu’elle avait passées dans l’unité de soins intensifs. Mais le personnel était entraîné à ne pas trop s’attacher aux malades

– quelques-uns sortaient, d’autres mouraient, tandis que la grande majorité d’entre eux allait de plus en plus mal. Leur tristesse dura un peu plus longtemps, puis elle passa elle aussi. Cependant, la plupart des pensionnaires, en apprenant la nouvelle, feignirent l’étonnement et le chagrin mais ils se sentirent soulagés. Une fois encore, l’ange exterminateur était passé par Villete, et ils avaient été épargnés. Lorsque la Fraternité se réunit après le dîner, un membre du groupe fit passer le message : Maria n’était pas allée au cinéma, elle était partie pour ne plus revenir, et elle avait laissé un billet.

Personne ne parut accorder beaucoup d’importance à cette nouvelle : Maria avait toujours semblé différente, trop folle, incapable de s’adapter à

la situation idéale dans laquelle tous vivaient ici.

« Elle n’a jamais compris à quel point nous sommes heureux, dit l’un d’eux. Nous avons des amis dont nous partageons les affinités, notre quotidien est bien organisé, de temps à autre nous faisons des sorties en groupe, nous invitons des conférenciers à traiter des sujets importants, nous débattons de leurs idées. Notre vie est parvenue à un équilibre parfait que beaucoup de gens, à l’extérieur, adoreraient trouver. 272

– Sans compter qu’à Villete nous sommes

protégés contre le chômage, les conséquences de la guerre en Bosnie, les problèmes économiques, la violence, fit remarquer un autre. Nous avons trouvé l’harmonie.

– Maria m’a confié un billet, reprit celui qui avait annoncé la nouvelle en montrant une enveloppe fermée. Elle m’a demandé de le lire à voix haute, comme si elle voulait nous faire ses adieux à tous. »

Le plus âgé ouvrit l’enveloppe et s’exécuta. Il voulut s’interrompre au milieu de sa lecture, mais il était trop tard, et il alla jusqu’au bout. Lorsque j’étais encore une jeune avocate, j’ai lu un jour un poète anglais, et l’une de ses phrases m’a beaucoup marquée : « Sois comme la source qui déborde, et non comme l’étang qui contient toujours la même eau. » J’ai toujours pensé qu’il avait tort et qu’il était dangereux de déborder, parce que nous risquions d’inonder des régions où vivent des personnes qui nous sont chères, et de les noyer sous notre amour et notre enthousiasme. Alors, j’ai cherché toute ma vie à me comporter comme un étang, à ne jamais aller au-delà des limites de mes murs intérieurs. Il se trouve que, pour une raison que je ne comprendrai jamais, j’ai été atteinte du syn- 273

drome de panique. Je suis devenue exactementce que j’avais tenté d’éviter de toutes mes forces :une source qui déborde et inonde tout autour desoi. Le résultat fut mon internement à Villete.Après que l’on m’eut soignée, j’ai regagné

l’étang et je vous ai rencontrés. Merci pour votreamitié, pour votre gentillesse et pour tous cesmoments heureux. Nous avons vécu ensemblecomme des poissons dans un aquarium, satis-faits parce que quelqu’un nous jetait de la nour-riture à heures fixes, et que nous pouvions,chaque fois que nous le désirions, regarder lemonde extérieur à travers la vitre.Mais hier, à cause d’un piano et d’une femmequi est sans doute morte aujourd’hui, j’ai décou-vert quelque chose de très important : la vie à

l’intérieur est identique à la vie au-dehors. Là-bas comme ici, les gens se réunissent en groupes,se protègent derrière des murailles et ne laissentpas l’inconnu perturber leurs médiocres exis-tences. Ils font des choses parce qu’ils sont habi-tués à les faire, ils étudient des sujets inutiles, ilsse divertissent parce qu’ils sont obligés de sedivertir, et tant pis pour le reste du monde, il n’aqu’à se débrouiller tout seul. Au mieux, ilsregardent le journal télévisé, comme nous l’avonsfait si souvent ensemble, uniquement pour s’assu-rer qu’ils sont parfaitement heureux dans unmonde rempli de problèmes et d’injustices. 274

Autrement dit, la vie de la Fraternité est exac-tement semblable à la vie que presque tousmènent à l’extérieur. On évite de savoir ce qui sepasse au-delà des murs de verre de l’aquarium.Pendant très longtemps, cela m’a paru réconfor-tant et utile. Mais les gens changent, et mainte-nant je suis en quête d’aventure, bien que j’aiesoixante-cinq ans et que je sache toutes les res-trictions que cet âge m’impose. Je vais en Bosnie :il y a des gens qui m’attendent là-bas, même s’ilsne me connaissent pas encore et si moi non plusje ne les connais pas. Mais je sais que je seraiutile, et que le risque d’une aventure vaut millejours de bien-être et de confort.

La lecture du billet achevée, les membres de la Fraternité gagnèrent leurs chambres et leurs infirmeries en se disant que Maria était devenue définitivement folle.

Eduard et Veronika choisirent le restaurant le plus cher de Ljubljana, commandèrent les meilleurs plats, s’enivrèrent avec trois bouteilles de vin millésime 1988, l’un des meilleurs crus du siècle. Au cours du dîner, ils ne parlèrent pas une seule fois de Villete, du passé, ni de l’avenir.

« J’ai bien aimé ton histoire de serpent, dit Eduard en remplissant son verre pour la énième fois. Mais ta grand-mère était trop vieille pour faire une interprétation juste.

– Un peu de respect pour ma grand-mère ! »

s’exclama Veronika, déjà pompette, si bien que tous les regards se tournèrent vers eux.

« Un toast à la grand-mère de cette fille !

lança Eduard en se levant. Un toast à la grandmère de cette folle, là devant moi, qui a dû

s’enfuir de Villete ! »

Les clients piquèrent du nez dans leur assiette. 276

« Un toast à ma grand-mère ! » insista Veronika. Le patron du restaurant s’approcha de leur table.

« Je vous en prie, un peu de tenue. »

Ils se calmèrent quelques instants, mais se remirent aussitôt à parler fort, à tenir des propos insensés, à se comporter de façon déplacée. Le patron du restaurant revint leur dire qu’ils n’avaient pas besoin de régler l’addition, mais qu’ils devaient sortir dans la minute même.

« Vu le prix de ces vins, nous allons faire des économies ! plaisanta Eduard. Vite, sortons d’ici avant que cet homme ne change d’avis ! »

Mais l’homme ne changeait pas d’avis. Il tirait la chaise de Veronika, un geste apparemment courtois, destiné en réalité à l’aider à se lever et à

déguerpir le plus vite possible.

Ils se rendirent au milieu de la petite place, au centre-ville. Veronika regarda en direction de sa chambre au couvent et se dégrisa en un clin d’œil. Elle se souvint qu’elle allait mourir bientôt.

« Trouve encore du vin ! » demanda-t-elle à

Eduard.

Il y avait un bar tout près. Eduard rapporta deux bouteilles, et ils s’assirent tous les deux pour se remettre à boire.

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« En quoi l’interprétation de ma grand-mère est-elle fausse ? » questionna Veronika. Eduard était tellement ivre qu’il lui fallut un gros effort pour se rappeler les propos qu’il avait tenus au restaurant.

« Ta grand-mère a dit que la femme foulait ce serpent car l’amour doit dominer le Bien et le Mal. C’est une jolie interprétation romantique, mais ce n’est pas du tout cela : j’ai déjà vu cette image, c’est une des visions du Paradis que j’imaginais peindre. Je m’étais déjà demandé

pourquoi on représentait toujours la Vierge ainsi.

– Et pourquoi ?

– Parce que la Vierge, l’énergie féminine, est la maîtresse du serpent, qui signifie la sagesse. Si tu observes la bague du Dr Igor, tu verras qu’elle porte le caducée, symbole des médecins : deux serpents enroulés sur un bâton. L’amour est audessus de la sagesse, tout comme la Vierge est au-dessus du serpent. Pour elle, tout est Inspiration. Elle ne s’embête pas à juger ce qui est bien et ce qui est mal.

– Tu veux savoir ? reprit Veronika. La Vierge ne s’est jamais intéressée à ce que les autres pensaient. Imagine, devoir expliquer à tout le monde l’histoire du Saint-Esprit ! Elle n’a rien expliqué, elle a seulement dit : “ C’est arrivé ainsi. ” Et sais-tu ce que les autres ont dû répondre ?

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– Bien sûr. Qu’elle était folle ! »

Ils rirent tous deux. Veronika leva son verre.

« Félicitations ! Au lieu de parler, tu devrais peindre ces visions du Paradis.

– Je commencerai par toi », répliqua Eduard. A côté de la petite place s’élève une colline au sommet de laquelle se trouve un château. Veronika et Eduard gravirent la côte, jurant et riant, glissant sur la glace et se plaignant de la fatigue. A côté du château se dresse une gigantesque grue jaune. Pour qui se rend à Ljubljana pour la première fois, cette grue donne l’impression que le château est en réparation et qu’il sera bientôt complètement restauré. Mais les habitants de Ljubljana savent que la grue est là depuis des années, bien que personne ne connaisse la véritable raison de sa présence. Veronika raconta à

Eduard que, lorsqu’on demandait aux petits du jardin d’enfants de dessiner le château de Ljubljana, ils incluaient toujours la grue dans leur dessin.

« D’ailleurs, la grue est bien mieux conservée que le château. »

Eduard rit.

« Tu devrais être morte, remarqua-t-il, encore sous l’effet de l’alcool, mais d’une voix qui mani279

festait une certaine crainte. Ton cœur n’aurait pas dû supporter cette montée. »

Veronika lui donna un long baiser. « Regarde bien mon visage. Retiens-en chaque trait avec les yeux de l’âme pour pouvoir le reproduire un jour. Si tu veux, commence par lui, mais remets-toi à

peindre. C’est ma dernière requête. Crois-tu en Dieu ?

– Oui.

– Alors tu vas jurer, par le Dieu auquel tu crois, que tu me peindras.

– Je le jure.

– Et que, lorsque tu m’auras peinte, tu continueras à peindre.

– Je ne sais pas si je peux jurer cela.

– Tu le peux. Et je vais te dire plus : merci d’avoir donné un sens à ma vie. Je suis venue au monde pour traverser tout ce que j’ai traversé, tenter de me suicider, abîmer mon cœur, te rencontrer, monter à ce château et te laisser graver mon visage dans ton âme. C’est la seule raison pour laquelle je suis venue au monde : te permettre de retrouver le chemin dont tu t’es écarté. Ne me fais pas sentir que ma vie a été inutile.

– Peut-être est-il trop tôt ou trop tard, mais, comme toi tout à l’heure, je veux te dire que je t’aime. Tu n’es pas obligée de le croire, c’est peut-être une sottise, une de mes fantaisies. »

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Veronika se serra contre Eduard et pria le Dieu en qui elle ne croyait pas de l’emporter dans l’instant.

Elle ferma les yeux et sentit qu’il en faisait autant. Et le sommeil vint, profond, sans rêves. La mort était douce, elle avait l’odeur du vin, et elle caressait ses cheveux.

Eduard sentit que quelqu’un lui tapotait l’épaule. Quand il ouvrit les yeux, le jour commençait à poindre.

« Vous pouvez aller à l’abri de la préfecture, dit le garde. Si vous restez ici, vous allez geler. »

En une fraction de seconde, il se rappela tous les événements de la nuit précédente. Dans ses bras se trouvait une femme tout engourdie.

« Elle... Elle est morte. »

Mais la femme remua et ouvrit les yeux.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Veronika.

– Rien, répondit Eduard en se levant. Ou plutôt un miracle : encore un jour de vie. »

A peine le Dr Igor était-il entré dans son cabinet et avait-il allumé la lampe – le jour se levait encore tard, cet hiver s’éternisait – qu’un infirmier frappa à la porte.

« Ça commence tôt aujourd’hui », se dit-il. La journée allait être difficile à cause de la conversation qu’il aurait avec la jeune fille. Il s’y était préparé toute la semaine et, la nuit dernière, il avait mal dormi.

« J’ai des nouvelles alarmantes, annonça l’infirmier. Deux pensionnaires ont disparu : le fils de l’ambassadeur et la petite qui a des problèmes cardiaques.

– Vous êtes des incompétents ! Dans cet hôpital, la sécurité a toujours beaucoup laissé à désirer.

– C’est que personne n’a jamais tenté de s’enfuir, rétorqua l’infirmier, effrayé. Nous ne savions pas que c’était possible.

283

– Sortez d’ici ! Je dois préparer un rapport pour les actionnaires, prévenir la police, prendre toute une série de mesures. Et donnez la consigne de ne pas me déranger, cela va prendre des heures ! »

Livide, l’infirmier sortit, sachant qu’une partie de cette lourde responsabilité finirait par lui retomber sur le dos, car c’est ainsi que les puissants agissent avec les plus faibles. Assurément, il serait renvoyé avant la fin de la journée. Le Dr Igor prit un bloc-notes et le posa sur la table. Il allait commencer à prendre des notes, quand il se ravisa.

Il éteignit la lumière, demeura immobile dans le bureau faiblement éclairé par le soleil levant et sourit. Il avait réussi.

Dans un instant, il prendrait les notes nécessaires, exposant le seul traitement connu contre le Vitriol : la conscience de la vie. Et il indiquerait le médicament qu’il avait employé dans sa première grande expérience sur des patients : la conscience de la mort.

Peut-être existait-il d’autres traitements, mais le Dr Igor avait décidé de concentrer sa thèse sur le seul qu’il avait eu l’occasion d’expérimenter scientifiquement, grâce à une jeune fille qui était 284

entrée, très involontairement, dans son destin. Elle était arrivée dans un état gravissime, avec une intoxication sérieuse et un début de coma. Elle était restée entre la vie et la mort pendant presque une semaine, le temps nécessaire pour que le Dr Igor ait la brillante idée de son expérience. Tout dépendait d’une seule chose : la capacité

qu’aurait la jeune fille de survivre.

Et elle avait réussi.

Sans aucune séquelle sérieuse, ni problème irréversible ; si elle prenait soin de sa santé, elle pourrait vivre aussi longtemps que lui, voire davantage.

Mais le Dr Igor était le seul à le savoir, comme il savait que les suicidaires manqués ont tendance à répéter leur geste tôt ou tard. Pourquoi ne pas l’utiliser comme cobaye, pour voir si elle parvenait à éliminer le Vitriol – ou l’Amertume –

de son organisme ?

Et c’est ainsi que le Dr Igor avait conçu son plan.

En lui appliquant un médicament du nom de Fenotal, il avait réussi à simuler les effets des crises cardiaques. Pendant une semaine, elle avait reçu des injections de cette drogue, et elle 285

avait dû avoir très peur car elle avait le temps de songer à la mort et de passer en revue son existence. Ainsi, conformément à la thèse du Dr Igor (« La conscience de la mort nous incite à vivre davantage » serait le titre du dernier chapitre de son ouvrage), la jeune fille avait peu à peu éliminé le Vitriol de son organisme, et peut-être ne répéterait-elle pas son geste.

Aujourd’hui, il aurait dû la rencontrer et lui dire que, grâce aux injections, il avait réussi à

faire régresser totalement le tableau des attaques cardiaques. La fuite de Veronika lui avait épargné la désagréable expérience de mentir une fois de plus.

Ce que le Dr Igor n’avait pas envisagé, c’était l’effet contagieux du traitement de l’empoisonnement au Vitriol. De nombreux patients, à

Villete, avaient été effrayés par la conscience de la mort lente et irréparable. Tous devaient penser à ce qu’ils étaient en train de perdre et être obligés de réévaluer leur propre vie.

Maria était venue réclamer son bulletin de sortie. D’autres demandaient la révision de leur cas. La situation du fils de l’ambassadeur était plus 286

préoccupante : il avait purement et simplement disparu, certainement en tentant d’aider Veronika dans sa fuite.

« Peut-être sont-ils encore ensemble », pensat-il. De toute manière, s’il voulait revenir, le fils de l’ambassadeur connaissait l’adresse de Villete. Le Dr Igor était trop enthousiasmé par les résultats pour prêter attention à des détails. Durant quelques instants, il eut un autre doute : tôt ou tard, Veronika se rendrait compte qu’elle n’allait pas mourir de problèmes cardiaques. Elle irait consulter un spécialiste, et celui-ci lui dirait que tout, dans son organisme, était parfaitement normal. Elle penserait alors que le médecin qui l’avait soignée à Villete était incompétent. Mais tous les hommes qui osent faire des recherches sur des sujets interdits doivent s’armer d’un certain courage et suscitent une bonne dose d’incompréhension.

Et pendant tous ces jours où elle devrait vivre avec la peur d’une mort imminente ?

Le Dr Igor pesa longuement les arguments et trancha : ce n’était pas grave du tout. Elle considérerait chaque jour comme un miracle – ce qui est un peu vrai, si l’on prend en compte toutes les 287

probabilités que surviennent des événements inattendus à chaque seconde de notre fragile existence. Il remarqua que les rayons du soleil devenaient plus vifs, ce qui signifiait que les pensionnaires, à cette heure, devaient prendre leur petit déjeuner. Bientôt, la salle d’attente serait pleine, les problèmes quotidiens afflueraient ; il valait mieux commencer tout de suite à prendre des notes pour sa thèse.

Méticuleusement, il se mit à relater par écrit le cas de Veronika. Il remplirait plus tard les rapports concernant les mauvaises conditions de sécurité du bâtiment.

Jour de Sainte-Bernadette, 1998