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I

Promenades et Intérieurs

Lecteur, à toi ces vers, graves historiensDe ce que la plupart appelleraient des riens.Spectateur indulgent qui vis ainsi qu’on rêve,Qui laisses s’écouler le temps et trouves brèveCette succession de printemps et d’hivers,Lecteur mélancolique et doux, à toi ces vers!Ce sont des souvenirs, des éclairs, des boutades,Trouvés au coin de l’âtre ou dans mes promenades,Que je te veux conter par le droit bien permisQu’ont de causer entre eux deux paisibles amis.

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Prisonnier d’un bureau, je connais le plaisirDe goûter, tous les soirs, un moment de loisir.Je rentre lentement chez moi, je me délasseAux cris des écoliers qui sortent de la classe;Je traverse un jardin, où j’écoute, en marchant,Les adieux que les nids font au soleil couchant,Bruit pareil à celui d’une immense friture.Content comme un enfant qu’on promène en voiture,Je regarde, j’admire, et sens avec bonheurQue j’ai toujours la foi naïve du flâneur.

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C’est vrai, j’aime Paris d’une amitié malsaine;J’ai partout le regret des vieux bords de la Seine.Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,Je rêve d’un faubourg plein d’enfance et de jeux,D’un coteau tout pelé d’où ma Muse s’appliqueÀ noter les tons fins d’un ciel mélancolique,D’un bout de Bièvre, avec quelques champs oubliés,Où l’on tend une corde aux troncs des peupliersPour y faire sécher la toile et la flanelle,Ou d’un coin pour pêcher dans l’île de Grenelle.

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J’adore la banlieue avec ses champs en fricheEt ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne afficheMe parle de quartiers dès longtemps démolis.Ô vanité! Le nom du marchand que j’y lisDoit orner un tombeau dans le Père-Lachaise.Je m’attarde. Il n’est rien ici qui ne me plaise,Même les pissenlits frissonnant dans un coin.Et puis, pour regagner les maisons déjà loin,Dont le couchant vermeil fait flamboyer les vitres,Je prends un chemin noir semé d’écailles d’huîtres.

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Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des foisÀ la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois.Pendant les tristes jours de l’hiver monotone,Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne,Se balancent au vent sur un ciel gris de fer.Oh! comme les oiseaux doivent mourir l’hiver!Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettesDans le gazon d’avril, où nous irons courir.Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? [1]

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N’êtes-vous pas jaloux en voyant attablés,Dans un gai cabaret entre deux champs de blés,Les soirs d’été, des gens du peuple sous la treille?Moi, devant ces amants se parlant à l’oreilleEt que ne gêne pas le père, tout entierÀ l’offre d’un lapin que fait le gargotier,Devant tous ces dîneurs, gais de la nappe mise,Ces joueurs de bouchon en manches de chemise,Cœurs satisfaits pour qui les dimanches sont courts,J’ai regret de porter du drap noir tous les jours.

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Vous en rirez. Mais j’ai toujours trouvé touchantsCes couples de pioupious qui s’en vont par les champs,Côte à côte, épluchant l’écorce de baguettesQu’ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes.Je vois le sous-préfet présidant le bureau,Le paysan qui tire un mauvais numéro,Les rubans au chapeau, le sac sur les épaules,Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules,À celle qui promet de ne pas oublierEn s’essuyant les yeux avec son tablier.

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Un rêve de bonheur qui souvent m’accompagne,C’est d’avoir un logis donnant sur la campagne,Près des toits, tout au bout du faubourg prolongé,Où je vivrais ainsi qu’un ouvrier rangé.C’est là, me semble-t-il, qu’on ferait un bon livre.En hiver, l’horizon des coteaux blancs de givre;En été, le grand ciel et l’air qui sent les bois;Et les rares amis, qui viendraient quelquefoisPour me voir, de très loin, pourraient me reconnaître,Jouant du flageolet, assis à ma fenêtre.

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Quand sont finis le feu d’artifice et la fête,Morne comme une armée après une défaite,La foule se disperse. Avez-vous remarquéComme est silencieux ce peuple fatigué?Ils s’en vont tous, portant de lourds enfants qui geignent,Tandis qu’en infectant des lampions s’éteignent.On n’entend que le rythme inquiétant des pas;Le ciel est rouge; et c’est sinistre, n’est-ce pas?Ce fourmillement noir dans ces étroites ruesQu’assombrit le regret des splendeurs disparues!

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C’est un boudoir meublé dans le goût de l’Empire,Jaune, tout en velours d’Utrecht. On y respireLe charme un peu vieillot de l’Abbaye-aux-Bois:Croix d’honneur sous un verre et petits meubles droits,Deux portraits, – une dame en turban qui regardeUn pompeux colonel des lanciers de la gardeEn grand costume, peint par le baron Gérard, –Plus une harpe auprès d’un piano d’Érard,Qui dut accompagner bien souvent, j’imagine,Ce qu’Alonzo disait à la tendre Imogine.

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Champêtres et lointains quartiers, je vous préfèreSans doute par les nuits d’été, quand l’atmosphèreS’emplit de l’odeur forte et tiède des jardins;Mais j’aime aussi vos bals en plein vent d’où, soudains,S’échappent les éclats de rire à pleine bouche,Les polkas, le hochet des cruchons qu’on débouche,Les gros verres trinquant sur les tables de bois,Et, parmi le chaos des rires et des voixEt du vent fugitif dans les ramures noires,Le grincement rythmé des lourdes balançoires.

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Le Grand-Montrouge est loin, et le dur charretierA mené sa voiture à Paris, au chantier,Pleine de lourds moellons, par les chemins de boue;Et voici que, marchant à côté de la roue,Il revient, écoutant, de fatigue abreuvé,Le pas de son cheval qui frappe le pavé.Et moi, j’envie, au fond de mon cœur, ce pauvre homme;Car lui, du moins, il a bon appétit, bon somme,Il vit sa rude vie ainsi qu’un animal,Et l’automne qui vient ne lui fait pas de mal.

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J’écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge,Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là;Elle songe sans doute au mal qui m’exilaLoin d’elle, l’autre hiver, mais sans trop d’épouvante,Car je suis sage et reste au logis, quand il vente.Et puis, se souvenant qu’en octobre la nuitPeut fraîchir, vivement et sans faire de bruit,Elle met une bûche au foyer plein de flammes.Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes!

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Volupté des parfums! – Oui, toute odeur est fée.Si j’épluche, le soir, une orange échauffée,Je rêve de théâtre et de profonds décors;Si je brûle un fagot, je vois, sonnant leurs cors,Dans la forêt d’hiver les chasseurs faire halte;Si je traverse enfin ce brouillard que l’asphalteRépand, infect et noir, autour de son chaudron,Je me crois sur un quai parfumé de goudron,Regardant s’avancer, blanche, une goéletteParmi les diamants de la mer violette.

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Noces du samedi! noces où l’on s’amuse,Je vous rencontre au bois où ma flâneuse MuseEntend venir de loin les cris facétieuxDes femmes en bonnet et des gars en messieursQui leur donnent le bras en fumant un cigare,Tandis qu’en un bosquet le marié s’égare,Souvent imberbe et jeune, ou parfois mûr et veuf,Et tout fier de sentir sur sa manche en drap neuf,Chef-d’œuvre d’un tailleur-concierge de Montrouge,Sa femme, en robe blanche, étaler sa main rouge.

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L’école. Des murs blancs, des gradins noirs, et puisUn christ en bois orné de deux rameaux de buis.La sœur de charité, rose sous sa cornette,Fait la classe, tenant sous son regard honnêteVingt fillettes du peuple en simple bonnet rond.La bonne sœur! Jamais on ne lit sur son frontL’ennui de répéter les choses cent fois dites!Et, sur les premiers bancs, où sont les plus petites,Elle ne veut pas voir tous les yeux épierUn hanneton captif marchant sur du papier.

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Depuis que son garçon est parti pour la guerre,La veuve met les deux couverts comme naguère,Sert la soupe, remplit un grand verre de vin,Puis, sur le seuil, attend qu’un envoyé divin,Un pauvre, passe là pour qu’elle le convie.Il en vient tous les jours. Donc son fils est en vie,Et la vieille maman prend sa peine en douceur.Mais l’épicier d’en face est un libre penseurEt songe: – «Peut-on croire à de telles grimaces?Les superstitions abrutissent les masses.»

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Il a neigé la veille et, tout le jour, il gèle.Le toit, les ornements de fer et la margelleDu puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc,Sont comme ouatés, et, dans le jardin, tout est blanc.Le grésil a figé la nature, et les branchesSur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.Mais regardez. Voici le coucher de soleil.À l’occident plus clair court un sillon vermeil.Sa soudaine lueur féerique nous arrose,Et les arbres d’hiver semblent de corail rose.

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De la rue on entend sa plaintive chanson.Pâle et rousse, le teint plein de taches de son,Elle coud, de profil, assise à sa fenêtre.Très sage et sachant bien qu’elle est laide peut-être,Elle a son dé d’argent pour unique bijou.Sa chambre est nue, avec des meubles d’acajou.Elle gagne deux francs, fait de la lingerieEt jette un sou quand vient l’orgue de Barbarie.Tous les voisins lui font leur bonjour le plus gaiQui leur vaut son petit sourire fatigué.

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Dans ces bals qu’en hiver les mères de familleDonnent à des bourgeois pour marier leur fille,En faisant circuler assez souvent, pas trop,Les petits-fours avec les verres de sirop,Presque toujours la plus jolie et la mieux mise,Celle qui plaît et montre une grâce permise,Est sans dot, – voulez-vous en tenir le pari? –Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari.Et son père, officier en retraite, pas riche,Dans un coin, fait son whist à quatre sous la fiche.

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Comme à cinq ans on est une grande personne,On lui disait parfois: «Prends ton frère, mignonne,»Et, fière, elle portait dans ses bras le bébé,Quels soins alors! L’enfant n’était jamais tombé.Très grave, elle jouait à la petite mère.Hélas! le nouveau-né fut un ange éphémère.On prit sur son berceau mesure d’un cercueil;Et la sœur de cinq ans a des habits de deuil,Ne parle ni ne joue et, très préoccupée,Se dit: «Je n’aime plus maintenant ma poupée.»

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Je rêve, tant Paris m’est parfois un enfer,D’une ville très calme et sans chemin de fer,Où, chez le sous-préfet, en vieux garçon affable,Je lirais, au dessert, mon épître ou ma fable.On se dirait tout bas, comme un mignon péché,Un quatrain très mordant que j’aurais décoché.Là, je conserverais de vagues hypothèques.On voudrait mon avis pour les bibliothèques;Et j’y rétablirais, disciple consolé,Nos maîtres, Esménard, Lebrun, Chênedollé.

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Assis, les pieds pendants, sous l’arche du vieux pont,Et sourd aux bruits lointains à qui l’écho répond,Le pêcheur suit des yeux le petit flotteur rouge.L’eau du fleuve pétille au soleil. Rien ne bouge.Le liège soudain fait un plongeon trompeur,La ligne saute. – Avec un hoquet de vapeurPasse un joyeux bateau tout pavoisé d’ombrelles;Et, tandis que les flots apaisent leurs querelles,L’homme, un instant tiré de son rêve engourdi,Met une amorce neuve et songe: – Il est midi.

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Malgré ses soixante ans, le joyeux invalideSur sa jambe de bois est encore solide.Quand il touche l’argent de sa croix, un beau soir,Il s’en va, son repas serré dans un mouchoir,Et, vers le Champ de Mars, entraîne à la barrière,Un conscrit, le bonnet de police en arrière;Et là, plein d’abandon, vers le pousse-café,Son bâton à la main, le bonhomme échaufféConte au jeune soldat et lui rend saisissableLa bataille d’Isly qu’il trace sur le sable.

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De même que Rousseau jadis fondait en pleursÀ ces seuls mots: «Voilà de la pervenche en fleurs,»Je sais tout le plaisir qu’un souvenir peut faire.Un rien, l’heure qu’il est, l’état de l’atmosphère,Un battement de cœur, un parfum retrouvé,Me rendent un bonheur autrefois éprouvé.C’est fugitif, pourtant la minute est exquise.Et c’est pourquoi je suis très heureux à ma guiseLorsque, dans le quartier que je sais, je puis voirUn calme ciel d’octobre, à cinq heures du soir.

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Le printemps est charmant dans le Jardin des Plantes.Les cris des animaux, les odeurs violentesDes arbres et des fleurs exotiques dans l’air,Cette création, sous un ciel pur et clair,Tout cela fait penser au paradis terrestre;Et tout en écoutant, sous un sapin alpestre,Le grondement profond des lions en courroux,On regarde, devant les naïfs tourlourous,Tendant la trompe, avec ses airs de gros espiègle,L’éléphant engloutir les nombreux pains de seigle.

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En plein soleil, le long du chemin de halage,Quatre percherons blancs, vigoureux attelage,Tirent péniblement, en butant du sabot,Le lourd bateau qui fend l’onde de l’étambot;Près d’eux, un charretier marche dans la poussière.La main au gouvernail, sur le pont, à l’arrière,N’écoutant pas claquer le brutal fouet de cuir,Et regardant la rive et les nuages fuir,Fume le marinier, sans se fouler la rate.– «Le peuple et le tyran!» me dit un démocrate.

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Près du rail, où souvent passe comme un éclairLe convoi furieux et son cheval de fer,Tranquille, l’aiguilleur vit dans sa maisonnette.Par la fenêtre, on voit l’intérieur honnête,Tel que le voyageur fiévreux doit l’envier.C’est la femme parfois qui se tient au levier,Portant sur un seul bras son enfant qui l’embrasse.Jetant un sifflement atroce, le train passeDevant l’humble logis qui tressaille au fracas.Et le petit enfant ne se dérange pas.

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L’allée est droite et longue, et sur le ciel d’hiverSe dressent hardiment les grands arbres de fer,Vieux ormes dépouillés dont le sommet se touche.Tout au bout, le soleil, large et rouge, se couche.À l’horizon il va plonger dans un moment.Pas un oiseau. Parfois un léger craquementDans les taillis déserts de la forêt muette;Et là-bas, cheminant, la noire silhouette,Sur le globe empourpré qui fond comme un lingot,D’une vieille à bâton, ployant sous son fagot.

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Hier, sur la grand’route où j’ai passé près d’eux,Les jeunes sourds-muets s’en allaient deux par deux,Sérieux, se montrant leurs mains toujours actives.Un instant j’observai leurs mines attentivesEt j’écoutai le bruit que faisaient leurs souliers.Je restai seul. La brise en haut des peupliersMurmurait doucement un long frisson de fête;Chaque buisson jetait un trille de fauvette,Et les grillons joyeux chantaient dans les bleuets.Je penserai souvent aux pauvres sourds-muets.

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Comme le champ de foire est désert, la baraqueN’est pas ouverte, et sur son perchoir, le macaqueCligne ses yeux méchants et grignote une noixEntre la grosse caisse et le chapeau chinois ;Et deux bons paysans sont là, bouche béante,Devant la toile peinte où l’on voit la géante,Telle qu’elle a paru jadis devant les cours,Soulevant décemment ses jupons un peu courtsPour qu’on ne puisse pas supposer qu’elle triche,Et montrant son mollet à l’empereur d’Autriche.

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J’écris ces vers, ainsi qu’on fait des cigarettes,Pour moi, pour le plaisir; et ce sont des fleurettesQue peut-être il valait bien mieux ne pas cueillir;Car cette impression qui m’a fait tressaillir,Ce tableau d’un instant rencontré sur ma route,Ont-ils un charme enfin pour celui qui m’écoute?Je ne le connais pas. Pour se plaire à ceci,Est-il comme moi-même un rêveur endurci?Ne peut-il se fâcher qu’on lui prête ce rôle?– Fi donc! lecteur, tu lis par-dessus mon épaule.

  1. <a l:href="#_ftnref1">[1]</a> Collen Mac Culloughs a repris ce vers pour le titre de son roman Les oiseaux se cachent pour mourir