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Ainsi firent-ils. Ils se présentèrent d’abord chez madame Souppe, femme d’un fabricant de pâtes alimentaires qui avait une usine dans le Nord. Ils y trouvèrent monsieur et madame Souppe malheureux de n’être pas reçus chez madame Esterlin, femme du maître de forges, député au parlement. Ils allèrent chez madame Esterlin et l’y trouvèrent désolée, ainsi que M. Esterlin, de n’être pas reçue chez madame du Colombier, femme du pair du royaume, ancien ministre de la Justice. Ils allèrent chez madame du Colombier et y trouvèrent le pair et la pairesse enragés de n’être pas dans l’intimité de la reine.
Les visiteurs qu’ils rencontrèrent dans ces diverses maisons n’étaient pas moins malheureux, désolés, enragés. La maladie, les peines de cœur, les soucis d’argent les rongeaient. Ceux qui possédaient, craignant de perdre, étaient plus infortunés que ceux qui ne possédaient pas. Les obscurs voulaient paraître, les illustres paraître davantage. Le travail accablait la plupart; et ceux qui n’avaient rien à faire souffraient d’un ennui plus cruel que le travail. Plusieurs pâtissaient du mal d’autrui, souffraient des souffrances d’une femme, d’un enfant aimés, Beaucoup dépérissaient d’une maladie qu’ils n’avaient pas, mais qu’ils croyaient avoir ou dont ils craignaient les atteints.
Une épidémie de choléra venait de sévir dans la capitale et l’on citait un financier qui, de peur d’être atteint par la contagion et ne connaissant pas de retraite assez sûre, se suicida.
– Le pis, disait Quatrefeuilles, c’est que tous ces gens-là, non contents des maux réels qui pleuvent sur eux dru comme grêle, se plongent dans une mare de maux imaginaires.
– Il n’y a pas de maux imaginaires, répondait Saint-Sylvain Tous les maux sont réels des qu’on les éprouve, et le rêve de la douleur est une, douleur véritable.
– C’est égal, répliquait Quatrefeuilles. Quand je pisse des pierres grasses comme un œuf de canard, je voudrais bien que ce fût en rêve.
Cette fois encore Saint-Sylvain observa que bien souvent les hommes s’affligent pour des raisons opposées et contraires.
Il causa successivement, dans le salon de madame du Colombier, avec deux hommes de haute intelligence, éclairés, cultivés, qui, par les tours et détours qu’à leur insu ils imprimaient à leur pensée, lui décelaient le mal moral dont ils étaient profondément atteints. C’est de l’état public que tous deux tiraient la cause de leur souci; mais ils la tiraient à rebours. M. Brome vivait dans la peur perpétuelle d’un changement. Dans la stabilité présente, au milieu de la prospérité et de la paix dont jouissait le pays, il craignait des troubles et redoutait un bouleversement total. Ses mains n’ouvraient qu’en tremblant les journaux; il s’attendait tous les matins à y trouver l’annonce de tumultes et d’émeutes. Sous cette impression, il transformait les faits les plus insignifiants et les plus vulgaires incidents en préludes de révolutions, en prodromes de cataclysmes. Se croyant toujours à la veille d’une catastrophe universelle, il vivait dans un perpétuel effroi.
Un mal tout contraire, plus étrange et plus rare, ravageait M. Sandrique. Le calme l’ennuyait, l’ordre public l’impatientait, la paix lui était odieuse, la sublime monotonie des lois humaines et divines l’assommait. Il appelait en secret des changements et, feignant de les craindre, soupirait après les catastrophes. Cet homme bon, doux, affable, humain, ne concevait d’autres amusements que la subversion violente de son pays, du globe, de l’univers, épiant jusque dans les astres les collisions et les conflagrations. Déçu, abattu, triste, morose, quand le style des papiers publics et l’aspect des rues lui révélait l’inaltérable quiétude de la nation, il en souffrait d’autant plus qu’ayant la connaissance des hommes et l’expérience des affaires, il savait combien l’esprit de conservation, de tradition, d’imitation et d’obéissance est fort dans les peuples et comme d’un train égal et lent va la vie sociale.
Saint-Sylvain observa, à la réception de madame du Colombier, une autre contrariété, plus vaste et de plus de conséquence.
Dans un coin du petit salon, M. de la Galissonnière, président du tribunal civil, s’entretenait paisiblement et à voix basse avec M. Larive-du-Mont, administrateur du Jardin zoologique.
– Je le confierai à vous, mon ami, disait M. de la Galissonnière: l’idée de la mort me tue. J’y pense sans cesse, j’en meurs sans cesse. La mort m’épouvante, non par elle-même, car elle n’est rien, mais pour ce qui la suit, la vie future. J’y crois; j’ai la foi, la certitude de mon immortalité. Raison, instinct, science, révélation, tout me démontre l’existence d’une âme impérissable, tout me prouve la nature, l’origine et les fins de l’homme telles que l’Église nous les enseigne. Je suis chrétien; je crois aux peines éternelles; l’image terrible de ces peines me pour suit sans trêve; l’enfer me fait peur et cette peur, plus forte qu’aucun autre sentiment, détruit en moi l’espérance et toutes les vertus nécessaires au salut, me jette dans le désespoir et m’expose à cette réprobation que je redoute. La peur de la damnation me damne, l’épouvante de l’enfer m’y précipite et, vivant encore, j’éprouve par avance les tourments éternels. Il n’y a pas de supplice comparable à celui que j’endure et qui se fait plus cruellement sentir d’année en année, de jour en jour, d’heure en heure, puisque chaque jour, chaque minute me rapproche de ce qui me terrifie. Ma vie est une agonie pleine d’affres et d’épouvantements.
En prononçant ces paroles, le magistrat battait l’air de ses mains comme pour écarter les flammes inextinguibles dont il se sentait environné.
– Je vous envie, mon bien cher ami, soupira M. Larive-du-Mont. Vous êtes heureux en comparaison de moi; c’est aussi l’idée de la mort qui me déchire; mais que cette idée diffère de la vôtre et combien elle la dépasse en horreur! Mes études, mes observations, une pratique constante de l’anatomie comparée et des recherches approfondies sur la constitution de la matière ne m’ont que trop persuadé que les mots âme, esprit, immortalité, immatérialité ne représentent que des phénomènes physiques ou la négation de ces phénomènes et que, pour nous, le terme de la vie est aussi le terme de la conscience, enfin que la mort consomme notre complet anéantissement. Ce qui suit la vie, il n’y a pas de mot pour l’exprimer, car le terme de néant que nous y employons n’est qu’un signe de dénégation devant la nature entière. Le néant, c’est un rien infini et ce rien nous enveloppe. Nous en venons, nous y allons; nous sommes entre deux néants comme une coquille sur la mer. Le néant, c’est l’impossible et le certain; cela ne se conçoit pas et cela est. Le malheur des hommes, voyez-vous, leur malheur et leur crime est d’avoir découvert ces choses. Les autres animaux ne les savent pas; Nous devions les ignorer à jamais. Être et cesser d’être, l’effroi du cette idée me fait dresser les cheveux sur la tête; elle ne me quitte pas. Ce qui ne sera pas me gâte et me corrompt ce qui est et le néant m’abîme par avance. Atroce absurdité I je m’y sens, je m’y vois.
– Je suis plus à plaindre que vous, répliqua M. de la Galissonnière. Chaque fois que vous prononcez ce mot, ce perfide et délicieux mot de néant, sa douceur caresse mon âme et me flatte, comme l’oreiller du malade, d’une promesse de sommeil et de repos. Mais Larive-du-Mont:
– Mes souffrances sont plus intolérables que les vôtres, puisque le vulgaire supporte l’idée d’un enfer éternel et qu’il faut une force d’âme peu commune pour être athée. Une éducation religieuse, une pensée mystique vous ont donné la peur et la haine de la vie humaine. Vous n’êtes pas seulement chrétien et catholique; vous êtes janséniste et vous portez au flanc l’abîme que côtoyait Pascal. Moi, j’aime la vie, la vie de cette terre, la vie telle qu’elle est, la chienne de vie. Je l’aime brutale, vile et grossière; je l’aime sordide, malpropre, gâtée; je l’aime stupide, imbécile et cruelle; je l’aime dans son obscénité, dans son ignominie, dans son infamie, avec ses souillures, ses laideurs et ses puanteurs, ses corruptions et ses infections. Sentant qu’elle m’échappe et me fuit, je tremble comme un lâche et deviens fou de désespoir.
«Les dimanches, les jours de fête, je cours a travers les quartiers populeux, je me mêle à la foule qui roule par les rues, je me plonge dans les groupes d’hommes, de femmes, d’enfants, autour des chanteurs ambulants ou devant les baraques des forains; je me frotte aux jupes sales, aux camisoles grasses, j’aspire les odeurs fortes et chaudes de la sueur, des cheveux, des haleines. Il me semble, dans ce grouillement de vie, être plus loin de la mort. J’entends une voix qui me dit:
«- La peur que je te donne, seule je t’en guérirai; la fatigue dont mes menaces t’accablent, seule je t’en reposerai.
«Mais je ne veux pas! Je ne veux pas!
– Hélas! soupira le magistrat. Si nous ne guérissons pas en cette vie les maladies qui ruinent nos âmes, la mort ne nous apportera pas le repos.
– Et ce qui m’enrage, reprit le savant, c’est que, quand nous serons tous deux morts, je n’aurai pas même la satisfaction de vous dire: «Vous voyez, La Galissonnière! je ne me trompais pas: il n’y a rien.» Je ne pourrai pas me flatter d’avoir eu raison. Et vous, vous ne serez jamais détrompé. De quel prix se paie la pensée! Vous êtes malheureux, mon ami, parce que votre pensée est plus vaste et plus forte que celle des animaux et de la plupart des hommes. Et je suis plus malheureux que vous parce que j’ai plus de génie.
Quatrefeuilles, qui avait attrapé des bribes de ce dialogue, n’en fut pas très frappé.
– Ce sont là des peines d’esprit, dit-il; elles peuvent être cruelles, mais elles sont peu communes. Je m’alarme davantage des peines plus vulgaires, souffrances et difformités du corps, mal d’amour et défaut d’argent, qui rendent notre recherche si difficile.
– En outre, lui fit observer Saint-Sylvain, ces deux messieurs forcent trop violemment leur doctrine à les rendre misérables. Si La Galissonnière consultait un bon père jésuite, il serait bientôt rassuré, et Larive-du-Mont devrait savoir qu’on peut être athée avec sérénité comme Lucrèce, avec délices comme André Chénier. Qu’il se répète le vers d’Homère: «Patrocle est mort qui valait mieux que toi», et consente de meilleure grâce à rejoindre un jour ou l’autre ses maîtres les philosophes de l’antiquité, les humanistes de la Renaissance, les savants modernes et tant d’autres qui valaient mieux que lui. «Et meurent Pâris et Hélène», dit François Villon. «Nous sommes tous mortels», comme dit Cicéron. «Nous mourrons tous», dit cette femme dont l’Écriture a loué la prudence au second livre des Rois.