




San-Antonio

Concerto pour porte-jarretelles



CHAPITRE ZERO

Ils auront beau dire, pr&#233;tendre, la seule v&#233;ritable aventure, c'est l'homme. Le reste n'est que de l'&#233;pisode indigent pour feuilleton au rabais.

L'homme, tu prends une position confortable et tu le regardes vivre, agir ; en moins de rien tu es fascin&#233;. Il te capte, te surprend, t'emm&#232;ne. L&#224;, le drame v&#233;ritable commence. Car, tout &#224; ta subjugance, tu cherches &#224; communiquer avec lui. T'as besoin de lui expliquer que tu es un homme, toi aussi, et que, par cons&#233;quent, un homme plus un autre homme, &#231;a doit faire deux hommes. Mais il ne l'entend pas de cette oreille, le fumier.

Non plus que de l'autre.

Et la dure &#233;vidence te vient, an&#233;antisseuse d'espoirs.

Un homme, plus un homme, &#231;a &#233;gale un homme plus un homme, mais jamais deux hommes.

Alors, tu sais quoi ? Tu vas te so&#251;ler la gueule, parce que devant l'impuissance, t'as pas d'autre recours que de te poivrer.

Attends, pars pas, je veux pas t'emmerder. Je cause pour le cher mon trop-plein. Une simple petite giclette pr&#233;alable. La menue branlette du lourdaud trop gonfl&#233; des b&#244;mes, qu'est oblig&#233; d'&#233;talonner sa glandaille pour ne pas b&#226;cler sa partenaire qu'il attend. Je me mets &#224; jour. Je m'accorde la lyre d&#233;connante. On s'extirpe quelques vacheries tourmentantes, comme &#231;a, et apr&#232;s &#231;a va mieux.

Une fois que t'as trait&#233; un con de con, tu l'acceptes plus ais&#233;ment. Te mettre en situation de remords, c'est l'unique solution pour arriver &#224; le supporter. Mais attention, minute, Lisette : pas y prendre go&#251;t, virer sadique. Hou, que non ! Le dosage, c'est la force des nations. Un pianiste, tu l'as vu, le moment de passer &#224; l'&#233;tabli ? Il oppose ses deux mains comme pour prier. Il presse fortement ses doigts gauches contre ses doigts droits, afin de se craquer les jointures. Bien s'assouplir les salsifis avant de d&#233;clencher leur galoperie sur le clavier qu'est tellement large, le salaud. M&#233;zigue, pareil. Je me fais craquer la cervelle avant la grande d&#233;carrade. Une bouff&#233;e d&#233;lirante, plouf ! que les miasmes m'&#233;vadent. Tu crois que j'aurais d'en tirer trois quatre coups de p&#233;tard avant, histoire de mobiliser l'attention ? Avertir du beau chambard qui va suivre ? Verser des arrhes sur l'action, somme toute. Ce serait plus correct, mieux loyal vis-&#224;-vis de toi, si f&#233;alement mien. Une mani&#232;re de te toucher la bite en te parlant, en gage de d&#233;lices futures. T'assurer que, d&#233;conneur mais pr&#233;sent, Santantonio, avec toute sa rutilante panoplie homicidiaire que t'hal&#232;teras d'ici pas loin. T'auras des s&#233;cr&#233;tions d'adr&#233;naline dans le guignol et des lich&#233;es de chiasse dans le calbute devant tant d'horreurs si horribles, promis, jur&#233;. Label de qualit&#233;, tu me connais ! Les grands produits, c'est les grands produits ; San-Antonio, le cacao Van Houten, les potes Lustucru, t'as vite fait le tour. Bon, je t'accorde encore Manufrance et les petits-beurre Lu, mais ensuite y a plus d'ensuite. Tu peux retirer l'&#233;chelle et en faire un r&#226;telier pour ta vache.

L'histoire qui va suivre est sans pr&#233;c&#233;dent, si tu me permets cette d&#233;licate plaisanterie, exceptionnelle chez moi qui les taille au burin dans la gadoue, d'ordinaire.

Je te vas narrer une affaire &#233;-pou-van-table, mon dr&#244;le. Laisse que je descende des premi&#232;res lignes afin de te la d&#233;tailler (et tu verras comme ce verbe du premier groupe convient admirablement). Seulement, l'&#233;pouvante ne joue &#224; plein que si tu connais bien les personnages. Toujours la magiquerie fascinante de l'homme. On ne s'int&#233;resse bien qu'&#224; ce que l'on conna&#238;t bien. Tiens, exemple : en pornographie Leur tort c'est de te montrer des gonzesses en plein d&#233;bordement sexuel sans que tu les connaisses pr&#233;alablement ni des l&#232;vres, ni du prose. Elles viennent d'o&#249; cela ? Elles sont qui est-ce, ces polissonnes bouffeuses de chagattes, pompeuses de biroutes, acalifourcheuses de zobs ?

Myst&#232;re et boules qui&#232;s ! Des berg&#232;res rassembl&#233;es sur un plateau, &#224; cause de leurs nichemards bien drus, de leur fion bien pomm&#233;. Moteur ! Elles se foutent &#224; l'ouvrage : minette, pipe, levrette tout azimut, roucoulades, pommades, paumade. Bravo. Mais m&#233;zigue, &#231;a me laisse marmor&#233;en comme le beau noble visage du mar&#233;chal P&#233;tain. Tu sais because ? Parce que ces donzelles me d&#233;boulent &#224; poil dans la vie que j'ignore tout d'elles et que d&#232;s lors je me tamponne de ce qui les concerne, leurs co&#251;ts y compris. Elles ont beau &#233;vertuer du valseur, se carrer des trognons de choux dans le bipbip en criant que c'est bon, copuler avec des dalmachiens, je m'en tu sais quoi ?

Branle ! Tandis que je te prends Le Rouge et le Noir de mon pote le Dauphinois, le passage o&#249; Julien Sorel, jeune pr&#233;cepteur timide, s'enhardit &#224; saisir la main de M de R&#233;nal sous la table, eh ben l&#224; ! je monte &#224; la trique, camarade syndiqu&#233;. J'&#233;recte &#224; tout vent. Parce que &#231;a, oui, c'est authentiquement pomo.

Bon, allez, &#231;a y est, stop, finito, on ne d&#233;bloque plus !

Ma philo est belle comme un glave de tubar dans un mouchoir de batiste, mais elle t'&#233;carte les maxillaires, je le sens. T'as pas lerche d'autonomie, c&#244;t&#233; gamberge.

Tu b&#226;illes vite et grand, c'est fou ce que tu t'ouvres promptement, l'ami, que &#231;a m'en donne le vertige, tout ton vide ainsi exhib&#233;.

Tout a d&#233;marr&#233; un matin, d'assez bonne heure, au si&#232;ge de la Paris D&#233;tective Agency.

Je prenais un caoua en compagnie de Pinuche, dans mon fastueux burlingue.

On a une kitchenette &#224; l'agence, avec une cafeti&#232;re italoche impressionnante que la jolie Claudette pilote comme Belletoise une Ferrari.

Avec cet alambic chrom&#233;, elle r&#233;ussit des jus de premi&#232;re : serr&#233;s comme des pucelles en gu&#234;pi&#232;re et tellement odorants que tu te croirais, en rentrant chez nous, p&#233;n&#233;trer &#224; la Maison du Caf&#233;.

Mais attends que je fasse les choses normalement, quand on est un grand romancier arriv&#233;, faut pas commettre de fausses man&#339;uvres, sinon on te d&#233;r&#233;pute vite fait, saligauds comme ils sont tous, et grincheux, poildecuteurs, compteurs de tout, avares de riens.

Par cons&#233;quent, si tu permets :



CHAPITRE PREMIER

Le bristol est de forte taille, grav&#233; en belle anglaise luisante comme des pattes d'insecte. Il raconte, ce rectangle immacul&#233;, les choses suivantes : Docteur Franck R&#200;CHE Ex-Interne des H&#244;pitaux de Paris Maladies du Syst&#232;me Nerveux Directeur de l'Institut desBlanches Mouettes, 74 SAVORGNAZ.

Ayant lu, je regarde la gente Claudette avec cet air charmeur pour lequel l'&#233;toff&#233; d'un slip ne constitue pas un obstacle.

&#199;a consiste en quoi ? demande-je.

Un beau gosse, r&#233;pond-elle.

Et ce doit &#234;tre vachement vrai, car elle s'y conna&#238;t, la gueuse.

Il n'a rien dit ?

Si : qu'il &#233;tait votre ami et qu'il arrive de Haute-Savoie uniquement pour vous rencontrer.

Mon ami !

Je relis sa carte. Plonge dans le fouillis de ma m&#233;moire, si bond&#233;e, la pauvrette. Pas plus de Franck R&#232;che dans mes souvenirs que d'accent circonflexe sur le  &#225; de chalet, contrairement &#224; ce que la plupart des gens s'imaginent.

Plus tu vas, plus tu butes dans des p&#233;greleux qui s'affirment tes aminches ; surtout si tu t'es fait un bout de nom. Des gonziers, tu leur as dit bonjour, un soir, chez des potes communs, et v'l&#224; qu'ils se propagent dans les univers en clamant bien haut qu'ils sont &#224; tu et &#224; toi avec ta pomme.

Je fais signe &#224; Claudette d'&#233;vacuer nos tasses de moka. Quarante-quatre secondes plus tard (calendrier en main), elle m'introduit le docteur R&#232;che.

C'est un grand mec, brun de poil, beau gosse tel que les shampooineuses imaginent les beaux gosses ; c'est-&#224;-dire qu'il a la m&#226;choire carr&#233;e, l'air sombre, la bouche sensuelle, le sourcil t&#233;n&#233;breux et la chevelure &#233;paisse et calamistr&#233;e, bourr&#233;e de reflets comme un guidon de v&#233;lo au soleil.

Effectivement, j'ai une tr&#232;s vague impression de d&#233;j&#224; vu. Il me fonce contre, la vitrine &#233;clair&#233;e d'un sourire large de trente centim&#232;tres dans lequel les Laboratoires mail-Diamant-94-Le Ferreux ont leur mot &#224; dire. Il porte un veston en mohair, style prince-de-galles, dans les teintes feuille-morte, un pantalon rouille, une chemise jaune et une cravate vert sombre. Avec &#231;a, il doit se consid&#233;rer comme &#233;tant le m&#233;decin le plus &#233;l&#233;gant de Haute-Savoie et des nations limitrophes.

Salut, Sana ! me brandit-il la main (comme l'&#233;criraient des confr&#232;res &#224; moi que je me rappelle plus lesquels mais &#231;a ne doit pas &#234;tre difficile &#224; trouver).

La Claudette, envap&#233;e jusqu'&#224; la couture m&#233;diane de son slip, ne parvient pas &#224; s'extraire de la pi&#232;ce et l'admire comme un marmot la vitrine de No&#235;l des Galeries Lafayette.

Mon &#339;il &#233;vasif diminue le sourire du venant de dix bons centim&#232;tres.

Vous n'allez pas me dire que vous ne me reconnaissez pas ! il exclame avec d&#233;j&#224; des projets de ranc&#339;ur dans l'intonation.

Je hoche le chef.

Non, je ne vais pas vous le dire, docteur, pourtant si vous me rafra&#238;chissiez la m&#233;moire, on gagnerait du temps.

Courchevel, il y a quatre ans : l'H&#244;tel des Neiges ?

Illico (pour ne pas toujours dire dard-dard, ce qui constitue de l'autopublicit&#233; s&#233;v&#232;rement r&#233;prim&#233;e par le Comit&#233; de Censure de mes Editions) j'affuble le docteur R&#232;che d'un anorak blanc &#224; col de laine noir, d'un fuseau noir, de pommade mauve-d&#233;gueul&#233; sur les l&#232;vres et de ronds blancs autour des yeux.

Bien s&#251;r ! exclame-je, avec plus de force que n'en n&#233;cessite mon enthousiasme r&#233;el.

Je revois le bar de l'h&#244;tel o&#249; c&#233;zigue-p&#226;te faisait le joli c&#339;ur avec son accent pied-noir et ses pulls &#224; sensation. On s'est r&#233;parti tout le cheptel f&#233;minin de l'&#233;tablissement (le vacant et celui qu'&#233;tait branch&#233; sur la force) et m&#234;me on a fait des &#233;changes standard. Il me cassait un peu les noix, le docteur, &#224; cause de sa grande gueule qu'on entendait tonitruer depuis le sommet de la Loze. Il faisait mieux que s'&#233;couter parler : il se regardait aussi, dans tout ce qui &#233;tait susceptible de r&#233;fl&#233;chir son image : les miroirs, les th&#233;i&#232;res, les yeux des dames.

Excusez, j'ajoute en lui brandissant mon bouquet de radis, c'est la premi&#232;re fois que je vous vois en civil.

Bon prince, il admet :

Et puis vous fr&#233;quentez tant de gens !

Je lui pr&#233;sente Pinuche, lequel, pendant ce bref et vif dialogue, a recoiff&#233; ses quelques crins gris &#224; l'aide d'un tron&#231;on de peigne.

Lui d&#233;signe un fauteuil.

Ouvre mon bar.

Pas trop t&#244;t pour le scotch, doc ?

D&#233;j&#224;, la m&#232;re Claudette s'empresse, extrait des gla&#231;ons de leur bac, fait tinter des verres.

Jamais trop t&#244;t, quand il est bon, me r&#233;pond Franck R&#232;che comme hennit un jeune cheval l&#226;ch&#233; dans la p&#226;ture. Dites, c'est flambant, chez vous. Alors vous vous &#234;tes mis &#224; votre compte, &#224; ce qu'on m'a appris ?

Il faut bien faire un commencement

Il rit, et tu croirais qu'on d&#233;charge un camion de gravier devant le perron de ton ch&#226;teau p&#233;rigourdin. C'est un &#234;tre plein de bruits, le docteur R&#232;che. Tout lui est explosion. Un mec &#224; &#233;chappement libre.

La Claudette nous virgule nos godets. Elle a particuli&#232;rement soign&#233; celui du toubib et s'arrange pour lui caresser les doigts en le lui pr&#233;sentant.

L'autre, tu penses, bouc comme pas deux, la mani&#232;re qu'il fait tilt et lui braque ses Mazda sur les contours.

Merci, mademoiselle, vous &#234;tes ravissante ! Poum ! c'est parti. Et, bien s&#251;r, v'l&#224; notre donzelle qui roule des meules, s'humecte de partout, fait jouer ses ramasse-miettes, pis qu'une entra&#238;neuse &#224; qui on vient de signaler que son voisin de bar est un des Rothschild.

Agac&#233; par ce man&#232;ge, je la cong&#233;die d'un sourcillement m&#233;content.

Dites, elle a du r&#233;pondant, cette gosse ! clame mon visiteur, apr&#232;s l'avoir suivie d'un regard ultime jusqu'au torticolis.

Mon visage de bois le d&#233;concerte. Suis-je jaloux ? Peut-&#234;tre, mais d'une certaine mani&#232;re. Les jolis c&#339;urs m'agacent parce que je d&#233;teste les voir jouer un r&#244;le que j'interpr&#232;te (je pense) mieux qu'eux.

C'est le skieur ou le flic que vous venez voir, doc ?

Le d&#233;tective !

Pour la premi&#232;re fois depuis son intrusion, son sourire dispara&#238;t enti&#232;rement. Enfin ! Je n'y tenais plus et m'appr&#234;tais &#224; y foutre le feu.

Des ennuis ?

Dans un sens, oui.

Priv&#233;s ou professionnels ?

Il a cette splendide exclamation d'homme n&#233; au soleil.

Professionnels, heureusement ! Et le sourire revient, plus nuanc&#233;, mais d'une s&#233;r&#233;nit&#233; indiscutable.

Eh bien, vous allez me raconter cela. Souhaitez-vous que nous demeurions en t&#234;te &#224; t&#234;te ?

Il secoue n&#233;gativement la t&#234;te :

Monsieur (il montre Pinaud) ne me d&#233;range absolument pas.

La Viellasse lui en d&#233;coche un sourire plein de chicots et de reconnaissance.

Un rien le fait content, mon C&#233;sar. Un sourire, une cigarette et il grimpe en mayonnaise.

Bon, que je vous dise

Chaque fois qu'un client va me d&#233;baller son historiette, j'&#233;prouve un long frisson voluptueux le long de la raie m&#233;diane. Kif la premi&#232;re fois que j'ai hasard&#233; ma dextre dans la culotte d'une petite fille. Je me rem&#233;more encore la sc&#232;ne. &#199;a se passait dans un grenier situ&#233; au-dessus d'un hangar &#224; camions. Son papa &#233;tait d&#233;m&#233;nageur. Y avait un vieux canap&#233;&#233;ventr&#233;, dans la partie la plus obscure du grenier. On &#233;tait assis, l'un pr&#232;s de l'autre, sans rien dire. Ma t&#234;te bourdonnait. J'y voyais trouble et j'avais de la peine &#224; respirer. J'osais pas oser. Je lui b&#233;cotais le cou, en dou&#233;e. Et puis ma paluchette est partie pour ce grand voyage d'o&#249; je ne suis pas encore revenu ; d'o&#249; je ne reviendrai que les pieds devant. La faramineuse d&#233;couverte. Le grand secret humain de la diff&#233;rence des sexes, si fondamental, exaltant, prodigieux La puissance &#233;merveillante de cette exploration autoritaire qui se situe &#224; mi-chemin du viol et de la peur. Ah, grenouille ! que c'est uniquement &#231;a, le bonheur physique. Rien que des pr&#233;mices survoltants. Avant que viennent tout de suite apr&#232;s, les d&#233;veloppements ardents, mais sans myst&#232;res, puisque tu es renseign&#233;. Eh ben, l&#224;, franchement, le client qui se racle la gargante pour t'exposer ses calamit&#233;s, me catapulte dans le grenier d'autrefois. Et c'est la culotte Petit Bateau de Jeannette que j'ai &#224; ma merci, avec ses fines c&#244;tes et son boutonnage au corset de toile. Je m'appr&#234;te &#224; constater ce menu sexe nubile de fillette d&#233;j&#224; adulte de ses instincts.

Franck R&#232;che &#233;cluse une toute belle gorg&#233;e pour se donner de l'allant.

Peut-&#234;tre vous souvenez-vous que je dirige une clinique psychiatrique pr&#232;s de Thonon, en Haute-Savoie ?

Pourquoi que je m'en souviendrais ? Parce qu'il me l'a dit, entre deux drinks, il y a trois ans &#224; Courchevel ? S'il fallait se rappeler la vie des gens de rencontre, leurs fonctions, leurs biens, leurs maux, on deviendrait une sorte de r&#233;pertoire pour Caisse d'allocations. Il porte une alliance, donc il est mari&#233;. Mais je ne  revois  pas sa gonzesse.

Probablement une petite mochet&#233; &#233;teinte qu'il &#233;touffe de sa personnalit&#233; d'illustre Gaudissard

Mani&#232;re de l'agr&#233;abiliser,je r&#233;ponds que je me souviens tout ce qu'il y a de parfaitement, et il est content d'avoir laiss&#233; une telle trace ind&#233;l&#233;bile dans mon souvenir.

Je suis, je crois vous l'avoir dit nagu&#232;re, originaire d'Afrique du Nord.

Inutile de le pr&#233;ciser, &#231;a s'entend, plaisante-je.

J'ai encore des bribes d'accent ? s'&#233;tonne l'aimable docteur.

Pas des bribes.

Mais c'est charmant, assure l'Ineffable qui n'a encore rien dit.

R&#232;che repart :

A l'origine, cette clinique &#233;tait une simple maison de repos tombant en v&#233;tust&#233; o&#249; croupissaient quelques vieillards oubli&#233;s par le Seigneur et leur famille. Je l'ai rachet&#233;e et l'ai compl&#232;tement refondue. Situation impeccable : vue sur le L&#233;man, parc de quatre hectares, clos de murs

V'l&#224; qu'il me r&#233;cite son d&#233;pliant. Les gens de son esp&#232;ce adorent faire le bilan de leurs biens &#224; tout bout de champ, comme s'ils cherchaient &#224; se rassurer eux-m&#234;mes en &#233;patant les autres.

J'y vais d'un  fichtre  impressionn&#233; qui le comble.

Sans me vanter, San-Antonio, j'en ai fait un &#233;tablissement de premi&#232;re cat&#233;gorie. Chaque chambre est personnalis&#233;e ; mon &#233;quipement est digne de l'h&#244;pital cantonal de Gen&#232;ve, lequel passe cependant pour l'un des meilleurs d'Europe Je me suis entour&#233; d'un personnel extr&#234;mement comp&#233;tent et hautement qualifi&#233;. Mes deux bras droits, les docteurs Sid&#233;rurggi et Dupont sont des gar&#231;ons remarquables, promis &#224; un avenir exceptionnel.

Le pied, quoi ! coupe-je, quelque peu agac&#233; par cet &#233;talage qui n'en termine point.

Positivement ! rench&#233;rit R&#232;che, lequel, tout comme moi d'ailleurs, para&#238;t raffoler des adverbes.

Et alors, qu'est-ce qui cloche dans tout ce bonheur, docteur ?

J'y viens.

Il y vient, mais par le chemin des &#233;chotiers, apr&#232;s avoir racont&#233; tout le superflu.

En quelques ann&#233;es, j'ai plac&#233; ma clinique sur orbite. Elle a acquis une excellente r&#233;putation dans tout le Sud-Est et en Suisse romande. Chaque jour, je refuse du monde et je compte pas mal de noms illustres parmi mes pensionnaires. Si je vous les r&#233;v&#233;lais

Et le serment d'Hippocrate, doc ?

Il rigole haut pour bien m'exprimer l'a quel point il s'en torchonne.

Des stress cin&#233;matographiques, ah ! la la ! mon pauvre ami ! De quoi composer une affiche ! Et des fils de famille cam&#233;s que je remets d'&#233;querre ! Femmes de banquier n&#233;vros&#233;es. P.-D.G. au bord de la d&#233;pression ; un sacr&#233; cheptel, croyez-moi.

Bref, tout baigne dans le bon beurre des alpages ?

Jusqu'&#224; il y a deux mois, tout allait &#224; merveille en effet. Seulement, il m'est arriv&#233; un p&#233;pin.

Quel genre ?

L'un de mes pensionnaires s'est enfui et n'a pas encore &#233;t&#233; retrouv&#233;, ce qui la fout moche. La presse locale en a parl&#233; trop et mal. Vous savez ce que c'est, le c&#244;t&#233; &#233;vasion implique le c&#244;t&#233; concentrationnaire. Or, les journalistes n'ont su utiliser que ce terme  d'&#233;vasion  pour relater la chose. Ensuite l'enqu&#234;te de la gendarmerie, je vous en fais cadeau. Vous connaissez ces gens-l&#224; ? Plut&#244;t sympas, mais voyants, les bougres. Chaque fois que j'aper&#231;ois une Estafette noire, j'ai envie de d&#233;gobiller, et quand mon chien est mouill&#233;, je crois &#224; l'arriv&#233;e d'une escouade : l'odeur. C'est physique quel tintouin. Dieu du ciel ! Et ce salaud qu'on n'a pas retrouv&#233;. Et les confr&#232;res ! Tous les bons jaloux du coin que ma r&#233;ussite emp&#234;che de dormir, vous pensez s'ils s'en donnent &#224; c&#339;ur joie pour colporter des faux bruits, ragoter leur chien de so&#251;l, m'&#233;clabousser de leur merde ! Cette f&#226;cheuse histoire m'a valu des tracasseries sans nombre. Et je vous passe certains clients inquiets pour leur cher malade qui n'arr&#234;tent pas de me t&#233;l&#233;phoner.

C'est quoi, le disparu ?

Il fait non de la main, &#233;nergiquement, comme tu nettoies avec une peau de chamois la grande baie vitr&#233;e du livinge.

Attendez, apr&#232;s, laissez-moi terminer.

Parce que ce n'est pas fini ?

Un second malade a disparu, annonce-t-il th&#233;&#226;tralement, puisqu'il y a mati&#232;re &#224;.

Il produit son petit effet. En effet.

Disparu quand ?

Hier, mon cher ami. Alors, vous ne savez pas ? J'ai fait ni une ni deux : au lieu d'alerter sa famille et les flics, j'ai saut&#233; dans ma Porsche Carrera, 210 chevaux, pour venir vous trouver, car quelqu'un m'avait appris la fondation r&#233;cente de votre agence. Vous devez me sortir de la merdouille, San-Antonio. Absolument. Je n'ai pas r&#233;ussi un come-back pareil pour me retrouver au ruisseau, moi, mon vieux. Pied-noir, merde, &#231;a n'est plus une sin&#233;cure. Vir&#233; d'Alg&#233;rie, vir&#233; de Corse, et apr&#232;s ? La Haute-Savoie ? O&#249; faut-il que nous allions nous reconvertir, dites, j'aimerais le savoir. On va devenir les Juifs errants de ce si&#232;cle. Les parias. Ils nous reprochent quoi, en somme, les m&#233;tros ? Juan-les-Pins devenu Babel-Oued ? Et alors ? Ils en faisaient quoi, de Juan-les-Pins, les m&#233;tros, hein ? Et de toute la C&#244;te ? Cannes, Nice ! Laissez-moi rigoler. C&#233;line, Herm&#232;s, Cartier, vous voulez faire avancer le schmiiblick avec &#231;a, vous ? Je ne d&#233;sarmerai pas. Ma clinique est la plus belle de Haute-Savoie. Prestige, soins &#233;clair&#233;s, service de premier ordre. On voudrait y mourir, chez moi, tellement c'est bien &#233;quip&#233;. Alors, dites, le scandale, la ruine, &#224; la v&#244;tre ! Je compte sur vous. Je vous paierai bien, sans discuter, ni faire appel &#224; notre vieille amiti&#233; pour les tarifs de faveur. Mais il faut se remuer. Urgence, toute !

Il se tait, s'&#233;ponge, vide son goduche. Me regarde dans les tons angoiss&#233;s, supplicateurs. Trouve des yeux de cocker malade pour m'amadouer.

Curieuse affaire, dis-je.

Effarante, vous voulez dire. Inconcevable. Deux p&#233;kins en deux mois. Et on n'a pas retrouv&#233; le premier. Si &#231;a se sait, pour le second, on va annuler les r&#233;servations, je pressens. L'Auberge de Peyrebelle, ma cr&#233;merie !

Maintenant, il est temps que vous me parliez des disparus.

Pour vous en dire quoi, puisqu'ils ne sont plus l&#224; ! Parler d'eux, &#231;a avance &#224; quelque chose ? C'est les retrouver, l'objectif ! Surtout le deuxi&#232;me. Le premier n'&#233;tait pas un fils de famille et on commence &#224; l'oublier, tant pis, j'en fais mon deuil. Seulement celui d'hier, hou you youille ! Vous savez de qui il s'agit ? quand &#231;a se saura, ce ne sera plus seulement le Dauphin&#233; et le Progr&#232;s que j'aurai sur les c&#244;telettes, mais toute la presse, et les radios, la t&#233;l&#233; ! Merde, la t&#233;l&#233;, je n'y avais pas encore pens&#233; ! Le Journal de la 2, de la 1, de la 3, des p&#233;riph&#233;riques ! Ma carri&#232;re en chute libre ! San-Antonio !

Il se dresse, se penche sur moi, s'appuie des deux mains sur mes &#233;paules.

Vous ne pouvez pas me laisser couler &#224; pic. J'ai le droit de vivre, moi, tout pied-noir que je fus. D'abord, il commence &#224; y avoir longtemps, et puis j'&#233;tais si jeune ; je ne savais pas. Et maintenant apr&#232;s tout je suis savoyard, non ? Si je vous disais que &#231;a fait au moins quinze jours que je n'ai plus bouff&#233; de merguez, parole d'homme ! On ne sait m&#234;me plus faire le couscous &#224; la maison. Alors, en route, San-Antonio ! Venez avec moi &#224; Savorgnaz. Retrouvez-moi mon deuxi&#232;me malade, juste le deuxi&#232;me, je ne suis pas exigeant. Il est tout frais. Il n'a pas pu aller bien loin !

Qui sont ces deux disparus, docteur ?

Ma voix inflexible l'en impose. Il me d&#233;comprime les &#233;paules, retourne s'asseoir.

Le premier, un footballeur de deuxi&#232;me division. Il &#233;tait gardien de but, ce con. On lui a shoot&#233; un penalty en pleine gueule. Il s'est pay&#233; deux mois de coma. Ensuite, il n'a pas r&#233;cup&#233;r&#233; et c'&#233;tait une sorte de mort-vivant. On le promenait, on le faisait bouffer. Lamentable. Irr&#233;m&#233;diablement foutu. S'il est tomb&#233; dans un pr&#233;cipice ou dans le lac, c'est que le ciel aura eu un bon mouvement.

Un footballeur, c'est pas tr&#232;s riche, si ?

Surtout pas le  mien . Seconde division, je vous dis. Et con au point de stopper le ballon avec sa tempe. Faut avoir la phobie des buts, non ?

Qui payait son s&#233;jour chez vous ?

Une partie la S&#233;curit&#233;, l'autre la caisse de secours de son club.

Et le second malade, docteur ?

Son visage brun vire au bronze. Il l&#232;ve les bras, se re&#233;ponge la nuque.

Alors, l&#224; ! Alors, l&#224; ! Alors, l&#224; !

Il se l&#232;ve &#224; nouveau, vient se pencher sur moi et me chuchote &#224; l'oreille :

Vous connaissez la lessive Patemouille ?

Oui.

Son fils !

Puis, se tournant vers Pinuche, lequel, pinc&#233;, fait semblant de lire un num&#233;ro du Point :

Vous avez entendu ? demande le toubib.

Heu absolument pas, et quand bien m&#234;me j'eusse entendu, croyez, monsieur, que

Mais Franck R&#232;che ne lui laisse pas finir sa phrase. Il se courbe sur Baderne-Baderne, comme il s'est courb&#233; sur moi.

La lessive Patemouille ! redit-il, ce qui rend superflu ses pr&#233;cautions pr&#233;c&#233;dentes.

Celle qui transforme le sale en neuf ? r&#233;cite Pinuche qui n'&#233;coute jamais la radio d'tat.

En personne. Eh bien ! le fils !

Le fils Patemouille ?

En r&#233;alit&#233;, ils s'appellent Blumenstein, mais qu'est-ce que &#231;a change &#224; la qualit&#233; de cette lessive ?

Rien, admet volontiers Finaud.

Il souffrait de quoi, le fils Patemouille ? reinterviens-je.

Cong&#233;nital, il m'a fait une turbulence end&#233;mique de la moelle t&#233;phal. Il a tenu tant bien que mal le coup jusqu'&#224; l'adolescence, mais ensuite, il est devenu trop agit&#233; pour pouvoir rester chez ses parents. Ils l'ont promen&#233; dans plusieurs maisons avant de me le confier. Je commen&#231;ais d'obtenir des r&#233;sultats notoires, c'est dommage. Ainsi, par exemple, depuis quelques semaines, il ne se mordait plus que le pied gauche au lieu des deux et se masturbait de la main droite, alors qu'il avait &#233;t&#233; fonci&#232;rement gaucher auparavant. Autre chose : au lieu d'aboyer, il miaulait, ce qui, dans son cas, est tr&#232;s r&#233;v&#233;lateur.

Il se tait, nous d&#233;frime. Son sourire revient, bon gr&#233; mal gr&#233;.

Pinaud fait craquer ses jointures, ce qui donne un bruit de casse-noix en activit&#233;.

Premi&#232;re constatation, dit-il, les deux disparus sont des gar&#231;ons jeunes ; seconde constatation, &#224; travers ce que nous en dit M. le docteur R&#232;che, ni l'un ni l'autre ne paraissent aptes &#224; circuler librement, en tout cas pas sans se faire remarquer.

Conclusion, m'empress&#233;-je, mani&#232;re de sauvegarder mes pr&#233;rogatives de chef aux yeux du client, ils ne se sont pas sauv&#233;s, mais ont &#233;t&#233; kidnapp&#233;s.

Le toubib bondit :

Kidnapp&#233;s !

C'est mon premier sentiment.

Mais jamais personne n'a r&#233;clam&#233; de ran&#231;on pour le premier, quant au second, j'ai appel&#233; chez moi en arrivant &#224; Paris, nul ne s'est encore manifest&#233;.

C'est ce qui fait la beaut&#233; de ce myst&#232;re, docteur.

Je d&#233;croche le bigophone.

Moui ? demande roncheusement Claudette.

B&#233;rurier n'est pas l&#224; ?

Il est chez son dentiste.

Appelez-le, &#231;a urge, nous partons pour la Haute-Savoie.



CHAPITRE 1 et demi

Une chose que je peux te certifier : quatre dans une Porsche Carrera, c'est pas le super-panard. D'autant que le docteur R&#232;che pilote comme s'il se trouvait sur l'anneau de vitesse de Monthl&#233;ry. Lui, la limitation, il fait comme si pas. Derri&#232;re son caduc&#233;e, il s'estime &#224; l'abri des pandores et des accidents. Tu le verrais doubler des cohortes de gros culs, tu fermerais les yeux et te d&#233;boucherais les oreilles. La tornade blanche ?

C'est bien c&#233;zigue. Sa tire est immacul&#233;e comme une premi&#232;re communiante.

A l'arri&#232;re, Pinuche et B&#233;ru ressemblent &#224; des bigorneaux dans leurs coquilles. Le Mastar ronchonne tout ce qu'il peut. Gr&#226;ce aux autoroutes et aux 210 chevaux du bolide, il nous faut &#224; peine cinq heures pour gagner Savorgnaz.

Un crissement de freins ponctu&#233; d'une gicl&#233;e de graviers ros&#233;s, et nous voici rendus &#224; destination.

De nos jours, les distances sont pratiquement abolies, assure Franck R&#232;che en d&#233;hotant.

Nous unissons nos efforts pour arracher le Gravos &#224; l'arri&#232;re du v&#233;hicule.

Il se tient comme un centenaire arthritique, Alexandre-Beno&#238;t, &#224; l'&#233;querre et de guingois, tire-bouchonn&#233;, torticol&#233;, les fumerons en dedans, les c&#244;telettes en paquet, les rognons meurtris, une &#233;paule plus haute que l'autre. Pas content, je te prie. Vilainement hostile, m&#234;me. Le regard cacateux.

Dites donc, docteur, il interpelle, pourquoi vous v's' ach&#232;teriez pas une vraie bagnole, un jour ?

R&#232;che &#233;clate de rire.

Et vous, mon vieux, riposte-t-il, pourquoi ne feriez-vous pas un petit r&#233;gime ?

Le ton est si joyeux, que le Grabide en reste coi. Lors, notre h&#244;te nous d&#233;signe la vaste construction qui se dresse devant nous.

Alors, fait-il, les poings (gant&#233;s de p&#233;cari) aux hanches, que pensez-vous de ma r&#233;alisation, mes bons amis ?

On regarde. Moi, tu connais mes go&#251;ts, hein ? Tu sais l'&#224; quel point je suis pour la sobri&#233;t&#233;, l'unit&#233; du style, la puret&#233; des lignes, tout &#231;a ?

Alors j'ai l'&#233;pigastre qui s'&#233;caille &#224; visionner la merveilleuse r&#233;alisation du doc. Imagine une ancienne maison de ma&#238;tre, avec un perron, des portes-fen&#234;tres, du lierre en branche, vu ? On l'a agrandie en y adjoignant, de part et d'autre, des blocs de b&#233;ton cubiques dont les ouvertures sont garnies de verre d&#233;poli. Et puis, comme ce premier temps de d&#233;veloppement n'a pas suffi, on a greff&#233; encore des rajouts sur les rajouts. Et on a trouv&#233; le moyen, la seconde op&#233;ration, de l'ex&#233;cuter dans un troisi&#232;me style, si tant est que la premi&#232;re en e&#251;t un. Il s'agit d'esp&#232;ces d'ailes Renaissance italienne, avec des fen&#234;tres arrondies et &#224; faux meneaux, garnies de jardini&#232;res, s'il te pla&#238;t, dans lesquelles le g&#233;ranium caracole. La fa&#231;ade en est bleu pastel, les entourages des crois&#233;es et des lourdes &#233;tant blancs. Si bien qu'au total de cette fabuleuse r&#233;alisation, tu trouves : au centre, de la pierre enlierr&#233;e, puis du b&#233;ton brut &#224; carreaux de verre, enfin du cr&#233;pi bleu.

C'est moins ancien que Chambord, mais c'est plus gai, d&#233;clare B&#233;ru.

Int&#233;ressant, m'efforc&#233;-je, en me disant qu'apr&#232;s tout, si c'e&#251;t &#233;t&#233; Andr&#233; Breton qui con&#231;oive ce machin-l&#224; je le trouverais g&#233;nial.

Simple, d&#233;clare R&#232;che.

En effet.

Et fonctionnel ! Au centre, la partie r&#233;ception, aire de divertissement, vous me suivez ? Ensuite, la partie traitement. Enfin, la partie r&#233;sidentielle.

Et vous, docteur, vous habitez ce palais ?

Non, j'ai une bicoque au fond du parc. Ancienne maison de gardien retap&#233;e, besoin de rompre avec mon usine, comprenez-vous ?

Il nous entra&#238;ne &#224; l'extr&#233;mit&#233; de l'esplanade. De l&#224; nous d&#233;couvrons un panorama grandiose sur le L&#233;man, avec, au-del&#224; du lac, des vallonnements verdoyants, des villages aux grands toits protecteurs

Ici, on a la Suisse sur l'&#233;vier, triomphe Franck R&#232;che. Bon, venez que je vous montre vos appartements.


* **

Je dispose d'une petite valoche minus, contenant mes effets de toilette, du linge de corps et un futal de rechange. Pinaud a pour bagage un cornet de papier de la Samaritaine, passablement froiss&#233;, lequel rec&#232;le sa chemise de nuit, ses granul&#233;s pour l'estomac et une paire de pantoufles du type charentaises. Quant &#224; B&#233;ru, il se pointe les mains vides, ayant horreur, assure-t-il, de s'encombrer.

Le hall de la clinique est ultramoderne, malgr&#233; le lierre ext&#233;rieur et le perron moussu : acajou, vitrages, acier. Tu te croirais dans une usine. Des filles tr&#232;s court-v&#234;tues et avec rien dessous circulent languissamment, comme des lionnes dans une cage. Une mouette blanche, embl&#232;me de l'&#233;tablissement, est brod&#233;e sur leurs blouses bleu ciel. Elles nous regardent avec int&#233;r&#234;t, me sourient avec beaucoup de spontan&#233;it&#233; et se laissent fr&#244;ler que tu peux pas t'imaginer comme.

Grand escalier &#224; double r&#233;volution (l'une de 1789, l'autre de 1848).

Au premier, une enculade de salons modernes et de salles de jeux admirablement &#233;quip&#233;es pour les pensionnaires : chevaux &#224; bascule, train &#224; tra&#238;ner, ballons, tas de sable avec seaux et pelles, albums &#224; colorier, etc.

R&#232;che nous dit que ce sont les pensionnaires calmes qui ont l'usage de ces lieux de plaisir. Effectivement, c'est plein de messieurs et de dames habill&#233;s d'un uniforme ample, gris-bleu, lequel se compose d'un pantalon tr&#232;s large, retenu &#224; la taille par un &#233;lastique, et d'une casaque pourvue d'une immense poche ventrale. Des infirmi&#232;res discr&#232;tes surveillent les &#233;bats de ces bonnes gens. Une grosse dame fait du cheval &#224; bascule en riant de plaisir, deux messieurs graves jouent au volant, tandis qu'un vieillard barbu passe de la couleur sans danger sur un dessin au trait repr&#233;sentant un perroquet sur son perchoir.

R&#232;che me glisse &#224; l'oreille :

C'est Jean Trantrance, de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise, il croit qu'il pr&#233;pare son discours de r&#233;ception de Jean Dutoutautour

Effectivement, &#224; chacun de ses menus coups de pinceau, l'aimable acad&#233;micien d&#233;clame des phrases tr&#233;molantes :

Monsieur l'Illustre. Si l'Acad&#233;mie n'existait pas, il faudrait l'inventer pour vous dont les &#339;uvres sont en vente dans tous les bureaux de tabac et dont le talent brille d'un &#233;clat si vif qu'on ne saurait les lire sans lunettes &#224; verres fum&#233;s

Nous passons outre.

La partie  traitement , &#224; pr&#233;sent. Des couloirs ripolin&#233;s, des salles de r&#233;&#233;ducation, de chosmachinth&#233;rapie, de prunocuth&#233;rapie, de bioutifouloth&#233;rapie, dans lesquelles des pauvres gonziers ramollis du bulbe font trempette dans des bains bizarres, p&#233;dalent sur des engins qui le sont plus encore, sont branch&#233;s sur le courant lumi&#232;re comme un &#233;f&#233;l&#232;ne de la belle &#233;quip&#233;e alg&#233;rienne, ou courent sur des tapis roulants en sens inverse tandis qu'une projection photographique leur met &#224; presque port&#233;e une gonzesse &#224; poil au dargif ensorceleur.

Il est fier de tout ce bastringue, le docteur R&#232;che. Il explique bien tout, la mani&#232;re que &#231;a fonctionne, les cons&#233;quences sur le psychique, les r&#233;sultats enregistr&#233;s. Ses m&#233;thodes sont neuves, &#224; c&#233;zigue, d'une hardiesse extr&#234;me. Soin des th&#233;rapeutiques anciennes. Il va de l'avant, lui. Un malade, faut qu'il p&#232;te ou qu'il dise pourquoi. Soigner, selon lui, &#231;a ne consiste pas &#224; laisser stagner un patient, mais &#224; brusquer sa maladie. Il leur fait l&#226;cher prise, aux troubles mentaux. A coups de pompes dans le cul, si n&#233;cessaire.

Nous visitons, pour terminer, la partie habitation. Et alors, l&#224; ben oui, on se rend compte du modernisme absolu de la clinique. Chaque chambre, tendue d'une esp&#232;ce de moleskine aux couleurs chatoyantes que, mince, je me rappelle d&#233;j&#224; plus le nom. Tu peux y aller du cigare : impossible de te faire la moindre bosse. Et &#231;a n'a pas l'air capitonn&#233;, comprends-tu ? Si les fen&#234;tres s'ouvraient et s'il y avait des poign&#233;es aux portes, on se croirait &#224; l'h&#244;tel.

Nos chambres jouxtent celles du personnel. Il explique, R&#232;che, qu'elles sont r&#233;serv&#233;es &#224; certains parents qui s&#233;journent quelque temps, parfois, pour habituer le malade &#224; ce nouveau d&#233;cor. Y en a une &#224; deux lits pour mes hommes, une &#224; un seul plumzingue pour moi.

A tout seigneur, hein ? Tu sais ce qu'on dit

R&#232;che, il est tr&#233;pidant en diable. L'organisateur-n&#233;. Tu le flanques &#224; poil au milieu du Sahara, trois jours plus tard, il aura ouvert une polyclinique et elle sera bourr&#233;e de Touaregs.

A pr&#233;sent, je vous pr&#233;sente mon &#233;tat-major.

Zou, on fonce. Pas une seconde de r&#233;pit. Il tient &#224; ce que les choses soient conduites rondeau, le black-foot.

Un grand bureau qui n'est pas sans rappeler le mien. Trois personnes y discutent gravement. Un petit chafouin aux cheveux taill&#233;s en brosse, qui ressemble au petit h&#233;risson-ramoneur des bazars helv&#233;tiques, un gros blond-chauve-sanguin avec des yeux gras, des l&#232;vres molles et la braguette mal ferm&#233;e, enfin une dame de forte corpulence, aux loloches taill&#233;s dans la masse, cheveux gris, visage &#233;nergique, l'air pr&#234;t &#224; entonner l'Internationale dans un meetinge. Les blouses blanches de ces messieurs-dames racontent leur profession ; surtout qu'ils ont des st&#233;thoscopes accroch&#233;s autour du cou, insigne supr&#234;me, mani&#232;re de balayer les confusions &#233;ventuelles. On dirait des petites cloches &#224; vaches.

R&#232;che nous d&#233;signe le h&#233;risson :

Docteur Sid&#233;rurggi, de Milan

Puis le gros suintant :

Docteur Dupont, de Nemours

Enfin, la vachasse :

Notre infirmi&#232;re-chef, madame Charlotte Cordeth, de Lausanne.

Pourquoi &#233;prouve-t-il le besoin de fournir le lieu de naissance des gens qu'il pr&#233;sente ? Myst&#232;re. A psychanalyser, Franck R&#232;che. Probable que pour lui, le terrain d'origine est important, qu'il situe l'individu.

Nous montrant, globalement, il d&#233;clare :

Le commissaire San-Antonio, de Paris, et ses collaborateurs.

Il ajoute :

Ces messieurs vont nous tirer d'affaire.

Que &#231;a serait pas dou louxe ! grince le h&#233;risson transalpin.

On s'entre-serre des paquets de phalanges, les uns les autres, comme les pales d'un p&#233;trin malaxent sa p&#226;te. Dans ces parties de touche-me-la, j'te-la-touche, au bout de quatre pognes, tu ne sais plus &#224; qui t'as affaire, tu serres trois fois la m&#234;me paluche, et il l'arriv&#233; de te la serrer, &#224; toi aussi, tellement que &#231;a s'escalade, se coule, faufile, s'enchante &#224; tout va.

Franck R&#232;che consulte sa montre.

Dix-huit heures seize, messieurs, nous dit-il. Nous passons &#224; table &#224; vingt heures pile, chez moi : le pavillon au fond du parc, vous trouverez ais&#233;ment, c'est fl&#233;ch&#233;. Vous avez le temps de faire un bout d'enqu&#234;te d'ici l&#224;.

Comme invitation &#224; la valse, on ne fait pas mieux. Les regards me convergent contre. Chef d'orchestre, San-A. C'est lui, le sh&#233;rif. Il doit prendre les d&#233;cisions, initiatives, pr&#233;rogatives, tout le bordel &#224; cul. Et fissa !

Il faut rassembler les personnes susceptibles de m'&#233;clairer sur la premi&#232;re disparition, dis-je. Par l&#224;, j'entends celles qui sont &#224; m&#234;me de me fournir tous renseignements utiles sur le premier fugueur ; le footballeur.

Mais c'est le deuxi&#232;me qu'il me faut d'urgence ! Sa m&#232;re vient le voir samedi, et si je n'ai que son lit vide &#224; lui montrer

Proc&#233;dons par ordre, docteur. Et soyez gentil, laissez-moi enqu&#234;ter &#224; ma guise.

Il hausse les &#233;paules.

Ah, c'est vrai, San-Antonio, ami tr&#232;s cher. Un skieur comme vous ! Excusez mon impatience. Mais maintenant que vous avez vu mon installation, vous comprenez mon d&#233;sespoir. Bon, bien, faites. Mais vite ! Tout le monde ici va vous aider, se mettre &#224; votre d&#233;votion. Ordonnez ! Je vous d&#233;l&#232;gue mes pouvoirs. Il n'y a plus qu'un seul ma&#238;tre &#224; bord apr&#232;s moi, c'est vous.

Bravo !

Et il se laisse tomber, ext&#233;nu&#233;, dans un fauteuil pivotant.


* * *

C'est la M Cordeth, cheftaine &#233;m&#233;rite, qui me cic&#233;ronne. Elle est fougueuse, aboyeuse, mais gentille tout plein, cette personne. Par-derri&#232;re son avant-sc&#232;ne bond&#233;e de nichons, elle me couve d'un regard chaleureux et int&#233;ress&#233;. Chemin faisant, elle m'explique qu'elle adore Paris. Elle y va, tous les cinq six ans, se retremper le mental, faire une cure de folie.

Elle descend dans le dix-huiti&#232;me : l'H&#244;tel des Trois Suisses et du Moulin &#224; Vent. C'est modeste, pas co&#251;teux, et plein d'artistes fauch&#233;s qui vous baisent pour cinquante francs ou contre un repas &#224; prix fixe.

Elle a son franc-parier.

Le d&#233;montre complaisamment. Vaudoise, mais d&#233;lur&#233;e. Parigote, quoi ! Et puis, dans le corps m&#233;dical, hein ? &#212; Surtout lorsqu'on travaille avec des toubibs fran&#231;ais qu'il n'y a pas pire salauds, qu'ils te vous culbuteraient sur le billard, au c&#244;t&#233; du patient, pendant une op&#233;ration &#224; c&#339;ur ouvert si on les laissait faire, les bougres. Elle pense que &#231;a vient du m&#233;tier. Il porte &#224; la peau. A force de tripoter de la viande humaine, fatal ! De consid&#233;rer les choses &#224; travers un sp&#233;culum Elle rit. Elle est d&#233;gourdoche &#224; outrance. La vraie presse-bites. Tu lui sollicites une petite fantoche, vite fait sur le pouce, elle doit pas rechigner, Charlotte. A se demander si seulement elle porte une culotte. Je lui demande. En guise de r&#233;ponse, elle se trousse. Non : n'en porte pas pour l'instant. La figouze dodue, petite m&#233;d&#232;me ! Avec la barbichette maurassienne. Du cuisseau &#224; toute &#233;preuve. Le t&#233;m&#233;raire qui veut s'en confectionner une cravate risque de p&#233;rir &#233;touff&#233;. Elle se marre, rabat sa blouse apr&#232;s cette belle farce somptueuse qui laisse B&#233;ru dans des r&#234;veries abyssales. Pinaud aurait rougi si son sang avait encore la force de grimper plus haut que son thorax. Il a les yeux en forme de 8.

B&#233;ru se met &#224; &#233;gosiller :

Moi, je vais vous dire que j'ai d&#233;j&#224; mat&#233; une quantit&#233; gastronomique de culs, mais des aussi bathouzes que votre chaloupe, rarement, ch&#232;re ma&#226;me, j'esp&#232;re que vous dormez dans l'&#233;tablissement, &#224; cause que j'eusse beaucoup de plaisir &#224; vous causer de Paris, c't' nuit, &#224; t&#234;te repos&#233;e.

Elle lui file un coup de battoir sur la braguette, si fort qu'il en g&#233;mit, Panoche.

Dites, c'est pas une raison pour m'assommer le Pollux, proteste l'Enflure. qu'est-ce vous devez donner en pleine batifolade, mon p'tit c&#339;ur. Av'c vous, faut dr&#244;lement s'arrimer la cargaison, car doit y avoir du tangage dans l'entrepont et du roulis dans la moelle p&#233;pini&#232;re

La Charlotte s'extase :

Un dessal&#233; ! Mon r&#234;ve ! Je sens qu'on va bien s'amuser

C'&#233;tait un souhait. Ce ne fut pas une proph&#233;tie.

Comment se nomme le premier disparu, ch&#232;re Charlotte ?

Charly Bonnus.

Dans quel &#233;tat se trouvait-il ?

Post-comateux.

Donc, mort ? plaisante-je, parce que si on ne rigolait pas de ces choses-l&#224;, on en chialerait.

Bonne file, elle rectifie :

Post et pr&#233;-comateux. Un corps sans &#226;me ni raison. Mathilde, qui s'occupait de lui, va vous expliquer.

Elle ouvre une porte de chambre au-dessus de laquelle une loupiote rouge est allum&#233;e, indiquant que l'infirmi&#232;re de ce secteur se trouve dans la pi&#232;ce.

Fectivement, on d&#233;couvre une belle grande brune, piquante, comme disaient nos parents (nos papas surtout). Elle fait le lit d'un gonzier d&#233;plum&#233;, lequel se tient agenouill&#233; au centre de la chambre, face &#224; un crucifix.

Extatique, il balance au divin supplici&#233; : des baisers, des signes de croix, des signes de cinq sens, des signes de Zorro, des signes du destin, des signes d'&#233;tang, des signes ext&#233;rieurs de richesse, des signes de vie, des signes avant-coureurs, des signes de fatigue, des signes de ponctuation, des signes du Zodiaque, des signes de reprise &#233;conomique, des signes que oui et des signes que non.

C'est un ancien cur&#233;, chuchote Charlotte ; sa femme l'a quitt&#233; et il nous fait une folie mystique.

Puis elle claque des doigts afin de requ&#233;rir l'attention de l'infirmi&#232;re et lui fait signe de nous rejoindre.

La m&#244;me, tu la verrais mieux avec une jupette de cuir et une cravache, les seins nus devant un h&#244;tel de passes rapides de la rue Saint-Martin que loqu&#233;e en infirmi&#232;re. &#199;a doit provenir de la choucroute sommant sa t&#234;te. Y en a haut commak. Elle s'est peint les l&#232;vres en violet et en forme de violette, et j'aurais grand tort de te passer sous silence ses faux cils de huit centim&#232;tres, aussi ne le ferai-je pas.

Dans cette bo&#238;te, c'est dingue la mani&#232;re dont la gent f&#233;minine est dessal&#233;e. A peine que t'arrives, elle te mesure le chibre, en lisant dans ton z'&#339;il. Iridologues, ces frangines. Ne pensent, d'embl&#233;e, qu'&#224; ton raminagrobis.

La terrible &#339;illade dont elle me transperce, madou&#233; ! J'en ai la glotte qui fait du home-trainer.

Voui ? elle questionne d'une voix de gorge comme une qu'aurait pas recrach&#233; apr&#232;s.

Ces messieurs sont de la police parisienne. Ils viennent pour au sujet de ce dont vous vous doutez, d&#233;clare la grosse Charlotte. Ils commencent par le pauvre Bonnus. Si vous voulez vous occuper d'eux

D'accord, mais vous me finissez le chanoine, madame Charlotte ? J'ai refait son lit, mais je ne l'ai pas encore masturb&#233;.

La cheftaine soupire.

Bon, je m'en occupe.

Et, &#224; nous autres, explicative :

Ce vieux bougre n'est plus capable de s'op&#233;rer lui-m&#234;me, et s'il n'&#233;jacule pas avant de se mettre au lit, il passe une nuit blanche &#224; brailler des cantiques

Elle entre dans la pi&#232;ce pour ses fonctions manuelles.


* * *

Il logeait ici, Charly Bonnus. Pr&#232;s de la section traitements. Le matin, je le levais, lui faisais sa toilette et l'installais dans ce fauteuil roulant. L'apr&#232;s-midi, je le promenais dans le parc et le sortais de son si&#232;ge pour le forcer &#224; marcher afin d'&#233;viter l'ankylose et faciliter sa circulation sanguine.

Pouvait-il se d&#233;placer seul ?

Il aurait pu, mais son cerveau ne pouvait commander &#224; ses jambes. Quand on le tirait, il suivait. Vous comprenez ?

A quelle heure a-t-il disparu ?

Pendant la nuit. Au matin, son lit &#233;tait vide.

Vous faites aussi la nuit ?

Elle soupire.

Oui. Formule du docteur R&#232;che : la particularisation. Je m'occupe de quatre malades mais m'en occupe continuellement. Un syst&#232;me de phonie relie, la nuit, leur chambre &#224; la mienne. S'ils s'agitent, j'entends et je vais voir.

Il n'avait aucune possibilit&#233; d'ouvrir sa porte depuis l'int&#233;rieur de sa chambre ?

Non. Et quand bien m&#234;me il l'aurait eue, il ne s'en serait pas servi, dans l'&#233;tat o&#249; il se trouvait

Alors, votre hypoth&#232;se quand vous avez constat&#233; son absence ?

Eh bien, il existe &#224; la clinique un d&#233;partement de d&#233;pressifs, des gens qu'on ne peut qualifier de malades mentaux, mais dont on soigne la neurasth&#233;nie. Disons qu'ils se trouvent dans l'antichambre de la folie. La plupart gu&#233;rissent &#224; peu pr&#232;s, d'autres au contraire basculent du mauvais c&#244;t&#233;. Les chambres de ces gens-l&#224; sont des pi&#232;ces normales, d'o&#249; ils peuvent entrer et sortir, car le c&#244;t&#233; carc&#233;ral aggraverait plut&#244;t leur &#233;tat m&#233;lancolique.

Et vous pensez que l'un d'eux serait venu chercher Charly Bonnus pendant la nuit et l'aurait emmen&#233; &#224; l'ext&#233;rieur ?

Cela me semble &#234;tre l'explication la plus plausible.

Malgr&#233; sa choucroute &#224; la con, ses l&#232;vres imprim&#233;es et ses cils extravagants, elle para&#238;t pleine de jugeote, la Mathilde p&#233;troleuse.

A mon avis, reprend-elle, ce serait plut&#244;t l'initiative d'une femme. Car il y a un d&#233;tail qu'il est peut-&#234;tre int&#233;ressant de signaler : Charly Bonnus &#233;tait tr&#232;s beau gar&#231;on. Un blond aux yeux bleus, avec des traits r&#233;guliers. Vous avez vu des films de Jean Marais, lorsqu'il &#233;tait jeune ? Un gar&#231;on dans ce genre Pourquoi l'une des nos d&#233;pressives, tenaill&#233;e par la sexualit&#233; (son regard se met pleins phares) n'aurait-elle pas agi dans quelque &#233;tat second ? Elle jette son d&#233;volu sur Charly, va le chercher, ce qui est facile. L'emm&#232;ne hors de la clinique, ce qui l'est &#233;galement, le bricole, puis regagne sa chambre en l'abandonnant en pleine nature. L&#224;, le pauvre petit gars se tra&#238;ne au hasard. Il se noie dans une mare, ou bien il est tu&#233; par un jeune automobiliste qui, pris de panique, cache le cadavre. A moins qu'il n'ait &#233;t&#233; assassin&#233; par celle qui l'aurait entra&#238;n&#233; hors de la clinique ?

Vous pensez &#224; des personnes pr&#233;cises ?

A trois ou quatre, oui, qui selon moi auraient pu avoir ce comportement.

Pourquoi, selon vous ?

Parce qu'elles donnent des signes de fr&#233;n&#233;sie &#233;rotique &#224; certains moments, comme vous et moi.

Et la v'l&#224; qui me file une bourrade canaille en allumant ses ch&#226;sses.

Vous avez fait part de vos doutes &#224; la police ?

Bien s&#251;r. Mais &#231;a n'a rien donn&#233;. Il faut dire qu'on ne peut interroger des malades comme on questionne les gens normaux.

Quelqu'un s'int&#233;ressait-il &#224; Charly Bonnus ?

Vous voulez dire quelqu'un de l'ext&#233;rieur ?

Oui ?

A part sa famille, qui venait de moins en moins, quelques footballeurs de son ancienne &#233;quipe Non, personne. Il n'&#233;tait pratiquement plus vivant, comprenez-vous ? Il ne lui restait que le corps. Et h&#233;las un corps en parfait &#233;tat.

Tr&#232;s bien ; je vous remercie. J'aimerais rencontrer &#224; pr&#233;sent celle de vos coll&#232;gues qui s'occupait de la lessive Patemouille.

Oh, le fils Blumenstein ? Attendez, je vais vous conduire &#224; Ang&#232;le.

Elle me chope le bras.

Vous savez, me dit-elle, lui aussi &#233;tait tr&#232;s beau gar&#231;on.



CHAPITRE PRESQUE 2

Ang&#232;le, tu dirais un p&#233;kinois blond. Elle a m&#234;me un petit ruban dans les cheveux, pour que l'impression soit compl&#232;te. Et elle parle comme jappe un roquet, d'une petite voix saccad&#233;e, avec des esp&#232;ces de g&#233;missements entre les phrases. Son mignon derri&#232;re tiendrait dans la main d'un catcheur et ses loloches, pas plus gros qu'une calotte d'enfant de ch&#339;ur, donnent &#224; penser qu'elle est salingue. Te dire pourquoi m'est difficile. J'ai remarqu&#233;. Les nichemards sont r&#233;v&#233;lateurs. Les pas gros, d'une certaine forme et d'une consistance plut&#244;t molle, t'es certain qu'ils appartiennent &#224; une enflamm&#233;e du friquet. Elle ne d&#233;pare pas le cheptel de la clinique, Ang&#232;le. Doit se d&#233;rouler de ces partouzettes fougueuses, dans cette taule, qui l&#233;zarderaient les murs de chez Marne Claude.

Le fils Blumenstein, David, elle est salement mortifi&#233;e par sa disparition. Car celle-ci lui incombe pleinement. Tant que le docteur R&#232;che, ce sombre fumier, lui a fil&#233; cong&#233;, &#224; Ang&#232;le, histoire de sanctionner cette grave faute professionnelle. Il a mis les adjas, hier en fin de journ&#233;e, pendant la promenade. Ce gusman connaissait des p&#233;riodes de calme, biscotte le traitement &#233;nergique. Il chiquait les ramollis, David. On en profitait pour lui faire respirer l'air vivifiant du parc. Il existe, dans le fond, un ancien chenil grillag&#233;, dans lequel on a install&#233; des bancs. C'est l&#224; qu'on enferme les louftingues &#233;quivoques, ceux qu'ont de la sauvagerie latente susceptible de se r&#233;veiller. Bon, elle y a conduit le David. Il &#233;tait docile comme une ombre en plein soleil, le d&#233;plafonn&#233;. Le r&#232;glement exige que l'infirmi&#232;re charg&#233;e du malade reste &#224; proximit&#233; et ne le perde pas de vue, pour si des fois son ralenti d&#233;connerait.

C'est l&#224; qu'elle a faut&#233;, gentille Ang&#232;le. Pas enti&#232;rement de sa faute, d'ailleurs, mais d'une nouvelle infirmi&#232;re qu'est gousse comme un champ d'ails et qui lui fait un rentre-dedans fantastique. Le gigot, c'est pas sa sp&#233;cialit&#233; &#224; Ang&#232;le, mais plut&#244;t son violon d'Ingres. La Catherine (c'est le nom de la gourmande que je te cause), bouquinait dans la verdure, &#224; proximit&#233;, car c'&#233;tait son heure de pause (tout le personnel a droit &#224; une mi-temps d'une plombe). La v'l&#224; qu'aper&#231;oit mon Ang&#232;le. Elle ferme fissa son bouquin et s'annonce, le fion ondulatoire. Elle raconte ses langueurs, la mani&#232;re qu'elle te grume la cressonni&#232;re, en artiste. Une vraie passion. A force, mets-toi &#224; la place d'Ang&#232;le, &#231;a lui porte &#224; l'&#233;picentre, ces contes du Chat Perch&#233; nouveau style. D'autant que Catherine d&#233;signe sa couvrante qu'elle a amen&#233;e pour pas s'humidifier la zone sud, sur la mousse spongieuse du parc. Et poum ! Ang&#232;le, se d&#233;cide.

Elle largue son dingo et mes deux oiselles vont dans le sous-bois, jouer Histoire d'O.

La science labiale de Catherine touche au g&#233;nie. Para&#238;t qu'elle te choucroune l'oculus &#224; t'en faire cramer le clito. De la folie sensorielle, positivement. Si bien que pendant pr&#232;s d'une demi-heure, Ang&#232;le &#233;gosille son extase sous les frondaisons. Et l'autre lui r&#233;cite les stances &#224; Sophie dans le crougnouzoff, continue par quelques pou&#234;mes, reprend avec une ode &#224; la nature. Las, on ne fait pas d'odelette sans casser des &#339;ufs. Remise de ses &#233;motions &#233;piques, l'Ang&#232;le va mater son client. Mis&#233;ricorde (&#224; sauter), pas plus de David que de beurre dans la lessive de son illustre p&#232;re. La cage est vide, porte b&#233;ante. Affol&#233;e, elle bat le parc, aid&#233;e de Catherine.

Rien ! Le fils Blumenstein a disparu &#224; son tour. Alerte g&#233;n&#233;rale ! On d&#233;p&#234;che les trois quarts et demi du personnel tout azimut, mais personne ne peut rapporter la moindre indication. David a disparu. Vous vous rendez compte ?

Moi, oui, tr&#232;s bien, merci.

Pendant vos &#233;bats amoureux, vous n'avez per&#231;u aucun bruit ? je lui demande.

Elle secoue son petit ruban ros&#233;.

Les oiseaux dans les arbres, le froissement dans les arbres

Pas de ronflement de bagnole &#224; proximit&#233; ?

La route ne passe pas loin, des bruits d'auto, il y en a &#224; tout moment.

J'aimerais voir l'endroit de la disparition.

Venez.

Je.


* * *

Un v&#233;ritable enchantement, ce coin de parc. Complant&#233; de ch&#234;nes et de sapins. &#199;a sent la for&#234;t mouill&#233;e. Les montagnes environnantes se dressent au-dessus des frondaisons et on les discerne, parfois, &#224; travers une &#233;chancrure des feuillages.

Voici le chenil

A cause des deux bancs de bois, il fait un peu prison. D'ailleurs, n'en est-ce point une, apr&#232;s tout ?

J'examine la serrure. Banale. Tr&#232;s grosse. Pourvue d'une forte cl&#233;, inaccessible de l'int&#233;rieur vu l'&#233;troitesse des mailles du grillage.

Vous aviez ferm&#233; &#224; cl&#233; ?

J'en suis &#224; peu pr&#232;s certaine.

Pas rigoureusement, cependant ?

Le docteur R&#232;che m'a tellement hurl&#233; dans les oreilles que je suis une &#233;tourdie qu'il m'a flanqu&#233; des doutes.

O&#249; se trouvait cette petite polissonne de Catherine ?

L&#224;-bas

Et o&#249; vous &#234;tes-vous allong&#233;es ?

Venez

Elle m'entra&#238;ne entre les f&#251;ts. Nous parcourons une cinquantaine de m&#232;tres. L'ombre s'&#233;paissit. Des touffes de foug&#232;res font &#233;cran. Elle me d&#233;signe un emplacement o&#249; la mousse est encore tass&#233;e par leurs &#233;bats de la veille.

La m&#244;me s'agenouille.

Une fois &#224; cette hauteur, on n'aper&#231;oit plus le chenil, dit-elle.

Je m'accroupis, constate qu'en effet. Au moment de me relever, je fais un faux mouvement et chois contre la petite salope ambulante. Aussi sec, la gueuse se m&#233;prend sur mes intentions et me gloutonne d'autor le museau. Tu voudrais r&#233;agir contre cette agression, toi ? Grand mal te fasse. Moi, j'sais pas si tu es au courant, je m'appelle San-Antonio. Alors, la petite musaraigne a droit &#224; ma s&#233;ance foresti&#232;re, mod&#232;le camping. Tout pour le pique-nique ! Une jouvencelle de ce petit gabarit, c'est un plaisir sp&#233;cial. T'as l'impression d'embroquer un bibelot. La tringlette sur petit S&#232;vres. Bouillave dans le biscuit, mec !

Un vrai plaisir d'orf&#232;vre, je te dis. Elle est souple, menue, baise-partout, un d&#233;lice, que dis-je : un orgue (car elle fonctionne tellement vite que tu la crois pleine de trous). Elle s'emballe sur le moyeu. Cent fois sur le m&#233;tier elle remet son ouvrage, cette d&#233;vergond&#233;e. Tu la crois devant toi ? Elle est d&#233;j&#224; derri&#232;re. En haut ? Elle est en bas. De face ? La v'l&#224; de profil. Me virevolte infemalement plein partout sur les muqueuses. Gobant ceci, &#233;touffant cela, caressant l'une, go&#251;tant l'autre, captant, rendant, d&#233;gageant, insinuant, d&#233;capsulant, mettant, mitterrand, pompant, pognant, pogna. Glouhaou ! Miam ! Vouiiii ! Pan ! Tu l'as voulu, tu l'as eu. Bonsoir, ch&#233;rie. Bonsoir, monsieur.

Doucement, dans le soir qu'on voit, une cloche tinte.

Le d&#238;ner ! m'annonce Ang&#232;le en d&#233;froissant de la main sa blousette l&#233;g&#232;re.

Elle ajoute :

Peut-&#234;tre retrouverez-vous David. Et si vous le retrouvez vivant, peut-&#234;tre que R&#232;che me gardera ?

Je lui galoche le muflet.

Je le retrouverai, il vous gardera et votre vie sera tellement belle qu'on en fera un livre.

Marrant, mais cette gentille passette &#233;clair m'a rendu optimiste.


* * *

La maison de gardien, franchement, c'est pas pour dire, mais je la trouve moultement plus chouette que la clinique. Souvent, d'ailleurs, les annexes ont plus de gueule que les maisons de ma&#238;tre, lesquelles sont pr&#233;tentiardes, pompeuses et pleines de plumes dans le cul. Pour les larbins on a fait simple, donc on a bien fait.

A colombages, avec un grand toit pentu aux tuiles rondes tr&#232;s fonc&#233;es, elle est &#233;rig&#233;e au centre d'une clairi&#232;re. Certes, elle d&#233;gage une gravit&#233; un peu triste, &#224; cause des arbres qui l'entourent de trop pr&#232;s et de ses murs d&#233;fra&#238;chis, mais elle a du caract&#232;re, comme on dit dans les agences immobili&#232;res.

Le docteur nous accueille, &#233;cartant d'une bourrade la serveteuse espanche venue nous ouvrir ; une dame dodue comme une grasse matin&#233;e corse, avec des jolies moustaches qui lui descendent jusqu'aux cuisses et des reflets moir&#233;s sur sa peau jaune, comme du mazout dans de l'eau croupie.

Les voil&#224; ! il clame, le chef doc. Tout joyce, vivant, ronflant, tr&#233;pidant.

Vous devez avoir faim, les voyages, &#231;a creuse

B&#233;ru confirme qu'en effet. On est parachut&#233;s dans un salon qui ferait d&#233;gobiller le conservateur du mus&#233;e de Cluny. C'est truff&#233; de meubles mauresques, de tapis bon march&#233;, de bibelots inf&#226;mes : &#233;l&#233;phants sculpt&#233;s dans des d&#233;fenses d'&#233;l&#233;phant, statuettes n&#232;gres taill&#233;es dans de l'&#233;b&#232;ne synth&#233;tique, peinture d&#233;gueulatoire repr&#233;sentant la reddition d'Abd El-Kader ou bien un charmeur de serpent berb&#232;re. Tu vois le genre du palace ? Une petite dame boulotte, bigleuse, nantie d'une poitrine pareille &#224; deux ballons de foot planqu&#233;s sous son corsage, nous accueille. C'est la ma&#238;tresse de maison, M R&#232;che. Elle s'appelle Loia, ce qui est vachement joli, tu trouves pas ? Moi si.

Aimable, potel&#233;e, accueillante, elle cause comme dans un spectacle pied-noir o&#249; qu'on fait expr&#232;s d'en rajouter.

Pr&#233;sentations. Elle sert l'anisette. Une anisette blanche et grasse, dans des petits verres qui font bouder B&#233;ru.

Elle m'affirme qu'elle se souvient parfaitement de moi. Courchevel, le bar de l'h&#244;tel, mes ronflantes tenues d'apr&#232;s-ski, mes succ&#232;s f&#233;minins J'en suis flatt&#233;, la mani&#232;re qu'elle rumine. H&#233;las, la r&#233;ciproque n'existe pas. Ne m'a laiss&#233; aucun souvenir, la Loia. Le genre de boudin que t'aper&#231;ois m&#234;me pas en soci&#233;t&#233;.

Un coup de heurtoir

Ah ! ce doit &#234;tre Klapusky, exulte Franck R&#232;che. Vous avez entendu parler du professeur Klapusky, je suppose ? Le plus grand sp&#233;cialiste europ&#233;en pour la g&#233;rontologie ?

Pas le temps de lui r&#233;pondre que la g&#233;rontologie n'est pas &#224; la pointe de mes pr&#233;occupations. D&#233;j&#224;, le professeur est introduit.

Tu dirais un saurien. Et pas un r&#233;cent. Il arrive de la pr&#233;histoire, ce gonzier. Glabre &#224; outrance, rigoureusement chauve et imberbe, le front bomb&#233;, les tempes creus&#233;es, avec des veines bleues en guise de favoris, les oreilles d&#233;coll&#233;es, les yeux pro&#233;minents, capuchonn&#233;s de paupi&#232;res lourdes.

Il porte son demi-si&#232;cle de tr&#232;s haut, car il est tr&#232;s grand. Son costume sport, &#224; carreaux beiges et noirs, ne lui va pas. On l'imagine plut&#244;t en noir, ce savant, car il est tr&#232;s borgnolisant.

Pr&#233;sentations. Des louches distraites qui se pressent sans plaisir. Brrr, il a les mains froides, comme tous les reptiles, dirait mon Ponson. Il demande un verre d'eau, ayant la t&#234;te &#224; ne consommer que ce corollaire des &#233;tablissements Ricard. Il a un accent centre-europ&#233;en. Je note la dimension excessive de ses pinceaux, car il a les jambes crois&#233;es et balance une godasse qui pourrait servir d'enseigne aux semelles Dunougat.

Il se met &#224; causer m&#233;decine avec notre h&#244;te. Des trucs compliqu&#233;s que tu ne peux pas piger si t'as pas au moins le prix Nobel de m&#233;decine. D'ailleurs, R&#232;che qui n'a pas le prix Nobel de m&#233;decine, n'y entrave que pouic, manifestement. De temps &#224; autre, il laisse tomber un mot savant qui m'a l'air d'une rondelle de cornichon sur un aspic de foie gras, juste pour faire joli, v&#233;g&#233;tal. Tu vois le topo ?

Et le savant para&#238;t ici chez lui. La m&#232;re R&#232;che serait moins tartouze, j'imaginerais qu'il se la fait, entre deux g&#233;rontologeries. La mani&#232;re qu'il se l&#232;ve, brusquement, pour arpenter le salon, qu'il remet un tableau d'aplomb, empare un amuse-gueule sans demander la permission. Franck R&#232;che lui est soumis de bas en haut. Il a des obs&#233;quiosit&#233;s de d&#233;biteur. Voire d'&#233;l&#232;ve. Prestige du grand patron ? Il opine &#224; chaque phrase de son invit&#233;. Fait des  parfaitement , des  c'est bien &#233;vident , des  mais bien entendu, monsieur . Le respect, c'est dans le  monsieur qu'il s'&#233;panouit, que tu le d&#233;c&#232;les &#224; l'&#339;il nu. Un subordonn&#233;, &#233;coute-le dire  monsieur &#224; son sup&#233;rieur et tu mesureras son degr&#233; de soumission. Le trembl&#233; du respect. Le susurr&#233; du d&#233;vouement total. La retenue de la ferveur. Tu devines que &#231;a s'accompagne, quelque part, de s&#233;cr&#233;tions. Y a de l'humidit&#233; dans le calbouze, obligatoirement. Tu ne peux pas prof&#233;rer ton  monsieur avec cette dose d'extase-qui-ne-veut-pas-ressembler-&#224;-de-l'extase si tu ne mouilles pas en m&#234;me temps. C'est suintant.

Nous passons &#224; table. Le professeur daigne enfin s'apercevoir de mon existence. Jusque-l&#224;, sa poign&#233;e de main accord&#233;e, il nous avait oubli&#233;s, le trio d'&#233;lite. Radi&#233; complet de son espace vital. Rejet&#233; de sa zone d'influence. Et puis, brusquement, au moment que la bonne andalouse s'annonce avec les asperges, il me se rappelle.

Ainsi, vous &#234;tes d&#233;tectives, messieurs ?

Nous nous effor&#231;ons, en effet, de justifier cette raison sociale, monsieur le professeur.

Policiers d&#233;missionnaires, je suppose ? Car vous n'avez pas l'&#226;ge de la retraite.

Vous supposez bien, dis-je en pla&#231;ant quatre asperges noueuses en travers de mon assiette.

R&#232;che intervient :

La r&#233;putation du commissaire San-Antonio

Mais Klapusky n'a pas besoin de cette caution. Mon regard lui suffit. C'est un psychologue. Il sait &#224; qui il a affaire et les salades sont superflues. Moi, &#224; me bigler, il se convainc de ma valeur, si tu me permets. Il le voit en direct que je ne suis pas un zozo-mazette. Mon &#233;nergie, ma vaste intelligence, mon esprit, mon sens aigu de ceci-cela lui sautent aux ch&#226;sses comme la femme d'un acad&#233;micien sur un paf en ordre de marche.

Vous &#234;tes-vous form&#233; une id&#233;e au sujet de ces disparitions ?

Tr&#232;s vaguement.

On peut savoir ?

Eh bien, il est &#233;vident que ces deux gar&#231;ons ont &#233;t&#233; enlev&#233;s.

Dans quel but ?

L&#224; est la question, puisque aucune ran&#231;on n'a encore &#233;t&#233; r&#233;clam&#233;e. Peut-&#234;tre est-ce l'&#339;uvre d'un maniaque ?

Quelqu'un de la clinique ?

Probablement.

Et ce quelqu'un en aurait fait quoi ?

Des morts, je suppose.

Franck R&#232;che s'arr&#234;te de sucer son asperge en c&#339;ur de noyer (la m&#232;re R&#232;che, c'est pas le cordon-bleu du si&#232;cle, je t'annonce).

Oh ! Seigneur ! Ne parlez pas de malheur. Le footballeur, bon, soit, &#224; la rigueur. Mais le petit Blumenstein, dites, il n'en est pas question. Mort ! Avec des parents aussi riches ! Vous plaisantez, San-Antonio.

Je branle mon ravissant chef de m&#226;le en plein &#233;panouissement. Chique le dubitatif

B&#233;rurier en profite pour roter, mais comme il a du savoir-vivre, il cherche et trouve une rime valable &#224; son incongruit&#233; en faisant :

Ah ! Ah ! Ah ! comme &#231;a jusqu'&#224; plus souffle.

On le regarde, pensant qu'il va prendre la parole, ce que comprenant, il la prend :

Si vous permettrez que j'm'autorise, attaque le Dodu, j'ai mon aversion de la chose &#224; dire, moi.

Il biche un morceau de pain dont il toilette son assiette pour &#233;ponger la vinaigrette qui y subsiste. Il se cloque le tout dans l'&#233;metteur &#224; conneries, mani&#232;re de faciliter son &#233;locution.

La sauce d&#233;gouline &#224; ses commissures, il la torchonne d'un &#233;l&#233;gant revers de manche.

Moyez-vous, msieudame, personnellement en ce qui me concerne, j'crois pas que ces disparitions soyent duses &#224; un fou. Mon avis intime et priv&#233; c'est que ce bordel &#224; cul de merde, si ma&#226;me veut bien me permettre c't'espression famili&#232;re, a t'&#233;t&#233; maniganc&#233; par une bande organis&#233;e. Un dingue d'ici, soyons justes et causons net, il avait pas les moilliens d'escamoter deux lavedus incapabes de lever l'p'tit doigt sans qu'on leur tinsse la main. Y aurait z'eu des traces. L&#224;, au contraire, c'est du labeur sans bavures. Pas la moindre giclette. Nos petits siphonn&#233;s s'sont voil&#224;-stylis&#233;s comme des pets, si ma&#226;me veut bien escuser la formule. Donc, y avait du mat&#233;riel cons&#233;quent pour les transbahuter aut' part, non ? Je veux bien me mord' les couilles, si ma&#226;me a rien contre, dans le cas o&#249; vos f&#234;l&#233;s de la coiffe s'seraient taill&#233;s &#224; pincebroque. Alors, moi, B&#233;ru, qu'est un poulet esp&#233;riment&#233;, je vous dis que tout &#231;a a &#233;t&#233; pr&#233;m&#233;dit&#233;, combin&#233;, ex&#233;cutionn&#233; avec soin.

Il l&#232;ve les deux mains pour endiguer les objections pr&#233;visibles.

Bougez pas, j'vous vois rappliquer, avec vos airs cons et vot' vue basse, vous allez m'dire : Mais pourquoi t'est-ce on kidnapingerait des mecs sans r&#233;clamer de ran&#231;on ? Eh bien, sit&#244;t qu'on se s'ra cogn&#233; le r&#244;ti de veau qu'arrive l&#224;, et qui m'para&#238;t un poil trop cuit, si &#231;a serait pas de vous d&#233;sobliger, p'tite ma&#226;me, j'vous d&#233;ballerai ma th&#233;orie.

On le presse d'accoucher imm&#233;diatement, mais le Gravos reste intraitable.

Il a les crocs et ne saurait parler en &#233;tant sous-nourri. La prestation des asperges n'a rien endigu&#233; de la faiblesse qui le terrasse car une alimentation v&#233;g&#233;tale lui convient mal. Il est fonci&#232;rement carnivore, au point qu'un repas lui para&#238;t nul et non avenu si l'on n'y propose pas deux viandes. La ma&#238;tresse de maison qui n'en a pr&#233;vu qu'une balbutie des excuses. Mais le Gravos qui a su devenir en quelques phrases le p&#244;le attractif de la tabl&#233;e, la rassure :

Faites-en vous pas, ch&#232;re ma&#226;me, apr&#232;s le r&#244;ti, j'irai si vous le permettriez, r&#244;dailler dans vot' frigo et c'est bien le diable que j'y d&#233;niche pas un reste qu&#233;conque de blanquette ou de lapin.

L&#224;-dessus, fort de son prestige tout neuf, il accapare quatre tranches de r&#244;ti, les ensevelit sous une chiass&#233;e de moutarde extra-forte, fait basculer la moiti&#233; du gratin dauphinois sur ces pr&#233;paratifs et attaque le tout &#224; l'arme blanche, avec un bruit de locomotive du si&#232;cle dernier accomplissant son parcours d'adieu.

Sa v&#233;h&#233;mence a troubl&#233; l'auditoire. Franck R&#232;che, soucieux, ex&#233;cute une h&#233;lice avec son couteau.

Une bande organis&#233;e, balbutie le directeur de cette magnifique clinique, mais pourquoi s'en prendrait-elle &#224; moi ?

&#233;ouiire ! r&#233;pond Alexandre-Beno&#238;t en mastiquant goul&#251;ment les mets qui d&#233;bordent sur la nappe.

Il boit sec pour faire passer. De grandes rasades de grenadier qu'il renouvelle lui-m&#234;me, sans la moindre vergogne.

Pinaud somnole, harass&#233;. Le professeur mange m&#233;caniquement, en maniant son couvert comme s'il s'agissait d'instruments chirurgicaux. Y a que la m&#232;re R&#232;che qui n'est pas dans le coup. Connasse &#224; faire chialer une brique creuse, la dadame. Elle nous cause de son r&#244;ti, donc de son boucher qu'habite Annemasse, pas loin de la poste, et qui d&#233;bite la meilleure bidoche de Haute-Savoie. Para&#238;t qu'il fait des p&#226;t&#233;s en cro&#251;te, le dimanche, avec de la pistache dedans et du foie gras. Une merveille. Tout &#231;a, compte tenu des circonstances, est passionnant.

B&#233;ru, d'une gueul&#233;e ultime, vient d'emboer (de boa) ses victuailles. Il regarde le plat vide d'un &#339;il d&#233;sabus&#233;.

Bon, comme promis, j'vais faire un viron &#224; vot' cuis-tance, p'tite ma&#226;me, annonce-t-il en se levant.

Il sort, tenant son assiette toute macul&#233;e sous son bras, comme un noctambule de Feydeau son chapeau-claque.

Moi, tu sais quoi ? Depuis un moment, je ressens une esp&#232;ce de mal-&#234;tre. Cela me vient du prof. C'est un personnage incommodant. De ces mecs qui t'emp&#234;chent de respirer normalement parce qu'ils ont une fa&#231;on d&#233;sagr&#233;able de te pomper l'air.

Vous habitez la r&#233;gion, monsieur le professeur ? je demande, histoire de vaincre mon malaise.

Gen&#232;ve.

Vous exercez dans un h&#244;pital ?

Il a un sourire crisp&#233; de corbeau venant de l&#226;cher son fromage au renard, et sachant pertinemment que celui-ci va &#234;tre dr&#244;lement bit&#233; puisqu'il est carnivore.

C'est Franck R&#232;che qui s'empresse de r&#233;pondre :

Il y a beau temps que le professeur fait des recherches dans son propre laboratoire.

Un grand rire de donzelle lutin&#233;e nous arrive de la cuisine. Il se r&#233;p&#232;te. On per&#231;oit des sortes de supplications. Puis l'organe magnifiquement timbr&#233; de B&#233;ru retentit :

En quoi t'est-ce &#231;a t'emp&#234;che de tourner ta sauce de salade, dis, Ramona ? J'te demande simplement de te pencher un peu plus en avant

Bruit de vaisselle. Cris.

Ah, d' Dieu de bon Dieu, t'as un cracougnoff kif-kif le tunnel de Saint-Cloud, la m&#232;re ! Comment c'est qu'tu peut-il &#234;tre espagnole av'c un dargif pareil ! Attends qu' j' m'oriente, ma gosse ! L&#224; Dis, y sont pareillement chibr&#233;s hercule, tes Espagos ! Ben, remue un chou&#239;a, c'est pas d&#233;fendu. On est en France, ici. Bouge tes noix, v&#233;role, que sinon j'ai le sentiment d'embroquer une motte de beurre pas frais. Mince, elle est inerte comme un minist&#232;re, cette p&#233;core. Remue, nom d'Dieu ! Tourne ta salade, au moins, que &#231;a fasse un peu d'mouv'ment ! Mais t'as donc jamais lonch&#233;, dis, Carmen ? J'en ai classe de faire &#224; la fois l'bourrin et l'cavalier ! Je calcerais ta photo, c'serait pas plus pire ! Tu m'feras jamais croire qu' t'as z'eu des tor&#233;adors dans tes anc&#234;tres. Oh, merde, je t'largue les amarres, tiens donc ! Je pr&#233;f&#232;re mieux m'rabattre sur l'frigo. T'es des Canaries, t&#233;colle ! T'as jamais fait l'amour qu'avec des bananes ! A ton &#226;ge, bouillaver de la sorte, t'as pas de quoi &#234;t' fi&#232;re. Dire que les gus de chez nous s'imaginent que les Espagotes c'est de la braise ! Comme quoi faut s' m&#233;fier des id&#233;es toutes faites. La bonne en tendeur, salut !

A pr&#233;sent c'est le r&#233;frig&#233;rateur que nous l'entendons fourgonner en marmottant (comme on dit &#224; l'h&#244;pital du m&#234;me nom).

Il est pour le moins pittoresque, votre collaborateur, note le professeur.

Tr&#232;s. Par contre il est encore plus efficace que pittoresque. Ce butor est un g&#233;nie policier.

La Gonfl&#233; revient, la braguette non referm&#233;e, tenant triomphalement un reste de choucroute.

Dites, c'est pas Bizerte vot' frigo, d&#233;clare-t-il ; vous d'vriez y faire une petite plong&#233;e de temps z'&#224; autre : la bonne y laisse quimper des trucs qu'on n'oserait m&#234;me pas faire becter &#224; un cur&#233;. Enfin, cette choucroute m'a encore l'air d'&#234;tre en &#233;tat de marche

Il bouffe. Bouffe. Bouffe.

On le regarde. Pourquoi, malgr&#233; ses outrances extravagantes, d&#233;tient-il soudain cette esp&#232;ce de pouvoir fascinateur sur notre petit auditoire ? Un myst&#232;re de plus. Mais qui va &#234;tre rapidement &#233;lucid&#233;.

Ayant englouti la choucroute, B&#233;rurier refoule son assiette vide, lib&#232;re des bruits gaz&#233;ifi&#233;s et croise ses bras muscl&#233;s sur la table.

Vl'&#224; qui va mieux, annonce-t-il, en attendant la salade, les fromages, le dessert, le caf&#233;, le pousse-caf&#233; et le Champagne ; je vas vous porter &#224; la connaissance les faits suivants.

 Pendant que mon v&#233;n&#233;rable patron, le commissaire Santantonio, ici pr&#233;sent, se payait une vir&#233;e foresti&#232;re av'c une greluse de la taule, charmant sujet dont je dois dire, bien que pour ma part personnellement, et, sauf le respecte que je dois &#224; Ma&#226;me, je soye davantage mieux port&#233; sur de la personne &#233;quip&#233;e s&#233;rieux, question cul et loloches, pendant, donc, qu'y lui f'sait le coup du ramoneur fant&#244;me sous les vertes frondations des arbres, je m'ai inqui&#233;t&#233; d'un d&#233;tail qui pouvait comporter de l'importance. Que j' vous l'esprime : au moment de la premi&#232;re disparition, y aurait-il eu des gens nouvellement engag&#233;s dans c't'usine &#224; louftingues ? La rombi&#232;re qui dirige le personnel m'a renseign&#233; qu'un type a &#233;t&#233; pris comme homme de peine l'avant-veille et qu'il a moul&#233; son emploi trois jours plus tard, sous pr&#233;tesque que &#231;a n'fsait pas son blaud. Pointe &#224; la ligne. Ensuite, je demande si qu'aurait pas de nouvelles recrudescences avant que Patemouille fils volatilise. On m' r&#233;pond qu'oui. Une d&#233;nomm&#233;e Catherine Mancini s'est point&#233;e, en qualit&#233; d'infirmi&#232;re, v'l&#224; trois jours. J'ai r&#233;clam&#233; &#224; la voir, cette p&#233;teuse, mais manque de bol, elle a demand&#233; son apr&#232;me pour aller chercher le restant de son mat&#233;riel. 

Un qui sursaute, je te prie de croire que c'est le fils v&#233;n&#233;r&#233; de F&#233;licie.

Catherine ! N'est-ce point cette gougnace qui a lev&#233; la petite Ang&#232;le, tandis que Patemouille-hoir disparaissait ? Oh, mais voil&#224; qui devient passionn&#233;ment passionnant. Brave B&#233;ru ! Chevalier Ajax de la Rousse !

Corps (ob&#232;se) d'&#233;lite ! Vivassimo B&#233;rurier !

Lors, le docteur R&#232;che prend la parole. Jamais il n'a autant eu l'accent black-foot qu'&#224; cet instant de surexcitation.

Mon cher monsieur, il attaque, les &#233;l&#233;ments dont vous me faites part sont sans doute int&#233;ressants, mais en ce qui concerne M Mancini, je pr&#233;f&#232;re vous dire que vous vous fourvoyez, car c'est une personne au-dessus de tout soup&#231;on, extr&#234;mement comp&#233;tente, et qui m'a &#233;t&#233; recommand&#233;e par le professeur Klapusky en personne, n'est-ce pas, monsieur le professeur ?

L'autre est immobile derri&#232;re ses paupi&#232;res comme un l&#233;zard sur un mur de pierres.

Exact, dit-il. J'ai eu Catherine sous mes ordres pendant huit ans &#224; Zurich lorsque je dirigeais le Zobnhoff-h&#244;pital. C'est une fille de premier ordre. Elle m'a &#233;crit r&#233;cemment pour me dire qu'elle souhaitait venir travailler en Suisse romande. Comme je m'int&#233;resse beaucoup &#224; cet &#233;tablissement, j'ai demand&#233; &#224; R&#232;che de la prendre. La Haute-Savoie, c'est la banlieue de Gen&#232;ve apr&#232;s tout.

Il rit, boit une gorg&#233;e de bordeaux et se met &#224; parler d'autre chose. Seulement, m&#233;ziguemuche, je file en gamberge que tu ne peux pas estimer comme. Des tripot&#233;es d'horizons flamboyants s'ouvrent devant ma vue en couches superpos&#233;es.

Au caf&#233;, je secoue mister Pinaud, mani&#232;re de l'arracher &#224; sa l&#233;thargie.

Arr&#234;te de dormir debout, h&#233;, vieux cierge rance, et fais ce que je te dis

Il s'&#233;miette les stores pour me prouver qu'il est tout ou&#239;e.

Je t'&#233;coute, mon cher.

Tu vas prendre cong&#233; avant tout le monde. En sortant, rep&#232;re la bagnole du professeur. Procure-t'en une et, quand il partira d'ici, suis-le.

Son clape remue &#224; vide, comme quand la cha&#238;ne de ton v&#233;lo vient de sauter et que tu p&#233;dales dans les nuages.

Mais o&#249; ? Mais comment ? Mais &#224; cette heure ?

Pour la bagnole ? Y en a plein le parking de la clinique, choisis !

Il en frissonne de terreur. Lui, piquer une tire ! Pinaud le doux, le feutr&#233;. Le velout&#233; Pinuche. L'Ineffable de la fontaine ! Mon regard impitoyable a raison de ses affres. Il boit un tiers de sa tasse de caoua, en renverse un tiers sur sa cravate, plus un troisi&#232;me tiers sur le tapis nordaf des R&#232;che ; et il en renverserait un quatri&#232;me tiers dans l'&#233;chancrure de sa braguette si la tasse avait &#233;t&#233; suffisamment grande pour contenir quatre tiers, seulement c'est une toute petite tasse comme ils utilisaient l&#224;-bas et dans laquelle il y a plus de marc que de jus. Bon, voil&#224; ce que j'avais &#224; te dire &#224; ce propos, et c'est d&#233;j&#224; pas si mal, non ?

Ayant bu et renvers&#233;, s'&#233;tant excus&#233;, la Vieillasse prend cong&#233; de la ma&#238;tresse de maison (lequel n'a pas assist&#233; au d&#238;ner, car il a &#233;t&#233; emp&#234;ch&#233;, mais il a d&#251; envoyer des fleurs ou une couronne).

La converse languit. J'essaie de l'animer, afin de donner le temps &#224; P&#233;p&#232;re d'accomplir sa mission. Je tiens &#224; ce que ce soit lui qui usine car il est le champion de la filature, Pinaud Auguste. Que ce soit &#224; pied, &#224; cheval ou en voiture, il sait suivre le mec le plus m&#233;fiant sans se faire remarquer.

C'est la grisaille personnifi&#233;e. Le vide agissant. Il est transparent. Pour remarquer Pinuche, dans une rue, il conviendrait pr&#233;alablement de le peindre au minium.

M R&#232;che, cet amour de d&#233;bile, raconte une recette de couscous &#224; B&#233;ru, au grand effroi de ses coussins, car le Gros en salive. Les deux toubibs causent un moment de la clinique, et enfin Klapusky s'emporte coucher apr&#232;s un compliment &#224; la tauli&#232;re sur l'excellence de son repas pour banquet britannique.

Lorsque Franck R&#232;che revient de l'accompagner, il se laisse tomber les bras et les jambes en croix de Saint-Andr&#233; (la plus confortable) sur le canap&#233;.

Ouf, soupire-t-il, quelle id&#233;e a eue ce vieux crabe de se faire inviter au dernier moment.

Vous avez des int&#233;r&#234;ts communs ? demande-je innocemment.

Eh bien, il a des parts importantes dans ma clinique, oui. Cela dit, &#231;a n'est pas un actionnaire emmerdant.

Je croyais que les savants &#233;taient pauvres ?

Beaucoup le sont, en effet, mais pas Klapusky. Il est l'inventeur de la quinquag&#233;rile-foutrailleuse, ce produit &#224; base de glandes ovipares qui r&#233;g&#233;n&#232;re l'organisme &#224; la m&#233;nopause. Cette babiole lui rapporte des royalties fabuleuses car elle est exploit&#233;e dans le monde entier.

Et vous l'avez connu comment ?

J'ai fait un stage autrefois dans son service de Zurich. Lorsque j'ai &#233;t&#233; vir&#233; d'Afrique du Nord, je l'ai rencontr&#233; dans un restaurant de Gen&#232;ve ; nous avons pari&#233; de la situation, de la mienne en particulier, et c'est lui qui m'a mis le pied &#224; l'&#233;trier pour ici

Il b&#226;ille.

Maintenant, B&#233;rurier a pris le relais de Pinuche et ronfle comme en direct du Mans pendant les essais.

Le moment est venu de clore cette premi&#232;re journ&#233;e.

Ce que je fais on ne peut plus volontiers.



CHAPITRE TOUT A FAIT 2 (ENFIN !)

On porte &#224; ma frappe. Je les yeux l'ouvre. Sout&#234;te ma l&#232;ve de l'oreiller.

Qu'est-ce que je raconte ? Mande pardon, la coterie, mais j'ai du mal &#224; me r&#233;veiller. O&#249; suis-je ? Ah ! moui : chez les dinguches. Fait-il soleil ?

Regard vers la fen&#234;tre : il le fait ! Chouettos ! Toujours &#231;a de pris en passant. Se chauffer les osselets, c'est la pr&#233;occupation majeure des bip&#232;des penchants que nous sommes.

Entrez !

On peut pas : j'ai bouclav&#233;. Je me l&#232;ve, en pyjama de soie &#224; la russe, boutonnage sur l'&#233;paule. Ouvre ! C'est une gonzesse sans signifiance. Mal coiff&#233;e, mal foutue, des boutons ros&#233;s, couronn&#233;s de blanc, plein la gueule, avec, entre, pour parachever, des multichi&#233;es de points noirs. Si t'embrasses ce machin, dans un moment d'inattention, recta tu vas au refil.

Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, ma ravissante ?

Elle consid&#232;re les poils de ma poitrine, comme si elle &#233;tait vache et que ce soit du foin dans un r&#226;telier. Puis son regard me descend au niveau de mon triboulet &#224; performances conjugu&#233;es. Elle l'&#233;value &#224; travers l'&#233;toff&#233; de mon pyje et un sourire r&#234;veur met de la gr&#226;ce sur sa tarte aux myrtilles.

On vous demande au t&#233;l&#233;phone.

J'enfile prestement ma robe de chambre (de pr&#233;f&#233;rence &#224; la jeune messag&#232;re dont le berlingot m'a l'air solidement arrim&#233;, &#224; moins qu'un man&#339;uvre portugais ivre mort la croise, par une nuit sans lune, dans une ruelle d&#233;serte) et je la suis au bout du couloir, jusqu'&#224; une pi&#232;ce marqu&#233;e Bureau des infirmi&#232;res.

Dans ce local fonctionnel, une personne blonde classe des fiches dans une bo&#238;te apte &#224; h&#233;berger un godemich&#233; pour s&#339;ur sup&#233;rieure. Un combin&#233; t&#233;l&#233;phonique trop m&#251;r g&#238;t sur le bureau, comme un fruit au pied de son arbre. Je m'en saisis et assure la personne en ligne que je suis en mesure de l'&#233;couter pour peu qu'elle veuille bien me parler.

La voix qui se pr&#233;cipite dans mon conduit auditif, en d&#233;rapage contr&#244;l&#233;, filerait la colique &#224; une meute de bas-rouges en train de faire un brin de conduite &#224; une chienne en chaleur. Elle est comme le tonnerre dans la montagne. Rocailleuse, puissante, ample, avec des chutes de pierres apr&#232;s chaque mot.

C'est vous le d&#233;nomm&#233; San-Antonio, ex-commissaire ?

C'est extr&#234;mement moi, en effet, ch&#232;re madame.

Le mugissant hurle :

Ici ce n'est pas une dame mais l'adjudant Pautouflet de la gendarmerie nationale.

Veuillez excuser ma confusion, brigadier, elle est la cons&#233;quence de votre voix eff&#233;min&#233;e. De quoi s'agit-il ?

Eff&#233;min&#233;e ! tonitrue l'auroch enrhum&#233;, que tu croirais entendre jouer du cor des Alpes dans les prairies oberlandes. Eff&#233;min&#233;, moi !

Vous, je ne puis le pr&#233;tendre, n'ayant pas le bonheur de vous conna&#238;tre, mais votre voix velout&#233;e n'est pas sans &#233;voquer les accents d'une jeune fille timide r&#233;citant du Verlaine au bord d'une source.

Un silence d'homme terrass&#233;.

Puis la voix reprend :

En somme, vous vous foutez de ma gueule ?

Voyons, monsieur le sous-brigadier, pourquoi moquerais-je un homme appartenant &#224; un corps d'&#233;lite ?

D&#233;cid&#233;ment, je me suis r&#233;veill&#233; d&#233;conneur, ce morninge. Guilleret, quoi.

L'autre respire fort, et par le nez, comme tous les hommes qui sentent des aisselles.

Je suis adjudant, d&#233;clare-t-il d'un ton fatigu&#233;.

N'en concevez aucune amertume, brigadier, ce sont des choses qui arrivent. En quoi puis-je vous &#234;tre inutile ?

Il aboie, f&#233;roce :

C&#233;sar Pinaud, vous connaissez ?

Du coup je n'ai plus envie de plaisanter. Mon fondement se fripe et mon c&#339;ur r&#233;trograde en seconde sans passer par la troisi&#232;me.

Plus que parfaitement ; c'est l'un de mes collaborateurs parmi les plus pr&#233;cieux. En quoi vous concerne-t-il ?

Il me concerne en ce qu'il a eu cette nuit un accident au volant d'une voiture vol&#233;e, r&#233;pond le fracassant adjudant.

La tuile.

Grave ? articule-je avec peine.

Pour l'automobile et la maison d'un cantonnier, &#231;a oui. Quant &#224; lui, il est pas mal contusionn&#233;. Et je ne parle pas de la personne qui l'accompagnait, vu qu'elle est morte !

Du coup, l'univers me chavire. J'essaie de r&#233;cup&#233;rer un peu d'oxyg&#232;ne de quoi dire deux trois mots.

J'arrive, o&#249; &#234;tes-vous ?

O&#249; voulez-vous que soit un adjudant de gendarmerie, sinon &#224; la gendarmerie !

Cette fois, c'est lui qui prend l'avantage. M'ayant cueilli &#224; froid, il en profite.

Et vous aurez remarqu&#233;, continue-t-il, que les gendarmeries sont signal&#233;es g&#233;n&#233;reusement par des panneaux aux lettres blanches sur fond bleu. La mienne se trouve &#224; la sortie de Savorgnaz en allant sur la Suisse, &#224; droite.

Il raccroche.

La blonde classeuse me contemple en caressant les flancs de sa bo&#238;te comme s'il s'agissait d'un sexe de d&#233;m&#233;nageur.

Des ennuis ? me demande-t-elle d'un ton pr&#234;t &#224; me les faire oublier.

Pas exactement, mais &#231;a y ressemble.

Je d&#233;pose le combin&#233; sur sa fourche.


* * *

B&#233;rurier en &#233;crase, le prose &#224; l'air, la tronche sous son oreiller. Ses ronflements partent de l&#224;-dessous comme les appels d'une &#233;quipe de sp&#233;l&#233;ologues bloqu&#233;s par les eaux d'infiltration. A son c&#244;t&#233;, Charlotte, la cheftaine, nue &#233;galement. Elle a des loloches impressionnants comme des potirons. Elle tient en dormant le sexe b&#233;rur&#233;en dans sa dextre, comme si, du fond de l'inconscience, elle redoutait que le Gros se fasse la malle avant de lui avoir casqu&#233; sa derni&#232;re &#233;ch&#233;ance d'extase.

Debout, l&#224;-dedans ! hurl&#233;-je.

Les deux fauves s'agitent, grognent, pataudent dans des langueurs &#233;paisses.

La daronne ouvre un ch&#226;sse. B&#233;rurier agite l'oreiller avec ses oreilles (un oreiller, c'est normal, non ?). En moins de cinq minutes, ce couple d'une nuit s'arrache aux louches enchantements terrasseurs de l'apr&#232;s-amour.

Charlotte se fourgonne la toison en b&#226;illant. Le majestueux se l&#232;ve sans y croire. Il a le regard en bandouli&#232;re et titube jusqu'au lavabo dissimul&#233; par un paravent. Il bute dans icelui et le paravent choit. Sa Majest&#233; s'en fout et lice-broque dans le lavabo. Le jet dru, &#233;clabousseur, para&#238;t intarissable. L'&#233;mission est scand&#233;e par des pets d'une r&#233;gularit&#233; hallucinante que mon compagnon lib&#232;re &#224; intervalles de quatre secondes (ces d&#233;tails &#224; l'intention des fins esprits qui me d&#233;nigrent en me pr&#233;tendant scatologue, alors que je suis tout b&#234;tement b&#233;ruriste).

Le gros se retourne, balan&#231;ant son goupillon &#224; grandes vol&#233;es, comme un employ&#233; des wagons-restaurants appelant pour le premier service, afin d'en exprimer les ultimes gouttes.

Qu'heur'til ? demande-t-il.

Je m'aper&#231;ois que la question ne m'est point encore venue. C'est Charlotte qui fournit la r&#233;ponse, car, en femme pudique qui n'aime pas se d&#233;v&#234;tir enti&#232;rement, elle a conserv&#233; sa montre &#224; son poignet.

Sept-heures moins dix, annonce la comm&#232;re. Il va falloir qu'on se d&#233;p&#234;che, gros loup, car je prends mon service &#224; la demie. Je vous propose, puisque nous sommes press&#233;s, de faire tout simplement le  taureau en folie 

J'apporte la d&#233;ception dans ce sanctuaire de l'amour fou.

Mes amis, les &#233;bats seront pour plus tard. Alexandre-Beno&#238;t et moi-m&#234;me devons partir imm&#233;diatement. Rendez-vous dans cinq minutes, Gros.

Du grabuge ? s'inqui&#232;te l'Informe qui sait interpr&#233;ter les ombres de mon visage, comme d'autres les taches d'encre.

De premier choix.

Sans en dire davantage, je retourne dans ma chambre pour m'y raser rapidement et me v&#234;tir. Mais les sons qui m'arrivent de la piaule voisine, m'indiquent que l'ogresse a eu gain de cause et que Sa Majest&#233; c&#232;de au coup qui est d&#251;.


* * *

Eh ben, je vais t'en annoncer une bien bonne : l'adjudant Pautouflet ne ressemble pas du tout &#224; sa voix. C'est un grand gaillard sympathique, &#224; t&#234;te de baroudeur, au regard loyal et &#224; la moustache ambitieuse.

Il me regarde entrer d'un air &#224; la fois prudent et int&#233;ress&#233;. Ma physionomie doit lui plaire car il oublie mes turpitudes t&#233;l&#233;phoniques pour me tendre un grande paluche solide.

On m'avait dit que vous &#233;tiez un plaisantin, heureusement, d&#233;clare-t-il.

Et il rit.

Sa voix bourrasqueuse constitue une sorte d'infirmit&#233;. Quand il fait la cour &#224; sa berg&#232;re, celle-ci doit se farcir les baffles aux boules qui&#232;s pour supporter la d&#233;charge de d&#233;cibels. P't'&#234;tre que &#231;a lui provient de sa cage thoracique, &#224; moins que ce ne soit son larynx, non ? Qu'est-ce que t'en penses, l'artiste ? Tu dis que tu t'en fous ? Et moi donc, alors ! Je te causais de &#231;a par exc&#232;s de franchise, mais si tu savais l'a quel point je m'en tamponne !

Puis-je conna&#238;tre les circonstances de heu cet accident, mon adjudant ?

Tiens, remarque Pautouflet, vous ne me r&#233;trogradez plus ?

Il rit comme quand les trompettes sonnaient la charge &#224; Waterloo.

Au cours de la nuit, nous avons &#233;t&#233; appel&#233;s &#224; propos d'un accident de la circulation. Une voiture avait rat&#233; un virage et percut&#233; une maison de cantonnier. L'un des occupants &#233;tait mort sur le coup, l'autre bless&#233;. Nous sommes arriv&#233;s sur les lieux. Effectivement, la femme ne respirait plus, quant au conducteur, il souffrait d'un traumatisme cr&#226;nien.

La femme ! m'exclam&#233;-je.

Oui, la femme, une d&#233;nomm&#233;e

Il lorgne un feuillet pos&#233; sur son burlingue.

 Catherine Mancini, profession, infirmi&#232;re

On s'entre-examine, B&#233;ru et moi. Y a des contes de No&#235;l plus glandus que cette histoire, je sais bien, mais ils sont en minorit&#233;.

C'est la gonzesse de la clinique, dit le Mastoche.

Quelle gonzesse ? feule l'adjudant. Mais on ne lui r&#233;pond pas.

O&#249; se trouve Pinaud ?

Aux urgences, &#224; l'h&#244;pital d'Annemasse.

Dans quel &#233;tat ?

Sonn&#233;, mais ses jours ne sont pas en danger, d'ailleurs il peut parler ; c'est lui qui nous a d&#233;clin&#233; son identit&#233; car il ne poss&#233;dait pas de papiers sur lui.

Pinuche sans papiers, voil&#224; qui est bizarre. Un pr&#233;cautionneux, P&#233;p&#232;re. Poussant la prudence jusqu'&#224; clore la poche o&#249; il range son larfeuille &#224; l'aide d'une &#233;pingle de s&#251;ret&#233; (un flic, tu penses !).

Au d&#233;but, il avait perdu connaissance. Nous nous sommes bas&#233;s sur le num&#233;ro min&#233;ralogique de l'automobile pour &#233;tablir son identit&#233;, c'est ce qui nous a permis de d&#233;couvrir qu'il s'agissait d'une voiture vol&#233;e. Le propri&#233;taire est un &#233;lectricien de Thonon-les-Bains qui fait actuellement des travaux &#224; la clinique du docteur R&#232;che. Hier, il a laiss&#233; son cabriolet Fi&#226;t au parking de la clinique car il est rentr&#233; chez lui avec la fourgonnette de son entreprise, ayant du mat&#233;riel &#224; transporter. Il a d&#233;pos&#233; plainte pour vol, bien entendu. Son v&#233;hicule est foutu.

Y a-t-il eu des t&#233;moins de l'accident ?

Non.

Qui vous a alert&#233; ?

Un routier qui passait par l&#224; peu de temps apr&#232;s qu'il se soit produit.

Il faut absolument que je voie Pinaud.

L&#224;, l'adjudant se ferme.

Je crains que &#231;a ne soit pas possible, cher monsieur. Il se trouve en &#233;tat d'arrestation et il est gard&#233; &#224; vue par un de mes hommes en attendant son incarc&#233;ration.

&#201;coutez, Pautouflet, nous travaillons pour la m&#234;me maison, pratiquement.

Ce n'est pas mon avis. Car vous avez quitt&#233; la police, n'est-ce pas ?

Le moyen de lui dire que la Paris D&#233;tective Agency n'est qu'une fa&#231;ade ?

Une branche occulte de la maison m&#232;re ? N'ai-je pas fait solennellement au Vieux le serment ne jamais r&#233;v&#233;ler la collusion entre nos deux cr&#233;meries ?

En &#233;gard &#224; mon pass&#233; dans les rangs de

N'insistez pas. Ce Pinaud a d&#233;rob&#233; une voiture et il a tu&#233; quelqu'un en le pilotant. Il ne m'appartient pas de vous autoriser &#224; le voir.

Un coup de genou du Mammouth. Je le regarde. Il me cligne de l'&#339;il pour me d&#233;conseiller d'insister.

Dans les cas difficiles, il est toujours bon de faire appel &#224; lui. Sa jugeote paysanne a du bon.

D&#232;s lors, comprenant qu'une judicieuse id&#233;e s'est fourvoy&#233;e dans la jungle de son cerveau, je prends cong&#233; de l'adjudant assez fra&#238;chement, mani&#232;re de lui marquer combien je r&#233;prouve son manque d'esprit coop&#233;ratif, comme on dit dans les offices de management et autres.

Une fois dehors, le Gravos murmure :

C't'un but&#233;, tu l'aurais jamais fait tourner cosaque. Moi, j'y vais voir le Pinuche.

Et tu esp&#232;res qu'on te laissera approcher son chevet ?

Dis, on vend encore des blouses blanches dans les merceries, non ? Et des brocs &#224; injonction dans les pharmacies. Je te vas me pointer dans sa turne, loqu&#233; en infirmier sous pr&#233;tesque d'y filer un lavement dans l'oigne. Je demanderai au pandore de garde de se retirer un moment. Mon ton autoritaire lui permettra pas de refuser, et j'aurais toute longitude pour questionner la Vieillasse sur le quoi t'est-ce qu'il s'est pass&#233;. Toi, pendant ce temps, tu pourrais p't'&#234;tre tuber au Dabe qu'il usasse de son autorit&#233; pour que les gendarmes d'ici s'&#233;crasent, non ?

Je me penche sur lui et chuchote :

Du temps que tu y es, B&#233;ru, &#244;te-moi d'un doute : de nous deux, qui est le chef ? Toi, ou moi ?

Il hausse ses montagnesques &#233;paules.

On se compl&#232;te, assure-t-il, toi t'as le pouvoir et moi l'intelligence.

C'est comme &#231;a qu'on fait les bonnes &#233;quipes.


C'est un caf&#233; comme les ultimes se meurent. Une fa&#231;ade en bois vermoulu. Un bout de terrasse cern&#233;e par des fusains en caisse d&#233;peinte. Du papier peint d&#233;color&#233; sur les murs. Des tables de bois cir&#233;es par l'usage prolong&#233;. Une odeur de vinasse et de sciure mouill&#233;e. Et puis un patron en tricot d&#233;chir&#233;, blanc de paresse et pas ras&#233;, qui lit le Dauphin&#233; Lib&#233;r&#233; derri&#232;re un rade de cuivre.

Autour de moi, y a de gentils Savoyards qui causent avec leur bel accent o&#249; le suffixe  &#237;n remplace la pr&#233;position  &#233;n . C'est jour de march&#233;. Le vin blanc coule &#224; flots. Des b&#233;rets basques assurent la jonction Alpes-Pyr&#233;n&#233;es. Des casquettes paysannes qu'on ne quitte que lorsqu'on vient d'en acheter une autre, masquent de leur visi&#232;re brillante d'usure des regards enfonc&#233;s, pleins d'une gentillesse malicieuse. La belle France rurale, qui sent le chou, la vache et la luzerne Je ferme les yeux pour mieux m'ouvrir &#224; ce ronron roulant. La vie qui passe, qu'on renifle au passage, qu'on reconna&#238;t, qu'on aime, qu'on voudrait fixer, mais qui passe Et puis le monstre monde imb&#233;cile s'&#233;tend de nouveau par-dessus cet instant de f&#233;licit&#233;. Je voudrais tuer l'hydre. Mon sang bouillonne. Qu'y faire ? Oh ma fureur : je t'embrasse sur la bouche !

Tiens, l'obscurit&#233; se fait. Non ! C'est B&#233;rurier qui, de retour, se tient dans l'encadrement de la porte pour me chercher du regard. Et son regard me trouve. Il avance, content, ricaneur, gras. S'abat sur une chaise de paille dont la plainte se perd dans le brouhaha du caf&#233;.

Alors, &#231;'a &#233;t&#233; avec le gendarme ? demande-je vivement.

Il rigole.

J' sus tomb&#233; sur un mec qu' &#233;tait pas tr&#232;s intelligent, mais qui, par contre &#233;tait tr&#232;s con, assure-t-il.

Le taulier a moul&#233; la r&#233;gionale du Dauphin&#233; et s'approche, l'&#339;il aussi atone que le nombril qu'on aper&#231;oit par les deux boutons manquants de sa limouille.

Pour m'sieur ? il demande.

Vous avez du Cr&#233;py ? s'inqui&#232;te le Ph&#233;nom&#233;nal.

Acquiescement teint&#233; de respect du troquetier.

Alors trois bouteilles, d&#233;cr&#232;te le Gros. L'autre qui d&#233;j&#224; accomplissait un demi-tour &#224; gauche, gauche stoppe.

Pourquoi trois ? il fait.

Parce que j'ai tr&#232;s soif, r&#233;pond mon ami.

Vous attendez du monde ?

Si j'attendrais du monde, c'est pas trois boutanches que je vous commanderais, m'sieur l'Haut-Savoilliard, riposte l'Inf&#226;me, vex&#233;.

M&#233;dus&#233;, le blafard au tricot en cours de d&#233;tricotisation soul&#232;ve une trappe perc&#233;e au beau milieu du bistrot, juste devant son rade, et entreprend de descendre &#224; sa cave. Je lorgne le trou b&#233;ant, brutalement propos&#233; aux gens valides, en me demandant la somme qu'on me verserait si je percevais cent balles par jambe cass&#233;e.

&#199;'a &#233;t&#233; comme sur D&#233;roul&#232;de, murmure Alexandre-Beno&#238;t, vex&#233; de n'&#234;tre point harcel&#233; de questions. Que j' te rassure : la Pine se porte comme un prince charmant, si t'expectores un &#339;il au beurre noir, la l&#232;vre fendue, six points de soudure au front, un d&#233;bo&#238;tement de la canicule gauche et une fluctuation du genou. Toujours est-ce qu'il m'a racont&#233; tout le bigntz.

 Croye-moi ou vas te faire emmancher, mais c'est du pas banal. T'ouvres grand tes m&#233;langeurs &#224; ondes courtes ? Bien. Hier soir, donc, suivant selon tes instructions, la Banane est all&#233;e secouer une guind&#233; au parkinge de la clinique. Y s'est offert un mignon cabriolet, l'vieux voyou. T'imagines C&#233;sar jouant les play-boys scouts ? De quoi se la rouler dans du sucre pour s'en faire une sucette, non ? Br&#232;fle, il a attendu la d&#233;carrade du savant et s'est mis &#224; y filer le dur. Bon, bien, para&#238;t que le Klapusky, au lieu de regagner Gen&#232;ve, l'est &#233;t&#233; &#224; Thonon-les-Bains. Ce que j'oublille de te pr&#233;ciser, c'est qu'il avait un chauffeur. Une fois &#224; Thonon, y s'est fait arr&#234;ter dans une maison dont au sujet de laquelle le Rinc&#233; a not&#233; l'adresse ! Il a fait le pet pendant un bon quart d'heure, pensant que le professeur allait gerber de nouveau. Mais c'est seulement son comac qu'est ressorti. L'&#233;tait accompagn&#233; d'une gonzesse. Y z'ont pris la tire et ont fait demi-tour. Pour lors, Pinaud&#232;re a d&#233;cid&#233; de les suivre. Il leur a fait la courette pendant une flop&#233;e de kilom&#232;tres ; et puis le gusman de la Mercedes, je t'ai caus&#233; qui s'agissait d'une grosse Mercedes ? Non ? Ben y s'agissait d'une grosse Mercedes. Le gusman de la Mercedes, donc, s'est mis &#224; acc&#233;l&#233;rer. P&#233;p&#232;re a enfonc&#233; le champignon, pas se laisser d&#233;coller. Et tout &#224; coup soudain, dans un virage, voil&#224; que le gars de la Mercedes branche un phare de recule. Un vrai projo qu'arrosait pire que sur un plateau de t&#233;loche. La Guenille, tu le connais ? Il en a chope plein les carreaux et a perdu le self-contr&#244;le de sa pompe. Faut dire que dans une courbe, c'est pas bonnard. Poum ! il a quitt&#233; la route pour se payer une masure, heureusement en d&#233;labrance. J'dis heureusement, parce que le mur de terre de la baraque a d&#233;clar&#233; forfait. La pauvre Pine &#233;tait dans le coltard, sur le moment. Pas tout &#224; fait cependant. Y s' rappelle avoir entendu un bruit de moteur. Qu&#233;qu'un, selon lui, s' s'rait approch&#233; de sa carriole, aurait ouvert la porti&#232;re et lui aurait propuls&#233; un f&#233;roce coup de goume sur la bouille. L&#224;, notre C&#233;sar est parti aux questches pour de bon. Il a rebranch&#233; son disjoncteur beaucoup plus tard et il a eu la strupr&#233;fraction d'apprendre qu'une fille cann&#233;e se trouvait &#224; son c&#244;t&#233;. Naturliche il a ergot&#233;, mais comme il se trouvait dans une voiture somme toute vol&#233;e, hein ? 

Trois quilles vertes s'alignent brusquement sur notre table.

B&#233;ru se tait, &#233;mu. D'une main fr&#233;missante il caresse leurs ventres frais.

T'as d&#233;j&#224; go&#251;t&#233; &#231;a, l'ami ? il me demande.

L'ami r&#233;pond que oui. Et puis aussi que oui, il adore ce vin qui frise sur la langue comme un poil de cul. Et encore que oui, il va en &#233;cluser quelques godets. Et enfin que oui, il les boira &#224; la sant&#233; du pauvre, du brave, de l'ineffable Pinaud.

Donc, reprend B&#233;ru, le savant est mouill&#233; jusqu &#224; l'os dans cette vilaine affaire.

Plus profond&#233;ment encore, ma Vieille. &#199;a t'ennuierait de prendre ces bouteilles et de les boire dans la bagnole obligeamment mise &#224; notre disposition par le docteur R&#232;che ?

T'as le feu aux meules, brusquement ? rechigne B&#233;rurier.

Pas moi : la situation. &#199;a urge &#224; s'en faire pipi dessous, gars. Il faut absolument que je voie Klapusky avant qu'il sache que Pinaud n'est pas mort.



CHAPITRE DEUX

C'est une grande maison grise, sur le coteau de Cologny, enfouie au sein d'un parc mal coiff&#233;. Elle domine le lac et para&#238;t aust&#232;re, en comparaison des riantes propri&#233;t&#233;s tapissant cette colline r&#233;sidentielle. Un chemin en lacet, dont l'asphalte se creuse de nids-de-poule, y conduit. On d&#233;bouche sur une vaste terrasse recouverte de gravier sale.

Parvenu au pied de la demeure, on est frapp&#233; par ses dimensions. Elle est construite sur un terre-plein, lequel, dans sa partie inf&#233;rieure pentue, est perc&#233; d'&#233;normes portes-fen&#234;tres arrondies, aux vitres opaques. Cela ressemble &#224; une sorte d'usine d&#233;saffect&#233;e, voire au sous-sol d'un palace du si&#232;cle dernier tomb&#233; en d&#233;su&#233;tude.

On contourne cette partie de la construction pour gravir un escalier moussu, lequel donne acc&#232;s &#224; une seconde terrasse, plus petite et moins sinistre. Une porte massive, surmont&#233;e d'une lanterne de fer &#224; verre cath&#233;drale. Pas de plaque. Pas de bruit. Personne en vue. Je sonne. Sans grand espoir. La r&#233;sidence du professeur Klapusky semble aussi d&#233;serte qu'une citerne &#224; mazout isra&#233;lienne apr&#232;s six mois de guerre. Et pourtant, la porte s'ouvre.

Une tr&#232;s aimable vieille dame est l&#224;, grise, v&#234;tue de gris, pareille &#224; la maison. Sa chevelure blanc terne forme comme un casque l&#233;g&#232;rement ondul&#233; du dessus. Elle nous consid&#232;re en souriant. Nous demande dans un fran&#231;ais pas facile ce que nous d&#233;sirons.

Je raconte, comme quoi nous sommes des amis du professeur et qu'il est d'urgence extr&#234;me que nous lui parlions.

Elle nous fait entrer dans un hall qui ressemble &#224; un puits. Un escalier de pierre, &#224; rampe de fer, se visse vers les hauteurs. Toute la cage est garnie de tableaux anciens repr&#233;sentant des dames et des p&#233;kins made in the century dernier.

La vieillarde nous propose d'entrer dans un salon parquet&#233; de bois clair et meubl&#233; de quelques canap&#233;s qui font tout ce qu'ils peuvent pour ressembler &#224; du Louis XV et qui, h&#233;las, y parviennent. Aux murs d&#233;fra&#238;chis, y a encore des portraits de gonziers en costumes, entre autres celui d'un gros sanguin qui ressemble &#224; B&#233;rurier.

On fait sisite, tout joyces que le savant illustre se trouve chez lui. Pour du bol, c'en est, n'est-ce pas ?

Un assez long temps d&#233;roule son tapis de minutes. Et puis notre compagnon de table de la veille surgit, drap&#233; dans une blouse blanche constell&#233;e de taches multicolores et gant&#233; de caoutchouc rouge.

Il nous consid&#232;re, fronce les sourcils, et finit par nous offrir une l&#233;g&#232;re grimace de bienvenue.

Quel bon vent, messieurs ? Pardonnez-moi de ne pas vous serrer la main, mais j'&#233;tais en plein travail.

Une sale de bizarre de chiasse d'odeur &#233;mane de lui, t'a ce point qu'on serait apte &#224; lui demander si le travail en question ne serait pas bas&#233; sur la fosse d'aisance ou ses d&#233;riv&#233;s.

Moi, amigo, tu le sais, dans tes cas gravissimes je ne quatrechemine pas.

En termes vifs, nets et pr&#233;cis, agr&#233;ment&#233;s de m&#233;taphores bien venues et d'adverbes peu usit&#233;s chez les analphab&#232;tes, je lui narre la triste aventure pinulcienne : comme, &#224; ma demande, mon v&#233;n&#233;rable collaborateur l'a suivi, jusqu'&#224; Thonon d'abord, puis a suivi son chauffeur ainsi que la fille qui l'escortait. Le coup du phare de recul dans le virage. La collision. Et puis l'agression, et la fille morte.

Jusqu'&#224; ce point de la p&#233;rip&#233;tie, le professeur a suivi, glac&#233; comme les trois mille bustes de Moli&#232;re de Robert Manuel un hiver qu'il est en panne de chauffage. Mais quand j'annonce la mort tragique de la dame, il pousse un coassement de corbeau chang&#233; en crapaud-buffle.

Son nom ! ? ! ? ! ! ! ! ! ! !

Catherine Mancini.

Youy ouille, l'effet produit, mon pauvre Albert ! Tu l'entendrais rugir, le g&#233;rontachose ! Caaatheriiine ! Et qu'il s'abat dans un fauteuil en poussant des plaintes. Il appelle comme un Stentor en pleine guerre de Troie :

Martha !

La vieille dame radine. Voyant l'&#233;tat de d&#233;mant&#233;lation du savant, elle s'&#233;crie (poste restante) :

Vlan !

Et l'interroge dans une langue d'Europe &#224; peu pr&#232;s centrale pour savoir.

Catherine est morte ! annonce le professeur. Il porte la main gant&#233;e de caoutchouc &#224; sa poitrine. Il est &#224; la renverse, tout bl&#234;me, suffoquant

La vieille chope une bo&#238;te de pilules dans une poche de son jupon, y puise une esp&#232;ce de crotte de rat blanche qu'elle fourre entre les l&#232;vres d&#233;compos&#233;es de son ma&#238;tre.

C'est vous ! nous jette-t-elle, &#226;prement, d'un ton accusateur. Il est maladie du c&#339;ur. Ne deviez pas ! Jamais il ne fallait ainsi ! Dire &#224; moi la mauvaise nouvelle !

Tout en protestant, elle tapote les joues de Klapusky, la v'l&#224; qui se remet &#224; lui baragouiner des choses sur un mode maternel. Bien s&#251;r, elle me fait songer &#224; une esp&#232;ce de F&#233;licie des Carpates, M&#233;m&#232;re. Moins douce, mais attentive. Au bout d'un moment, Klapusky r&#233;cup&#232;re quelque peu, et alors des larmes ruissellent sur sa frite blafarde.

Je vous demande pardon, professeur, articul&#233;-je, vous vous &#233;tiez tr&#232;s attach&#233; &#224; cette personne ?

Elle &#233;tait la femme de ma vie, ma ma&#238;tresse depuis seize ans. Je l'adorais

Son chagrin, malgr&#233; sa t&#234;te de saurien pr&#233;historique, fait peine. B&#233;rurier se mouche bruyamment dans un rideau de tulle jauni. La Martha continue ses litanies en moldo-valaque. Moi, doucement, je questionne l'&#233;minent homme de science. Et il me r&#233;pond, en termes saccad&#233;s, entrecoup&#233;s de silences d&#233;sesp&#233;r&#233;s.

Catherine, depuis si longtemps Il lui avait trouv&#233; cet emploi chez R&#232;che. Elle avait lou&#233; un petit appartement &#224; Thonon o&#249; ils se retrouvaient. Hier soir, en partant, il est all&#233; lui faire une petite fleur expr&#232;s. Ensuite, le chauffeur a eu pour mission de la raccompagner &#224; la clinique o&#249; elle devait reprendre son service. Pour &#233;viter de faire jaser, il fut d&#233;cid&#233; qu'il attendrait le retour du chauffeur dans le logement d'amour. Son driveur est revenu une demi-heure plus tard, en d&#233;clarant sa mission accomplie. Alors, ils sont rentr&#233;s &#224; Gen&#232;ve. Et voil&#224;, c'est tout ce qu'il peut dire.

Eh bien, monsieur le professeur, tranche-je, il est grand temps que vous nous parliez de votre chauffeur.

Et que nous, on lui cause ! ajouta B&#233;ru en faisant miroiter les poils de ses phalanges.

Le malheureux quasiment veuf hoche la t&#234;te :

Il n'est &#224; mon service que depuis le mois dernier, c'est un Espagnol qui travaille en Suisse, il s'appelle Miguel Sanchez.

O&#249; est-il, pr&#233;sentement ?

Chez lui, car il ne travaille pas pour moi &#224; temps plein et l'automobile lui appartient. Sa s&#339;ur tient un petit restaurant, pr&#232;s de Cointrin ; il l'aide dans son commerce lorsque je n'ai pas besoin de lui.

Son adresse, je vous prie.

Klapusky me l'octroie. Ce dont je le remercie. Nous d&#233;guerpissons apr&#232;s lui avoir promis de le tenir au courant de la suite des &#233;v&#233;nements.

Avant de calter, B&#233;rurier, vraiment touch&#233; par la d&#233;tresse de notre h&#244;te, lui pose une main compatissante sur l'&#233;paule et murmure :

Allons, savant, du courage, v's' allez pas vous chancetiquer le guignol pour une greluse qu'&#233;tait gousse &#224; n'plus savoir distinguer une ail d'une chatte, quoi, merde !


* * *

Moi, mon bain de si&#232;ge est fait, m'annonce l'Ophicl&#233;ide lorsque nous nous retrouvons seuls dans l'auto.

Quelle en est la temp&#233;rature ?

Ce con de savant a &#233;t&#233; manipul&#233; comme un jeu de br&#232;mes. Le chauffeur espanche appartient &#224; une clique dont &#224; propos de laquelle on va apprendre des trucs d'ici pas longtemps. Il avait ses parties ligot&#233;es avec la Catherine, c'est certain. Ensemble, y z'ont maniganc&#233; les enl&#232;vements de la clinique. Hier soir, pendant la briffe, on a caus&#233; de la gonzesse devant le prof, si tu te rappelles. En nous quittant, le vieux cave est all&#233; la rejoindre et y a relationn&#233; notre converse. Le chauffeur qu'assistait &#224; l'entretien a pig&#233; qu'on tenait une piste. Tout de suite apr&#232;s, en raccompagnant la gosse, il a vu qu'il &#233;tait fil&#233; par Pinuche. Alors il a employ&#233; les grands moilliens : exp&#233;di&#233; la Pine dans le d&#233;cor, lui a fracass&#233; le bocal. Creusement, il a la coquille solide, C&#233;sar, d&#233;fonc&#233; le portrait de la souris qu'il a install&#233;e pr&#232;s de notre pote, dans les d&#233;combrements de la bagnole pour laisser croire qu'elle voyageait avec lui.

Tandis qu'il me d&#233;veloppait sa th&#233;orie, laquelle para&#238;t, comme lui-m&#234;me, cisel&#233;e dans de la peau d'&#233;l&#233;phant, j'ai travers&#233; Gen&#232;ve et nous voici sur une route avoisinant l'a&#233;roport.

Le restaurant se nomme pompeusement le Charles quint. C'est une esp&#232;ce de maisonnette pr&#233;fabriqu&#233;e, situ&#233;e entre une station d'essence et un cimeti&#232;re. Derri&#232;re la ch&#233;tive construction, il y a une vaste cour entour&#233;e de grillage sur lequel on a tendu des bambous. L'ensemble d&#233;tonne dans la solide r&#233;alit&#233; de la r&#233;gion genevoise car il repr&#233;sente cet aspect bricol&#233; des banlieues m&#233;diterran&#233;ennes. Il est probable que B&#233;ru entend par l&#224; :  partie li&#233;e .

Par le portail entrouvert, j'aper&#231;ois un petit homme courtaud et noir occup&#233; &#224; laver une Mercedes. Son visage est rond, son front bas, ses jambes torses.

Il a chauss&#233; des bottes de caoutchouc constell&#233;es de rustines rouges. Il siffle en &#233;pongeant le flanc de la guind&#233;.

&#199;a doit s'&#234;tre lui, assure mister Mastar.

Comme cela est &#233;galement mon avis, nous p&#233;n&#233;trons dans la cour. Y r&#232;gne le plus grand d&#233;sordre. Du bric-&#224;-brac dingue pour son h&#233;t&#233;roclisme. Des lessiveuses &#233;ventr&#233;es, des bidons rouilles, des v&#233;los en loques, des gravats jamais &#233;vacu&#233;s, quelques poules m&#233;lancoliques, un chien encha&#238;n&#233; &#224; un fil tendu d'un bout &#224; l'autre de la cour, ce qui lui permet une certaine libert&#233; de d&#233;placements.

Le gus fourbisseur s'arr&#234;te de siffler. Il poss&#232;de de forts sourcils pompidoliens, lesquels se rejoignent instinctivement &#224; notre approche, comme un h&#233;risson se fout en boule.

Miguel Sanchez ? je demande, avec le coin droit de ma bouche, fa&#231;on G-man.

Oui ?

Mon abord abrupt est carbonis&#233; par une boutade b&#233;rur&#233;enne, par ailleurs fort bien trouss&#233;e :

Si t'es Sanchez, o&#249; qu'tu t'asseyes, l'ami ?

Mais notre interlocuteur reste de bois. Soit qu'il ne pige pas les subtilit&#233;s de la langue fran&#231;aise, soit qu'il ne les appr&#233;cie pas &#224; leur juste valeur.

Qu'&#233;ce que ce ? il demande.

Ce la police, l'ami, r&#233;torque l'In&#233;puisable.

Je prends le volant, soucieux de ne pas voir d&#233;g&#233;n&#233;rer cette prise de contact en pantalonnade.

Vous &#234;tes le chauffeur du docteur Klapusky, n'est-ce pas ?

Si.

Hier, vous l'avez conduit en France, dans la r&#233;gion de Thonon, &#224; la clinique de son ami Franck R&#232;che d'abord, et ensuite chez la demoiselle Mancini ?

Si.

Le professeur est demeur&#233; dans l'appartement de cette personne, tandis que vous la raccompagniez &#224; la clinique ?

Si.

Pouvez-vous me raconter en d&#233;tail ce qui s'est pass&#233; alors, monsieur Sanchez ?

Ma rien, il ne s'est pass&#233; !

Vous n'avez pas &#233;t&#233; suivi &#224; un moment donn&#233;, par une autre voiture ?

Il r&#233;fl&#233;chit, fait la moue, puis acquiesce.

Oui, je me rappelle.

Et vous lui avez alors braqu&#233; votre phare de recul que j'aper&#231;ois l&#224; ?

D'accord. Je fais toujours quand oune autre bagnole elle insiste.

Le type de la voiture suiveuse a perdu le contr&#244;le de son v&#233;hicule et a percut&#233; une maison.

Miguel Sanchez ouvre les yeux de l'innocence. Vue imprenable sur son &#226;me candide ! Il a la fra&#238;cheur du lilas et la puret&#233; de l'hermine.

Je n&#233; souis rendou compte d&#233; rien !

Sans blague ? ricane le Gros pr&#234;t &#224; lui tirer un ramponneau de d&#233;m&#233;nageur au bouc.

C'&#233;tait dans oune viraze, je n&#233; plous vou ses phares, voil&#224; tout.

Par quel sortil&#232;ge, le cadavre de Catherine Mancini a-t-il &#233;t&#233; retrouv&#233; aupr&#232;s du conducteur ?

Il en l&#226;che son &#233;ponge d&#233;goulinante.

La se&#241;orita Mancini est morte ?

D&#232;s lors, le Molosse ne m'appartient plus.

Y en a quine de tes giries, mec. Va falloir que tu l'affales rapides, qu'autrement sinon je te transforme en charpini.

Joignant l'ex&#233;cution &#224; la menace, B&#233;ru s'empare du seau d'eau sale ayant servi aux ablutions de la tomobile et propulse son contenu contre la braguette de Sanchez. Il fait  &#193;rrrglagla sous l'impact fluide. Lors, le Mammouth &#233;l&#232;ve le seau et en frappe la tronche de l'Espago. Sanchez choit contre le coffiot de sa ch&#232;re Mercedes. Ol&#233; ! B&#233;rurier l&#226;che le seau, cramponne le chauffeur par son col de limouille, l'arrache de la voiture pour l'obliger &#224; s'incliner &#224; 45 degr&#233;s plantigrades et lui file un &#233;tonnant coup de genou sous le maxillaire. &#199;a fait le bruit d'un tiroir de commode que t'arrivais pas &#224; fermer, mais qui se ferme brusquement qu'&#224; force, t'as arc-bout&#233; contre. Sanchez s'affale dans la bousaille pleine de plumettes et de fientes de poules. Compl&#232;tement out.

Tr&#232;s bien, mais apr&#232;s ?

Voil&#224; ce que songe le Santonio &#224; une allure qui ridiculise celle de la lumi&#232;re. Il n'oublie pas qu'il se trouve en territoire &#233;tranger, le Sana. Et qu'il n'est m&#234;me plus flic officiellement. Donc, il ne peut rien contre ce zoizeau vilain. Si : peut-&#234;tre le faire parler.

Si on allait discuter dans un coin tranquille ? fais-je.

Et je gagne une porte &#224; l'arri&#232;re du restaurant. Elle donne sur une cuisine pas propre et qui chlingue le graillon tr&#232;s ancien. Une gonzesse dodue &#233;pluche des patates en &#233;coutant la radio. Elle ressemble tellement &#224; Sanchez qu'elle pourrait se raser pour lui quand il est press&#233;, personne ne s'en apercevrait, m&#234;me pas le rasoir !

Salut, gente dame, fais-je en m'inclinant tr&#232;s bas, vous permettez que nous nous installions dans la salle avec monsieur votre fr&#232;re ? C'est rapport au caract&#232;re strictement confidentiel de notre conversation.

Avant qu'elle ait achev&#233; de b&#233;er, je passe dans la salle, vide &#224; cette heure, suivi de B&#233;ru et du lascar tum&#233;fi&#233;.

C'est le restaurant rudimentaire : des tables de bois, des chaises de paille, un comptoir de rotin, quelques &#233;tag&#232;res charg&#233;es d'ap&#233;ritifs d'usage et de consommation courants, sur les murs quelques fanions de soci&#233;t&#233;s de foot ainsi que des photos de groupes punais&#233;es &#224; m&#234;me la cloison. Dessus, &#231;a repr&#233;sente des connards assis en tailleur (pour le premier rang), accroupis (pour le second), et debout (quant au troisi&#232;me), devant une coupe qui para&#238;t &#234;tre leur unique raison de vivre, tant tellement qu'ils ont des bouilles extasi&#233;es.

On prend place &#224; une table. Miguel, bien que se nommant Sanchez, en choisit une, ce que ne manque pas de souligner B&#233;ru, lequel a l'habitude d'user ses bons mots comme ses cale&#231;ons : jusqu'&#224; la trame.

Je pose mes coudes sur la table, bien que ma F&#233;licie m'ait toujours interdit de le faire. Et je mate Miguel en plein dans ses carreaux.

Que je t'explique, camarade : nous sommes fran&#231;ais, et pas plus policiers que toi. Nous n'avons aucun droit d'agir comme nous le faisons dans cette Suisse b&#233;nie, terre de Libert&#233;. &#199;a revient &#224; dire que, comme tous les gens qui se lancent dans l'ill&#233;galit&#233;, nous sommes dispos&#233;s &#224; aller bien &#224; fond dans l'exc&#232;s. Si tu ne t'affales pas, tu risques de ne jamais revoir ta belle Espagne. Et peut-&#234;tre m&#234;me de ne jamais voir demain, ce qui serait dommage, la m&#233;t&#233;o pr&#233;voyant un temps splendide dans la r&#233;gion l&#233;manique. Tu suis ? Si tu ne nous racontes pas toute ta petite affaire, de A &#224; Z, on t'allonge, toi et ta frangine. On accroche un &#233;criteau &#224; la porte :  Ferm&#233; pour cause de d&#233;c&#232;s , ce qui sera la v&#233;rit&#233; vraie, et on repasse la fronti&#232;re dix minutes plus tard, cette belle ville de Gen&#232;ve &#233;tant entour&#233;e de France comme un pied est entour&#233; de chaussette ou un suppositoire de cul. Maintenant, je me tais, c'est &#224; toi d'y aller &#224; la menteuse. Je n'ouvrirai d&#233;sormais la bouche que pour souffler sur la fum&#233;e de mon revolver.

Et de me caresser la poitrine sur laquelle ne figure qu'un innocent portefeuille lest&#233; de la photo de maman.

Il para&#238;t mal &#224; son aise, le bougre. Il cloaque du clapoir. On lui produit l'effet d'une gueule de bois subite, &#224; c&#233;zigue-p&#226;te. Son regard s'affaisse comme un souffl&#233; quand on t'appelle au t&#233;l&#233;phone au moment de le servir

Mais il ne moufte pas.

Et une &#233;trange certitude me vient qu'il ne dira rien, quoi qu'on fasse et quoi qu'on l'efface, comme l'&#233;crirait, tu peux &#234;tre s&#251;r, l'Aragon. Et les oreilles m'en sifflent de d&#233;ception, comme une fl&#251;te plant&#233;e dans le prosibe d'une Asiatique m&#233;lop&#233;tomane (ou plus justement, causons fran&#231;ais : m&#233;lop&#233;towomane). Ce gus, il est effray&#233;, probable &#224; cause des s&#233;vices du Gros, mais point trop tout de m&#234;me. On dirait qu'il est s&#251;r de soi, de son bon droit, et j'en arrive &#224; me demander si c'est vraiment lui le tueur de Catherine ?

L&#224;-dessus, la porte s'ouvre, et trois ma&#231;ons enfarin&#233;s se pointent en direction du rade. Bruns de poils, eux aussi, des Latins &#224; ne plus pouvoir, d'outre Grand-Saint-Bemard, probable.

Ils s'accoudent, en discutant fort, sur le linol&#233;um du comptoir. La frangine radine pour les servir. Ils commandent du vino rosso. V'l&#224; qui ne fait pas mon huile. J'aurais d&#251; v&#233;rifier si le bec-de-cane se trouvait toujours sur la porte.

Du coup, notre sacripant reprend des couleurs.

Je n'ai rien &#224; dire, plastronne-t-il, et vous allez filer tout d&#233; souite, ou j'appelle la poulizia.

Sa Majest&#233; se racle la gorge et me regarde, l'air goguenard.

Monsieur va appeler la poulizia, r&#233;p&#232;te-t-il, comme si c'&#233;tait une blague plus marrante que celle de la rosi&#232;re &#224; poil qui fait du v&#233;lo sans selle sur de la t&#244;le ondul&#233;e (les vaches aussi ont du lait).

Je ne dis rien. Conne de situation, vraiment. A pr&#233;sent, devant ces t&#233;moins, Miguel se sent rass&#233;r&#233;n&#233;. Il sait qu'on ne grabugera pas en pr&#233;sence de trois t&#233;moins. A preuve : il se l&#232;ve (redevenant Sanchez, dirait B&#233;ru s'il poss&#233;dait l'esprit d'&#224;-propos en m&#234;me temps que celui de l'escalier)

Reste en place, l'ami ! enjoint le Protub&#233;rant.

L'autre sourit. J'h&#233;site. Que faire ? Je regrette d'&#234;tre venu devant mon Dubonnet ! On aurait d&#251; s'engouffrer dans la Mercedes et aller discutailler dans un endroit bois&#233; du Jura voisin.

Ce saligaud va nous &#233;chapper.

Alors ? que d&#233;cide le mirifique Santantonio ?

Rien.

Il a pas besoin. L'est sauv&#233; par le gong.

Si l'on peut dire

Car, en m&#234;me temps il est abattu par le percuteur du gong en question. Les trois ma&#231;ons italoches viennent de se ruer sur nous, arm&#233;s de goumes, et te nous matraquent la coloquinte &#224; coups retripl&#233;s. On n'a m&#234;me pas le temps de se d&#233;coller de notre si&#232;ge. &#199;a nous pleut &#224; verse dans la r&#233;gion cerveleuse, l&#224; que mon g&#233;nie prend sa source et que B&#233;ru organise ses calembours surchoix. Boum, paoum, badaboum, poinggg, chloffffff !

Au tas !

Le Mahousse et moi, &#224; notre tour, devenons sans chaise, sous le regard sardonico-m&#233;phistoph&#233;lique de Sanchez.



CHAPITRE TWO

Et puis voil&#224;, quoi.

Toujours le m&#234;me topo, je commence &#224; conna&#238;tre : les bourdonnements d'oreilles, les vertiges, la vue brouill&#233;e, le sentiment de r&#233;exister &#224; c&#244;t&#233; de sa carcasse, de flottailler entre la vie et la morgue, de n'&#234;tre ni tout &#224; fait soi-m&#234;me, ni cependant un autre

D&#233;sagr&#233;able. Tr&#232;s d&#233;sagr&#233;able. Incommodant.

Je regarde. Ne vois pas grand-chose. Ma joue droite est pos&#233;e sur une &#233;tendue ciment&#233;e. Tout pr&#232;s, un mur de ciment brut. &#199;a pue le salp&#234;tre. Je vague dans des p&#233;nombres. S&#251;r-certain que le fumelard de Sanchez m'a bouclav&#233; dans sa cave. &#199;a renifle le sous-sol humide. J'ai les jambes entrav&#233;es, les bras ligot&#233;s serr&#233;s contre mon torse. Je fais un effort pour rouler sur moi-m&#234;me, ce qui me permet d'apercevoir B&#233;rurier, gisant &#224; proximit&#233;, dans la m&#234;me posture que son admirable chef

Profitant de ce que je n'ai pas de b&#226;illon, je le h&#232;le :

Oh&#233;, Gros !

Un grognement. Y a plein de sang autour de sa t&#234;te. S&#251;rement qu'autour de la mienne idem, non ? Nous nous trouvons dans un &#233;troit local qui ne prend jour que par une tr&#232;s mince ouverture vitr&#233;e, au niveau du plafond. La pi&#232;ce n'est meubl&#233;e que de nous deux, si j'ose m'exprimer ainsi.

Tu me re&#231;ois. Gros ?

2 sur 100, et encore, en tendant bien l'oreille, me r&#233;pond le Meurtri d'une voix comme quand les chiottes sont bouch&#233;es.

T'as mal ?

J'sais pas. Attends que je voye

Il  regarde sa douleur, la d&#233;c&#232;le parmi ses brumass&#233;s et murmure gentiment, comme un coll&#233;gien &#224; sa premi&#232;re pute :

J'sens qu'&#231;a vient !

Et puis ensuite on reste du temps sans rien dire, &#224; seulement constater que nous sommes vivants une fois de plus, et &#224; se demander vaguement quelles seront nos advenances.

Moi, tout de m&#234;me, la rogne me revient, en douce.

On s'est dr&#244;lement laiss&#233; baiser, hein ?

Fourrer jusqu'&#224; la moelle, convient le Concombre.

On aurait d&#251; se gaffer de la frangine, c'est elle qu'a d&#251; grelotter aux pseudo-ma&#231;ons.

Y z'&#233;taient ni pseudos ni ma&#231;ons, soupire la Protub&#233;rance, mais chourineurs, &#231;a oui. T'as compris c'te teche-nique, gars ? La plong&#233;e soudaine, qu'on n'a rien pu contre.

La porte se d&#233;verrouille et deux malabars p&#233;n&#232;trent. Ils donnent la lumi&#232;re. Si tu savais combien &#231;a meurtrit les belles prunelles santoniaises ! Comme si on m'enfon&#231;ait des aiguilles &#224; tricoter dans les r&#233;tines. Chose &#233;trange, les arrivants sont en blouse blanche, cravate, futal &#224; pli. Ils s'avancent vers nous.

Commen&#231;ons par le plus gros, dit l'un.

Et ils se baissent pour bicher mon pote par les pinceaux. V'l&#224; qu'ils le tra&#238;nent, l'entra&#238;nent hors de notre cul-de-basse-fosse. La porte est referm&#233;e, mais ils ont laiss&#233; briller la loupiote. C'est une barre de n&#233;on, avec des chiures de mouche. Elle a des rat&#233;s par instants &#224; cause d'un contact d&#233;fectueux. Je la fixe. Ses soubresauts &#233;voquent la vie.

Du temps s'&#233;coule. Je con&#231;ois une grande crainte pour B&#233;ru. Est-on en train de lui r&#233;gler son compte ?  Commen&#231;ons par le plus gros ! . &#199;a signifie quoi ? L'id&#233;e ne me vient pas que si l'on commence par Alexandre-Beno&#238;t, on va continuer par moi. J'veux pas me d&#233;guiser en saint Chose, mais franchement, c'est uniquement pour la peau de mon pote que je tremble.

Un quart d'heure d&#233;gouline, les deux types en blouse blanche reviennent.

Ils sont essouffl&#233;s comme apr&#232;s un effort, ce qui renforce mes craintes. A mon tour d'&#234;tre cueilli aux nougats et haie hors du local. Ma t&#234;te tressaute sur le sol dur et c'est comme si on continuait de m'estourbir.

Je tente de tenir ma nuque cintr&#233;e, seulement je ne puis garder cette position plus de quelques secondes et mon martyre reprend. Nous longeons un long couloir carrel&#233; de fa&#239;ence blanche. Tiens, nous ne sommes plus chez Miguel Sanchez, car sa guitoune ne saurait comporter un sous-sol de cette ampleur. On d&#233;file devant des portes de fer peintes en gris tristesse avant d'atteindre notre lieu de destination situ&#233; &#224; l'autre extr&#233;mit&#233; du couloir.

La pi&#232;ce o&#249; je fais mon entr&#233;e, les pieds devant, est illumin&#233;e &#224; giomo. Enti&#232;rement rev&#234;tue de carreaux blancs, tout comme le long corridor, et meubl&#233;e de trois si&#232;ges pompeux comme des chaires gothiques. Seulement, les si&#232;ges que je te cause sont en bois blanc et font penser plus ou moins &#224; des chaises &#233;lectriques, vu l'attirail de cha&#238;nes riv&#233; aux pieds et aux accoudoirs. J'aper&#231;ois vaguement B&#233;ru, assis sur l'une d'elles. Les deux autres sont disponibles. L'un des gars me d&#233;lie les jambes. L'aubaine ! Au diable l'ankylose. Sans perdre une seconde, je lui propulse mon Charles Jourdan droit dans les castagnes. Il hurle en dansant la gigue du culte.

Mais je ne puis savourer longtemps sa couillicite aigu&#235; car l'autre figure d'&#233;tron me shoote un coup de franc direct dans le temporal. Ma tronche s'en va valdinguer au fond du filet. But !

J'commen&#231;ais &#224; m'cailler la laitance, d&#233;clare mon grand ami B&#233;rurier, t'&#233;tais dans un coltar que je t'avais jamais vu, gars, &#224; pendre comme une biroute de chanoine

Je m'efforce de respirer mesur&#233;ment. &#199;a vient mal. Deux pertes de connaissance coup sur coup (si je peux dire), y a de quoi te grabouiller les p&#233;doncules c&#233;r&#233;braux. Ma vue, c'est kif la t&#233;l&#233; d&#233;r&#233;gl&#233;e, plein de lignes transversales, de sertis trembloteurs.

Je me sens tout bizarre. N'arrive pas &#224; concevoir ma position. Ces gueux m'ont &#244;t&#233; mon calbute et mon slip. J'suis assis cul nu sur la chaire de bois blanc, et le fond en est perc&#233; comme au temps &#224; Louis XIV, lorsque Monsieur le Roi d&#233;paquetait en pr&#233;sence de la cour tandis qu'on lui jouait du Luili.

J'ai une boucle de m&#233;tal &#224; chaque cheville et une large ceinture de fer au-dessus de la taille, ce qui me maintient inexorablement aux montants et au dossier du meuble. Je peux v&#233;rifier le s&#233;rieux du travail en contemplant le Gros, log&#233; &#224; la m&#234;me enseigne que moi.

Dis voir, Alexandre-Beno&#238;t, je gabouille, r&#234;v&#233;-je ou sommes-nous r&#233;ellement &#224; poil de la partie sud ?

Tu r&#234;ves pas, mec. Vise nos futaux, dans le coin, l&#224;-bas

A quoi &#231;a rime, ce cinoche, d'apr&#232;s toi ?

&#199;a arrime &#224; ce qu'on peut d&#233;paqueter sans qu'on aye besoin d'aller faire ses besoins ailleurs. Le grand confort, gars. Dont duquel je conclus qu'ils comptent nous d&#233;tentionner un bout de temps.

Un type chafouin (au menton car il est vigoureusement barbu) fait son entr&#233;e. L&#233;g&#232;rement bossu, le nez cass&#233; et mal rectifi&#233;, le regard humide, il tient un bloc d'une main, un crayon de l'autre, mais ces accessoires ne parviennent pas &#224; lui donner franchement l'aspect d'un intellectuel.

Bonjour, messieurs, nous salue-t-il fort civilement.

Salut, Barbapoux, lui r&#233;torque B&#233;ru. C't &#224; quel sujet ?

Je viens pour votre menu. Que souhaiteriez-vous manger et boire ?

On en est interloqu&#233;s tellement qu'on ne trouve rien &#224; r&#233;pondre. L'autre se m&#233;prend sur notre mutisme.

Vous n'avez pas faim ?

Putain que si ! &#233;gosille B&#233;ru.

En ce cas, je vous &#233;coute

Et il se met en batterie, le crayon sur les starting-blocks, pr&#234;t &#224; enregistrer nos commandes.

Moi, j'aime bien les situations incongrues, pourtant, celle-ci me para&#238;t par trop loufoque. T'imagines, B&#233;ru et moi, encha&#238;n&#233;s sur des chaises perc&#233;es, fesses &#224; l'air en un lieu inconnu ? Et un rigolo bosco nous demande ce qu'il nous serait agr&#233;able de bouffer. Dis, y a pas de quoi s'y coller des plumes autour et se l'enfermer dans une cage &#224; serin pour faire croire que c'est un zoizeau des &#238;les ?

Le Mastar joue la situation.

Pour moi, dit-il, ce sera du foie gras des Landes, avec une boutanche de Ch&#226;teau d'Yquem et de la salade, et puis un coq-au-vin-pommes-vapeur accompagn&#233; d'une quille de Chambertin ; ensuite d'alors de quoi je me farcirais bien une c&#244;te de veau aux morilles sur un lit de pur&#233;e. Comme fromtom', je doute que vous trouvassiez en Suisse un calandos valab', aussi j' m' contenterais d'un beau gruy&#232;re bien souple et qui renifle un brin la culotte de fermi&#232;re. Quant au dessert, si vous auriez une bioutifoule tarte aux poires arros&#233;e de chocolat chaud, j'm' laisserais faire une douche violente. Apr&#232;s le caoua, ce sera un double calva, s'il a pas cinquante ans d'&#226;ge, y n'est bon qu'&#224; d&#233;caper le portail avant qu'on le repeinde. A part &#231;a, j'ai pas d'autres ambitions, mon petit Bobosse.

L'autre a &#233;crit avec le s&#233;rieux d'un ma&#238;tre d'h&#244;tel de chez Lasserre. Il s'approche de moi.

Et pour monsieur ?

Un steak-frites et une pomme golden.

Boisson ?

Une bi&#232;re danoise.

Caf&#233; ?

Inutile.

Tel est le dialogue qui s'&#233;change en cet antre myst&#233;rieux. Il est banal en soi, je sais. Mais rev&#234;t une singularit&#233; prodigieuse, compte tenu des circonstances. Est-ce que tu r&#233;alises bien, homme de peu de chou, si prompt &#224; gober n'importe quelle pilule qu'on te flanque dans la bouche, &#224; marcher derri&#232;re la premi&#232;re banderole venue, &#224; te faire sucer par toute une chacune, voire tout un chacun, &#224; payer les sommes qu'on te demande, en rechignant, certes, mais en acceptant les dix pour cent de majoration, &#244; toi, grand con superbe dans ta n&#233;gritude blanche ? Acheteur de vignettes, r&#233;gleur d'amendes, longeur de lignes continues, membre de sond&#233; perp&#233;tuel, &#233;couteur de Mammouth qu'&#233;crase les prix, pr&#244;neur de lessives gloutonnes, regardeur de t&#233;l&#233;, porte-microbes, rouscailleur beno&#238;t, toi qui marches toujours, toujours, mais &#224; contresens du tapis roulant, r&#233;alises-tu ce que peut repr&#233;senter, pour l'esprit surr&#233;aliste, le seul vrai, les hommes encha&#238;n&#233;s cul-nu que nous sommes, auxquels on demande d'annoncer leurs pr&#233;tentions gastronomiques ?

Le bossu a fini de noter.

Il se retire.

Avant qu'il franchisse la lourde, je l'interpelle :

H&#233;, l'ami !

Le contrepoids de sa gibbosit&#233; l'aide &#224; volte-facer.

Pardon ?

Pouvez-vous nous dire ce que nous faisons ici ?

Et lui, d'un ton tr&#232;s naturel :

Rien.

Puis il s'en va. Et nous morfondons am&#232;rement.



* * *

Une demi-heure tout au plus s'&#233;coule. Un grincement nous parvient. Nous constatons qu'il est produit par les roulettes mal graiss&#233;es d'une table roulante. C'est le petit barbichard qui nous apporte nos repas.

T'avouerai-je que, jusqu'alors, j'ai peu cru &#224; la r&#233;alit&#233; de ceux-ci. Or, j'avais tort. B&#233;ru a bel et bien droit &#224; son foie gras, &#224; son coq vineux, &#224; sa c&#244;te de veau mycolog&#233;e, &#224; sa tarte aux poires. Et une boutanche de Ch&#226;teau d'Yquem &#233;merge d'un seau &#224; glace, tandis qu'une boutanche de Chambertin lance des reflets d'ambre &#224; la lumi&#232;re vacillante des chauffe-plats.

Pour le coup, Bouboulimique oublie les circonstances pour se consacrer pleinement &#224; la jouissance.

Dedieu, balbutie-t-il en bavant avec lenteur, Dedieu, petit gars, t'es donc le P&#232;re No&#235;l ?

L'autre ex&#233;cute un service agile. Il nous sert avec dext&#233;rit&#233;. Apportant &#224; chacun un plateau pourvu de crochets qui permet de les fixer aux accoudoirs de nos chaises.

Mon steak est grand comme deux mains, les frites dor&#233;es gr&#233;sillent encore et il est m&#234;me pr&#233;vu de la moutarde.

Avec ou sans mousse ? demande le serveur avant de verser ma bi&#232;re dans le verre.

B&#233;rurier en est &#224; la c&#244;te de fils de vache lorsqu'un bruit de pas retentit dans le couloir sonore.

Quelqu'un para&#238;t.

Tu veux deviner qui ou je te le dis tout de suite ?

Pour le cas o&#249; tu voudrais zigzaguer dans les hypoth&#232;ses, je te l'&#233;cris &#224; l'envers et en tout petit : c'est le professeur Klapusky.



* * *

&#199;a y est ? Te v'l&#224; &#224; jour, Nez-Creux ?

Alors je poursuis. Tu sais, la plupart du temps, dans mes polars principalement, le gonzier qui est &#224; l'origine d'un coup de th&#233;&#226;tre, plastronne. Il joue le jeu, en remet. &#199;a, oui, je veux bien convenir, c'est un de mes d&#233;fauts majeurs : en remettre. L'une de mes principales qualit&#233;s aussi.

L'auteur qu'en remet pas, &#224; notre &#233;poque, il est foutu, pas lu, noy&#233; dans la grisaille. Pour dire, tout le monde, on emploie les m&#234;mes lettres, et qui pis est, les m&#234;mes mots. L'important, c'est la mani&#232;re de les utiliser.

Je te flanque mon billet, Gustave Eiffel, il aurait pas eu l'id&#233;e d'assembler son Meccano de la sorte, il ne serait pas dans le dico. Avant sa tour, il ne faisait que des ponts, des viaducs, c'est-&#224;-dire des choses utiles, positives. Et puis un jour, il a eu l'id&#233;e d'assembler sa ferraille &#224; la verticale au lieu de toujours la poser &#224; l'horizontale. T'as vu ce succ&#232;s, Glandemolle ? Au lieu d'unir deux rives, il a uni la terre et le r&#234;ve. Son pont, il l'a jet&#233; du sol aux nuages. Il a envoy&#233; un baiser au ciel et c'a &#233;t&#233; la gloire, la Japonie fabrique pas assez de Nikon pour qu'on vienne photographier ces 7.175 tonnes de poutrelles (je le sais, je les ai pes&#233;es hier matin). Alors, pour t'en revenir sur le cas Eiffel, moi, c'est kif. Ma litt&#233;rature, au lieu de la pondre horizontale, je l'ai voulue verticale, qu'elle se voie de loin sans avoir la t&#226;che ingrate de mener quelque part. J'unis pas deux berges, que non ! Je grimpe en me faisant pointu. Mince du haut, mais haut, tu comprends ? De la ferraille litt&#233;raire, pas cisel&#233;e du tout, ficel&#233;e avec de gros rivets et des boulons mastars comme mes b&#251;mes. Alors, fatal, pour ce faire, ne pas craindre d'en rajouter tant et plus ! Tout &#231;a pour t'en revenir que, contrairement &#224; mes us et coutumes, son coup de th&#233;&#226;tre accompli, Klapusky ne se prend pas pour Fant&#244;mas. Il ne tr&#233;mole pas, mains aux hanches et &#339;il cynique. Ne nous jette pas des invectives &#224; la face. Il est normal : blanc, ajouterait Coluche. Blanc et antipathique, mais c'est son &#233;tat naturel.

Il ne fanfare pas, ne nous jette pas des grands machins cinglants, fa&#231;on Ruy Blas, il pourrait, vu que justement on bouffe.

J'esp&#232;re que la ch&#232;re vous pla&#238;t ? nous dit-il. Je suis navre qu'on ait &#233;t&#233; contraint de vous malmener. Le propre des hommes de mains, c'est de se servir &#233;galement de leurs pieds. Je suis contre les mercenaires, pourtant, en certaines circonstances, ils sont encore irrempla&#231;ables. M&#233;prisons-les, mais ayons recours &#224; eux chaque fois que la chose est n&#233;cessaire.

Ainsi vous nous avez jou&#233; la com&#233;die du chagrin, tout &#224; l'heure, professeur, fais-je en achevant de croquer ma pomme. Je m'y suis laiss&#233; prendre, car votre personnalit&#233; se pr&#234;te peu &#224; ce genre de fausse d&#233;monstration.

Je devais gagner du temps, vous me preniez au d&#233;pourvu.

Et vous avez pr&#233;venu votre chauffeur sit&#244;t qu'on a z'eu les dos tourn&#233;s ? postillonne le Gros en &#233;claboussant de cr&#232;me.

Naturellement.

Puis-je vous demander la raison de cette curieuse d&#233;tention, professeur ? coupe-je, impatient&#233;.

Le savant caresse son nez de toucan.

Mes bons amis, je ne vous voulais aucun mal, c'est vous qui &#234;tes venus jouer les trublions. Cet imb&#233;cile de Franck R&#232;che vous a mobilis&#233;s sans me demander mon avis, sinon je l'aurais dissuad&#233; de faire appel &#224; des orf&#232;vres.

Merci pour le compliment, professeur. Je suppose que vous allez nous an&#233;antir ?

Moi ? Pas du tout, quelle id&#233;e. Je ne suis pas un assassin, messieurs.

Il n'emp&#234;che que la bonne Catherine a &#233;t&#233; souffl&#233;e parce qu'elle &#233;tait br&#251;l&#233;e, si vous voulez bien m'autoriser cette macabre plaisanterie. Et elle l'a &#233;t&#233; sur votre ordre, je gage ?

Erreur, mon cher ami, il s'agit d'une initiative de Miguel qui, constatant qu'il &#233;tait suivi, a cru bon d'utiliser l'accident de votre collaborateur pour supprimer un t&#233;moin qui pouvait &#234;tre dangereux. Ces Espagnols ont un grand m&#233;pris de la femme.

Il parle d'une voix quasiment distraite, quotidienne, tu vois ? Sans fioritures. C'est de la simple conversation, voil&#224;.

Si vous ne voulez pas nous tuer, pourquoi nous d&#233;tenez-vous ? Nous n'avons rien &#224; vous dire.

Aussi n'ai-je rien &#224; vous demander.

Et nous allons demeurer ici toujours ?

Grand Dieu, rien ni personne n'est &#233;ternel.

Alors ?

Ne soyez pas angoiss&#233;s, fait Klapusky. D&#233;tendez-vous. Je ne veux rien vous dissimuler de mes projets. Si vous vous trouvez encha&#238;n&#233;s, c'est parce que vous &#234;tes des hommes d'action rompus aux coups de force et que je ne puis prendre de risques. Mais le moment viendra n&#233;cessairement, pour vous, de recouvrer une certaine forme de libert&#233;. Vous serez trait&#233;s au mieux, compte tenu des circonstances.

Qu'attendez-vous de nous ?

Que vous participiez &#224; mes travaux. Je suis sur le point d'aboutir.

Nous n'avons aucune qualit&#233; pour participer &#224; des recherches scientifiques

J'ai dit &#231;a, emport&#233;, mais le revers de la m&#233;daille m'appara&#238;t.

A moins que ce ne soit en qualit&#233; de cobayes !

Disons de  sujets , mon cher San-Antonio, j'ai trop le respect de l'humain pour traiter de cobaye un gar&#231;on de votre qualit&#233;.

Et en quoi consiste notre intervention ?

Il sourit.

Ne confondons pas : l'intervention, c'est moi. Vous, vous serez le patient. Et je me f&#233;licite du mot, car tout ce que je vous demande, c'est d'avoir de la patience. Laissez-vous aller, ne luttez point, devenez une terre arable, en quelque sorte.

Une terre arable !

Je le regarde, et le frisson qui m'a pris, la veille au soir, au d&#238;ner de la m&#232;re R&#232;che, me retrousse l'&#233;piderme, plus fortement que jamais. T'en sais la cause ? La devines ? Non ? T'as les pores bouch&#233;s, les cellules fondantes ? S&#251;rement. Tu devrais prendre ta temp&#233;rature, et puis boire de la tisane de queues de cerises : on ne pisse jamais suffisamment. Un tas de mecs cr&#232;vent de ne pas pisser juste. Eh bien, le motif de cette profonde aversion vient de ce que Klapusky est d&#233;shumanis&#233;, malgr&#233; qu'il clame son respect de l'humain. D&#233;shumanis&#233; naturellement, sans le faire expr&#232;s, sans entra&#238;nement particulier, de naissance. Pour lui, l'homme est un champ &#224; cultiver, &#224; labourer. D'ailleurs il l'a dit : arable ! De li&#232;vre (ou de lapin si on est pas en p&#233;riode de chasse).

De quelle fa&#231;on comptez-vous cultiver cette terre, monsieur Klapusky ?

De bien des fa&#231;ons. Voyez-vous, jusqu'alors mes recherches se sont exerc&#233;es sur des &#234;tres qui n'&#233;taient pas en possession de leurs facult&#233;s mentales. Vous me donnez l'occasion d'aller plus loin puisque vous &#234;tes un individu &#224; peu pr&#232;s intelligent.

A cet instant, il se fait un bruit. B&#233;ru vient de l&#226;cher son assiette.

Celle-ci s'est fracass&#233;e sur le sol. Le gros a port&#233; la main &#224; sa poitrine.

Oh, mon Dieu, je meurs ! balbutie-t-il dans un souffle.

Sa belle t&#234;te rayonnante de chercheur-qui-a-trouv&#233;-avant-de-chercher tombe de c&#244;t&#233;. Ses yeux couleur de coquelicot se ferment. Ses l&#232;vres brillantes comme deux h&#233;morro&#239;des mal soign&#233;es, par contre, s'&#233;cartent. Un r&#226;le l&#233;ger, discret, absent s'&#233;chappe de sa poitrine.

Vous l'avez empoisonn&#233; ! m'&#233;cri&#233;-je avec une col&#232;re sans nom (les plus fortes).

Mais pas du tout. Il prend un malaise Il est cardiaque ?

Il n'a jamais eu le moindre trouble, c'est un roc !

Soucieux, ou plut&#244;t un tantisoit agac&#233;, le savant s'approche de B&#233;ru et soul&#232;ve une de ses paupi&#232;res, comme l'on ouvre le couvercle d'une tabati&#232;re. Ce qu'il aper&#231;oit n'est s&#251;rement pas engageant car il fait  tsssttt , du coin de la bouche, comme &#231;a, une seule fois. Puis il coule sa main blanche sous le veston de mon malheureux compagnon pour v&#233;rifier le comportement de son guignol.

Par ici, la bonne soupe, l'ami ! clame alors le Mastoche en lui pla&#231;ant une cl&#233; au cou.

Et il le tient ferme dans le creux de son coude L'autre tente d'&#233;nergumener. Mais le B&#233;ru le calme d'une s&#233;rie de coups de boule sur la nuque. On dirait un taureau qui se gratte l'entre-comes. Klapusky ramollit, pantelle. Alors le Superbe, le G&#233;n&#233;reux l'installe sur ses genoux. Il fait montreur de marionnettes ainsi, le Ch&#233;ri, avec son savant mou contre soi.

On s'attend &#224; ce qu'il lui pose des questions auxquelles il ventriloquerait des r&#233;ponses. Son bras droit enserre fortement le professeur par la taille.

Sa main gauche sort de sa poche le couteau de table qu'utilisait B&#233;ru &#224; rencontre de sa c&#244;te de veau et place la lame en dents de scie contre la glotte de sa proie.

Tu peux z'appeler du monde, Sana, me dit-il, j'sus par&#233; pour la man&#339;uv'.


* * *

Te dire que je n'ai pas tout pig&#233; lorsqu'il nous a jou&#233; le grand air de  J'ai mes vapeurs serait un gros mensonge qui ne passerait pas par la porte.

Moi, un B&#233;rurier tumeur-de-l'&#339;il, m&#234;me dans des polars saugrenus comme icelui, je peux pas admettre. Le coup de la main au c&#339;ur, le  Oh, mon Dieu, je d&#233;c&#232;de ! , te les laisse pour la production &#224; l'eau de ros&#233; de certains confr&#232;res que j'aurais honte de leur citer le nom.

Pas mal goupill&#233;, l'aminche. Beau travail. Ais&#233; et de qualit&#233;. V'l&#224; qu'il man&#339;uvre &#224; vue dans la prise d'otage (&#224; quel otage descendez-vous ? que demandait le liftier farceur), mon Tanagra double.

Ob&#233;issant &#224; son injonction, je me mets &#224; h&#233;ler &#224; pleins poumons :

A moi ! Au secours ! quelqu'un, vite !

Mon organe charmeur fait vibrer les &#233;chos. Une galopade s'op&#232;re et deux gentlemen se la radinent : le bosco et un grand moche qui m'a haie par les paturons, tout &#224; l'heure.

D&#233;couvrant la sc&#232;ne ils restent cois.

Et il y a de coi !

Le Monumental s'adresse &#224; eux avec une bonhomie nuanc&#233;e de menace.

Les mecs, leur dit-il, si ce serait t'un effectif de vot' bont&#233;, vous voudrez bien d&#233;cha&#238;ner mon pote ici pr&#233;sent dans les meilleurs d&#233;lais laiss&#233;s &#224; vot' convenance, que sinon, je vous trach&#233;otome, m'sieur le professeur, au risque de saloper mon beau costar en peign&#233; pure laine en provenance de Polyester, Ineglande, c'est &#233;crit dessus.

Les survenus se regardent.

Allez, fissa, mes bons seigneurs ! hurle le Dodu.

Le bosco va se soumettre, quand la voix froide et m&#233;tallique (une voix de serpent) de Klapusky s'&#233;l&#232;ve :

N'en faites rien, mes amis ! Cet homme ne me coupera pas la gorge, et quand il sera fatigu&#233; de me maintenir contre lui, il me rel&#226;chera.

Poum ! Et allez donc ! &#199;a aide, un monsieur jouissant d'un tel self-control.

Mais B&#233;ru ne se laisse pas prendre longtemps au machin, l&#224;, comment qu'on dit d&#233;j&#224; ? Ah, oui : au d&#233;pourvu. Tu penses que nenni mon z'ami ! C'est pas le gonzman qu'il faut provoquer. Certes, il n'a rien d'un assassin, Bidulard, mais comme homme de choc, il est duraille de trouver mieux.

Ecoutez-le pas, les gars, empresse-t-il. Je vais vous dire une chose : j'sus un honn&#234;te citoillien qu'on vient de priver de sa libert&#233; et dont auquel on promet un sort de rat blanc de laboratoire. De ce fait j'ai droit &#224; la l&#233;gitime d&#233;fense comme des qu'j' connais &#224; la retraite &#224; soixante ans ! Vous d&#233;livrez mon pote, sinon je tranche la viande de vot' pingouin.

Il ne le fera pas ! glapit Klapusky qui se tait, stup&#233;fait. Le Gravos vient de lui couper, non seulement le sifflet, mais l'oreille gauche. Net ! Vzzzim ! Comme il aurait sectionn&#233; une oreille de veau d'une t&#234;te de m&#234;me cat&#233;gorie. Un flot de sang raisin&#233;.

B&#233;ru, sans l&#226;cher son ya, ach&#232;ve de d&#233;coller la portugaise &#224; Klapusky d'un coup sec et la lui fourre &#224; t&#226;tons dans la poche sup&#233;rieure de son veston.

Tu feras plus &#233;l&#233;gant, commak, assure-t-il. J'esp&#232;re que t'es pas gaucher, sinon &#231;a te g&#234;nerait pour t&#233;l&#233;phoner. Bon, maintenant cesse de dire &#224; messieurs tes hommes comme quoi j' sus pas cap' de t' s&#233;lectionner la margoule. Si tu veux pas voir ta tronche sortir en touche, ordonne-z'y-leur au contraire de m'ob&#233;ir. Allez, les mecs, on n'a qu'trop tervigerc&#233;, hue !

Et voici-voil&#224;, voil&#224;-voici comment les p&#233;ons du professeur viennent me lib&#233;rer de mes cha&#238;nes.

Tu permets que je r&#233;int&#232;gre mon futal avant de te d&#233;livrer &#224; ton tour, Gros ?

Faisez, faisez, m'sieur le baron, jubile Popomme ! Y a temps pour tout, comme disait ma pauv' m&#232;re. C'est pas les premiers z'arriv&#233;s qui sont tomatiquement les premiers servis.

Je me reculotte avec un certain plaisir, puis m'active sur les entraves du Gros.

Le professeur Klapusky est presque vert. Tu sais combien c'est mauvais pour la sant&#233;, la section d'une baffle ? Mal soign&#233;e, ce genre d'op&#233;ration peut t'envoyer ad patres, comme disaient les Romains de la d&#233;cadence. Sans compter, qu'ensuite, m&#234;me remis, ton b&#233;ret te tombe sur les prunelles.

Ayant d&#233;livr&#233; le Gros, je m'approche du gros vilain escortant le bossu car j'ai remarqu&#233; une bosse &#224; l'arri&#232;re de son falzif. C'est un revolver qui produit cette protub&#233;rance. Un Colt nickel&#233;, superbe. Je me l'octroie et, pour que le d&#233;pouill&#233; n'ait pas tout perdu, lui laisse, en souvenir, un formide coup sur la noix. Il s'&#233;tale. Je m'amuse &#224; l'encha&#238;ner par un pinceau et j'agis de m&#234;me avec notre aimable serveur.

A pr&#233;sent, allons voir ailleurs si nous y sommes ! dis-je.

On d&#233;hote, soutenant chacun Klapusky d&#233;faillant par une aile.

Tu sais pas ? s'&#233;crie B&#233;ru, lorsque nous parvenons &#224; l'extr&#233;mit&#233; du couloir.

Quoi ?

J'ai oubli&#233; mon pantalon.

Et c'est vrai qu'il a Coquette au vent, le Sagouin. A la transhumance, &#231;a fait songer. Quand les belles vavaches reviennent des hauts alpages en brimbalant leurs cloches.

Eh bien, va le r&#233;cup&#233;rer !

Je l'attends en tournicotant mon Colt &#224; mon index. Un revolver, &#231;a para&#238;t joli. C'est esth&#233;tique comme forme. La fumasserie des hommes, c'est aussi cela : donner des lignes harmonieuses aux pires objets. Rendre &#233;l&#233;gante une chose destin&#233;e &#224; tuer, tu te rends compte jusqu'o&#249; le machiav&#233;lisme va se loger ?

La crosse brune, stri&#233;e, &#233;pouse bien le creux de la main. Le poids est &#233;quilibr&#233;. Le canon &#233;tincelle. Le barillet d&#251;ment ensemenc&#233; est d'une souplesse de montre suisse. Oui, faut admettre, c'est presque gracieux. &#199;a incite &#224; la collection

M. Klapusky se met &#224; vomir, l'&#233;paule acagnard&#233;e contre le mur.

H&#233; ! fait une voix.

Je tressaille.

Quelque chose vient de surgir par la porte de notre ge&#244;le. Et ce quelque chose, c'est la tronche de B&#233;ru orn&#233;e d'une aubergine haute comme &#231;a. Elle est &#224; m&#234;me le sol.

Et ce n'est pas le cher homme qui vient de me h&#233;ler.

Le possesseur de ladite voix reste prudemment hors champ.

Vous m'entendez ? reprend-il.

Parfaitement bien.

Vous avez oubli&#233; de fouiller le bossu : lui aussi avait un feu ; regardez !

Fectiment, je vois poindre le canon d'une rapi&#232;re hors de l'encadrement.

Et puis vous &#234;tes dr&#244;lement b&#226;cleur : ne pas nous avoir pris les cl&#233;s des cha&#238;nes

Rire. Lui, comme tu t'en rends compte, c'est pas le genre du prof. Il se prive pas de Dartagner.  A moi, comte, Vermot ! . Second prix du Conservatoire de roulage de m&#233;caniques.

La frime du Gros repart hors champ.

Lib&#233;rez M. le professeur, sinon, &#224; trois je d&#233;glingue la cervelle de votre goret !

Et Bibi, du tac au chose :

Si vous butez M. mon ami, je seringue votre prof !

Un instant de silence suit, qui dure plus d'une minute. Pour rendre hommage aux morts, soixante secondes suffisent, pour blouser un vivant, faut davantage, pas chialer son temps.

H&#233;, vous &#233;coutez toujours ? finit par lancer la voix.

Je n'ai pas coup&#233;, vous me prenez pour un rabbin !

Voil&#224; ce qu'on va faire

Allez-y

Je per&#231;ois le bruit de sa d&#233;glutition. Tu noteras qu'un moudela, toujours, quand il est pr&#233;occup&#233;, il &#233;prouve le besoin d'avaler sa salive, comme si le produit de ses s&#233;cr&#233;tions glandulaires contribuait &#224; la recharge de sa cervelle !

Votre gros sac r&#233;cup&#232;re.

Heureux de l'apprendre.

Maintenant, il doit pouvoir marcher. Vous allez vous placer au fond du couloir avec M. le professeur. On comptera jusqu'&#224; trois. A trois, M. le professeur et votre gugus se mettront en marche. On sera chacun &#224; un bout avec nos flingues. J'ai eu un premier prix de tir &#224; l'arm&#233;e (et moi qui croyait qu'il poss&#233;dait un second prix de roulage de m&#233;caniques !). Si vous jouez au con, je fais un carton dans le dos du Goret. Convenu ?

Je soupire :

O.K. !

Tout en songeant que ce loustic est le roi des n&#339;uds votants et que moi, &#224; sa place, ayant allong&#233; B&#233;ru et &#233;tant fort en tir, je me serais point&#233; en dou&#233;e dans l'encadrement et j'aurais mis &#224; profit l'&#233;l&#233;ment de surprise pour dessouder l'ami Sana. Non, il marche &#224; vitesse r&#233;duite, au plan gamberge, ce rombier, il a la corne de brume enrhum&#233;e. Ou alors, il n'est pas le flingueur &#233;m&#233;rite qu'il pr&#233;tend et il a eu peur de praliner son patron en d&#233;fouraillant dans ma g&#233;ographie.

J'ach&#232;ve de longer le couloir. Me voici contre la porte du fond. Je Yopen d'un coup de miches.

Vous y &#234;tes ? s'inqui&#232;te la voix.

Par&#233; !

Alors je compte. Un, deux, trois

A trois, B&#233;rurier d&#233;bouche en chancelant. Il se tient la bosse d'une main, s'appuie au mur pour avancer. On le sent puissamment sonn&#233;, le vieux rhinoc&#233;ros. Sa lenteur m'exasp&#232;re. Parce que, &#224; cette allure, le professeur aura rejoint ses sbires avant que le Gros ne m'ait rejoint moi, tu piges ?

Et alors, ils pourront, une fois Klapusky hors champ, canarder le couloir au jug&#233; et nous causer des dommages.

B&#233;rurier fait trois pas, tombe sur un genou. Se rel&#232;ve tant mal que bien

Et pendant ce temps, Klapusky, d'un pas l&#233;ger (il offre moins de r&#233;sistance &#224; l'air depuis qu'il a une portugaise d&#233;tel&#233;e) a d&#233;j&#224; parcouru la moiti&#233; de la distance. Je pressens des catastrophes bien horrifiantes. Mon antagoniste est l&#224;-bas, camp&#233; comme un cavalier qui pisse en tenant son cheval par la bride, le feu braqu&#233;, vigilant, pr&#234;t &#224; accomplir un num&#233;ro d'h&#233;ro&#239;sme au rabais pour essayer de d&#233;crocher la croix de guerre, le moment venu.

Grouille-toi, Gros, bon Dieu ! ne puis-je m'emp&#234;cher d'exhorter.

Mais il n'a pas seulement la force de r&#233;pondre, la pauvre Enflure. Au lieu d'obtemp&#233;rer, il s'arr&#234;te au milieu du couloir, dansant d'un pied sur l'autre, tel un plantigrade ivre, en se tenant la cafeti&#232;re &#224; deux mains.

C'est marrant, comme parfois, il r&#233;ussit &#224; me d&#233;router, Alexandre-Beno&#238;t.

Comme il para&#238;t trouver un prolongement &#224; lui-m&#234;me. Il est t&#233;lescopique. Un pied d'appareil photo. Une antenne de radio portable. Tu tires dessus, et il en sort, et tu crois que tout est sorti, et pourtant cela vient toujours

A l'instant o&#249; le professeur mono-oreille le double, un miracle se produit : le Gradu jaillit de soi-m&#234;me que je te dis. La promptitude du cobra. T'as pas le temps de voir et tu piges &#224; retardement. Il a happ&#233; Klapusky dans une volte-face fulgurante. Le tient comme un bouclier devant sa personne, tout gigotant et radine &#224; reculons.

Bons baisers &#224; mardi ! il ricane. Tire, mon lapin ! Tire bien si tu veux t' retrouver en ch&#244;mage total.

Je danserais de joie si h&#233;las, cette merderie de civilisation ne m'avait contraint &#224; juguler mes r&#233;actions, &#224; masquer mes sentiments, &#224; mettre un loup de velours noir &#224; mon c&#339;ur d'enfant

Deux fois en quelques minutes, il te les blouse, P&#233;p&#232;re. Et le v'l&#224; qui me rejoint &#224; la reculette, ses grosses miches toujours d&#233;nud&#233;es (mais quand on est dot&#233; de tant de poils, la nudit&#233; est relative) point&#233;es dans ma direction, formidable comme une batterie antia&#233;rienne au complet.

Je m'extrapole du couloir. B&#233;ru sort &#224; son tour, maintenant toujours le professeur plaqu&#233; contre soi. Il ne va plus pouvoir s'en passer. Tu sais comme le prolongement d'une situation se transforme vite en habitude, chez nous autres Terriens terre-&#224;-ras-terres.

Nous sommes dans un vaste local peupl&#233; d'appareils myst&#233;rieux, chrom&#233;s &#224; vif. Une lumi&#232;re &#233;blouissante !

Je voudrais examiner les lieux, comme s&#251;rement ils m&#233;ritent de l'&#234;tre, seulement je me dis que le bossu et son copain ne vont pas rester inactifs. Y a d'autres p&#233;kins m&#233;chants dans le secteur. Une fois l'alerte lanc&#233;e, on va devoir affronter des emb&#251;ches qui ne seront pas de No&#235;l.

Trois portes donnent dans la vaste pi&#232;ce o&#249; nous venons de d&#233;bouler. Sur l'une d'elles, il y a &#233;crit en lettres pour Mobilisation G&#233;n&#233;rale :  Entr&#233;e Interdite .

Tu ne doutes pas un instant que c'est celle-l&#224; que je choisis, si ? Je m'y dirige. Mais Klapusky hurle :

Non ! N'entrez pas !

Je ne tiens aucun compte de son veto et j'empoigne le levier &#224; barre pivotante qui en commande l'acc&#232;s.

Je vous dis de ne pas entrer, c'est un milieu st&#233;rile et y p&#233;n&#233;trer sans les pr&#233;cautions d'usage aurait des cons&#233;quences catastrophiques.

Et ta s&#339;ur, docteur ? objecte B&#233;rurier.

J'ach&#232;ve de rabaisser la manette. La porte est lourde, d'une &#233;paisseur de coffre-fort. Pas tr&#232;s vaste. Toute blanche.

Au centre, quelque chose qui ressemble &#224; un petit lit, mais sans couverture. Une bo&#238;te dont le fond serait tapiss&#233; d'une sorte de moleskine blanche, plut&#244;t. Avec, par-dessus, une sorte de cloche en plexiglas &#224; laquelle est branch&#233; un tuyau extensible.

Un plafonnier pour bloc op&#233;ratoire &#233;claire cet &#233;trange accessoire.

Je m'en approche.

Je regarde.

J'ai tort, car je n'oublierai jamais plus. Mais alors jamais, tu m'entends, Claboufzing ? C'est pas horrible, c'est Attends, je vais pas tomber en rade de vocabulaire, moi, le n&#233;ologiste distingu&#233;. Mais les mots qu'on invente ne savent que renforcer une id&#233;e ; pour l'exposer, obligatoirement, tu dois puiser dans le mat&#233;riel traditionnel.

Ce que je vois, donc, n'est pas horrible, c'est AUTREMENT.

Voil&#224;, merci, San-Antonio, &#231;a c'est chi&#233;ment dit : AUTREMENT. Pas moyen d'exprimer avec plus de force.

Ce qui g&#238;t, l&#224;, dans cette sorte de lit-cage (au sens rigoureux du terme compos&#233;) n'a jamais &#233;t&#233; vu auparavant. Donc, tu l'admets, c'est autrement.

Mais je vais pas te tartiner les siamoises question vocabulaire, d&#233;j&#224; qu'en classe t'&#233;tais nul en grammaire et que, pour la richesse d'expression, tu te situes entre le pygm&#233;e et l'Indien Jivaro. Me faut, bien que tout urge pr&#233;sentement, faire un bout de halte pour te d&#233;crire.

Sto&#239;que, je d&#233;cris donc.

&#199;a tient inclin&#233; sur une esp&#232;ce d'armature m&#233;tallique. Il y a une t&#234;te et des organes. Et voil&#224; tout. Je r&#233;p&#232;te : et voil&#224; tout !

Reprenons. La t&#234;te pour commencer, car il y a &#224; dire. Il y a toujours &#224; dire sur une t&#234;te, seulement pour la celle en question, c'est une autre paire de ce que tu voudras. Pas question d'expression : elle n'a plus d'expression. Ne peut plus en avoir. Figure-toi un sch&#233;ma de t&#234;te. Plus de peau ni de chair sur les os. Plus d'oreilles, plus de paupi&#232;res. La bo&#238;te cr&#226;nienne a &#233;t&#233; sci&#233;e et le cerveau est en vente libre. Une t&#234;te de mort sans partie sup&#233;rieure, dans laquelle subsistent les yeux, uniquement les yeux. On lui a arrach&#233; m&#234;me les dents ; par contre, on lui a laiss&#233; la langue, ce qui est gentil, tu conviens ? Eh bien, malgr&#233; tout, &#231;a n'est pas cela, le plus &#233;pouvantable, mon gamin. Mais  le reste . que dis-je : LES restes ! qui se composent, &#224; vue de nez, et je te les cite dans le d&#233;sordre de : l'art&#232;re carotide, la trach&#233;e art&#232;re, les veines jugulaires externes et internes (mais &#224; ce point de d&#233;pouillement, y a plus rien d'interne, ni plus rien d'externe), la veine pulmonaire, le poumon droit, le c&#339;ur, les veines et art&#232;res coronaires, le rein gauche, le foie, l'uret&#232;re, le rectum, plus quelques petites babioles que tu m'excuseras d'omettre, mais moi, l'anatomie, tu me connais ? Bon. Comme je me permets de te le rappeler, ces restes sont &#224; nu. Le ci-devant humain qui subsiste l&#224;, par pi&#232;ces et lambeaux, sur son pr&#233;sentoir m&#233;tallique, n'a plus ni jambes ni bras, ni thorax, ni cul. Ne lui demeure qu'un souvenir de t&#234;te et des organes. Point &#224; la ligne, comme c'est la mode de dire pr&#233;sentement dans les conversations &#224; tendances mondaines. Mais bouge pas, Durandard !

D&#233;gueule pas tout de suite, je t'ai pas allong&#233; le plus beau (si j'ose m'exprimer ainsi).

Je t'ai gard&#233; le tout superbe, l'insoutenable pour le bon refile : &#231;a continue de vivre. Oui, j'&#233;cris, persiste et signe : &#231;a continue de vivre. Au reste (s j'o m'e a)[1 - Comme j'use volontiers de l'expression si j'ose m'exprimer ainsi, en attendant de trouver mieux, dor&#233;navant j'&#233;crirai simplement, histoire de gagner du temps et de la place s j'o m'e a ; tu te rappelleras, Dun&#339;ud ?], on ne lui a laiss&#233; ses yeux qu'affin de pouvoir visualiser l'impensable ph&#233;nom&#232;ne. Mieux que le c&#339;ur qui bat, que le cerveau qui palpite, que le liquide parcourant les multiples conduits, oui, mieux que ces manifestations p&#233;remptoires, il y a le regard.

Un regard comateux, mais n&#233;anmoins un regard.

Je fais un pas en arri&#232;re comme le bourrin du g&#233;n&#233;ral Hugo qu'une esp&#232;ce de Maure lui faisait peur, ce saligaud, sans se gaffer que ses descendants seraient pompistes un jour et qu'ils ach&#232;teraient la Tour de la D&#233;fense pour s'en faire un pied-au-ciel.

Tout de suite, une description pareille, tu te dis, recta il va nous gerber sur les mocassins, le Santonio, et on pourra rien lui invectiver, vu les circonstances atroces. Eh bien non, mon pote, je n'accroche pas les Decauville. Pas envie. C'est trop trop, tu comprends ? Parfaitement : trop trop ! J'exprime en vigueur aujourd'hui, hein ? On va plus loin que l'indicible. Et alors, toi, Bouillemolle, qu'est-ce que tu veux qu'on branle, en de&#231;&#224; du dicible ? Virguler mon steak et mes pommes frites ? Trop facile, comp&#232;re. Se lib&#233;rer l'estom' ne te lib&#232;re pas l'esprit d'une d&#233;couverte de cette taille.

B&#233;rurier s'est approch&#233;. Il a regard&#233;. Il a vu. Il tousse, comme &#224; l'&#233;glise, pendant un enterrement d'hiver ; doucement, au creux de son poing. S'essuie les r&#233;sidus au pelage de ses fesses. Puis, &#224; voix tr&#232;s basse :

Il vit toujours, long-dix-raies ?

H&#233;las.

Il se tourne vers Klapusky, tout mou, foireux, sanguinolent juste de par l'absence d'une &#233;tiquette. Un Klapusky an&#233;anti qui, s'il poss&#233;dait quelque pr&#233;sence d'esprit, aurait eu beau jeu de mettre &#224; profit notre stupeur pour s'esbigner en claquant la lourde.

C'est qui, ce machin ?

Tout est perdu, vous venez de corrompre le milieu st&#233;rile, hoquette l'autre ap&#244;tre.

Sa seule pr&#233;occupance, au prof. On lui carbonise son exp&#233;rience.

Mon B&#233;rurier d'amour marche &#224; l'appareillage et, &#224; grands gestes m&#233;thodiques, arrache l'un apr&#232;s l'autre les tuyaux et autres fils reliant le bloc charg&#233; de cadrans &#224; la cloche.

A ce degr&#233;, on ne peut plus parler d'euthanasie, tu l'admets ?

Mis&#233;rable ! hurle Klapusky en s'&#233;lan&#231;ant.

Le Gros l'&#233;cart&#233;, comme on &#233;loigne un chien m&#233;chant, d'un coup de saton dans le bide. L'autre s'&#233;croule.

Qui est-ce ? fais-je en montrant la cage o&#249;, soudain, le c&#339;ur s'est fig&#233;.

Il ne r&#233;pond pas.

Le footballeur ?

Il me jette un regard de d&#233;tresse infinie. Non pas tant parce qu'il est d&#233;masqu&#233;, qu'&#224; cause de son horrible exp&#233;rience an&#233;antie.

Je m'efforce de conserver une voix unie, un ton de conversation :

Il s'agit du premier disparu de la clinique de R&#232;che, n'est-ce pas ?

Et alors ?

Quel but poursuivez-vous ?

L'am&#233;lioration de l'esp&#232;ce, en repartant de z&#233;ro.

C'est-&#224;-dire ?

Ramener l'homme &#224; sa plus simple expression, repartir de l'essentiel pour parvenir &#224; une refonte qui

Sa rogne le reprend :

Et vous venez de d&#233;truire une r&#233;ussite &#233;tonnante ! Je suis pour l'eug&#233;nique, et l'eug&#233;nique, t&#244;t ou tard, pr&#233;vaudra. Si l'on n'entrave pas la multiplication des inaptes pour am&#233;liorer la race humaine, la d&#233;cadence de notre esp&#232;ce sera irr&#233;versible.

B&#233;rurier le consid&#232;re d'un &#339;il d&#233;sabus&#233;.

Dis donc, il est charan&#231;onn&#233; de la soupente, me fait-il. Mais tu parles d'un artiste, arriver &#224; d&#233;sosser un quidam d' c't' fa&#231;on, faut du doigt&#233; et des connaissances esp&#233;ciales sur la natte-omise.

O&#249; est l'autre ? demande-je &#224; Klapusky.

Il para&#238;t &#233;gar&#233;, maintenant, entre la perte de son oreille et celle de son cobaye humain, sa raison se disperse. Je lui prends le bras, famili&#232;rement :

Cher Klapusky, o&#249; se trouve le num&#233;ro deux ? Le fils Blumenstein que Catherine vous a aid&#233; &#224; kidnapper avant-hier ?

Il est trop sonn&#233;, pas seulement pour r&#233;pondre, mais simplement pour comprendre ma question. Il ne r&#233;alise pas. C'est la toute grande b&#233;chamel dans son esprit. T'as des gens, une vie durant, ils marchent sur le fil raide tendu de la d&#233;raison, et puis un jour, les voici qui perdent l'&#233;quilibre et s'&#233;talent comme des bouses de vache. D'ailleurs, si un dingue est appel&#233; un d&#233;s&#233;quilibr&#233;, y a une raison, non ?

Laisse quimper, il fait le crawl dans le sirop, secoue B&#233;rurier. On f'rait mieux de se tirer les pattounes de ce pi&#232;ge &#224; cons. Ensuite de quoi t'est-ce on avisera.

Bien dit, Bouffi.

Je rouvre la porte avec les pr&#233;cautions d'usage. Et bien m'en chope, mon n&#249;net-bleu-&#224;-v&#233;role. Oh que oui donc ! Et heureusementissimo qu'elle est de cette &#233;paisseur, la porte. Faite de ciment arm&#233; ! Merci &#224; l'architecte pour cette belle pr&#233;voyance. Une vol&#233;e de frelons calibr&#233;s me passe &#224; ras des moustaches. Le panneau e&#251;t &#233;t&#233; moins lourd, je me serais trouv&#233; moins en retrait, n'ayant pas de gros effort &#224; fournir, et j'aurais &#233;cop&#233; comme 4 et 4 font 44, promis ! Heureusement, je devais haler fort (je vais toujours fort) et m'arc-bouter pour mouvoir ce monument.

D&#232;s lors, un truc se produit, qui rend la situation naus&#233;abonde. Le prof veut s'&#233;lancer &#224; l'ext&#233;rieur par la br&#232;che. Juste au moment o&#249; je m'acagnarde pour relourder en vigueur. Braoummm ! Sa tronche brutalement coinc&#233;e dans l'ouverture &#233;clate d'un coup, comme ton p&#233;ron&#233; parfois quand ta fixation a voulu garder le mot de la fin au cours d'une chute &#224; skis.

D&#233;j&#224; qu'elle &#233;tait de forme allong&#233;e, la bouille au fameux eug&#233;niste, alors tu penses si &#231;a facilite ! Gare aux taches, Min&#233; ! Planque ta jolie robe blanche ! &#199;a gicle dans l'air &#224; la ronde ! Me v'l&#224; avec seize rosettes de la L&#233;gion d'honneur sur les revers, mon cher pr&#233;sident ! Mastardes comme des rosettes de Lyon, l&#224; qu'on en fait la culture intensive. Tout autour de la ville y a des champs immenses de rosettes, je te montrerai, un jour qu'on passera dire bonjour &#224; Vettard (mieux Vettard que jamais, vieux Vettard que j'aimais, etc.). Faut aller, au printemps, quand elles sont en fleur, les rosettes. Ce coup d'&#339;il. Les tulipes bataves ? Tiens, smock, c'est de l'Amsterdamer ! Mais on s'&#233;carte du sujet, alors que je ferais mieux d'&#233;carter cette saloperie de porte que Klapusky m'emp&#234;che de fermer. Je rouvre un chou&#239;a, B&#233;ru, toujours dot&#233; d'une pr&#233;sence d'esprit qui fait de lui un ch&#234;ne pensant, tire le savant en arri&#232;re. Je repousse l'huis. Rabats la tige de fermeture. Nos adversaires se pr&#233;cipitent pour rouvrir. Seulement le Gravos se suspend &#224; la petite barre, et alors, pour faire d&#233;crire un arc de cercle arri&#232;re &#224; celle-ci, dor&#233;navant, il faudrait la force hydraulique engendr&#233;e par tout un barrage.

Nous v'l&#224; claquemur&#233;s dans un local sans fen&#234;tre, en compagnie d'une cloche recelant les mis&#233;rables restes d'un fou, et le cadavre d'un savant dont la savanterie g&#238;t en petits tas &#233;c&#339;urants sur le sol et sur ma veste.

Faudrait &#234;tre con pour ne pas faire une fin de chapitre avec de tels &#233;l&#233;ments.

&#201;tant dot&#233; d'un quotient intellectuel en comparaison duquel celui d'Einstein serait inf&#233;rieur &#224; celui de l'escargot demeur&#233;, je d&#233;cide une fin de chapitre opportune.

La voici, je te la donne.

Tu me remercieras plus tard.



AUTRE CHAPITRE

Comprenant qu'ils ne parviendront pas &#224; ouvrir cette porte formidable, que m&#234;me une forte charge de plastic laisserait indiff&#233;rente, les assi&#233;geants s'arr&#234;tent d'en cigogner l'ouverture. Ce que r&#233;alisant, B&#233;rurier l&#226;che prise afin de restituer &#224; ses muscles endoloris une souplesse qui fait de ce cher homme l'&#233;gal de M. Muscles. Pour pr&#233;venir une nouvelle tentative, il va choper une partie du bloc gasprofuln&#249;jambeur et l'accroche &#224; la longue poign&#233;e de m&#233;tal.

Ouf ! Nous voici avec un r&#233;pit. La vie n'est compos&#233;e que de r&#233;pits plac&#233;s bout &#224; bout, comme les pierres d'un gu&#233;. Un jour, les pierres cessent et &#231;a fait tout de suite moins, gu&#233; ! Tu calamit&#233;s dans la patouille. Termin&#233;. Au suivant !

Il ont eu le temps de voir que le p&#232;re Bistouri est nazebrock, selon toi ? murmure B&#233;ru, sans grande conviction dans le point d'interrogation terminal.

Ils se trouvaient aux premi&#232;res loges pour admirer l'accident, et peut-&#234;tre en ont-ils &#233;t&#233; &#233;clabouss&#233;s, eux aussi. Ce qui revient t'a dire qu'on n'a plus de monnaie d'&#233;change ? pr&#233;cise le Pertinent, lequel aime bien graver sa pens&#233;e dans le marbre pour pouvoir la relire &#224; t&#234;te repos&#233;e.

&#199;a revient &#224; le dire, effectivement.

On n'est pas vautr&#233;s sur un lit de ros&#233;s, hein ?

Sur leurs tiges seulement, Messire. Ces coquins n'ont qu'&#224; nous assi&#233;ger jusqu'&#224; ce que la faim, la soif ou la fatigue c&#233;r&#233;brale nous forcent &#224; sortir. Le temps est &#224; leur d&#233;votion. Il travaille pour eux comme un livret de Caisse d'&#201;pargne.

Donc, on est bais&#233;s ?

Pris au figur&#233;, oui. Et au sens propre, tu encours un certain risque, &#233;tant priv&#233; de pantalon.

Sa Majest&#233; tr&#232;s illustre hoche son beau chef beaujolailis&#233; et, pour &#233;conomiser ses forces, s'assoit par terre, le dos au mur.

Il m&#233;dite un instant, puis, sublime de belle jugeote :

Qu'est-ce y t' dit que c'est nous qu'on se lassera le premier, gars ? R&#233;fl&#233;chis : ces julots savent que le prof est d&#233;guis&#233; en d&#233;funt. Y z'ont quoi-ce &#224; attendre ici ? C'est pas eux qui fait les esp&#233;riences ? Tu serais &#224; leur place, t&#233;colle-p&#226;te, tu t'empresserais pas de disperser dans la nature, reconnais ! Surtout, bouge pas, que les journaux doivent annoncer que Pinaud est vivant. Donc qu'y reste un t&#233;moin pour narrer l'historiette. J'sus pr&#234;t &#224; te parier qu'au moment pr&#233;cis que je te parle, y sont d&#233;j&#224; en train de d&#233;monter le chapiteau.

Je file un coup de saveur &#224; ma tocante :

Ton raisonnement se tient. Gros. On va s'accorder une plombe ; pass&#233; ce d&#233;lai, s'ils n'ont pas donn&#233; signe de vie, on risque une sortie.


* * *

Le temps qui galope si vite se trame quand on le regarde passer &#224; la loupe.

En somme, la recette est simple : si tu veux avoir l'impression de battre le record de Mathusalem, passe ton existence devant ta montre, ou devant ton miroir, ce qui revient &#224; peu pr&#232;s au m&#234;me. L&#224;, oui, tu dures. Tu t'&#233;conomises. Tu te gardes pour toi tout seul, et la vie aussi. Elle devient, d&#232;s lors, la vie &#224; l'&#233;tat pur. Les aiguilles d'une montre, ou ta frime qui se ravage, &#233;miett&#233;e par le temps, et voil&#224; que Dieu paie content. T'en flanque pour tes neuf mois de gestation. Merci, Seigneur ! La recette est trouv&#233;e. Tu regardes tourner les aiguilles, tu regardes fuir ton visage au fond de toi, et tu cesses sans le savoir, &#224; force de lointain qui s'&#233;loigne. Simple question de focale, en somme.

On pourrait causer de &#231;a &#224; en devenir ch&#232;vre, feuille, ou ch&#232;vrefeuille. Vaut mieux pas. Une heure. B&#233;rurier grogne :

Ce lapsus de temps est inutile, mec. J'sens qu'y z'ont fil&#233;. On g&#226;che not' belle jeunesse en compagnie d'avec ces deux viandes.

Encore un quart d'heure, par mesure de s&#233;curit&#233;.

On n'est pas &#224; la seconde pr&#232;s, c'est pas une bombe qui doit exploser !

Je finis par c&#233;der.

Soit, allons-y. Toi, tu ouvres en t'effa&#231;ant le plus possible. Moi, je me place de l'autre c&#244;t&#233; de l'encadrement, feu en pogne et je sors le premier, pr&#234;t &#224; balancer la fum&#233;e sur tout ce qui bouge.

Il opine.

Go !

Si les ch&#233;rubins sont toujours &#224; l'aff&#251;t, nous ne pouvons escompter l'effet de surprise, car, fatalement, ils voient bouger la manette de fer depuis l'ext&#233;rieur. La voici rabattue. B&#233;ru cambre ses &#233;normes meules et tire &#224; lui. Tu m'ouvre ce mastodonte comme on soul&#232;ve le couvercle d'une bonbonni&#232;re, le Surpuissant. Il a un taureau dans chaque bras, c'est pas possible !

Mon feu est bloqu&#233; au creux de ma main. Il semble en faire partie. Je m'appr&#234;te &#224; foncer.

Juste comme ma d&#233;tente va s'op&#233;rer, alors que je ne suis pratiquement plus qu'un regard pr&#234;t &#224; tout capter, un index pr&#234;t &#224; tout abattre, le Mastoc hurle :

Noooon !

J'allais partir, j'&#233;tais d&#233;j&#224; parti. Mais son pied m'arrive dans l'estomac, et soudain c'est comme si je n'avais jamais aval&#233; un verre &#224; liqueur d'oxyg&#232;ne de ma vie. Je ne me rappelle plus avoir respir&#233; un jour.

Etendu sur la carcasse du professeur, je cherche d&#233;sesp&#233;r&#233;ment le mode d'emploi de mes poumons. Tu veux regarder dans la bo&#238;te &#224; gants, si je l'aurais pas oubli&#233; ?

Mais l'air est insinueux. Il parvient &#224; me faufiler jusqu'aux Spontex.

J'en prends plein les lobes.

Tu deviens dingue, esp&#232;ce de R&#233;siduel !

Avant de gueuler aux petits pois, viens voir ce que j'voye !

Son index en tranche de boudin me d&#233;signe le vide. Le vide de la porte ouverte. Pas enti&#232;rement vide toutefois puisque, &#224; y regarder attentivement, on aper&#231;oit un fil de nylon tendu en travers de l'encadrement &#224; hauteur de genou, et un second, plac&#233;, lui au niveau d'une poitrine d'honn&#234;te homme.

Y s' sont taill&#233;s, mais j' te parie qu'y z'ont laiss&#233; un petit souvenir &#233;mu. Reusement qu' je jouis d'une vue d&#233;fiant celle du larynx. Bouge pas, on va t'en avoir le c&#339;ur net.

Il se saisit d'un gros tuyau accord&#233;on, celui-l&#224; m&#234;me qui exp&#233;diait de l'oxyg&#232;ne dans la cloche au digest de footballeur.

Place-toi de c&#244;t&#233;, gars, &#231;a risque de causer des &#233;claboussures.

Lui-m&#234;me se place derri&#232;re le formidable paravent de la porte ouverte.

Bouche-toi les cages &#224; miel, qu'autrement sinon, ton tympan risque de perdre son pucelage.

Il fait tournoyer le tuyau verticalement, comme un cowboy de cirque son lasso et le propulse. Tu t'imagines qu'il en r&#233;sulte un formidable badaboum, toi ? Erreur, mon tr&#232;s cher fr&#232;re. Tout ce qu'on per&#231;oit, c'est un bruit de verre bris&#233;. Une sorte d'aquarium vient de tomber et de se pulv&#233;riser. Quelqu'un l'avait plac&#233; en &#233;quilibre au-dessus de la porte. Les fils de nylon devaient le faire basculer de son juchoir.

Gaffe-toi, Gros ! m'&#233;cri&#233;-je.

Car il n'&#233;tait pas vide, cet aquarium. Il ne contenait pas de l'eau, ce qui fait qu'il ne m&#233;rite pas l'appellation d'aquarium. Celle de cage de verre lui aurait mieux convenu. Et la cage &#233;tait emplie de reptiles minuscules qui, en un instant se mettent &#224; grouiller, &#224; se r&#233;pandre, &#224; s'&#233;taler comme une flaque d'huile sous un carter &#233;clat&#233;.

Des crotales de chavignol ! Les plus venimeux serpents de la plan&#232;te. Leur morsure est foudroyante. La seule chance qu'on ait d'y r&#233;chapper, c'est de s'inoculer le s&#233;rum antivenimeux avant qu'elle se produise. Te dire ! Ah ! l'engeance ! Abomination rampante ! Faufileuse. Sournoise. Une partie des effectifs nous radine droit contre, car, t'es pas sans savoir (ou alors faut vite t'abonner au Rideur Digeste) que le crotale de chavignol est le seul animal, avec la belle-m&#232;re et le moustique des marais, qui attaque d&#233;lib&#233;r&#233;ment l'homme. Des serpentologues &#233;minents ont expliqu&#233; comme quoi c'est notre odeur qui les rend teigneux, ces saloperies de vert&#233;br&#233;s t&#233;trapodes. De flairer un bonhomme, &#231;a leur flanque l'&#233;caill&#233; de poule et ils foncent &#224; l'attaque, le dard au vent. Une autre de leurs propri&#233;t&#233;s (tu trouveras la liste compl&#232;te dans la Revue de l'Immobilier), c'est de pouvoir bondir. Ils sont projectifs car leur queue leur sert de point d'appui. Enfin, bref, je vais te faire un cours l&#224;-dessus.

Attention, ils sautent et mordent. Ne les laisse pas approcher, et surtout ne tente pas de les &#233;craser du talon car ils bondiraient sur ta cheville.

D'un commun accord, nous basculons la cloche contenant les restes tron&#231;onn&#233;s du pauvre goal et nous juchons sur la table qui la supportait.

Deux naufrag&#233;s sur une banquise achevant de fondre. A nos pieds, c'est l'enfer en bonne et due forme. T'imagines, le professeur mort, investi par la horde rampante ? Et les affreux restes de Charly Bonnus ? Et puis cette armada de crotales de chavignol, dont les l&#233;gers sifflements ont je ne sais quoi (mais je vais trouver) d'hallucinant ? Tu mords bien tout, au moins.

Vieille Expectoration Bacillaire ? Fais jouer tes m&#233;ninges, quoi, merde. J'peux tout de m&#234;me pas te charrier &#224; bras tendus d'un bout &#224; l'autre de mon polar. Mets-y du tien, bon Dieu de bois ! D&#233;tartre-toi la cervelle ! Te tenir la main, soit ! Etre ta canne blanche, d'accord. Mais imaginer &#224; ta place, c'est comme si je mastiquais ton entrec&#244;te avant de te la donner &#224; avaler. T'es bon qu'&#224; dig&#233;rer, non ? qu'&#224; d&#233;f&#233;quer ! L'important, c'est pas ce qui te p&#233;n&#232;tre, mais ce qui se retire de toi, bon Trou-de-balle.

Passe-moi ta chemise, B&#233;ru !

A cause ?

Vite !

Prestement, malgr&#233; l'embonpoint qu'il ne songe pas &#224; dissimuler tant est grande sa loyaut&#233;, il quitte sa veste, puis sa limace et me la tend.

Je prends mon briquet et j'y fous le feu. Elle s'embrase d'autant plus facilement qu'elle est extr&#234;mement grasse. Je jette alors la torche d'&#233;toff&#233; sur le sol, au niveau de la porte. Beaucoup d'animaux ont peur du feu. Chez le crotale de chavignol, cette peur est une v&#233;ritable panique.

A peine ce minuscule brasier vient-il d'atterrir que les serpents prennent leurs jambes &#224; leur cou et se sauvent. J'enflamme alors mon mouchoir apr&#232;s l'avoir divis&#233; en deux. Cela donne deux petites torchettes.

Filons en tenant ces flammes le plus bas possible, Gros !

Un peu pens&#233;, non ?

Et mon plan s'accomplit parfaitement. Nous nous taillons sans &#234;tre inqui&#233;t&#233;s.

Une nouvelle porte

On fait beaucoup de porte-&#224;-porte dans mon m&#233;tier.

Un escalier.

Nous parvenons dans le hall de la vaste baraque o&#249; nous a re&#231;us, le matin m&#234;me, la vieille dame aux cheveux blancs.

Elle g&#238;t sur le carrelage, la pauvre personne. Une balle violemment introduite dans sa tempe a teint en rouge l'esp&#232;ce de casque qui lui composait sa coiffure plate. On l'enjambe en se signant, car on sait vivre. Ouf, voil&#224; le beau-dehors suisse. Le lac L&#233;man, pimpant, paisible, est l&#224; comme un nana nan&#232;re d'argent qui chosemugle au soleil.

Des bateaux blancs aux voiles blanches se branlent le foc au gr&#233; de la brise. La vie a une odeur de vacances. Est-il possible que nous venions de vivre un tel cauchemar alors qu'autour de cette maison maudite, les montagnes &#233;tincellent, que le jet d'eau de la rade pisse dru, que la cit&#233; de Calvin bruisse de tous ses Italiens, de tous ses Portugais, de tous ses Espagnols, de tous ses Fran&#231;ais, de tous ses Britanniques, de tous ses Arabes, de tous ses Am&#233;ricains, de tous ses Iraniens et aussi de tous les &#233;trangers qui l'habitent et dont certains ont le culot d'&#234;tre suisses !

Dis, mon fr&#232;re, est-il possible ? H&#233;las, yes, si, ja, oui !

Aucune bagnole sur le terre-plein.

Gros, je pense que, malgr&#233; les circonstances, tu ne peux pas te promener dans cette tenue.

A cause ?

Te rends-tu compte que tu n'es v&#234;tu que d'un veston particuli&#232;rement court ?

C'est vrai.

T&#234;te basse (la t&#234;te seulement) il rentre dans la maison. Je l'attends en cueillant une ros&#233; grande ouverte dont je me mets &#224; m&#226;cher les p&#233;tales avec d&#233;lectation. Hmmm : y a bon, la vie retrouv&#233;e !

Au bout de cinq minutes, un cheik arabe ressort de la taule. Il n'est pas sans provision, vu qu'il mange un saucisson pur porc que sa religion, pourtant, lui prohibe.

J'ai pas trouv&#233; de fringues &#224; ma taille, explique mon pote. Ce Klapusky, c'&#233;tait un vrai sifflet. Alors je m'ai arrang&#233; av'c les moilliens du bord. Deux rideaux et un cordon d'embrassade de fen&#234;tre ont fait l'affaire. J'ai t'il pas un p'tit c&#244;t&#233; Mille et une Noy&#233;s, ainsi attif&#233; ?

Absolument, Gros.

Tandis que nous descendons le parc en pente raide pour rallier le quai, il demande :

Au fait, pourquoi qu' t'as fait cramer ma limouille, Sana ?

Tu l'as vu, pour chasser ces abominables serpents et, ainsi, nous permettre de fuir.

Le cheik Aihuil D&#226;r Achid opine gravement :

J'esgourde bien, ce que j' te demande c'est la raison de pourquoi t'est-ce t'as fait br&#251;ler la mienne et pas la tienne ?

Parce que la mienne est en soie, mon ch&#233;ri.

Et alors, &#231;a combuste pas, la soie ?

Il s'arr&#234;te pour rajuster ses rideaux et soupire :

C'est pas que t'es &#233;go&#239;ste, Sana, mais y a des moments que tu penses trop &#224; toi.


* * *

Le hall de l'h&#244;tel est immense, confortable, clair et net. Un pingouin en gants blancs se pr&#233;cipite sur nous. D&#233;signant B&#233;rurier, il murmure :

C'est monsieur qui vient pour acheter l'h&#244;tel ?

Non, m'&#233;tonn&#233;-je, pourquoi ?

Le gars rengracie.

Oh, je croyais. Nous attendons un monsieur un monsieur heu de l&#224;-bas, et comme ces messieurs n'avaient pas de bagages, j'ai cru Veuillez m'excuser.

Nous attendons quelqu'un, dis-je en me dirigeant vers les cabines t&#233;l&#233;phoniques ultramodernes (l&#224;-dedans, la voix de ton correspondant est charmeuse), du moins, nous allons l'attendre.

Je tube &#224; Franck R&#232;che, lui d&#233;clare que des &#233;v&#233;nements d'une extr&#234;me gravit&#233; viennent de se produire, et lui demande de nous rejoindre d'urgence &#224; l'H&#244;tel des quatre Nations.

Apr&#232;s quoi, je vais rejoindre mon cheik au bar o&#249; je le trouve en conversation avec un fort monsieur blond &#224; lunettes.

B&#233;ru commence d'enrogner.

Non, m&#244;ssieur, il beugle, c'est pas moi que j'ai rendez-vous av'c vous pour placer vingt milliards de dollars sur un compte num&#233;ro ; si j'aurais vingt milliards &#224; placer, c'est pas sur des num&#233;ros qu' j' les placerais, car j'joue jamais &#224; la roulette !

Il survient, Franck R&#232;che ; superbement sublime dans un complet vert fonc&#233;, chemise bleu p&#226;le, cravate jaune canari, assortie &#224; son sourire jaune souci.

Ecoutez, bredouille-t-il, quand on lui a termin&#233; la narration, &#233;coutez

On l'&#233;coute. Ce que comprenant, il ajoute, toujours dans un &#233;tat de surexcitation hyperdue :

Tout &#231;a Une telle chose ! Un machin pareil ! Un truc de cette envergure ! A moi ! Vous croyez pas, les pieds-noirs, que nous sommes marqu&#233;s par le giscard ? Je veux dire : par le destin ? qu'on a un sort mauvais attach&#233; &#224; la queue ? qu'on tra&#238;ne un p&#233;ch&#233; originel ? Il faut faire quoi ? Aller o&#249; ? Se vouer &#224; qui ? Ne bougez pas, laissez-moi r&#233;fl&#233;chir. Je voudrais une solution. Un espoir de solution. Une lueur. Un projet de lueur. Une allumette, tenez. Rien qu'une allumette. L'allumette, c'est la lumi&#232;re en puissance. C'est la clart&#233; endormie. La chaleur en devenir. J'exag&#232;re ? J'abuse ? R&#233;pondez ? Je me fourvoie ? qui aurait pu laisser supposer ! Klapusky ! Le grand Klapusky, dont les ouvrages font autorit&#233;. L'homme qui a d&#233;couvert le grafouillage p&#233;trovaient des cellules inertes, et la bifection androgyne des chromosomes bulgares. Ce bel et superbe esprit, &#233;clatant de science ! Et moi, simple pied-noir qu'il honorait de sa bienveillance ! Moi, l'obscur qui me chauffais l'&#226;me au rayonnement de son savoir ! Bon, passons. Je deviens quoi l&#224;-dedans, h&#233;, hein ? R&#233;pondez ! On r&#233;agit de quelle fa&#231;on dans mon cas ? On se fait naturaliser juif ? On s'inscrit &#224; l'U.D.R. ? On suce des messieurs dans les derni&#232;res pissoti&#232;res du royaume de France ? Je veux qu'on m'explique, qu'on me guide. J'ob&#233;irai, je suis pr&#234;t ! J'ai de l'&#233;nergie. Je fais de la culture physique, du tennis, et je commencerai le golf quand je ne pourrai plus jouer en simple sur un court. Alors, r&#233;pondez ! Moi ? Moi, docteur Franck R&#232;che, cette calamit&#233;, je la mets o&#249; ? J'en fais quoi ? Je la passe &#224; qui ? J'ai b&#226;ti deux fois ma vie : dans le d&#233;partement de Constantine et dans celui de la Haute-Savoie. A pr&#233;sent, je me dirige vers o&#249; ? La Laponie ? Ils ont des troubles mentaux, les Esquimaux, avec toute l'huile dont ils s'oignent ? Allons donc ! Pourquoi rigole-t-il, ce sale bicot de mes deux ? Me semble le conna&#238;tre, cet inf&#226;me crouille. Hein, je l'ai vu o&#249;, ce raton pourri, San-Antonio ? quelle id&#233;e vous prend de tra&#238;ner dans Gen&#232;ve avec ce tronc invert&#233;br&#233;, ce bougnoul mal blanchi ? Sa gueule faisand&#233;e me dit quelque chose ?

C'est mon collaborateur B&#233;rurier, calme-je.

Oh oui, bon, je me disais. Faites excuse. Un d&#233;guisement je comprends.

Il a raison : des biques, on ne trouve plus que &#231;a en Suisse. P&#233;trodollars, y a bon mon z'ami. Ah, elle est loin, l'&#233;poque de Banania. Ils sont partout avec leur pognon, ces marchands de babouches ! Surtout ne me taxez pas de racisme. Jamais de la vie. L'ouverture, je suis fonci&#232;rement pour. Chacun a le droit de vivre, les Arabes comme les autres, apr&#232;s tout. Franchement, j'&#233;prouve une profonde tendresse pour eux. De l'amour m&#234;me, d'un certain point de vue. Simplement, je trouve qu'il y a rapport direct entre leurs culs et mon soulier. Pas raciste, mais &#231;a. Juste &#231;a : leur savater le derri&#232;re jusqu'&#224; ce que je ne puisse plus lever la jambe. Et puis c'est tout. Pas de quoi fouetter un &#233;mir, si ? Je suis proraton, au fond, dans mon genre, &#224; ma mani&#232;re La seule chose que j'aimerais me faire expliquer : pourquoi en ont-ils eu marre de nous ? On &#233;tait si heureux, ensemble, l&#224;-bas, au soleil. On s'aimait. On travaillait de concert, on faisait la guerre de 1418 ensemble. Si au lieu d'&#234;tre fran&#231;ais, Bugeaud avait &#233;t&#233; amerlock, il se passait quoi ? Un g&#233;nocide ! Comme pour les Indiens. On en conservait quelques-uns, les plus beaux, pour mettre dans des r&#233;serves. T&#233;moigner de la race, un jour. Seulement nous autres, Fran&#231;ais g&#233;n&#233;reux, on s'est d&#233;merd&#233; de les vacciner, tu parles ! De leur construire des barrages, de leur planter de la vigne &#224; ces cons qui ne buvaient pas d'alcool. Notez, en mon &#226;me et conscience, je ne leur en veux pas. Pas trop. Le monde tourne. Je suis pr&#234;t &#224; leur tendre la main, &#224; y retourner, voil&#224;, &#224; y retourner.

Et il &#233;clate en sanglots

Troubl&#233;, B&#233;ru se l&#232;ve et va au bar. Le loufiat lui sert d'autorit&#233; un jus d'orange.

Non, mais &#231;a va pas la tronche, fiston ? proteste B&#233;ru, qu'est-ce y on z'arrive ?

Mais, Altesse, je croyais Ordinairement Peut-&#234;tre pr&#233;f&#233;rez-vous du jus de pamplemousse ?

Pourquoi pas du jus de bite, du temps que t'y es, gamin ! Annonce-moi une boutanche de blanc, bien frapp&#233;e.

Certainement, Excellence. Vaud, Valais ?

Mets-en une de chaque, qu'j' me rende compte d'la diff&#233;rence !

Tout de suite, Monseigneur. Combien de verres ?

Deux, pour pas m&#233;langer.

La peine de R&#232;che se tarit quelque peu.

Il ne faut pas dramatiser, mon pauvre vieux, le calme-je. Klapusky &#233;tait fou, c'est certain, trop de science fait basculer parfois le cerveau, vous ne l'ignorez pas.

Et le petit Blumenstein, croyez-vous qu'il soit mort aussi ?

Nous n'en avons pas trouv&#233; trace, probablement que les sbires du professeur l'ont embarqu&#233; en partant.

R&#232;che cueille ma dextre dans les ch&#232;res siennes.

Oh ! San-Antonio, mon ami, mon grand ami, vous qui &#234;tes un g&#233;nie policier, vous venez de le prouver une fois de plus, de gr&#226;ce, je vous en supplie : retrouvez-moi mon second pensionnaire. &#199;a r&#233;duirait l'impact du scandale. Les retomb&#233;es de l'affaire Klapusky m'atteindraient moins violemment. Dites, vous me le retrouvez, c'est jur&#233; ?

Je vais faire l'impossible.

Ce n'est pas suffisant, San-Antonio. N'importe qui fait l'impossible. Faites seulement votre possible, le vrai, totalement. Je vous r&#233;compenserai haut la main, grassement. De l'argent, beaucoup d'argent. Ma Porsche, elle vous ferait plaisir, ma Porsche ? Vous l'aurez. Et dites, ma femme, &#231;a vous tente ? Elle est moche, mais sait-on jamais ; moi il m'est arriv&#233; de convoiter des vieillardes. Elle baise comme dans les romans de Georges Ohnet, je dois vous pr&#233;venir. Le genre languissant, vous savez ? Le regard sur une gravure ancienne. Je lui filerais pas des tartes dans la gueule, elle me parlerait d'autre chose et &#224; la deuxi&#232;me personne dans ces moments-l&#224;. Mais quoi, je dois faire mon mea culpa urinaire : apr&#232;s tout, peut-&#234;tre n'ai-je pas su la r&#233;v&#233;ler ? &#199;a demande de la pers&#233;v&#233;rance, ces choses-l&#224;. Je n'ai jamais eu le temps de l'&#233;duquer. On ne peut pas, quand on se marie, v&#233;n&#233;rer simultan&#233;ment le cul de sa femme et son ch&#233;quier. Un choix s'op&#232;re, qu'on le veuille ou non. Son drame, c'est qu'elle avait le compte bancaire mieux approvisionn&#233; que le slip. Je vous jure que si vous y tenez, je vous la laisse. Ne vous g&#234;nez pas, n'ayez pas de scrupule : tout est &#224; mon nom &#224; pr&#233;sent.

B&#233;rurier revient, l'air myst&#233;rieux. Il s'appuie des deux poings sur l'accoudoir de mon fauteuil.

Dis voir, chuchote-t-il, je finis par m' demander si qu'aurait pas de bonnes affaires &#224; maquiller &#224; G'n&#232;ve quand on est travesti en Arbi. Y a l&#224; un gonzier, au bar, qui me propose j' sais pas combien de chi&#233;es d'hectares aux limites de la ville. Y m' dis que si je retirerais mon auber de la Caisse d'Epargne, avec Berthe, on pourrait des fois se lancer dans l'immobilier. Y veut m' vendre Cointrin, tu connais ? Para&#238;t qu'a une superbe construction neuve en bordure du domaine, style moderne.

Il s'agit de l'a&#233;roport, Gros.

Tu crois que &#231;a lui carbonise le r&#234;ve, &#224; c&#233;zigue ?

Le plus duraille, c'sera pour casser le b&#233;ton de la piste, murmure mon cher camarade, mais tu juges, tout en bl&#233; et en patates, ce que &#231;a produirait, bon an malin, une superbe-ficie pareille ?



CHAPITRE ENTI&#200;REMENT NOUVEAU

Monsieur va vous recevoir, m'omet le valet de chambre &#224; gilet ray&#233;.

On se croirait dans une pi&#232;ce de Sacha Guitry.

Avec Sacha Guitry dans le r&#244;le du valet de chambre. C'est te dire que ce gus n'a pas l'air d'un vrai valeton. Il est dodu, frisott&#233;, ch&#226;tain clair avec un d&#233;but de calvitie. Sa tenue fatigu&#233;e, ses joues pas ras&#233;es du jour, le col douteux de sa limouille surprennent confus&#233;ment le visiteur de la part d'un gar&#231;on &#339;uvrant pour un marchand de lessive.

Je regarde autour de moi avec cet &#339;il antennesque de l'animal prenant conscience du nouvel environnement o&#249; il d&#233;boule. C'est somptueux et de mauvais go&#251;t (du moins par rapport au mien). &#199;a a d&#251; co&#251;ter ch&#233;rot, toutes ces glaces biseaut&#233;es &#224; cadre dor&#233;, ces tapis chinois, lourds comme du foin mouill&#233;, ces meubles en laque incrust&#233;e sur lesquels tu vois des coolies portant des colis &#224; l'aide d'un long b&#226;ton, des dragons vachement furax, des petits ponts en dos d'&#226;ne et des amandiers en fleur. Je te raconte pas les paravents, les tableaux de M. Jean-Gabriel Domergue o&#249; toujours la m&#234;me gonzesse capiteuse, &#224; capeline, bouche en violette, cils pareils &#224; des p&#233;tales de tournesol, fait sa frivole comme sur une couverture d'almanach des ann&#233;es 50. Moi, tu connais ma pudeur ? Je veux bien te d&#233;crire des horreurs, telles que Charly Bonnus d&#233;pec&#233; dans sa cloche de verre, mais l'&#233;pouvantable a ses limites et, justement, ce sont celles de l'art.

Le valet de chambre a la fermeture Eclair de son futal qui lui joue des tours, et elle n'est close que par la petite tirette immobilis&#233;e fort heureusement au point central de son parcours. Il n'en a cure et se d&#233;ambule les couennes devant moi, comme un maton dans la trav&#233;e du parloir pendant les heures de visite. Visiblement, il m'observe.

Vous arrivez de l&#224;-bas ? nous demande-t-il avec une familiarit&#233; &#224; tonnante.

Qu'appelez-vous l&#224;-bas ? le forc&#233;-je &#224; pr&#233;ciser.

De Haute-Savoie ?

En effet.

M. David va bien ?

Je garde le silence.

Vous ne venez pas nous apprendre une mauvaise nouvelle ! s'indigne d&#233;j&#224; l'&#233;pousseteur de n&#233;ant.

A vous, fais-je calmement, je ne viens rien apprendre du tout, c'est avec M. Blumenstein que je d&#233;sire m'entretenir.

Pan ! T'as compris ? Chope &#231;a et va t'acheter pour cinq francs de saucisson chaud, tranches pas trop minces.

Il pince ses l&#232;vres, l&#232;ve les yeux au ciel o&#249; un lustre de Murano brille de toutes ses trois ampoules non encore grill&#233;es (l'ensemble en comporte dix-huit).

M. Blumenstein en a encore pour longtemps ? m'enquiers-je, car cela fait une dizaine de minutes que je poireaute dans un salon bourr&#233; des cauchemars &#233;num&#233;r&#233;s ci-dessus.

Il a une conf&#233;rence de presse importante, comme tous les matins.

L&#224;-dessus, un bruit de chasse d'eau &#233;clate, dans le voisinage. Je soupire :

M'est avis qu'elle est finie, sa conf&#233;rence de presse.

Effectivement, le roi de la lessive Patemouille fait son entr&#233;e en rajustant ses bretelles. J'ignore l'id&#233;e que tu te fais d'un grand P.-D.G., mais si elle correspond &#224; la mienne, tu risques d'&#234;tre d&#233;&#231;u par Blumenstein.

Imagine un petit bonhomme de soixante et des, avec un gros pif, des cheveux grisonnants &#233;bouriff&#233;s, et au sourire duquel il manque une douzaine de ratiches (si bien qu'il a toujours vingt dents) et des mains noueuses comme des serments de vigne ou des sarments du Jeu de Paume. Quand je te cause que l'arrivant est petit, c'est pure charit&#233; chr&#233;tienne de ma part, car un auteur moins dou&#233; et moins bienveillant que moi, le cataloguerait nain sans la moindre arri&#232;re-pens&#233;e. Il porte un gilet de laine, effiloch&#233; aux coudes, un pantalon tire-bouchonn&#233; et de belles grosses pantoufles fourr&#233;es comme des truffes au chocolat.

Bonjour, monsieur, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite ? demande Blumenstein avec l'accent du Cantal.

Il sort de sa poche flasque comme un slip d'ob&#232;se amaigri un appareil &#224; rouler les cigarettes et se confectionne un machin innommable qui me fait songer aux r&#233;alisations de notre cher Pinuche.

Tranquille, il attend.

La force des grands hommes d'affaires, c'est le calme. Ils se h&#226;tent avec lenteur. Comme ils n'ont pas de temps &#224; perdre, ils prennent tout leur temps. N'en laissent &#224; personne. Lui, on vient lui parler de la part du m&#233;decin qui soigne son fils. Alors il attend ce qu'on a &#224; lui dire. C'est le matin. Il n'est pas encore huit plombes. Il a pris son petit d&#233;jeuner et d&#233;f&#233;qu&#233;. Il va passer son costar et se faire conduire dans ses usines. Mais sans pr&#233;cipitation. Les types de son esp&#232;ce ne se laissent pas impressionner par un cadran de montre. Le temps lui ob&#233;it, comme les hommes, comme les chiffres

Monsieur Blumenstein, je suis porteur d'une f&#226;cheuse nouvelle &#224; propos de votre fils.

Il ne bronche pas, et se contente de murmurer avant de filer un coup de menteuse sur la partie gomm&#233;e de sa cibiche :

Il est mort ?

Oh, non !

Alors, pourquoi f&#226;cheuse nouvelle ?

Tant de self-control me sid&#232;re. Pour ce gnome, le seul f&#226;cheux, c'est la mort. Sinon, tout est arrangeable.

Conscient de pouvoir tout lui dire, je me mets &#224; tout lui raconter, en commen&#231;ant par le d&#233;but : l'enl&#232;vement de Charly Bonnus, d'abord (il &#233;tait au courant), le professeur, Catherine, les horribles exp&#233;riences. Enfin, merde, je vais pas te bonimenter ce que tu sais d&#233;j&#224;, &#231;a aurait l'air de chiquer les remplisseurs. Je suis un tireur de coups, pas un tireur &#224; la ligne !

Il esgourde en fumassant. Sa s&#232;che d&#233;gage une fum&#233;e rappelant le br&#251;lage des mauvaises herbes en automne. Il me file un petit coup de saveur int&#233;ress&#233;, de temps &#224; autre, montrer qu'il suit. Il a l'&#339;il plut&#244;t clair, bien que marron. Le domestique doit compter parmi les intimes de la maison, car il s'est assis dans un fauteuil et &#233;coute &#233;galement avec attention, poussant parfois une exclamation, lorsque le r&#233;cit est particuli&#232;rement cors&#233; ; prenant m&#234;me son patron &#224; t&#233;moin de l'extravagance de mes propos.

Enfin, je finis mon histoire et j'attends.

Blumenstein, a, quant &#224; lui, termin&#233; sa cigarette. Il d&#233;pose le minuscule m&#233;got cons&#233;cutif dans un cendrier en onyx qui repr&#233;sente un canard et demande :

Pourquoi &#234;tes-vous venu, vous, d&#233;tective priv&#233;, me raconter l'affaire ?

Parce que je crois que le deuxi&#232;me acte va se jouer dans votre univers, monsieur Blumenfield.

Blumenstein, rectifie le valet de chambre.

Le magnat a un geste indiff&#233;rent.

Laisse, Narcisse. D'ailleurs je m'appelle Michu

Puis, &#224; moi, les deux mains aux poches, le nez retrouss&#233; par une esp&#232;ce de confuse col&#232;re rentr&#233;e.

Et pourquoi est-ce que votre deuxi&#232;me acte se jouerait-il dans mon univers, comme vous dites ?

Michu ! Il s'appelle Michu et a pris pour pseudonyme Blumenstein ! Tu sais qu'il est passionnant, ce bonhomme ! Il a d&#251; se pointer d'Auvergne &#224; v&#233;lo, il y a cinquante ans, livrer le charbon pendant des mois, chez un autre bougnat, et puis faire son chemin, quoi Il a boss&#233;, boss&#233;, boss&#233;, sans prendre le temps de s'&#233;duquer. Il chamboule des destins, b&#226;tit un empire en faisant des fautes de fran&#231;ais et en le sachant, et en s'en foutant.

Monsieur Michu, si les hommes de main du professeur ont embarqu&#233; votre fils, eux qui ne sont pas des savants et n'envisagent de faire aucune exp&#233;rience, c'est pour en tirer profit. Sinon, pourquoi s'embarrasseraient-ils d'un gar&#231;on passablement heu diminu&#233; ?

Donc, demande de ran&#231;on ?

La chose me para&#238;t probable.

Eh bien, ils seront re&#231;us compagnons ! Et, tu sais quoi ? Il &#233;clate de rire. Un beau rire frais comme une biroute de coll&#233;gien. A croire qu'un Arm&#233;noche lui propose un march&#233; de dupe et qu'il l'envoie chez Plume, le perruquier des zouaves.

Si la chose se produit, vous ne paierez point ?

Il se l&#232;ve, se penche sur moi, ce qui, compte tenu de l'exigu&#239;t&#233; de sa taille, ne l'oblige pas &#224; un arc de cercle trop ferm&#233;.

Vous m'avez regard&#233;, jeune homme ? Je veux dire, bien comme y faut ? Non ? Alors faites. Et dites-moi ensuite si j'ai la gueule &#224; verser des ran&#231;ons. Voulez-vous que je vous cause net ? Les gens actuels sont des &#339;ufs ! Des d&#233;biles. Ces histoires d'otages, tout &#231;a, moi, je me marre. C'est pleutres et poltrons minettes, cette racaillerie. Foireux ! Tous, &#224; qui mieux mieux. Le monde devient une immense chiotte o&#249; tout un chacun pose culotte, et quand il n'a pas le temps de poser culotte, il fait dans son froc. J'ai honte. Alors s'ils veulent me ran&#231;onner, vos d&#233;gourdis, qu'ils s'am&#232;nent, je les attends, on les attend, pas vrai, Narcisse ?

Le valet de chambre qui vient d'allumer une cigarette, l&#226;che, en m&#234;me temps qu'une somptueuse bouff&#233;e :

Tu parles !

Tiens, il tutoie son patron. Michu-Blumenstein a d&#251; r&#233;aliser ma stupeur, car il laisse tomber :

Narcisse est mon cousin. Nous autres, Auvergnats, on est un peu comme les Italiens : celui qui r&#233;ussit fait une situation aux membres de la famille !

Gilet ray&#233;, tu parles d'une promotion sociale ! Le petit homme pose une pantoufle. Sa chaussette est trou&#233;e &#224; son extr&#233;mit&#233;, d&#233;masquant un gros orteil en grand deuil. Il tire sur le bout de la chaussette, le replie sous ses pinceaux et renifle sa charentaise.

Donc, les complices du professeur ont disparu sans laisser de trace ?

La police helv&#233;tique enqu&#234;te.

Et le chauffeur, ce type chez qui vous avez &#233;t&#233; agress&#233;. Puisqu'il avait un restaurant, on doit

Le restaurant appartient &#224; sa s&#339;ur qui jure ses grands dieux ne rien savoir. Son fr&#232;re est venu d'Espagne assez r&#233;cemment et elle ignorait tout de ses activit&#233;s.

Qu'elle dit !

Il ne nous a pas &#233;t&#233; possible de lui faire dire autre chose. Je vous prie de remarquer que sur le territoire suisse je n'ai pas la moindre qualit&#233; pour conduire une enqu&#234;te.

En somme, sans vouloir vous vexer, mon gar&#231;on, vous &#234;tes bon &#224; quoi ? A venir monter la garde pr&#232;s de mon t&#233;l&#233;phone dans l'attente d'un coup de fil hypoth&#233;tique ?

Narcisse s'offre un long rire grelott&#233;. Pas m&#233;chant pas tr&#232;s con, mais satisfait.

&#199;a t'amuse ? rouscaille Michu.

Non, convient loyalement le valeton.

Alors te mets pas &#224; braire, couillon !

L&#224;-dessus, une daine fait son apparition, sans pr&#233;venir. Une dame, que tu peux pas savoir comment si je te la brosse pas de tout mon talent. Une dame d&#233;gringol&#233;e de la toile d'un symboliste belge, genre Knopff. Habill&#233;e en grande dame du si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent, le cheveu flou coiff&#233; relev&#233;-gonflant, le visage pl&#226;treux pire qu'une fa&#231;ade fra&#238;chement raval&#233;e, avec, aux joues, un rond vermillon. Elle est ultra-rid&#233;e, la ch&#233;rie, craquel&#233;e profond sous ses fards. La bouche violette. Du mauve autour des yeux. V&#234;tue de tulle cyclamen (dancing), tr&#232;s vaporeuse, tr&#232;s folle de Chaillot. Elle tient, comme un sceptre (elle ce serait plut&#244;t un spectre) un long fume-cigarette en or massif &#224; l'une des extr&#233;mit&#233;s duquel se consume une cigarette &#233;gyptienne qui sent le papier d'Arm&#233;nie.

Elle marche vers notre groupe. Pointe sa cigarette contre Michu et d&#233;clare :

J'ai tout entendu !

M'&#233;tonne pas de toi, vieux fant&#244;me ! r&#233;torque le cr&#233;ateur de la lessive Patemouille, faut toujours que t'aies l'&#339;il ou l'oreille coll&#233;s &#224; un trou de serrure. Un de ces jours, je vais y enfiler une aiguille &#224; tricoter et on t'entendra gueuler, ma salope !

Un temps.

Il me d&#233;signe l'apparition.

Je vous pr&#233;sente ma garce de femme, dit l'aimable faux nain.

La dame m'octroie une inclination de la nuque, tr&#232;s douairi&#232;re. Puis, r&#233;it&#233;rant le coup du fume-cigarette accusateur :

J'ai tout entendu, Anatole. Vous &#234;tes un beau fumier. Ainsi vous refuseriez de payer pour r&#233;cup&#233;rer notre cher petit ?

Cat&#233;goriquement ! se met &#224; tr&#233;pigner Michu. Il est jobr&#233;, ton fils, esp&#232;ce de radeuse ! T'en fais quoi, de ce dingue, hein, la vieille ! Un pensionnaire d'asile ! A combien la pension ?

Cinq mille par mois, r&#233;cite Narcisse.

Multipli&#233; par douze, &#231;a nous donne 6 millions.

Il ouvre grande sa main gauche et brandit le pouce de la droite.

Six ! Et c'est sans espoir. Six millions pour un abruti qu'est m&#234;me pas de moi, bordel ! Faut &#234;tre le dernier des pigeons pour se laisser plumer pareillement ! Alors tu parles, qu'ils en fassent des choux ou des raves, de ce tordu, je m'en bats l'&#339;il !

Puis, me prenant &#224; t&#233;moin apr&#232;s avoir pris son &#233;pouse &#224; partie :

Un gosse qu'est pas de vous, bon, y a des circonstances. Mais pas de vous et fou, hein ? Cette grande vache l'a eu avec Narcisse. Pas vrai, Narcisse ?

Acquiescement muet, mais vigoureux de l'interpell&#233;.

Michu reprend :

Et encore, faudrait &#234;tre certain, salope comme elle le f&#251;t, cette grande came, pas vrai, Narcisse ?

Ah, &#231;a, rench&#233;rit l&#226;chement Narcisse.

Il &#233;tait pas de moi puisque moi j'&#233;tais deux mois en Am&#233;rique du temps qu'on l'a con&#231;u. &#199;a, officiel : pas de moi. De Narcisse, c'est le seul espoir.

Dans un sens, il a le culte de la famille, Michu. Narcisse prend l'air contrit d'un maquignon dont le bourrin qu'il est en train de vendre comme &#233;tant une pouliche de l'ann&#233;e, vient de perdre son dentier et sa crini&#232;re.

Je regarde se malaxer le linge sale des Michu dans la machine &#224; laver familiale, et puis le t&#233;l&#233;phone sonne !

Oui, voil&#224;, il sonne. C'est pas de la sonnerie d&#233;licate, somptueuse &#224; l'oreille, pour tympans bourgeois, mais du robuste carillon de petite gare.

Qu'est-ce t'attends pour r&#233;pondre, grand branl&#233; ? jette le roi de la lessive en paillettes &#224; son cousin-rival-valet de chambre.

Narcisse quitte son si&#232;ge pour faire pivoter un Jean-Gabriel Domergue qui sert de porte &#224; une niche recelant le bigophone.

Ouais, j'&#233;coute, annonce-t-il.

Et, effectivement, il &#233;coute. Il &#233;coute en fron&#231;ant ses sourcils &#233;pais d'auverpiot, en croisant ses yeux &#224; tendance biglouche.

C'est qui est-il ? demande Michu, impatient&#233;, dont les tournures de phrase ne vont pas sans rappeler celles de B&#233;ru.

Je vous le passe ! d&#233;clare le cousin-cocufieur-&#233;pousseteur.

Et il murmure en brandissant le combin&#233; comme un qui ne fait pas le poids, mais des halt&#232;res :

Qu&#233;qu'un qui veut te donner des nouvelles &#224; David.

La vieille Chaillotte en profite pour placer sa tirade d'a&#238;n&#233;e :

Mon fils ! Mon enfant ! Mon tout petit ! La chair de ma chair !

Ta gueule, bourrique, la calme son &#233;poux en lui d&#233;cochant au passage un coup de genou dans le baigneur.

Il arrache l'appareil des mains serviles du cousin-g&#233;niteur-ouvreur de portes.

Blumenstein ! annonce-t-il. C'est qui donc, &#224; l'appareil ? Pourquoi t'est-ce, s'il vous pla&#238;t, que vous direz pas votre nom ? Un coup de t&#233;l&#233;phone sans nom, c'est un coup de t&#233;l&#233;phone anonyme. J'ai pas l'habitude de causer avec un coup de t&#233;l&#233;phone anonyme. Salut !

Et il raccroche.

La vieille pl&#226;tr&#233;e se roule en crise sur le tapis chinois.

Mis&#233;rable ! Assassin ! La vie de mon enfant, de mon tout b&#233;b&#233; !

Mais Michu n'est pas accessible &#224; la piti&#233; :

Narcisse, tu veux me foutre un coup de pied dans la gueule &#224; cette vieille saucisse, mani&#232;re de la faire taire, bordel, qu'on ne s'entend plus ?

D'accord, dit Narcisse.

Et il administre de bonne gr&#226;ce un coup de tatane dans le flanc de dame Michu, laquelle baisse aussit&#244;t ses lamentations de plusieurs d&#233;cibels.

Eh ben, me dit l'industriel, j' crois que vous aviez raison. &#199;a commence d&#233;j&#224; !

Sur ce, la sonnerie de passage &#224; niveau reprend et lui reprend le combin&#233;.

Blumenstein &#233;coute Comment ? Durand ? Vous vous appelez Durand ? Moi, je veux bien. C'est un nom comme un autre apr&#232;s tout. Alors ? Vous avez le gar&#231;on ? Eh bien, gardez-le ! quoi ? Six millions ? Lourds !..

Il met sa main sur l'&#233;metteur, se tourne vers nous et dit :

J'sais ce qu'ils ont, tous, &#224; r&#233;clamer six millions, les gangsters. Comme s'ils avaient vingt pour cent de commission &#224; verser &#224; quelqu'un, chaque fois !

Puis, dans le turiu :

Ecoutez, Durand, je vais vous faire une contre-proposition : vous me le rendez et vous me versez six millions anciens par an, c'est ce qu'il me revient d'entretien, ce maboule. Allez vite vous faire foutre, mon vieux !

Et alors il raccroche et referme le Domergue d'un coup de coude qui fait  me semble-t-il  vaciller la capeline de la gonzesse &#224; la bouche roul&#233;e en baiser imminent.

Sa femme se dresse.

Anatole, dit-elle, vous venez de tuer une m&#232;re.

De grandes larmes goulinent &#224; travers sa surface crayeuse, comme des eaux de pluie dans la Champagne pouilleuse.

Alors, il se passe quelque chose d'inattendu et de terriblement &#233;mouvant : Michu met sa main sur l'&#233;paule de sa femme et balbutie :

Allez, chiale pas, vieille truie pourrie, je la paierai la ran&#231;on de ton marteau, mais j'ai quand m&#234;me le droit de faire tomber les prix, merde !



CHAPITRE DEUX BIS

Claudette a chang&#233; de slip.

Habituellement, elle ne met que des chemises couleur chair et l&#224;, je la trouve &#224; ramasser une bo&#238;te d'&#233;pingles qu'elle a fait choir, avec un slip bleu p&#226;le tr&#232;s joli qui va tr&#232;s bien avec la couleur de sa toison. J'ai interdit le collant &#224; l'agence. Mes secr&#233;taires ont le droit de fumer et de se faire les ongles, mais pas de porter des collants pendant les heures de service. Je contemple un instant sa jupe retrouss&#233;e, son slip frang&#233; de bouclettes sombres et je murmure :

Tu devrais prendre un aimant.

J'en ai d&#233;j&#224; deux, r&#233;pond-elle et ils baisent aussi mal l'un que l'autre.

Je te parlais d'aimant, pour faire la cueillette de tes &#233;pingles, dans la moquette, et non pas d'amant. Tu as l'esprit comme la chagatte : tourn&#233; vers la braguette, ma pauvre mignonne.

Elle pouffe sous ses cheveux tombant en pluie devant son visage pench&#233; :

C est mon violon d'Ingres, plaide l'aimable donzelle.

Et tu en joues en virtuose. B&#233;ru est l&#224; ? Elle me d&#233;signe le  Bureau des Inspecteurs . J'y trouve le Gros dans une posture &#224; la Nick Carter (pour le foie), les pieds sur le bureau, le chapeau abaiss&#233; sur le nez. Il a ouvert en grand le d&#233;collet&#233; de son futal et il traque de l'ongle un morpion fac&#233;tieux qui joue les Tarzan dans sa jungle pubienne.

Alors ? demande-t-il, sans cesser son safari, &#231;a t'a apport&#233; qu&#232;que chose ?

Faut voir.

&#199;'a l'air d'un dr&#244;le de z&#232;bre, ton p&#232;re Blumenstein. J'ai &#233;t&#233; oblig&#233; de le tuer par deux fois ; la premi&#232;re, y m'a raccroch&#233; au pif sous pr&#233;tesque que j'voulais pas y donner mon blaze. Du coup, je lui ai dit m'appeler Durand.

Je sais, j'&#233;tais pr&#233;sent.

Triomphant, Sa Majest&#233; brandit son pouce. Un adorable morbac, &#233;perdu, tourne en rond sur l'ongle gondol&#233;, comme un naufrag&#233; sur un &#238;lot volcanique. Sans piti&#233;. B&#233;ru l'&#233;crase d'une pression vengeresse contre le rebord de son burlingue.

Vois-tu, soupire-t-il, moi qui te connais comme si je t'aurais fait, je pige pas le mobilier qui te pousse &#224; comporter de la sorte. &#199;a me para&#238;t creux, vasouillard.

&#199;a doit l'&#234;tre, conviens-je.

T'esp&#232;res quoi ?

Je ne sais.

T'as aucune id&#233;e ?

Elle est inexprimable, c'est vague, obscur comme un pressentiment.

Chi&#233;, av'c ta litt&#233;rature ! &#233;clate l'&#201;nerv&#233;. Moi, quand t'est-ce j' fais qu&#232;que chose, je sais pourquoi. Toi, quand t'ouvres la bouche, t'ignores si c'est pour bouffer, b&#226;iller ou dire une connerie. Et tu te crois flic des litres !

Je subis ses sarcasmes sans me f&#226;cher.

Pinaud est sorti de l'hosto, m'annonce le Primate des Gaules. Il va arriver &#224; Paname par le train de noy&#233;, j'irai le chercher &#224; la gare, aux aurores, pour le conduire chez lui. Si tu serais un chef digne de ce nom, tu viendrais idem ; tu lui dois bien &#231;a, ce pauvre homme, apr&#232;s tous les avatars dont ils lui sont arriv&#233;s.

J'irai, promets-je, exalt&#233; par le verbe b&#233;rur&#233;en.


* * *

Effectivement, mon pote, j'y suis all&#233;. Mais si tu savais tout ce qui s'est pass&#233; avant que son dur n'entre en gare ! Tellement de choses ! Et &#224; un rythme si endiabl&#233;. Chaque heure a apport&#233; sa provende d'&#233;v&#233;nements, comme l'&#233;crirait en mes lieu et place un acad&#233;micien, si un acad&#233;micien savait &#233;crire, naturellement, ce qui &#224; Dieu ne plaise !

Mais je veux pas venir t'anticiper connement, l&#224;, &#224; l'improviste, &#231;a ressemble &#224; quoi ? A qui ? Laisser pr&#233;voir ce qui va arriver, dis, la m&#232;re Soleil en quarantaine, d&#232;s lors, non ? Le roi mage Dieudonn&#233; suractiv&#233; ?

C'est ben des manies de romanci&#232;re ! De la marotte de plumaillon truqueur. Tu vas voir ce que tu vas voir, &#224; quel point ce sera sanguignolet ! M&#234;me Stendhal se permettrait pas une vanne aussi simpliste. Flaubert h&#233;siterait.

Je roucoule &#224; pic, moi ! Faut que je me ressaisisse par la peau du culte litt&#233;raire. En voil&#224; des malfa&#231;ons ! Alors, Tonio, on d&#233;rape, dans la mer des Facilit&#233;s, grand fou ? Je la boucle, continue mon affaire imperturbable.

D&#233;nie &#233;nergiquement que j'irai attendre Pinaud demain d&#232;s l'aube, &#224; l'heure o&#249; blanchit la gare de Lyon. N'irai pas. Et rien d'important ne se passera dans l'intervalle. Tu peux aller au cinoche, te pieuter entre deux oreillers afin d'enfin pouvoir roupiller sur tes deux oreilles. R.A.S., je te promets. Rien. On va jouer au scrabble, aux quilles, &#224; touche pipe-line, &#224; la main hot, &#224; se l'extraire pour se la d&#233;guiser en marionnette, &#224; se photographier le dargeot pour s'en faire un poster ! T'as campo, compagnon, quitte ce polar, va te faire mettre, va l'entremettre ; fuis, cours, vole &#224; la tire, vole &#224; la tige, saligaud ! Moi je vais demeurer ici, en compagnie du Gros. On bavardera de l'appui et du Bottin ; on boira des pots, on d&#233;gustera celui de Claudette qu'aime tellement &#231;a, la friponne, qu'elle ouvre ses jambes au lieu de son r&#233;frig&#233;rateur quand tu lui demandes si elle a quelque chose &#224; bouffer.

T'as l'air tout chose ? enregistre l'&#233;craseur de pou de corps.

Je hausse les &#233;paules en signe qu'effectivement. Dans la pi&#232;ce voisine, je sais pas ce qui vient de prendre &#224; la Claudette, mais elle s'est mise &#224; taper &#224; la machine. Probable qu'elle &#233;crit &#224; une copine ou &#224; sa tante de Vend&#233;e ?

T'irais pas casser un bout de graine ? demande Mister Grolard en se colletant avec la fermeture dite &#201;clair de sa braguette.

Je r&#233;fl&#233;chis, interroge mon estomac. Il est d'un calme absolu. Par contre, mes nerfs bouillonnent sur toute l'&#233;tendue de mon territoire. Cela ressemble &#224; des picotements qui, par instants, s'emballent pour me grouiller dans la viandasse.

Je crois que je pr&#233;f&#232;re une partie de jambes en l'air, &#231;a me d&#233;contractera.

T'as Claudette

Le paillasson de service ?

Mince, elle est roul&#233;e comme une bouteille de Piper-Mint et elle t'arrache le copeau en souplesse, non ? avocate B&#233;rurier.

Je fais la moue (pas l'amour).

Tu comprends, Claudette, c'est le genre de s&#339;ur que tu embroques &#224; l'improviste, sans le d&#233;cider. Elle est l&#224;, tu as son corsage sous le nez, ou bien son valseur &#224; port&#233;e de main et tu plonges. Mais l'appeler pour, non, je suis pas partant. En ce moment, ce qu'il me faudrait, c'est de la dame savante, hautement exp&#233;riment&#233;e, avec une technique cat&#233;gorie A. Pas de la pin-up. Les mannequins sublimes, &#231;a va pour driver au restaurant, dans une bo&#238;te chic. Ils constituent tes signes ext&#233;rieurs de s&#233;ducteur. Mais la solide s&#233;ance, tr&#232;s pouss&#233;e, n&#233;cessite des culs d'&#233;lite. Pas mani&#233;r&#233;s : dou&#233;s.

Je passe en revue l'int&#233;ressant cheptel propos&#233; &#224; ma salacit&#233; pr&#233;sente. Convaincu qu'apr&#232;s une belle partie de jambons, j'y verrai plus clair, en moi et autour de moi.

Y a Martine, bien s&#251;r, qui travaille au Cr&#233;dit Lyonnais et dont le comportement plumardier m&#233;riterait une m&#233;daille d'argent aux Jeux Olympiques de Radada. Seulement, elle est au charbon en ce moment

Isabelle ? Formide, mais elle parle trop. Si encore elle te disait des choses fabuleuses, h&#233;las, c'est de son vieux p&#232;re qu'elle t'entretient.

Le Monumental qui devine o&#249; en sont mes pens&#233;es incandescentes murmure :

T'as trouv&#233; l'avec laquelle tu vas jeter ton r&#233;volu ?

Grimace &#233;vasive du fameux (go&#251;te, tu verras) San-Antonio.

Mouais, t'as raison de pas t'emballer, approuve Bidulard, une grosse envie de baise, c'est comme une grande soif, faut pas la g&#226;cher avec n'importe quoi t'est-ce. Le gonzier qui bat la semelle depuis trois jours dans le Saraha, sans rien &#233;cluser et qui tombe devant une flasque d'eau accroupie au lieu de rencontrer une bonbonne de beaujolais villages bien fra&#238;che, tu peux dire que le Seigneur Bon Dieu n'est pas avec lui et lui tire un bras d'honneur. Alors r&#233;fl&#233;chis bien, mon pote. Et &#233;coute mon conseil : prends-z'en une grosse, qu'aye du r&#233;pondant devant et derri&#232;re et de la belle crini&#232;re fris&#233;e. Parce qu'enfin, l'amour, qu'est-ce c'est ? Une question de peau, non ? Alors au plus y a de la peau, au mieux c'est pr&#233;f&#233;rable. Textuel !

Depuis un instant le bruit de la machine &#224; &#233;crire ne retentit plus.

Claudette para&#238;t, l'air pinc&#233;e.

Quelqu'un demande &#224; &#234;tre re&#231;u de toute urgence, annonce-t-elle comme elle te dirait qu'un camionneur beurr&#233; vient d'emboutir ta Rolls en man&#339;uvrant.

Qui &#231;a ?

Anonyme. Je lui ai demand&#233; son nom, elle m'a pratiquement envoy&#233;e aux bains turcs.

Parce que ce quelqu'un c'est une  elle  ?

Ouais !

Au ton de Claudette, je pressens qu'elle  est belle.

Quel genre ?

Superbe salope. Elle devrait vous plaire ! Vous la sautez tout de suite ou je lui demande de repasser ?

H&#233;, dis, elle s'&#233;gare, la Miss Dugland ! Pas de &#231;a, Lisette, sinon je renouvelle le cheptel. Trop de familiarit&#233; engendre le m&#233;pris, comme se pla&#238;t &#224; le r&#233;p&#233;ter F&#233;licie.

Introduisez cette personne dans mon bureau et cessez de me parler sur ce ton si vous ne voulez pas, d&#232;s ce soir, compulser les petites annonces de France-Soir ! grond&#233;-je en lui roulant mon sale &#339;il, celui qui r&#233;frig&#232;re les slips et acc&#233;l&#232;re les battements d&#233; c&#339;ur.

La m&#244;me Claudette change de vitesse illico. Elle se d&#233;tend et me d&#233;coche un sourire qu'elle voudrait ensorceleur. Il ne sert qu'&#224; accro&#238;tre mon agacement.

Toi, dis-je, t'aurais pas mis un slip bleu, je te flanquerais une fess&#233;e.

Je peux l'enlever !

Je sais que poser et remettre ta culotte constitue ta culture physique quotidienne, ma fille, seulement, au risque de te sembler butor, laisse-moi te dire que je r&#234;ve &#224; d'autres rivages. Allez, file, et fais semblant de travailler pour donner une apparence d'activit&#233; &#224; cette agence.

Elle s'&#233;clipse.

B&#233;rurier s'accroupit pour mater par le trou de la serrure. Quand il s'arrache, il est violet et un l&#233;ger filet de salive coule sur sa cravate.

Dedieu de merde, exhale le Gros, comme s'il s'agissait de son ultime message.

Elle est si bathouze que cela ?

Au lieu d'apporter des pr&#233;cisions vraiment concr&#232;tes, il bafouille :

Putain de vache ! ce qui chez lui est le superlatif supr&#234;me pour traduire son admiration.

A ce point, Gros ?

Je peux t'entrer avec toi dans ton burlingue ?

S&#251;rement pas.

Alors, aller t'y rejoindre ?

Des clous !

Il renifle sa ranc&#339;ur et laisse tomber, comme si c'&#233;taient des noyaux de cerises :

Y a des moments, tu me d&#233;bectes. Puisque c'est ainsi, je vais claper au Fouquet's ; si comme je le crois pas t'aurais besoin de m&#233;colle, tu sais o&#249; me d&#233;nicher.

Il s'en va, lourd comme un robot, &#233;met un rot avant-coureur et fait fortement claquer l'huis pour bien marquer son humeur.


* * *

Quand je p&#233;n&#232;tre dans mon mirifique burlingue, dont tu trouveras le descriptif dans des chefs-d'&#339;uvre pr&#233;c&#233;dents et dans Connaissance des Arts, la visiteuse se tient de dos par rapport &#224; moi.

Mais je me dis qu'&#224; moins qu'elle soit afflig&#233;e d'une forte conjonctivite, d'un nez camard, d'un bec-de-li&#232;vre et d'un chancre facial, rien que son dos m&#233;rite le voyage &#224; genoux Paris-Vladivostok. Quel con a d&#233;clar&#233; que nul n'est parfait ?

Ah oui ? Gros lavement, va ! Viens voir un peu par ici si nul n'est parfait, h&#233;. Promage ! Regarde-moi cette silhouette, cette taille, ces jambes damnantes, cette chevelure blonde admirablement coiff&#233;e et r&#233;p&#232;te, si t'oses, pauvre loque, navet creux, parapluie !

Elle est en train de regarder, donc d'admirer un de mes Polon.

Je devrais peut-&#234;tre toussoter, mani&#232;re de lui alerter l'attention, comme &#231;a se fait au th&#233;&#226;tre. Mais cet instant est de trop pure qualit&#233;. Il d&#233;gage un charme trop incisif, comprends-tu ? Alors je reste immobile, contemplant cet &#234;tre en contemplation, l'&#226;me berc&#233;e par les ondes de sa pr&#233;sence. J'enregistre cette vision f&#233;erique, et mon petit fr&#232;re Yves itou, &#224; l'&#233;tage inf&#233;rieur.

Tu le verrais s'&#233;panouir, l'ami sinc&#232;re, t'en sifflerais d'admiration, madame. Tu voudrais toucher &#231;a de plus pr&#232;s : avec tout toi. Lui faire sa f&#234;te. Le combler de pr&#233;venances. Elle porte un Chanel posthume orange, assorti aux fauteuils de mon bureau. Elle a, sous son aisselle, un sac en crocodile mitig&#233; ca&#239;man bleu fonc&#233; et des souliers absolument semblables.

Je suis plus particuli&#232;rement fascin&#233; par le merveilleux volume accroch&#233; sous sa taille et dont on per&#231;oit le fr&#233;missement presque continu. Ainsi frissonnent les croupes des juments pures de sang.

Ma pr&#233;sence finit par lui &#234;tre perceptible et elle se retourne.

Putain de vache ! s'est exclam&#233; B&#233;ru ? Comme c'est mi&#232;vre ! Comme c'est peu ! C'est Bordelerie charognarde de nom de foutre de mes b&#251;mes &#233;vang&#233;liques ! qu'il e&#251;t fallu dire, en guise d'avant-propos.

Et encore, on restait en dessous, en de&#231;&#224; de la v&#233;rit&#233;. &#199;a convenait tout juste, &#224; condition d'y mettre l'intonation.

Mort de mes os &#224; moelle, cette vision. Pourquoi Il nous a fait cette vacherie, le gentil bon Dieu ? Pour plus vite d&#233;traquer le mouvement sans remontoir-pas-perp&#233;tuel qu'il nous a log&#233; dans le buffet ?

Une gonzesse pareille, quand elle se d&#233;place, vaudrait mieux l'encadrer de quatre motards, pour pallier les incidents graves sur son parcours. Et encore, les trier sur le volet, ces motards, les prendre p&#233;d&#233;s et aveugles, histoire de circoncire les risques, dirait B&#233;ru.

Elle est belle.

Mais belle !

Belle &#224; b&#234;ler.

Belle &#224; s'en couper la b&#233;b&#234;te pour conserver la t&#234;te froide.

Oh l&#224; ! Oh ! l&#224; l&#224; ! Ouille ! A&#239;e ! C'est very trop ! Much beaucoup !

Insoutenable ! O&#249; sont pass&#233;s mes verres polaro&#239;daux de chameau &#224; mot ? J'en toumebille ! En br&#233;colanche ! En dipatring ! A moi : Auvergne, Maman, &#233;lixir des P&#232;res Chartreux (les p&#232;res verts, mes pr&#233;f&#233;r&#233;s !).

Vous ici ! fais-je.

Elle soupire, d'une voix tellement m&#233;lodieuse que, tiens, &#233;coute le silence qui s'ensuit et dis-moi si c'est pas du Rameau (lequel se pr&#233;nommait Olivier, je crois me rappeler sous toute r&#233;serve). Donc, elle murmure, deux points &#224; la ligne, et fais pas chier &#224; ouvrir les guillemets, qu'on est trop press&#233; :

Mais, c'est la premi&#232;re fois que nous nous rencontrons, monsieur, vous ne me connaissez pas !

Justement, r&#233;ponds-je, une personne comme vous, aussi totalement sublime, je trouve miraculeux qu'elle ait franchi de son plein gr&#233; ma mis&#233;rable porte, pour p&#233;n&#233;trer dans ce honteux bureau et parler &#224; la loque inf&#226;me que je suis. Et alors, je m'&#233;crie :  Vous ici ! Parce que cet instant f&#233;odal, prodigieux, r&#233;dempteur qui m'&#233;choit provoque en moi un sentiment d'incr&#233;dulit&#233; que renforce aussit&#244;t un sentiment d'infinie reconnaissance.

 Je ne puis me retenir de prier, fais-je en me jetant &#224; genoux, puis en me signant, en me contresignant, en me consignant, en me d&#233;signant. Lou&#233; soit le Seigneur, mon divin J&#233;sus cr&#233;ateur de toutes choses et principalement de vous ! Vous &#234;tes la plus belle de ses r&#233;alisations. La plus &#233;clatante ! La mieux blonde ! Poss&#233;dant les yeux bleus les plus v&#233;ritablement bleus, au point qu'avant d'y poser les miens, j'appelais bleu des couleurs qui faisaient seulement semblant de l'&#234;tre, et si mal ! Vous avez la peau la plus irr&#233;sistible pour celle de mes doigts. Votre bouche est la plus belle bouche qui se puisse concevoir. Ah, belle venue, non seulement vous &#234;tes la plus TOUT, mais vous &#234;tes en outre la premi&#232;re fois que je vous vois ! Merci &#224; toutes les puissances existantes ou suppos&#233;es, pr&#233;visibles et impossibles. Merci aux &#234;tres, aux conjonctures, aux ingr&#233;dients qui se sont rassembl&#233;s pour vous permettre. L'&#233;motion m'envahit, elle me submerge. &#199;a y est, voyez mes joues : elle coule. Oh, oui, pleure de bonheur, homme fortun&#233; dont une telle cr&#233;ature a pouss&#233; la porte ! Non, ne bougez pas, asseyez-vous dans ce fauteuil et regardez comme je vous regarde bien. Les yeux sont, dit-on, la fen&#234;tre de l'&#226;me, laissez-moi ouvrir les miennes et contemplez un c&#339;ur qu'&#233;claire le plus flamboyant des enchantements. 

Ma visiteuse s'assoit.

Croise ses jambes.

Connasse ! Elle porte des collants. Douch&#233;, je me rel&#232;ve :

Cela &#233;tant dit, mademoiselle, qu'esquimeau l'oi-gneur de votre physique ? Je veux dire ; qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite ?

Elle a l&#233;g&#232;rement entrouvert ses l&#232;vres &#224; la Jean-Gabriel Domergue. Ses dents nacr&#233;es scintillent. S'agit-il d'un sourire ?

Vous accueillez de la sorte toutes vos visiteuses ? demanda-t-elle.

Oh, que non pas : certaines ont droit &#224; un baiser, d'autres &#224; un seau d'eau.

Je contourne mon burlinguet, me place bien droit dans de fauteuil pivotant.

Pour en terminer avec ce que j'ai eu le privil&#232;ge de vous exposer dans la rubrique pr&#233;c&#233;dente, mademoiselle, vous &#234;tes r&#233;ellement l'&#234;tre vivant le plus beau et le plus gracieux qu'il m'ait &#233;t&#233; donn&#233; de voir &#224; ce jour. Je suis dispos&#233; &#224; vous consigner la chose sur papier libre, au cas o&#249; un tel document vous serait d'une quelconque utilit&#233;. Je dois ajouter encore ceci, gr&#226;ce, ou plut&#244;t &#224; cause, d'une indiscr&#233;tion de votre jupe, j'ai pu constater que vous portiez cette esp&#232;ce de carapace ignoble que vous autres femmes appelez collants et qui nous donne, &#224; nous autres hommes, la p&#233;nible sensation d'avoir perdu le sens tactile. D'ordinaire, cette armure soyeuse est pour moi r&#233;dhibitoire. Eh bien, ravissante visiteuse, je suis dispos&#233; &#224; passer outre et, si le c&#339;ur vous en prenait, &#224; me comporter comme si le plus pr&#233;cieux de vos biens ne se trouvait pas sous cellophane.

Vous &#234;tes San-Antonio ? demande la rarissime beaut&#233;, d'un ton, non pas de doute, mais d'&#233;vidente satisfaction.

Pour servir &#224; tout, et m&#234;me &#224; rien, mademoiselle.

J'ai beaucoup entendu parler de vous.

Pas suffisamment, mademoiselle, laissez-moi compl&#233;ter votre documentation ; je ne suis pas une &#339;uvre d'art, pourtant j'ai la conviction de m&#233;riter un d&#233;tour.

Eh bien je l'ai fait, plaisante l'adorable (et comment !) cr&#233;ature.

Elle entre dans le jeu. Bonno ! Combien de jouvencelles d&#233;j&#224; ont commenc&#233; par p&#233;n&#233;trer dans mon jeu avant de p&#233;n&#233;trer dans mon lit ? Combien, dis-tu ? Oh, plus que &#231;a, l'Artiste ! Beaucoup plus

Et ce d&#233;tour pour lequel je ne remercierai jamais assez fort la Providence, qui l'a motiv&#233; ?

Elle jette un journal roul&#233; mince sur mon bureau.

La derni&#232;re &#233;dition de France-Soir, r&#233;pond-elle.

Il est des regards interrogateurs plus incisifs que des questions verbales !

Lisez, me r&#233;pond-elle, c'est &#224; la une.

Je d&#233;tortille le parchemin gluant d'encre fra&#238;che. Un titre explose en premi&#232;re page :



 L'H&#233;ritier de la lessive Patemouille kidnapp&#233;. 


Dis donc, il n'a pas fait long pour ameuter la garde, le papa Michu. Il casquera la ran&#231;on, mais il entend l'amortir en publicit&#233;

Je lis le papelard o&#249; se trouve &#224; peu pr&#232;s r&#233;sum&#233; ce que tu sais d&#233;j&#224; si tu n'es pas trop amn&#233;sique. Mes potes de la presse m'ont fait une fleur en signalant que j'ai d&#233;j&#224; an&#233;anti la tronche du r&#233;seau puisque ayant d&#233;masqu&#233; les agissements de l'odieux professeur Klapusky (qu'ils ont surnomm&#233; le nouveau docteur Mabuse, si je ne m'abuse)

Une photo illustre la nouvelle &#224; sensation : celle de David Michu-Blumenstein. Un gar&#231;on m&#244;me, au regard vide, &#224; la m&#226;choire &#233;cart&#233;e et dont une pommette s'adonne d'un grain dit de beaut&#233; absolument d&#233;gueulasse.

Oui ? demande-je, ma lecture achev&#233;e. En quoi cela vous concerne-t-il, &#244; r&#234;ve vivant ?

Elle prend une cigarette dans son sac &#224; main. A peine l'a-t-elle introduite l&#224; o&#249; j'aimerais pour ma part glisser une chose &#233;galement cylindrique mais d'un diam&#232;tre autrement consid&#233;rable que je suis devant elle, flamme au poing, comme un mod&#232;le r&#233;duit de la statue of the Libertate.

Je m'appelle Patricia de la Grabotte, j'habite chez mes parents, au V&#233;sinet, et papa m'offre chaque ann&#233;e pour mon anniversaire un cabriolet Mercedes.

S'il continue ainsi, quand vous serez bien vieille, au soir, &#224; la chandelle, vous vous trouverez &#224; la t&#234;te d'une fort belle &#233;curie.

Elle pouffe.

Je veux dire que mon p&#232;re renouvelle ma voiture chaque ann&#233;e. C'est ainsi que mon anniversaire ayant eu lieu avant-hier, je roule dans une voiture neuve.

Happy birthday to you, mademoiselle de la Grabotte.

Et alors ?

Tout &#224; l'heure, comme je traversais un discret carrefour du V&#233;sinet, un automobiliste qui roulait comme un fou, malgr&#233; la limitation de vitesse &#224; 40, m'a embouti.

Le monstre !

L'homme en question, monsieur San-Antonio, c'&#233;tait lui.

Et elle tapote la photographie du fils Michu.


* * *

Halte ! Respire, gars. Si tu as de la m&#233;thode, assimile ! Prends ton temps, je vais faire pisser le chien. Tu r&#233;alises ?

Le fils Michu-Blumenstein, le demeur&#233;, le jobr&#233;, le d&#233;plafonn&#233;, le cintr&#233; du bulbe, l'embourb&#233; du chignon, le gripp&#233; du promontoire, le zinzin, le follingue, le tordu, l'obscurci de la coiffe, le zig aux m&#233;ninges p&#226;teuses conduisant une bagnole &#224; tombeau ouvert dans les rues douillettes du V&#233;sinet, endroit r&#233;sidentiel s'il en est.

Je crains, mademoiselle de la Grabotte, que vous fassiez erreur. Il est rigoureusement impossible que ce gar&#231;on pilote un v&#233;hicule quelconque, ne serait-ce qu'un petit canard &#224; roulettes qui joue des cymbales lorsqu'on le tire avec une ficelle

La bouleversante blonde me sourit.

&#201;coutez, cher ami (chic, me v'l&#224; d&#233;j&#224; promu cher ami), j'ai 24 ans (elle a donc d&#233;j&#224; eu 6 cabriolet Mercedes diff&#233;rents !) et je jouis d'une vue parfaite.

La vue n'est rien, place-je prestement.

Son sourire n'est que de politesse. Elle poursuit.

Ce type, comprenez-le, je lui ai parl&#233; il y a une heure. Le temps d'arriver aux Champs-Elys&#233;es pour flanquer ma pauvre bagnole mutil&#233;e au parking de l'avenue George V, et j'aper&#231;ois sa photo sur trois colonnes &#224; la une d'une &#233;dition sp&#233;ciale. Comment pourrais-je confondre ? C'est lui ! C'est bien lui. Je l'affirme, je puis le jurer.

Elle d&#233;croise ses jambes. Putain de collant ! Mais mon esprit est mobilis&#233; par la d&#233;claration inou&#239;e de la petite.

Je ne vous ai pas encore racont&#233; l'accident.

Allez-y : achevez-moi !

D&#232;s qu'il s'est produit, nous sommes descendus de voiture, naturellement, lui et moi, pour nous rendre compte des d&#233;g&#226;ts. Il s'est confondu en excuses. Il a tir&#233; une liasse de billets de banque de sa poche et l'a d&#233;pos&#233;e sur mon si&#232;ge en me suppliant de ne pas faire de d&#233;claration d'assurance parce que, pr&#233;tendait-il, il s'agissait de l'auto de son p&#232;re et qu'il ne voulait absolument pas dire qu'il la lui avait emprunt&#233;e. Je lui ai object&#233; que son paternel s'apercevrait fatalement de la chose, il a r&#233;pondu que son vieux se trouvait &#224; l'&#233;tranger et qu'il aurait le temps de faire r&#233;parer le d&#233;sastre avant son retour. Il semblait tellement emb&#234;t&#233; que j'ai fini par accepter.

Elle prend un rouleau de talbins, l'agite

Cinq mille francs, j'ai de quoi d&#233;semboutir mon aile et m'offrir quelques babioles

Je regarde la photographie du journal.

Donc, vous affirmez que c'est votre t&#233;lescopeur ?

Oui.

J'enfonce une touche de mon d&#233;conophone int&#233;rieur. La voix m&#233;lodieuse de Mathias retentit :

Voil&#224; Mathias.

Une marotte du Rouill&#233;, ce  Voil&#224; Mathias . On le charrie &#224; l'agency quand il nous balance sa vanne, on entonne spontan&#233;ment  Tiens, voil&#224; ma queue mais &#231;a ne le gu&#233;rit pas.

Viens me voir, Rouquemoute !

Tout de suite, patron.

Patricia de la Grabotte &#233;crase sa cigarette &#224; demi consum&#233;e dans un cendrier sur pied.

Que pensez-vous de ma r&#233;v&#233;lation ?

Rien sur le moment, mais &#231;a va venir, faites-moi confiance.

Le petit ronfleur de ma lourde gr&#233;sille.

Entre !

Le rouquin s'annonce. Pour une fois, il ne porte pas sa blouse blanche constell&#233;e de taches, mais arbore un bath costar de tweed. Il a un sursaut &#233;bloui en visionnant ma passag&#232;re et rougirait s'il n'&#233;tait d&#233;j&#224; incandescent.

Je lui tends France-Soir.

Cette photo, Mathias, est-elle celle d'un malade mental ou pas ?

Il jette un &#339;il &#224; Michu fils, mais l'abandonne pour se filer de grandes orbitr&#233;es de la Patricia, ce goinfre.

Il faudrait que je proc&#232;de &#224; un examen approfondi du sujet, monsieur le commissaire.

Eh bien, va proc&#233;der, mon fils, va vite !

Il se tire &#224; regret et &#224; reculons (fifty-fifty).

Votre m&#233;tier est passionnant, murmure Patricia.

J'en ai la preuve quand je vous contemple, ne manqu&#233;-je pas de r&#233;pondre en velout&#233;. Parlons encore de votre accident ; ce type roulait seul ?

Oui, enfin presque

Ce qui veut dire ?

Qu'il y avait un chien avec lui dans sa bagnole.

Quelle race ?

Corniaud authentique, une sorte de bestiau gris et blanc.

Sa voiture, quelle marque ?

Une grosse Lancia bleu marine.

Vous n'avez pas not&#233; son num&#233;ro ?

Vous pensez bien que non, c'e&#251;t &#233;t&#233; trop beau, plaisante ma visiteuse.

Pourtant, apr&#232;s un t&#233;lescopage

Je suis une femme, objecte-t-elle.

Tr&#232;s juste, pardonnez-moi de l'avoir oubli&#233; une frac-don de seconde.

Je peux n&#233;anmoins certifier qu'il s'agit d'une  78 .

Yvelines !

Appelez-moi de pr&#233;f&#233;rence Patricia.

Ce qu'elle trimbale comme humour, cette gosse !

Naturellement, vous avez un emploi du temps tr&#232;s serr&#233; ? je questionne ex abrupto.

Pourquoi : naturellement ?

Quand on est aussi belle que vous, on ne doit pas avoir beaucoup de temps morts.

M&#233;fiez-vous des id&#233;es re&#231;ues, grand policier ! Votre question pour amener quoi ?

Une proposition invariable : accepteriez-vous de retourner au V&#233;sinet avec moi pour me montrer le lieu de l'accident ?

Volontiers, mais &#224; quoi cela vous avancera-t-il ?

A passer une heure de plus en votre compagnie ; il y a des gars qui se sont fait tuer pour moins que &#231;a.

Elle rit. J'y offre un drink.

Elle le boit.

Bon, et Mathias revient, portant quelques &#233;normes photographies encore mouill&#233;es.

Votre diagnostic, docteur ?

Positif : ce gar&#231;on n'est pas fou.

Les clich&#233;s sont des agrandissements des yeux.

Surdimensionn&#233;, un regard ne trompe pas, affirme Mathias. Il est certain que votre type jouit de toutes ses facult&#233;s. J'irais m&#234;me plus loin : il est intelligent.

Mais je l'&#233;coute distraitement. Quelque chose me fascine sur ces agrandissements. Tu sais quoi ? Eh ben je vais t'y dire : on distingue le photographe dans la prunelle de David. Surtout te fous pas &#224; meugler &#224; l'escroquerie, Naveton. Am&#232;ne un interlocuteur pr&#232;s d'une fen&#234;tre et fixe-le de tout pr&#232;s : tu t'apercevras sur sa r&#233;tine, int&#233;gralement, ta connerie comprise.

L'appareil masque une partie du visage incertain, mais on voit le haut de la figure du photographe.

Viens voir quelque chose, Rouill&#233;.

Mathias contourne le bureau en se flanquant le coin du meuble dans les roustons &#224; force de ne visionner que Patricia.

Mate un peu, fiston

De la pointe d'un crayon, je cerne cette esp&#232;ce d'ectoplasme reproduit deux fois (un dans chaque &#339;il).

Int&#233;ressant, on n'avait encore jamais travaill&#233; sur ce genre d'indice.

Eh bien, tu vas devenir un novateur, mon vieux brasero. Attelle-toi &#224; ce turbin, &#231;a peut &#234;tre amusant.

Il est rayonnant, l'Incendi&#233;. Tout joyce du turf en perspective. Lui, c't' un bourreau de travail. Plus tu lui en refiles, plus il mouille de bonheur.

Il repart &#224; reculons pour ne pas perdre une miette de Patricia, bute dans un fauteuil et y choit &#224; la renverse. Mes si&#232;ges &#233;tant profonds comme des tombeaux, je dois l'aider &#224; en ressortir. Lazare ! Saint-Lazare ! L'hagard Saint-Lazare !


* * *

Vous ralentirez, on tourne &#224; droite, dans l'avenue des &#338;illets-dindes.

C'est tout comme &#231;a. Le V&#233;sinoche. De belles propri&#233;t&#233;s pour gens tr&#232;s ais&#233;s, pas toujours de tr&#232;s bon go&#251;t et disparates, surtout : la chienlit pour moi qu'aime tant l'unit&#233; de style que tu traverses des bleds de bric et de broc, l'un succ&#233;dant &#224; l'autre, dans la ch&#232;re France. Au fond, ce sont les endroits pauvres et laborieux qui respecteraient le mieux l'unit&#233; dont je te fais allusion. Va voir les quartiers ouvriers de Denain, par exemple. Pas marrants, mais uniformes. Tandis que l&#224;, V&#233;sinet, Saint-Cloud et autres, tu te heurtes aux d&#233;lirances des grossiums. L'un opte pour le colombage, l'autre bande pour la maison landaise ; ici, c'est le style M&#233;dicis qui a eu gain de cause &#224; effet, l&#224; tu te trouves nez &#224; baie avec de l'ultramoderne aluminium. Un fantastique &#233;chantillonnage. De tout, tr&#232;s peu de meilleur, beaucoup de pire. Walt Disney s'&#233;bat sur certaines pelouses : nains et biches en galopade, cependant que le voisin de tout de suite &#224; c&#244;t&#233;, r&#234;vant de la Gr&#232;ce, a plant&#233; des colonnes doriques en v&#233;ritable pl&#226;tre de Paris et propose aux fientes des pigeons des Dianes chasseresses achet&#233;es &#224; la Samaritaine de luxe.

Pour les noms de rue, kif-kif guimauve. L'all&#233;e des Fauvettes coupe l'avenue des Myosotis ; et le boulevard des Tilleuls s'enquille dans le carrefour des Noisetiers. Faut que &#231;a fasse champ&#234;tre, co&#251;te que co&#251;te.

Bien pr&#233;ciser par son adresse qu'on pioge en un lieu privil&#233;gi&#233;, en dehors de la tourbe populassi&#232;re. Les boulevards Jean-Jaur&#232;s et les avenues Charles-de-Gaulle, tiens, smoke ! Bons pour le quidam smigard. Ici, c'est la vasque glougloutante, la pergola fleurie, le temple d'amour enlierr&#233;. Le signe ext&#233;rieur d'aisance, la fosse d'aisance, quoi ! Je biche l'avenue des &#338;illets-dindes.

Vous pouvez m'arr&#234;ter devant le 24, s'il vous pla&#238;t ?

Tout ce qu'il y a de plus extr&#234;mement volontiers, jolie mademoiselle.

Elle descend en souplesse, pousse une porte de bois &#224; gros clous et me lance avant de dispara&#238;tre :

J'en ai pour moins de cinq minutes. Prenez votre temps.

Je les connais, pour les avoir beaucoup pratiqu&#233;es, les  cinq minutes de bonnes femmes. Et leurs deux secondes  ; et leurs  j'arrive ! .

Voil&#224; pourquoi je branche la radio. Justement, on est en train de virguler un bulletin d'informes et le pr&#233;pos&#233; cause de l'affaire  Blumenstein . La lessive Patemouille est &#224; la pointe de l'actualit&#233;. Elle r&#233;cure l'actualit&#233; mieux que les casseroles.

Trois minutes plus tard, Patricia r&#233;appara&#238;t. Un record ! Le ruban bleu de la c&#233;l&#233;rit&#233; !

C'est chez vous, ici ? je demande en reluquant une grande cr&#232;che Ile-de-France, avec piscine, barbecue, maison de gardiens.

Oui. Je ne vous ai pas fait entrer pour que nous ne perdions pas de temps.

Mes f&#233;licitations, vous n'avez pas &#233;t&#233; longue.

Oh, vous savez, il ne faut pas une &#233;ternit&#233; pour troquer des collants contre une paire de bas !

Tu as d&#233;j&#224;, en dormant, &#233;prouv&#233; la sensation de tomber dans un gouffre sans fin, toi ?

Eh bien, c'est &#231;a que j'&#233;prouve &#224; cet instant.



CHAPITRE MACHIN

Attends, il me semble que je voulais te dire quelque chose.

Non, ben, je vois pas Salut !



CHAPITRE TROIS TROIS TROIS ETROIT

Regardez, on voit encore des morceaux de verre sur le sol.

Je remue, de la pointe du soulier, les d&#233;bris blancs et rouges. Et me tiens le raisonnement suivant : si Patricia a enfil&#233; des bas, elle a d&#251; mettre &#233;galement un porte-jarretelles. De quelle couleur peut bien &#234;tre ce porte-jarretelles ? Je d&#233;cide qu'il est blanc. Aussi je tire mon carnet pense-b&#233;b&#234;te de ma fouille et note, consciencieusement :  porte-jarretelles blanc .

Vous avez trouv&#233; un indice ? s'inqui&#232;te la jeune fille.

A v&#233;rifier, &#233;lude-je. Bien, l'automobile de notre chauffard d&#233;bouchait d'o&#249; ?

Elle pivote au centre de la toile d'araign&#233;e constitu&#233;e par une jonction de petites voies v&#233;simales.

Il arrivait d'ici, dit-elle avec d&#233;cision.

Vous &#234;tes s&#251;re ?

Voyez, on aper&#231;oit les traces de son coup de frein.

Je lis la plaque bleue :  Impasse de la Biche . Et je biche. Pas &#224; cause de la biche, mais de l'impasse. Tu suis la trajectoire de mon esprit, Lavedu ? Une tomobile qui d&#233;bouche d'une impasse, arrive fatalement d'une maison situ&#233;e dans ladite impasse, non ? Ce qui revient &#224; dire  &#244; mon lecteur surmen&#233;  que Blumenstein fils (ou le personnage qui lui ressemble) quittait l'une des propri&#233;t&#233;s que j'aper&#231;ois quand il a t&#233;lescop&#233; Patricia.

Venez, marchons un brin jusqu'au fond de ce chemin fleuri.

Et te lui chope une aile.

Est-ce un effet de sa bont&#233; ou de mon d&#233;sir, mais il me semble qu'elle presse avec le bras ma main contre son sein, lequel est ferme, ti&#232;de et bien constitu&#233; pour son &#226;ge. En avan&#231;ant, je m'efforce de plaquer ma hanche contre la sienne. Bon, tout &#231;a, tu connais. Et t'es au courant de ce qui en d&#233;coule ? Tu ne seras donc pas trop surpris d'apprendre que j'atteins le fond de l'impasse en marchant au pas de l'oie.


* * *

Cinq propri&#233;t&#233;s. Deux de chaque c&#244;t&#233;, une au fond. Celle du bout except&#233;e, les quatre z'autres sont relativement modestes.

La celle de l'extr&#233;mit&#233; doit faire un petit hectare en pelouse. La construction s'&#233;l&#232;ve sur une l&#233;g&#232;re &#233;minence du terrain. De forme classique, plut&#244;t sobre. Rectangulaire, perron, terrasse, portes-fen&#234;tres, premier &#233;tage mansard&#233;. Le portail &#224; double battant est grand ouvert et une belle all&#233;e de ciment ros&#233; monte doucettement jusqu'&#224; la demeure.

Ch&#232;re petite collaboratrice, murmure-je, notre homme roulait vraiment vite ?

Tr&#232;s vite, assure Patricia.

A combien, &#224; peu pr&#232;s ?

Plus de cent, j'en suis convaincue.

Alors, pas de doute, il arrivait de la propri&#233;t&#233; du fond. S'il &#233;tait sorti d'une des quatre autres entr&#233;es lat&#233;rales, il n'aurait pas eu le temps de prendre une pareille vitesse sur une si faible distance. Je dirais m&#234;me qu'il est parti depuis l'esplanade de la maison et a b&#233;n&#233;fici&#233; de la d&#233;clivit&#233; de cette large all&#233;e pour mettre la gomme.

Elle est tout &#233;moustill&#233;e, la ch&#233;rie. Toute flagoreuse, &#233;panouche, bistaill&#233;e. Une pure merveille.

Ce que c'est excitant ! s'&#233;crie-t-elle. Qu'allez-vous faire ?

T&#233;l&#233;phoner.

A qui ?

Aux occupants de cette masure.

Pour leur dire quoi ?

Je ne sais pas encore.

Et d'o&#249; allez-vous t&#233;l&#233;phoner ?

D'un bistrot quelconque.

Vous savez, il n'y en a pas dans le voisinage, venez plut&#244;t &#224; la maison.

La corv&#233;e. Pr&#233;sentations &#224; papa-maman ! Baise-pogne ! Mes hommages, madame, tr&#232;s honor&#233;, monsieur. Whisky. Quel beau temps ! L'ann&#233;e derni&#232;re, souvenez-vous, il tombait de la merde ! Que de temps perdu, de salive ass&#233;ch&#233;e.

Oh, non, je ne voudrais pas importuner vos parents.

Ils ne sont pas l&#224; !

Pour le coup, je fais tilt. Et j'accepte. Il est de quelle couleur, le porte-jarretelles &#224; Patricia ? Bleu, sinon blanc. Bleu tr&#232;s p&#226;le.

Sa cr&#232;che est opulente, marmor&#233;enne, pleine de pi&#232;ces comme un Jean de grand couturier. Un larbinuche fourbit, sans entrain excessif, les portes vitr&#233;es de la r&#233;ception. Patricia m'entra&#238;ne au premier &#233;tage, par un large escalier qui se prend pour Chambord. Son appartement &#224; elle se situe au fond d'un large couloir plein de meubles rares et de tableaux chiatoires fa&#231;on &#201;cole hollandaise sur lesquels des mecs v&#234;tus de noir, avec de grands cols blancs, admirent des faisans morts devant de monumentales chemin&#233;es d&#233;cor&#233;es de pots d'&#233;tain.

Son domaine &#233;chappe &#224; la solennit&#233; de la demeure. C'est moderne, pimpant. Murs tapiss&#233;s de peau de Su&#232;de, meubles en cuir et acier, moquette boucl&#233;e, lit circulaire, salle de bains salon, dressinge-roume o&#249; tu pourrais loger une famille de Portugais. Au mur, dans des cadres nickel&#233;s, des posters repr&#233;sentant des Adonis &#224; poil et bandant mou, aux regards d&#233;faillants. Assez impudique.

Je d&#233;teste les photos d'hommes nus. Le plus beau gar&#231;on du monde, le mieux chibr&#233;, le plus harmonieux, a l'air ridicule quand il est flash&#233; en costar d'Adam.

&#199;a vous excite ? demande-je &#224; Patricia en d&#233;signant sa galerie des pafs.

Non, c'est pour faire chier maman.

Vous &#234;tes en suif avec elle ?

Elle est la fille d'un marchand de meubles, mais comme elle a &#233;pous&#233; un type &#224; particule, elle se prend pour la reine d'Angleterre et je tente l'impossible pour l'en dissuader. A quatorze ans je me suis fait inscrire aux Jeunesses Communistes, &#224; dix-sept j'ai viol&#233; le chauffeur, &#224; dix-huit j'ai pos&#233; pour des publicitaires. Mais ce qui la contrarie le mieux, c'est que mon appartement soit moderne au milieu de ses antiquit&#233;s. Notez que, personnellement, je pr&#233;f&#232;re le Louis XIII au Knoll ; pourtant, tant qu'elle se lamentera sur mes go&#251;ts d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s, je continuerai de subir ce d&#233;cor d'ensemblier.

M'est avis qu'une belle ambiance familiale r&#232;gne dans cette maison.

Elle me montre une sorte de banane rouge pos&#233;e &#224; la verticale sur une pomme verte.

Si vous voulez t&#233;l&#233;phoner.

C'est un appareil, ce machin ?

Le cadran est sous la pomme. L'avantage est qu'il mobilise les deux mains alors que sur un appareil traditionnel, une seule suffit pour composer un num&#233;ro. Avez-vous remarqu&#233; que, d&#233;sormais, tout est ainsi ? Voyez les montres digitales par exemple, impossible de leur arracher l'heure sans appuyer sur un bouton. Des chiffres apparaissent, qu'il faut lire tr&#232;s vite, car ils ne s'inscrivent qu'une seconde au cadran. Et encore ne peut-on les distinguer que si l'on se trouve &#224; l'ombre

Elle rit. Pas sotte, cette mouk&#232;re. Aussi fine que belle.

Je dois chercher le num&#233;ro de ces gens sur l'annuaire.

Il y en a un dans le petit meuble, sous la t&#233;l&#233; ; pendant que vous cherchez, je vous sers quelque chose ? que voulez-vous prendre ?

Je m'enhardis vilain. Plaisanterie de carabin. La grosse astuce sauvage :

Vous, je bredouille.

Elle sourit et s'&#233;clipse.

Le 4 de l'Impasse de la Biche est au nom de M. et M H&#244;nisoa Quimal y Panse. Des &#233;trangers, probable. Avec un blaze de ce calibre, je les vois mal originaires de l'Indre-et-Loire.

Je vais pour composer le bigophe de ces braves gens, lorsqu'une id&#233;e m'arrive sans klaxonner dans le parking &#224; astuces.

Pas mauvaise, me semble-t-il, et m&#234;me, pour peu que tu me pousses dans mes derniers retranchements, je la jugerais assez g&#233;niale sur les bords.

J'entends chantonner dans les environs.

C'est vous, Patricia ?

J'arrive.

Elle revient, en effet. Tu crois qu'elle coltine un plateau charg&#233; de boissons alcoolis&#233;es ? Des clous. Elle a les mains nues.

Le reste aussi. TOUT le reste.

Mais vous &#234;tes r&#233;ellement blonde ! je b&#233;gaie.

Corps admirable, seins fantastiques, fessier &#233;poustouflant, cuisses ph&#233;nom&#233;nales, triangle de panne en or fin cisel&#233;. Stop. Et pourtant, malgr&#233; ma b&#233;ante admiration, je ressens une confuse nostalgie car j'eusse aim&#233; b&#233;n&#233;ficier du porte-jarretelles, des bas Je suis un progressiste, moi, Santonio ! J'aime progresser, mais doucettement, &#224; la va-comme-je-te-brosse. &#212; rage, &#244; d&#233;sespoir, &#244; sole mio ! Pourquoi cette f&#233;erie vivante m'a-t-elle priv&#233; de la joie langoureuse de la d&#233;v&#234;tir de mes propres mains ? quel d&#233;mon ridicule l'a incit&#233;e &#224; br&#251;ler les plus &#233;mouvantes &#233;tapes de notre cheminement ? Allons, r&#233;ponds, je te parle ! Tu ne sais pas ? Moi non plus.

Je d&#233;plore. Certes, le lot de consolation n'est pas un lot &#224; r&#233;clamer, certes, il va m'emmener haut et loin dans les azurs infinis, mais quand m&#234;me

Elle se tient immobile et souriante devant moi. De face. De vraiment face ! De merveilleusement face. Et de fesse aussi, pour peu que je me donne la peine de la contourner.

Son d&#233;licat nombril me fait de l'&#339;il. J'avance une main, la retire. Non, pas tout de suite, pas d&#233;j&#224;, pas ainsi. Compensons par l'art de l'attente divine cette frustration vestimentaire, comme l'&#233;crirait, j'en suis absolument certain, M. Georges Druon de la Com&#233;die fran&#231;aise. Jugulons nos &#233;lans chamaux. R&#233;primons la b&#234;te, la b&#233;b&#234;te, l'abb&#233; b&#234;te. Faisons taire un instant la grande voix orageuse de la viande en transe et en transit temporaire. Oh, certes, oui bien s&#251;r, r&#233;primons-nous. Immolons-nous dans la patience. La chaste est ouverte !

Vous avez t&#233;l&#233;phon&#233; ? demande-t-elle, esp&#233;rant qu'oui et qu'ainsi donc on est peinard pour se d&#233;bigomer le trombone &#224; coulisse.

Non, r&#233;flexion faite, ma sublime collaboratrice, c'est vous qui allez appeler.

Chic ! que faudra-t-il dire ?

Que vous avez eu ce matin un accident. Un chauffard La voiture avec un chien Il ne s'est pas arr&#234;t&#233; Mais vous venez de trouver un t&#233;moin qui assure que le v&#233;hicule sortait du 4 de l'impasse de la Biche Et que

Ma voix s'enroue, s'enraye, s'en va.

Plus moyen de parler consciemment. Je me d&#233;bobine, ma pens&#233;e met les bouts.

Je crois que je vais devoir en faire autant.

Poum ! Je suis &#224; quatre pattes. Jeannot Lapin ! Claoup, claoup, claoup ! Je lui &#233;carte les fuseaux horaires. Ma bouche se plaque contre son m&#233;ridien de Greenwich. Dans ma fureur &#233;rotique je la soul&#232;ve. Telle l'otarie charriant un ballon &#224; la pointe du museau, je prom&#232;ne Patricia dans la pi&#232;ce &#224; la pointe du mien, me gaffant de pas la blesser avec mes chailles. D'un coup de nuque je la bascule sur le pucemard, tr&#232;s bas. A moi, le bonheur. Dieu que c'est bon ! J'ai une grande bouff&#233;e : Patricia. Ma grande bouff&#233;e blonde ! Vraiment blonde et d&#233;lectable. Je m'engage la t&#234;te la premi&#232;re.

Elle adore ! Hurle imm&#233;diatement sa joie. Se propose de plus en plus largement, que si &#231;a continue, je vais finir par m'en faire un bonnet.


* * *

Minute de pudeur.


* * *

Ouf !

Y a eu la crouminioune psalmodi&#233;e. Le tohu-bohu g&#233;ant. Et l'enfourchement cosaque par toute la troupe ! Sans autre. Mais alors le grand magistral d&#233;ploiement. Chaque rubrique &#233;tant trait&#233;e &#224; fond. Du grand art, que dis-je : du grand dard ! Elle reprend ses sens qu'elle avait d&#233;pos&#233;s sur la moquette, me sourit comme si j'&#233;tais un vieil ami de la famille qu'elle n'aurait pas vu depuis longtemps. Certaines femmes sont ainsi. Les grandes baiseuses, g&#233;n&#233;ralement : une fois la s&#233;ance achev&#233;e, elles se d&#233;doublent, vous consid&#232;rent autrement. Vous n'&#234;tes plus le julot qui vient de leur court-circuiter les glandes, mais un personnage sans rapport sexuel avec le panard qu'elles ont pris. Moins qu'un complice, pas m&#234;me un t&#233;moin.

Et si on le donnait, ce coup de fil ? propose-t-elle.

Comme quoi, les coups se suivent mais ne se rassemblent pas !

O.K., mon chou.

Je compose moi-m&#234;me le num&#233;ro. &#199;a se met &#224; grelotter &#224; l'autre bout. Quatre sonneries que je juge caverneuses. Et puis on d&#233;croche. Une voix de femme, basse, langoureuse, marqu&#233;e d'un accent &#233;tranger que je dirais oriental.

All&#244;, j'&#233;coute ?

Je passe la banane &#224; Patricia. La chiotterie, avec ces combin&#233;s gadgets, c'est qu'ils ne comportent pas d'&#233;couteurs annexes.

Toujours ce beau progr&#232;s qui te d&#233;tricote la vie sous pr&#233;texte de l'embellir.

Elle plonge, ma splendeur d&#233;nud&#233;e. Calmement, &#224; voix r&#233;fl&#233;chie.

Dit bien tout, comme cela doit l'&#234;tre. L'accident. Un type au volant d'une grosse Lancia bleu marine, ayant un chien gris et blanc &#224; son c&#244;t&#233;. Il ne s'est pas arr&#234;t&#233;. Alors elle a fait du porte-&#224;-porte pour essayer de d&#233;couvrir d'o&#249; il venait et elle a d&#233;nich&#233; un t&#233;moin qui affirme l'avoir vu sortir du 4 de l'impasse de la Biche. Pourrait-elle avoir l'identit&#233; de l'impudent personnage ?

On l'a &#233;cout&#233; sans l'interrompre. Et maintenant on lui parle. Et Patricia fait Hmmm, hmmm, bien, d'accord. Dans dix minutes .

Puis raccroche.

Au rapport ! m'&#233;cri&#233;-je.

La dame en question pr&#233;tend ne pas &#234;tre au courant, mais elle dit qu'elle va se renseigner aupr&#232;s de son mari lequel est pr&#233;sentement entre les mains de son masseur et qu'il faut rappeler dans dix minutes.

L&#224;-dessus, la belle amoureuse sort en emportant le plus beau cul que le Cr&#233;ateur ait jamais accroch&#233; au bas du dos d'une enfant d'hommes. Je ferme les yeux. Il est un tantisoit peu moulu, le Sana. Tu parles d'une amazone, cette gosse. Elle te fourbe un matou en moins de rien. Je devrais &#234;tre satisfait &#224; son succ&#232;s essor&#233; &#224; cette inervention au monde, rouler les m&#233;caniques, int&#233;rieurement. Les hommes, pour leur plupart, une conqu&#234;te constitue une esp&#232;ce de capital. Chaque victoire semble les enrichir. Il m'arrive '&#238;t'^'&#212;&#238;&#238;WS&#238;i. <&. ^S SS&#238;^ <^&#238;&#238;&#238;k&#170;&#238;&#238;g&#238;&#238;&#238;f&#244;if& <yt '&#238;&#238;&#226;i&. Mais cette fois-ci, rien de tel. Au contraire, je suis en proie &#224; une confuse nostalgie. A vaincre sans p&#233;ril on triomphe sans gloire. Les femmes faciles ne sont pas satisfaisantes. Il est mieux de grimper une vraie radeuse qu'on paie, &#231;a devient autre chose. Mais ces dames baisi-baisantes finissent par te faire l'effet d'un demi bu sur le zinc d'un troquet un apr&#232;s-midi de grosse chaleur. Tu veux que je t'avoue ? Je deviens sentimental, &#224; force.

La voil&#224;. Elle a chang&#233; de toilette. Elle porte une robe de Sonia Rykiel blanche et grise avec des bottes grises. De la voir loqu&#233;e, l'envie d'elle me reprend. On est franchement bizarres, nous autres, les seigneurs du braque, tu ne trouves pas ?

Elle demande :

Les dix minutes sont &#233;coul&#233;es ?

Pas encore, vous avez fait vite.

J'avais h&#226;te de vous rejoindre.

Vous avez remis vos bas ?

A vous de le deviner.

Je parie pour

Elle hausse les &#233;paules.

J'ai gagn&#233; ou perdu ?

Vous le saurez plus tard.

Pourquoi ces cachotteries, Patricia ?

Parce que.

Elle s'assoit en prenant bien garde, la garce, de ne pas croiser trop haut ses jambes.

Vous devez me prendre pour une salope, non ?

Quelle id&#233;e ?

Je le vois &#224; votre expression, &#224; votre attitude. Vous me prenez pour un paillasson, n'est-ce pas ? Je vous ai vu Jfe vcrns sa escamot&#233; lejilaisir de me conqu&#233;rir.

Elle &#233;clate de'me.

Conqu&#234;n&#212; \ qwAY&#238;- \&#231;tCTKa^. Si vous saviez ; &#224; quel point je trouve ridicule les niaiseries des gar&#231;ons, leur soi-disant cour empress&#233;e. Le flirt, les madrigaux Je vous ai ^&#339;ec^sS^&#339;-rSi^e^e^ mal ! Merveilleusement bien, docteur, vous soignez et gu&#233;rissez la bandaison avec un art par ^Z^^W^^^ tette Tp'enTqu'on n'est pas sur la m&#234;me longueur ro&#170;8 n'&#233;prou&#170;el pour m. personne nue &#170;qu on ressent pZ &#170;n table.&#170;. Vos m'admirci ptetiquement. Ble^e : u&#238;.rppebuecl^l^e>&#239;d^do&#209;,rc.ns&#170;l.e l'avoir r&#233;ussie et de ne pas en &#234;tre satisfait.

Bonjour, madame, ici mademoiselle de la Grabotte, alors ?

Elle fronce les sourcils.

Ah bon, un instant, je vais prendre de quoi noter

Puis, pla&#231;ant sa main sur l'&#233;metteur de sa banane :

Elle reconna&#238;t que mon t&#233;lescopeur sortait de chez eux et va me donner ses coordonn&#233;es. Vite, je tire mon carnet.

J'&#233;coute, madame !

Il me semble percevoir la voix soyeuse de sa correspondante. Elle s'efforce de parler en articulant bien chaque syllabe.

Philippe Dauphin ; 16 chemin du Roi-Soleil, &#224; Saint-Germain-en-Laye. Que fait-il, ce gar&#231;on, dans la vie ? Architecte ? Bien, je vous remercie, madame.

Elle abandonne sa banane.

Et voil&#224; le travail.

Bravo et merci.

Le programme, maintenant ?

Tr&#232;s simple : je vais aller rendre visite &#224; ce monsieur.

Avec moi ?

Mon Dieu non, pourquoi vous mobiliserais-je davantage, Patricia ?

Elle a un sourire plein d'amertume et de d&#233;tresse.

C'est vrai, pourquoi ? Car en somme vous avez obtenu de moi tout ce que vous souhaitiez.

Je me sens rougir comme un homard qui apercevrait une langouste &#224; poil dans un court-bouillon.

Ne parlez pas ainsi !

Tu sais, je crois pas me gourer, mais il y a des larmes au fin fond de ses prunelles. D'humiliation. Les pires ! Les plus sal&#233;es ! Celles qui creusent les sillons les plus profonds.

Allons, emmenez-moi avec vous, j'ai mis des bas !

J'&#233;clate de rire car la feinte est chouette.

Puis-je vous demander la couleur de votre porte-jarretelles, ch&#233;rie ?

Elle secoue la t&#234;te, but&#233;e.

Vous ne la conna&#238;trez que si vous m'emmenez avec vous.

Que veux-tu que je fasse devant un tel cas de force majeure, de force motrice ? Je l'emm&#232;ne. H&#233;las !



CHAPITEAU QUATRE

J'ai dit h&#233;las et ne m'en d&#233;dis point.

Parce qu'alors tu vas voir. Dieu de Dieu ! Si un jour je tombe en arythmie d&#233;finitive, tu comprendras pourquoi. La t&#234;te sous l'oreillette, &#224; force d'&#224; force de trop tirer sur Lacordaire ! La chandelle par les Dubout ! Pauvre Sana, toujours lanc&#233; &#224; cent quatre-vingts &#224; l'heure dans les pires aventures malgr&#233; la speed limit. Le jour qu'on lui aura remont&#233; la fermeture Eclair de son suaire, c&#233;zig, tu pourras faire cuire des &#339;ufs au bacon sur sa tronche, le temps qu'elle refroidisse, tant tellement il l'aura chauff&#233;e &#224; blanc au cours de sa cavalcade.

Qu'allez-vous lui dire ? demande ma compagne.

Je n'ai que l'embarras du choix, ma belle amie.

Le chemin du Roi-Soleil se trouve en limite de cette for&#234;t de St-Germain, c&#233;l&#232;bre par son pendu et sa f&#234;te des Loges. Quelques voitures occup&#233;es par des couples stationnent dans le chemin ombreux. La plupart du temps, on n'aper&#231;oit que le buste du conducteur et la chevelure de sa compagne ex&#233;cutant un num&#233;ro de yoyo. Les maisons y sont rares. Aussi faut-il parcourir une assez longue distance avant de parvenir au 16. La propri&#233;t&#233; s'entoure d'un mur assez haut, couronn&#233; de tessons de bouteilles, &#224; l'ancienne mode (mon tesson, nos voleurs !). Un portail rouill&#233; est grand ouvert. La demeure est une construction de meuli&#232;re, assez banale, avec des ornements de fa&#239;ence autour des fen&#234;tres. J'avise trois voitures devant la fa&#231;ade : la Lancia bleu fonc&#233; &#224; l'aile caboss&#233;e, une 504 fatigu&#233;e et une Volvo break. Nulle plaque de cuivre. Pas le moindre bruit.

Je range ma tire dans l'alignement des autres et ouvre la porti&#232;re de ma compagne.

Si vous voulez bien m'accompagner, belle princesse.

Elle descend en tenant le bas de sa robe plaqu&#233;e contre ses cuisses, la jolie gueuse.

D'une perfidie, ces gonzesses ! C'est pas encore tout de suite que je la saurai la couleur de son porte-jarretelles. Pourquoi les nanas se montrent-elles si sadiques avec nous autres ? Pour nous aguicher le mental, tu crois ?

Mon index enfonce un bitougnot de sonnette &#233;lectrique si poussi&#233;reux que je doute de son efficacit&#233;. Tu sais, le genre de bouton noir qui est devenu gris&#226;tre et comme poreux. Aucun son ne se produit et personne ne vient.

Alors je tourne le pommeau de cuivre piqu&#233; de vert-de-gris. &#199;a fouette le renferm&#233;, dans cette casemate. Le salp&#234;tre pas d&#233;rang&#233;, la pierre humide, le pl&#226;tre endett&#233;. Effectivement, la maison n'est pas reluisante. Si elle ne comportait pas quelques meubles sans int&#233;r&#234;t, elle ferait masure abandonn&#233;e. Une petite r&#233;ception aux carreaux disjoints. Une banquette au cuir crev&#233; et une m&#233;chante glace &#224; trumeau qui a tr&#232;s mauvais tain la parent de leurs atours.

Quelqu'un ? je demande civilement, toujours tr&#232;s poli, toujours comme il faut, tu penses, &#233;lev&#233; par ma F&#233;licie, avec des principes de bon aloi, cat&#233;chisme, communion priv&#233;e, costume du dimanche, grande toilette deux fois par semaine, lectures surveill&#233;es et tout et tout.

Silence !

Non, pas silence. Faut s'entendre sur la langue fran&#231;aise, merde, qu'&#224; force de tirer sur les mots par paresse d'en inventer d'autres, on finit par les disloquer, les malheureux. Personne ne me r&#233;pond, voil&#224; ce que j'entends par silence, sinon, on per&#231;oit du bruit. Un bruit fait par plusieurs animaux qui grognent et rognent et chienlitent de concert (faute de conserves).

Je me dirige vers une porte &#224; deux battants disjoints, moulures rapport&#233;es mais &#231;a tu t'en branles, et l'ouvre.

Le spectacle est, deux points : inattendu, stup&#233;fiant, confusionnant, choquant, int&#233;ressant, plus tout ce tu voudras et que tu pourras rajouter au crayon dans la marge apr&#232;s que t'auras appris ce dont il s'agit.

Figure-toi une pi&#232;ce parquet&#233;e, qui fut un salon, probablement (d'ailleurs un joli lustre-rouet subsiste au plaftard) et dont les volets sont ferm&#233;s.

Mais le jour entre abondamment par leurs fentes sup&#233;rieures, &#233;clairant la sc&#232;ne. Ici, pas de meubles : uniquement des matelas jet&#233;s au sol, une demi-douzaine, plac&#233;s l'un &#224; c&#244;t&#233; des autres de mani&#232;re &#224; composer un &#238;lot capitonn&#233;. Et sur ce terre-plein moelleux (gr&#226;ce &#224; la maison Simmons), partouzent cinq personnes en tenue d'Eve ou d'Adam selon la physionomie de leur h&#233;misph&#232;re austral.

Je te dis cinq, mais la chose n'appara&#238;t pas au premier coup d'&#339;il, &#233;tant donn&#233; la mani&#232;re dont ils sont entrelac&#233;s, ces ch&#233;rubins. De m&#234;me, pour d&#233;terminer les hommes et les femmes, il faut chausser ses besicles et bien avoir en m&#233;moire les planches d'anatomie potass&#233;es au cours de ses &#233;tudes.

Si tous les gens du monde voulaient bien se becter le scroumoulard, &#224; l'instar de ces cinq valeureuses personnes, tu parles d'une cha&#238;ne d'amiti&#233; que &#231;a donnerait, mon fr&#232;re ! T&#234;te-b&#234;che, b&#233;chamel, m&#233;li-m&#233;lo et poils partout ! Vive la mari&#233;e ! Trois gonzesses, deux julots. C'&#233;taient ces messieurs-dames qui grognaient comme des ours bruns qu'arriveraient pas &#224; d&#233;visser le couvercle du pot de miel. Et qui poussent des soupirs nasaux &#233;touff&#233;s par des pilosit&#233;s foisonnantes. Et qui aspirent, refoulent, d&#233;foulent, s'agitent, claquent, pressent, caressent, fessent, d&#233;tergent, pompent, grondent, tomadent des pieds, de la bouche et du cul, en grande superbe fr&#233;n&#233;sie. Valeureux occupants de la brave vieille plan&#232;te harass&#233;e.

Gardiens des traditions fran&#231;aises. Sur l'instant, on voudrait apporter sa contribution, intervenir, aider, pousser, pr&#234;ter main-forte, bite forte, s'employer, s'abandonner &#224; l'altruisme int&#233;gral. En premier de cord&#233;e, t'as tu sais qui ? Le fils Michu-Blumenstein, &#224; qui une grosse rouquine aux nichons rampants d&#233;tartre vigoureusement la tubulure. Une autre demoiselle dont je peux pas distinguer le visage puisqu'elle s'est fait un loup avec le sexe de la rouquemoute, fougnasse le moulapaf de celle-ci. Elle est elle-m&#234;me d&#233;gust&#233;e par un abonn&#233; au gaz qui me reste invisible pour la raison invoqu&#233;e par sa partenaire. La cinqui&#232;me personne est la seule &#224; se singulariser puisqu'elle s'est plac&#233;e &#224; califourchon sur la partie inf&#233;rieure du gars, jouant les voltigeuses &#233;questres avec un brio d'&#233;cuy&#232;re &#224; caf&#233;. Elle fait du trot assis &#224; l'anglaise, ce qui lui brimbale la laiterie et nous regarde survenir avec l'amabilit&#233; d'une commer&#231;ante bien dispos&#233;e envers sa client&#232;le, ce qui est de plus en plus rare &#224; l'&#233;poque de maintenant.

D&#233;p&#234;chez-vous ! nous presse-t-elle, soucieuse d'en terminer au plus vite avec sa position de fourgon de queue fourgonnant.

Et elle nous appelle aussi de la main, cette douce camarade.

J'entends un cri, en provenance de derri&#232;re moi. Me voil&#224; bouscul&#233;.

C'est la belle Patricia qui ne peut r&#233;sister &#224; l'appel de cette sir&#232;ne. Les sens en feu, comme on dit dans les foyers catholiques, elle se pr&#233;cipite sur le matelas et se trousse devant la cavali&#232;re. Jambes &#233;cart&#233;es, ce qui ne facilite pas la descente aux enfers de son slip.

L'autre califourcheuse plonge sous la robe pliss&#233;e de ma camarade, comme un photographe d'autrefois sous le chiftir noir de son appareil &#224; pieds. C'est Patricia qui va prendre le sien, de la mani&#232;re que &#231;a d&#233;carre. Tout ce monde, &#231;a ressemble &#224; une grosse chenille ondulatoire. Au petit train fant&#244;me. &#199;a s'&#233;vertue en cadence. Chacun chope son plaisir o&#249; il le trouve, en procurant celui de son prochain. Dans un sens, c'est beau. L'oignon fait la force. Maintenant, Patricia a d&#233;carr&#233;. Elle drive la tronche de la centauresse &#224; travers l'&#233;toff&#233; de sa robe, bien l'axer sur son compucteur.

Et moi, dans l'affaire ?

Eh ben, moi rien. Je ne me sens pas une &#226;me de participant. Le boulot me reprend, mon fieu. Oui, m&#234;me au plus fort de la partouzette, j'ai le souci de ma mission !

Je contemple le fils Michu. Se peut-il que ce soit vraiment l&#224; le pensionnaire disparu de Franck R&#232;che ?

J'ai h&#226;te de lui parler.

Et cela va &#234;tre possible car sa biberonneuse vient de lui d&#233;gager les cumulus. Il se redresse, l&#233;g&#232;rement envap&#233; par le d&#233;gagement de fum&#233;e de son conclave intime.

Titube.

S'approche, avec aux l&#232;vres ce sourire &#233;vasif, mi-g&#234;n&#233; mi-content du gus qu'on vient &#224; l'instant d'&#233;ponger.

Vous ne participez pas ? me demande-t-il.

Il se baisse, ramasse une boutanche de whisky coiff&#233;e d'un verre pos&#233; &#224; la renverse sur le goulot. Une rasade tsoin-tsoin. Me tend le verre.

A la v&#244;tre !

Lui-m&#234;me, sans attendre que j'&#233;cluse, porte la bouteille &#224; sa bouche et se met &#224; t&#233;tiner.

Bonne id&#233;e, ce coup de picole. &#199;a d&#233;lie la langue. Favorise les bonnes relations. Je me flanque un cul sec fa&#231;on Russe blanc en exil. Blaouf !

Et puis voil&#224;.

Voil&#224;, voil&#224;, voil&#224;, voil&#224;.

Voil&#224;, voil&#224;.

Voilaaaaaaaaaaaaaaaa.



CHAPITRE QUI N'EN EST PAS UN, MAIS QUI POURRAIT LE DEVENIR

&#199;a sent les frites. Depuis qu'Antoine a grandi, &#231;a sent toujours les frites &#224; la maison. On se croirait &#224; la Foire du Tr&#244;ne. Ce petit bougre de bougre raffole des frites &#224; m'man. Faut dire qu'elle les r&#233;ussit comme pas deux, ma vieille. Son secret, je vais t'y dire : elle les plonge un premier petit coup dans l'huile bouillante. Un simple aller-retour, deux secondes, pas davantage. Ensuite, elle les essore sur un linge (y a des vieux torchons en fin d'activit&#233; qui ne servent qu'&#224; &#231;a, chez nous). Cela fait, elle les remet dans la frigousse jusqu'&#224; ce qu'elles soient bellement dor&#233;es, ses patates. Dis &#224; ta m&#233;g&#232;re d'essayer et tu t'en pourl&#233;cheras les salsifis. Tu comprendras alors combien c'est utile de bouquiner du Sana. Pas de l'argent perdu, mais du placement solide, &#224; long terme, &#224; long sperme. Reine de la frite, F&#233;lochette. On se mettrait &#224; d&#233;cher, recta je lui ouvre une cabane &#224; frites dans un quartier estudiantin et on mystifie les Rothschild en moins de deux.

De me voir d&#233;bouler dans sa cuistance enfumaga, les bras lui en d&#233;gringolent, &#224; ma ch&#232;re femme de m&#232;re.

Antoine, je ne me doutais pas que tu allais rentrer.

Quelle id&#233;e ?

Depuis plusieurs jours que je ne t'ai pas revu.

Moi ?

Alors l&#224;, elle me la coupe au ras du calice, la ch&#233;rie. Je la d&#233;frime d'un &#339;il inquiet. Tu vois pas qu'elle se mette gentiment &#224; faire du home-trainer dans la Bl&#233;dine, maman ? Le machin pr&#233;coce, l&#224;, comment d&#233;j&#224; ? S&#233;nilit&#233; ! Merde, quel mot !

Ah, non, pas elle ! Je veux pas qu'elle d&#233;raille, ma vieille poule, se mette &#224; zonzonner du plaftard. Elle n'a pas l'&#226;ge, ni le physique. Une femme de cette activit&#233;, avec ce mouflet qu'on &#233;l&#232;ve Justement il se pointe en courant, l'Antoine bis. Me flanque son train de bois &#224; roulettes dans les moltebocks, bing ! Ouille que &#231;a &#231;a fait mal !

Bonjour, papa, il gazouille.

La bibise. Je me masse la guibolle endolorie par cet accident de chemin de fer.

M'man !

Mon ch&#233;ri ?

Pourquoi dis-tu que je ne suis pas rentr&#233; depuis plusieurs jours ?

Elle s'arr&#234;te de retirer ses french fried potatoes du bac cr&#233;pitant.

Mais, Antoine

Hein, pourquoi, ma poule ?

Voyons, Antoine, tu me fais marcher ! Tu sais bien que depuis trois jours tu n'es pas rentr&#233; ? Tu m'as t&#233;l&#233;phon&#233; un matin pour m'annoncer que tu partais en Haute-Savoie

Moi ?

Ses frites commencent &#224; fouetter le cram&#233;. Elle les sort pr&#233;cipitamment.

Tu mangeras mon bifteck, dit-elle, &#231;a tombe bien, je n'ai pas faim.

Jamais de la vie !

Dis donc, &#231;a sent mauvais pour le mental de ma doucette, d&#233;cid&#233;ment. V'l&#224; qu'elle ach&#232;te plus que deux steaks au lieu de trois, &#224; cette heure, alors qu'il &#233;tait pr&#233;vu que je rentre d&#238;ner ! Non, mais qu'est-ce qui se passe dans sa bonne t&#234;te, tout d'un coup ? Je ravale mon angoisse, me promettant bien de tuber &#224; notre m&#233;decin de famille apr&#232;s le repas. Dieu de chiotte, pourquoi cette brusque calamit&#233; ?

On vivait correctement, en s'aimant tendre. Et puis F&#233;licie perd la boule !

Confusion mentale, voil&#224; l'expression qui m'&#233;chappait. Elle fait de la confusion mentale ! Nous sommes frais. J'ai soudain des larmes dans la gorge.

Impossible de parler. Quant &#224; bouffer !..

M. B&#233;rurier a t&#233;l&#233;phon&#233; &#224; deux reprises dans l'apr&#232;s-midi pour demander si j'avais de tes nouvelles.

Mais, maman

Mon grand ?

Je le quitte &#224; l'instant, nous avons pass&#233; toute la journ&#233;e ensemble.

Vraiment ?

Son regard panique. Sent-elle confus&#233;ment qu'elle d&#233;bigoche ? Para&#238;t qu'au d&#233;but, les gens atteints d'amn&#233;sie ont le sentiment de d&#233;railler et il est d&#233;conseill&#233; de les effrayer en leur signalant qu'ils perdent les p&#233;dales. Alors, je la boucle.

A table ! crie maman.

Des frites ! Des frites ! glapit Antoine 2.

Puisque tu es rentr&#233;, va chercher du vin &#224; la cave, mon ch&#233;ri.

Car m'man ne boit un peu de picrate qu'en ma compagnie, sinon elle se fout &#224; l'Evian avec le lardon. Je descends dans notre r&#233;serve. Tiens, au fait, je t'en ai jamais parl&#233; de notre cave. Pas grande, mais bien garnie. Tous les bons auteurs : Montaigne sous forme de bordeaux grand cru class&#233;, Rabelais avec les vins de Loire, Colette avec les bourgognes, Fr&#233;d&#233;ric Dard avec les beaujolais, et Rousseau (pratiquement) avec les vins du Jura. Je me d&#233;cide pour un petit cahors dont j'aime le r&#226;peux. Remonte, et qui trouv&#233;-je install&#233; &#224; notre table, puisant &#224; pleines mains dans le saladier de pommes frites ? B&#233;rurier, en personne.

Qu'est-ce qui t'arrive, demande-je, tu as paum&#233; les cl&#233;s de ton logis, Gros ?

Le Mammouth engloutit quatre cent cinquante grammes de frites br&#251;lantes, ce qui le met en larmes, et les ayant pouss&#233;es dans ses profondeurs gr&#226;ce au porto blanc que vient de lui servir F&#233;licie, s'&#233;crie :

C'est &#224; toi dont j'aimerais poser la question. Tu me moules sans cris ni &#233;gards et j'ai battu la semelle &#224; l'agence en attendant ton retour au s&#233;rail ou du moins un coup de grelot. A'v'c &#231;a une Claudette en rogne qui m'a refus&#233; jusqu'&#224; la moind' petite pipe. C'tait gai ! Et pendant c' temps, monseigneur, naturliche, s'embroquait la merveilleuse cr&#233;ature qui s'est point&#233;e au burlingue, pas vrai ? M'sieur Bigzob y filait extase et reextase &#224; cette poutr&#244;ne, reconnais ? H&#244;tel des quatre gigots, j'suppose ? Eau chaude et froide, Champagne cordon rouge et tagada-veux-tu-souffler-dans-ma-trompette, boug' de d&#233;gueulasse !

B&#233;ru, je t'en prie, ma m&#232;re

Tu crois qu'elle y sait pas, ta m&#232;re, que son fils est un bouc-commissaire ? Un chibre &#224; t&#234;te chercheuse qu'arr&#234;te pas de trouver ce qui cherche ? Mince, quand j'pense le turf qu'on a sur les brandillons avec c't' affaire R&#232;che qu'en finit pas ! Et pendant ce temps, m'sieur le dirluche, le Don Casanova du pauvre, tringle la client&#232;le de passage. Et m&#233;gnace-gommeux je lis quat' fois de suite France-Soir au bureau, en l'attendant, avec une pimb&#234;che de secr&#233;taire qui veut pas sucer pour pas d&#233;ranger son rouge &#224; l&#232;vres, pas se laisser brosser &#224; cause que le plombier est pas encore venu r&#233;parer, ni te faire la moindre pogne sous pr&#233;tesque qu'elle s'est revenu les ongles. Moi, travailler dans des conditions pareillement semblables, je te le dis, Sana, je pr&#233;f&#232;re carr&#233;ment rempiler dans la Rousse officielle !

Il m'arrache la bouteille des mains, l'ouvre &#224; l'aide de son couteau suisse multilames, et se sert. Puis il file une tape sur la main d'Antoine, lequel tentait de chiper une frite.

Touche pas, l'arsouille ! gronde le dog de Bordeaux, c'est pas poli quand est-ce on est mignard d'aller piocher dans le plat avant qu'on vous aye servi.

Ce sermon express termin&#233;, Alexandre-Beno&#238;t empare d&#233;lib&#233;r&#233;ment le plat et bascule la moiti&#233; de son contenu dans son assiette, laquelle est inapte &#224; h&#233;berger un pareil chargement.

B&#233;ru !

Mouais ?

Il gnafe, gnafe d&#233;j&#224;. Et &#231;a d&#233;gouline ! Et &#231;a d&#233;gouline !

La gueule de B&#233;ru sur fond de friteuse, c'est un peu comme le drapeau fran&#231;ais sous l'Arc de Triomphe, des Trois &#233;toiles (les deux du G&#233;n&#233;ral plus celle d'avant). C'est fait pour, quoi. &#199;a prend sa compl&#232;te signification.

B&#233;ru, pourquoi pr&#233;tends-tu que je t'ai laiss&#233; poireauter &#224; l'agence toute la journ&#233;e alors que nous y &#233;tions tous les deux ?

Il s'&#233;carquille.

Tu te fous de m, commence-t-il.

Puis, se ravisant :

Ah, bon, t'as balanc&#233; des vannes &#224; ma&#226;me ta m&#232;re pour des raisons priv&#233;es et personnelles ?

F&#233;licie entre, munie de deux biftecks.

Mangez, messieurs, fait-elle, il me reste une tranche de jambon au frigo pour le petit.

Pas faim, m'man, tu peux lui refiler la mienne !

B&#233;rurier cramponne les deux morcifs de barbaque.

La viande, le soir, c'est trop lourd pour un gamin de quatre z'ann&#233;es, affirme-t-il doctoralement. D&#233;j&#224;, les frites, j'me demande

Il attaque la bidoche. Je le consid&#232;re, troubl&#233;. Pourquoi joue-t-il cette com&#233;die ?

B&#233;ru, de quelle affaire as-tu parl&#233;, il y a un instant ?

Il rote &#224; travers dix frites plac&#233;es dans son clapoir comme des chevaux de frise devant une tranch&#233;e de quatorze-dix-huit.

Delafr&#232;che ! prononce-t-il.

De la quoi ?

D&#233;glutition g&#233;n&#233;rale. On croirait entendre tomber une grosse enveloppe lest&#233;e d'&#233;chantillons dans la bo&#238;te &#224; lettres r&#233;serv&#233;e aux imprim&#233;s.

De l'affaire R&#232;che !

C'est quoi, l'affaire R&#232;che ?

Il allait renfoumer des tubercules frits, mais ma question le neutralise.

T't' fous de moi, mec ?

Le blanc de son &#339;il p&#232;se sur sa paupi&#232;re inf&#233;rieure. On y distingue une esp&#232;ce de toile d'araign&#233;e rouge, avec, de-ci, d&#233;-l&#224;, des tra&#238;n&#233;es jaunes &#224; l'arri&#232;re-plan de la r&#233;tine.

J'ai plut&#244;t le sentiment que c'est toi qui te paies ma tronche, camarade.

Pas du tout. T'es l&#224;, tu d&#233;barques, tu viens pr&#233;tendre qu'on ne s'est pas vus de la journ&#233;e alors qu'on ne s'est pas quitt&#233;s, tu me parles d'une soi-disant affaire R&#232;che dont je n'ai jamais entendu parler

F&#233;licie pousse un cri.

Seigneur ! Antoine, tu parles s&#233;rieusement ?

Mais naturellement, ma vieille ch&#233;rie. Je t'assure que ce soir, y a du bizarre dans l'air.

Elle s'approche de B&#233;ru, pose sa belle main blanche sur l'&#233;paule en arc de futaille du Gravos.

Vous entendez &#231;a, monsieur B&#233;rurier ?

Le Mastar se verse &#224; boire.

Ecoute, Sana, prends pas en mauvaise partie ce que je vais te demander, tu te serait-il pas cam&#233; avec la gonzesse au tailleur orange de midi ? J' sais que c'est pas ton style, mais p't' &#234;tre que des fois, juste un peu, mani&#232;re d'essayer.

Quelle gonzesse en tailleur orange, Alexandre-Beno&#238;t ?

Son effarement me donne soudain l'impression de me trouver dans le coma sans le savoir.

Y d'mande quelle gonzesse, ma&#226;me F&#233;licie, &#244; mon Dieu, qu'est-ce y est arriv&#233; ? T'as picol&#233;, Tonio ? Hein, dis-moi, soye pas pudique, c' sont des choses qu'arrivent &#224; tout le monde, m&#234;me &#224; moi. C'est &#231;a, hein ? T'auras forc&#233; sur une charognerie qu&#233;conque, un alcool blanc, je parie, c'est les plus traites.

Je n'ai rien bu d'autre qu'une Carlsberg en sortant de l'agence, Gros. Et je me sens parfaitement sain d'esprit. S'il ne s'agissait de m'man et de toi, je penserais plut&#244;t que vous me montez un papier carabin&#233;, tous les deux.

F&#233;licie est toute p&#226;le, avec le nez pinc&#233;.

B&#233;rurier s'est remis &#224; bouffer, fataliste, vite r&#233;sign&#233; &#224; tout, le Dodu. La croque l'entra&#238;ne dans son torrent calorique. Tant qu'y a de la mange, y a de la vie, pour lui. C'est l'organique qui le sauve. Ses visc&#232;res lui tiennent lieu de socle.

Ecoute, Antoine, mon ch&#233;ri

Ma poule ?

Tu te rappelles que vous arrivez de Haute-Savoie, M. B&#233;rurier et toi, o&#249; vous avez d&#233;masqu&#233; les agissements d'un odieux savant dont les exp&#233;riences

Qu'est-ce que tu racontes ? &#199;a fait plus d'un mois que je n'ai pas quitt&#233; la r&#233;gion parisienne.

Elle ouvre la bouche, se ravise et sort pr&#233;cipitamment. B&#233;ru en profite pour flanquer un coup de manche de couteau sur le poignet d'Antoinet qui avait la pr&#233;tention de piquer une nouvelle frite. Le mouflet, peu habitu&#233; &#224; ce traitement digne des ge&#244;les anglaises de jadis, &#233;clate en sanglots.

Retour express de F&#233;licie.

Qu'est-ce que tu as, mon bijou ?

Le bijou d&#233;signe le Gros en braillant de plus rechef.

Ainsi mis en accusation, B&#233;ru explique :

J'y ai admonestr&#233; qu&#233;qu' peu, ma&#226;me F&#233;licie, rapport &#224; un geste inconsid&#233;r&#233; qu'il a eu, faut jamais transiger a'v'c les enfants, qu'autrement, sinon, quand on est vieux, ils vous crachent z'&#224; la figure.

F&#233;licie opine, malheureuse, tout en calmant subrepticement la victime du Mammouth. Elle me tend un journal.

Lis, Antoine !

Je d&#233;ploie l'imprim&#233;. Titre &#224; la une : A Gen&#232;ve : un savant fou d&#233;pe&#231;ait ses victimes vivantes ! Sous-titre : L'ex-commissaire San-Antonio d&#233;masque ses odieuses exp&#233;riences. Photo d'un mec d'une petite soixantaine d'ann&#233;es, un certain Klapusky. Photo de votre serviteur. Photo de la victime. Photo de  l'antre du monstre . Je lis.

Une affaire rocambolesque en plein.

T'as d&#233;j&#224; visionn&#233; des films d'horreur ? Rien ne manque &#224; ce sc&#233;nario pour en fournir un gratin&#233; : l'asile de fous, les malades kidnapp&#233;s, le savant sadique, sa bande de p&#233;ones dont le principal protagoniste est un Espago du nom de Miguel Sanchez ! Je tombe des nues. Baba, il est, le San&#233;tonn&#233;.

Je regarde la manchette du journal : elle porte la date d'hier.

Toinet ne chiale plus. B&#233;ru a achev&#233; les deux steaks et s'octroie le restant des frites. Maman me couve d'un &#339;il &#233;perdu.

Je toussote, leur souris.

Ecoutez, fais-je, j'ai bien l'impression que mes potes de la presse ont contusionn&#233; &#224; la suite d'une erreur et gliss&#233; mon nom dans une affaire qui ne me concerne pas

Mais, Antoine, b&#234;le ma gentille ch&#233;rie &#224; cheveux gris.

B&#233;rurier brandit la bouteille de cahors pour montrer qu'elle est parfaitement vide. F&#233;licie s'en empare et dit qu'elle va aller en chercher une autre. Le Gros en profite pour d&#233;gager la tranche de jambon sur laquelle pignochait Antoine bis. Ce que voyant, le chiare se refout &#224; bieurler &#224; en devenir noir.

B&#233;rurier se grouille de morfiller le morceau de jambe de porc dont il a d&#233;trouss&#233; notre prot&#233;g&#233; et d&#233;clare :

Tu sais combien j' sus pas partant pour les toubibs et toutes leurs conneries, grand ? Pourtant, j' pense que dans ton cas, vaudrait mieux aller consulter un n&#339;ud-rologue, vu qu' t'as d&#251; p&#233;ter un fusible dans ton caberiot. Pas de panique, slave arrive des fois. Y t'ordonnera des trucs : des granul&#233;s, des tisanes de camomille, sais pas, et tu recouvriras la m&#233;moire. A ton &#226;ge, fatal ! Pour commencer, tu devrais faire un effort. Bordel, t'as pas pu oublier tout ce cirque, l'ami Franck R&#232;che, l'infirmi&#232;re que t'as lim&#233;e dans son parc, et le professeur avec ce pauvre fotebaleur qu'il avait dess&#233;qu&#233; &#224; ne lui laisser que le c&#339;ur, le cerveau et le trouduc. Rappelle-toi comme c'&#233;tait vachement horrible sous c'te cloche de verre. Et les serpents, dis, tu t'en souviens des serpents ? Et puis le restant ? La vieille liquid&#233;e dans le vestibule. Et Pinuche qu'a eu un accident. Et les parents au fils Patemouille que t'es all&#233; rendre visite ? Putain de Dieu, c'est pas possible qu'y n' te reste rien de tout &#231;a ! T'as tout de m&#234;me pas du roquefort &#224; la place de la mani&#232;re grise ! Y n' coule pas, ton cerveau !

Je me prends la tronche &#224; deux mains. Je ferme les yeux. Sonde ma m&#233;moire.

Je n'y trouve que la vie &#233;tale de ces derniers jours : la Paris D&#233;tective Agency, Claudette, toute seule depuis que sa copine nous a quitt&#233;s pour &#233;pouser un repr&#233;sentant en machines comptables. Le train-train Des gens qui viennent se plaindre qu'on les vole ou qui nous apportent des lettres de menaces. Rien de tr&#232;s int&#233;ressant depuis plusieurs semaines, &#224; preuve : le Vieux envisage de nous r&#233;int&#233;grer dans la Poule (ce que je refuse &#233;nergiquement) sous pr&#233;texte que l'agence n'est pas rentable.

Le gars Alexandre-Beno&#238;t file le portrait du savant sadique tout contre la proue aquiline de mon adorable visage :

Mais regarde-le donc, bont&#233; divine ! Et ose pr&#233;tendre qu'il te rappelle rien.

Rien, Gros. Je regarde, mais je n'ai jamais vu ce type-l&#224;.

Merdre, dit-il, on se croirait revenu &#224; l'affaire Klozett[2 - Cf : La vie priv&#233;e de Walter Kiozett.], la fois que ces canailles te m&#233;dicamentionnaient au point que tu savais plus o&#249; ce que t'en &#233;tais. Seulement, un chef-d'&#339;uvre du genre. quant &#224; te dire de quel genre il s'agit, hein ?

L&#224; &#231;a para&#238;t presque plus pire. Pas savoir ce que t'as fait ces derniers jours, et pas le savoir &#224; ce point, sans vouloir te d&#233;moraliser le moral, y a de quoi s'inqui&#233;ter. F&#233;licie lui tend une bouteille.

C'&#233;tait un repas ch&#233;tif, mon pauvre monsieur B&#233;rurier, je vais apporter le fromage.

Tourmentez-vous pas pour &#231;a, y a des sn&#232;ques plein Paris o&#249; je pourrai aller me terminer, ma&#226;me F&#233;licie. Le cas &#224; l'Antoine est plus &#233;pineux, dans un certain sens. J'lu disais justement qu'il doit voir un m&#233;decin, un pschitt-ana-lyste de pr&#233;f&#233;rence. Selon mon avis, c't' une simple question de tuyauteries d&#233;branch&#233;es. On nous a tellement cogn&#233; sur la th&#233;i&#232;re ces jours derniers qu'y doit m'faire une petite connerie de ce c&#244;t&#233;-l&#224;. Enfin, amenez toujours vot' frometon ; y a pas de raisons de se laisser abattre, et de tomber en digue-digue n'arrangerait pas les &#233;pinards

Il finit notre plateau de fromages, cependant bien achaland&#233;, vide la seconde bouteille ; croque six pommes reinettes, un paquet de petits-beurre, seize morceaux de sucre en buvant son caoua et termine une sucette au caramel arrach&#233;e de force &#224; Antoine bis.

Quelque peu satisfait au plan stomacal, l'Enflure se grattouille la nuque &#224; l'aide de sa cuiller &#224; caf&#233;.

Ma&#226;me F&#233;licie, attaque-t-il, vous auriez-t-il un lit de camp ou une chambre d'ami &#224; me disposer ?

Tu entends dormir ici ?

Ecoute, gars, aux grands m&#244;mes les grands rem&#232;des. Puisque ta gamberge flanche, on va te la r&#233;duquer bon gr&#233; la gr&#232;ve. Pinuche doit arriver &#224; la gare de Lyon demain matin &#224; six plombes et des poussi&#232;res. On va aller l'attendre, moi et toi, nous deux. Des fois qu'en le visionnant descendre du dur &#231;a te cr&#233;era un choc et que tu recouvriras la m&#233;moire.

Je ne r&#233;ponds rien. Je suis maussade. Inquiet. Je sais bien que c'est eux qui se trompent, mais je n'arrive pas &#224; d&#233;finir pourquoi, ni comment, voire en quoi ? C'est comme une sorte de conjuration obscure dont je serais la victime pour des raisons qui m'&#233;chappent. En moi, il y a un doute immense, une suspicion g&#233;n&#233;rale qui s'&#233;tend m&#234;me &#224; ma brave F&#233;licie. Mais n'est-elle pas victime d'un sortil&#232;ge, elle aussi ?

Non, Gros, on ne va pas demeurer ici, allons roupiller &#224; l'agence, nous serons plus pr&#232;s de la gare de Lyon, puisque tu pr&#233;tends que Pinuche doit d&#233;barquer aux aurores.

Avant tout, besoin de bouger. Le regard navr&#233; et anxieux de ma m&#232;re m'accable comme s'il exprimait un reproche muet. Je constate qu'elle adresse des signes &#224; Gradube, dans mon dos. De ces petits gestes peureux comme l'on s'en permet au chevet des grands malades.

Antoine 2 qui n'a positivement rien briff&#233;, gueule &#224; la faim. M'man lui annonce un &#339;uf coque. B&#233;rurier voudrait attendre dans l'espoir de lui chiper quelques mouillettes, mais je parviens &#224; l'entra&#238;ner.

Une fois au volant de ma tire, je demande :

A ton avis, Alexandre-Beno&#238;t, quel est ce micmac ?

Il tire sur une crotte de nez de consistance souple et mall&#233;able, en confectionne fort adroitement une sorte de ver de terre stylis&#233;, comme pour ajouter &#224; la r&#233;pugnerie de l'objet, puis la consomme d'un clapement de cl&#233;bard happant une mouche.

Si j' saurais seulement c' que t'as branl&#233; c't' apr&#232;me, je pourrais mieux davantage me faire une id&#233;e. C'&#233;tait quoi, la superbe gonzesse fringu&#233;e en orange ?

Mais je n'ai pas bronch&#233; du bureau ! Et je n'y ai vu personne !

Demain, Claudette te confirmera la visite de c'te morue, Gars. Mince, qu'est-ce tu tiens comme dose d'oublille.

Je cloque ma pompe au parking George V et on se rabat sur les Champs-Z&#233;. Y a des queues de toute beaut&#233; devant les cinoches qui affichent du cul. Des tomobilistes insouciants abandonnent leurs v&#233;hicules au beau mitan de l'avenue. Des jeunes gens en jeans, coiffure afro, bouilles affreuses, d&#233;ambulent en bousculant les passantes. &#199;a grouille dans les caf&#233;s et les magasins sont &#233;clair&#233;s abondamment. Je marche, mains aux poches, m&#233;lancolique tout plein, avec ce sentiment &#233;trange d'occuper ma peau en squatter.

B&#233;rurier parle choucroute.

Moi je ne parle pas. Ne l'entends qu'&#224; peine, &#224; travers des &#233;paisseurs de brumaille.

Tout &#224; coup v'l&#224; ton Santonio qui stoppe devant une petite boutique de frivolit&#233;s-lingeries f&#233;minines.

Le Gros s'arr&#234;te aussi.

Qu&#233;qu' chose t'int&#233;resse ? Tu veux t'd&#233;guiser en tra-velo, mec ?

Mes yeux sont riv&#233;s &#224; un porte-jarretelles bleu p&#226;le, frang&#233; d'une mince dentelle blanche et mouchet&#233; de broderies repr&#233;sentant de d&#233;licates ros&#233;s.

Pourquoi ce sous-v&#234;tement me fascine-t-il, que dis-je : m'hypnotise-t-il de la sorte ? Il m'a caus&#233; un choc. Une esp&#232;ce de d&#233;clic interne. Et voil&#224; que je le contemple d&#233;sesp&#233;r&#233;ment comme s'il allait me r&#233;v&#233;ler quelque chose. Je me r&#233;p&#232;te, sur un rythme pr&#233;cipit&#233; :  Porte-jarretelles, porte-jarretelles, porte-jarretelles  Et on dirait que je fais s'&#233;branler un immense et lourd volant de limonaire. Il y a comme des craquements dans ma t&#234;te, comme de la musique, comme des bribes de chanson mais &#231;a n'arrive pas &#224; partir franchement. &#199;a se coince. Le volant se bloque, l'appareillage se paralyse, le silence revient.

B&#233;ru s'enrogne :

Mais qu'est-ce tu maquilles, putain de Dieu ? T'es l&#224; devant ces harnais de souris comme un vieux d&#233;couill&#233; qui n'peut plus que convoquer des souvenirs. C'est pas encore de ton &#226;ge, la fanfreluche. Si m&#244;ssieur se met &#224; fr&#233;tiller devant une culotte vide, il va bient&#244;t s'enr&#244;ler dans le r&#233;giment des poches perc&#233;es pour se pomponner coquette &#224; travers le futal.

Il m'entra&#238;ne. Je le suis. Rue de Ponthieu, il conna&#238;t un petit estanco cordial o&#249; l'on trouve une choucroute correcte. C'est vrai que j'ai faim puisqu'il a nettoy&#233; &#224; lui tout seul la bectance de F&#233;licie, le sagouin. On s'installe &#224; une petite table garnie d'une nappe bonne-femme, sous une applique en bois tourn&#233; avec abat-jour de parchemin rouge. Le loufiat est un petit maigrichard &#224; probl&#232;mes d'ordre pulmonaire. Les revers de sa veste blanche ressemblent &#224; la palette de Van Gogh. Je lui souscris une ni&#231;oise suivie d'une c&#244;te de veau aux nouilles fra&#238;ches. B&#233;ru prend, pour sa part, une choucroute garnie en guise d'entr&#233;e et un cassoulet comme plat de r&#233;sistance. De la r&#233;sistance, c'est son estom' qui en a.

T'es vachetement fringant de la menteuse, t&#233;colle, r&#226;loche l'H&#233;norme ; comme bonnet de noy&#233;, merci bien. Le chevalier Silence, ouais ! Si ce serait que ma compagnie te d&#233;pla&#238;t, aye le courage d'y dire, je m'&#233;clisperais.

Je stoppe sa mauvaise humeur :

Laisse, je r&#233;fl&#233;chis.

Faites t'excuse, docteur, j'avais pas remarqu&#233;. Et on peut savoir l'objet de vot' gamberge ?

Un porte-jarretelles.

&#199;a, c't' une r&#233;ponse &#224; cent francs, si tu voudrais bien m'en refiler une &#224; mille, je trouverais peut-&#234;tre plus vite.

Porte-jarretelles. Un point, c'est tout. Porte-jarretelles.

Il renonce. Son regard s'est de nouveau rempli d'une fraternelle inqui&#233;tude.

J' voulais pas t'contrarier, fils. D'accord, porte-jarretelles. Je t'dis pas le contraire : porte-jarretelles y a, porte-jarretelles y reste, et alors, qu'est-ce qu'on en peut ? Vouloir extrapoler, ce serait idiot. Casse-toi pas la n&#233;nette, mon loup. Moi, j'ai rien contre les porte-jarretelles, bien au contraire. Le porte-jarretelles, c'est l'ami de l'homme, et les grognaces d'aujourd'hui sont des belles fumi&#232;res de se fout' des collants. C'est &#231;ui que tu matais dans la boutique de t't' &#224; l'heure qui te chancetique le cigare ? Je reconnais qu'il &#233;tait very well bathouze. Tu voudrais que je t'l'offre ? Si &#231;a peut te faire plaisir, aussi sec, demain, je vais te l'acheter. Le bleu, tu veux, ou bien tu pr&#233;f&#233;rerais une autre couleur moins voyante telle que rouge ou noir ? Tiens, ma Berthe en porte un noir avec des paillettes dor&#233;es que tu ne peux pas savoir son effet bandatoire sit&#244;t que tu l'aper&#231;ois. Magique. Le tricotin instantan&#233; garanti. Tu vas pas te mettre la cervelle en r&#233;moulade pour un simple porte-jarretelles, dis, p'tit homme ?

La mani&#232;re dont il me parle ! Ma parole, il me croit fou complet, le Gros.

Dis, je ne me liqu&#233;fie pas du bulbe, mon p&#232;re. Seulement, cette histoire de porte-jarretelles remue quelque chose dans mon esprit. Cela est tourmentant comme lorsqu'on a la certitude d'avoir oubli&#233; un rendez-vous important sans parvenir &#224; se rappeler ce dont il s'agissait.

Ah, bon, ben force-toi.

Je me force.

Venant de la rue, le bruit caract&#233;ristique d'une collision d'automobiles.

Des voix s'&#233;l&#232;vent, v&#233;h&#233;mentes. Je reconnais le timbre &#233;clatant d'un chauffeur de taxi.

Non, mais qu'est-ce qui t'a pris, dis. V&#233;role, de me faire une queue-de-poisson pareille ? T'as appris &#224; conduire dans le Cantal !

B&#233;ru soul&#232;ve un coin du rideau histoire de visualiser le d&#233;sastre.

Effectivement, le driver d'un G 7 invective un gros bonhomme qui doit &#234;tre violin lorsque l'&#233;motion ne le bleut&#233; point.

Pas trop de bobo, estime le Gros : de l'aile en papier chiotte et du phare cass&#233;, seulement.

Phare cass&#233;, porte-jarretelles.

Tr&#232;s loin, dans les ab&#238;mes de ma m&#233;moire, il y a des morceaux de phares Marchai sur l'asphalte d'une route. Je regarde ces d&#233;bris de verre en songeant au porte-jarretelles de De qui ?

Une odeur de choucroute.

B&#233;ru remet le couvert, &#224; grandes gueul&#233;es pr&#233;hensiles. Sa bouche, &#224; certains moments, ressemble &#224; un intestin. Il ne mange pas : il absorbe. La nourriture part dans son alambic puissant, pour des transformations formidables.

Gros !

Sioupla&#238;t ?

Claudette n'a pas de porte-jarretelles, n'est-ce pas ?

'Jord'hui, elle en avait pas. Un slip bleu, &#231;a d'accord, mais pas de porte-jarretelles.

Il continue de choucrouter. Les strasbourgs &#233;clatent dans sa clapeuse comme des ballons rouges au contact d'une flamme. Y a d&#233;goulinances de part et d'autre. Il s'essuie la bouche avec sa cravate, n'ayant pas le temps de ramasser sa serviette tomb&#233;e au sol.

C' d'v't' &#234;tre g'zesse, abouffe B&#233;rurier. Puis, la choucroute &#233;tant chose fermentante, il rote fort dans le restaurant, ce qui nous vaut des regards int&#233;ress&#233;s de la client&#232;le.

Que dis-tu ?

L&#224;, rien, j'ai juste rot&#233;.

Mais avant ce cri du coyotte pris au pi&#232;ge ?

Ah oui : je t'disais que &#231;a devait z'&#234;tre probablement la gonzesse qu'en portait. Encore sa fameuse gonzesse. Elle &#233;tait trop jolie pour se compromettre a'v'c des collants, assure B&#233;ru en roulant serr&#233; une tranche de lard pour mieux se l'introduire. Un prose comme t'aimes. La forme des cuisses aussi. Vraiment ton genre. J' sus s&#251;r que t'auras grimp&#233; cette s&#339;ur, Sana. Il serait &#233;t&#233; impossible que &#231;a ne se peut-ce. J'en suis &#224; me demander si on te l'aurait pas esp&#233;di&#233;e pour t'aguicher et te subir un traitement de choc afin que ta m&#233;moire aille &#224; dame. M'est avis que nos gredins ont pris peur et voulu gagner du temps.

Oui, &#231;a y est, je tiens l'affaire par la crini&#232;re. La bioutifoule gueurle est venue &#224; la p&#234;che au Santantonio, se l'est embarqu&#233; dans un endroit peinard et y aura fait gober de la pur&#233;e d'oublille. Secoue-toi la tronche, bont&#233; de Dieu ! Le porte-jarretelles, je te dis que c'&#233;tait le sien. Rem&#233;moire-te-la, sapristi. Y a ben des choses qui te restent d'elle.

Tiens, les poils de son frifri. Blonds comme ses crins, ou noirs ? Ou rouquinos ? T'as oubli&#233; son visage, mais t'as pas pu oublier son dargif, tel que j' te connais ! Voyons, une chagatte, Sana ? De premi&#232;re qualit&#233;. Rayonnante pour ainsi dire. Le mignon tablier de sapeur, bien frisott&#233; ?

Essaie de te souvenir, mon Loulou. On n'a rien sans peine. Le porte-jarretelles qu'encadre le gentil bijou comme un rideau de th&#233;&#226;tre ouvert ?

Rien que d' t'en causer, je crois m'en rappeler, alors toi qu'as s&#251;rement v&#233;cu la chose, c't' un jeu d'enfant. Un beau minou, &#231;a n'a pas pu te sortir de l'esprit, voyons ! Regarde-moi bien en face, San-a, et t&#226;che de revoir son cul !

J'ai beau, rien ne s'op&#232;re.

C'est le n&#233;ant, mon pauvre vieux.

Sa minouche, Tonio, sa gentille craquette, allons ?

Le vide, je te dis. C'est toi qui crois que j'ai perdu la m&#233;moire, en fait

En fait, quoi ? Mon trouble me reprend.

Ah, on peut dire qu'elle nous aura foutus dans l'impasse, cette biche, soupire Big-Pomme. Et il ach&#232;ve sa choucroute.

R&#233;p&#232;te ! m'&#233;crie-je soudain.

R'pter quoi ?

Tu as dit : elle nous aura foutu dans l'impasse, cette biche ?

C' possib'. A cause ?

Je ne sais pas, ces deux mots

Quels deux mots ?

Impasse biche &#199;a me fait comme le porte-jarretelles.

Tu veux dire, goder ?

Non, mais une esp&#232;ce de lointain remue-m&#233;nage dans mon esprit. Un peu comme si j'allais avoir une r&#233;v&#233;lation.

Lourdes ! il jette, sarcastique, et de faire habilement grincer sa chaise pour trouver une rime imm&#233;diate au louf qu'il vient de balancetiquer.

Je redis :

Impasse Biche Porte-jarretelles.

Un vrai po&#232;me de Pr&#233;vert. Indiscutablement, j'emmagasine quelque chose. Du mat&#233;riel. Dans quel but ? Serait-il exact que j'aie eu une rupture de lucidit&#233; ? qu'un morceau de ma vie me soit sorti de la gamberge ?

En sortant du restau, au lieu de gagner tout de suite la Paris D&#233;tective, je propose au Surgonfl&#233; une l&#233;g&#232;re virouze p&#233;destre sur les Champs-Elys&#233;es, la pr&#233;textant digestive. En fait, je retourne, mine de rien, &#224; ce magasin de frivolit&#233;s bandol&#233;euses o&#249; s'est produit le choc. Le porte-jarretelles est l&#224;. Et aussit&#244;t, ma caberle cr&#233;pite comme un compteur Geiger.

&#199;a vient ? questionne Sa Majest&#233;.

Ta gueule, par piti&#233;, laisse-moi me d&#233;patouiller de mon probloque tout seul, dans le calme et la concentration.

Un cloduche s'arr&#234;te, nous tend la main. Je lui attrique un bif et du coup, le tra&#238;ne-lattes m'appelle camarade. Il m'explique son service dans la marine : Mers El-K&#233;bir, la d&#233;bectante flotte britiche, la toute belle v&#233;role chop&#233;e &#224; Singapour et le coup de ya pris dans le burlingue &#224; Toulon, un soir d'escale Je lui conseille d'aller arroser son pass&#233;, bien le faire mousser au gros rouge.

Tiens ! Mais o&#249; est donc ni car ? Je veux dire B&#233;rurier-le-Preux. Nobody, P&#233;p&#232;re vient de s'&#233;clipser. Je mate alentour, la foule en manque de distractions qui se balade, d'un cinoche &#224; un demi panach&#233;, arpentant le ruban d'un pas lourd de vie fatigante. Et j'avise le Gravos en grande converse anim&#233;e avec une nana ch&#233;tivement loqu&#233;e d'une minijupaille pass&#233;e de mode qui ne cache rien de ses bas ni des brides mousseuses de son porte-jarretelles. La souris, tr&#232;s &#233;videmment (et treize &#224; la douzaine) est une dame-pute, pas mal de son corps, grande, avec des cheveux dor&#233;s coup&#233;s court, des lunettes d'&#233;caill&#233; qui lui donnent un petit aspect intellectuel et mettent du romantisme dans ses yeux cupides.

Annonce-toi ! me h&#232;le le Conqu&#233;rant des trottoirs.

Je m'approche.

La petite coquine que voil&#224; est d'accord pour pr&#234;ter son con court &#224; une esp&#233;rience. Elle va viendre &#224; l'agence qu'est &#224; deux pas, tu as deux cents points sur toi, j'esp&#232;re ? Tu les passeras dans les frais de burlingue.

Qu'est-ce que tu maquilles ? Je n'ai rien contre les aimables personnes qui font commerce de leurs charmes, mais je ne fais g&#233;n&#233;ralement pas appel &#224; elles pour mettre mon compteur &#224; z&#233;ro.

B&#233;ru enfonce son bitos plus bas que ses oreilles, d'un geste rageur, transformant sa bouille en une sorte de t&#234;te ail&#233;e.

Chiotte ! a'v'c tes &#233;ternelles r&#226;leries. Quand j' pense que c'est pour ton bien que je machine ! Viens, et &#233;crase-toi deux minutes, si tu voulais bien, que je m'&#233;coute un peu penser &#224; t&#234;te repos&#233;e.

Notre trio fend la foule descendante.


* * *

C'est chouette, comme taule. Vous vous mettez bien, les gars. Bon, alors, par lequel je commence ?

Tu commences juste par aller dans la pi&#232;ce d'&#224; c&#244;t&#233; pour enlever ta jupe et ton corsage, r&#233;pond B&#233;rurier. Uniquement ta jupe et ton corsage, tu piges ? Quand est-ce ce sera fait, reviens.

Le Gros me pousse dans un fauteuil. Il incline le lampadaire &#224; 45 degr&#233;s, le faisant reposer sur une chaise, en veillant &#224; ce que sa grappe d'ampoules soient dirig&#233;es vers la porte par o&#249; est sortie la p&#233;tasse.

Apr&#232;s quoi il &#233;teint la lumi&#232;re et reste immobile. La prostitu&#233;e r&#233;appara&#238;t bient&#244;t.

Cueillie par les lumi&#232;res cr&#251;ment braqu&#233;es sur elle, elle met son bras en &#233;cran devant ses yeux.

H&#233; ! &#224; quoi vous jouez, les gars ? Je vous pr&#233;viens que si c'est pour tourner un film porno, faudra r&#233;viser mes honoraires.

Prends-toi pas pour Lise t'et Laure, ma grande, et tortille un peu du figne, mani&#232;re de nous montrer qu' t'es pas une potiche chinoise.

En maugr&#233;ant, la donzelle consent &#224; adopter des poses qu'elle juge hautement suggestives et qui consistent &#224; mettre un pied sur une chaise, puis l'autre, tout en faisant des signes de d&#233;n&#233;gation avec son valseur.

Le porte-jarretelles ! me chuchote B&#233;ru. Il est bath, non ? C'est un vrai. Dedieu ! Un des plus beaux que j'eus-saille rencontr&#233;. T'as mat&#233; ces fleurettes ? Et puis ces dentelles ? Dis, elle charrie avec sa blondeur casque d'or, la Miss Tatebite, visionne un peu sa cressonni&#232;re comme elle est sombre. Une barbe d'Hindou, mon pote ! Le julot &#224; passion qui ne peut fader qu'avec une blondinette authentique, y doit &#234;tre dr&#244;lement repass&#233; quand cette polka d&#233;gage son slip.

La p&#233;ripat&#233;ticienne r&#233;torque vertement que son style, c'est justement cet anachronisme et qu'elle n'est pas mont&#233;e chez nous pour subir les sarcasmes d'un goujat. Ce qu'entendant, B&#233;rurier se h&#226;te de la calmer :

F&#226;che-toi pas, poulette, je causais pour dire, il est impeccab', ton crougnou et j'en ferais mon No&#235;l tous les matins, esp&#232;re. T'as la chagatte du si&#232;cle, ma gosse. Bien comme j'aime. Dimensionn&#233;e de premi&#232;re. Pas pendante, comme ce pourrait t'&#233;t&#233; son cas, vu le surmenage que tu lui subis. La cramouille de classe, style haute bourgeoisie. Remets voir encore un pinceau sur ce fauteuil, merci. Et sur le dossier, tu pourrais ? Ouais, elle peut, tu penses, souple comme elle est. Une vraie &#233;liane, ce petit c&#339;ur ! Mince, t'as vu la mani&#232;re bien continue que son frisottin communique avec son arri&#232;re-cour ? Oh, mais dis, elle me p&#226;me le calbar, mademoiselle. V'l&#224; que mon copain Popaul se met &#224; d&#233;vergonder. Je vas ressembler &#224; une antenne, d'ici tout de suite, moi ! Est-ce la m&#233;moire te revient, Sana ? Non ? Merde ! Tant pis, si tu permets, je vas m'&#233;clipser avec madame dans mon burloche, que nos deux cents pions soyent pas totalement perdus. Faut l'amortir, Ninette. Finis de te dessaper, Charlotte. Vite, j'urge !

Et il se taille en d&#233;bouclant son b&#233;nouze, raflant au passage sa conqu&#234;te d'un bras sans r&#233;plique.

Je soupire. Les guignoleries du Gros m'ont agac&#233;. Il est comme l'enfer, ce bon goret : pav&#233; de bonnes intentions.

Je redresse le lampadaire et actionne les autres loupiotes d'ambiance.

Les bas, le soutien-loloches et le porte-jarretelles de la prostipute gisent en tas soyeux sur ma moquette. En &#233;mane un parfum agressif qui me flanque mal au c&#339;ur.

Je consid&#232;re les hardes sans m'en approcher car elles m'inspirent une vague r&#233;pugnance.

Tiens, song&#233;-je, il est blanc.

Et aussit&#244;t, j'ajoute : comme, je suppose, celui de Patricia.

Alors j'&#233;mets un cri de fant&#244;me &#233;cossais dont on d&#233;molit le ch&#226;teau pour b&#226;tir &#224; la place un magasin &#224; grande surface. C'est terrible ce qui s'op&#232;re en moi. D'une violence de locomotive haut le pied qui continuerait sa course chez le chef de gare apr&#232;s que des &#233;l&#233;phants aient r&#233;quisitionn&#233; son butoir afin de s'en faire des tabourets.

Cet impact ! Ce saisissement ! L'avalanche ! Malpasset ! &#199;a manque emporter ma raison, ma sant&#233;, mes glandes, tout mon moi premier et tout mon moi second. C'est quasiment d&#233;vastateur.

Je me chope la calbombe pour essayer de neutraliser la sir&#232;ne d&#233;traqu&#233;e qui y lance la plus f&#233;roce des clameurs.

Je ne me sens plus la force de rester seul. C'est un incoercible (de plus en plus je vois ce mot employ&#233;, alors je vais le mettre un petit coup dans cette &#339;uvre, pas avoir l'air locdu), besoin de chaleur humaine, de soutien, de pr&#233;sence. Je me fais peur, si tu veux tout savoir.

B&#233;ru ! B&#233;ru ! B&#233;ru !

Il est l&#224;, le cher vieux ch&#233;ri. Admirable de pr&#233;sence. Besognant la brune blonde dans ce qu'elle a de plus brun. Elle se tient accoud&#233;e au bureau et lit une bande dessin&#233;e qui fait partie de la biblioth&#232;que du Mastar. Lui, debout derri&#232;re elle, pistonne &#233;nergiquement, en grognant d'aise.

B&#233;ru, &#231;a y est ! &#199;a y est ! lanc&#233;-je.

Moi, &#231;a y est presque ! riposte le bouillant personnage.

Tout m'est revenu !

Moi, c'serait plut&#244;t le contraire : tout va me partir !

Sans &#233;gard pour son imminente p&#226;moison, je continue de lui distribuer mon enthousiasme forcen&#233; :

Le voile s'est d&#233;chir&#233;.

Criez pas si fort, proteste la p&#233;ripat&#233;tipute, vous allez me le faire d&#233;janter.

Mais moi, &#233;perdu de moi-m&#234;me, riche de ma d&#233;livrance souveraine :

Je me rappelle Frank R&#232;che, le professeur Klapusky, nos m&#233;saventures genevoises, les parents Michu, la fille orange.

Elle avait un baigneur formid, hein ? r&#226;le B&#233;ru, plus attach&#233;, en ce pr&#233;sent critique &#224; des images &#233;rotiques qu'&#224; des exploits policiers.

Du tonnerre, Gros.

La moule fra&#238;che comme chez Prunier ?

Une merveille.

Avec de la garniture blonde ?

De l'or.

Et le tout tr&#232;s sexy ?

A ne plus pouvoir se retenir !

Pas du tout le c&#244;t&#233; jambon persill&#233;, comme ma Berthy et tant d'autres ?

Non, du joyau digne de Van Cleef ou Cartier, Gros.

Ouai ai ai ais Je vois ! Maman ! Ah ! Hiiiiii ! Oh bordel de Dieu ! Je d&#233;carre Ben remue un chou&#239;a, Ninette ! Aide-toi, merde ! J'enfilerais le bourrin de bronze &#224; Jeanne d'Arc, sur la place des Pyramides, y r'muerait davantage mieux que toi, salope ! Tu le sens pas que je vais au panard ! Et &#231;a voudrait la retraite des vieux et les allocations familiales, cette salet&#233;-l&#224; ! Bouge, j' te dis ! Mais bouge donc, v&#233;role ! T'es pas morte, si ?

Il se tait, se calme, court un moment encore sur son erre, puis, gravement, fait le pas en arri&#232;re r&#233;glementaire qui l'isole de sa partenaire.

Profitant de ce que sa franche connexion conserve encore pour un moment les apparences de la vie ardente, il l'essuie aux fesses de la fille.

Il maugr&#233;e, B&#233;rurier. Post co&#239;tum animale vachement ronchon, je te le dis.

C'est ben pour dire de gaspiller sa marchandise, dedieu de merde ! La conscience professionneuse est carbonis&#233;e de nos jours. Tu crois qu'elle aurait seulement lev&#233; le petit doigt pour bouger les miches, cette putasse ? Un vrai mannequin. T'entres comme dans une estation de m&#233;tro. Et encore, une estation de m&#233;tro vibre quand une rame entre en gare.

 Non, elle a griff&#233; notre carbure, ensuite, d&#233;merd-en-z'y, elle s'en lave le prose ! Bon, enfin on n'l'avait pas grimp&#233;e pour &#231;a. L'essentiel c'est que la m&#233;moire te soye revenue. A pr&#233;sent, raconte 

Nous cong&#233;dions la dame au porte-jarretelles miracle et je fais &#224; mon cher camarade le r&#233;cit des p&#233;rip&#233;ties qui marqu&#232;rent ma journ&#233;e. Te les &#233;pargne, vu que tu les sais d&#233;j&#224;.



CHAPITRE D'OCCASION, MAIS EN PARFAIT ETAT. CONVIENDRAIT A PETIT ROMANCIER DEBUTANT AUX DONS CERTAINS

Le bonheur de l'humanit&#233; est un leurre.

Et le leur c'est le n&#244;tre.

Et Len&#244;tre a fait de beaux jardins.

Prends-moi pour qui tu voudras. Et m&#234;me  oui, m&#234;me  pour ce que tu voudras, mais je compose ce ravissant po&#232;me tout en p&#233;dalant &#224; fond la caisse en direction du V&#233;sinet.

En banlieue, on dort t&#244;t. A onze plombes tomb&#233;es, ce sont les fen&#234;tres des premiers &#233;tages qui brillent. Les rez-de-chauss&#233;e baignent dans l'ombre !

Tu commences par quoi t'est-ce que ? demande B&#233;rurier d'une voix o&#249; r&#244;dent des sommeils.

Patricia.

Tu la crois mouill&#233;e dans cette b&#233;chamel ?

Faut voir.

C'est le larbin du morninge qui vient voir &#224; la grille si j'y suis. Comme j'y suis, effectivement, il me demande ce que je d&#233;sire.

Voir M Patricia d'urgence.

Mais, Monsieur et Madame re&#231;oivent ! objecte l'homme &#224; tout faire.

Ravi de l'apprendre, donc nous tombons bien.

Ils ne peuvent abandonner leurs invit&#233;s.

C'est mademoiselle que je souhaite rencontrer. Vous me reconnaissez, je suppose ?

Vous &#234;tes venu dans la journ&#233;e, oui.

B&#233;rurier qui n'aime pas les parlementations prolong&#233;es s'arrache &#224; la bagnole.

Y renaude, ton saint-cyrien ? questionne le Valeureux, faisant implicitement allusion aux gants blancs que porte le valet car tu sais combien les bourgeois sont d'un contact polluant, ainsi que le fait si justement remarquer l'&#233;ditorialiste de l'Humanit&#233;.

Est-ce l'hirsuterie du Gros qui impressionne notre molosse ? Toujours est-il qu'il c&#232;de &#224; nos instances, comme Rodrigue &#224; son devoir, et nous guide jusqu'&#224; la demeure.

Des ronrons de conversations, des bruits de verrerie entrechoqu&#233;e, des rires. La f&#234;te bat son plein. Fin de repas mondain. L'heure que les nanas se racontent leurs gyn&#233;cos et les messieurs leurs cland&#233;s.

Un instant s'&#233;coule et un grand gros gonzier folichon comme un cageot de tomates g&#226;t&#233;es nous d&#233;boule sur le poil, l'&#339;il m&#233;content, la l&#232;vre d&#233;j&#224; tortue par des projets de r&#226;leries.

Eh bien, messieurs, que signifie ?

Navr&#233; de vous importuner, monsieur de la Grabotte, nous souhaiterions parler &#224; mademoiselle votre fille.

Elle n'est point t'ici !

&#199;a m'&#233;chappe :

O&#249; est-elle ?

Ah, &#231;a, monsieur, commencez par vous nommer avant que de me poser des questions, dont l'indiscr&#233;tion frise l'impudence.

Commissaire San-Antonio !

&#199;a le calme &#224; peine, un petit peu pourtant &#224; cause de l'effet de surprise. Il sourcille. Sa bouille &#233;clair&#233;e par le repas fin ne me revient pas. D'ailleurs, si elle me revenait je ne saurais qu'en faire.

&#199;a ne m'explique pas l'objet de votre visite nocturne, monsieur.

Patricia a eu un l&#233;ger accident, ce matin. L'homme qui l'a t&#233;lescop&#233;e est impliqu&#233; dans une affaire criminelle et le t&#233;moignage de votre fille est essentiel.

Patricia ! Vous la connaissez donc ?

J'ai d&#233;j&#224; eu le plaisir de lui parler.

Entr' aut' plaisirs, jette perfidement B&#233;rurier, lequel, oncque ne saura jamais pourquoi, croit le moment opportun pour &#233;plucher et croquer quelques cacahu&#232;tes qui garde-mangeaient au fond de sa vague.

Au diable si je comprends quelque chose &#224; ce que vous me dites, gronde le p&#232;re de la Grabotte, j'ignore tout de cette histoire d'accident et je

Il se tait, comme un qui vient de prendre un coup de corne de taureau dans les bijoux de famille.

Mon Dieu, mais alors, ce serait peut-&#234;tre &#231;a !

&#199;a, quoi, Monseigneur ? s'inqui&#232;te Alexandre-Beno&#238;t en crachant un bout de coque de cacahu&#232;te sur le gilet de notre h&#244;te.

Ma fille est actuellement en observation &#224; l'H&#244;pital Am&#233;ricain. Elle pr&#233;sentait soudain certains troubles

Voulez-vous dire qu'elle a perdu la m&#233;moire, monsieur ? demande-je.

Exactement. Comment le savez-vous ?

Rassurez-vous, elle va la recouvrer incessamment.

Je m'incline s&#232;chement et quitte le hall avant que le bonhomme soit revenu de ses &#233;motions.


* * *

Impasse de la Biche.

Nous l'arpentons &#224; pas feutr&#233;s.

Ce soir, la grande grille closant la propri&#233;t&#233; du fond est ferm&#233;e. Comme elle est haute et garnie de piques, je renonce &#224; l'escalader, pr&#233;f&#233;rant faire appel &#224; mon ami s&#233;same.

Un parc, t'as remarqu&#233; combien cela sent bon, la nuit ? Des odeurs capiteuses de mousse et de branchages

T'es charg&#233;, Gros ?

A bloc, r&#233;pond mon pote en pressant sa poitrine comme pour un d&#233;but de crise cardiaque.

Je vais m'arranger pour entrer dans cette carr&#233;e. Toi, tu attends. Si tu per&#231;ois du suif ou si je tarde trop &#224; revenir, tu d&#233;clares la guerre &#224; ton tour.

Banco. Tu penses qu'il peut y avoir du grabuge ?

Je m'&#233;loigne sans r&#233;pondre.

Bien s&#251;r, il y a le perron et sa double porte pontifiante. Seulement moi, pour les visites subreptices, je pr&#233;f&#232;re les entr&#233;es de service. Je suis un modeste de l'effraction, en somme.

Justement, sur la face ouest (ou sud, ou est, voire peut-&#234;tre m&#234;me nord, impossible de te certifier, j'ai oubli&#233; ma boussole dans le tiroir de ma cravate) de la maison, est une porte de fer, avec des vitres d&#233;polies derri&#232;re le motif forg&#233; qui repr&#233;sente des roseaux.

Cric cric-crac crac, te v'l&#224; chez toi, mon biquet. Des relents de cuisine.

De bonne cuisine, fa&#231;on truc-muche &#224; l'armoricaine. Il s'agit d'une office. Je trouve la r&#233;ception sans coup f&#233;rir. Tout est &#233;teint, d&#233;sert.

Un escalier garni de moquette. Premier &#233;tage. Obscur, &#224; l'exception d'un rai de lumi&#232;re au beurre noir sous une porte.

Moi, les raies, tu sais comme j'en raffole ? De l'arr&#234;t d'autobus &#224; la raie culi&#232;re, en passant par le rai de lumi&#232;re. Mon vice !

Je fonce vers la clart&#233;. Elle s'&#233;tale sur un tapis rouge. J'entends un bruit tr&#232;s faible, comme de source. Me penche afin de zyeuter par ce providentiel trou de serrure sans lequel on ne pourrait garder aucune femme de chambre &#224; son service. Ressens un choc. Suis surpris. Indign&#233;, confus&#233;ment. Bouillonnant d'une col&#232;re animale que tu partageras avec moi, je l'esp&#232;re et y compte bien, quand tu sauras que je vois une dame couch&#233;e &#224; m&#234;me le sol, avec un fort coussin oriental sous la nuque et un second sous les reins, en train de se faire pourl&#233;cher le tr&#233;sor par un chien blanc. La piti&#233; prend le pas sur la rage : faut-il que cette pauvre cr&#233;ature (je cause de la dame) soit infiniment veuve ou c&#233;libataire, inexpugnablement refoul&#233;e pour ainsi confier au lapage d'un canin ce que les canines d'un chaud lapin appr&#233;cieraient foutrement. La belle est labiale ! Le label de la b&#234;te ! L'Abel Ca&#239;n-caha ! La belle jardin&#233;e. Faut-il qu'elle soit pleinement organique pour &#233;prouver du bonheur &#224; cette d&#233;shonorance animale ? Pour jouir d'une souillure aussi pauvrette. Si encore elle appelait le cl&#233;bard Alfred, Gaston, Jules ou Manuel, on pourrait la croire aux prises avec de d&#233;licieuses r&#233;miniscences.

Mais non, elle l'appelle M&#233;dor, simplement, tristement M&#233;dor.

Je tourne le pommeau de la porte. Entre. Le chien cesse de d&#233;guster sa ma&#238;tresse pour me faire front. Et elle, &#233;namour&#233;e, le supplie :

Continue, M&#233;dor ! Continue, mon ch&#233;ri !

Le M&#233;dor, chien avant tout, s'avance vers moi. Loulou de Pom&#233;ranie, ce sagouin, &#231;a ne t'&#233;tonne pas, j'esp&#232;re ?

Les pires viceloques de toute la gent canine. Il me jappote contre, sans trop y croire.

La donzelle est une grande merveilleuse brune, tr&#232;s brune enti&#232;rement. Pas de la premi&#232;re jeunesse, mais loin de la derni&#232;re. De la fra&#238;cheur, si tu vois. Maturit&#233;, comestibilit&#233;, velout&#233;, grain de beaut&#233; bien plac&#233;, fermet&#233;, salacit&#233;, amen ! Bref, si j'avais l'habitude de finir l'&#233;cuelle des clebs, je lui sauterais dessus &#224; genoux joints (juillet, ao&#251;t, septembre) ; seulement moi, merci, tr&#232;s peu, il m'arrive d'avoir un comportement de caniche, certes, mais c'est toujours un r&#244;le de composition, jamais un de d&#233;composition. Tu le comprends ? M'approuves ?

Merci, garde la monnaie pour ta peine.

Navr&#233; d'interrompre les prouesses de votre amant, ch&#232;re madame

Elle se redresse du buste, les bras &#233;cart&#233;s pour maintenir son &#233;quilibre ; et les jambes aussi, par manque de pr&#233;sence d'esprit. Le genre d'&#233;tourdie qui laisse le magasin ouvert en allant faire des courses.

Elle para&#238;t &#233;tonn&#233;e de ma pr&#233;sence, un peu inqui&#232;te, mais pas vraiment terroris&#233;e, sans doute parce que, gr&#226;ce au ciel et &#224; m'man qui m'a d&#251;ment fignol&#233;, je ne poss&#232;de pas une bouille qui gu&#233;rit les hoquets r&#233;calcitrants.

Le loulou pom&#233;ranien fr&#233;tille de la quouette, en signe de bienvenue.

Vous avez l&#224; un petit compagnon tr&#232;s affectueux.

M&#233;dorrr est un amourrr, me roule-t-elle les  r d'une voix langoureuse, suave, saupoudr&#233;e de loukoum et parfum&#233; de senteurs orientales.

Pas de doute : un tympan aussi exerc&#233; que le mien identifie le timbre de la personne qui a r&#233;pondu &#224; l'appel de Patricia.

Je constate que la chambre, d'un exquis mauvais go&#251;t, capiteux, capitonn&#233;, froufroutant et tout, est tapiss&#233;e de photographies de chiens. Une vraie salingue, cette grand-m&#232;re : elle baise &#224; courre. Ameute les meutes. La bouillave, pour elle, &#231;a d&#233;marre au son du cor : ta&#239;aut, ta&#239;aut Beaucoup de races sont repr&#233;sent&#233;es : basset haount, fox-terrier, dalmachien, saint-bernard, &#233;pagneul breton, etc.

La galerie de vos s&#233;ducteurs, je suppose, ch&#232;re madame ?

J'adorrrre les chiens, avoue-t-elle.

Elle ajoute, en appuyant fort avec l'&#339;il :

Les hommes aussi, d'ailleurrirs.

Combl&#233; de l'apprendre. Donc, un gar&#231;on en parfait &#233;tat de fonctionnement a &#233;galement sa chance avec elle ?

Et lequel de ces casanovas &#224; quatre pattes a-t-il eu vos pr&#233;f&#233;rences ?

Elle me montre spontan&#233;ment un poster g&#233;ant qui occupe un panneau complet de la chambre et d&#233;clare :

Flick !

Rien d'&#233;tonnant : c'est un braque !

Il &#233;tait &#233;tourrrrdissant, s'enthousiasme la dame nue et lui, il me faisait vrrrraiment l'amour.

Compliment, un sacr&#233; bonhomme. Vous avez des enfants ?

Non.

Dommage, j'eusse aim&#233; les conna&#238;tre

Vous &#234;tes un cambrioleurrr ? demande-t-elle, sans la plus l&#233;g&#232;re nuance d'angoisse.

Pas le moins du monde, ch&#232;re madame, en ai-je l'apparence ?

Elle sourit, fait la moue :

Existe-t-il encorne des apparrrences, de nos jourrrs, et peut-on s'y fier ? qui &#234;tes-vous ?

Mon nom est San-Antonio, et je suis policier.

Elle referme instinctivement les jambes, transformant sa belle moule angora en triangle de panne.

Je sais que cerrrtains policiers se perrrmettent bien des choses, mais j'ignorrrrais qu'ils p&#233;n&#233;trrrraient de nuit chez les gens, parrr effrrraction.

Elle se rel&#232;ve. Elle a tort car la nouvelle position adopt&#233;e permet &#224; ses fesses de tomber, et elles tombent dru, comme des poires m&#251;res par vent d'orage. D&#233;cid&#233;ment, elle bascule dans la vioquerie, la ch&#233;rie. Avec un je-ne-sais-quoi d'encore tr&#232;s comestible, voire de tentant. Elle doit, en dehors de son chenil, conna&#238;tre des trucs pas mal pour les longues soir&#233;es &#224; la campagne. C'est la damoche id&#233;ale quand tu d&#233;boules seul&#226;bre, par une fin d'apr&#232;s-midi d'automne, dans une hostellerie de province dont elle est la patronne. Tu lui offres un glass lorsque la serveuse est all&#233;e se torchonner et tu lui places les premi&#232;res atteintes derri&#232;re le rade en l'affirmant qu'elle est follement d&#233;sirable.

La voici qui cramponne une vague robe de chambre tr&#232;s vague et floue comme la notion de Dieu dans la cervelle d'un premier communiant, la passe n&#233;gligemment, en prenant soin de laisser le devant largement &#233;cart&#233;.

Elle s'assoit sur le lit, me d&#233;signe un pouf tendu de soie brout&#233;e, tout proche du plumard, et murmure :

Je vous &#233;coute, car je suppose que si vous &#234;tes ici sans intention de d&#233;rrrober quoi que ce soit, c'est pour me dirrre quelque chose ?

Erreur, dou&#233;e madame, c'est vous qui allez me dire quelque chose.

Grand Dieu, qu'aurrrais-je &#224; dirrre &#224; un policier ?

Son cador blanc, priv&#233;, revient &#224; la charge et lui file son bouchon de radiateur dans l'entrejambe.

Madame lui flatte le couvercle mais refuse la caresse :

Laisse, M&#233;donrrr-grrrrand fou, plus tarrrrd !

D&#233;&#231;u, l'animal se rabat alors sur ma braguette.

Ah, non ! exclame-je, secteur r&#233;serv&#233; aux dames, mon loulou. J'aime bien les truffes, mais pas dans mon slip.

Comprenant que mon calbute est un lieu o&#249; la main de l'homme (la mienne except&#233;e) n'a jamais mis les pieds, le cl&#233;bard va piquer un roupillon sur la descente d'Ulysse : qui dort bouffe !

Vous connaissez, je crois, un certain Philippe Dauphin, ch&#232;re madame ?

Elle pouffe.

C'est la deuxi&#232;me fois qu'on me parrrie de ce garrr&#231;on aujourrrrrd'hui.

C'est un jeune arrrrchitecte qui trrrrravaille pourrrr mon marrrri.

Comme tu le remarqueras en me lisant, elle ajoute davantage de  r &#224; certains mots parce que tu penses bien que je vais pas m'amuser &#224; les compter en le retranscrivant. D&#233;j&#224; beau que je me donne cette peine.

Vous le fr&#233;quentez beaucoup ?

Moi ? Pas du tout. Je l'ai vu quelques fois ici, il amenait des plans et en discutait avec mon &#233;poux.

Elle s'abstient de rouler les  r dans la phrase ci-dessus, &#233;tant donn&#233; que celle-ci n'en comporte pas. Faute de  r , elle roule un peu les  1 , mais je ne vais pas t'entrer dans les menus d&#233;tails, sinon, &#224; quelle heure tu sortiras de ce polar ?

Quels travaux ex&#233;cute-t-il ?

Je n'en sais fichtrrre rien.

Dans quelle brrrranche travaille votre mari ?

L&#224;, c'est moi qu'ai roul&#233; les  r  par contagion, car rien ne se contracte plus rapidement qu'un accent, &#224; part la v&#233;role et le rhume de cerveau.

Les Laborrrratoires Punta

Je r&#233;agis bien. C'est-&#224;-dire que je parviens &#224; ne marquer aucune r&#233;action. Laboratoire ! Mot magique. V'l&#224; la connection avec feu le professeur Klapusky.

Vous &#234;tes espagnole ?

Mon &#233;poux l'est, moi je suis &#233;gyptienne de naissance.

Bon : laboratoire et espanche. Le chauffeur du professeur &#233;tait espago. Je te r&#233;p&#232;te que &#231;a encha&#238;ne, mec. Je sais quand la carburation s'op&#232;re harmonieusement. Y a pas de coup &#224; f&#233;rir. Le moulinet d&#233;vide son fil sans heurt. C'est de la bonne marchandise.

Je pressens des choses qui tourniquent dans mes profondeurs mentales. Une tortillance de vers en paquet dans une bo&#238;te &#224; id&#233;e perc&#233;e de petits trous.

Un grouillement d'id&#233;es inabouties, de pressentiments vagues, de fulgurances pas suffisantes pour &#233;clairer la sc&#232;ne. Tout &#231;a clignote. Mais j'arrive pas &#224; coordonner en plein. C'est comme si t'essayais de lire la bible &#224; la lumi&#232;re d'un phare tournant d'ambulance. Des bribes, des brimborions. Rien, quoi ou presque

Il y fait quoi, votre bonhomme dans son laboratoire, merveilleuse descendante de N&#233;fertiti ?

Elle roucoule en tr&#233;moussant le fion.

Oh, comme vous &#234;tes excitant, beau policier. Mon marrri ? Il fait des rrrecherches

Et il trouve ?

Il trrrouve, il exploite, tout &#231;a, ce sont ses prrroblemes, moi je ne m'occupe de rrrrien.

O&#249; est-il en ce moment ?

Un d&#238;ner d'affairrrre.

Il va rentrer ?

Naturrrrellement. Pas encorrrre. Si vous &#233;tiez dans la m&#234;me humeurrre que moi, nous aurions le temps de fairrrre des choses terrribles. Je vois &#224; votre nrrregarrrrd que vous aimez les choses terrribles en amourrr, vrrai ou faux ?

Gagn&#233; !

Alors, j'ai drrrroit &#224; un gage ?

Avant que j'eusse eu le temps d'interposer, elle m'est tomb&#233;e &#224; genoux devant le pouf et, suivant l'exemple de son molosse d'alc&#244;ve, me file le pif contre le paf. Pouf !

Je me recule. Trop promptement. Un pied du pouf se prend dans le tapis et je tombe maladroitement &#224; la renverse. La dame d'Egypte (tu parles d'une plaie !) me saute dessus &#224; cheval, t&#234;te-b&#234;che. Je d&#233;couvre un panorama en friche. Pas tentant pour une livre &#233;gyptienne. Elle a le Nil mar&#233;cageux, M&#233;m&#232;re. Le delta du P&#244;, on dirait plut&#244;t. Et puis la chair de ses cuissots trembille comme une voile quand tu vires de bord. Et y a aussi son prosibe en forme de sacs pas remplis, t'imagines ? Bref, je regrette de ne pas &#234;tre rest&#233; devant mon Dubonnet. Vorace comme tu la sais, elle m'inspecte la housse &#224; fl&#251;te, la m&#232;re Moulapine. Ce coup de main pour te d&#233;capsuler un futal ! Vzzzzloup ! Servez chauve ! Le goumi farceur ! Elle me virgule son &#233;teignoir sur le cierge magique, pas qu'il d&#233;gage trop de fum&#233;e. Son arri&#232;re-train de marchandise vient, &#224; la reculette, solliciter ma bouche de ma haute bienveillance. Je ne la lui accorde pas. Cette personne me colle de l'&#233;moi dans la partie sud, et de l'effroi dans la partie nord, comment expliques-tu &#231;a, t&#233;zigue-p&#226;te ? Je fais de louables efforts pour d&#233;gager mon buste. Lui refoule inexorablement le popotrain &#224; deux mains. Le c&#244;t&#233; :  non madame, pas ce soir, ma maman m'attend . Mais elle est obstin&#233;e comme toutes les vieilles femelles en rut. Elle veut, et par cons&#233;quent, elle insiste.  Toto, mange ta soupe !  Merde, &#231;a va pas aller de la sorte toute la vie, non ? Alors faudra toujours subir ? Du premier biberon &#224; l'extr&#234;me-onction ? Se soumettre par peur ou lassitude ? Bouffer de force des panades, de l'huile de foie de morue, des le&#231;ons de grammaire, des culs, des cons, des couleuvres, des pages d'histoire, de la soupe &#224; la grimace ? Oh, mais c'est que je veux plus, moi ! Je garde la fin de mon app&#233;tit pour bouffer, la terre qui blanchira mes os. Marre, &#224; la fin, d'&#234;tre sans cesse partant, &#233;ternel volontaire enr&#244;l&#233; de force dans le r&#233;giment des soumis. J'ai des droits &#224; &#234;tre moi-m&#234;me, non ? Je les ferai valoir, jur&#233;, d&#233;cid&#233;, oblig&#233;. Avant qu'il claque aux vents des &#233;pop&#233;es, les &#233;tendards de la r&#233;volte commencent par germer &#224; l'ombre des c&#339;urs meurtris.

Une naissance, c'est tout petit, et &#231;a passe inaper&#231;u. Seulement elle se transforme en pr&#233;sence, la naissance. Alors je r&#233;ponds pr&#233;sent, moi, Santonio. C'est mon heure, mon bonheur, ma bonne heure, j'ai l'heur de vous le dire &#224; tous, toi, les autres, monstres empaff&#233;s qui allez dans la carri&#232;re aux a&#238;n&#233;s en file indienne achever de vous faire mettre, enquiller profond dans l'oigne le chibre f&#233;roce de la tradition de mis&#232;re, allez, boum ! je te fous un point &#224; la ligne, que tu puisses respirer.

La vioque, plus je la pousse, plus elle m'agresse des miches. Veut co&#251;te que co&#251;te me l'empl&#226;trer sa figasse &#224; crini&#232;re, sale morue ! J'arc-boute &#224; l'extr&#234;me. Mais c'est lourd une vieille garce apesantie sur ton poitrail. Et c'est neutralisant, la mani&#232;re p&#233;remptoire qu'elle t'investit Dudule, l'arrache &#224; sa tani&#232;re pour lui faire ex&#233;cuter un gentil num&#233;ro de cirque, tout droit sur ses pattes de derri&#232;re.

Je me mets &#224; gueuler ferme apr&#232;s la dabuche. L'ordonne de filer de moi d'urgence. Que j'&#233;touffe et qu'elle va s'&#233;touffer aussi avec mon pilon &#224; clitos en pleine turgescence. Seulement, ces bougresses flasques, les insultes les survoltent, pis qu'une vieille tantouze trait&#233;e de tantouze par un camionneur dont le tee-shirt chlingue la m&#233;nagerie en gr&#232;ve.

&#199;a lui flanque des roucoulances, mes  vieille salope, esp&#232;ce de truie, fumi&#232;re, charogne vivante, putain faisand&#233;e et autres trucs de ce genre qui me partent de l'esprit inventif sans que j'aie &#224; les chercher.

Tout &#224; coup, je me mets la bramante en sourdine ; le niveau sonore &#224; z&#233;ro.

Tu sais quoi ? Un petit machinchose de rien du tout que je viens d'apercevoir au plafond. Un trou ! Moins grand que celui que la m&#232;re H&#244;nisoa Quimal y Panse me pr&#233;sente d'autorit&#233;. Un trou comme pour fixer la suspension, et puis on n'a pas fix&#233; de suspension et pas rebouch&#233; le trou, tu mords ? Et mon extraordinaire instinct m'avertit que quelqu'un regarde par ce trou. Je le sens habit&#233;, voil&#224; la v&#233;rit&#233;. Il constitue une sorte de pr&#233;sence ; le prolongement d'une pr&#233;sence, comme c'est le cas d'un p&#233;riscope. Et vite, ayant r&#233;alis&#233;, je d&#233;tourne mon regard. Je reviens &#224; mes moutons. A mon chaton, le gros minou de la m&#232;re Bouffemi qu'elle voudrait m'en laisser les restes apr&#232;s M&#233;dor, l'horreur. Que pourquoi je finirais pas l'&#233;cuelle &#224; son glouton, du temps qu'elle y est ? Canigou, je pr&#233;f&#233;rerais, parole ! D'ailleurs je connais des restaurateurs qui ont assis leurs r&#233;putations dessus, en le servant &#224; leurs clilles napp&#233; de cr&#232;me fra&#238;che et de champignons de Pantruche ; dans un plat d'argent, tout passe.

L'Egyptienne m'entonne le Chant des Pyramides. Faut que j'agisse vite. Une id&#233;e Au lieu de tenter en vain de la refouler, je la laisse me bloquer sa poilerie sur le pif. Je coule ma main droite sous ses blagues &#224; fesses, jusqu'&#224; la poche de mon veston. Mon briquet. C'est pas galant, je conviens.

Tu vois, je fais noisette honorable, ne cherche pas &#224; biaiser en levrette. Est-ce qu'on leur cause de Jeanne d'Arc en Egypte, tu crois ? S&#251;rement. Simplement, ils l'appellent Nasser au lieu de Jeanne. Du pouce j'actionne le cambuteur. &#199;a gaze ! Et &#231;a enflamme ! Je sens la chaleur dans ma main. Je rapproche un peu de son baquet. Elle se rend pas compte tout de suite de l'imminence, ayant par nature le feu au cul. Mais lorsque la flamme lui mord le prose, elle s'&#233;crie :

Ch&#233;rrrrri, mais qu'est-ce que vous me faites de si bon !

&#199;a, je r&#233;ponds en d&#233;pla&#231;ant mon briquet.

Via que son vieux grognard se met &#224; cramer. Un faux mouvement de ma part, je le jure sur l'honneur. &#199;a fouette la barbe en flammes dans la pi&#232;ce. Le br&#251;lis agricole. La vieille bondit en hurlant vers sa salle de bains o&#249; elle est assur&#233;e de trouver une borne d'incendie. Changement de pompier, pour lors.

En ce qui me concerne la part, moi je trace hors de la chambre. J'ai rep&#233;r&#233; un deuxi&#232;me escalier au fond du couloir. Il m&#232;ne au second &#233;tage, tu l'auras devin&#233; avec cette sagacit&#233; que t'as fini par contracter &#224; ma lecture. Je grimpe quatre &#224; quatre en me renfouillant Coquette qui me bat la breloque.

J'avise une rang&#233;e de portes. Heureusement que j'ai le sens de l'orientation. Quel topographe j'eusse fait si je m'&#233;tais mis topographe ! Faut dire qu'entre les deux niveaux, t'as pas de mal &#224; retapisser la carr&#233;e situ&#233;e au-dessus de celle que je viens de quitter. J'y cours, en tourne le loquet. Fermaga. Toc-toc.

Qui est l&#224; ? demande une voix masculine.

Ouvrez !

Mais

Police !

On ouvre. Je me trouve devant un type en pyjama, maigre, un peu vo&#251;t&#233;, il a de longs cheveux noirs qui lui pendent de chaque c&#244;t&#233; du visage, un nez tout biscornu, l'&#339;il fl&#233;tri, la bouche en guidon de course.

Qui &#234;tes-vous ? lui demande-je.

Ga&#239;tano, le valet de chambre. C'est votre piaule, ici ? Ben, oui, je donnais

Je consid&#232;re le plancher recouvert d'une carpette &#224; bon march&#233;. M'accroupis et l'arrache. Le trou est l&#224;, bien net dans le m&#233;chant parquet.

C'est pour remplacer la t&#233;l&#233; ? demande-je au valeton.

Il se trouble et bredouille.

Mais, &#231;a y &#233;tait

Vous regardez tous les jours votre patronne assouvir ses passions ?

Il hausse les &#233;paules, d&#233;tourne son regard de navrance. Tu remarqueras, sur les publicit&#233;s des montres, les mod&#232;les repr&#233;sent&#233;s indiquent toujours 10 h 10, parce que c'est la position la plus optimiste des aiguilles, et puis &#231;a compose le  V de victoire. Jamais tu les verras marquer 8 h 20. La bouille &#224; Ga&#239;tano marque continuellement 8 h 20, et m&#234;me 7 h 25 quand il est contrit comme en ce moment.

Je lui souris.

Une vraie salope, hein, la vieille ? Je parie qu'elle vous viole aussi &#224; l'occasion ?

Il se racle la gorge.

Qu'est-ce que vous me voulez ?

Il y a longtemps que vous travaillez dans cette maison ?

Oui

Je voudrais poursuivre, mais une d&#233;tonation claque dans le parc. Un coup de feu. Il r&#233;sonne dans le silence nocturne, longuement. Je bondis, pensant &#224; mon B&#233;ru de faction sous les frondaisons.

Attendez, monsieur, attendez, il faut prendre garde ! s'&#233;crie le domestique.

Tout en parlant, il ouvre une armoire de bois blanc.

^K^^^^^

clou- Eh bon, dites donc, vous &#234;tes par&#233; pour attendre les "T^efas.murmure temateur en me braquant.



ESPECE DE NOUVEAU CHAPITRE

Ce qui suit pourrait faire l'objet d'un livre &#224; part, mais comme je ne chipote pas, je vais l'inclure &#224; celui-ci. T'as des romanciers, d'un sujet de conte ils font un roman-fleuve. Des plumitifs d&#233;plum&#233;s du cigare qui n'ont que leur vie &#224; raconter et qui, quand ils l'ont finie, la recommencent. C'est fou ce que l'imagination est rarissime &#224; notre &#233;poque.

C'est &#224; ce point que j'arrive plus &#224; bouquiner. Lire quoi ? Des branlettes ? Y a que les nubiles qui s'int&#233;ressent aux poils de cul. Je suis trop velu pour. Moi, pas pour me vanter, mais je surabonde de la gamberge. Je m'&#233;couterais, n'arr&#234;terais plus. T'en foutrais &#224; t'en coller une indigestion, &#224; t'en faire d&#233;gueuler dans mes marges si minces du fait de ma g&#233;n&#233;rosit&#233;. Elle me terrifie, l'ininvention de mes temporains. C'est grave, tu sais, cette s&#233;cheresse qui conduit &#224; l'absence. En politique, dans l'art, dans la qualit&#233; de la vie comme ils disent dans tous les compartiments, &#231;a scl&#233;rose nettement, non ? Y a de plus en plus d'hommes sur mon globe, mais ils sont de plus en plus vides. On dirait des cartons &#224; &#339;ufs empil&#233;s. Creux, je te dis. L&#233;gers. N&#233;antesques. Barbe-&#224;-Papa, oui, voil&#224; bien le h&#233;ros moderne. Du vent mall&#233;able, sans densit&#233; v&#233;ritable. Il a doucement balay&#233; d'Artagnan, Ivanho&#233;, Lemmy Caution. Fini, Zorro, il n'arrivera plus, il est reparti, pour toujours ; et Tarzan, et Maigret, Pardaillan, consorts, cons&#339;urs. Marquise des Anges, Caroline Ch&#233;rie, tout le beau folklore : terminate ! Dor&#233;navant : Barbe-&#224;-Papa ! Barbe-&#224;-papa for ever. Barbe-&#224;-papa, pr&#233;sident. Barbe-&#224;-Papa chef de l'Opposition, de l'exposition, des suppositions. Barbe-&#224;-Papa, de l'Acad&#233;mie Barbe-&#224;-Papa, prix Concourt ! Barbe-&#224;-Papa, papa, le pire !

Ceci pour en venir &#224; quoi ? questionne-je en montrant l'arme, histoire de me donner une contenance.

A vous prier de ne plus bouger, r&#233;pond Ga&#239;tano. Venez vous allonger sur mon lit !

Je risque de m'y endormir.

Un lit est fait pour qu'on y dorme. Allons, pressons !

J'h&#233;site. L'angoisse me mord la tripouille. &#199;a signifiait quoi, ce coup de p&#233;tard dans le jardin ? Est-ce le Mastar qui a d&#233;fouraill&#233; ? Ou bien, au contraire, lui a-t-on balanc&#233; le potage ?

La mitraillette de messire Ga&#239;tano brille comme un vieux meuble encaustiqu&#233; &#224; la lumi&#232;re parcimonieuse de sa lampe de chevet.

En soupirant, je m'approche de son plume, mais tu parles que j'ai ma petite id&#233;e de derri&#232;re (et m&#234;me de devant) la t&#234;te, moi, l'aminche. Santonio, c'est pas une cuiller &#224; soupe que tu manipules &#224; ton gr&#233;. Regard d'aigle, esprit de d&#233;cision, r&#233;flexes fulgurants, souplesse de billet de banque, les muses ont pas l&#233;sin&#233;.

Le larbin &#224; p&#233;toire n'est pas un novice. Il a pris du champ pendant ma man&#339;uvre, pas risquer un coup fourr&#233; du beau flic. Et sa seringue pointe obstin&#233;ment en direction de mon nombril, adorable cible.

Dois-je &#244;ter mes chaussures ? je ricane.

Inutile, je ferai le m&#233;nage.

Je m'allonge donc, ainsi qu'il le souhaite, bras ballants.

Et c'est sur ce d&#233;tail que j'attire ton attention, au moyen d'une gaffe si besoin est. Bras ballants. C'est t'expliquer que mes deux rames pendent de part et d'autre du pucier. La main droite, dans le mouvement, a cueilli le fil de la lampe de chevet. Je tire dessus un bon coup et l'obscurit&#233; se fait. J'attends pas, tu penses, Hortense ! Dans le m&#234;me temps que la pi&#232;ce plonge dans le noir, moi je plonge dans la ruelle du lit. Et comme j'ai raison ! Sinon j'aurais oraison (fun&#232;bre). Car ce sagouin d&#233;guis&#233; en saligaud n'h&#233;site pas. Vraoum !

Tout de suite la fum&#233;e ! S'en faut d'un trilliardi&#232;me de poil que je d&#233;guste. Le vent du boulet, tu peux dire qu'il me d&#233;coiffe. Heureusement, je suis d&#233;j&#224; sous le pieu. Mais j'ai eu la bonne id&#233;e de pousser un cri agonique au moment de la rafale. Elle &#233;tait si parfaitement r&#233;ussie, ma complainte fun&#232;bre, que Ga&#239;tano, le bon ap&#244;tre, ne doute pas un instant de m'avoir rectifi&#233;. Il grommelle des choses en espagnol, genre soliloque du tueur ayant tu&#233;. Il veut redonner la luce car il en claque de buter avec une canne blanche, le tr&#233;sor. Alors il se penche et t&#226;tonne pour trouver la prise. En fait de prise, c'est &#224; la mienne qu'il a droit. Prompt comme un l&#233;zard (que tu peux venir chatouiller si &#231;a te chante, madame), je cramponne sa main p&#226;le dans la nuit. Et je tire &#224; fond, plus irr&#233;sistiblement que lorsque j'ai arrach&#233; la douille. L'effet escompt&#233; se produit. Il cogne du bocal contre le montant du lit. Sans respirer, me v'l&#224; qui soul&#232;ve le plumard en m'arc-boutant, comme Jean Valjean soulevait le char embourb&#233; pour d&#233;gager ce pauvre charretier &#224; la con et se faire retapisser par l'inf&#226;me Javert &#224; la rancune si implacable qu'il y a de quoi s'en taper l'Hugo contre la commode. Je d&#233;place le lit, m'affale. Un bruit du genre flasque, comme quand tu roules &#224; v&#233;lo dans une bouse de vache. Et puis un r&#226;le. Je me d&#233;gage, me faut un certain lapsus de temps, comme dit B&#233;ru, pour piger la r&#233;sultante de cette action fougueuse. Eh ben, mon pote, c'est du positif. Le pied du lit est retomb&#233; juste dans le creux de la nuque &#224; Ga&#239;tano. Et si je ne commets pas d'erreur, au plan estimatif, je suis pr&#234;t &#224; te parier un saint-honor&#233; contre les Honoraires de Balzac qu'il est bel et bien d&#233;c&#233;d&#233;. Ce qu'on est peu de chose, t'avoueras ? Un pied de lit et pouf ! bonsoir tout le monde. On ne devrait jamais sortir de chez soi, comme disait un f&#233;tus.

Me reste plus qu'&#224; ramasser la mitraillette pour aller voir ailleurs ce qu'il advient.

&#199;a cavale fort dans la maison. Et d&#232;s lors, mon &#226;me se serre, car je suppose que le Gros a subi la loi des survenants, comme on dit dans l'Equipe, le quotidien de l'&#233;lite cycliste.

Une voix demande en espagnol de la r&#233;gion du sud-est de Madrid :

Qu'est-ce qui se passe, Ga&#239;tano ?

Un gonzier dr&#244;lement diabolique, c'est ton Santantonio ch&#233;ri.

Ahahaha fait-il, en imitant le cri de l'apprenti d&#233;funt.

Apr&#232;s quoi, il se planque dans le couloir, derri&#232;re une grosse commode horriblement Louis XV de l'ann&#233;e derni&#232;re &#224; Marienbad.

Un murmure au premier. Puis un pas dans l'escadroche.

L'ombre de l'arrivant le devance. Le zig d&#233;bouche sur le palier du deuxi&#232;me floor (du c&#244;t&#233; de Saint-Flour). Un prudent. Il reste plaqu&#233; au mur. Il tient un perforateur de bidoche &#224; la main, un bien gros, un &#233;norme, un qui fait mal et que je devine gav&#233; de grosses pralines toutes pr&#234;tes &#224; prendre leur envol.

Il attend, h&#233;site Je retiens mon souffle. Mais ne vais pas pouvoir le retenir plus d'un quart d'heure, cet imp&#233;tueux. J' sais pas si t'es comme moi, mais sans oxyg&#232;ne, je suis bon &#224; nib. Y en a d'autres, c'est le caf&#233; ou le calvados, m&#233;zigue : l'oxyg&#232;ne. Alors, au bout de pas si longtemps que &#231;a, je me paie un bol d'air. Le mec a de l'instinct. Il me devine et, avec une promptitude de n'importe quoi qui est tr&#232;s prompt, s'annonce et appuie sur sa d&#233;tente.

Il est plus prompt, je te r&#233;p&#232;te, que la langue de cam&#233;l&#233;on la plus prompte, mais h&#233;las pour sa pomme, il l'est moins que Sang en Tonneau. Lequel fait d&#233;j&#224; ronronner sa moulinette farceuse. Si bien que lorsque le gus s'appuie sur la d&#233;tente de son composteur, il est d&#233;j&#224; passablement mort et que ses bastos pratiquent de nouveaux trous dans le plancher.

Rien qui te rende dingue comme la poudre et le fracas de la mitraille, mon camarade. N'&#233;coutant que ma courge, pardon, que mon courage, je fonce dans l'escadrin. Un type attend, en bas, revolver au poing. Il est gant&#233;. Il est tr&#232;s p&#226;le. Je l'arrose. Il &#233;choue aussi sec au concours de long&#233;vit&#233; organis&#233; par Mathusalem. Se r&#233;pand. Alors il y a un bruit de fuite dehors. Je me pr&#233;cipite. Une ombre me saute dessus, vlan ! j'y fais sa f&#234;te. Attends, il me reste encore des balles ? Non, ce sont les derni&#232;res. Tant pis, je finirai &#224; la main. Pas besoin, l'ombre est partie au royaume des ombres : celle de M H&#244;nisoa Machin. Merde, une femme. Je me suis trop press&#233;. Et mon Dieu, qu'y puis-je ? Seul contre tous. Morte !

Quatre morts, en pas trois minutes. Le temps de te faire cuire un &#339;uf. A moins que tu l'aimes mollet ?


* * *

Et puis quoi ?

Y a la nuit, le parc Des rumeurs en provenance du voisinage. Tu te rends compte, au V&#233;sinet, une mitraillade pareille, en pleine noy&#233;, l'effet produit ? Un endroit si r&#233;sidentiel et tout ! Que les promoteurs immobiliers vont en avaler leurs dentiers en lisant &#231;a dans le journal demain. Leur R&#233;sidence des Pr&#233;s Jolis ou de la Biche au Bois, comme ils vont l'avoir dans le sac, surtout avec la crise, ces gentils requins. O&#249; assurer la qui&#233;tude bourgeoise des nantis si le V&#233;sinet tourne au ouesteme ? A Pigalle ? La Courneuve ? Clichy ?

J'h&#232;le de toutes mes forces :

B&#233;ruuuuu !

Mais le silence seul me r&#233;pond comme on &#233;crivait jadis, &#224; l'&#233;poque o&#249; le papier &#233;tait moins co&#251;teux, sans compter les encres d'imprimerie et les charges sociales qui nous tuent.

Pas de B&#233;ru. Plus de B&#233;ru. &#212; Seigneur !

Je cavale &#224; l'endroit o&#249; mon adorable compagnon s'&#233;tait planqu&#233;. Une masse sombre g&#238;t sous les branches tra&#238;nantes d'un saule inconsolable. Pas une grosse ombre que. Dieu qui n'est pas &#224; vendre, soit lou&#233; ! Je mate au clair de l'une. Et qui reconnais-je ? Le chauffeur de feu Klapusky. Il a chope une balle dans l'&#339;il droit. Du gauche, il contemple l'infini, et il doit le trouver plaisant, car un l&#233;ger sourire flotte sur ses l&#232;vres. Pr&#232;s de lui, un massif de zeurk-chmeurtz est saccag&#233;. Le chapeau caboss&#233; du Gros en est d&#233;sormais le plus beau fleuron.

Je pense pouvoir d&#233;finir ce qui s'est produit, mon cher ami. Des hommes de main sont arriv&#233;s dans une bagnole. Probablement ont-ils aper&#231;u le Gravos &#224; la lumi&#232;re de leurs phares. Ils ont essay&#233; de le neutraliser par surprise.

Miguel Sanchez a &#233;t&#233; charg&#233; de l'op&#233;ration. Seulement, quand on veut se payer B&#233;ru, il convient de mobiliser trois classes et le petit malin n'a pas fait le poids. Priez pour lui. Ensuite, voyant que leur acolyte avait pris, les autres se sont lanc&#233;s &#224; l'assaut du Gros et sont parvenus &#224; le neutraliser. C'est pas ton sentiment, Burnecreuse ? Ils l'ont estourbi et l'ont charg&#233; dans la bagnole. Le mec demeur&#233; au volant, en entendant la fusillade at home a pris les foies et il est parti sans attendre son reste, ni ses potes.

Je te garantis rien, mais cette premi&#232;re hypoth&#232;se pourrait bien &#234;tre la bonne.

J'ai un l&#233;ger flottement. C'est la rumeur d'alentour qui m'arrache &#224; cette m&#233;ditance expresse.

Je comprends que si je m'attarde, je vais bient&#244;t avoir une nu&#233;e d'anciens coll&#232;gues plus ou moins mal intentionn&#233;s sur le colbak, sans parler des journalistes, des magistrats et toutim. A mon grand regret, me faut filer sans avoir pu explorer la maison ainsi que les poches des gens morts qui la peuplent.

Mais quoi : s&#233;curitas avant tout, non ?

Je cavale en direction de ma pompe. Un vieux semouleur en robe de chambre veut s'interposer, j'exp&#233;die cette patate cuite au four contre un mur, d'un revers de coude, et rallie ma voiture &#224; mon panache blanc.



CHAPITRE MILLE TROIS

Il para&#238;t plus petit que lors de notre premi&#232;re rencontre. Et il l'est, effectivement, puisqu'il ne porte plus ses grosses pantoufles fourragas. &#199;a permet une vue imprenable sur ses pinceaux peu rago&#251;tants. Violac&#233;s, cradingues, fortement ongul&#233;s de noir. Il est v&#234;tu d'une chemise de nuit blanche qui lui tombe aux chevilles et son regard clignote comme un feu signalant des travaux sur la voie publique.

Nom d'Dieu, encore vous, &#224; cette heure ?

Je consid&#232;re ses tifs gris &#233;bouriff&#233;s.

Navr&#233; de vous r&#233;veiller, monsieur Blumenmichu.

Vous avez du nouveau, pour l'ahuri ?

Peut-&#234;tre

Merde, c'est vrai ?

Je pense.

Du coup, il me fait entrer dans son cabinet de travail. Etrange pi&#232;ce s'il en fut. Un vieux burlingue &#224; cylindre, des classeurs de m&#233;tal &#233;caill&#233;s comme des vestiaires individuels d'&#233;cole, une table basse supportant un r&#233;chaud de campeur et une cafeti&#232;re &#233;maill&#233;e. Au sol, du papier kraft pour &#233;viter de maculer le tapis chinois. Aux murs de splendides toiles de ma&#238;tres d'Evariste Dupont, de Jules Durand et de Roger Martin (un peintre du Gard). Ajoute &#224; cela quelques fauteuils comme n'en voudrait pas un arracheur de dents d'Houm-Souk pour son gourbi d'attente et t'as une id&#233;e assez pr&#233;cise de ce qu'est l'antre du puissant homme d'affaires, roi de la lessive Patemouille et d'autres sous-marques moins r&#233;put&#233;es.

 'seyez-vous !

Il me d&#233;signe son si&#232;ge le moins branlant, mais qui pourtant branle encore sous moi comme tout un dortoir de coll&#233;giens et se d&#233;pose soi-m&#234;me sur une chaise qui, moins vermoulue, pourrait servir &#224; allumer du feu dans la chemin&#233;e.

Le visage anxieux de dame Michu s'ins&#232;re dans l'ouverture de la porte.

Quelque chose de grave ? demande-t-elle.

L'autre peau de saucisse qui vient nous faire suer la bite ! hurle le gnome en lan&#231;ant un coup de saton dans le panneau.

La vieille d&#233;rouille la lourde en pleine poire, pousse un cri de douleur. Rouvre.

Fumier ! &#233;crie-t-elle, j'ai pourtant le droit de savoir, il s'agit de mon fils.

Blumenstein r&#233;pond qu'il sodomise ce fils, qu'il le d&#233;f&#232;que, et l'emmerde, toutes choses proc&#233;dant d'une volont&#233; nettement ax&#233;e sur l'excr&#233;mentiel, et rev&#234;tant un certain aspect pl&#233;onasmique. N&#233;anmoins, la dabuche p&#233;n&#232;tre d'autor dans le burlingue et se drape dans ses bras crois&#233;s, comme une religieuse en mission chez Amin Dada attendrait le viol de sa brigade sp&#233;ciale. Elle aussi porte une chemise of night, et c'est strictement la m&#234;me que celle de son tendre mari. L'on dirait des duettistes burlesques.

Le Michu renonce &#224; chasser sa bonne femme et me fait front.

En pleine nuit, y a une raison, j' suppose ?

Il y en a m&#234;me plusieurs, monsieur Michu.

Alors commencez donc par la premi&#232;re. Dieu que j'ai sommeil ! Mes paupi&#232;res me pendent sur la poitrine et j'ai des picotements dans la cervelle. Je voudrais m'allonger dans un coin obscur, pioncer une plombe, rien qu'une pour r&#233;cup&#233;rer.

&#202;tes-vous certain que votre fils souffre d'une maladie mentale ? demande-je au couple.

Le lessiveur avance sa bouille grotesque sur moi pour me d&#233;frimer abondamment.

C'est pour me poser cette question que vous me r&#233;veillez au milieu de la nuit, mon gars ?

Oui, monsieur.

Je tire de ma pocket la photo publi&#233;e dans France-Soir.

Ce gar&#231;on est bien votre fils ?

Absolument !

Et il n'a pas de fr&#232;re jumeau ?

Non, mon gars, un exemplaire suffit.

En ce cas, je peux vous dire qu'il est aussi sain d'esprit que vous et moi, qu'il n'a pas besoin de nurse pour se promener et qu'il conduit une automobile, comme un pied, certes, mais vite.

Le p&#232;re Lessive rel&#232;ve sa chemise de nuit et se gratte le bas-ventre. Puis il se tourne vers son brancard :

Tu m'entends &#231;a. Sac-&#224;-fesses ?

La vioque se prend &#224; chialotter.

Monsieur, dit-elle, ce n'est pas g&#233;n&#233;reux de jouer avec la d&#233;tresse d'une m&#232;re.

Son mironton la rebuffe sec :

Arr&#234;te tes chialeries, vieux tombereau, l&#224; n'est pas la question. Mais expliquez-moi un peu, jeune homme, pourquoi vous nous disez de telles balourdises ?

J'ai vu votre fils, cet apr&#232;s-midi, monsieur. Dans une maison pr&#232;s de Saint-Germain-en-Laye. Il se fait appeler Philippe Dauphin. Il partouzait avec une bande de joyeux viceloques et m'a fait prendre une drogue qui endort la m&#233;moire. C'est miracle que j'aie pu la recouvrer aussi rapidement.

Le bonhomme Michu renifle, ce qui, chez certaines gens, est une marque affirm&#233;e d'incr&#233;dulit&#233;.

Je crois, mon gars, qu' v's' auriez besoin d'aller faire un tour &#224; la clinique de Savorgnaz, vous aussi. En v'l&#224; des salades !

Maman Michu hoquette :

Je ne peux pas supporter qu'on joue avec mon c&#339;ur de m&#232;re !

Et de filer hors de notre vue, sous les impr&#233;cations de son r&#226;leur qui lui conseille de se foutre son c&#339;ur de m&#232;re dans le rectum, ce qui constituerait un exploit dont le p&#232;re Bamard se remettrait mal.

Monsieur Michu, mes paroles vous laissent incr&#233;dule, et pourtant elles expriment la v&#233;rit&#233;. J'ai vu ce gar&#231;on tant&#244;t et il se portait bien, bandait comme un Turc bourr&#233; de cantharide et m'a sembl&#233; bigrement malin. Ce myst&#232;re sera bient&#244;t &#233;clairci, malgr&#233; que vous paraissiez ne pas pouvoir me fournir de renseignements. Passons &#224; pr&#233;sent &#224; la seconde question : connaissez-vous les Laboratoires Punta ?

Il passe son pouce dans sa bouche sans &#233;carter ses m&#226;choires, gr&#226;ce &#224; l'absence de trois canines sup&#233;rieures et de deux canines inf&#233;rieures qui &#224; l'origine se faisaient vis-&#224;-vis.

- &#199;a m' dit qu&#232;que chose. Je l'ai pas vu, je l'ai pas lu

Mais vous en avez entendu causer ?

Probab'ment.

On y fabrique quoi ?

Attendez

Il cherche. V&#233;ritablement, il cherche. Et plisse tellement son front en cherchant que le volume de sa t&#234;te semble avoir diminu&#233; de moiti&#233;.

Je pense, mais y a rien de s&#251;r, que c'est un bidule qu'a rapport aux animaux. Le surd&#233;veloppement, je crois. Et l'ins&#233;mination artificielle. Des drogues pour les veaux, les porcs, les poulets. Je garantis rien. Punta, vous dites ? Oui, Punta, c'est &#231;a : les animaux, des saloperies pour les faire grossir vite.

Vous ne connaissez pas le directeur, H&#244;nisoa Quimal y Panse ?

Heu non, dr&#244;le de nom, pas fran&#231;ais naturellement. Ces &#233;trangers nous envahissent progressivement. Vous les connaissez ? La France, miam miam, bon &#224; bouffer ! Des brigands ! Moi j'aurais fait de la politique au lieu de la lessive, je lessivais tous ces fumiers. Pas fran&#231;ais depuis une quinzaine de g&#233;n&#233;rations ? Hop, dehors ! A la niche !

A la niche

Je lutte contre le sommeil.

Si ce n'&#233;tait pas de mon B&#233;ru qu'il me faut co&#251;te que co&#251;te retrouver, comment j'irais me pager, mon neveu ! Les draps sous le menton, l'oreiller en boule, le corps en position plus ou moins f&#339;tale

A la niche.

Une troisi&#232;me question, monsieur Michu

Il louche sur un gros r&#233;veille-matin de manar qui s'&#233;poumone sur le bureau.

Plus qu'une alors, dit-il. Moi, gar&#231;on, j'ai besoin de mon sommeil. Je travaille, moi. Six cents ouvriers sur les c&#244;telettes, avec leurs v&#233;roleries de gr&#232;ve, leurs charges sociales, leurs revendications de merde, leurs grossesses, leurs maladies. Pour mener &#231;a, si vous avez pas vos huit heures de sommeil, vaut mieux aller &#224; la p&#234;che aux moules. Surtout pour les questions que vous me posez. Franchement, y a de l'abus. Bon, encore une, la derni&#232;re, j'&#233;coute ?

Votre fils a-t-il un chien, monsieur Michu ?

Il croise les jambes, prend son pied (le gauche), &#244;te les mat&#233;riaux s&#233;journant entre deux orteils et en confectionne une imposante boulette.

Comment qu' savez &#231;a ?

Donc, il a un chien ?

Il avait, mais la b&#234;te a enfui y a quelques mois, avant qu'on interne le m&#244;me.

Quelle race ?

La race Soci&#233;t&#233; Protectrice des Animaux ! C'est l&#224;-bas que ma rombi&#232;re est all&#233;e le lui d&#233;nicher.

Un gros chien gris et blanc, n'est-ce pas ?

Mais nom d'Dieu de foutre, comment le savez-vous ?

Je le sais parce que cette b&#234;te se trouvait en compagnie de votre fils lorsque je l'ai vu, mon bon monsieur. Allez, je vous laisse ex&#233;cuter vos huit heures de donne, on se reverra plus tard.

Je peux me gourer, mais j'ai l'impression pr&#233;occupante que ce vieux kroumir me prend pour un n&#339;ud &#224; roulettes, ou bien alors qu'on lui cache des choses.

Pas toi ?


* * *

L'air frais de la haute nuit me revigore un chouillet. Pass&#233; le porche de l'immeuble, je respire en profondeur pour me ramoner les soufflets et, ainsi, m'irriguer en grand les m&#233;ninges.

Je l&#232;ve mon regard p&#233;tillant d'une rare intelligence vers le ciel. Des &#233;toiles, des vapeurs, du bleu sombre dans lequel se dilue le cloaque des hommes.

O&#249; est B&#233;ru ? qu'advient-il de ce cher compagnon ? Curieux comme cet individu grossier m'est indispensable. Il tra&#238;ne tous les d&#233;fauts du monde, plus une qualit&#233; pr&#233;pond&#233;rante : il est d&#233;goulinant d'authenticit&#233;. Le vrai, c'est ce qui manque le plus, de nos jours, o&#249; les ersatz d'ersatz suppl&#233;ent les produits de remplacement. &#202;tre vrai, c'est rester vivant. Le mensonge et ses d&#233;riv&#233;s nous &#233;loignent de l'existence, infl&#233;chissent celle-ci, la rel&#232;guent dans des confins inaccessibles. Alors on fait sans elle, tu comprends ? Peu &#224; peu, on se met &#224; vivre sans la vie. B&#233;ru, lui, il vit avec la vie. &#199;a produit de l'&#233;nergie ; des calories de toutes sortes.

Je mate la grande ourse droit dans les yeux et la somme :

Je te donne une heure pour me rendre B&#233;ru !

Le d&#233;fi &#224; l'immensit&#233;. Pourquoi pas ? On ne va pas se laisser intimider par la premi&#232;re grande ourse venue, merde !

La rue est silencieuse. Mais un lourd ronron retentit et un camion d'&#233;boueurs surgit, cubique, luisant &#224; la lune d'un &#233;clat mat.

Il stoppe au niveau du porche voisin. Deux gars frileux sautent du marchepied arri&#232;re et vont cramponner des poubelles qu'ils basculent dans la grande gueule de l'engin.

Je visionne le cadran lumineux de ma Piaget sport. Trois plombes. Mince, ils s'y prennent t&#244;t les &#233;vacueurs de d&#233;chets. Faut dire que la soci&#233;t&#233; de consommation se met &#224; consommer de bonne heure. Faut lui laisser poubelles nettes &#224; son r&#233;veil, qu'elle puisse d&#233;jectionner ses r&#233;sidus &#224; loisir. Tr&#232;s t&#244;t, &#231;a commence la gabegie. A peine &#233;veill&#233;, l'homme se met &#224; jeter. Son vrai corollaire, c'est la bo&#238;te &#224; ordures. Il a la vocation du gaspillage, l'homme. Sa notion de la fortune est en porte &#224; faux et c'est pourquoi le capitalisme se bisc&#244;me &#224; tout va. Dans notre univers de ouatin&#233;s, &#234;tre riche ne consiste pas seulement &#224; poss&#233;der, mais surtout &#224; poss&#233;der trop.

Les deux zigs en blouson ont l'air tout joyces. Bien r&#233;veill&#233;s, les veinards. Ils s'annoncent, pour choper les poubelles au p&#232;re Michu et &#224; ses voisins.

Le r&#233;siduel d'autrui para&#238;t les mettre en joie. La mani&#232;re qu'ils patouillent dans les caisses de plastique, sans la moindre r&#233;pulsion, t'indique qu'&#224; eux non plus la vie ne fait pas peur. Ils te manipulent la poubelle comme un pongiste sa balle de cellulo&#239;d. La reposent vide sur le bord du trottoir.

Et puis m'empoignent par les pieds et les &#233;paules sans que j'aie le temps de piger, de dire ouf, de faire un geste ! Le vrai num&#233;ro de main &#224; main.

Bouglione vous l'offre ! Zou, &#224; la casse ! Me voil&#224; d&#233;s&#233;quilibr&#233;, pris au sol, foutu &#224; l'horizontale, balanc&#233;, jet&#233;, meurtri, happ&#233;, kidnapp&#233;.

J'&#233;touffe, j'&#233;broue, je roule, tohu-bohute, m'emm&#234;le, m'en m&#234;le, m'emp&#234;tre ; suis mix&#233;, propuls&#233;, compress&#233;, collect&#233; emport&#233;. Out : emport&#233; ! Ordure parmi les ordures. D&#233;chet de qualit&#233;, certes, mais livr&#233; aux pestilentiels flots du tout-&#224;-l'&#233;gout.



CHAPITRE MOINS UN[3 - As-tu enfin compris, parvenu &#224; ce stade, &#244; mon lecteur tr&#233;buchant, que si je d&#233;conne dans l'indication des chapitres, c'est seulement pour te prouver qu'un chapitre ne sert de rien, que sa num&#233;rotation n'a aucune importance, et que si un auteur en fout plein son book, c'est juste pour dire]

T'as d&#233;j&#224; lu Pr&#233;vert ?

Ben tu devrais. Le temps s&#233;pare ceux qui s'aiment

Beau, mais y a pas que &#231;a : le bruit de l'&#339;uf dur sur le comptoir de zinc n'est pas d&#233;gueu non plus. Je vais te dire : une ar&#234;te de hareng, trois oranges pourries, un tampax cueilli sur l'arbre, deux collants fil&#233;s, huit cent quatre-vingt-douze p&#233;pins de melon, une t&#234;te de lapin, un horaire d'Air France ayant servi de mouchoir, quinze mouchoirs de papier ayant servi de mouchoir, trois pansements express ayant servi de pansements prolong&#233;s, un kilo d'&#233;pluchures de pommes de terre, un manche de couteau sans lame, une lame de couteau sans manche, un slip d'emmanch&#233; non remettable, une table de logarithmes, quatre emballages d'Ariel, un journal sans date, des dates dans du journal dat&#233;, des lunettes de soleil bris&#233;es, du n&#233;gatif de polaroid, des pr&#233;servatifs dont le contenu ne fera jamais son service militaire, un ouvrage de Jean Dutour non lu et non repris, trois bouteilles de plastique ayant contenu : de l'eau de Contrex&#233;ville, de l'huile de Lesieur, de l'Ajax d'Amsterdam, et de la sciure pour chat riche, des scories dudit chat, voil&#224; dans quoi je voyage et qui voyage dans moi.

Franchement, j'en oublie. Ne peux pas tout d&#233;nombrer bien scrupuleusement, nonobstant ma bonne volont&#233;. Il fait si noir.

J'oubliais un disque tordu de Pierre Perret (le disque s'est trop gondol&#233; de son contenu). &#199;a me rappelle une petite chanteuse sans voix &#224; laquelle j'ai fait enregistrer  Ah que c'est bon ! Chibre et paroles de Santantonio. On &#233;tait all&#233;s faire un petit 45 tours ensemble et j'en ai profit&#233; pour lui placer mon 30 centim&#232;tres longue dur&#233;e. Mais quoi, le moment n'est point propice &#224; semblable &#233;vocation.

Le voyage me para&#238;t pas terminable.

Il s'ach&#232;ve cependant. Via que le camion-benne fait le beau et que j'avalanche en compagnie de mes saloperies en un lieu lourd d'odeurs chimiques.

Mes ramasseurs me d&#233;gagent tant bien que mal. Y a un gros, plein d'ombres sous sa casquette &#224; trapon, qui m'ajuste un crochet du droit au bouc et il me semble qu'on vient de cueillir mon cerveau avec une louche et qu'on va le d&#233;poser ailleurs.

Tu vas me dire que &#231;a tombe &#224; pic, vu que j'avais sommeil, seulement ce genre de somnif&#232;re est mauvais pour la migraine. Qu'ensuite, au r&#233;veil, t'as la tronche comme un ventilateur dont une pale tordue frotte contre la grille protectrice. Mais quoi, &#224; cheval donn&#233; on ne regarde pas la dent, hein ? Et un moment d'oubli v&#233;ritable est toujours bon &#224; prendre en ces temps troubl&#233;s.


* * *

Oh, charognerie de v&#233;rolerie de bordel de nom de Dieu de foutre de merde !

R&#234;ve-je ?

Seul le magistral B&#233;rurier peut prof&#233;rer cette profession de foi gras des Landes avec une pareille vigueur, une telle richesse de timbre &#224; quatre-vingts centimes.

Tu es l&#224;, Gros ?

Appelle-moi pas Gros, j' te prille.

Pas &#224; prendre avec des pincettes, le Mammouth, bien que ce soit moi qui aie voyag&#233; dans un camion d'ordures.

Je vagis, comme &#224; l'heure de ma naissance, lorsque j'ai jailli, rouge de col&#232;re dans ce monde de chiotte. La tronche me fait souffrir, et tout mon corps est meurtri comme si on avait flanqu&#233; un coup de b&#226;ton sur chaque centim&#232;tre carr&#233; de ma belle carcasse.

Alors ils t'ont coiff&#233; aussi ? demande B&#233;ru.

Avec un certain retard, mais ils m'ont bais&#233; &#224; la surprise. Et toi ?

Moi, j'en ai liquid&#233; un qui me pointait avec un ya sur le ventre.

Je sais, je l'ai vu, je peux m&#234;me t'apprendre, au cas o&#249; le clair-obscur ne t'aurait pas permis de t'en rendre compte, qu'il s'agissait du chauffeur de Klapusky.

Ah, tiens, fectivement, sa silhouette me disait qu&#233;qu' chose, r&#233;pond placidement B&#233;ru qui a de commun avec Bossuet le don des oraisons fun&#232;bres.

Et il reprend :

Comme je le flinguais, un type m'a propuls&#233; un outil contondant dans la tronche, une cl&#233; &#224; molette, probab' et j'sus &#233;t&#233; &#224; dame qu&#232;ques secondes, ce qui leur a suffi pour m'emparer. Ensuite, y a eu du chambard dans la strasse, de ton fait, j' suppose ? Un julot a d&#233;carr&#233; avec moi dans le coffre de la chignole. On m'a amen&#233; ici.

O&#249; ?

Ici, qu'est-ce tu veux qu'je t'dise de mieux ? On &#233;tait pas &#224; une croisi&#232;re a'v'c des jumelles de marine pour mater le paysage. D'autres gonziers se sont mis &#224; me trimbaler dans cet endroit qui ressemb' &#224; une salle d'op&#233;ration. Y m'ont attach&#233; sur la tab' o&#249; que je suis. Et puis un lapsus de temps a &#233;coul&#233;, et il est venu, tu devines pas qui ? Le fils Michu. Y portait l'une blouse, d'un blanc immatricul&#233;. Il m'a dit qu'ils en avaient suffisamment assez de nous deux et de nos simagr&#233;es, et qu'on allait payer ch&#233;rot de leur avoir fil&#233; la masturbation dans leur entreprise. Y s'est mis &#224; discutailler a'v'c d'autres bonshommes qu'ont survenu. M'est avis qu'on vient de filer la panique dans une organisation de grande vergue qu'a d'&#233;normes ramifications, vu que certains mecs causaient fran&#231;ais, et d'autres pas. A la fin, sur l'ordre du fils Michu, deux malabars m'ont d&#233;culott&#233;, ce qui m'a l'air d'&#234;tre une manie chez ces gens-l&#224;. Et un type &#224; grosses lunettes de caille m'a fait deux piq&#251;res. Mais alors des piquo&#251;ses soin soin, mon pote. De chaque c&#244;t&#233; des claouis, tu juges ? Ils m'ont inculqu&#233; de ces doses, si tu saurais Depuis de lors, je souffre le vrai martyre dans la r&#233;gion zobiale. Des lanc&#233;es monstres. Il me semblerait que tout le bas de mon individu gonfle &#224; &#233;clater. Y a eu qu'un peu de r&#233;pit, &#224; la suite d'une troisi&#232;me seringu&#233;e, celle-l&#224; pour m'envoyer aux questches. Je crois bien que c'&#233;tait une piq&#251;re de pain complet destin&#233;e &#224; m' faire bavasser. Dans mon sub, y a comme des souvenirs de questions qu'on m'aurait pos&#233;es Hou you youille, ce que j'ai mal ! Ah, mon Dieu ! V'l&#224; que &#231;a me rebiche, plus fort que jamais. A&#239;e ! Oie ! lie ! U&#239;e ! Ah, les charognes ! Ah, ce que je voudrais les tenir ent' quat' zyeux, tous. Bande de gestapistes ! Au secours ! Maman !

Le Gros qui appelle sa d&#233;funte et v&#233;n&#233;r&#233;e m&#232;re ! La premi&#232;re fois que j'entends une chose pareille, je crois bien. Il se tord, il sue, il &#233;cume, r&#226;le, hurle, agonise que lui ont-ils fait, ces mis&#233;rables ?

Je voudrais secourir mon ami. Calmer ses souffrances. Mais je suis moi-m&#234;me attach&#233; sur une table proche de la sienne. Et quand j'emploie le verbe (du premier groupe, le meilleur) attacher, je veux dire pratiquement soud&#233; &#224; la table recouverte de moleskine blanche. Des sangles me maintiennent, au niveau du cou, de la poitrine, du ventre, des cuisses, des chevilles, et mes bras sont entrav&#233;s aussi. Mais dans quel affolant gu&#234;pier sommes-nous tomb&#233;s ?

Je tente de mettre de l'ordre dans toute cette confuserie, de chercher des raisons d'esp&#233;rer, d'envisager des solutions de salut. Bon, la petite Patricia Son amn&#233;sie va bien cesser, puisque la mienne a pris fin ? Ensuite, le fort Chabrol de l'Impasse des Biches a cr&#233;&#233; un sacr&#233; patacaisse au V&#233;sinet. En ce moment, y a mobilisation g&#233;n&#233;rale des archers dans ce coinceteau. La P.J., la presse, la magistrature, toute la lyre, toute la grande sauce Maison. &#199;a va donner des r&#233;sultats, bordel ! On va enqu&#234;ter sur les H&#244;nisoa Trucmuche, apprendre qu'ils poss&#232;dent un laboratoire, explorer ce dernier, passer au crible leurs relations

Oui, certes, mais tout &#231;a va prendre du temps. Et le temps, je pr&#233;sume que nous n'en avons pas lerche devant nous. D'abord o&#249; nous a-t-on conduits ?

Pas aux Laboratoires Punta, qui sont menac&#233;s. Alors, dans une fili&#232;re ?

Mon Alexandre-Beno&#238;t continue de geindre et de suer. Il convuls&#233; dans ses liens. Il r&#233;clame M B&#233;rurier m&#232;re laquelle, de l&#224;-haut, doit ressentir de la peine, toute bienheureuse qu'elle p&#251;t &#234;tre. Si elle pouvait interc&#233;der en faveur de son rejeton, au moins.

Je tente de regarder autour de moi, je n'aper&#231;ois que du blanc et des choses chrom&#233;es, un peu comme chez Klapusky, &#224; Gen&#232;ve. Pas de doute, cette pi&#232;ce est r&#233;serv&#233;e &#224; des gestes chirurgicaux.

Un froid pr&#233;mortel m'envahit. C'est glacial, la terreur. &#199;a te paralyse tout, &#224; l'int&#233;rieur comme &#224; l'ext&#233;rieur. Ta raison elle-m&#234;me morfle. Que faire ? Attendre, certes, puisque pas m&#232;che de comporter autrement. Mais comme c'est loin de mon personnage, la passivit&#233;. Attendre, c'est se r&#233;signer. Se r&#233;signer, c'est de l'autodestruction.

Je me mets &#224; bander tout mon corps pour essayer d'assouplir mes liens : en vain. J'entends grincer les sangles sous mes efforts, mais elles tiennent bon. Alors, quoi, merde, on n'est pas plus avanc&#233;s qu'au d&#233;but, quand on consid&#233;rait les horribles restes du footballeur l&#224;-bas, pr&#232;s du L&#233;man, et qu'on ne parvenait pas &#224; admettre qu'ils fussent vivants

Si je pouvais au moins r&#233;cup&#233;rer un bras, une main, rien qu'une main Une main ! Tiens, c'est vrai, je suis entrav&#233; jusqu'au niveau du poignet, mais mes doigts restent mobiles, libres. Tu fais quoi, avec dix doigts qui ne peuvent que s'ouvrir et se fermer, toi, malin ?

B&#233;ru, grosse vieille pomme ! appel&#233;-je.

Hein ? lance-t-il dans un r&#226;le.

Moi, je me suis r&#233;veill&#233; ici, alors je ne sais rien, mais toi, lorsqu'on t'a amen&#233;, toi, tu &#233;tais lucide, peux-tu me dire si ces tables sont fixes ou &#224; roulettes ?

J'sais pas, comment qu' t' veux que je susse ? A&#239;e ! Oh ! maman, j' t'en prille, j'sus ton fils ! Fais qu&#233;que chose.

Alexandre-Beno&#238;t, mon lapin ros&#233;, mon copain, domine ta souffrance, je t'en conjure

J'ai trop mal z'aux couilles, pleure mon ami.

Il le faut. Es-tu un homme ou une souris ?

J' sus plus qu'un paf, gars. Un gros paf pr&#232;s d'&#233;clater tellement qu'j' le sens gonfler, gonfler.

J'essaie de mater sa r&#233;gion sinistr&#233;e, mais impossible de bouger suffisamment la t&#234;te pour me permettre cette v&#233;rification.

Gros, il est rare qu'il y ait deux tables d'op&#233;ration dans une m&#234;me salle. Donc, l'une des deux est probablement mobile. Et ce devrait &#234;tre la mienne puisque je suis arriv&#233; plusieurs heures apr&#232;s toi.

Ouais, c'est la tienne, &#233; y &#233;tait pas quand j' sus venu ; je me rappelle. Mais qu'est-ce &#231;a change ?

&#199;a peut tout changer si on est d&#233;merde, mon grand. Allons, courage.

Courage, mes burnes ! hurle le Mammouth. J'te dis que j'ai le chibre en compilotade.

Tu m'as habitu&#233; &#224; plus de ressort, Gros, sermonne-Je.

Ton ressort, tu peux te le foutre au fion, pauvre cloche ! On voye que c'est pas toi qu'on a bricol&#233; les frangines. Pourvu qu'y m'ayent pas est&#233;rilis&#233; ou rendu impuissant, ces sauvages. Si ce serait &#231;a, j'me ferais sauter le caisson, mec, j'y jure ! B&#233;ru fan&#233; du braque, c'est impossib'.

B&#233;ru, tu peux remuer la t&#234;te, n'est-ce pas ?

Pas chouillet.

Montre ton maxi !

Il contorsionne sa tronche apoplectique de gauche &#224; droite, puis de bas en haut.

V'l&#224; toutes les vacances qu' j' peux me permettre, geint-il en laissant retomber ses vingt-cinq kilogrammes de tronche sur la molesquine.

Ecoute, tu vas tenter de faire ce que je te dis, comme je te le dis, pos&#233;ment, calmement, en homme d&#233;termin&#233; que tu es malgr&#233; tes douleurs. Au-dessus de ta t&#234;te, il y a une potence de fer termin&#233;e par un gros anneau d'acier auquel est fix&#233;e une sangle en V renvers&#233; munie d'une poign&#233;e.

J'vois, merci du renseignement, et alors ?

Outre cet appareil, le fil d'une sonnette passe aussi par l'anneau, exact ?

&#199;a me fait une belle fl&#251;te !

La poire de la sonnette est bloqu&#233;e contre l'anneau, et son fil d&#233;crit une grande boucle au-dessus de ta hure, juste ?

Je vois que lui, m&#234;me qu'y m'fait loucher.

Le creux de la boucle est situ&#233; &#224; moins de vingt centim&#232;tres de ta figure, camarade. Si tu parviens &#224; choper le fil avec la bouche et &#224; le sectionner avec les dents, le poids de la poire &#233;tant sup&#233;rieur &#224; celui du tron&#231;on de fil auquel elle resterait reli&#233;e, cette poire tomberait pr&#232;s de ton visage, ce qui ferait deux poires c&#244;te &#224; c&#244;te.

Trop s'aimable, et ensuite, on ferait quoi avec cette poire, une tarte Tatin ?

Ensuite, tu prendrais l'extr&#233;mit&#233; du fil sectionn&#233; dans tes chailles d'occasion, et tu essaierais de faire d&#233;crire des moulinets &#224; la poire jusqu'&#224; ce qu'elle atterrisse pr&#232;s de ma bouche. Je me la calerais dans le clapoir et nous serions de la sorte unis par ce morceau de fil &#233;lectrique, chacun ayant un bout entre ses dents.

Je vois toujours pas, mec, avoue franchement le malheureux.

Il te suffirait de serrer fort dans tes dents ton extr&#233;mit&#233; de fil, je me chargerais du reste.

Et ce serait quoi t'est-ce, le reste ?

Eh bien je baierais avec ma bouche et si mon plumard est &#224; roulettes, nous pourrons de la sorte nous rapprocher l'un de l'autre. Une soixantaine de centim&#232;tres seulement nous s&#233;parent.

Bon, on serait plus pr&#232;s, et puis ?

Et puis, comme je peux remuer les doigts, il n'est pas impossible que je parvienne &#224; d&#233;grafer l'une de tes sangles.



CHAPITRE TROIS FOIS RIEN

Ils sont tellement certains de leurs courroies que la porte n'est seulement pas ferm&#233;e &#224; cl&#233;.

J'entrouvre &#224; peine, tellement surpris de ne pas rencontrer de r&#233;sistance.

Le regard qu'il m'est permis d'insinuer capte un couloir luxueux, garni de tapis, avec des appliques Louis qu&#233;quechose sur les murs, plus des tableautins repr&#233;sentant des conneries en costumes d'&#233;poque.

Je me retourne vers le Gros.

Tu viens, l'Enflure ?

Aussit&#244;t je regrette ce qualificatif qui ne se voulait que familier.

L'Enflure !

Tu parles !

Ce qui lui arrive, &#224; Alexandrovitch-Benito ! Son appareil g&#233;nital ressemble &#224; une pi&#232;ce &#224; longue port&#233;e. Figure-toi des roupettes grosses comme des melons et un chibraque aussi long que mon avant-bras, mais d'un diam&#232;tre sup&#233;rieur.

Nom de Dieu ! bafouille-je.

Oui, hein ? soupire le cher camarade de mis&#232;re. Quand j' te disais que &#231;a me tirait &#224; &#233;clater, mec. Tu comprends maintenant que je g&#233;missais pas pour du vent. T'as d&#233;j&#224; mat&#233; un braque de c' calibre ? Et encore, je gode pas. Tu le vois au repos. Adieu, Berthe, et pourtant elle a pas le genre de chagagatte &#224; d&#233;capsuler les bouteilles de Perrier. Elle, c'est le format porte de grange. Mais jamais je pourrais y rendre visite au tr&#233;sor avec un outil pareil. M&#234;me une &#233;l&#233;phante se sauverait en l'voyant. Tout ce que je pourrai m'embourber, dor&#233; de l'avant, c'est des s'hangars d'avion. En attendant, y a pas m&#232;che d' me reculotter, m' faudrait un brancard &#224; la place de la braguette.

Qu'est-ce j'fais ? Cette histoire est un recommencement, d&#233;cid&#233;ment. Deux fois, dans le m&#234;me polar, v'l&#224; que B&#233;ru doit s'&#233;vader cul nu d'un antre d'alchimiste !

Noue ta veste autour de ta taille, pour le cas o&#249; on croiserait un pensionnat de petites filles en se barrant.

Je me hasarde dans le somptueux couloir. Tout est tranquille, les loupiotes brillent et nulle &#226;me ne se signale &#224; l'horizon. On se croirait dans un h&#244;tel cinq &#233;toiles.

Mince, fait le Gravos, c'est pas l&#224; qu'y m'ont amen&#233; quand on est arriv&#233;.

Ils t'auront transport&#233; pendant que tu &#233;tais dans le coltar

Je m'approche de la plus voisine porte et j'&#233;coute. Le silence, seul, r&#233;pond &#224; mon tympan aux aguets, comme l'&#233;crirait M. Maurice Schumann, de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par contumace. Je tourne le loquet, pour dire de me rendre un peu mieux compte des choses. Le hic, quand tu te retrouves en terrain absolument inconnu, c'est de se faire une id&#233;e ! Un peu comme quand tu rencontres un monsieur, dans le train, et que tu le t&#226;tes du bout de l'antenne pour d&#233;tecter ses opinions avant de lui dire qui tu trouves plus con que les autres dans la politique fran&#231;ouaise.

La porte s'ouvre aussi ais&#233;ment que celle de notre piaule. Cette seconde pi&#232;ce est la r&#233;plique de l'autre, sauf qu'elle ne comporte qu'une table de supplice au lieu de deux.

L'homme qui y g&#238;t est monstrueux. Lui, c'est pas la burnerie qu'on lui a dilat&#233;e, mais la tronche. Le plus important hydroc&#233;phale de la plan&#232;te, &#224; c&#244;t&#233; de lui, poss&#232;de une tronche de ouistiti. Son front doit mesurer au moins un m&#232;tre de tour de taille, comme dirait toujours M. Maurice Schumann de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par exc&#232;s. Et ce qui est f&#233;roce dans le spectacle, c'est que ses yeux et ses dents ont conserv&#233; leurs dimensions originales. Il ressemble &#224; une &#233;norme lune avec de tout petits ch&#226;sses et une denture de souris blanche.

Je prends sur moi (sur qui veux-tu que je prenne ?) pour lui parler, malgr&#233; ma formidable r&#233;pulsion.

Salut, l'ami, vous &#234;tes en &#233;tat de marcher ?

Il balbutie des mots en forme de coqueluche, quand le moufflet a le chant du coq. M'explique qu'il est portugais, qu'on l'a kidnapp&#233; alors qu'il passait la fronti&#232;re en fraude, et qu'il est trait&#233; dans cette casa depuis plus de huit jours. Je le d&#233;livre, l'aide &#224; se lever. Il titube.

La t&#234;te me tourne, explique l'homme.

Elle peut ! grommelle B&#233;rurier. Et si elle tournerait autour du soleil, t'aurais qu'&#224; la peindre en bleu pour qu'&#233; ressemble &#224; la Terre. Dedieu, quand je vois le potiron que t'as sur les &#233;paules, je me r&#233;jouis presque de la courgette qui me pend sur les cuisses. On est bonnard pour monter la traction du si&#232;cle &#224; la Foire du Tr&#244;ne, l'ami. Je te r&#233;ponds qu'on n'a qu'une photo &#224; esp&#233;dier chez Bamum pour obtenir un engagement &#224; prix d'or.

Je conseille &#224; Grosse-Bouille de reprendre un peu d'aplomb et je passe aux autres pi&#232;ces. Il y en encore dix. Dans chacune je d&#233;couvre un ou deux malheureux dont une partie du corps est frapp&#233;e de ce sauvage &#233;l&#233;phantiasisme. Certains ont des pieds d'hippopotame, d'autres un ventre de baleine, certains se trimbalent des roustons plus monstrueux encore que ceux de mon comp&#232;re ou des t&#234;tes aussi incroyables que celle de notre voisin portugais.

En cinq minutes, tout le monde est d&#233;livr&#233; et compose dans le couloir la caravane la plus ahurissante qui se puisse concevoir. Moi, normal, au milieu de tout &#231;a, j'ai l'air d'un monstre par opposition, la loi du nombre me jouant contre.

Le silence continue de retentir, comme dirait Maurice Schumann, de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par inadvertance. Epais. Etrange. Nos tourmenteurs auraient-ils d&#233;sert&#233; les lieux ?

Je fais signe &#224; mon &#233;trange troupe de rester immobile et m'avance vers l'extr&#233;mit&#233; du couloir. Une porte m&#233;tallique coulissante est ouverte, au-del&#224; de cette porte on aper&#231;oit un mur, ce qui semble indiquer que notre corridor se jette dans un autre, comme la Sa&#244;ne dans le Rh&#244;ne (ou inversement, apr&#232;s tout pourquoi ce serait le Rh&#244;ne le fleuve et la Sa&#244;ne l'affluent ? Ils sont marrants, les g&#233;ographes, ils d&#233;cident comme &#231;a. Moi, je serais au gouvernement, je proc&#233;derais &#224; un r&#233;f&#233;rendum. Si la Sa&#244;ne &#233;tait promue fleuve &#224; la place du Rh&#244;ne, ce fleuve serait enti&#232;rement fran&#231;ais, alors que le Rh&#244;ne na&#238;t suisse o&#249; il passe toute son enfance, et se fait naturaliser fran&#231;ais seulement &#224; sa majorit&#233;). Soudain, tr&#232;s loin, une sonnerie retentit.

Elle ne me dit rien qui vaille.

D'autant qu'illico, la porte m&#233;tallique terminant le couloir se ferme silencieusement. Et si rapides que j'arrive trop tard.

Mince, pas d'erreur, l'alerte a &#233;t&#233; donn&#233;e. Doit y avoir des radars ou autres gadgets dans le secteur et ils se sont d&#233;clench&#233;s. Le veilleur de noy&#233; a mis sur pied le dispositif d'alarme (&#224; l'&#339;il). P't'&#234;tre m&#234;me que &#231;a s'op&#232;re tout seul, ce bidule de s&#233;curit&#233;, non ? T'en sais rien ? Moi non plus. Tu vois, Landru, on est log&#233;s chez le m&#234;me enseigne, comme disaient des petites p&#233;troleuses de Toulon.

B&#233;ru s'avance vers moi, de sa nouvelle d&#233;marche dandinante de taureau afflig&#233; d'une entrave.

Y a du pet, hein ?

Je crois bien.

Si au moins on aurait une arme. Ce que je voudrais m'en payer deux ou trois. Sainte Vierge !

La caravane des monstres vient &#224; notre rencontre, sinistre troupeau aux difformit&#233;s hallucinantes (belle phrase, n'est-ce pas ?).

Un qui fait montre d'un sang-froid souverain, c'est ton San-Antonio, camarade. Au lieu de perplexer f&#233;brilement, il croise ses bras et s'adosse au mur afin d'&#233;tudier la situation. Oui, le cr&#226;ne en marmelade, tombant de fatigue, il est l&#224;, impassible, l'Antonio ch&#233;ri. A la hauteur de sa l&#233;gende. D'une lucidit&#233; qui foutrait la colique &#224; un ordinateur. Il, tu sais quoi ?

Pense !

Et il pense bien, sans h&#226;te, sans crainte.

Il se dit que le lieu o&#249; il est bouclard&#233; n'est pas banal. Qu'il est hors de port&#233;e des investigations polici&#232;res. Pourquoi ? Parce que les chambres non ferm&#233;es prouvent que les ma&#238;tres de ce sauvage champ d'exp&#233;rience n'ont rien &#224; redouter de l'ext&#233;rieur pas plus que de l'int&#233;rieur.

Pas de garde de nuit, ni de garde-chiourme.

Alors, Santonio regarde. Et il voit. Les petits tableaux sont peints sur verre, &#224; l'instar comme dira M. Maurice Schumann de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par manque d'effectifs lorsqu'il &#233;crira un livre, &#224; l'instar, reprends-je, de certains vitraux[4 - Tr&#232;s con, mais je ne guigne pas le fauteuil de M. Maurice Schumann de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par d&#233;s&#339;uvrement.]. Mais ces dessins masquent des objectifs de vid&#233;o. Ce qui revient &#224; dire que nous sommes surveill&#233;s comme je te vois, et m&#234;me un peu mieux, tu piges, Naveton ?

Je p&#233;n&#232;tre dans notre chambre en coup de vent. Deux &#233;crous &#224; ailettes maintiennent la potence de fonte fix&#233;e au lit du Gros dans ses deux gorges.

Je d&#233;visse, j'arrache.

Reviens au couloir.

Et tu parles d'une partie d'&#224;-c&#339;ur-joie, mon neveu.

Bing ! Et bong ! Et vlang ! Et tong !

Les peintures sur verre volent en &#233;clats. Je ne m'&#233;tais pas tromp&#233; : les &#339;ils cyclop&#233;ens, bomb&#233;s et scintillants des lentilles se brisent aussi. Quatre cam&#233;ras ! Carbonis&#233;es ! Les autres me regardent, terroris&#233;s, les pauvres bougres. Juste B&#233;ru, dit Grosse-Biroute, qui pige tout.

Je viens d'an&#233;antir le dernier adjectif, pardon : objectif, lorsqu'il pousse un cri. Pas de douleur (depuis qu'il s'est lev&#233; on dirait qu'il a plut&#244;t moins mal), mais d'avertissement.

Ainsi proc&#232;de le guetteur Comanche inca de danger pendant que ses potes comptent leurs sioux.

Quoi ? lui demande-je le plus bri&#232;vement que je le puis afin de gagner du temps.

Vise, mec !

Il me d&#233;signe le plafond.

Tu vas comprendre. Quand on a pr&#233;vu une installation &#233;lectrique destin&#233;e &#224; un lustre et qu'on ne pose pas de lustre, on obstrue le petit orifice destin&#233; initialement au passage des fils par des capuchons de plastique blanc qui se perdent dans l'&#233;tendue pl&#226;treuse du plaftard.

O.K. ? Or, dans le couloir, se trouvent deux cache-trous. Et ces cache-trous sont tomb&#233;s simultan&#233;ment du plafond. Un chuintement se fait entendre, comme s'il serait de vapeur.

Alerte au gaz ! j'&#233;gosille. Rentrez dans vos piaules, les gars.

Moi-m&#234;me je me catapulte dans la mienne en compagnie de mister Super-Zob.

L&#224;, je ne suis pas mieux avantag&#233; car je note que notre carr&#233;e, tout comme le couloir, est pourvue d'une arriv&#233;e de gaz dont le bouchon de s&#233;curit&#233; a voltig&#233; sous l'effet de la pression.

Ferme la porte, colmate les rainures, Gros !

Je chope ma veste, l'enroule autour de la potence de fonte et plaque le tampon ainsi fait sur le trou d'arriv&#233;e. Mais ouate ! Ou watt ! Autant acqu&#233;rir un Stradivarius pour s'en servir de pissoti&#232;re. La force irruptive du gaz est telle qu'il se fraie un passage dans l'&#233;toff&#233;. Et il est asphyxiant, le bougre. Je reconnais cette odeur doucereuse et d&#233;sobligeante pour les narines nationales. Une odeur de CZ20XHBGT4, si tu vois ce que je veux dire ? Foutus, qu'on est. Devant la gravit&#233; de la situation, ces charognards ont d&#233;cid&#233; de nous exterminer.

Alors, comme je suis un mec de ressources thermales, il me vient une id&#233;e. Une de plus. C'est follingue ce que ma mati&#232;re grise peut fabriquer comme traits de g&#233;nie dans une journ&#233;e. Tu vois, m&#234;me en fin de nuit blanche, il est encore d'&#233;querre du cervelet, Tonio.

Je glisse deux doigts dans la petite poche int&#233;rieure de mon veston et y cueille une pochette d'allumettes r&#233;clame dont le rabat c&#233;l&#232;bre les m&#233;rites d'un restaurant sans &#233;toile o&#249; l'on bouffe de la merde. J'esp&#232;re que ces alloufs comportent plus de phosphore que la raie rance au beurre carbonis&#233; que j'y ai d&#233;gust&#233;e !

Risqu&#233; ! toussote le Gradu.

T'aimes mieux une fin &#224; la Chessmann ? Je me juche sur la table-lit du Gros en me retenant de respirer et je gratte une allumette. Pourvu que ce gaz soit inflammable. Seigneur Dieu ! Il l'est !

Un viouff ! d'une puissance de lance-flammes. On est pris dans un tourbillon acre de fumaga. Un torrent de feu. Et puis le gaz d&#233;j&#224; emmagasin&#233; ayant br&#251;l&#233;, les choses se r&#233;gularisent et v'l&#224; qu'une esp&#232;ce de lampe &#224; souder crache de mani&#232;re continue une longue langue f&#233;roce qui darde presque jusqu'au plancher.

Heureusement, le sol est rev&#234;tu de carreaux qui ne font que roussir et se craqueler sous l'effet du chalumeau.

Pas de bobo, Gros ?

Il est plus congestionn&#233; que jamais, ses sourcils et ses cils ont roussi, de m&#234;me que ses tifs, et il ressemble &#224; un goret.

&#199;a va, t'as eu la riche id&#233;e Regarde un peu si la porte est assez suffisamment &#233;tanch&#233;e, moi je peux pas me baisser &#224; cause de mes baloches et de mon zizi qui m'encombrent tout le devant. J'ai l'impression de coltiner un tambour.

J'examine la porte pour contr&#244;ler les &#233;manations du couloir. Fort heureusement, elle joint bien. Pas de souci de ce c&#244;t&#233;-l&#224;.

Dis donc, je pense aux autres, murmure l'Altruiste &#224; bite surdimensionn&#233;e, s&#251;r qu'ils sont rectifi&#233;s.

Et moi, sans &#233;gard pour son anomalie, en vrai &#233;tourdi :

Dans leur &#233;tat, c'est mieux ainsi.

Cinq clous very moche, mille or ! renfrogne le pauvre chou, lequel se r&#233;fugie dans l'anglais chaque fois qu'il veut mettre du sarcastique dans sa pens&#233;e. Avec ce dont je me coltine moi-m&#234;me personnellement, faudrait sans doute mieux que j'allasse renifler l'air pur purin du corridor pour en finir ?

Remercie le ciel qu'ils t'aient appliqu&#233; leur traitement &#224; la z&#233;zette plut&#244;t qu'&#224; la tronche, gars. Un gros goun&#249; n'a jamais d&#233;shonor&#233; son homme.

M&#234;me quant y t'faut une voiturette de marchande des quat'-saisons pour l'emmener promener en ville ?

Tu vas gu&#233;rir, on te soignera.

Mouais, et puis tu vas me dire qu'il reste toujours Lourdes, pas vrai, Sana ? Comme si je pourrais aller me tremper le braque dans l'eau miraculeuse. La piscine aux miracles, c'est pas un bidet !

La flamme qui tombe du plafond, se raccourcit et meurt.

L'op&#233;ration chambre &#224; gaz est termin&#233;e.

Et maintenant ? quelqu'un va bien devoir se pointer pour &#233;vacuer la viande froide. Et faudra de la main d'&#339;uvre, et pas qu'un peu avec cette colonie d'hydroc&#233;phales et d'hydrocaudals morts &#224; manipuler.

Comment vont-ils proc&#233;der, les gus, dans cet air mortel ? Des masques ?

La r&#233;ponse me vient imm&#233;diatement. Y a qu'&#224; penser pour &#234;tre servi dans cette cr&#232;che. Un vrombissement retentit et un puissant a&#233;rateur &#224; double orifice se met en mouvement afin de renouveler l'atmosph&#232;re vici&#233;e. Un courant puissant toumique dans la pi&#232;ce. L'aspiration du gaz mortel s'op&#232;re par le haut et l'admission de l'oxyg&#232;ne par le bas.

Vachetement organis&#233;, admire Sa Majest&#233;.

Le fort courant rotatif soul&#232;ve sa veste-pagne, ce qui d&#233;voile le mal cruel qui le frappe. Il me semble que son bec verseur a encore augment&#233; de volume. Je voudrais rester objectif, l'ami. Pas me laisser entra&#238;ner dans des complaisances m&#233;taphoriques, si voisines de la po&#233;sie qu'un auteur comme moi y r&#233;siste peu. Je connais mes d&#233;fauts, et sais vers quelles voies sinueuses m'entra&#238;ne ma verve. Trop d'abondance nuit. Je ne suis pas un g&#233;ant, mais un ob&#232;se de la litt&#233;rature. Elle est f&#226;cheusement exc&#233;dentaire, ma prose. C'est ce qu'ils me reprochent, beaucoup, qu'aimeraient me voir &#233;crire avec une plume d'oie ou un poil de cul. Bref, pour une fois, je me tiens par la bride. Eh bien, franchement, une main sur le c&#339;ur et l'autre sur la braguette, je peux te dire que mon camarade B&#233;rurier poss&#232;de un paf d'&#233;l&#233;phant. T'as d&#233;j&#224; vu triquer des pachydermes, au zoo, quand ils godent m&#233;lancoliquement devant leurs grilles. &#199;a ! Exactement &#231;a. Pas plus, pas moins. Un ringard de quarante centim&#232;tres, poss&#233;dant le diam&#232;tre d'un magnum de champ'.

Il a suivi mon regard.

Tout de m&#234;me, soupire-t-il, t'admettras que &#231;a fait un peu d&#233;sordre !



CHAPITRE QUATRE &#192; QUATRE (DIT DE L'ESCALIER)

&#199;a pue dans le couloir. Mais enfin on sent &#224; la qualit&#233; de sa respiration que &#231;a n'est plus nocif.

Je p&#233;n&#232;tre dans une chambre. Le Portugais &#224; t&#234;te de lessiveuse est au sol, la gueule grande ouverte. Mort. Donc, il ne s'agissait m&#234;me pas d'un gaz soporifique. J'avais senti juste. On revient de loin. Si au moins j'avais pens&#233; au feu plus vite, on serait tous rest&#233;s dans le couloir et

Mais quoi, le destin n'est pas b&#226;ti sur des hypoth&#232;ses. Le con de l'existence, c'est qu'elle se fabrique au pr&#233;sent, rien qu'au pr&#233;sent. La seconde d'avant, la seconde d'apr&#232;s, n'appartiennent &#224; personne.

Quel g&#226;chis, soupire-je.

Alors, qu'est-ce qu'on branle ? s'informe l'Intr&#233;pide.

Comme je suis un homme de boutades, je lui r&#233;pondrais bien : n'importe qui, mais pas toi, seulement cela risquerait de l'affecter.

Je d&#233;visse la potence du Portugais et la tends au Gros (au tr&#232;s Gros).

Tiens pour toi, mec. Chacun la sienne. On va se poster de part et d'autre de la lourde coulissante et d&#232;s qu'ils arriveront on bille ! Pas de quartier, c'est seulement &#224; la surprenette qu'on a des chances de se les faire.

Il renifle gras. Chez mon pote, tu n'en ignores pas, c'est signe d'intense, de f&#233;roce d&#233;termination.

Blottis sans l'angle du couloir, de chaque c&#244;t&#233; de la porte d'acier, nous attendons. Nos mains crisp&#233;es sur la plus longue tige de la potence sont poisseuses de sueur. Chose curieuse, nos c&#339;urs battent au ralenti. Un calme immense est en nous. Le calme de la haine chauff&#233;e &#224; blanc. Nous ne nous regardons m&#234;me pas. Non, nous mac&#233;rons s&#233;par&#233;ment dans la col&#232;re la plus polaire. Une col&#232;re couleur de glace ! Y a des ours blancs et des pingouins qui se dandinent dans notre col&#232;re, si tu veux tout savoir. J'y vois passer des tra&#238;neaux silencieux, dans notre col&#232;re. Tiens, faudrait &#234;tre Jack London pour te la d&#233;crire au poil !

Un cliquetis. Soudain je pige : cette porte ne donne pas sur un couloir, mais sur un ascenseur.

On per&#231;oit le murmure bien huil&#233; des engrenages. Et puis une courte p&#233;riode de silence. La porte coulisse. Deux gars sortent. Je n'ai pas le temps d'agir. Pourtant je la tenais lev&#233;e, ma potence de fonte. Celle de B&#233;ru s'est abattue plus promptement. Et avec quelle vigueur ! L'un des arrivants s'&#233;croule, la tronche compl&#232;tement d&#233;fonc&#233;e. L'autre a pris l'extr&#233;mit&#233; de la potence sur l'&#233;paule et il est tomb&#233; &#224; genoux en g&#233;missant. Impitoyable, f&#233;roce, souverain dans sa fureur, B&#233;ru &#233;l&#232;ve sa potence &#224; la verticale et l'abat bien droit, comme une barre &#224; mine. &#199;a fait comme un s&#233;minaire de crapauds-buffles sur lequel passe un rouleau compresseur.

Le dos d&#233;fonc&#233;, crev&#233; jusqu'au plancher, le second tortionnaire court rejoindre son pote &#224; tire-d'aile au pays des diablotins.

J'enjambe ces messieurs.

Un signe de t&#234;te &#224; P&#233;p&#232;re pour qu'il me rejoigne dans l'ascenseur. La cabine est tr&#232;s allong&#233;e pour permettre d'y loger un brancard &#224; roulettes.

Il est essouffl&#233;, mon comp&#232;re. Un c&#244;t&#233; tranche-montagne l'ennoblit. Il tient sa potence comme saint Christophe son b&#226;ton, s'y appuyant noblement, comme un homme ayant accompli sa t&#226;che. L'extr&#233;mit&#233; de la barre coud&#233;e ruisselle de sang. Mais B&#233;rurier s'en tamponne le coquillard. Il est apais&#233;, serein, et il a oubli&#233; qu'il est d&#233;sormais chibr&#233; comme personne d'autre au monde.


* * *

Un simple levier commande l'ascenseur. Je le mets dans la position inverse &#224; celle o&#249; il se trouve. Instantan&#233;ment, la porte se referme et nous descendons.

Le voyage est bref.

Nous acc&#233;dons &#224; une esp&#232;ce de grand sas ferm&#233; par une grille. Il s'agit d'une pi&#232;ce meubl&#233;e d'une table m&#233;tallique et de deux chaises. Sur la table, des &#233;crans de vid&#233;o et des cadrans myst&#233;rieux, plus une armada de boutons. Je pige que c'est depuis ce P.C. qu'on a ordonn&#233; les man&#339;uvres gaz&#233;ifiantes. Je cours &#224; la grille. Elle donne sur un couloir, mais elle est ferm&#233;e avec une serrure comme ils en ont &#224; la Banque de France pour assurer la chastet&#233; de ses coffres. Mon s&#233;same ne ferait pas plus d'effet &#224; ce chef-d'&#339;uvre de serrurerie qu'une qu&#233;quette de saint-cyrien &#224; une g&#233;nisse.

Je regarde sur la table : pas de cl&#233;s.

Les deux p&#232;lerins de l&#224;-haut doivent les avoir ? sugg&#232;re B&#233;rurier.

Nous remontons, fouillons ses victimes : en vain. D&#233;cid&#233;ment, on fait les choses s&#233;rieusement dans cet &#233;tablissement.

On redescend donc en se demandant quelle suite va comporter cette affaire, et toi aussi tu te le demandes, pas vrai, Bazu ?

Seulement pour toi &#231;a n'a pas grande importance.

Attends ! m'&#233;crie-je.

Simple formule, sans objet, le gars B&#233;ru ne me proposait rien de particulier au moment o&#249; je l'ai exclam&#233;.

Ce qui la motive, cette exclamation, cher enfant de Boh&#232;me, c'est la vue d'un t&#233;l&#233;phone inclus dans la table-bloc. Est-il reli&#233; &#224; un standard ou bien autonome ?

Je d&#233;croche, la tonalit&#233; retentit. Ouf. Fissa, je compose le num&#233;ro du Vieux. Deux parlementations expresses avec des sbires d'interposition, et on me le passe. Lui, il a son ton mi-figue s&#232;che, mi-raisin g&#226;t&#233;.

Tiens, vous ! que devenez-vous ? Votre commerce marche bien ?

Comme si c'est le moment de chiquer au gland d'Espagne ! Comme si, dans ma position aussi pr&#233;caire que critique, je suis en mesure de faire du ping-pong-conversation dans les demi-teintes !

Un pastis inou&#239;, patron (je l'appelle patron, mani&#232;re de l'amadouer) de quoi vous faire dresser les cheveux sur la t&#234;te !

Formule inconsid&#233;r&#233;e, et qui se retourne contre moi, vu que le mamelon du Dabuche ressemble &#224; un coin de Lune qu'on aurait aplani au bulldozer.

Tr&#232;s dr&#244;le, ricane la voix morose.

J'encha&#238;ne fissa :

Il faut imm&#233;diatement exp&#233;dier un dispositif policier &#224; l'endroit o&#249; nous nous trouvons, B&#233;rurier et moi, d'abord parce que nous y sommes en danger de mort, ensuite parce que ce qui s'y passe rel&#232;ve pratiquement de la science-fiction. L'affaire du si&#232;cle, patron, ma parole !

Cette promesse mirobole sous la calvitie du Vieux comme un grain de diamant dans un pendentif de Morabito.

O&#249; &#234;tes-vous ?

Je l'ignore. Dans l'agglom&#233;ration parisienne, &#231;a c'est s&#251;r, mais nous y f&#251;mes conduit en &#233;tat d'inconscience. Je reste en ligne, faites op&#233;rer des recherches pour savoir &#224; quoi correspond le t&#233;l&#233;phone dont je me sers actuellement.

Entendu.

Je l'entends jacter sur une autre ligne. Les secondes sont interminables.

D'un moment &#224; l'autre des zigs vont se pointer et nous n'aurons aucune possibilit&#233; de fuite. Si : emprunter l'ascenseur, mais &#231;a changerait quoi puisqu'il n'existe aucune issue au niveau inf&#233;rieur ?

All&#244;, San-Antonio ?

Oui, patron ?

Surtout ne coupez pas, on s'occupe de chercher. En attendant, si vous me mettiez un peu au courant ?

Bonne id&#233;e. J'esp&#232;re que ce rapport ne sera pas un testament.

Branchez sur magn&#233;to, Boss, car c'est long et plein de rebondissements insens&#233;s.

Vous doutez de ma m&#233;moire ?

Faut-il qu'il ait la r&#226;lerie chevill&#233;e au corps, ce vilain d&#233;plum&#233;. Pr&#234;t &#224; me faire une sc&#232;ne, alors que je suis assis sur un tonneau de poudre dont la m&#232;che est allum&#233;e, comme l'&#233;crirait M. Maurice Schumann de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par d&#233;faut.

J'y vais donc de mon couplet. S&#233;r&#233;nade pour un dirlo ergoteur ! Tout y passe, je commence par le commencement bien qu'il soit d&#233;j&#224; au courant des &#233;v&#233;nements de Gen&#232;ve. Toujours partir du noyau initial, laisser germer, pas perdre les racines de vue, never. Comme elles sont enfouies dans la terre nourrici&#232;re on a tendance &#224; les oublier, et l'on a tort Par instants, je m'interromps pour pr&#234;ter l'oreille. Vient-on ? Non, pas encore Alors je repars. B&#233;ru s'est assis, les jambes &#233;cart&#233;es pour laisser de la place &#224; sa formidable bistougne. Un pacsif gros commak, &#231;a lui brimbale. Les ca&#239;ds de la Facult&#233; vont se d&#233;lecter &#224; visionner ce morceau de choix. Y a de la photo &#224; prendre. La couverture de Match, &#231;a m&#233;rite. Le plus &#233;tonnant, c'est qu'il commence &#224; s'y habituer, B&#233;ru, &#224; son chibre en forme d'ob&#233;lisque. Et m&#234;me, parole, &#224; en &#234;tre fier, confus&#233;ment.

La mani&#232;re qu'il le soup&#232;se &#224; deux mains, comme le p&#234;cheur chanceux &#233;value le poids du gros brochet qu'il vient de remonter. Il se flatte les rouleaux amoureusement, mon biquet. Suppute les cons&#233;quences, le parti (si je puis dire) &#224; en tirer. Sa mise en exploitation, en somme. Il sait qu'il va acc&#233;der aux destins exceptionnels avec une queue de ce diam&#232;tre, l'Alexandre-Beno&#238;t. Entrer dans l'histoire humaine dont il d&#233;foncera la lourde avec son b&#233;lier. Il est marqu&#233; des dieux, le Gros. Sacr&#233; roi des n&#339;uds toute cat&#233;gorie, pour toujours. Et un confus contentement lui point. Une rassurance de brave homme qui sait s'accommoder des mis&#232;res de ce monde, les d&#233;fricher pour pouvoir les cultiver. C'est l'esprit d'investissement.

Depuis un bout de temps, j'ai fini de jacter. Je me suis mis &#224; jour. Vid&#233; &#224; bloc. J'ai dit les faits et les conclusions que j'en tire. Au moins, si on nous efface, j'aurais la consolation d'avoir d&#233;mantel&#233; cette monstrueuse organisation.

All&#244;, patron ?

Ne quittez pas, on m'appelle sur la 2, &#231;a doit &#234;tre &#224; votre sujet.

Un l&#233;ger temps s'&#233;coule. Puis la voix du Dirluche, grise, humide, en grand deuil :

Vous &#234;tes toujours l&#224;, mon petit vieux ?

Provisoirement, oui, patron.

Je suis navr&#233;, je ne vais rien pouvoir faire pour vous. Du moins directement.

Ah ! bon ?

Vous &#234;tes &#224; l'ambassade de F&#233;lonie, donc positivement en territoire &#233;tranger. Je vais demander qu'on surveille les abords, c'est la seule mesure qui me soit permise.

Trop aimable. En ce cas, il ne me reste plus qu'&#224; vous dire adieu.

Je raccroche aussi sec.

Un dicton auvergnat assure que c'est au moment de payer ses imp&#244;ts qu'on s'aper&#231;oit qu'on n'a pas les moyens de s'offrir l'argent que l'on gagne.

Moi, c'est au moment de la grande d&#233;tresse que je comprends &#224; quel point l'homme est seul quand il est dans la merde.

Pour corser le bonheur, j'entends des bruits de pas.

Nombreux, sonores.

C'est r&#226;p&#233; ? interroge l'homme &#224; la zifolette en forme de mortadelle italoche.

Nous nous trouvons dans l'ambassade de F&#233;lonie[5 - Tu penses bien que la F&#233;lonie n'existe pas. Pas m&#234;me dans mon imagination. En r&#233;alit&#233;, il s'agit d'un pseudonyme que j'utilise pour cacher le blaze d'une nation tr&#232;s connue. Pas qu'on m'impute la rupture de relations diplomatiques.], le Vieux d&#233;clare forfait.

On vient !

Je sais.

Il hausse les &#233;paules et soupire :

Bon, ben je te prends cong&#233;, mec. Ravi de t'avoir connu, tout le plaisir a &#233;t&#233; pour moi.

Couchons-nous !

Hein ?

Chut, vite ! Raide comme barre ! Ils vont peut-&#234;tre croire que les deux mecs ont commenc&#233; de faire le m&#233;nage en haut

Donnant l'exemple, comme toujours, moi si vaillant, si &#224; la pointe, je m'allonge au sol, les bras dans le prolongement du corps, la bouche ouverte comme un asphyxi&#233;, les yeux exorbit&#233;s. Duraille, tu sais, de chiquer &#224; la viande froide avec les yeux b&#233;ants.

Faut pas que quelqu'un vienne te faire ciller pendant ton num&#233;ro, que sinon c'est mochement r&#226;p&#233;. Oh ! l&#224; l&#224; ! Un mort qui agite ses stores, y a que dans les films d'&#233;pouvant&#233;, et encore, les tr&#232;s vieux

Les pas sont l&#224;. Ils s'arr&#234;tent. Je me demande combien ils sont ? Vais le savoir d'ici peu. Patience. Respire pas, mon loup. Regard fixe, gueule fig&#233;e. Turlututu. Ils jactent dans une langue que je pige pas bien. Du f&#233;lonien ?

Une voix fran&#231;aise dit simplement :

Et les autres ?

Pendant qu'une cl&#233; &#224; r&#233;moulure extra-porcive coubigne le p&#234;ne, la m&#234;me voix fran&#231;aise reprend :

Mais, l'ascenseur est en bas, voyez : la porte est ouverte.

C'est vrai ! s'&#233;crie une autre voix, mais avec l'accent f&#233;lonien, ce qui ne me d&#233;range pas outre mesure.

Alors o&#249; sont-ils ? redemande le Fran&#231;ais.

Et tu piges sa r&#233;action ?

Probl&#232;me du vase clos pas tr&#232;s clos, mec. Les deux gardes du labo n'ont pas la cl&#233; et la grille est ferm&#233;e, donc ils sont laguche, dans le secteur.

Comme ils ne sont pas en haut, ils sont fatalement en bas. Tu suis bien ma lapalissade contr&#244;l&#233;e ? S'ils sont en haut, l'ascenseur ne peut se trouver en bas. Or, il est en bas. Donc quelqu'un l'a actionn&#233;. Un quelqu'un qui ne peut qu'&#234;tre ici. Un quelqu'un qui ne peut donc qu'&#234;tre un de nous deux.

C.Q.F.D. !

Attention, ils feintent ! avertit le Fran&#231;ais.

A mon avis, c'est plus la peine de s'attarder, hein ?

Autant agir tout de suite, avant que le gratin soit carbonis&#233;.

Je m'offre un r&#233;tablissement acrobatique, de ceux qui, quand ils foirent, te valent six ans dans un corset de fer. Une d&#233;tente des reins, un &#233;lan irr&#233;sistible. Boum, me v'l&#224; debout sur les gambettes que m'a tricot&#233;es F&#233;licie. Et pas essouffl&#233;, mon Lulu !

Oui, ils sont trois.

Dont le fils Blumenstein-Michu. C'est lui le Fran&#231;ais du trio. A tout seigneur tout donneur.

Au premier bout de regard, je mate o&#249; ils en sont de l'ouverture de la porte. L'un des accompagnants de David a d&#233;j&#224; actionn&#233; la cl&#233;. Il avait commenc&#233; d'&#233;carter la forte grille, mais devant ma brutale r&#233;surrection, l'a referm&#233;e pr&#233;cipitamment. Moi, prompt comme un dard (et pour cause !), j'empoigne un barreau et je tire &#224; fond de force. Le mec qui tirait de son c&#244;t&#233; vient avec la porte. Tu vas voir l'a quel point que j'ai l'esprit de d&#233;cision (qui l'emporte sur l'esprit de sacrifice, chez m&#233;zigue) mais, au travers de la grille, je lui administre un coup de genou particuli&#232;rement appuy&#233; dans les roustons (tonton tontaine). Il rugit et sa prise mollit. Le v'l&#224; qu'entre dans le sas. B&#233;rurier qui s'est remis debout lui aussi, l'accueille d'une ch&#226;taigne au temporal. Le mec visquose des flubes. Mon ami Bitembeme a un geste que, sur lors, je ne comprends pas, en direction du foie de ce gar&#231;on. Il ne s'agit pas d'un direct, comprends-moi. Non : le mouvement est plut&#244;t furtif. Coul&#233;, preste. Geste de pickpocket. Et c'est bien d'une subtilisation qu'il s'agit, puisque l'ami Bigpaf ram&#232;ne un Colt Serpent 9 mm &#224; injection sous-cultann&#233;.

Ce qui s'op&#232;re alors, m&#234;me du temps de Buffalo Bill on l'a pas vu. Combien de fois ai-je assist&#233; au d&#233;fouraillage du Mastar ? Pas totalisable. Impossible de dire. Tu comptes les &#233;toiles du ciel, en &#233;t&#233;, toi ? Flinguer &#224; cette cadence, avec une pareille promptitude, c'est la first fois que j'assiste. Une grande premi&#232;re mondiale, laquelle constitue une grande derni&#232;re pour les trois ouistitis. La pralinette g&#233;n&#233;rale. Ils n'en reviendraient pas s'ils pouvaient en revenir. Trois compostages, pas un de plus, pas un de moins. Pan ! pan ! pan ! Une valduche &#224; chacun, entre les deux carreaux. Sign&#233; B&#233;ru ! Les Cyclopes sont de retour ! Poum ! Non, on retrouvera jamais plus jamais une prouesse semblable. &#199;'a &#233;t&#233; un moment de l'histoire humaine, la r&#233;sultante d'une conjoncture. Pan ! pan ! pan ! (J'avais oubli&#233; de foutre un  P majuscule aux deux derniers pans, ce qui les emp&#234;chait de faire la roue). Une seconde, tu te souviens combien de temps &#231;a dure ? Eh bien, figure-toi qu'&#224; l'int&#233;rieur d'une seconde, le cher B&#233;ru, avec ses couilles &#224; longue port&#233;e, a eu le temps de chouraver le feu du zouave &#224; sa ceinture et de le capsuler ainsi que ses deux camarades. Une prune de 9 en plein front, m&#234;me Einstein avec son cigare surdimensionn&#233; pourrait pas en surmonter l'outrage. &#199;a t'enraye l'existence comme un bidon de sable enraye le moteur d'une tire quand tu le d&#233;verses dans le r&#233;servoir d'essence. Ils font plouf, piaf, plof ! nos camarades. Bons pour le tout-&#224;-l'&#233;gout, le tout &#224; l'oubli. Mortibus vobiscum ! que le Seigneur soit avec eux. Et surtout qu'ils ne le quittent plus, ces tra&#238;tres.

Le Gravos souffle sur le canon fumant de l'arme.

Voil&#224;, &#231;a c'est de la m&#233;canique de pr&#233;cision, d&#233;clare-t-il ; et maintenant si on s'en irait, gars ? T'as pas envie d'un grand noir avec des croissants chauds, t&#233;colle ?


* * *

Au fond du couloir, &#224; gauche, y a la porte des chiche-manes.

A droite est celle qui permet d'acc&#233;der au hall de l'ambassade. Une ravissante r&#233;ceptionnaire, brune comme le boulevard du m&#234;me nom, se fait les ongles derri&#232;re un bureau ministre sans ministre ni encrier.

Elle nous regarde d&#233;bouler, moi si fringant, imp&#233;tueux et mal ras&#233;. B&#233;ru si pittoresque avec son paf de grand ongul&#233; &#224; trompe qui semble sonner on ne sait quel tocsin silencieux contre ses jambes velues. La r&#233;ceptionnaire f&#233;lonne ne r&#233;ceptionne personne &#233;tant donn&#233; l'heure ultramatinale (l'horloge du hall indique cinq plombes du mat'). Tout en passant de la laque sur l'extr&#233;mit&#233; de ses phalangettes, elle discutait en f&#233;lon du nord avec un garde de nuit &#224; mine patibulaire. Mais leur converse s'enlise &#224; notre survenue.

L'homme porte la main &#224; sa poitrine, non pour comptabiliser les battements de son c&#339;ur, mais pour d&#233;gainer quelque chose qui n'ajouterait rien &#224; notre vitalit&#233; exemplaire.

B&#233;rurier lui d&#233;p&#234;che (du moins le noyau) dans la paluche un produit de son Co&#239;t. La balle traverse la main et la poitrine du veilleur.

Pendant que le F&#233;lonien s'&#233;croule, Mister Biterade s'approche du bureau, le pafouin plus terrifi&#233; que d&#233;j&#224; vu.

Mon petit c&#339;ur, gazouille-t-il &#224; la donzelle qui s'automanucure, serait-il un effectif de votre bont&#233; de t&#233;l&#233;phoner &#224; Jussieu 6789 pour nous appeler un taxi ? Comme vous pouvez me le constater, je sus pas dans une tenue t'assez d'essence pour regagner mon domicile p&#233;d&#233;rastement.



CHAPITRE CINQ A SEPT ET LA SUITE ET LA FIN

Les Marseillais, tu les connais, je suppose ? Une onomatop&#233;e, dans leur bouche, &#231;a devient un alexandrin. Un n'importe qui quelconque quand il crie  a&#239;e , ne balance qu'une syllabe. Eh bien chez un Marseillais, &#231;a en produit douze, il crie  ha ha ha a a a i i i ye e e , le Marseillais qui, &#224; l'instant, vient de d&#233;rouiller une valise de cur&#233; dans les chevilles. Le pr&#234;tre (italien puisqu'on soutane) se perd en excuses qu'il prononce excouses. A cet instant, une &#233;norme matrone me bouscule dans la cohue.

Quand je te dis qu'elle me bouscule, elle manque carr&#233;ment de m'envoyer sur la voie ferr&#233;e v&#233;rifier si le rail est bien boulonn&#233; jusqu'au butoir terminal.

Eh bien, madame ! proteste-je.

L'&#233;normit&#233; a tout de la marchande de poissons, avec son fichu sur la t&#234;te et sa jupe ample comme une montgolfi&#232;re en d&#233;gonflade.

Tu peux pas tirer ta viandasse, l'ahuri ? me jette la m&#233;g&#232;re &#224; l'aide d'une voix que je connais bien.

Moi, ensuqu&#233; par la nuit blanche, je mets un peu de phosphore dans ma g&#233;n&#233;ratrice avant de comprendre.

B&#233;ru ! exhale-je.

La marchande de merlans rigole.

Textuel, milord. Y avait pas d'aut' solutions pour que je trimbale ce que tu sais sans soutirer l'attention. D&#233;sormais faut qu'j' me d&#233;guise souate en gonzesse, souate en Ecossais. Et m&#234;me en Ecossais, faudrait que le &#231;a soye un kilt de soir&#233;e, &#224; tra&#238;ne, tellement qu'il a encore pouss&#233; mon missile air-cul !

 Y m'arrive aux genoux. J'ai h&#226;te de montrer c'te proth&#232;se &#224; ma Berthy, voir sa r&#233;daction devant le spectac'. 

Elle &#233;tait absente ?

Elle a pass&#233; la notte chez mon pote Alfred, le coiffeur qu'a une angine couenneuse. Si on s'aiderait pas l'un l'autre, entre amis, &#231;a servirait &#224; quoi de vivre ?

Il se tait pour laisser la parole &#224; un haut-parleur qui annonce l'arriv&#233;e du train pilnucien. Effectivement, en bout de vue, plus loin que la marquise (sous le ciel de lit &#224; laquelle nous sommes beaucoup plus de quatre-vingts chasseurs), dans des confins improbables et tremblants, cotonneux, ponctu&#233;s de lumi&#232;res rouges et vertes, la grosse chenille appara&#238;t.

&#199;a me fait qu&#233;qu' chose de retrouver la vieillasse, assure le Gros travelo d'une voix noy&#233;e. Quand il est laguche on n'y fait pas attention, mais au bout de plusieurs jours sans lui, y se met &#224; manquer, comment t'espliques ?

Je n'explique pas. Je tremble de fatigue. Si vers le milieu de ce polar je ne t'avais pas promis de venir attendre le D&#233;bris &#224; la gare, comment que je serais all&#233; me zoner ! Mais quoi, un auteur de ma classe se doit &#224; ses engagements, hein ? Et puis j'allais tout de m&#234;me pas me virguler dans les torchons sans te donner l'explication finale. Ta gueule, devant un pareil forfait, mon neveu !

La grosse loco &#233;lectrique entre en gare, silencieusement. Les gens venus attendre d'autres gens se reculent. Des voyageurs impatients ont d&#233;j&#224; d&#233;lourd&#233; et n'attendent pas l'arr&#234;t complet du convoi pour sauter sur le quai.

Nous nous mettons &#224; guetter Baderne-Baderne, le c&#339;ur doucement &#233;treint par la roucoulade de l'amiti&#233;.

Une voix domine le brusque brouhaha cons&#233;cutif &#224; l'arriv&#233;e du dur.

Ho&#233;, Santonioooooo !

Je cherche.

Trouve. Frank R&#232;che. Il est &#224; demi d&#233;fenestr&#233; dans son compartiment et agite ses ailerons fr&#233;n&#233;tiquement. Derri&#232;re lui, on per&#231;oit la tache p&#226;le d'un visage ; celui de Pinuche, surmont&#233;e d'une tache encore plus p&#226;le : celle de son pansement.

On joue de l'&#233;paule pour se frayer passage. On cueille la valoche de R&#232;che, Pinuche, si tu te souviens (sinon relis le d&#233;but) &#233;tant parti les mains vides.

Ces messieurs nous descendent dans les bras. R&#232;che me presse contre soi avec son effusion m&#233;diterran&#233;enne coutumi&#232;re. Il ne s'&#233;tonne pas de l'accoutrement de B&#233;ru, lui lance un distrait :  Bonjour, ch&#232;re madame. 

Pinuche, amaigri, flottant, plus gris&#226;tre que jamais, retire son m&#233;got &#233;teint de sa commissure pour me bisouiller. Lui non plus ne r&#233;agit pas devant l'accoutrement du Mastar.

Salut, Alexandre-Beno&#238;t, fait-il. Tu as une mine superbe !

Le Dodu pouffe :

C'est pas la mine qu'est le plus superbe, chez moi, C&#233;sar. J'ai une de ces petites surprises &#224; te montrer qu'au pr&#233; &#224; labi&#233; tu devras enlever ton r&#226;telier, pas risquer de l'avaler.

On d&#233;cide d'aller incontinent au buffet, &#233;cluser du caf&#233; fort. Ces messieurs ont mal roupill&#233; dans le train, et moi pas du tout, tu le sais.

Le matin est tout barbouill&#233;, pisseux, sinistre, plein de contemporains aux gueules impossibles. Le d&#233;barquement d'un train de nuit, vois-tu, pour moi, c'est quasiment morbide. Une pr&#233;figuration du purgatoire, au cas o&#249; il existerait. Ces gens pas r&#233;veill&#233;s parce qu'ils ne se sont pas endormis, pas propres parce qu'ils ne se sont pas lav&#233;s, pas heureux parce que la gare de Lyon &#224; sept plombes, apr&#232;s une nuit blanche, c'est une des plus formidables d&#233;gueulasseries de l'univers, ces gens titubants, arriv&#233;s &#224; destination, ahuris, gueuledebois&#233;s, sont comme des morts qui ne se seraient pas rendu compte qu'ils avaient pass&#233; de vie &#224; tr&#233;pas.

Et le buffet, donc ! Dis : le buffet de la gare de Lyon aux aurores, tu connais ?

On est silencieux, tout &#224; coup, devant la fum&#233;e de nos caouas. Heureusement, le toubib retrouve l'usage de sa menteuse :

J'ai raccompagn&#233; monsieur Pinaud, c'&#233;tait la moindre des choses. Et puis il fallait que je vienne &#224; Paris trouver un autre commanditaire. Maintenant que Klapusky J'ai un &#233;norme scandale &#224; remonter, moi, mon pauvre commissaire. Tant qu'on aura pas retrouv&#233; le fils Blumenstein Au fait, rien de nouveau &#224; son sujet ?

Un peu, si.

Dites vite, vieux.

Il est mort.

Mmmmmmmort ? s'&#233;trangle le docteur R&#232;che.

Compl&#232;tement, rench&#233;rit B&#233;ru.

Vous en &#234;tes s&#251;r ?

Pour en &#234;tre tout &#224; fait s&#251;r, c'est moi que je l'ai plomb&#233;, Doc, d&#233;clare B&#233;rurier.

Vous plaisantez, ch&#232;re madame !

Jamais avec un Colt, r&#233;pond la fausse marchande de poissons en minaudant, coquette, l'habit parfois contrefaisant le moine.

L'instant m'est venu de devoir raconter.

Alors, je.

Etes-vous abonn&#233; &#224; Historia, ou &#224; Miroir de l'Histoire, toubib ?

Heu, non, pas tout &#224; fait Pourquoi ?

Parce que, peut-&#234;tre, &#224; la faveur des nombreux &#233;crits que ces honorables revues consacrent au nazisme, vous auriez pu conna&#238;tre de la dynastie des Hatchum, cette vieille famille teutonne c&#233;l&#232;bre par ses produits chimiques. Elle finan&#231;a Hitler, contribuant grandement &#224; son av&#232;nement, travailla en partie sur la r&#233;alisation des VI, et fui d&#233;mantel&#233;e &#224; la fin de la guerre.

On pendit le vieil Hatchum, on fusilla le fils a&#238;n&#233;, on viola les filles et la m&#232;re mourut de chagrin dans un hospice.

C'est la vie, assure la Grosse B&#233;ruri&#232;re en grattant son &#233;normit&#233; &#224; travers sa jupe.

La fille a&#238;n&#233;e, Gertrude, se r&#233;fugia en Espagne avec le magot des Hatchum d&#233;pos&#233; dans une banque suisse. C'&#233;tait une femme combative. Outre la fortune familiale, elle avait emmen&#233; en exil une forte documentation concernant les recherches secr&#232;tes entreprises par les Laboratoires Hatchum.

Pinaud dodeline d&#233;j&#224;. N'a plus la force de me filer le train, une fois descendu du sien, le Fan&#233;. B&#233;ru le r&#233;veille d'un coup de coude.

Faudra qu'on aille aux chiches, que je te montre un truc peu banal, dit cet impatient.

Quoi ?

Mister Bigzob prend la main de son vieux camarade. La convoie jusqu'&#224; sa jupe.

Touche !

Je touche.

Devine ce dont quoi il s'agite ?

C'est ta cuisse ? T'as maigri, on dirait ?

C'est pas ma cuisse !

Alors qu'est-ce que c'est ?

Le Gros baisse la voix, bat des cils et chuchote, mutin.

C'est tu veux dire ? glapahute Pinaud&#232;re.

R&#232;che qui n'a pas suivi et qui m'attend la suite cligne des yeux tr&#232;s vite comme un hibou au saut du nid.

Et alors ? Et alors ? il grappine.

C'est Tu veux dire ? glapahute Pinaud&#232;re, suffoqu&#233;.

En personne, &#233;panouit B&#233;ru.

La Vieillasse retire vivement sa main orthodoxe :

C'est vraiment &#224; toi ?

Tout, roustons compris, jure le Majestueux. Un traitement miracle de leur saloperie de labo ; c'est quand m&#234;me beau, la science, non ?

Eh bien, mon cher, vous continuez ? s'impatiente Franck R&#232;che.

Force m'est. Gertrude Hatchum se r&#233;organisa en Espagne. Elle recr&#233;a des laboratoires, fonda un centre de recherches, seulement les Services secrets isra&#233;liens  s'occup&#232;rent  d'elle et neutralis&#232;rent ses entreprises. Vous savez combien ces gens ont la rancune tenace.

Pire que des Arabes, encourage R&#232;che. Dommage qu'Hitler ait &#233;chou&#233; dans sa mission, cela dit je ne suis pas raciste, vous le savez. Moi, les juifs, j'ai rien contre, fondamentalement parlant. Et pourtant je les ai eus en Alg&#233;rie. Les juifs, les Arabes, les communistes, le Milieu, et maintenant les Hauts-Savoyards, tout, comment ai-je fait pour subir toute cette p&#232;gre sans devenir raciste, &#231;a, c'est un des myst&#232;res de ma nature tol&#233;rante. Mais continuez, je vous en prie. Alors, cette gueuse de fille Hatchum, traqu&#233;e par ces mis&#233;rables Isra&#233;liens ?

Elle finit par comprendre qu'elle n'arriverait &#224; rien au grand jour. Alors elle prit ses dispositions pour dispara&#238;tre, c'est-&#224;-dire changer radicalement de personnalit&#233;, de vie, d'aspect et d'&#233;tat civil naturellement. Elle se fait confectionner de faux papiers, au nom de Blumenstein. Pendant la guerre les juifs prenaient des identit&#233;s aryennes, elle, elle opte pour une identit&#233; s&#233;mite, parce que cela lui semble &#234;tre le refuge, le comble de la volupt&#233; pour cette ha&#239;sseuse de juifs

R&#232;che ne peut pas se retenir :

Ecoutez, je ne suis pas raciste, mais je comprends un peu sa haine pour cette race inconcevable. Il y a des moments, quand je prie surtout, car je prie beaucoup, des moments, dis-je, o&#249; je me permets d'interroger le Seigneur sur la n&#233;cessit&#233; de cette tribu d'amaqueurs, de pestilentiels, de Judas honteux. S'agit-il d'une erreur de Sa part ? D'une forme de d&#233;g&#233;n&#233;rescence ? D'une &#233;preuve plac&#233;e sur la route des gens de bien pour les aider &#224; m&#233;riter le Ciel ? Je me demande. Je suis perplexe

Ecoutez, R&#232;che, soyez perplexe, mais laissez-moi terminer. J'ai des lecteurs sur le feu, moi, et ils attendent.

Pardon. Excuse. Je suis un impulsif. Impulsif, mais pas raciste, oh non, surtout pas, ne vous m&#233;prenez pas surtout. Vous disiez donc que cette charmante jeune femme nazie a chang&#233; d'identit&#233; et s'est fait appeler Blumenstein. Sacr&#233;e ruse, h&#233; ? Bravo, ma poule. Elle devait avoir du chignon, la coquine. Mais attendez, Blumenstein, vous dites ? Vous avez bien lanc&#233; ce nom ? Blumenstein ? Comme le fils de la lessive Patemouille ?

Sa m&#232;re.

Il se masse la nuque comme &#224; la suite d'une gueule de bois lorsque, au r&#233;veil, il y a une esp&#232;ce de matin de p&#226;ques dans ta tronche.

Sa m&#232;re ? Vous dites sa m&#232;re. Vous voulez dire sa m&#232;re ?

Je veux dire sa m&#232;re.

Mais je la connais, sa m&#232;re.

Je sais.

Elle n'a rien Elle n'est pas Elle est un peu

Je sais, je sais. Cela vous prouve &#224; quel point une femme r&#233;solue peut modifier sa personnalit&#233; pour atteindre son but.

Mais enfin, Santantatonio Elle est frappadingue, cette vieille ?

Qu'elle se soit plus ou moins prise &#224; son jeu n'est pas exclu. En tout cas, il lui reste assez de lucidit&#233; pour continuer de driver le plus &#233;tonnant r&#233;seau qu'il m'ait &#233;t&#233; donn&#233; de d&#233;masquer, mon cher. Selon moi, elle a consacr&#233; toute son intelligence et toute son &#233;nergie &#224; une cause &#224; laquelle elle a sacrifi&#233; sa vie de femme. Son existence n'aura &#233;t&#233; que l'&#233;dification d'un extraordinaire paravent &#224; l'abri duquel elle a accompli son &#339;uvre. Devenue Blumenstein, elle a voulu se mettre compl&#232;tement &#224; l'abri en &#233;pousant un con nomm&#233; Michu. Supr&#234;me astuce. Pendant plusieurs d&#233;cades, Gertrude a support&#233; la sottise &#233;paisse et les grossi&#232;ret&#233;s d'un faux maquignon d&#233;guis&#233; en homme d'affaires, en lui laissant entendre qu'il avait barre sur elle. Et pendant ce temps, dans l'ombre, l'araign&#233;e Hatchum tissait sa toile.

Frank R&#232;che postillonne.

Fou ! Fou ! Fou ! L'araign&#233;e Hatchum. Oh, comme c'est bien trouv&#233;. Oh comme c'est &#233;pingle juste ! Bravo, Sanmontonio. Et qui tisse sa toile. Parfait ! Le raccourci est fort. Il est beau, il est fort beau. Et c'&#233;tait quoi, cette toile ?

Le consortium occulte de laboratoires de recherches vou&#233;es &#224; une certaine forme de mutilation de l'esp&#232;ce humaine. La doctrine nazie est leur soleil, si vous me permettez cette m&#233;taphore un peu litt&#233;raire. Ce que veut cette puissante organisation, c'est s'attaquer biologiquement au monde communiste dont elle juge l'emprise d&#233;sormais irr&#233;versible par des moyens militaires ou politiques.

R&#232;che siffle longuement sur sa tasse de caf&#233; froid.

Tsssit. Vous savez qu'entre nous, c'est pas con. Mais alors pas con du tout. La lutte biologique pour neutraliser ces salauds. Notez, commissaire, que je ne fais pas de politique. Je suis ouvert &#224; toutes les id&#233;es, &#224; toutes. N&#233;anmoins, si l'on an&#233;antissait le monde communiste, il est probable que l'univers respirerait un peu mieux.

Donc, cher docteur, un peu partout, dans le monde occidental, ces laboratoires d'honteuses recherches ont vu le jour. Cela s'appelle, en code :  l'Op&#233;ration &#224; vos souhaits , &#224; cause, je pense, du nom de sa fondatrice, Gertrude Hatchum.

Parbleu. Et c'est M Blumenstein. Cette ch&#232;re personne Un peu M&#234;me beaucoup Dites donc. Et dire qu'il a fallu que son malheureux fils soit fou.

Il ne l'&#233;tait pas, mon bon vieux.

Que me chantez-vous l&#224;, je l'ai eu comme pensionnaire.

Un simulateur. Tr&#232;s t&#244;t, d&#232;s qu'il a &#233;t&#233; adolescent, sa ch&#232;re maman lui a inculqu&#233; ses id&#233;es. Bref, elle l'a initi&#233;, et il est devenu l'une des t&#234;tes pensantes du r&#233;seau. Seulement, comme Gertrude faisait un complexe de pers&#233;cution depuis la Lib&#233;ration, elle a fabriqu&#233; un paravent &#224; son rejeton, aussi costaud que le sien propre. C'est-&#224;-dire qu'elle l'a fait passer pour fou. Pour cela, on lui a donn&#233; des professeurs, des r&#233;p&#233;titeurs de folie, si j'ose dire, lesquels furent Klapusky et Catherine Mancini.

Mon infirmi&#232;re qui que dont ?

Oui.

Klapusky. Moi Ecoutez, mes id&#233;es se brouillent. Je chavire, Santrentetonneaux, mon vieux camarade. Nous qui avons ski&#233; ensemble &#224; Courchevel, et qui y avons bais&#233; les m&#234;mes dames d&#233;s&#339;uvr&#233;es. Ne me laissez pas. Piti&#233;, aidez-moi. Je suis un rapatri&#233;, moi, mon vieux. Je suis rentr&#233; avec pratiquement rien. Je suis reparti de z&#233;ro. Il y a du paria en moi. J'ai eu affaire aux F.L.N., moi, Santropdetonio, aux juifs, aux communistes, aux Hauts-Savoyards, au fisc. Parole, je vous le confie, je ne voulais pas, mais &#231;a y est, c'est l&#226;ch&#233; : au fisc ! Et j'ai surnag&#233;. Parce que je suis un bon quoi ? Oui, un bon con, certes, mais en outre un bon Fran&#231;ais. Un excellent Fran&#231;ais &#224; qui il n'aura manqu&#233; que la France.

Et il pleure.

In&#233;vitable.

Un temps mort B&#233;rurier a en louced&#233; command&#233; du vin blanc. Pinaud en &#233;crase sur sa banquette, tout petit, tout vioque, tout ab&#238;m&#233; par sa dur&#233;e.

Moi, j'&#233;voque ma visite chez les Blumenstein tout &#224; l'heure, en compagnie de mes soi-disant anciens coll&#232;gues. L'effarement du p&#232;re Michu et de son cousin valet de chambre. Et puis, l'effondrement de la dame en apprenant la mort de son fils, ce qui a motiv&#233; sa confession &#233;perdue. La came, elle m'avait pourtant condamn&#233; quand elle m'a fait exp&#233;dier le service des  &#233;boueurs  pour me cueillir &#224; la sortie de son domicile. Mais devant sa d&#233;tresse je lui ai tout pardonn&#233;.

Franck R&#232;che torche sa peine avec l'envers de sa cravate.

Ecoutez, Santio, bon, pour Klapusky, vous m'aviez expliqu&#233; pourquoi ce bas salopard me finan&#231;ait, c'&#233;tait afin d'utiliser ma maison de repos comme vivier pour y puiser ce dont il avait le plus besoin et qui est si difficile &#224; d&#233;nicher : du b&#233;tail humain. Maintenant, vous me dites que son associ&#233; David Blumenstein jouait au jobr&#233; Admettons. Mais s'il venait chez moi pour se cacher, pourquoi l'a-t-on kidnapp&#233; ?

On ne l'a pas kidnapp&#233;, c'est &#224; son instigation propre qu'il a &#233;t&#233; emball&#233;.

Mais

Une seconde, j'y arrive. David &#233;tait donc r&#233;put&#233; fou, et m&#234;me reconnu fou par des sp&#233;cialistes dont vous. Seulement, &#234;tre enferm&#233; ne faisait pas son affaire. Il lui fallait sa totale libert&#233; de mouvement. Il a profit&#233; du pr&#233;c&#233;dent cr&#233;&#233; par la disparition du footballeur pour s'&#233;vaporer &#224; son tour. De la sorte, pendant le temps qu'il lui fallait, il pouvait en toute s&#233;curit&#233; participer &#224; une mission de vaste envergure dont la vieille s'est encore refus&#233;e &#224; nous parler. Ce qui a tout fait craquer, vieux, c'est mon id&#233;e de r&#233;clamer une ran&#231;on. Ce con de Michu qui ne pouvait pas souffrir son fils dont il savait qu'il n'&#233;tait pas le p&#232;re, a vu l&#224; une bonne occase de se d&#233;barrasser de lui en alertant la presse imm&#233;diatement. Il escomptait que les ravisseurs liquideraient David. Il a agi contre le gr&#233; de son &#233;pouse et a procur&#233; la photographie qui devait &#234;tre fatale au clan

Quelle photo fatale ?

Faudrait lui raconter encore &#231;a, mais comme tu le sais d&#233;j&#224;, je m'en abstiens. Je pr&#233;texte ma fatigue, lui promets qu'il lira tout dans la sp&#233;ciale de France-Soir tout &#224; l'heure.

Il se r&#233;signe &#224; attendre. Pour meubler le temps il red&#233;-carre dans ses marasmes.

Franchement, Sana, reconnaissez que pied-noir, de nos jours, c'est pas une sin&#233;cure. Tout, on aura tout eu. Moi, du moins ; les Arabes, Mgr. Renard, De Gaulle, une femme laide, les communistes, les juifs, le fisc, et maintenant les fascistes. Mon Dieu, les fascistes, des gens pour qui je Des gens dont je pensais que Vous savez que je vais finir par devenir raciste ?



POSTFIN

Comme on &#233;tait vraiment rinc&#233;s, les trois, fous de sommeil, nous avons d&#233;cid&#233; d'aller en &#233;craser quelques heures au bureau, mani&#232;re de r&#233;cup&#233;rer.

Je trouve une immense photographie sur mon bureau, le super-poster. &#199;a repr&#233;sente un &#339;il. Une note de Mathias est trombon&#233;e apr&#232;s. Je lis : C'est l&#224; le maximum que j'ai pu obtenir, j'esp&#232;re que cela pourra vous &#234;tre utile.

Je fais un dernier effort pour examiner l'&#339;il b&#233;ant comme l'au-del&#224; qui m'est propos&#233;. En vague, en flou, en t&#233;nu, en ectoplasmique, on distingue un bout de visage dans l'iris. Un visage qu'il me semble reconna&#238;tre. J'ai un coup de chaleur dans le poitrail, au niveau de mister Guignol.

Pinuche !

La Vieillasse qui d&#233;j&#224; roupillait se ranime comme le g&#233;n&#233;ral Franco pendant sa longue croisi&#232;re en agonie.

Moui ?

Regarde au centre de cet &#339;il, tu reconnais ?

Il pousse la conscience jusqu'&#224; chausser ses besicles monobranches dont un verre est remplac&#233; par du scotch :

On dirait

Qui donc ?

Le docteur Franck R&#232;che ? Mais je peux me tromper.

Oui, fais-je, on dirait le docteur Franck R&#232;che, mais on peut se tromper. Nous verrons &#231;a quand nous aurons r&#233;cup&#233;r&#233;. Il aura vraiment tout eu, ce pauvre toubib : les Arabes, les juifs, les communistes, sa femme, les nazis, le fisc. Il ne lui manquait plus que d'avoir les poulets.

Un immense cri me tait.

Renseignement pris, c'est Claudette qui vient d'arriver au moment o&#249; Alexandre-Beno&#238;t B&#233;rurier posait sa robe.


FIN







notes





1

Comme j'use volontiers de l'expression si j'ose m'exprimer ainsi, en attendant de trouver mieux, dor&#233;navant j'&#233;crirai simplement, histoire de gagner du temps et de la place s j'o m'e a ; tu te rappelleras, Dun&#339;ud ?



2

Cf : La vie priv&#233;e de Walter Kiozett.



3

As-tu enfin compris, parvenu &#224; ce stade, &#244; mon lecteur tr&#233;buchant, que si je d&#233;conne dans l'indication des chapitres, c'est seulement pour te prouver qu'un chapitre ne sert de rien, que sa num&#233;rotation n'a aucune importance, et que si un auteur en fout plein son book, c'est juste pour dire



4

Tr&#232;s con, mais je ne guigne pas le fauteuil de M. Maurice Schumann de l'Acad&#233;mie fran&#231;aise par d&#233;s&#339;uvrement.



5

Tu penses bien que la F&#233;lonie n'existe pas. Pas m&#234;me dans mon imagination. En r&#233;alit&#233;, il s'agit d'un pseudonyme que j'utilise pour cacher le blaze d'une nation tr&#232;s connue. Pas qu'on m'impute la rupture de relations diplomatiques.

